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PRINCIPES ESSENTIELS POUR LA CONDUITE DE LA GUERRE
E. Coralys
Clausewitz interprété par le Général Dragomiroff
I -
PRINCIPES CONCERNANT LA GUERRE
EN GéNérAL
1.
La théorie s’occupe principalement de rechercher la manière de
s’assurer la prépondérance des forces et des moyens matériels sur les
points décisifs. Mais comme cela n’est pas toujours possible, la théorie
enseigne aussi à faire entrer en ligne de compte les données morales :
fautes probables de l’adversaire, impression produite par une entreprise
hardie, etc. - au besoin même le désespoir1.
Rien
de tout ceci n’est en dehors du domaine de l’art de la guerre et de sa
théorie ; car cette dernière n’est autre chose que le produit
d’une saine méditation de toutes les situations possibles que l’on peut
rencontrer à la guerre. Or ce sont
bien évidemment les situations les plus dangereuses sur lesquelles il faut
arrêter le plus souvent sa pensée, pour se familiariser, s’identifier
davantage avec elles. C’est ainsi qu’on s’élève aux résolutions
héroïques basées sur la raison2.
Il
n’y a qu’un pédant qui puisse présenter les choses autrement, et
l’on n’aurait qu’à perdre à écouter ses avis. Dans les moments décisifs
de la vie, dans le tumulte et le désarroi du combat, vous sentirez un jour
clairement que cette idée seule3
peut vous être une aide, alors que vous aurez le plus besoin d’aide, et
que les sèches pédanteries de chiffres vous laisseront dans l’embarras.
2.
Que l’on compte sur les avantages physiques ou moraux, il est
naturel à la guerre de chercher toujours à mettre les probabilités de son
côté. Mais cela n’est pas toujours possible. L’on est souvent obligé
d’entreprendre une opération contre
toute probabilité de succès, notamment lorsqu’il est impossible de rien
faire de mieux 4.
S’abandonner au désespoir en pareil cas, ce serait renoncer à l’emploi
de son discernement et de sa raison au moment même où ces facultés nous
sont le plus nécessaires et alors que tout semble conspirer contre nous.
Eût-on
contre soi toutes les probabilités, ce n’est pas toujours une raison pour
considérer l’entreprise comme impossible, ni même comme déraisonnable5.
Elle est toujours raisonnable du moment que nous ne savons rien faire de
mieux, et que nous tirons le meilleur parti possible des moyens restreints
dont nous disposons6.
C’est
surtout en pareil cas qu’il importe de ne point manquer de calme et de
fermeté, ces qualités maîtresses de l’âme si difficiles à conserver
à la guerre, surtout dans les moments critiques, et sans lesquelles les
plus brillantes facultés de l’esprit n’y servent de rien. Voilà
pourquoi il est nécessaire de se familiariser d’avance avec la pensée de
périr avec honneur. Il faut se nourrir constamment de cette idée, et
l’incarner en soi. Car, soyez-en bien convaincu, sans cette inébranlable
résolution, rien de grand ne se fait, même dans une guerre heureuse, à
plus forte raison quand on est malheureux.
Assurément
cette pensée a fréquemment occupé Frédéric II, pendant ses premières
guerres de Silésie. C’est seulement parce qu’elle lui était devenue
familière qu’il se décida dans la mémorable journée du 5 décembre
1757 à entreprendre l’attaque de Leuthen, et nullement parce qu’il
avait compté sur une forte probabilité de battre les Autrichiens grâce à
son ordre oblique.
3.
Il y a dans chaque cas déterminé plusieurs opérations à
entreprendre, plusieurs mesures entre lesquelles on peut choisir. Mais, en
fin de compte, l’on est toujours ramené à opter entre une décision plus
hardie et une décision plus prudente. Bien des gens s’imaginent que cette
dernière est toujours la plus conforme à la théorie. Cela est faux7.
Si la théorie avait à donner un conseil, ce ne pourrait être que
d’accord avec la nature même de la guerre, et par conséquent elle se
prononcerait toujours pour la solution la plus hardie et la plus décisive.
Mais la théorie laisse à chaque capitaine la liberté de choisir dans la
mesure de son courage personnel, de son esprit d’entreprise et de sa
confiance en lui-même. Choisissez donc vous-même suivant ces forces
intimes8.
Mais n’oubliez pas que sans audace il n’y a pas de grand capitaine.
II - TACTIQUE OU THÉORIE DU COMBAT
La
guerre est une combinaison de plusieurs combats différents. Cette
combinaison peut être raisonnable ou non, et exerce une influence sérieuse
sur le résultat. Mais le combat lui-même a une importance plus grande et
plus immédiate, car la combinaison de combats heureux peut seule donner de
bons résultats. La chose capitale à la guerre est donc en définitive
l’art de vaincre l’adversaire dans le combat. Vous ne sauriez trop
porter votre attention et vos méditations sur ce point.
Voici
maintenant les principes que je considère comme essentiels.
1 - Principes généraux
A)
Pour la défensive
1.
Sur la défensive, conserver ses troupes cachées le plus longtemps
possible. Comme on peut toujours être attaqué, sauf au moment où l’on
attaque soi-même, il faut chaque instant être prêt à la défensive, et,
par conséquent, disposer toujours ses forces aussi à l’abri que
possible.
2.
Ne pas engager toutes ses
troupes à la fois. Si l’on commet cette faute, on ne peut plus
imprimer à la lutte une direction raisonnée. Ce n’est qu’avec des
forces disponibles qu’on peut donner au combat une tournure nouvelle.
3.
Se préoccuper peu et même pas du tout de la longueur de son front.
Cette longueur est en elle-même indifférente, tandis que la profondeur de
l’ordre de combat (c’est-à-dire le nombre d’unités disposées
l’une derrière l’autre) est diminuée par l’extension donnée au
front. Or les troupes placées en arrière restent disponibles ; elles
peuvent servir aussi bien à renouveler le combat sur les points où l’on
est engagé (soutiens), qu’à transporter la lutte sur des points
adjacents (prolongement du front). C’est un corollaire du paragraphe précédent.
4.
Comme l’ennemi cherche ordinairement à nous déborder et à nous
envelopper, en même temps qu’il attaque une partie de notre front, les
troupes placées en arrière sont précisément appelées à déjouer cette
tentative et à suppléer au défaut d’appui de nos flancs sur les
obstacles du terrain. Ces troupes sont dans de bien meilleures conditions
pour remplir cette mission, que si elles étaient déjà en ligne et ne
servaient qu’à allonger le front ; car, dans ce cas, l’ennemi les
tournerait elles-mêmes sans peine. Ce paragraphe est aussi un développement
des précédents.
5.
Quand il y a beaucoup de troupes en arrière du front, il convient de
n’en conserver qu’une partie immédiatement derrière le front, et de
disposer le reste en arrière et sur les flancs.
Ainsi
placées, celles-ci peuvent prendre elles-mêmes en flanc les colonnes
ennemies qui chercheraient à nous tourner.
6.
Principe fondamental : ne
jamais rester absolument passif, mais se jeter soi-même sur le front et
le flanc de l’ennemi, au moment de son attaque. L’on n’adopte la défensive
sur une certaine ligne qu’afin d’obliger l’ennemi à déployer ses
forces pour attaquer cette ligne ; et alors on prend soi-même
l’offensive avec d’autres troupes tenues jusqu’alors en arrière.
L’art des retranchements n’est point fait, comme quelqu’un l’a
excellemment remarqué, pour se mettre plus en sûreté derrière un
rempart, mais pour servir à attaquer l’ennemi avec plus de succès. Ceci
est applicable à toute défense passive : elle n’est et ne doit être
qu’un moyen de favoriser l’offensive sur un terrain choisi d’avance, où
l’on a disposé ses troupes, et que l’on a organisé à son avantage.
7.
Cette offensive qui fait partie de toute défensive peut avoir lieu
au moment même où l’ennemi nous attaque effectivement, ou alors
qu’il est seulement engagé dans sa marche contre nous. L’on peut
encore, à l’instant où l’adversaire se prépare à attaquer, retirer
ses troupes en arrière, l’attirer sur un terrain qui lui est inconnu et
alors l’assaillir de tous côtés9.
L’ordre de combat profond, - c’est-à-dire celui dans lequel les deux
tiers ou la moitié au plus de l’armée sont déployés sur le front,
tandis que le reste est maintenu en arrière et en échelons, le plus à
l’abri des vues possible, - convient parfaitement à ces différentes
combinaisons. Cet ordre a donc une valeur infinie.
8.
Si j’avais deux divisions, je préférerais en garder une en arrière ;
si j’en avais trois, j’en conserverais en arrière une au moins, et sur
quatre, probablement deux ; sur cinq, j’en mettrais en réserve au
moins deux et quelquefois trois, et ainsi de suite.
9.
Sur les points où l’on prévoit que l’on restera passif, l’on
a recours à la fortification de campagne. Il ne faut employer que les
retranchements séparés, fermés et d’un fort profil10.
10.
Dans le plan que l’on projette en vue d’un engagement, il
faut toujours se proposer un but considérable, tel par exemple que
l’attaque d’une grande colonne ennemie et sa complète destruction. Si
l’on se borne à un but médiocre, alors que l’ennemi en poursuit un
grand, on tombe évidemment trop court. On joue de l’or contre des sous.
11.
Encore faut-il, après avoir adopté un but considérable pour
son plan de défensive, le poursuivre
avec la plus grande somme d’énergie et la plus grande tension de
forces possibles. L’ennemi a aussi son but qu’il poursuit le plus généralement
sur un autre point. Tandis que nous nous ruons sur son aile droite, par
exemple, il court après un avantage décisif avec sa gauche. Par conséquent,
si nous cédons avant l’adversaire, si nous poursuivons notre but avec
moins d’énergie que lui, il atteindra complètement le sien, tandis que
nous ne réaliserons le nôtre qu’à moitié. Il gagnera ainsi la prépondérance
et fixera la victoire, tandis que nous devrons lâcher les avantages que
nous avions déjà à moitié cueillis. Lisez attentivement les batailles de
Ratisbonne et de Wagram, et tout ceci vous paraîtra aussi vrai
qu’important.
Dans
ces deux batailles, Napoléon attaque avec son aile droite et cherche à
contenir l’adversaire avec sa gauche. L’archiduc Charles fait de même.
Mais Napoléon agit avec une entière résolution et une pleine énergie,
tandis que l’archiduc est indécis et reste chaque fois à mi-chemin. Voilà
pourquoi il n’obtient avec la moitié victorieuse de son armée que des
avantages sans conséquence, tandis que l’Empereur remporte à l’aile
opposée le succès décisif.
12.
Je reviens en deux mots sur les deux derniers principes. Leur
combinaison donne naissance à un conseil, auquel on peut décerner la première
place parmi toutes les causes de victoire dans l’état actuel de l’art
militaire, à savoir : Poursuivre
un but considérable, décisif, avec énergie et opiniâtreté.
13.
Le danger, en cas de non-réussite, grandit par là même :
c’est parfaitement vrai. Mais augmenter la prévoyance aux dépens du but,
ce n’est pas de l’art : c’est une fausse prévoyance, qui, je
l’ai déjà dit, est en opposition avec la nature même de la guerre.
Pour
un grand but, il faut risquer gros 11.
La véritable prévoyance consiste, lorsqu’on s’expose à un risque à
la guerre, à choisir et à mettre en œuvre soigneusement les moyens les
plus propres à atteindre le but et à ne rien négliger par nonchalance, ou
légèreté12.
Telle était la prévoyance de Napoléon, qui n’a jamais poursuivi un
grand but timidement, ou à moitié, par excès de circonspection.
Si
vous réfléchissez aux quelques batailles défensives gagnées que relate
l’histoire, vous trouverez que les plus belles parmi elles ont été dirigées
suivant l’esprit des principes exposés plus haut ; car c’est
l’histoire même de la guerre qui a fourni ces principes.
À
Minden, le duc Ferdinand apparaît subitement sur un champ de bataille où
l’ennemi ne l’attendait pas, et y prend l’offensive, en même temps
qu’il se défend derrière ses retranchements de Tannhausen.
À
Rossbach, Frédéric attaque l’ennemi sur un point et à un moment où il
n’était pas attendu.
À
Liegnitz, les Autrichiens rencontrent le roi de Prusse pendant la nuit dans
une position toute différente de celle qu’il avait la veille. Celui-ci
fond avec toute son armée sur une de leurs colonnes et la bat avant que les
autres puissent arriver au combat.
À
Hohenlinden, Moreau avait cinq divisions sur son front et quatre en arrière
et sur ses flancs. Il tourne l’ennemi et tombe sur la colonne de son aile
droite avant qu’elle ait commencé l’attaque.
À
Ratisbonne, le maréchal Davout reste sur la défense passive, tandis que
Napoléon, avec l’aile droite, attaque les 5e et 6e
corps et les défait totalement.
À
Wagram, les Autrichiens étaient à proprement parler sur la défensive.
Cependant le second jour ils attaquent l’Empereur avec la plus grande
partie de leurs forces, et celui-ci peut être à son tour considéré comme
le défenseur. Avec son aile droite, il attaque la gauche des Autrichiens,
la tourne et la bat, sans s’inquiéter de sa propre aile gauche très
faible appuyée au Danube (elle se composait d’une seule division). Grâce
à de fortes réserves (ordre de combat profond), il empêche que
l’avantage de l’aile droite autrichienne n’ait de l’influence sur la
victoire qu’il remporte à Russbach. C’est avec ces réserves qu’il
reprend Aderklaa.
Tous
les principes exposés plus haut ne ressortent pas à la fois de chacune des
batailles citées ; mais en revanche toutes présentent un exemple de défense
active.
La
mobilité de l’armée prussienne sous Frédéric II était pour ce grand
capitaine un moyen de victoire, sur lequel nous ne pouvons plus compter
depuis que les autres armées sont devenues aussi mobiles que la nôtre.
D’autre part, les mouvements tournants étaient à son époque d’un
usage moins général, et par suite la profondeur de l’ordre de combat était
moins nécessaire13.
B) Pour
l’offensive
1.
L’on cherche à attaquer un point de la position ennemie, c’est-à-dire
une partie de ses troupes (une division, un corps), avec une grande supériorité,
tandis qu’on maintient le reste dans l’incertitude, en les occupant, en
détournant leur attention. C’est la seule manière, à force égale ou
inférieure, de combattre avec un avantage relatif et par suite avec chances
de succès. Plus on est faible, moins on doit employer de troupes pour
occuper l’ennemi sur d’autres points, afin d’être aussi fort que
possible sur le point décisif. Incontestablement Frédéric II n’a gagné
la bataille de Leuthen que parce qu’il avait massé sa petite armée sur
un seul point, et qu’il était très concentré par rapport à l’ennemi14.
2.
L’on dirige le choc principal contre une aile de l’ennemi, en
attaquant cette aile à la fois de front et de flanc, ou en la tournant tout
à fait pour l’attaquer par derrière. Ce n’est qu’en délogeant
l’ennemi de sa ligne de retraite que l’on obtient dans la victoire de
grands résultats.
3.
Même avec des forces supérieures, l’on ne choisit généralement
qu’un seul point pour y diriger le choc principal, et on donne à celui-ci
par suite d’autant plus de puissance. Il est bien rarement possible
d’entourer complètement une armée, car cela préjuge une supériorité
physique ou morale extraordinaire. Mais on peut écarter l’ennemi de sa
ligne de retraite rien qu’en agissant sur un de ses flancs, et cela
procure déjà la plupart du temps de grands résultats.
4.
Avant tout, la certitude
(la haute probabilité) de la victoire, c’est-à-dire de
déloger l’ennemi du champ de bataille, est la chose principale.
C’est à cela que doit viser le plan de bataille, car il est facile de
rendre décisive par l’énergie de la poursuite une victoire non décisive.
5.
Il faut attaquer concentriquement
l’aile de l’ennemi sur laquelle on dirige le choc principal, de façon
que ses troupes se voient assaillies de tous les côtés. Supposé même que
l’ennemi ait sur ce point assez de troupes pour faire front dans tous les
sens, néanmoins dans une situation semblable elles perdront plus facilement
courage, éprouveront plus de pertes, se mettront en désordre, etc. Bref,
on est en droit d’espérer qu’elles céderont plus tôt.
6.
Pour déborder ainsi l’ennemi, il faut déployer plus de forces sur
son front que lui.
Si
les corps a, b, c veulent
attaquer concentriquement la partie e
de l’armée ennemie, il faut naturellement qu’ils se trouvent à côté
l’un de l’autre. Mais ce développement de forces sur le front ne doit
jamais être assez grand pour empêcher de conserver des réserves notables.
Autrement l’on commettrait une faute énorme, qui conduirait à un désastre
pour peu que l’adversaire eût pris ses précautions contre un mouvement
tournant.
Si
a, b, c sont les corps qui
attaquent e, il devra y avoir des
corps f et g
en réserve. Avec cet ordre de combat profond, nous serons en état de
renouveler sans interruption l’attaque sur le même point, et si nos
troupes se font battre à l’aile opposée, nous ne serons pas obligés immédiatement
de lâcher prise sur celle-ci, puisque nous aurons encore sous la main des
troupes disponibles à opposer à l’ennemi. Ainsi firent les Français à
la bataille de Wagram. Leur aile gauche appuyée au Danube était extrêmement
faible et subit une défaite complète. Leur centre même à Aderklaa n’était
pas très fort et fut obligé de ployer devant les Autrichiens le premier
jour de la bataille. Mais cela ne fit rien, parce qu’à l’aile droite, où
Napoléon attaqua la gauche autrichienne de front et de flanc, l’empereur
avait une telle profondeur qu’il put reprendre l’offensive avec une
puissante colonne de cavalerie et d’artillerie à cheval contre les
Autrichiens d’Aderklaa et les y contenir.
7.
Comme dans la défensive, l’on doit aussi dans l’offensive
choisir pour objectif de ses coups la partie de l’armée ennemie dont la défaite
promet des avantages décisifs.
8.
L’on ne doit, comme dans la défensive, jamais lâcher prise tant
que le but n’est pas atteint, et qu’il reste encore un seul moyen d’y
parvenir. Si le défenseur lui aussi est actif et nous attaque sur
d’autres points, nous ne pouvons lui arracher la victoire qu’en le
surpassant en énergie et en hardiesse.
En
revanche s’il est passif, alors il n’est guère à craindre.
9.
Il faut absolument éviter les longues lignes continues ; elles
ne conduisent qu’à des attaques parallèles qui ne valent plus rien
maintenant. Les différentes divisions font leur attaque chacune pour elle-même,
mais suivant les directions données d’en haut, et par suite en
concordance les unes avec les autres. Or, comme une division (8 000 à
10 000 hommes) ne se forme jamais sur une seule ligne, mais sur deux,
trois et même quatre, il résulte déjà de ce fait qu’il ne peut plus y
avoir de longues lignes continues.
10.
La concordance des attaques des divisions et des corps d’armée ne
s’obtient pas en cherchant à les diriger d’un même point, de façon
que ces unités conservent une liaison constante, malgré la distance qui
les sépare et quelquefois même la présence de l’ennemi entre elles,
en un mot qu’elles se règlent exactement l’une sur l’autre, etc. Ce
serait un procédé mauvais et défectueux pour obtenir la simultanéité
d’action, subordonné à mille éventualités, incapable de conduire à de
grands résultats et, qui plus est, propre à nous faire étriller par un
adversaire vigoureux.
La
vraie méthode consiste à donner à chaque commandant de corps d’armée,
ou de division, la direction
principale de sa marche et à lui indiquer l’ennemi
comme objectif et la
victoire pour but.
Chaque
commandant de colonne reçoit donc l’ordre d’attaquer l’ennemi
partout où il le trouve et cela avec toutes ses forces. Mais l’on se
garde bien de faire retomber sur lui la responsabilité du résultat, pour
ne pas engendrer d’indécision. Chacun en particulier n’est responsable
que d’une chose : c’est que le corps qu’il commande prenne part
à l’action avec toutes ses forces et sans
reculer devant aucun sacrifice.
11.
Un corps indépendant bien organisé peut résister un certain temps
(plusieurs heures) à l’attaque de forces très supérieures, et, par
conséquent, ne sera pas anéanti en un instant. Donc, à supposer qu’il
s’engage prématurément avec l’ennemi, le combat qu’il livrera, fût-il
même malheureux, ne sera pas complètement inutile au point de vue de
l’ensemble. L’adversaire en effet sera obligé de déployer ses forces
et de les user plus ou moins contre le corps en question, ce qui donnera aux
autres l’occasion de l’attaquer dans des conditions avantageuses. L’on
verra plus loin comment un corps doit être organisé dans ce but.
Ainsi
donc, pour obtenir la communauté d’action des forces, il faut que tous
les corps jouissent d’une certaine indépendance, mais que chacun cherche
l’ennemi et l’attaque au prix de tous les sacrifices possibles.
12.
L’un des éléments les plus importants de la guerre offensive est
la surprise. Plus une attaque est imprévue, plus elle a des chances de réussir.
Les surprises que le défenseur peut nous préparer en cachant ses mesures
et en dissimulant ses troupes ne peuvent être contrebalancées que par des
marches inattendues du côté de l’offensive.
Mais
ce moyen réussit très rarement dans les guerres d’aujourd’hui, en
partie à cause de la meilleure organisation du service de sûreté, en
partie aussi à cause de l’allure rapide des campagnes actuelles : on
ne voit plus à l’heure qu’il est ces longues périodes de suspension
des hostilités qui endormaient souvent la vigilance de l’un des deux
adversaires et donnaient à l’autre l’occasion de l’attaquer à
l’improviste15.
Dans
ces conditions, - en réservant toutefois les attaques de nuit (Hochkirch)
qui sont toujours faisables, - on ne peut surprendre l’ennemi qu’en
faisant une marche de flanc, ou rétrograde16,
et en se portant de nouveau à l’improviste sur l’ennemi. Un autre procédé,
qui trouve son application lorsqu’on est une distance notable de
l’adversaire, consiste à arriver sur lui beaucoup plus tôt qu’il ne
s’y attendait par un déploiement d’énergie et d’activité tout à
fait inusité.
13.
La surprise proprement dite (de nuit comme à Hochkirch) est la
meilleure pour tirer quelque parti d’une toute petite armée ; mais
elle est, pour l’assaillant qui connaît le terrain moins bien que le défenseur,
sujette à plus d’éventualités. Moins bien l’on connaît le terrain et
les dispositions de l’ennemi, et plus grande devient la part de ces éventualités ;
c’est pourquoi les opérations de cette nature ne doivent être considérées
dans maintes situations que comme un moyen désespéré17.
14.
Ce genre d’attaques exige que l’on adopte des dispositions plus
simples et que l’on conserve ses troupes encore plus concentrées que le
jour.
2 - Principes relatifs à l’emploi des
troupes
1.
L’emploi des armes à feu étant inévitable (et pourquoi en
aurait-on, si on pouvait s’en passer ?), c’est avec elles qu’il
faut entamer le combat18.
La cavalerie ne doit pas être employée avant que l’infanterie et
l’artillerie n’aient causé beaucoup de mal à l’ennemi. il
en résulte :
1)
Que la place de la cavalerie est en arrière de l’infanterie ;
2)
Qu’il ne faut pas sans bonnes raisons se laisser aller à
l’employer vers le début du combat. Ce n’est que dans le cas ou des
dispositions défectueuses de l’ennemi, et mieux encore une retraite de sa
part, pourraient offrir une chance favorable, qu’on devrait se décider à
lancer audacieusement sa cavalerie sur lui.
2.
Le feu de l’artillerie a beaucoup plus d’efficacité que celui de
l’infanterie. Une batterie de huit pièces de 6 n’occupe même pas le
tiers du front d’un bataillon ; son effectif n’est même pas le
huitième de celui d’un bataillon, et pourtant l’action de son feu est
deux ou trois fois plus considérable19.
En revanche l’artillerie n’est pas aussi mobile que l’infanterie. Cela
s’applique même à l’artillerie à cheval en ce sens qu’elle ne peut
être utilisée comme l’infanterie sur toute espèce de terrain. Il faut
donc, dès le début même de l’action, grouper l’artillerie sur les
points les plus importants, parce qu’elle ne peut, comme l’infanterie,
se concentrer sur ces points pendant le courant du combat20.
Une grande batterie de 20 à 30 pièces décide ordinairement le sort de
la lutte sur le point où elle est en action.
3.
Des propriétés qui viennent d’être énoncées et d’autres qui
sont évidentes, découlent les règles suivantes pour l’emploi des différentes
armes :
1)
L’on engage le combat avec la plus grande partie de l’artillerie
dont on dispose. Il n’y a que les grandes masses de troupes qui conservent
de l’artillerie à cheval et de l’artillerie montée en réserve.
L’artillerie s’emploie en grandes batteries massées sur un même point.
Vingt à trente pièces réunies en une seule batterie défendent le point
principal, ou bien tirent sur le secteur de la position ennemie que l’on
se propose d’attaquer.
2)
Puis l’on engage de l’infanterie légère (tirailleurs,
chasseurs, fusiliers...), en ayant soin surtout de ne pas mettre trop de
forces en jeu pour commencer ; il faut d’abord tâter ce que l’on a
devant soi (car il est rarement possible de le reconnaître convenablement
d’avance) ; il faut voir comment le combat prend tournure, etc.21
Si
cette ligne de feu est suffisante pour faire équilibre à l’ennemi, et
s’il n’y a rien qui presse, l’on aurait tort de se hâter d’engager
d’autres forces ; il faut autant que l’on peut fatiguer l’ennemi
avec ce combat préparatoire.
3)
Mais si l’ennemi introduit dans le combat des forces telles que
notre ligne de feux soit obligée de céder du terrain, ou si nous avons des
raisons de ne pas différer, alors nous portons en avant une ligne dense
d’infanterie qui se déploie à 100-200 pas de` l’adversaire et qui fait
feu ou charge à la baïonnette suivant les circonstances22.
4)
Tel est le rôle principal de l’infanterie. Mais si, avec cela,
l’ordre de combat est assez profond pour que l’on puisse disposer encore
d’une ligne de colonnes de réserve, alors on est suffisamment maître
des événements sur ce point. Cette deuxième ligne d’infanterie, formée
autant que possible en colonnes, servira à porter le coup décisif.
5)
La cavalerie se tient pendant le combat en arrière des troupes engagées,
et aussi près que cela est faisable sans qu’elle éprouve des pertes
sensibles, c’est-à-dire en dehors de la portée de la mitraille et du
fusil. Mais elle doit être sous la main, afin que chaque occasion favorable
qui se présente pendant le combat, puisse être mise rapidement à profit.
4.
En suivant ces règles plus ou moins fidèlement, il ne faut jamais
perdre de vue le principe suivant, sur lequel j’insiste avec force et dont
je ne saurais trop affirmer l’importance :
Ne
jamais engager dans l’affaire toutes ses forces d’un coup à
l’aventure, ce qui serait se priver de tout moyen de la diriger ;
fatiguer l’ennemi partout où on le peut avec de faibles forces, et se
conserver une masse décisive pour le dernier moment décisif. Mais une
fois cette réserve décisive engagée, elle doit être employée avec la
dernière audace.
5.
Il faut introduire un ordre de bataille, c’est-à-dire un mode de
formation des troupes avant et pendant le combat, pour toute la campagne ou
pour toute la guerre. Cet ordre de bataille sert dans tous les cas où le
temps manque absolument pour prendre une disposition spéciale. Il doit donc
être calculé plutôt pour la défensive. Cet ordre de bataille introduira
une certaine méthode dans le mode de combattre de l’armée, ce qui est à
la fois indispensable et salutaire, parce qu’une grande partie des généraux
subordonnés et des autres officiers qui se trouvent à la tête des
subdivisions de troupes sont dépourvus de connaissances spéciales en
tactique, et surtout n’ont pas une aptitude particulière pour la guerre23.
Ceci
engendrera un certain méthodisme qui suppléera à l’art, là où
celui-ci fera défaut. Je suis convaincu que cela existait à un haut degré
dans les armées de Napoléon24.
6.
D’après ce que j’ai dit plus haut de l’emploi des armes, cet
ordre de combat pour une brigade serait à peu près le suivant :
Une
ligne d’infanterie légère (tirailleurs, chasseurs, etc.) qui entame le
combat et sert en quelque sorte d’avant-garde dans un terrain coupé ;
en seconde ligne, l’artillerie prête à se déployer sur les points
avantageux (cette arme reste en arrière de la première ligne
d’infanterie tant qu’elle n’est pas en position). Puis vient la première
ligne d’infanterie destinée à se déployer et à ouvrir le feu, qui est
ici de 4 bataillons ; plus en arrière, deux régiments de cavalerie.
Enfin une deuxième ligne d’infanterie constituant la réserve destinée
à la décision du combat, et derrière elle sa cavalerie avec
l’artillerie à cheval.
Un
corps de troupes plus considérable se forme d’après les mêmes principes
et d’une façon analogue. Du reste, il importe peu que l’ordre de combat
soit exactement pareil au précédent ou un peu différent. L’essentiel,
c’est qu’il ne soit pas en contradiction avec les principes exposés
précédemment 25.
Ainsi, par exemple, la cavalerie de la première ligne d’infanterie peut
être, dans la formation habituelle, maintenue à la même hauteur que la
cavalerie de la deuxième ligne, à la condition de la pousser plus avant
lorsqu’elle se trouverait trop en arrière dans cette position.
7.
Une armée se compose de plusieurs corps indépendants semblables qui
ont chacun leur chef et leur état-major. Ces corps seront disposés, soit
les uns à côté des autres, soit les uns derrière les autres comme on
l’a exposé dans les principes généraux relatifs au combat. Il y a une
remarque à ajouter ici : c’est que lorsqu’on n’est pas très
faible en cavalerie, il convient de se constituer une réserve particulière
de cette arme, maintenue naturellement en arrière, et qui aura le rôle
suivant :
1)
Se ruer sur l’ennemi quand il se retirera du champ de bataille, et
bousculer la cavalerie qu’il emploierait à couvrir sa retraite. Si l’on
bat dans ce moment cette cavalerie, l’on peut espérer de grands résultats,
à moins que l’infanterie ennemie n’accomplisse des prodiges d’héroïsme.
De petits paquets de cavalerie n’atteindraient pas ici le but ;
2)
Poursuivre rapidement l’adversaire s’il exécute une marche rétrograde,
même sans avoir été battu, ou s’il continue à battre en retraite le
lendemain d’une bataille perdue. La cavalerie va plus vite que
l’infanterie, et cause une impression démoralisante à des troupes qui
battent en retraite. Ce qu’il y a
de plus important à la guerre après la victoire, c’est la poursuite ;
3)
Exécuter un grand mouvement tournant (stratégique), lorsqu’on a
besoin, en raison du parcours, d’employer une arme qui aille vite.
Pour
que ce corps jouisse d’une plus grande indépendance, il faut lui
adjoindre de l’artillerie à cheval ; car la combinaison de plusieurs
armes différentes donne une plus grande force.
8.
L’ordre de combat des troupes ne se rapporte qu’au combat ;
c’est leur formation en vue du combat.
Mais
leur ordre de marche est en essence le suivant :
1)
Chaque corps indépendant (brigade, ou division) a son avant-garde,
son arrière-garde et constitue une colonne spéciale. Cela n’empêche pas
de faire marcher deux ou trois unités semblables l’une derrière
l’autre, sur le même chemin, et de constituer ainsi en somme et dans une
certaine mesure une seule grande colonne26 ;
2)
Ces corps marchent d’après leur ordre de succession dans l’ordre
général de combat, en un mot se meuvent comme ils auraient à se placer
l’un à côté de l’autre, ou l’un derrière l’autre ;
3)
Dans chacun d’eux l’on conserve invariablement l’ordre suivant :
l’infanterie légère forme l’avant-garde (ou l’arrière-garde) ;
on lui adjoint de la cavalerie. Puis vient l’infanterie, ensuite
l’artillerie et enfin le reste de la cavalerie27.
Cet
ordre est observé, aussi bien lorsqu’on s’avance sur l’ennemi, -
auquel cas il est à proprement parler l’ordre naturel, - que lorsque
l’on exécute une marche parallèle. Dans cette dernière hypothèse, les
troupes qui dans le déploiement sont destinées à se trouver à côté
l’une de l’autre, devraient marcher l’une à côté de l’autre. Mais
si l’on en vient à se déployer, l’on aura toujours assez de temps pour
faire déboîter la cavalerie et la seconde ligne d’infanterie à droite
ou à gauche.
3. Principes relatifs à l’utilisation
du terrain
1.
Le terrain (configuration du sol, caractère topographique de
la contrée) offre deux avantages pour la guerre :
Le
premier, c’est qu’il présente des obstacles au mouvement et à l’accès,
qui empêchent complètement l’ennemi de pénétrer par un point donné,
ou du moins l’obligent à marcher plus lentement, à rester en colonne,
etc. ;
Le
second, c’est qu’il fournit le moyen de disposer les troupes à l’abri
des vues.
Ces
deux avantages sont très importants ; mais le second me semble avoir
le plus de valeur. Il est certain du moins qu’on l’utilise plus fréquemment.
Car le terrain le plus plat permet encore dans la pluralité des cas de se
former plus ou moins à couvert.
Autrefois
l’on ne reconnaissait que le premier de ces avantages, et l’on ne
profitait guère du second28.
Mais à présent la mobilité plus grande des armées a rendu le premier
d’un emploi moins fréquent. Il convient donc de recourir plus souvent au
second. Le premier n’est favorable qu’à la défensive ; le second
l’est à la fois à l’offensive et à la défensive.
2.
Le terrain envisagé comme obstacle à l’accès est utilisable
principalement sous deux rapports : soit comme appui pour les flancs,
soit comme moyen de renforcer le front.
3.
Un obstacle destiné à appuyer un flanc doit être absolument
infranchissable, comme par exemple : une grande rivière29,
un lac, un marais... Mais de pareils obstacles ne se rencontrent pas
souvent, et par suite un appui complètement sûr pour les flancs est extrêmement
rare. C’est encore plus rare aujourd’hui qu’autrefois, parce qu’on
se déplace davantage, qu’on ne reste pas aussi longtemps dans une
position, et par conséquent qu’il faut occuper plus de positions différentes
sur le même théâtre.
Un
obstacle qui n’est pas absolument infranchissable n’est plus, à
proprement parler, un appui pour un flanc, mais simplement un renforcement
du flanc. Il faut donc disposer des troupes derrière cet obstacle, et il
devient dès lors une gêne pour les mouvements de celles-ci.
Néanmoins,
il est toujours avantageux de renforcer son flanc par un obstacle de cette
nature parce que cela permet de diminuer les troupes sur ce point. Mais il
faut bien se garder de deux choses : d’abord - de s’exagérer la sécurité
d’un flanc ainsi protégé, au point de ne pas se conserver une forte réserve ;
ensuite - de s’entourer d’obstacles semblables sur ses deux flancs. Car
du moment où ils ne présentent pas une sécurité complète, ils ne
rendent pas le combat impossible sur les flancs. Dès lors, l’affaire peut
prendre facilement la tournure d’une défensive excessivement désavantageuse,
puisque les obstacles auxquels nous nous appuyons peuvent nous empêcher de
passer à une défense active sur une aile : nous nous trouverons donc
réduits à la forme de défensive la plus désavantageuse, celle où l’on
a les deux flancs repliés en arrière.
4.
Les considérations qui précèdent fournissent de nouveaux
arguments en faveur de l’ordre profond. Moins nos flancs offrent de sécurité,
et plus il est indispensable de les soutenir au moyen de corps maintenus en
arrière et qui puissent tourner l’ennemi qui voudrait nous tourner.
5.
Toutes les espèces de terrain que l’on ne peut passer de front,
toutes les localités, toutes les coupures, haies, fossés, etc. toutes les
prairies marécageuses, enfin toutes les hauteurs qui ne peuvent être
gravies qu’avec une certaine fatigue, constituent des obstacles de terrain
de la classe en question : l’on peut les franchir, mais avec effort
et avec lenteur, et par conséquent ils augmentent la force de résistance
des troupes placées derrière. Il ne convient d’y comprendre les bois que
lorsqu’ils sont très touffus et marécageux. Un bois ordinaire de haute
futaie n’est guère plus gênant à traverser que la plaine ; mais,
à propos des bois, il y a une chose qu’il ne faut jamais oublier :
c’est qu’ils cachent l’ennemi. Si l’on se place dedans, le désavantage
est le même de part et d’autre ; mais il serait fort dangereux, et
ce serait une grosse faute de laisser des bois inoccupés devant son front
ou sur ses flancs. Ceci ne serait admissible au pis aller que si ces bois étaient
traversables seulement par un très petit nombre de chemins. Les abattis
qu’on organise pour servir d’obstacles à la marche ne sont pas d’un
grand secours, parce qu’il est trop facile de les déblayer.
6.
Il résulte de tout ceci qu’il convient de chercher à utiliser les
obstacles de terrain sur un flanc, afin d’y obtenir, avec des forces
relativement faibles une résistance assez forte, en même temps que l’on
exécute sur l’autre flanc le mouvement offensif que l’on a en vue. Il
est très avantageux d’ajouter aux obstacles naturels l’emploi des
retranchements, car si l’ennemi réussit à franchir l’obstacle, les
feux des retranchements peuvent intervenir à propos pour protéger de
faibles troupes contre une attaque supérieure et une bousculade trop
instantanée.
7.
Sur le front, dans tous les points où l’on se borne à une action
défensive, le moindre obstacle a une grande valeur.
Toutes
les hauteurs sur lesquelles on se place, ne sont occupées que pour cette
raison. Car une position élevée n’a souvent aucune - et dans la pluralité
des cas qu’une fort petite - influence sur l’efficacité des armes. Mais
quand nous sommes sur une hauteur, comme l’ennemi pour se rapprocher de
nous doit monter péniblement, il ne progresse que lentement, arrive en désordre,
nous aborde avec des forces épuisées. Il est bien clair qu’à égalité
de bravoure et de force un pareil avantage est décisif. Une chose à bien
prendre en considération, c’est l’effet moral d’un assaut rapide
enlevé à toute vitesse. Le soldat qui charge à la course se cuirasse par
là même contre la sensation du danger ; mais celui qui reste immobile
perd plus facilement sa présence d’esprit. Disposer sur une hauteur sa
ligne avancée d’infanterie et d’artillerie est donc toujours très
avantageux.
Si
les pentes de la hauteur sont trop escarpées, ou ses abords trop ondulés
et trop ravinés pour qu’on puisse les battre efficacement, - cas qui est
fort fréquent, - alors l’on ne place pas sa première ligne sur la berge
même de cette hauteur ; l’on occupe seulement cette berge avec des
tirailleurs, et on place sa ligne pleine de façon que l’ennemi tombe sons
son feu le plus efficace au moment même où il débouche sur la hauteur et
se rassemble.
Tous
les autres obstacles, tels que petits cours d’eau, ruisseaux, chemins
creux, etc., servent à rompre le front de l’ennemi. Ce dernier est mis
par eux dans l’obligation de se reformer sur l’autre bord et cela
l’arrête un instant. C’est pourquoi il faut les battre de son feu le
plus efficace à mitraille (400 à 600 pas) si l’on a beaucoup
d’artillerie ou de mousqueterie, (150 à 200 pas) si l’on dispose de peu
d’artillerie sur ce point30.
8.
D’où découle cette loi générale : prendre sous notre
feu le plus efficace tout obstacle à l’accès, qui doit renforcer notre
front. Mais un point capital à retenir, c’est qu’il ne faut pas borner
toute sa résistance simplement au feu, mais qu’il est toujours
indispensable de conserver une fraction notable de ses troupes (1/3 à 1/4)
prête à charger à la baïonnette. Si donc l’on est très faible, il
faut se contenter de disposer une ligne de feux, composée de tirailleurs et
de canons, à la distance convenable pour battre l’obstacle et de
conserver tout le reste de ses troupes en colonnes, autant que possible à
couvert et à 600-800 pas plus en arrière.
9.
Une autre manière d’utiliser les obstacles à l’accès devant le
front, c’est de les laisser plus loin encore en avant du front, à bonne
portée de l’artillerie (1 000-2 000 pas) et d’attaquer
l’ennemi de tous côtés à la fois au moment même où ses colonnes débouchent
de l’obstacle. (À Minden, le duc Ferdinand fit quelque chose
d’analogue). De cette façon l’obstacle de terrain contribue à la défense
active et cette défense active, dont nous avons déjà parlé précédemment,
a lieu alors sur le front.
10.
Dans tout ce qui précède, les obstacles du sol et du terrain ont été
surtout envisagés comme des lignes continues pour de longues positions.
Mais il y a encore quelque chose à ajouter pour les points isolés :
1)
Hauteurs escarpées isolées
Ici
les retranchements sont de saison en toute circonstance, parce que
l’ennemi peut toujours s’avancer contre le défenseur avec un front plus
ou moins grand, et ce dernier finira par être pris à revers ; car
l’on n’est presque jamais assez fort pour faire front de tous les côtés.
On
comprend sous cette expression tout passage étroit par lequel l’ennemi ne
peut s’avancer que contre un point : ponts, digues, gorges étroites
dans les rochers, etc.
Il
convient de remarquer par rapport aux défilés qu’ils se répartissent
tous en deux catégories : ou bien l’assaillant ne peut aucunement
les tourner, comme par exemple un pont sur un grand fleuve, et alors le défenseur
est libre d’employer tout son monde pour battre aussi efficacement que
possible le point de passage ; ou bien l’on n’est pas absolument
assuré contre un mouvement tournant, comme dans le cas de ponts sur un
petit cours d’eau, et de la plupart des défilés de montagne, et dès
lors il est obligatoire de réserver une fraction notable (1/3-1/4) de ses
troupes pour agir en masse.
3)
Localités, villages, petites villes, etc.
Avec
des troupes très braves, et qui font la guerre avec enthousiasme, on peut
se défendre dans les maisons à nombre très inférieur, comme nulle part
ailleurs. Mais si l’on ne peut compter sur chacun de ses hommes
individuellement, il est préférable d’occuper seulement les maisons et
les jardins avec des tirailleurs, et les issues avec des canons. Quant au
gros des troupes (1/2-3/4), on le maintient en colonnes compactes cachées
dans la localité ou en arrière, pour tomber sur l’ennemi au moment de
son irruption.
11.
Ces occupations de points isolés servent dans les grandes opérations :
tantôt comme avant-postes, dans lesquels il suffit la plupart du temps de
contenir simplement l’ennemi, sans aller jusqu’à une défensive absolue ;
tantôt dans des endroits qui acquièrent une importance particulière, en
raison des combinaisons projetées pour l’armée. Il est en outre nécessaire
souvent de se maintenir fortement sur un point détaché, afin d’avoir le
temps de développer le système de défense active qu’on s’est proposé ;
un point détaché est, par sa dénomination même, un point isolé.
12.
Encore deux remarques relativement aux points isolés. La première,
c’est qu’on doit avoir en arrière de ces points des troupes prêtes à
recueillir les détachements qui en sont rejetés. La seconde, c’est que,
tout en adoptant ce moyen dans la série de ses combinaisons défensives, il
ne faut pas trop y compter, quelle que soit la force du terrain. Au
contraire, celui auquel la défense d’un pareil point est confiée doit,
dans les circonstances même les plus avantageuses, ne songer qu’à
atteindre le but. Il faut ici un esprit de résolution et de sacrifice qui
ne trouve sa source que dans l’amour de la gloire et dans
l’enthousiasme. Une mission semblable ne convient donc qu’à des hommes
auxquels ces nobles aspirations de l’âme ne font pas défaut.
13.
L’utilisation du terrain pour dissimuler les dispositions ou les
mouvements des troupes, n’exige pas de longues explications.
L’on
prend position, non sur la crête de la hauteur que l’on veut défendre
(comme cela a eu lieu si souvent jusqu’à ce jour), mais derrière cette
crête. L’on ne se place pas devant les bois, mais dedans ou derrière,
cette dernière disposition bien entendu à la condition qu’ils puissent
être en même temps surveillés. On maintient ses troupes en colonnes ;
afin de trouver plus facilement des couverts. L’on utilise les villages,
les rideaux d’arbres, les moindres plis de terrain pour cacher son monde.
L’on choisit de préférence pour cheminer contre l’adversaire le
terrain où l’on rencontre le plus de coupures31.
Il
n’y a presque pas d’endroits, dans un pays très habité et cultivé, où
les reconnaissances puissent se faire assez facilement pour qu’une grande
partie des troupes du défenseur, s’il a su habilement profiter du
terrain, n’échappent à toute investigation. Mais l’assaillant a
beaucoup plus de peine pour dissimuler sa marche, parce qu’il doit suivre
les chemins.
Il
va de soi que, tout en cherchant à utiliser le terrain pour cacher ses
troupes, il ne faut jamais perdre de vue le but et les combinaisons qu’on
s’est proposés. Ainsi, notamment, il ne convient pas de rompre complètement
l’ordre de combat, tout en se permettant certaines infractions32.
14.
En groupant tout ce qui a été dit jusqu’ici au sujet du terrain,
il en résulte que pour le défenseur, c’est-à-dire pour le choix d’une
position, les objets suivants sont les plus importants :
l)
Points d’appui pour les flancs (ou un flanc) ;
2)
Champ de vue libre sur le front et les flancs ;
3)
Obstacles à l’accès sur le front ;
4)
Abris pour dissimuler les troupes ;
5)
Enfin, nature coupée du terrain en arrière de la position pour
retarder la poursuite en cas de malheur ; mais pas de défilé trop
rapproché (comme à Friedland), car c’est une cause d’arrêt et de désordre.
15.
Il serait pédant de s’imaginer que toutes ces conditions se
rencontrent à la fois sur toutes les positions auxquelles on a affaire à
la guerre. D’abord toutes les positions n’offrent pas un égal intérêt.
Les plus importantes sont celles où l’on a le plus de chances d’être
attaché, et ce sont aussi les seules où l’on s’efforce de réunir à
la fois le plus possible de ces avantages. Les autres y satisfont plus ou
moins.
16.
Quant à l’assaillant, l’utilisation du terrain l’intéresse
surtout sous les deux points de vue suivants :
Premièrement,
trouver pour le point d’attaque un terrain qui ne soit pas trop difficile ;
Deuxièmement,
pouvoir cheminer autant que possible à travers un terrain où
l’adversaire ait de la peine à reconnaître sa force33.
17.
Je termine ces remarques sur l’emploi du terrain par un
principe extrêmement important au point de vue de la défense et qui
constitue en quelque sorte la pierre angulaire de toute la théorie de la défensive,
savoir :
Ne
jamais tout attendre de la force du terrain. Donc ne jamais se laisser entraîner
par un terrain très fort à une défense passive.
En
réalité, si le terrain est tellement fort que l’assaillant ne puisse
nous en déloger, il se décidera à nous tourner, ce qui est toujours
possible, et rend la plus forte position inutile. Nous serons contraints
alors de livrer bataille dans des conditions toutes différentes et sur un
terrain tout autre, et cela reviendra par conséquent au même que si nous
n’avions pas fait entrer du tout la première position dans nos
combinaisons. À supposer au contraire que le terrain n’ait pas une force
aussi grande, et que l’adversaire puisse nous y attaquer, alors les
avantages que ce terrain nous procure ne compenseront jamais les inconvénients
de la défense passive34.
Par conséquent, tous les obstacles du terrain n’ont une valeur réelle
que pour une défense partielle, pour
permettre de fournir une résistance relativement grande avec peu de troupes
et gagner du temps au profit de l’offensive, au moyen de laquelle on
cherche à remporter sur d’autres points la véritable victoire.
III - Stratégie
La
stratégie est la combinaison des combats isolés dont se compose la guerre,
en vue d’atteindre le but de la campagne et de toute la guerre.
Si
l’on sait se battre, si l’on sait vaincre, il reste peu de chose à
savoir. Car combiner ensemble des résultats heureux est chose facile ;
c’est en somme tout simplement l’affaire d’un jugement exercé35,
et cela n’exige plus, comme la direction du combat, un savoir spécial.
Les
principes peu nombreux qui se rapportent à la stratégie et qui reposent
surtout sur la constitution des États et des armées sont résumés ici très
brièvement dans leur essence.
1 - Principes généraux
1.
Il y a dans la conduite de la guerre trois buts principaux :
1)
Vaincre et détruire les forces armées de l’ennemi ;
2)
S’emparer de ses moyens de lutte matériels et des autres sources
de résistance qu’il possède ;
3)
Gagner l’opinion publique.
2.
Pour atteindre le premier but, l’on dirige toujours l’opération
principale contre la principale armée de l’adversaire, ou au moins contre
une partie très importante des forces de l’ennemi, car ce n’est
qu’après les avoir battues qu’on peut poursuivre les deux autres buts
avec succès.
3.
Pour s’emparer des moyens matériels de lutte de l’ennemi,
l’on dirige ses opérations contre les points où ces moyens sont généralement
concentrés : capitales, dépôts, grandes places fortes. C’est sur
le chemin qui y conduit que l’on trouvera la principale armée ennemie ou
du moins une partie notable de cette armée.
4.
L’opinion publique enfin se gagne au moyen d’une grande
victoire ou de la prise de la capitale.
5.
Le premier et grand principe à observer pour atteindre ces buts,
c’est de mettre en œuvre toutes
les forces dont on peut disposer, jusqu’à leur limite extrême de tension.
Toute pondération d’efforts peut faire rester en deçà du point visé.
Lors même qu’il y aurait des chances de succès satisfaisantes, ce serait
cependant le comble de la déraison de ne pas faire un effort suprême pour rendre
le résultat tout à fait certain ; car cet effort en tout cas ne
peut jamais avoir de conséquences fâcheuses. À supposer que le pays ait
par là à supporter une charge plus pénible, cela ne constitue pas à tout
prendre un désavantage, puisque cette charge cesse d’autant plus vite de
peser sur lui.
Il
faut attacher une valeur infinie à l’effet moral qui résulte d’une
puissante préparation militaire. Elle inspire à tout le monde une ferme
confiance dans le succès. C’est le meilleur moyen d’exalter l’esprit
de la nation.
6.
Deuxième principe : concentrer
autant que possible ses moyens d’action sur le point où doit avoir lieu
le choc décisif ; s’exposer même à des insuccès sur les
autres points, pour augmenter ses chances sur le point principal. Le succès
que l’on y remporte efface tous les autres insuccès.
7.
Troisième principe : ne
jamais perdre de temps36.
Toutes les fois qu’il n’y a pas un avantage capital à temporiser, il
importe d’aller aussi vite que possible en besogne. La rapidité étouffe
dans leur germe une foule de mesures que l’ennemi aurait prises, et gagne
l’opinion publique.
La
surprise due à la promptitude d’action joue dans la stratégie un rôle
beaucoup plus considérable que dans la tactique. Elle est le principe de
victoire le plus efficace : Napoléon, Frédéric II,
Gustave-Adolphe, César, Hannibal, Alexandre37
ont dû à la rapidité les plus brillants rayons de leur gloire.
8.
Enfin, il y a un quatrième principe : c’est de
profiter du succès remporté avec la plus grande énergie. C’est la
poursuite de l’ennemi battu qui seule cueille les fruits de la victoire.
9.
Le premier de ces principes sert de fondement aux trois autres.
L’on peut s’exposer aux plus grands risques pour leur être fidèle,
sans jouer tout son enjeu, pourvu que l’on ait observé le premier
principe. Car il donne le moyen de reformer constamment de nouvelles
forces en arrière, et avec de nouvelles forces l’on peut réparer tous
les accidents.
C’est
en cela que consiste la seule prévoyance, qui mérite le nom de sage, et
non à ne faire chaque pas en avant qu’avec timidité38.
10.
À l’heure actuelle les petits États ne peuvent point faire de
guerres de conquêtes, mais pour une guerre défensive leurs moyens sont
encore très grands. Celui qui ne recule devant aucun effort pour mettre en
campagne des masses toujours renouvelées, qui ne néglige aucun moyen de préparation
imaginable, qui tient des forces concentrées sur le point principal, qui
joint à ces préparatifs la décision et l’énergie dans la poursuite
d’un grand but, - celui-là a fait, j’en ai la ferme conviction, tout ce
qui est possible en grand pour la direction stratégique de la guerre. Si
avec cela il n’est pas absolument malheureux sur le champ de bataille, il
sera infailliblement victorieux dans la même mesure que son adversaire se
montrera inférieur à lui en sacrifices, en efforts et en énergie.
11.
Ces principes observés, la
forme dans laquelle les opérations sont conduites, importe peu en définitive.
Toutefois je vais essayer de dire là-dessus clairement et en peu de mots ce
qu’il y a de plus important.
En
tactique l’on cherche toujours à envelopper l’ennemi, notamment la
portion de ses forces contre laquelle est dirigée l’attaque principale.
L’on opère de la sorte en partie parce que l’action des forces
combattantes s’exerce plus efficacement concentriquement que parallèlement,
et en partie aussi parce que c’est la seule manière de rejeter l’ennemi
en dehors de sa ligne de retraite.
Mais
si nous appliquons au théâtre de la guerre tout entier (et par conséquent
aux lignes de communication de l’adversaire), ce que nous venons de dire
de l’ennemi et de sa position, alors les colonnes ou les armées séparées
qui seront chargées de tourner l’ennemi seront la plupart du temps trop
éloignées l’une de l’autre pour pouvoir prendre part à un seul et même
combat. L’adversaire qui se trouvera entre elles aura donc la faculté de
se tourner contre chacune d’elles séparément et de la battre avec son
armée réunie. Les campagnes de Frédéric II, en particulier celles
de 1757 et 1758, fourmillent d’exemples de cette nature.
Or
le combat est l’affaire principale, la chose décisive. Par conséquent,
celui qui manœuvre concentriquement, à moins d’avoir une supériorité
absolument décisive, perd dans les batailles tous les avantages qu’il espérait
tirer de ses marches enveloppantes ; car une
action sur les communications ne produit son effet qu’assez lentement,
tandis que la victoire sur le champ de bataille porte des fruits immédiats.
Ainsi,
en stratégie, celui qui se trouve entouré est dans une meilleure situation
que celui qui entoure son adversaire, surtout si les forces sont égales, et
même fût-il le plus faible.
Pour
couper l’ennemi de sa ligne de retraite, un mouvement tournant, ou
enveloppant stratégique, est du reste très efficace ; mais, en somme,
l’on peut atteindre le même but par un mouvement tournant tactique.
Donc un mouvement tournant stratégique n’est à recommander que dans le
cas où l’on possède une supériorité (physique et morale) assez grande
pour rester suffisamment fort sur le point principal, sans compter sur ses
corps détachés.
Napoléon
n’a jamais abusé des mouvements tournants stratégiques, bien qu’il ait
été souvent et même presque toujours supérieur à ses adversaires39.
Frédéric II
n’y eut recours qu’une fois, dans son invasion de la Bohême en 1757. Il
en résulta que les Autrichiens ne purent lui livrer bataille qu’à
Prague. Mais quel avantage eut la conquête de la Bohême jusqu’à Prague,
sans victoire décisive ? Après avoir été battu à Kollin, le roi
fut obligé d’abandonner tout le territoire, preuve qu’une bataille décide
tout ; sans compter qu’à Prague il courait évidemment le risque
d’être attaqué par toute l’armée autrichienne avant l’arrivée de
Schwérin. Il ne se serait pas exposé à ce danger, s’il eût passé par
la Saxe avec toute son armée. Alors la première bataille aurait
probablement été livrée à Budin sur l’Eger, et elle aurait été tout
aussi décisive qu’à Prague. La dislocation de l’armée prussienne
pendant l’hiver en Saxe et en Silésie avait assurément été la raison
de cette manœuvre concentrique, et il importe de remarquer que les motifs
de détermination de cette nature sont bien plus pressants que les considérations
basées sur les avantages de la forme de l’attaque ; car la facilité
des opérations est le gage de leur rapidité, et le frottement de
l’immense machine est si grand par lui-même qu’il ne faut pas
l’augmenter encore sans nécessité absolue.
12.
Du reste, le principe même de la concentration des forces sur le
point principal suffit à écarter la tentation d’un mouvement tournant
stratégique, et le déploiement général de l’armée en découle
naturellement. C’est ce qui m’a permis de dire que la forme de ce déploiement
avait eu elle-même peu de valeur. Il y a cependant un cas où une action
stratégique dans le flanc de l’ennemi peut conduire à des résultats
aussi décisifs qu’une bataille : c’est lorsque, dans une contrée
pauvre, l’ennemi a accumulé à grand’peine des magasins, de la préservation
desquels dépendent absolument ses opérations. Dans ce cas, il peut être
avisé de ne pas opposer son armée principale à celle de l’ennemi, mais
de faire une pointe sur sa base. Il y a toutefois ici deux conditions nécessaires :
1)
L’ennemi doit être assez loin de cette base pour que notre menace
l’oblige à une retraite considérable ;
2)
Nous devons être en état, dans la direction suivie par son armée
principale, d’entraver sa marche en avant avec peu de troupes, grâce aux
obstacles naturels et artificiels, afin qu’il ne puisse faire là des
conquêtes qui compenseraient la perte de sa base.
3)
Les troupes ont besoin de vivre : c’est une condition forcée
de la conduite de la guerre, et qui a, par suite, une grande influence sur
les opérations, surtout parce qu’elle ne permet de concentrer des masses
que jusqu’à un certain degré, et qu’elle contribue à la détermination
du théâtre de la guerre, lorsqu’il s’agit de fixer le choix de la
ligne d’opérations.
14.
L’approvisionnement des troupes se fait, toutes les fois que la région
le permet, aux dépens de cette région, au moyen de réquisitions.
Avec
la manière actuelle de faire la guerre, les armées occupent un espace
beaucoup plus grand qu’autrefois. La formation de corps distincts indépendants40
a rendu cela possible, sans que l’on se mette dans une situation désavantageuse
par rapport à un adversaire qui se tient concentré sur un seul point, à
l’ancienne manière (avec 70 000 à 100 000 hommes). Car un
corps séparé, organisé comme c’est maintenant le cas, peut contenir
un certain temps un ennemi deux ou trois fois supérieur ; les autres
ont ainsi le temps d’arriver, et si même le premier corps a été déjà
réellement battu, il n’a pas néanmoins lutté pour rien comme nous avons
déjà eu l’occasion de le faire remarquer.
Ainsi
donc aujourd’hui les divisions et les corps se meuvent indépendamment les
uns des autres soit à la même hauteur, soit les uns derrière les autres.
La seule liaison qui subsiste entre eux, c’est qu’ils puissent prendre
part à la même bataille s’ils appartiennent à la même armée.
Cela
permet de vivre au jour le jour sans magasins. L’organisation même de
ces grandes unités qui possèdent leurs états-majors et leurs intendances
facilite ce mode d’approvisionnement.
15.
À défaut de motifs déterminants d’une grande importance (comme
par exemple la situation du gros de l’ennemi), on choisit comme théâtre
d’opérations les régions les plus fertiles, car la facilité
d’approvisionnement contribue à la rapidité d’action. Seuls,
l’emplacement de l’armée ennemie que nous cherchons, la situation de
la capitale ou de la place d’armes dont nous voulons nous emparer, passent
en première ligne avant la question d’approvisionnement. Toutes les
autres considérations, telles par exemple que la forme la plus avantageuse
du déploiement stratégique de l’armée, dont nous avons déjà parlé,
ont en général une bien moindre importance.
16.
Malgré le nouveau mode d’approvisionnement en usage, il est tout
à fait impossible de se passer de magasins. Un capitaine avisé ne
manquera donc pas, même lorsque les ressources du pays seront tout à fait
suffisantes, d’établir sur ses derrières des magasins pour les cas imprévus,
et afin de pouvoir rester plus concentré sur un même point. Cette mesure
de prévoyance est de celles qui ne peuvent pas nuire au but que l’on
s’est proposé.
2. Défensive
1.
Politiquement, l’on appelle guerre défensive celle que l’on
soutient pour l’indépendance. Stratégiquement, l’on donne cette dénomination
aux campagnes dans lesquelles l’un des belligérants se borne à lutter
sur un théâtre de guerre qu’il a préparé d’avance. Que les batailles
qu’il livre sur ce théâtre soient offensives ou défensives, cela ne
change rien à l’affaire.
2.
L’on adopte la défensive stratégique en général lorsque
l’ennemi est plus fort. Assurément, les places fortes et camps retranchés
qui constituent le principal élément de la préparation d’un théâtre
de guerre, procurent de grands avantages auxquels viennent s’ajouter
encore la connaissance du terrain et la possession de bonnes cartes. Avec
de pareils avantages, une armée inférieure en nombre ou une armée qui est
basée sur un petit État et des ressources médiocres, sera plutôt en état
de résister à l’adversaire que sans le secours de ce moyen.
Outre
cela, il y a encore les deux motifs suivants qui militent en faveur du choix
d’une guerre défensive.
D’abord
lorsque les régions adjacentes à notre théâtre de guerre rendent les opérations
difficiles faute d’approvisionnements. Dans ce cas on évite soi-même
un désavantage que l’ennemi est obligé de subir. C’est notamment le
cas de l’armée russe en 1812.
Ensuite,
lorsque l’ennemi nous est très supérieur en habileté pour la conduite
de la guerre. Sur un théâtre de guerre préparé, que nous connaissons, où
toutes les circonstances accessoires sont à notre avantage, la guerre est
plus facile à conduire : l’on commet moins de fautes. Dans ce
dernier cas, c’est-à-dire lorsque nos généraux et nos troupes ne nous
inspirent pas assez de confiance, et que cela nous décide à préférer une
guerre défensive, l’on combine volontiers la défensive tactique avec
la défensive stratégique, c’est-à-dire qu’on livre les batailles dans
des positions préparées d’avance. L’on espère encore ainsi commettre
moins de fautes.
3.
Il faut dans la guerre défensive tout comme dans la guerre offensive
poursuivre un
grand but. Celui-ci ne peut être
que de détruire l’armée ennemie, soit par une bataille, soit en rendant
sa subsistance extrêmement difficile, afin de la désorganiser et de la
contraindre à une retraite pendant laquelle elle subira nécessairement de
grandes pertes. La campagne de Wellington en 1810-11 en fournit un exemple.
La
guerre défensive ne consiste donc pas à attendre oisivement les événements ;
l’on ne doit attendre que si l’on en tire un profit visible et décisif.
C’est un moment bien dangereux pour le défenseur que cette accalmie qui
précède les grands coups pour lesquels l’adversaire réunit de nouvelles
forces.
Si
les Autrichiens, après la bataille d’Aspern, s’étaient renforcés du
triple, comme le fit l’empereur des Français et comme ils étaient maîtres
de le faire d’ailleurs, alors le temps de repos qui se produisit jusqu’à
la bataille de Wagram leur aurait profité, mais à cette condition
seulement. En réalité, ils n’en firent rien et par conséquent ce temps
fut perdu pour eux. Ils auraient donc agi plus sagement en profitant immédiatement
de la situation désavantageuse de Napoléon, pour récolter les fruits de
la bataille d’Aspern.
4.
Les places fortes sont destinées à détourner une notable portion
de l’armée ennemie pour en faire le siège. L’on doit donc profiter de
cette occasion pour battre le reste de cette armée. Par suite, il convient
de livrer ses batailles en arrière de ses places fortes et non en avant
d’elles. Mais aussi il faut bien se garder de rester les bras croisés à
les regarder prendre, comme Bennigsen pendant que Dantzig était assiégé41.
5.
Les grands cours d’eau, c’est-à-dire ceux sur lesquels il est très
compliqué de jeter un pont, comme le Danube au-dessous de Vienne et le Rhin
inférieur, constituent une ligne de défense naturelle ; mais à la
condition que l’on ne divise pas ses forces également le long du fleuve,
pour empêcher absolument le passage. Ce serait fort dangereux. Il faut au
contraire se contenter d’observer le fleuve, et si l’ennemi réussit
à passer, fondre sur lui de tous les côtés à la fois avant qu’il ait
pu attirer à lui toutes ses forces, et tandis qu’il est encore resserré
contre le fleuve dans un étroit espace. La bataille d’Aspern en fournit
un exemple. À Wagram, les Autrichiens avaient cédé aux Français beaucoup
trop de terrain absolument sans nécessité, en sorte que les désavantages
inhérents au passage des fleuves avaient disparu.
6.
Les montagnes forment une deuxième espèce d’obstacles
naturels et peuvent servir de bonne ligne de défense. Il y a deux manières
d’en tirer parti : la première consiste à les laisser en avant de
son front et à ne les occuper qu’avec des troupes légères, de façon à
permettre à l’ennemi d’en forcer les passes, pour fondre ensuite sur
lui avec toutes les forces réunies, aussitôt que ses colonnes séparées déboucheront
des défilés ; c’est le même procédé que pour défendre un cours
d’eau. La seconde c’est d’occuper les montagnes elles-mêmes. Dans ce
dernier cas, il convient de ne défendre les différents défilés qu’avec
de faibles détachements, afin de pouvoir conserver en réserve une fraction
notable de l’armée (1/3 à l/2), avec laquelle on attaque en forces supérieures
la colonne ennemie qui réussit à forcer le passage. Il faut bien se garder
de scinder cette réserve pour empêcher absolument l’intrusion de toute
colonne ennemie, mais au contraire choisir d’avance comme objectif une
colonne ennemie en particulier, celle que l’on croit la plus forte, et
chercher à l’écraser avec ses forces réunies. Si l’on réussit par ce
procédé à battre une fraction notable de l’armée de l’adversaire,
les autres colonnes qui auraient réussi à déboucher se retireront
d’elles-mêmes.
D’après
la formation de la plupart des montagnes, on trouve au centre des plateaux
plus ou moins élevés, tandis que les pentes pour aboutir à ces plateaux
sont coupées par des vallées à pic qui en constituent les voies d’accès.
Le défenseur trouve par conséquent, au milieu des montagnes, une région
dans laquelle il peut se mouvoir rapidement à droite ou à gauche. Les
colonnes de l’attaque, au contraire, sont obligées de s’engager dans
des vallées étroites et séparées par des contreforts inaccessibles. Les
montagnes formées sur ce type sont les seules qui permettent une bonne défense
immédiate. Au contraire, lorsqu’elles sont sauvages et inaccessibles dans
toute leur profondeur, le défenseur est obligé, lui aussi, de se disséminer
et par conséquent il y a danger à les occuper avec le gros de ses forces.
Dans ces conditions, tous les avantages passent du côté de l’attaque
qui peut assaillir certains points avec des forces très supérieures ;
car il n’y a pas de défilé, de point de passage isolé qui soit assez
fort par lui-même pour ne pas être enlevé en peu de temps par des forces
supérieures.
7.
C’est une remarque capitale que dans la guerre de montagne tout
dépend de l’habileté des chefs subordonnés, des officiers, mais encore
davantage et surtout de l’esprit qui anime les soldats. Il ne s’agit pas
ici d’être habile manœuvrier, mais d’être animé d’un esprit
guerrier et d’appartenir de tout cœur à son affaire ; car chacun y
est plus ou moins abandonné à lui-même. De là vient que les milices
nationales sont surtout remarquables dans la guerre de montagne ; car
si elles sont mauvaises manœuvrières, elles possèdent en revanche au plus
haut degré les autres qualités42.
8.
Pour terminer ce qu’il y a à dire de la défensive stratégique,
je ferai remarquer qu’elle a beau être en elle-même plus forte que
l’offensive, elle ne doit néanmoins servir qu’à remporter les
premiers grands succès. Mais une fois ce but atteint, si la paix n’en résulte
pas immédiatement, il n’y a plus que l’offensive qui promette de
nouveaux avantages. Rester toujours sur la défensive, c’est se mettre
dans la situation fâcheuse de faire toujours la guerre à ses frais. Il
n’y a pas un État qui puisse supporter cette charge indéfiniment, et à
force de servir de plastron aux coups de l’ennemi, en se contentant de les
parer sans jamais riposter, l’on court le plus grand risque de s’épuiser
et de finir par succomber. Il faut
donc commencer par la défensive dans le but de terminer, avec de meilleures
chances, par l’offensive.
3 - Offensive
1.
L’offensive stratégique poursuit directement le but de la
guerre, car elle vise directement la destruction des forces combattantes
de l’ennemi, tandis que la défensive stratégique ne cherche à atteindre
ce but qu’avec des moyens en partie indirects. Il s’ensuit que les
principes de l’offensive sont déjà renfermés dans les principes généraux
de la stratégie. Deux points seulement ont besoin d’être mis particulièrement
en relief.
2.
Le premier est le remplacement continuel des troupes et des armes.
Cette opération ne présente pas d’aussi grandes difficultés pour le défenseur,
puisque ses sources de ravitaillement sont à proximité. Mais
l’assaillant, tout en ayant l’avantage, dans la plupart des cas, de
disposer d’un État plus puissant, doit tirer ses forces quelquefois de très
loin et par conséquent au prix de grandes difficultés. Afin de ne pas se
trouver à court, il doit donc organiser la levée de ses recrues et le
transport des munitions et armes longtemps avant que le besoin s’en fasse
sentir. Les routes de ses lignes de communication doivent être couvertes
sans interruption de détachements de marche et de trains amenant les
objets nécessaires. Sur ces routes doivent être établies des stations
militaires pour accélérer tout ce mouvement de transport.
3.
Même dans les circonstances les plus favorables et avec une très
grande supériorité physique et morale, l’agresseur doit prévoir la
possibilité d’un grand malheur. Il doit, pour cette raison, organiser sur
ses lignes d’opération des points sur lesquels il puisse se replier
avec une armée battue. Ce sont des places fortes avec camps retranchés, ou
simplement des camps retranchés.
Les
grands cours d’eau sont le meilleur obstacle pour arrêter quelque temps
la poursuite d’un adversaire. L’on doit donc s’assurer de leurs points
de passage en y créant des têtes de ponts qui seront entourées d’une
ceinture de fortes redoutes.
Pour
occuper ces points ainsi que les villes les plus importantes et les places
fortes, on laissera en arrière plus ou moins de troupes, selon que l’on
aura plus ou moins à redouter les tentatives de l’ennemi et les
dispositions des habitants. Ces troupes constitueront avec les renforts
venant du pays de nouveaux corps qui, en cas de réussite, s’avanceront à
la suite de l’armée, et, en cas de malheur, occuperont les points fortifiés
pour assurer la retraite.
Napoléon
s’est toujours montré d’une prévoyance admirable dans les mesures
relatives à l’organisation des derrières de son armée. C’est
pourquoi, dans ses opérations les plus audacieuses, il risquait moins en réalité
qu’en apparence.
IV - APPLICATION DES PRINCIPES PRÉCÉDENTS
PENDANT LA GUERRE
Les
principes de l’art militaire sont en eux-mêmes d’une simplicité extrême
et à la portée de toute intelligence saine. S’ils reposent en tactique
un peu plus qu’en stratégie sur un savoir spécial, cependant ce savoir
est trop restreint pour pouvoir supporter la comparaison avec une science
quelconque, soit par l’étendue, soit par la diversité des matières.
L’érudition et une profonde science ne sont donc ici nullement requises,
pas plus que des facultés extraordinaires de l’intelligence. Si, en
dehors d’un jugement exercé, une qualité spéciale de l’esprit était
à rechercher pour la guerre, ce serait, tout le démontre, une propension
à la finesse et à la ruse. Le contraire a été longtemps affirmé, mais
seulement par suite d’un respect mal placé pour notre affaire et de la
vanité des auteurs qui ont écrit sur elle. En y réfléchissant sans préjugés,
l’on arrive forcément à s’en convaincre, et l’expérience même
n’a fait que nous confirmer dans cette conviction. Il suffit d’invoquer
les guerres récentes de la Révolution pour y trouver beaucoup d’hommes
qui se sont montrés d’habiles capitaines et même des capitaines de
premier ordre, sans avoir jamais reçu aucune instruction militaire. Pour
Condé, Wallenstein, Souvoroff43
et une foule d’autres, la chose également est au moins douteuse.
La
conduite de la guerre est en elle-même une affaire extrêmement
difficile, cela n’est pas douteux. Mais la difficulté ne tient nullement
à ce qu’il faille une érudition particulière ou un grand génie pour
s’assimiler les vrais principes de l’art de la guerre. Cela est
absolument à la portée de toute tête bien organisée et exempte de préjugés,
pourvu qu’elle soit tant soit peu familiarisée avec la chose.
L’application de ces principes sur la carte et sur le papier ne présente
non plus aucune difficulté, et un bon plan d’opérations n’est pas, à
tout prendre, un grand chef-d’œuvre. La grande difficulté la voici :
c’est de rester fidèle dans l’exécution
aux principes qu’on s’est tracés.
C’est
sur cette difficulté même que ce chapitre de conclusion a pour but
d’appeler l’attention. En donner une idée claire, est le résultat
principal auquel tend tout ce mémoire.
La
conduite de la guerre, dans son ensemble, ressemble au fonctionnement
d’une machine compliquée où le frottement est extraordinaire. Voilà
pourquoi les combinaisons qu’il est si facile de projeter sur le papier ne
peuvent être mises à exécution qu’au prix des plus grands efforts.
À
tout moment la volonté libre, la pensée du chef se trouve entravée dans
son essor, et il faut une force d’âme et d’intelligence particulière
pour surmonter cette résistance. Plus d’une heureuse inspiration est
annihilée par ce frottement et il faut reprendre sous une forme plus simple
et plus modeste, un projet qui, sous une forme plus complexe, promettait des
résultats plus brillants.
Il
serait peut-être impossible d’énumérer toutes les causes qui créent ce
frottement, mais les principales sont les suivantes :
1.
L’on connaît généralement la situation et les mesures de
l’ennemi beaucoup moins bien qu’on ne le présuppose en établissant
un projet44.
Des doutes innombrables surgissent alors au moment de procéder à l’exécution,
inspirés par les dangers auxquels on va se trouver exposé, si l’on
s’est sérieusement trompé dans l’hypothèse que l’on a faite. Un
sentiment d’inquiétude, qui se manifeste facilement chez l’homme au
moment d’exécuter une grande chose, s’empare alors de nous, et de cette
inquiétude à l’irrésolution, de celle-ci aux demi-mesures, il n’y a
qu’un pas à peine sensible.
2.
Non seulement l’on est dans l’incertitude sur la force de
l’ennemi, mais encore la renommée exagère le chiffre de ses troupes
(toutes les nouvelles qui, par nos avant-postes, nos espions ou
accidentellement, nous arrivent sur son compte). La grande masse des hommes
est craintive par nature, et c’est de là que provient leur exagération
constante du danger. Tout ce qui peut agir sur le chef se ligue donc pour
lui inspirer une fausse idée de la force de l’adversaire qu’il a en
face, et il en résulte une nouvelle source d’irrésolution.
L’on
ne saurait trop tenir compte de cette incertitude ; il est donc
important de s’y préparer d’avance.
Du
moment où l’on a tout pesé posément a l’avance, cherché et trouvé
le cas le plus probable sans parti pris, il ne faut pas être disposé à
abandonner immédiatement sa première manière de voir, mais au contraire
soumettre les nouvelles qui arrivent à une critique attentive, les contrôler
l’une par l’autre, en envoyer chercher de plus fraîches ou d’une
autre source, etc. Il arrive fréquemment de la sorte que la fausseté de
certaines nouvelles ressort immédiatement de leur contradiction même,
souvent aussi que les premières se confirment : dans les deux cas,
l’on acquiert ainsi plus de certitude et l’on peut prendre sa résolution.
Mais si l’on reste néanmoins dans l’incertitude, il faut alors se dire
qu’à la guerre l’on ne peut rien exécuter sans risque, qu’il est de
la nature même de la guerre que l’on ne puisse voir toujours où l’on
va45 ;
que, cependant, ce qui est probable reste toujours probable, bien qu’il y
ait des instants de mirage ; enfin que si l’on a pris des mesures en
elles-mêmes raisonnables, l’on ne consommera pas sa perte d’un coup
pour s’être trompé une fois.
3.
L’incertitude relative
à la situation des choses à un instant donné ne concerne pas seulement
l’ennemi, mais encore notre propre armée. Il est rare en effet
qu’elle se trouve assez concentrée pour qu’on puisse, à chaque minute,
se rendre un compte bien net de l’état de toutes ses parties. Pour peu
que l’on soit enclin à l’inquiétude, c’est une nouvelle source de
doutes. L’on se décide à attendre, et la conséquence inévitable est un
arrêt dans l’action de l’ensemble.
Il
faut donc avoir la ferme confiance que les mesures générales que l’on
a adoptées produiront les résultats qu’on en attend. Ici se rapporte
notamment la confiance qu’on doit avoir dans ses lieutenants : il
importe par suite de choisir expressément pour cet emploi des gens sur
lesquels l’on puisse compter, et passer pour cela par-dessus les autres
considérations. Si l’on a pris des mesures bien conformes au but, si
l’on a eu l’égard aux éventualités malheureuses possibles, et que
l’on se soit arrangé pour ne pas tout perdre d’un coup, au cas où
elles se présenteraient pendant l’exécution, il ne faut pas hésiter
à s’avancer hardiment au travers des ténèbres de l’incertitude.
4.
Toutes les fois que l’on veut conduire la guerre avec énergie,
avec une grande tension de forces, il faut s’attendre à ce que les
subordonnés et aussi les troupes (surtout si elles n’ont pas l’habitude
de la guerre) trouvent à chaque instant des difficultés qu’ils déclarent
insurmontables. Ils trouvent la marche trop longue, l’effort trop grand,
les approvisionnements impossibles. Si l’on prêtait l’oreille à tous
ces difficultueux, comme Frédéric II les nommait, l’on serait bientôt
débordé et réduit à l’impuissance, à la faiblesse et à l’inaction,
au lieu d’agir avec force et énergie.
Pour
tenir bon envers et contre tout, il est indispensable d’avoir foi dans sa
propre intuition et dans sa conviction. Cela peut avoir l’air souvent, au
moment même, d’un entêtement, mais en réalité c’est cette force
d’esprit et de caractère que nous appelons la fermeté.
5.
Les résultats sur lesquels on compte à la guerre ne s’y
produisent jamais avec autant de précision que se l’imagine celui qui
n’a pas fait de la guerre un sujet de profondes observations, ou qui
n’en a pas l’expérience.
L’on
se trompe quelquefois de plusieurs heures dans la marche d’une colonne,
sans que l’on puisse dire ce qui a causé ce retard. L’on rencontre
souvent des obstacles qu’il était impossible de prévoir d’avance.
L’on compte souvent atteindre un point avec l’armée, et l’on est
obligé de faire halte plusieurs lieues avant. Un poste ne répond pas
toujours à ce qu’on s’en était promis en l’installant, tandis
qu’un poste de l’ennemi fait plus que l’on ne s’y attendait. Souvent
les ressources d’une région sont inférieures à ce que l’on croyait,
etc.
L’on
ne triomphe de pareilles déconvenues qu’au prix de sublimes efforts, et,
pour les obtenir, le chef doit déployer une rigueur qui frise souvent la
cruauté. C’est par là seulement qu’ayant la certitude d’obtenir tout
le possible, il peut être sûr que ces petites difficultés n’usurperont
pas une grande influence sur les opérations et qu’il ne reste pas trop en
deçà du but qu’il aurait pu atteindre.
6.
L’on doit être bien certain que jamais une armée ne se trouve en
réalité dans la situation qu’imagine celui qui suit les opérations de
sa chambre. S’il a des sympathies pour cette armée, il se la figure du
tiers ou de la moitié plus forte et meilleure qu’elle ne l’est réellement.
Il est assez naturel que le Chef se trouve dans le même cas au moment où
il esquisse son premier projet d’opérations, et qu’ensuite il voie son
armée se fondre, comme il était loin de se l’imaginer, sa cavalerie et
son artillerie devenir hors de service, etc. Ce qui paraît donc à
l’observateur et au Chef possible et facile à l’ouverture de la campagne,
devient souvent au moment de l’exécution difficile et même impossible.
Si le Chef est un homme qui, joignant à l’audace et à une forte volonté
l’ardeur d’une noble ambition, poursuit néanmoins son but, il
l’atteindra alors qu’un homme ordinaire aurait cru trouver dans l’état
de son armée une excuse suffisante pour abandonner la partie.
Masséna
a montré à Gênes et en Portugal quelle influence la forte volonté du
chef peut avoir sur ses troupes. À Gênes, les efforts inouïs que la force
de son caractère, pour ne pas dire sa dureté, avait obtenus des troupes,
furent couronnés par le succès. En Portugal, il tint bon plus longtemps
que personne ne l’aurait fait.
La
plupart du temps l’armée ennemie se trouve dans un état analogue.
Rappelez-vous Wallenstein et Gustave-Adolphe à Nuremberg, Napoléon et
Bennigsen après la bataille d’Eylau. Mais l’on ne voit pas la situation
de l’ennemi, tandis que l’on a la sienne sous les yeux.
Aussi
les hommes ordinaires se laissent-ils plus fortement impressionner par la
seconde que par la première. Car c’est le propre des hommes ordinaires
d’obéir à l’impression de leurs sensations plutôt qu’au langage de
la raison46.
7.
L’approvisionnement des troupes présente toujours, de quelque manière
qu’il se fasse (magasins ou réquisitions), de telles difficultés que
cette question a voix très décisive au chapitre dans le choix des mesures
que l’on adopte. Elle s’oppose souvent à la combinaison la plus
efficace et oblige de chercher à manger alors qu’on ne voudrait chercher
que la victoire et de brillants succès. C’est elle qui est la principale
cause de la lourdeur de toute la machine, qui fait que son rendement reste
bien loin au-dessous de l’essor des grands projets.
Un
général qui impose à ses troupes des efforts suprêmes et des privations
extrêmes avec une exigence tyrannique, une armée qui, pendant le cours de
longues guerres, s’est habituée à ces sacrifices, auront un avantage
incalculable sur leurs adversaires et une rapidité infiniment plus grande
dans la poursuite de leur but, malgré tous les obstacles ! Avec des
plans également bons, quelle différence dans les résultats !
8.
En général et dans toutes les circonstances analogues, l’on
ne saurait trop se pénétrer de la vérité suivante :
Les
idées qui proviennent des impressions des sens au moment de l’exécution
sont plus vives que celles qu’on a adoptées auparavant à la suite d’un
examen réfléchi. Mais elles ne sont que la première apparence des objets
et diffèrent souvent, comme nous le savons, de la réalité. L’on est
donc exposé à sacrifier une opinion mûrement réfléchie à la première
apparence venue.
Quant
à la raison qui fait que cette première apparence agit toujours dans le
sens de la crainte et d’une prudence exagérée, elle gît dans la timidité
naturelle de l’homme qui n’envisage tout que par un seul côté47.
C’est
contre cette faiblesse qu’il faut s’armer et en même temps avoir une
ferme confiance dans les résultats de ses propres réflexions antérieures,
afin de se fortifier contre les impressions démoralisantes du moment.
Ainsi
donc ces difficultés de l’exécution exigent la confiance et la fermeté
des convictions chez celui qui dirige l’exécution. C’est pourquoi il
est si important d’étudier l’histoire de la guerre qui apprend à connaître
les choses en elles-mêmes et la manière dont elles fonctionnent. Les
principes que l’on peut acquérir par un enseignement théorique ne sont
propres qu’à faciliter cette étude et à appeler l’attention sur
les points importants de l’histoire.
Il
faut donc s’assimiler ces principes dans l’intention de les contrôler
par la lecture de l’histoire de la guerre, de voir s’ils sont d’accord
avec la marche des choses, et de relever les cas où ils sont confirmés par
les faits, ou même en opposition avec eux.
L’étude
de l’histoire de la guerre est seule capable de suppléer à l’expérience
personnelle pour donner une idée suffisamment saisissante de ce que
j’ai appelé le frottement de la grande machine.
Du
reste, il ne faut pas s’en tenir aux résultats généraux et encore moins
aux raisonnements des auteurs. Il est indispensable de pénétrer aussi à
fond que possible dans le détail. Car les historiens ont rarement pour but
de présenter la vraie vérité. Ordinairement ils veulent embellir les
hauts faits de leur armée, ou bien démontrer la concordance des événements
avec de prétendues règles. Ils font l’histoire au lieu de l’écrire.
Il n’est pas indispensable d’étudier beaucoup d’histoires pour le but
que nous nous proposons. L’examen détaillé et la méditation approfondie
de quelques batailles est plus utile qu’une étude d’ensemble de
plusieurs campagnes. Il est par suite plus utile de compulser les relations
très détaillées et les journaux d’opérations que les livres
d’histoire proprement dits. Un modèle incomparable de relation dans ce
genre, c’est la description de la défense de Menin, en 1794, dans les mémoires
du général de Sharnhorst. Ce récit, et spécialement la partie qui
concerne la sortie désespérée et le passage de la garnison au travers de
l’ennemi, est le meilleur spécimen que vous puissiez trouver sur la manière
d’écrire l’histoire de la guerre.
Il
n’y a pas un combat au monde qui m’ait inspiré à un si haut degré la
conviction qu’à la guerre il ne faut pas désespérer du succès
jusqu’au dernier moment, et que l’efficacité des bons principes, qui
d’ailleurs ne se manifeste jamais aussi régulièrement qu’on se
l’imagine, peut cependant, même dans les circonstances les plus
malheureuses, reparaître au moment le plus inattendu, lorsqu’on croyait déjà
leur influence absolument perdue.
Il
faut qu’un sentiment puissant48
vivifie les hautes qualités du Chef, que ce soit l’ambition comme
chez César, la haine de l’ennemi comme chez Annibal, ou une fière résolution
de périr avec gloire comme chez Frédéric II.
Ouvrez
votre cœur à un pareil sentiment. Soyez audacieux et impénétrable dans
vos projets, ferme et persévérant dans leur exécution, résolu à trouver
une fin glorieuse, et le destin
couronnera votre tête d’une auréole resplendissante dont l’éclat vous
rendra immortel pour la postérité la plus reculée. THÉORIES du
GÉNÉRAL DRAGOMIROFF
par
E. CORALYS
Extrait de la Revue
d’Infanterie
Paris,
17, place Saint-André-des-Arts, Limoges, Nouvelle route d’Aixe, 46
Henri Charles-Lavauzelle
Imprimeur militaire
Le général Dragomiroff,
commandant de l’académie impériale d’état-major à Saint-Pétersbourg,
connu par le rôle brillant qu’il a joué comme chef de la 14e
division au passage du Danube pendant la dernière campagne des Balkans, est
un des auteurs les plus remarquables de notre époque. Pour toutes les
questions qui concernent l’éducation du soldat et l’instruction d’une
troupe, il est le représentant le plus autorisé de la grande école des
maréchaux de Saxe et d’Isly. Le maréchal de Saxe écrivit ses Rêveries
pendant treize nuits de fièvre et d’insomnie, c’est-à-dire d’un seul
jet. C’est le propre du génie de concevoir des rêves d’une longue
gestation et de les enfanter sans effort : la pensée jaillit tout armée.
Le maréchal d’Isly était
aussi un rêveur ; dès que son rêve avait pris une forme nette et
bien dessinée, sa plume d’aigle courait sans arrêt sur le papier.
Le général Dragomiroff
écrit de même ; son esprit primesautier et plein de hardiesse se plaît
aux divisions et aime à revenir sur le même sujet : clou martelé
s’enfonce plus avant.
Son Manuel
pour la préparation des troupes au combat comprend trois parties :
la préparation de la compagnie, celle du bataillon et celle des trois armes
à la camaraderie de combat.
Les théories émises par
l’illustre général, à ne considérer que les lignes générales, se résument
à ceci :
La force morale est
toujours supérieure à la force physique ;
La guerre est une chose
d’appréciation, de discernement et de bons sens ;
Le règlement doit être
simple, ne contenir que les formations et les méthodes applicables sur le
champ de bataille ; tout ce qui est machinal, automatique, de parade
doit être exclu. C’est une forme, un vêtement dans lequel la vie,
c’est-à-dire l’esprit, qui est le point essentiel, doit se mouvoir aisément.
La lettre tue, l’esprit vivifie.
Dans le règlement, dit
Pierre le Grand, les us et coutumes sont écrits, mais on n’y
trouve ni temps, ni hasards.
La
manière de combattre est variable : la meilleure consiste à rendre
inutiles les avantages de l’ennemi, car la guerre est un métier pour les
ignorants et une science pour les habiles gens, ainsi que l’a si bien dit
de Follard.
ÉDUCATION
À Vaux-le-Villars,
Maurice de Saxe suivait sur des plans les batailles que Villars avait données
et dont le maréchal lui faisait la relation. À un moment donné, ce
dernier se renversa sur sa berceuse et dit à de Saxe :
À la bataille de
Fridelinghen, l’infanterie française avait poussé celle des Impériaux
avec une valeur incomparable, après l’avoir enfoncée plusieurs fois, et
l’avait poursuivie au travers d’un bois jusque dans une plaine qui était
au-delà, lorsque quelqu’un s’avisa de dire que l’on était coupé à
la vue de deux escadrons (français peut-être) qui apparaissaient sur les
derrières de la troupe victorieuse. Aussitôt, toute cette infanterie
s’enfuit dans un désordre affreux, sans que personne l’attaquât, ni la
suivit, repassa le bois et ne s’arrêta que par delà le champ de
bataille.
Je fis, aidé des généraux,
de vains efforts pour la ramener. La bataille était cependant gagnée, et
la cavalerie française avait dispersé la cavalerie impériale ;
ainsi, l’on ne voyait plus d’ennemis.
C’étaient pourtant les
mêmes soldats qui venaient de défaire cette infanterie impériale et
auxquels une terreur panique avait tellement troublé les sens qu’ils
avaient perdu contenance au point de ne la pouvoir reprendre.
Cet
exemple prouve assez la variété
du cœur humain et le cas qu’on en doit faire. Il est plus aisé de
prendre les gens comme ils sont que de les former comme ils doivent être :
“On ne dispose pas des opinions,
des préjugés, ni des volontés”, ajoute de Saxe.
Le maréchal d’Isly,
dans sa conférence aux officiers du 56e régiment d’infanterie
sur les principes physiques et moraux du combat de l’infanterie,
s’exprime ainsi :
L’art d’engager les
troupes a une puissante influence sur le sort des combats ; c’est lui
qui couronne du succès les bonnes dispositions générales. Il répare fort
souvent ce qu’elles ont de vicieux. Il y a entre les troupes d’un moral
très élevé, vigoureusement conduites, pénétrées des bons principes du
combat et les troupes constituées et instruites comme le sont la plupart de
celles de l’Europe, la différence qui existe entre des adultes et des
enfants.
La force morale m’a
toujours paru au-dessus de la force physique ; on prépare celle-là en
élevant l’âme du soldat, en lui donnant l’amour de la gloire,
l’esprit de corps, et surtout en rehaussant le patriotisme dont le germe
est dans tous les cœurs.
Aux hommes ainsi préparés,
il est aisé de faire faire de grandes choses quand on a su gagner leur
confiance. Pour obtenir cette confiance, il faut remplir envers eux tous ses
devoirs, s’en faire des amis, causer souvent avec eux sur la guerre et
leur prouver qu’on est capable de les bien conduire. Au combat, il faut
donner un brillant exemple de courage et de sang-froid. On doit être
attentif à faire tout ce qui peut relever le moral des siens et affaiblir
celui de ses adversaires.
La force morale naît de
la confiance qu’on sait inspirer à ses subordonnés ; elle grandit
par les actions de tact, d’intelligence et de courage. Vous vous
attacherez en temps de paix à donner à vos soldats bonne opinion de vos
qualités guerrières. Vous y parviendrez en ne vous bornant pas à passer
des inspections, à faire faire un froid exercice, toutes choses fort utiles
sans doute, mais qui ne forment pas le moral guerrier. Il faut raisonner
avec vos soldats sur les guerres passées, leur citer les actions d’éclat
de nos braves, exciter, chez eux, le désir de les imiter, et faire en un
mot ce que votre intelligence pourra vous suggérer pour leur inculquer
l’amour de la gloire.
La
variété du cœur humain, qui
attriste si fort les maréchaux de Villars et de Saxe a déjà un correctif :
l’éducation morale des troupes.
Le maréchal Bugeaud pose
des principes que le général Dragomiroff va développer avec toute la supériorité
de son bon sens et toute la compétence que donne la pratique du
commandement et l’habitude du soldat, - disons mieux, avec toute
l’excellence de son cœur de père, car, pour le général, chacun de ses
subordonnés est un enfant.
Quel beau spectacle
qu’une revue passée par le général Dragomiroff ! II va saluer le
drapeau, et, se plaçant face aux troupes, la main à la visière, il dit à
haute voix, de manière à être entendu de tous : “Bonjour,
mes enfants” et les soldats, immobiles sous les armes, ne remuant que
les lèvres, lui répondent : “Tu
es notre père, mon général, nous t’aimons”.
L’amour paternel du
chef pour les soldats, l’amour filial des soldats pour le chef,
l’affection réciproque de tous les hommes qui composent une armée,
l’assistance mutuelle, telle est la base sur laquelle le général
Dragomiroff établit le manuel
de préparation des troupes au combat.
Le succès de l’instruction
du soldat dépend du caractère de son éducation,
c’est-à-dire du degré auquel il est pénétré de la conscience de ses
devoirs.
S’il a été élevé de
façon qu’il remplisse toutes les obligations que lui impose le service,
sans s’en écarter d’une ligne - aussi bien quand on ne le voit pas que
lorsqu’on le voit - l’instruction donnera rapidement de bons fruits.
C’est donc l’éducation
qui prime tout.
Au combat, ce n’est pas
tant en vertu du dressage qu’on lui a donné que ses jambes le portent
avec plus ou moins d’intrépidité et que ses bras travaillent d’une façon
plus ou moins sensée ; tout dépend de la manière dont le cœur bat
et dont la tête raisonne.
C’est de la tête et du
cœur qu’il faut tenir compte avant tout.
Par les jambes et par les
bras, on peut bien arriver à faire entrer quelque chose jusque dans le cœur
et la tête, mais ce quelque chose n’est pas suffisant pour l’homme
appelé à donner sa vie pour son pays.
On peut être de première
force sur l’escrime, le tir, la gymnastique, etc., et n’avoir aucune idée
du devoir militaire.
Il faut donc chercher, avant
tout, à enraciner dans le cœur le sentiment du devoir militaire, développer
dans la tête les idées d’honneur et d’honnêteté, affermir et élever
le cœur ; le reste viendra par surcroît. “Alors,
objectera-t-on, pas n’est besoin
d’enseigner ni l’escrime à la baïonnette, ni le tir, ni la marche ;
inculquer le sentiment du devoir suffit.”
“Non,
pas du tout, répond le général,
mais tout bonnement : confirmez l’homme dans le sentiment du devoir,
développez chez lui l’honnêteté et l’honneur, il vous sera ensuite
plus facile de lui apprendre tout ce que vous venez de dire que s’il était
privé - en partie ou tout à fait - de ces qualités morales.”
L’instruction se donne
par parties séparées, mais il faut obtenir la fusion générale en un tout
homogène de ces éléments divers, et cette combinaison intime qu’en nécessite
l’application sur le champ de bataille, en tenant compte du temps, des
lieux et des moyens de toute nature dont on peut disposer ; en un mot,
fusionner les différentes connaissances professionnelles en un tout qui se
rapproche le plus possible de la pratique de la guerre : tel est
l’objectif à atteindre.
Dans ce but, décomposer
la matière à enseigner de la façon la plus rationnelle, d’après la
valeur intrinsèque de chacun de ses éléments constitutifs ; se
rendre compte de l’importance relative de chacun d’eux, et répartir le
temps entre eux proportionnellement à leur degré d’importance ;
grouper ensuite ces éléments entre eux, une fois qu’ils ont été bien
appris séparément en observant une progression suivie, sans sauter
brusquement du simple au composé.
Ne suit-on pas - dit
l’auteur - le même procédé dans l’éducation de l’enfant ?
On décompose, pour lui apprendre la lecture, les mots en sons et en lettres ;
pour lui enseigner l’écriture, les lettres elles-mêmes en jambages plus
simples. Mais il ne sait pas lire le jour où il connaît les lettres ;
il ne sait pas écrire le jour où il fait bien les jambages. Il faut lui
apprendre encore à combiner les lettres en sons et en mots, les jambages en
lettres, etc.
Qu’arrivera-t-il
ensuite, si l’on se borne à lui donner une belle écriture, et si l’on
continue à ne lui enseigner que la calligraphie ? Si, au lieu de se
rendre compte qu’on ne lui a appris à écrire que pour lui permettre
d’exprimer ses pensées, on considère l’écriture comme le but et non
comme un moyen, on n’en fera qu’un écrivain public, qu’un copiste,
qu’un automate d’autant plus incapable d’exprimer ses propres pensées
à l’aide de l’écriture qu’il est plus habile à mouler des caractères
d’écriture pendant que la pensée est absente.
Quoique
ceux qui s’occupent des détails passent pour des gens bornés - dit
Maurice de Saxe - il me paraît pourtant que cette partie est
essentielle, parce qu’elle est le fondement du métier et qu’il est
impossible de faire aucun édifice ni d’établir aucune méthode sans en
savoir les principes.
Je me servirai ici d’une
comparaison : Tel homme qui a du goût pour l’architecture et sait
dessiner, qui fera très bien le plan et le dessin d’un palais, ne saura
l’exécuter s’il ne connaît la coupe des pierres ; s’il ne sait
asseoir les fondements, tout l’édifice s’écroulera bientôt.
Si le nombre des manœuvres
de combats est circonscrit - dit le duc d’lsly - il n’en est pas moins
d’une haute importance de les appliquer d’une manière judicieuse, selon
les circonstances et d’après leur possibilité morale et physique.
Comme vient le vent, il
faut mettre la voile ; oui, mais si on ne sait pas quelle est la voile,
ou la forme de la voile qu’il convient pour tel ou tel vent, comment
mettrez-vous la voile selon le vent ?
L’éducation
comprend les règlements sur le service intérieur et le service des places.
Le caractère propre à
l’accomplissement du service militaire consiste dans la ponctualité et la
promptitude à exécuter les ordres, basées sur un dévouement sans bornes
et soutenues par le fonctionnement le plus actif de l’intelligence. Toutes
ces conditions sont indispensables pour la guerre, puisque le succès dépend
du concours unanime de la pensée et de la volonté de tous dans l’exécution
de la pensée et de la volonté d’un seul.
Il faut donc donner au
soldat, aussi bien qu’à l’officier, la connaissance la mieux raisonnée
et la plus approfondie de tout ce qui constitue leur spécialité.
L’esprit d’abnégation
se fortifie par l’éducation ; le développement de l’intelligence
dans le sens de la guerre s’acquiert surtout par l’instruction. Mais
l’éducation et l’instruction, conduites rationnellement, se prêtent un
mutuel appui.
L’emploi des punitions
ne contribue ni à accélérer ni à perfectionner l’éducation du soldat.
Le meilleur procédé d’éducation consiste à se montrer toujours égal,
inflexible et invariable dans les exigences qu’on a manifestées dés le début.
Le service intérieur
embrasse toute l’existence du soldat et détermine ses devoirs en même
temps que ses droits. Le soldat doit connaître les uns et les autres
d’une manière bien positive, pour voir que la loi, en lui imposant des
obligations, le garantit en même temps contre l’injuste et
l’arbitraire.
Les bases du service intérieur
sont contenues dans les quatre préceptes suivants : Exécute
tout ce que ton supérieur t’ordonne. Ne t’absente jamais sans
permission. S’il t’arrive quelque chose, fais-en toujours le rapport à
ton chef immédiat. Aie soin de ton corps et de tes vêtements.
Un soldat auquel on a
bien inculqué l’esprit de ces prescriptions est un homme sur lequel on
peut compter.
Le service de garde est
le premier pas dans la voie qui permet d’arriver à la consécration du
soldat pour le service du champ de bataille.
Une fois en faction, le
soldat se trouve chargé de la sauvegarde d’objets et d’intérêts de la
plus haute importance ; il est, par suite, investi du droit terrible de
vie et de mort sur ses semblables tout en étant abandonné à son seul
discernement pour juger des circonstances qui entraînent l’application de
ce droit sans que personne puisse le guider ou lui indiquer la décision à
prendre.
S’il ne tue pas quand
il le faut, il passe en jugement ; s’il tue quand il ne le faut pas,
il passe encore en jugement.
Le soldat en faction est
tenu d’observer la consigne jusqu’à la mort.
Le service de garde
exige, comme condition expresse, que le soldat ait du sens et du caractère ;
mais, à son tour, il contribue à développer ces qualités : certes,
il faut avoir la tête bien d’aplomb et le cœur haut et ferme pour sortir
sans affront de situations où il y a lieu de prendre les décisions si
opposées : tuer ou ne pas tuer, obéir ou ne pas obéir.
Le service des
avant-postes n’est qu’une forme du service des places : mêmes
sentinelles, mêmes postes, même inviolabilité de la consigne. Il n’y a
de différence essentielle que dans l’objet qu’il faut garder et dans
celui contre lequel il faut le garder. En temps de guerre, le soldat garde
ce qu’il doit avoir de plus cher au monde, c’est-à-dire ses camarades,
contre les entreprises de l’ennemi commun. La camaraderie en face du
danger est la condition indispensable et suprême pour atteindre un but
quelconque à la guerre.
“Oublie-toi
et tes camarades se souviendront de toi.” Partout où cette maxime
sera pratiquée, la masse se comportera comme un seul homme pour lequel il
n’y aurait rien d’impossible.
Un homme sain ne balance
pas à sacrifier un bras ou une jambe pour sauver le reste de son corps. De
même aussi l’homme de guerre qui a reçu une saine éducation ne balance
pas à se sacrifier pour le salut de la troupe, de l’armée dont il fait
partie. Celui qui s’aime plus qu’il n’aime sa compagnie est indigne de
sa compagnie ; celui qui aime plus sa compagnie que son bataillon est
indigne de son bataillon et ainsi de suite. Chacun, sans doute, a bonne
envie de vivre, mais ne vaut-il pas mieux aussi qu’un membre seul périsse
plutôt que tout le corps ? Car, si le corps périt, est-ce que le
membre ne périra pas en même temps ?
Ce n’est pas tout :
si, pour battre l’ennemi, chaque soldat doit être animé individuellement
du plus haut sentiment de camaraderie et prêt à se dévouer pour le salut
des siens, il est encore bien plus nécessaire que chaque troupe soit dans
les mêmes dispositions vis-à-vis des autres troupes, qu’elles
appartiennent ou non à la même arme.
On n’est prêt à
remplir toutes les obligations que comporte la camaraderie que lorsque,
avant tout, on ne craint pas la mort et qu’ensuite on a foi dans ses
camarades et qu’on les aime.
Pour ne pas craindre la
mort, il faut s’y préparer en ne perdant jamais de vue le but de notre
mission : tuer et mourir.
Pour avoir foi
dans ses camarades, il faut commencer par les connaître ; on les
aimera ensuite, s’ils le méritent. Quand on ne connaît pas les gens,
comment leur accorder sa confiance, encore moins son affection ! Ainsi
donc, le premier pas dans la voie de la confiance, c’est la connaissance
intime et approfondie de ses camarades, celle qui ne se prend que sur le
terrain ; il faut savoir ce que chacun peut faire pour le salut commun
et comment il sait le faire. Ce n’est qu’en connaissant à fond les
habitudes les uns des autres qu’on peut éviter un grand malheur :
celui de se gêner mutuellement, au lieu de s’entr’aider, tout en ayant
la conviction et le désir sincère de faire bien.
La connaissance inspire
la confiance ; la confiance engendre l’affection, le sentiment de la
camaraderie qui porte à ne se point ménager pour les autres.
Officiers, s’écrie
le général Dragomiroff, vous devez avant
et par-dessus tout, savoir tenir vos gens dans la main, les tenir
plus par la force de votre volonté que par des mesures de contrainte
physique - en temps de paix, elles ne sont bonnes que pour les vauriens, et
sur le champ de bataille on ne peut guère compter sur elles ; - vous
devez savoir tenir vos hommes de façon qu’ils ne connaissent pas
d’autre voix que votre voix, d’autre volonté que votre volonté ;
que, dans toutes les circonstances difficiles, leurs yeux et leurs pensées
se tournent instinctivement sur vous pour que vous décidiez ce qu’il
convient de faire ! Et, quand vous aurez obtenu ce résultat, alors
vous ne formerez plus avec eux qu’un seul corps et qu’une seule âme.
Pour cela, il faut que les
soldats aient foi en vous, comme en un guide sûr, comme en leur chef véritable
et, alors aussi, ils vous aimeront, et rien ne sera impossible pour eux.
Vous y arriverez par la
supériorité morale et intellectuelle sur les gens dont la vie vous est
confiée sur le champ de bataille. Si, dans toutes les situations, ils
voient en vous un mentor qui connaît l’affaire mieux qu’eux ;
s’ils reconnaissent en vous un homme prêt à faire le premier ce qu’il
exige d’eux, ils vous suivront sans condition et sans arrière-pensée
partout où vous les conduirez ; et ils se feront plutôt tuer tous que
de renoncer au succès de l’entreprise à laquelle vous les avez entraînés.
Considérez le soldat
comme l’échelon inférieur de la grande camaraderie militaire, mais aussi
comme une partie intégrante de cette camaraderie ; n’oubliez pas
cette parole sacrée de Pierre le Grand : “Soldat
est un nom général honorifique ; qu’on appelle soldat le premier général
comme le dernier troupier”.
Au nom de la camaraderie,
prenez soin du soldat, mais ne le gâtez pas ; soyez attentifs à ses
moindres besoins - pas pour la pose, mais pour de bon - mais, avec le bras
inflexible de la loi, châtiez les transgressions qui déshonorent la
fraternité militaire, et ayez la main ferme. Apprenez à faire de la
besogne et non à pérorer sur la besogne : ce
n’est pas avec des phrases qu’on bat l’ennemi.
Servez de modèles au
soldat en toutes choses et alors il deviendra, dans le service, la
ponctualité incarnée, aussi bien loin des yeux de son chef qu’en sa présence.
En vous montrant pénétré de votre devoir, vous l’élèverez aussi à
hauteur du devoir ; et alors, aucune privation, aucun danger, aucune
maladie ne le détourneront de son chemin.
Le
sentiment du devoir se développe non pas de bas en haut, mais de haut en
bas.
Partout,
à chaque page de son livre, les devoirs des différents grades sont tracés
avec cette élévation d’âme qui est la qualité dominante de l’auteur.
Le chef de compagnie est
responsable de la bonne direction imprimée aux hommes et en même temps à
tous les cadres de la compagnie ; comme conséquence, il a le devoir de
s’assurer comment chacun d’eux connaît son affaire et de prendre des
mesures pour faire disparaître toute insuffisance qu’il peut découvrir.
La camaraderie est si
loin d’être incompatible avec les exigences du service, qu’elle en émane
même directement. La familiarité est inadmissible dans le service parce
qu’elle est contraire aux intérêts mêmes du service.
Le chef de compagnie doit
se charger lui-même de confirmer les hommes de recrue dans l’éducation
militaire, quoique pas complètement, car l’éducation présente deux
faces bien différentes, savoir : les obligations proprement dites et
le cérémonial usité dans l’exécution. Le chef d’unité n’est tenu
personnellement d’inculquer que les obligations elles-mêmes.
L’apprentissage du cérémonial
peut être confié à tout instructeur un peu intelligent, et le chef de
compagnie se borne, pour cette partie de l’instruction comme pour les
autres, à vérifier le travail de ses aides.
Préférer
l’exemple par les yeux à l’explication verbale dans tous les cas où ce
sera possible : telle est la méthode à suivre.
Dans l’enseignement
oral, il ne faut jamais oublier qu’on s’adresse à des gens simples et
qu’il est nécessaire :
1)
de ne jamais leur livrer plus d’une idée ou deux à la fois et
d’exiger immédiatement qu’ils répètent ce qu’on vient de leur dire ;
2)
d’éviter les mots qui ne sont pas employés dans les livres ;
3)
de ne rien enseigner qui ne soit absolument indispensable ;
4)
de saisir toute occasion d’introduire la démonstration par les
yeux, en réduisant les paroles au strict nécessaire ;
5)
de faire primer les obligations sur le cérémonial par
l’insistance avec laquelle on s’arrête sur les premières.
Le
commandant du bataillon, pendant les préparatifs du temps de paix, joue
plutôt le rôle de contrôleur que celui d’ordonnateur. Il surveille
l’exécution ponctuelle dans les compagnies des règlements, des
instructions, des prescriptions du chef du régiment ; car il sait que
le bataillon n’est pas une unité séparée, mais un élément de l’unité
qu’on nomme régiment et que le bon fonctionnement et l’ensemble
harmonique du corps doivent faire la fierté et constituer le but suprême
de tout membre vraiment méritant de cette grande famille.
Il ne doit pas craindre
de regarder souvent dans la marmite et de fourrer son nez dans les comptes
de l’ordinaire : de tous les chefs élevés en grade, le commandant
du bataillon est le plus près pour prendre à cœur et défendre les intérêts
du soldat sous ce rapport.
Le chef de bataillon
soutient l’insistance et la responsabilité des chefs de compagnie, à
l’égard de la confirmation des officiers subalternes dans la connaissance
du service. Il maintient les bonnes habitudes dans les exigences du service :
fermeté et énergie sans rudesse, calme et sang-froid sans mollesse, enlèvement
de l’exécution sans gesticulations d’une certaine nature.
Il doit connaître ses
officiers à fond et savoir à quoi chacun d’eux peut être bon et dans
quelles limites. Plus il saura leur inspirer de la confiance, plus
volontiers ils s’adresseront à lui comme à leur conseiller et à leur
guide naturel et mieux cela vaudra. En un mot, il doit être pour ses
capitaines commandants un camarade plus ancien, bienveillant, quoique ferme
et plein d’autorité, mais jamais un familier.
Le chef du régiment,
lui, est un grand personnage. Il
dirige le coche, mais il ne le traîne pas. Son action ne se fait sentir
en toutes choses que par intermédiaire.
Il est à la tête du régiment,
le chef de famille, le plus zélé soutien de la camaraderie, de l’amour
du métier, du respect pour la profession des armes, noble profession s’il
en fut, et dans laquelle l’homme est appelé à apporter à son pays le
sacrifice suprême. Il pèse chacun au poids des services rendus. Sa parole
est la loi du régiment. C’est pourquoi il ne se débarrasse jamais
d’une responsabilité quelconque en la rejetant sur ses inférieurs ;
toujours il la prend à son compte, en se rappelant que, dans tout le bien
comme dans tout le mal, il est à la tête, le chef responsable du régiment.
Il prend un soin tout
particulier de ménager la santé des hommes placés sous sa tutelle.
En toutes choses, il fixe
le but nettement, surveille sans relâche les efforts faits pour
l’atteindre et exige avec insistance sa réalisation.
La méthode de préférer
l’exemple par les yeux à l’explication verbale appliquée au service de
garde devient une espèce d’épreuve.
Supposons - dit
l’auteur - qu’un homme de recrue quelconque sache déjà bien
expliquer verbalement tout ce qu’il doit faire en faction : ne
laisser prendre son fusil par personne ; n’obéir absolument qu’à
celui qui l’a posé en sentinelle et au chef de poste ; ne rien
accepter de plus en consigne, etc. Pouvons-nous avoir la conscience
tranquille à son endroit ? Nous est-il prouvé qu’il possède son
affaire à fond ?
Sans doute, nous avons
constaté qu’il sait l’expliquer, mais nous ne serons sûrs de lui, en
somme, qu’après l’avoir vu à l’œuvre. Mettons-le donc à l’épreuve,
c’est-à-dire dans une situation embarrassante, où il puisse être tenté
d’oublier quelqu’une de ces obligations qu’il énumère si bien en
paroles, et voyons ce qu’il va faire. Approchez-vous de lui ; il vous
rend les honneurs. “Hé l’ami !
Comment tiens-tu ton fusil ? plus à droite ! non ! plus à
gauche : Mais non ! pas comme ça ! Tiens, comme ceci !”
En même temps, vous lui prenez son fusil, en faisant mine de vouloir
lui montrer la position. S’il tombe dans le piège : “Comment !
Quelle honte ! Une sentinelle qui laisse prendre son fusil !”
Il deviendra très confus et vous pouvez compter qu’on ne l’y reprendra
plus.
Si, au contraire, le
soldat ne se laisse pas prendre au piège : “Toi,
bien, mon brave ! Tiens, voilà pour boire à ma santé !”,
et vous lui glissez dans la main une pièce de monnaie. S’il refuse le
pourboire, parfait : c’est un homme complet, à hauteur. Mais s’il
accepte : “Comment ! tu
acceptes des cadeaux en faction ? C’est une honte !”
Supposons la sentinelle
devant une poudrière. Avancez-vous avec un cigare à la bouche. Si
l’homme ne vous crie pas d’arrêter, il est déjà en faute ; mais,
si même il vous crie d’arrêter, continuez d’avancer comme si vous
n’aviez pas entendu, pour le forcer à mettre plus d’assurance dans sa
voix. Ou bien interpellez-le : “Comment !
moi, ton chef de compagnie ! tu me défends de passer ! - On ne
passe pas ! - Allons donc ! on ne passe pas ! Et si je ne
t’écoute pas !” En pareil cas, généralement, le soldat
reste tout penaud et on a toutes les peines du monde à lui faire comprendre
qu’il doit envoyer une balle ou un coup de baïonnette à tout
contrevenant : “Eh bien !
frappe-moi si je viole ta consigne ; n’oublie pas que lorsque tu es
en faction, tu es un être surnaturel, tu domines le monde”.
Voulez-vous vous assurer
si vos hommes se rappellent qu’ils ne doivent obéir qu’à leur caporal
de pose ? Ordonnez tout haut à la fin de cette instruction de relever
les sentinelles, après vous être arrangé, au préalable, pour que cette
opération soit exécutée par un autre caporal.
Ainsi,
l’éducation militaire se résume par trois mots : amour,
assistance, intelligence.
“La lettre tue, l’esprit vivifie
et souffle où il veut”, paroles sublimes dont la vérité apparaît
surtout dans la carrière des armes “où
le dernier peut devenir le premier et le premier le dernier, suivant les
temps et les hasards”, comme l’a dit Pierre le Grand.
INSTRUCTION
Il ne faut jamais
combattre sans un but et sans un plan. Ce plan, au moment de l’exécution,
doit être connu du plus grand nombre possible de ceux qui doivent l’exécuter.
On se renferme trop souvent dans un silence mystérieux et intempestif au
moment de combattre ; il faut, s’il est possible, faire connaître même
aux soldats le but et le plan. Chacun alors, même le tirailleur, y concourt
avec intelligence.
Ainsi
dit le duc d’Isly.
L’instruction
pratique du temps de paix, si variée et si étendue qu’elle soit, ne peut
pas éviter quelques lacunes. Un moyen de les combler consiste à faire au
soldat des entretiens instructifs sur son métier. Si vous aimez le soldat,
dit l’auteur, si vous êtes dévoué à votre affaire, et si vous la
connaissez bien, vous trouverez facilement de quoi causer. Souwaroff considérait
ce genre de commentaires comme un complément indispensable de
l’instruction, et il terminait et prescrivait de terminer par là chaque séance.
La séance durait, en général, une heure, une heure et demie au plus et
l’entretien se prolongeait quelquefois plus de deux heures. Certainement,
il fallait être Souwaroff pour se faire écouter des soldats sous les armes
deux heures de suite ; mais cinq ou dix minutes, surtout à des hommes
qui ne sont pas sous les armes, mais libres de leur attitude, ne dépasseront
jamais les bornes de l’attention. Et, en somme, dix minutes suffisent pour
communiquer au soldat bien des notions utiles et accessibles à son esprit,
surtout si toute la marche de l’instruction est réglée de façon à le
préparer à l’intelligence des conseils qu’on lui donne pour la guerre.
Un double avantage ressortira de ces entretiens : le soldat commencera
à appartenir à son affaire, non pas seulement par les bras et par les
jambes, mais encore par la tête et par le cœur ; de son côté,
l’officier s’appropriera cette manière de parler, brève, énergique,
claire, qui ne s’absorbe pas dans les détails, dont il a besoin pour
donner ses ordres sur le champ de bataille et pendant les manœuvres.
Messieurs les officiers, ne vous refusez pas à entrer avec les soldats dans
ces explications sur votre besogne commune dans les combats. Les grandes
actions et l’art de sortir des situations les plus difficiles ne sont
possibles que pour celui qui connaît le soldat et que, de son côté, le
soldat connaît et comprend.
Les Romains et les Grecs
discutaient sur la place publique des affaires intéressant la République.
Dès que, comme citoyens, ils avaient pris une décision, ils cherchaient,
comme soldats, à la résoudre. De là ces harangues qui surprennent surtout
dans Tite-Live. Il nous semble impossible, aujourd’hui, qu’un général
ait pu discourir de manière à être entendu de tous pendant des heures
entières. La chose, toutefois, n’est pas impossible si l’on observe la
contenance en hommes des camps et leur forme circulaire. D’ailleurs, le général
pouvait très bien répéter sa harangue dans les divers camps de son armée.
Il pouvait, en outre, l’écrire et la faire lire partout où sa présence
faisait défaut.
Aujourd’hui, les
harangues des généraux d’armée sont remplacées par des ordres lus aux
rassemblements des troupes. C’est une manière de communiquer avec les
soldats plus simple, plus expéditive, mais donne-t-elle de meilleurs résultats ?
Il est permis d’en douter. Les ordres demandent un certain temps pour
parvenir aux unités ; c’est pourquoi ils sont imprimés et affichés
sur des voitures, des canons, des murailles, des arbres, comme des affiches
publiques dont on peut prendre connaissance à volonté.
Cette manière de faire a
un inconvénient majeur. Le chef suprême est inconnu, deus
ignotus ; bien souvent les
gouvernements ont été obligés de lui prescrire des revues pour qu’il fût
vu, sinon connu de ses troupes.
Une autre manière
consiste à réunir autour du chef suprême les officiers généraux :
ces derniers sont chargés de porter la harangue aux chefs de corps, ceux-ci
à leurs officiers, ces derniers aux troupes. C’est la méthode recommandée
par le général Dragomiroff.
Tous les exercices
doivent être conduits de façon à inculquer au soldat et au chef la
connaissance de tout ce qu’il y aura lieu d’exécuter sur le champ de
bataille et, en même temps, à préparer le moral de tout le monde, de manière
qu’aucune des péripéties du combat ne surprenne ni le soldat ni le chef
et ne les prenne jamais au dépourvu, attendu, dit le général, que sur le
champ de bataille la confiance en soi-même, le calme et la décision
constituent une condition indispensable à tous les degrés de l’échelle
hiérarchique, puisque, sans elles, la présence d’esprit et la faculté
de prendre immédiatement ses mesures sont impossibles même chez l’homme
qui connaît le mieux son métier ; il faut s’attacher, pendant
l’instruction, à écarter soigneusement tout ce qui pourrait nuire au développement
de ces qualités et, au contraire, rechercher tout ce qui est capable de les
fortifier.
Rien n’est plus propre
d’ébranler chez l’homme la confiance et la décision que l’abus des réprimandes
acerbes. Il faut donc éviter, pendant les manœuvres et les instructions,
de tomber dans ce défaut à moins que les fautes ne proviennent d’une
indifférence manifeste pour le service. On remédie à un défaut de savoir
par des explications et non par des reproches. Sur le champ de bataille, les
mesures, mêmes défectueuses, peuvent transformer quelquefois en succès
une affaire à moitié perdue à la condition expresse qu’elles soient exécutées
avec énergie et opiniâtreté. Mais, peut-on trouver de l’énergie et de
l’opiniâtreté chez celui qui a pris l’habitude de craindre toujours
quelque sortie violente de la part de ses chefs ? Au moment de prendre
une mesure quelconque et de l’exécuter, son esprit sera toujours plus préoccupé
d’éviter une réprimande que de combiner et d’exécuter judicieusement
sa besogne.
En tout cas, il faut bien
se garder de faire une observation sur le ton de la réprimande à un chef
quelconque, si petit qu’il soit, en présence de ses subordonnés.
Pour donner à la troupe
des habitudes de calme, il convient d’éviter tout ce qui peut devenir une
cause de trépidation, comme, par exemple, les changements de formation
instantanés et continuels, le tir à volonté et autres pratiques
semblables, pendant les instructions. La rapidité et l’adresse nécessaires
à la guerre sont, avant tout, basées sur le calme du chef et du dernier
soldat, et le calme ne se développe pas par des exercices d’agitation.
Officiers, dit
l’auteur, pour que le soldat ait en vous foi et confiance, il est nécessaire :
de connaître complètement et foncièrement, et d’accomplir
scrupuleusement toutes les prescriptions du service intérieur et du service
des places ; de posséder, non seulement toutes les branches de
l’instruction individuelle et de manœuvres, mais d’être encore capable
de les enseigner, en sachant donner les explications nécessaires, en peu de
mots, et de manière à être bien compris. Pour cela, c’est peu de ne
savoir que les règlements de manœuvres : il faut encore savoir à
quel but, contre quel ennemi et sur quel terrain telle ou telle formation
peut convenir. Cela présuppose, outre ce qui a été dit plus haut, la
connaissance des propriétés de l’artillerie et de la cavalerie, des
propriétés du terrain, au point de vue du combat, et, ce qui est pour ceci
d’un grand secours, l’habitude de se servir des cartes.
Cette dernière affaire
est entièrement simple, si on s’y prend avec un peu de persévérance et
si on y revient de temps en temps ; et, en même temps, c’est un très
grand avantage d’être ferré sur la lecture des cartes ; la différence
entre les gens qui ne savent pas lire une carte et ceux qui savent s’en
servir est la même qu’entre un myope et un homme dont la vue porterait à
des dizaines et des centaines de kilomètres. À l’aide de la carte, on
peut, d’avance, presqu’à coup sur, déterminer l’endroit où il sera
plus facile de passer pour l’attaque, où il sera le plus avantageux de se
placer pour la défense (et quelles dispositions il vaudra mieux adopter) ;
où il faudra établir son bivouac, étendre son réseau d’avant-postes
(et même approximativement combien d’hommes il absorbera). Que de temps
gagné ! En une heure, une heure et demie, vous faites, grâce à la
carte, ce que vous ne feriez pas même en plusieurs jours, s’il fallait
parcourir tout le terrain.
D’ailleurs, même en
parcourant le terrain, vous ne passeriez pas partout. De cette façon, celui
qui sait lire la carte marche à coup sûr, là où un ignorant va à tâtons.
Sans doute la lecture de la carte n’empêche pas toutes les fautes ;
en tout et partout, il est inévitable de faillir, et il s’agit, non pas
de ne point en faire du tout, mais d’en commettre le moins possible.
Enfin, là où le terrain ne présente point de couverts naturels,
l’officier de troupe doit être capable d’en créer rapidement et avec
intelligence pour abriter son monde. Cette affaire n’exige que le recours
au simple bon sens : sur l’emplacement de la chaîne, des trous ou
des épaulements pour les tirailleurs ; pour l’artillerie, des trous
ou des épaulements pour les servants ; si le temps le permet et
qu’on dispose de beaucoup de travailleurs, un épaulement général pour
la batterie elle-même.
On peut demander quelle
sera la forme de ces abris. Sur le champ de bataille, elle ne peut être ni
régulière ni très étudiée et elle dépend uniquement des deux principes
suivants : mettre la ligne de feu perpendiculairement aux directions
qu’on veut battre avec le plus d’efficacité ; éviter en même
temps que l’ennemi ne puisse la prendre d’enfilade. Mais si on a recours
à des travaux de ce genre, il convient de se limiter rigoureusement au
strict nécessaire ; il ne faut jamais oublier que ces mouvements de
terre constituent sur la position un obstacle gênant, au cas où nous
voudrions reprendre l’offensive ; ensuite, que leur construction
fatigue les hommes dont il faut ménager les forces pour le combat, et que,
par suite, il est bon d’en faire, mais avec mesure. Partant de là, je ne
suis pas tout à fait partisan de construire aussi des abris pour les réserves.
La réserve est une partie mobile ; elle peut, pendant la durée du
combat, changer de place plusieurs fois. Convient-il donc de dépenser les
forces de son monde pour la mettre à l’abri seulement pendant quelques
instants peut-être, surtout si l’on songe qu’un chef intelligent,
quatre-vingt-quinze fois sur cent au moins, trouvera le moyen de mettre sa
troupe à l’abri sur une position quelconque ?
Le savoir et la capacité
donnent de la confiance en soi-même sur le champ de bataille ; la
confiance donne la force de se décider rapidement et sans hésitation,
d’exécuter impétueusement sans regarder en arrière.
INSTRUCTION INDIVIDUELLE
L’instruction pour
l’emploi du fusil doit commencer, non pas par le maniement d’armes, mais
par les exercices préparatoires de tir et le travail à la baïonnette.
Afin de développer la force de résistance musculaire et l’adresse dans
un sens vraiment pratique pour la guerre, il faut que l’enseignement de la
gymnastique, dans l’infanterie, porte surtout sur les exercices suivants :
sauts en largeur et en profondeur, sauts de barrière ; marche sur la
poutre ; ascension et descente sur des échelles hautes et droites. Les
troupes situées dans des casernes ou à proximité d’ouvrages de
fortification peuvent compléter les exercices en faisant l’assaut de ces
casernes et de ces ouvrages.
Comme complément
indispensable, exécuter des marches fréquentes avec chargement complet en
observant la progression la plus rigoureuse dans l’augmentation de la
charge et de la durée de la marche.
Pour habituer les hommes
à se servir de la baïonnette avec adresse sur le champ de bataille, il
faut, dans les exercices contre un mannequin, accorder une attention toute
spéciale plutôt à la force et à la justesse des coups qu’à la
perfection des mouvements des jambes et des parades.
Dans l’escrime à deux,
il faut avoir principalement en vue de développer, chez les deux
adversaires, l’ardeur et l’animation de la lutte jusqu’à leur plus
extrême limite.
Les fusils ne sont pas à
tir rapide, mais à chargement rapide. Tirer rarement, mais tirer juste ;
ménager ses cartouches, sont des principes toujours vrais dont il ne faut
s’écarter que rarement. Ce sont les premiers coups qui produisent sur
l’adversaire l’impression la plus profonde : c’est pourquoi il
est nécessaire qu’ils soient justes ; car des coups sans justesse
l’enhardissent en lui faisant croire que notre feu a peu de valeur.
INSTRUCTION DE LA COMPAGNIE
L’instruction de la
compagnie est déterminée par la division du combat en deux périodes :
celle des feux ou de la préparation et celle de la baïonnette ou de la décision ;
celle-ci fait voir celui des deux adversaires qui est digne de la victoire.
Partant de ce principe,
l’auteur partage l’instruction de la compagnie en trois branches :
1)
Application au combat des marches et des formations en terrains variés,
mais sans faire usage de l’arme ;
2)
Exercices sur le même objet, mais en y ajoutant le tir avec
cartouches de guerre ;
3)
Préparation de la compagnie à la période de combat dite de la baïonnette.
Tous ces exercices
doivent être conduits de façon à inculquer au soldat et au chef la
connaissance de tout ce qu’il y aura lieu d’exécuter sur le champ de
bataille et, en même temps, à préparer le moral de tout le monde, de manière
qu’aucune des péripéties du combat ne surprenne ni le soldat ni le chef
et ne les prennent jamais au dépourvu.
La base de
l’instruction de manœuvres et d’exercices consiste à confirmer tous
les hommes et tous les cadres dans l’exécution prompte et précise des
mouvements et des évolutions.
Le développement de
l’attention des hommes constitue une des conditions fondamentales pour le
succès de cette branche de l’instruction.
Pour empêcher le soldat
d’exécuter les mouvements par routine, comme un corps sans âme, et de
s’endormir dans le rang, il est indispensable de développer son attention
à un degré tel que, même dans une formation en masse, il soit constamment
prêt à une exécution individuelle.
L’auteur recommande les
procédés suivants :
Si la compagnie est en
train d’exécuter le maniement d’armes, après le commandement de :
“Portez armes”, commander
tout d’un coup, par exemple : “Numéros
pairs de la troisième section, l’arme sur l’épaule droite” ou
bien : “Deuxième rang de la
quatrième escouade de la quatrième section, présentez armes”, etc.
Si la compagnie est en
marche directe en ligne ou en colonne, commander : “Numéros
pairs, demi-tour à droite, marche” ou “Telle
escouade de telle section, demi-tour à droite, marche”, ou “Telles
files dans chaque section, pas gymnastique sur place, marche”, etc.
Il est facile de rétablir
l’ordre par de nouveaux procédés. Dans tous les exercices destinés à vérifier
et à développer l’attention des hommes, il convient de s’en tenir
rigoureusement aux commandements réglementaires, sans inventer soi-même de
faux commandements en guise de pièges.
Dès que les formations
et les exercices réglementaires sont connus à fond, il faut montrer leur
application aux buts de la guerre, afin que les officiers et les soldats
eux-mêmes se rendent bien compte de leur destination.
Dans le règlement
appliqué, il ne faut jamais manquer d’indiquer, à haute voix et de façon
à être entendu de toute la compagnie, la direction d’où peut venir
l’ennemi et, autant que possible, s’efforcer de désigner cette
direction au moyen d’un objet visible ; en parcourant toute la série
des exercices, trouver chaque fois, pour soi-même, une réponse aux
questions suivantes : Que ferai-je si l’ennemi apparaît tout à coup
sur mon front ? sur mes flancs ? derrière moi ? ou dans une
direction oblique quelconque ? Que ferai-je si cet ennemi est de
l’infanterie ? de la cavalerie ? ou de l’artillerie ?
C’est un procédé
pratique pour satisfaire au conseil de Napoléon : se prémunir autant
que possible contre toutes les éventualités, afin de n’être jamais pris
au dépourvu.
La règle générale qui
se pose dans la résolution de toutes les questions, c’est de mettre,
avant tout, sa troupe face à l’ennemi et de ne commencer qu’ensuite à
prendre la formation et à agir.
Il ne faut point ériger
en typos invariables, entraînant toujours une exécution identique. Les évolutions
extra-réglementaires, car elles n’ont d’autre but que de développer
l’habileté à adapter les types réglementaires des formations au terrain
et aux circonstances.
Pour recevoir une attaque
de la cavalerie, il faut préférer les formations qui permettent au plus
grand nombre d’hommes de tirer sur elle et n’exposent immédiatement à
ses coups que le plus petit nombre d’hommes possible.
Il ne faut exécuter
d’attaque que sur des objets visibles, en observant rigoureusement les
distances prescrites par le règlement pour croiser la baïonnette et se
lancer en criant : Hourra !
et qu’après avoir indiqué à tout le monde, avant de commencer,
l’objectif de l’attaque ; de plus, il ne faut jamais arrêter
qu’après avoir traversé la ligne sur laquelle on suppose l’ennemi.
Toute marche à
l’assaut doit se faire d’un pas nerveux, vif et rapide ; on
s’aligne sur les plus avancés ; on n’admet pas de retardataires,
et, à la distance du hourra !
on se lance à la course à toute vitesse ; et, quand tout est fini, il
faut exiger, sans perdre une seconde, le rétablissement de l’ordre et de
la formation.
Ce mode d’instruction,
outre l’habitude de se trouver face à face avec l’imprévu, procure
encore un autre résultat : c’est d’inculquer des notions pratiques
de tactique aux officiers et même aux soldats. Car la partie essentielle de
la tactique, appliquée à l’infanterie en particulier, consiste précisément
à savoir où, quand et comment il faut employer la balle ou la baïonnette,
et, conséquemment où, quand et comment il faut former sa troupe de préférence.
On le voit, le procédé
d’instruction du général Dragomiroff est un cours pratique
de tactique sur le terrain dans lequel tout s’explique par les faits
eux-mêmes ; il démontre, en outre, la nécessité de faire varier à
l’infini la forme extérieure (mais non l’essence qui consiste dans
l’assistance mutuelle de tous les éléments) de l’ordre de combat.
Le règlement, en effet,
n’est qu’un instrument entre les mains d’un homme qui n’en connaît
point la destination tant qu’on ne fait pas entrer en jeu le coup d’œil,
l’intelligence et la volonté de l’officier et même du soldat. Le coup
d’œil permet seul de remarquer toutes les circonstances ;
l’intelligence seule les apprécie et les met en balance ; la volonté
seule décide de ce qu’il faut entreprendre. Ce n’est que lorsque la décision
est prise que la mémoire entre en scène pour puiser dans le règlement ce
qui est nécessaire pour la mettre à exécution ; encore la mémoire
n’agit elle que sous la conduite de l’intelligence.
Les manœuvres avec un
but tactique ont pour but de développer, chez les chefs et dans la troupe,
l’art de prendre la formation la plus avantageuse relativement à
l’adversaire et de surmonter les obstacles du terrain ou d’en utiliser
les accidents pour se couvrir pendant les marches aussi bien que pendant le
combat, manœuvres hors de la zone des feux ou manœuvres dans cette zone.
Pour toutes les manœuvres
dans la zone des feux, le chef de compagnie doit diriger les exercices de façon
que, par tous les ordres qu’elle reçoit et par tous les mouvements
qu’elle exécute, la compagnie se sente elle-même en présence de
l’ennemi.
Quand on a l’ennemi
devant soi, il faut, avant tout et toujours, penser à se placer dans les
meilleures conditions pour lui nuire. Ce n’est qu’après avoir réalisé
cette condition qu’il est permis de se couvrir soi-même. En apprenant à
la chaîne à cheminer vers l’ennemi, il faut lui montrer la manière de déborder
la chaîne adverse, de la renfoncer tout entière ou une de ses parties
seulement, de résister à une attaque de cavalerie et de faire l’assaut
final. En toute circonstance, ce sont les éléments de la chaîne qui sont
derrière qui se règlent sur ceux qui sont devant et jamais l’inverse,
attendu que ceux qui sont devant, étant déjà aux prises avec l’ennemi,
ne peuvent détourner leur pensée sur ce qui se passe derrière eux.
Quand on rallie les
escouades en vue d’une attaque de la cavalerie adverse, il faut
s’attacher tout particulièrement à apprendre aux hommes à ne pas
masquer les feux que la réserve peut diriger sur elle. L’assaut final se
fait toujours à la baïonnette ; il n’y a pas un ennemi qui tienne
devant un soldat qui a le goût de la baïonnette et qui sait en jouer.
Seulement, il ne faut pas cogner à la débandade, mais par masses ;
frapper de tout cœur et dégager les camarades en danger.
La manière de conformer
le cheminement de la réserve aux exigences du combat est la suivante :
se tenir, quand on stationne, autant que possible à couvert, ou, dans la
formation la moins vulnérable au feu, s’il faut s’arrêter absolument
à découvert ou bien marcher, et, alors, par bonds de 300 à 400 pas à la
fois, en choisissant de nouveau, pour s’arrêter, le terrain qui protège
le mieux du feu.
Chaque fois qu’un
manque de savoir ou l’indifférence du chef pour son métier sont la cause
de la perte inutile d’un soldat, la conscience de ce chef assume une
responsabilité aussi lourde que s’il avait tué le même soldat de ses
propres mains.
En choisissant un
couvert, le chef doit constamment songer à la possibilité pour lui de
suivre des yeux ce qui se passe sur la chaîne et à la possibilité pour la
compagnie de se porter sans difficulté dans la direction de la chaîne.
En outre, chaque
soldat doit être complètement imbu de cette idée que l’infanterie peut
essuyer avec succès une attaque de cavalerie dans n’importe quelle
formation pourvu seulement qu’au moment de la mêlée les hommes restent
face à la cavalerie.
Pour réussir dans une
attaque réelle, le chef doit bien se mettre dans le cœur et dans la tête
qu’il faut mener l’assaut jusqu’au bout, quoi qu’il arrive et sans
regarder en arrière, savoir faire passer sa résolution dans l’âme de
ses subordonnés ; indiquer le but de l’assaut à toute la troupe,
afin qu’elle sache bien ce qu’elle a à faire et remplisse son devoir même
et surtout si le chef vient à succomber ; et, certes, celui-ci n’a
pas à se ménager s’il a soif du succès et s’il veut que les autres en
aient soif comme lui ; reconnaître le terrain sur lequel l’assaut
doit avoir lieu, si possible, saisir au vol le moment pour donner le choc,
savoir instinctivement déterminer les distances, où il faut commencer à
battre la charge, à croiser la baïonnette et à se lancer à la course en
criant : Hourra ! Le
dernier soldat doit avoir acquis par routine le sentiment de ces distances.
Le choc doit être donné comme un seul homme et vivement, tout droit devant
soi, en se réglant sur ceux qui vont le plus vite et sans tolérer le
moindre retardataire. Le devoir des sous-officiers est de veiller à ce
dernier point ; sur le champ de bataille, il n’y a rien à ménager
pour y arriver. Il ne faut pas compter que l’ennemi tournera le dos avant
l’abordage, mais s’attendre à ce que l’affaire aille jusqu’à la baïonnette
et au sang, et même le désirer.
Les vides se comblent en
se serrant les uns contre les autres, et il ne peut pas être question de
quitter le rang sous prétexte d’emporter les blessés.
Les blessés d’une armée
victorieuse ne sont jamais abandonnés, dit
le duc d’Isly ; ceux des armées vaincues sont accablés de
mille maux. S’occuper d’eux pendant le combat est donc une fausse pitié,
qui, d’ordinaire, masque la lâcheté.
Dans
la préparation de la compagnie aux surprises inattendues qui peuvent se
produire pendant l’attaque, l’emploi de l’arme peut être différent,
suivant les circonstances : Si notre apparition est imprévue pour
l’ennemi et réciproquement ; si l’apparition de l’ennemi est
inattendue pour nous, la baïonnette précédée d’une salve ou deux, si
le temps le permet, si, au contraire, la contre-attaque est découverte à
plus de 200 ou 300 pas, les tirailleurs peuvent tirer aussi longtemps que
possible, et la réserve, après avoir fait une salve, se lance à l’arme
blanche. Le feu ne sert qu’à préparer le choc : mais, comme en fait
de moyens de préparation, le meilleur est encore la surprise, toutes les
fois qu’il est possible de la ménager à l’ennemi, il serait fâcheux,
en pareil cas, de perdre du temps pour tirer, car le mieux est de ne pas
permettre à l’ennemi de se reconnaître.
Quand l’instant est
venu, dit le duc d’Isly, marchez
et joignez votre ennemi, avec cette énergie, ce sang-froid qui permettent
de tout exécuter. Si, contre l’ordinaire, l’ennemi vous attend sans
tirer, donnez-vous le premier feu. Arrivant sur l’ennemi avec les armes
chargées, lorsqu’il a épuisé son feu, comment pourrait-il résister ?
Son moral est glacé de terreur par la crainte d’une décharge qui ne peut
manquer d’être terrible, faite de si près, et il tourne le dos. Ce fut
la tactique de Dugay-Trouin, et ce genre de combat contribua plus que tous
ses autres talents à faire sa brillante réputation. Il arrivait sur le
vaisseau ennemi avec toutes ses armes chargées et son monde couché sur le
pont. Au moment de toucher son adversaire, son monde se levait à la fois et
balayait le pont ennemi par un feu supérieur qui rendait l’abordage
facile.
La
prépondérance morale, c’est-à-dire la plus importante de toutes, reste
à la salve tant qu’elle n’est pas encore tirée.
La préparation à la période
des feux est complétée par les instructions avec cartouches de guerre, la
préparation à la période de la baïonnette par les attaques traversantes.
L’attaque traversante se donne de la façon suivante : une section
s’arrête et une autre est amenée à quatre cents pas, puis on les met
face l’une à l’autre. La première est conduite à l’attaque de la
deuxième : cheminement rapide jusqu’à deux cent cinquante à trois
cents pas ; arrêt pour exécuter des salves, reprise de la marche en
avant ; à cent pas, les tambours et les clairons commencent à battre
la charge ; à cinquante pas, la section croise la baïonnette ;
de vingt à trente pas, elle crie : Hourra !
et se lance au travers de la section opposée. Au moment du choc, les fusils
sont redressés.
La section qui attend de
pied ferme répond aux salves qu’elle continue même jusqu’à ce que
l’adversaire arrive à cinquante pas environ ; à ce moment, elle
croise la baïonnette et se lance également en criant : Hourra !
au travers de ses files.
Une fois que les sections
se sont traversées l’une l’autre, il faut repasser au pas et rétablir
l’ordre immédiatement sur les hommes les plus avancés.
Pour exécuter une
attaque traversante de la cavalerie contre de l’infanterie, on place la
compagnie en ordre déployé avec les files écartées à cinq pas
d’intervalle, devant le front de l’escadron déployé à files également
écartées. Après quoi, l’escadron passe au trot à travers la ligne
d’infanterie, tandis que cette dernière exécute une salve quand la
cavalerie arrive à deux cents pas et croise ensuite la baïonnette. La
cavalerie, après avoir traversé l’infanterie, la dépasse d’une
trentaine de pas, puis s’arrête et se remet face de son côté. Alors,
l’infanterie fait demi-tour, pour se remettre aussi face à la cavalerie
et marche sur elle à la baïonnette sans exécuter de salves. À vingt ou
trente pas, l’infanterie se lance à la course à travers la cavalerie et
se remet au pas après avoir dépassé cette dernière.
On peut aussi arrêter
l’infanterie devant le nez des chevaux et lui faire exécuter le maniement
d’armes ; car les chevaux en ont peur quand ils n’y ont pas été
habitués. Puis on ordonne aux hommes de s’approcher des chevaux et de les
caresser ; car, il y a, dans l’infanterie, un assez grand nombre
d’hommes qui craignent les chevaux.
Pendant le maniement
d’armes et les caresses aux chevaux, les tambours et les clairons passent
à côté des chevaux en tapant et en soufflant de toutes leurs forces.
Quand les soldats sont
familiarisés avec l’exercice précédent, on peut faire passer la
cavalerie entre les files de l’infanterie au galop et au galop de charge,
même en ne desserrant les files que de trois pas.
La manœuvre traversante,
ou plutôt le combat à la baïonnette de section contre section était,
lors du service de longue durée, la pierre de touche de l’instruction
d’une compagnie.
INSTRUCTION DU BATAILLON
Les compagnies se fondent
dans le bataillon comme une partie d’un tout organique ; elles sont
comme les camarades de combat d’une même escouade : en toutes
circonstances et dans toutes les situations, leur première pensée doit être
de se venir mutuellement en aide. Le principe d’assistance mutuelle exige
tantôt que le bataillon constitue un tout unique, c’est-à-dire que la
compagnie s’efface dans l’ensemble du bataillon (colonne
de route, masse, colonne
double), tantôt qu’il soit démembré en ses éléments organiques
constitutionnels, c’est-à-dire que chaque compagnie possède une somme
d’indépendance convenable (formation
préparatoire de combat).
La compagnie est
dans le bataillon ce qu’un tirailleur est dans l’escouade. En ordre serré,
l’indépendance du tirailleur, celle de l’escouade elle-même
disparaissent. Il en est de même de l’indépendance de la compagnie. Dans
une formation d’ensemble du bataillon, le chef d’une compagnie ne doit
pas avoir d’autre volonté que celle du chef de bataillon, d’autre voix
que la sienne ; il devient l’instrument aveugle du chef de bataillon
et c’est sous sa responsabilité que la compagnie agit en toutes choses
comme un seul homme avec ses camarades.
Les formations par
compagnie sont, pour les compagnies, ce qu’est l’ordre dispersé pour
les camarades de combat qui constituent une escouade. Dans cette unité,
l’un est couché, l’autre à genou, un autre debout, un quatrième assis ;
ils ne se tiennent pas accolés, et même celui qui n’a pas de but à
viser ne tire pas du tout, quand bien même le feu serait général ;
mais, en même temps, ils doivent concourir tous invariablement au but
commun indiqué à la chaîne et ne jamais oublier qu’ils ont
l’obligation sacrée d’assister leurs camarades d’escouade, aussi bien
que les escouades voisines, avec la balle ou la baïonnette suivant le cas.
Il en est de même dans
les formations par compagnie. Ce qui constitue la position
d’un tirailleur devient, pour la compagnie, la formation
dans laquelle elle se tient, et c’est pourquoi le choix de cette formation
appartient au chef de la compagnie qui doit, avant tout, se conformer au
terrain qui incombe à sa compagnie et nullement à la formation dans
laquelle se trouvent les autres compagnies. C’est également au chef de la
compagnie qu’il appartient de décider si, pour soutenir une compagnie
voisine, il faut employer la balle ou la baïonnette.
Mais, plus l’unité extérieure
est rompue dans le bataillon, plus rigoureusement l’unité intérieure,
c’est-à-dire la solidarité constante d’assistance mutuelle entre les
compagnies voisines, doit être maintenue, que ces compagnies appartiennent
au même bataillon ou à un bataillon étranger.
Le chef de bataillon fixe
le but commun vers lequel doivent converger les efforts ; chaque chef
de compagnie concourt au succès général par tous les moyens possibles
sans se laisser distraire ni entraîner par la recherche de buts partiels si
séduisants qu’ils lui paraissent.
Le chef de bataillon détermine
l’ordre général de combat du bataillon, c’est-à-dire les compagnies
qui constituent la ligue de combat ou la réserve, et cet ordre est
obligatoire pour les chefs de compagnie en ce sens que toute infraction
temporaire à cet ordre, imposée par les circonstances, doit cesser immédiatement
dès qu’un changement des circonstances le permet.
Les chefs de compagnie
doivent respecter l’étendue fixée pour le front de l’ordre de combat
du bataillon, sans se permettre de se détacher de leurs camarades jusqu’à
perdre la faculté de les soutenir ou de se serrer contre eux, de façon à
entraver leur liberté d’action.
Si le chef de bataillon
donne le signal ou l’ordre d’attaquer, tout ce qui appartient au
bataillon doit marcher à l’assaut, à moins que le chef de bataillon
lui-même n’ordonne à une fraction de sa troupe de s’arrêter sur une
position avantageuse pour concourir au succès de l’attaque par son feu.
Quand les types réglementaires
des formations sont bien possédés par tout le monde, il faut exécuter les
exercices sur le règlement appliqué. Dans le bataillon, ces formations
sont plus variées que pour la compagnie.
Le chef de bataillon doit
désigner, assez haut pour être entendu de tout le bataillon, la direction
d’où l’on attend l’ennemi, et, autant que possible, s’efforcer de
la matérialiser par un objet visible ; il doit, en outre, trouver pour
lui-même une réponse aux questions suivantes, relatives à toute la série
des formations, et de réaliser ensuite cette réponse par une manœuvre :
Que ferai-je si l’ennemi apparaît sur mon front, sur mes derrières, sur
l’un ou l’autre de mes flancs, enfin dans une direction oblique
quelconque ? Que ferai-je si cet ennemi est de l’infanterie, de la
cavalerie, de l’artillerie ?
Si le chef de bataillon,
en parcourant chaque formation, répond pratiquement à ces questions, sur
toute espèce de terrain, c’est-à-dire s’il apprend à ses chefs de
compagnie à prendre avec calme la position qui correspond le mieux au
terrain, à la nature de l’adversaire, à la distance qui le sépare de ce
dernier et à la direction dans laquelle on suppose son apparition, alors ni
le bataillon, ni le chef de bataillon lui-même ne seront pris au dépourvu
par aucune éventualité inattendue.
Ces différentes
transformations indiquent, encore une fois, combien il est nécessaire, pour
le succès d’une affaire, de démembrer le bataillon par compagnies ;
elles correspondent aussi à la souplesse, à la mobilité, à l’agilité
exigées par le mode d’action actuel sur le champ de bataille qui dépassent
ce que peut fournir, sous ce rapport, une masse de 800 hommes.
C’est de cette manière
que la compagnie est devenue une unité tactique, qui ne doit qu’en
certains cas se noyer dans la masse générale de l’unité supérieure du
bataillon. Cette évolution est principalement le résultat du
perfectionnement des armes à feu. L’augmentation de justesse et de portée
du feu a forcé à chercher des formations qui fussent moins vulnérables au
feu. C’est elle, en même temps, qui a modifié également le rôle de la
chaîne dans la formation de combat actuelle. Le but principal de
l’ancienne chaîne, aussi bien dans l’offensive que dans la défensive,
consistait à couvrir le bataillon jusqu’au moment du choc ; mais,
aujourd’hui, le point capital de la défense, c’est de maintenir les
positions des tirailleurs ; par suite, dans la première période du
combat, toute l’affaire incombe à la chaîne dont le bataillon n’est
plus que le soutien. La nécessité de soutenir la chaîne de très près et
d’éviter des pertes a conduit à démembrer le bataillon de façon à
constituer des secteurs dans chacun desquels la chaîne possède un soutien
immédiat ou une réserve et de permettre aux compagnies d’utiliser
individuellement des couverts qui auraient été perdus pour le bataillon à
cause de ses dimensions.
Toutefois, l’indépendance
de la chaîne a une limite : le nouvel armement augmente sans doute les
chances de sécurité du tireur, en lui permettant de charger son fusil dans
toutes les positions possibles, mais il ne diminue nullement le temps nécessaire
pour choisir le but, pour apprécier la distance et pour bien viser.
Dans les formations par
compagnies, le bataillon, ainsi qu’il a déjà été dit, perd son unité
extérieure ; le chef de bataillon a plus de peine à exercer sa
surveillance et à prendre les dispositions ; il faut, pour cela,
qu’il soit tout à fait à la hauteur de son rôle ; il faut également
que les commandants de compagnie soient bien convaincus de la nécessité de
prêter appui à leurs camarades - avant tout au monde - et fassent de cette
obligation une question d’honneur.
Dans les dispositifs par
compagnie, l’exécution de toutes les transformations est facile, quelle
que soit la formation dans laquelle se trouvent les compagnies. Les
changements de formation se produisent ici, à proprement parler, non pas
dans toute la masse du bataillon, mais dans chaque compagnie séparément,
et sont naturellement plus rapides et plus simples en raison des moindres
dimensions des formations de la compagnie.
Quant au changement de
formation du bataillon tout entier, envisagé dans son ensemble, il résulte
du simple déplacement d’un certain nombre de compagnies, en sorte que
l’adoption des dispositifs par compagnies, les formations de combat d’un
seul bataillon, sont devenues, par leur forme et par leur esprit, tout à
fait semblables aux formations de combat de plusieurs bataillons réunis. La
seule différence qui subsiste, c’est, qu’en cas de besoin, les
compagnies peuvent se fondre dans un seul bataillon ; tandis que les
bataillons ne se fondent jamais entre eux, dans une manœuvre de guerre,
c’est-à-dire que chacun d’eux conserve sa sphère d’action indépendante.
En un mot, si on a recours à une analogie déjà employée, le régiment
est aussi un chaînon dont les bataillons constituent les camarades de
combat ; mais ces camarades de combat sont déjà assez forts par eux-mêmes
pour qu’il n’existe plus pour eux d’ordre compact
dans le combat, mais seulement un ordre articulé.
Du reste, dans les formations de réserve, il existe aussi pour le régiment
un ordre compact ; car, malgré les intervalles, tout s’exécute dans
ces formations au commandement du chef du régiment.
Les manœuvres de
compagnie à l’effectif de guerre sont nécessaires pour obliger les chefs
et les officiers de compagnie à ne jamais oublier ce qu’ils doivent être
capables de diriger sur le champ de bataille, tout en n’ayant affaire, en
temps de paix, qu’à des effectifs restreints ; c’est le complément
indispensable dans la préparation du bataillon au combat.
Les exercices précédents
constituent une gymnastique de manœuvre de bataillon dont le caractère général
consiste à transformer une situation quelconque du bataillon, conformément
aux exigences d’une éventualité également quelconque. Les manœuvres
avec but tactique ont, au contraire, pour objet de mettre à profit la
souplesse acquise, grâce à cette gymnastique, pour réaliser la solution
d’un problème déterminé, quelconque, relatif à l’attaque ou à la défense
d’une position.
Dans les manœuvres en
terrain très couvert et très étendu, les officiers peuvent retirer de la
boussole un avantage inappréciable.
L’emploi de la boussole
est très simple : avant de pénétrer dans une forêt, par exemple, il
suffit de remarquer l’angle que fait le front de la compagnie avec la
direction de l’aiguille. Si cet angle ne se modifie pas d’une quantité
sensible, pendant la marche sous bois, c’est que la direction est bonne.
L’emploi de la boussole est quelquefois le seul moyen de conserver sa
direction. Avec la boussole du général Février, des marches de plusieurs
kilomètres ont été faites avec une erreur moyenne de 300 mètres du point
à atteindre
Les compagnies de réserve,
au moment de l’assaut final, n’ont à regarder ni à droite, ni à
gauche ; elles ne doivent s’occuper que de leurs camarades de la
ligne de combat et de leur prêter aide et assistance. Si ceux-ci sont engagés
avec l’ennemi et qu’ils aient de la peine à en venir à bout, les
soutenir ; si une attaque de flanc les menace, vite prendre
l’assaillant lui-même en flanc : à la baïonnette si c’est de
l’infanterie, avec son feu si c’est de la cavalerie. Si l’affaire a
mal tourné pour les camarades, venger cet insuccès, cela couvrira leur
retraite et leur donnera le temps de se reformer. Ainsi donc, appuyer de
front ses camarades de la ligne de combat, d’une part ; garder leurs
flancs, de l’autre ; telles sont les deux obligations sacrées que la
loi de l’assistance des siens impose à une troupe qui se trouve en réserve.
Il va de soi que le chef
de compagnie qui se tient à la réserve séparément, non seulement peut,
mais encore doit, sans attendre d’ordres, s’acquitter de ces obligations
vis-à-vis de ses camarades de la ligne de combat ; mais, quand il y a,
à la réserve, plusieurs compagnies réunies, elles ont alors un chef
commun qui est, la plupart du temps, le chef de bataillon lui-même ;
c’est alors sur lui que repose l’obligation de prendre, en temps
opportun, les dispositions nécessaires pour venir en aide à la ligne de
combat.
Tout cela doit être
grave dans l’esprit et dans le cœur de chaque chef de bataillon et de
compagnie ; car c’est à cela que tient non seulement la gloire, mais
aussi le salut, non pas des autres, mais encore le salut personnel, car les
camarades ne sacrifieront pas celui qui ne les a pas sacrifiés. On ne peut
montrer bien clairement l’exécution de ces obligations qu’au moyen des
attaques traversantes.
Les manœuvres d’un détachement
comprenant les trois armes (un bataillon, un ou deux escadrons, deux ou
quatre pièces), doivent être commandées alternativement par des officiers
supérieurs des trois armes. Elles sont le premier et le plus important échelon
des manœuvres des trois armes dans lesquelles elles jouent le même rôle
que l’école de compagnie, l’école d’escadron et l’école de la pièce
dans l’instruction des manœuvres de chaque arme séparée. Elles doivent
avoir purement un caractère d’instruction, c’est-à-dire tendre à conférer
aux officiers supérieurs la pratique du maniement, non plus seulement de
leur arme, mais des trois armes réunies et à les affranchir de la routine
de ne se préoccuper que de leur troupe seulement.
Afin de communiquer aux
chefs de détachement l’habitude de traiter méthodiquement la solution
des problèmes qui leur incombent, il est très utile de les inviter à répondre
par écrit aux questions suivantes :
Offensive.
– Comment aurais-je défendu moi-même la position que je suis chargé
d’attaquer ? Pourquoi l’aurais-je défendue de telle manière et
pas autrement ? Quelle formation de combat adopterai-je pour
l’attaque ? Que ferai-je pour dissimuler mes intentions ? Quel
est celui de mes flancs sur lequel je dois m’éclairer avec le plus de
soin et quelles mesures prendrai-je pour cela ? Quels ordres
donnerai-je aux chefs des détachements chargés de l’observation sur mes
flancs ? Quel but imposerai-je aux différentes parties de mon
dispositif de combat ? Où me tiendrai-je de ma personne ? Que
ferai-je si l’adversaire passe à l’offensive ?
Défensive.
– Comment aurai-je attaqué ma position ? Pourquoi de telle manière
et pas autrement ? Quel dispositif de combat adopterai-je pour défendre
ma position ? Comment garderai-je mes flancs ? Quel rôle
confierai-je aux différents éléments de mon dispositif de combat ? Où
me tiendrai-je de ma personne ? Que ferai-je si l’ennemi attaque mon
flanc droit (gauche), mon centre, mes derrières ?
Comme l’essence du
service des avant-postes consiste à savoir se glisser chez l’ennemi sans
être vu et à ne pas lui laisser faire de même, le général recommande le
moyen de préparation suivant : on place pour la nuit une compagnie en
face d’une autre, après en avoir séparé le nombre de gens nécessaires
pour les patrouilles, de manière que chacune forme un cercle irrégulier de
sentinelles doubles, distantes les unes des autres de 25 à 30 pas ; à
l’intérieur de chaque cercle, on place différents objets légers (baïonnettes,
cartouchières) ; puis, pendant la nuit, indépendamment du service de
garde réglementaire, on recommande spécialement aux hommes placés sur
chaque cercle de ne laisser entrer personne dans leur cercle ni emporter
quelque chose ; mais un certain nombre d’hommes sont désignés précisément
pour tâcher de se glisser dans le cercle voisin et d’en emporter quelque
objet. Le matin, on vérifie quels sont les objets qui ont disparu, quels
sont les hommes qui les ont emportés et par quel point du cercle ils sont
passés.
INSTRUCTION DU RÉGIMENT
Les exercices sur le règlement
appliqué commencent, aussitôt que le régiment est rompu aux évolutions
et formations réglementaires, par l’ordre de réserve et se terminent par
l’ordre de combat.
La diversité infinie des
péripéties du combat se ramène, en dernière instance, soit à la
rupture, soit à l’enveloppement ; aussi, l’ordre de combat doit
revêtir une forme qui lui procure le plus d’avantages possibles pour
rompre ou envelopper l’ennemi et pour résister à toutes ses tentatives
de nous rompre ou de nous envelopper.
La ligne continue et épaisse
doit être rejetée : la corde la plus solide et la mieux tendue tombe
tout à fait si on la coupe en un point.
La ligne à intervalles
offre plus de gages d’une vigoureuse résistance ; il est plus
efficace de soutenir les troupes qui supportent le poids du combat, en plaçant
les réserves, chargées de cette mission d’assistance, à une certaine
distance en arrière des premières et non tout contre elles.
Au lieu d’une corde
tendue, on obtient ainsi une série de touches élastiques et celle sur
laquelle on appuie peut céder sans que les autres cessent de rester en
place.
Une nouvelle préoccupation
s’impose nécessairement : rendre aussi facile et aussi prompte que
possible la concentration de ses forces sur le point où se donnera le choc.
C’est dans ce but que la seconde ligne de soutiens et les suivantes sont
maintenues réunies, car il est plus facile, quand elles sont rassemblées,
de les porter sur le point voulu de la ligne de combat.
L’ordre de combat
d’une troupe tant soit peu considérable ne doit donc pas avoir une force
égale dans toute son étendue ; très profond sur le point important,
il s’amincira jusqu’à se réduire même à une chaîne sans réserve
sur les points sans importance.
La brèche faite sur un
point détermine la fuite générale.
La victoire n’est pas
à celui qui est plus fort que son adversaire d’une manière générale,
mais à celui qui sait être le plus fort uniquement sur le point et à la
minute où le choc a lieu.
Une réserve partielle
est une troupe destinée à prendre part à l’affaire dans un secteur déterminé ;
la réserve générale est une troupe mise à part pour agir sur n’importe
quel secteur de la position.
Cette distinction n’a,
toutefois, qu’une valeur relative : ainsi, pour une position occupée
par un seul bataillon, les deux compagnies qui constituent la réserve du
bataillon seront une réserve générale lorsqu’elles seront concentrées
derrière le centre de la position et formeront, au contraire, des réserves
partielles lorsqu’elles seront réparties chacune derrière les flancs.
Mais si le même
bataillon entre dans la composition de l’ordre de combat d’un régiment,
la réserve de bataillon, même concentrée, ne constitue plus, par rapport
au nouveau dispositif, qu’une réserve partielle. Par la même raison, la
réserve générale d’un régiment devient partielle dans l’ordre de
combat d’une brigade ou d’une division ; la réserve générale
d’une division, partielle dans l’ordre de combat d’un corps d’armée ;
la réserve générale d’un corps d’armée, partielle dans l’ordre de
combat d’une armée.
Aussi, pour éviter tout
malentendu, le général propose de dire : réserve de bataillon, réserve
de régiment, de brigade, de division, etc.
Les réserves
n’existent que pour entrer, à la fin du combat, dans la ligne de combat
et s’y fondre, car ce n’est pas seulement par leur présence inactive
sur le champ de bataille que les réserves assurent le succès. Le succès
reste ordinairement à celui des deux adversaires qui a conservé, pour la
fin du combat, le plus de troupes fraîches. C’est pourquoi l’économie
des réserves doit constituer, dans le combat, une des préoccupations
capitales du commandant en chef.
Mais c’est là le
glaive à deux tranchants ; si, pour économiser la réserve, on
retarde trop le moment de soutenir la ligne de combat, celle-ci lâche pied
et c’est avec la réserve seule qu’il faut rétablir l’ordre de
combat. Si l’on se presse trop d’envoyer des renforts sur la ligne de
combat, on commet une faute ; car l’on s’expose à ne plus avoir de
troupes fraîches sous la main et la direction du combat échappe au chef
avec sa dernière réserve.
Le chef doit se pénétrer
nettement et clairement de la nécessité d’économiser sa réserve et de
cette idée capitale que ce n’est pas seulement la présence inactive des
réserves sur la position qui donne le succès, mais, au contraire, le rôle
actif qu’on leur fait jouer.
Toute troupe, une fois
engagée dans le combat, y reste jusqu’à la fin ; elle peut espérer
qu’on la soutiendra, mais jamais qu’on la remplacera. C’est l’unique
garantie possible qui permette d’attendre d’une troupe le déploiement
de toute l’énergie et de toute l’opiniâtreté dont elle est capable.
Si cela est, il en résultera aussi qu’une seule de nos unités pourra en
user, quelquefois, deux ou trois de l’adversaire, et alors la prépondérance
en troupes fraîches, pour la fin du combat, sera naturellement de notre côté.
Cette période du combat
est consacrée à l’ébranlement de l’adversaire par les feux et au
cheminement offensif` ; on choisit le point d’attaque ; on
concentre contre lui les troupes destinées à donner le choc. Le défenseur,
pour résister au choc, prend une disposition semblable.
Au moment de la mêlée,
l’ordre de combat se convertit en une ligne informe, très renflée sur le
point d’attaque et mince sur les autres points. Les chefs, au degré le
plus inférieur de la hiérarchie, acquièrent une importance énorme ;
les compagnies, les bataillons, les régiments se mélangent inévitablement,
mais les sections et les escouades peuvent rester compactes si elles sont
bien menées.
Les types généraux des
ordres de combat du régiment sont les mêmes que ceux du bataillon, en
appliquant aux bataillons ce qui a été dit pour les compagnies. On peut désigner,
pour la ligne de combat, un, deux et même les trois bataillons ; le
chef de régiment indique aux bataillons le but et le secteur qu’ils
doivent occuper, en abandonnant aux chefs de bataillon eux-mêmes le soin de
déterminer la forme de l’ordre de combat de leur troupe dans leur
secteur.
Les dispositifs de combat
du régiment sont beaucoup plus variés que ceux du bataillon. En outre,
comme l’ordre de combat du régiment occupe une étendue de terrain bien
plus considérable qu’un bataillon, les éventualités qui pourront
surgir, pendant le combat, pourront provoquer un changement dans la forme du
dispositif de tel ou tel bataillon ; mais elles n’auront déjà plus
la même influence sur la forme de l’ordre général de combat du régiment.
Cette dernière est subordonnée à la marche générale du combat.
La cavalerie et
l’artillerie possèdent chacune une des propriétés de l’infanterie,
mais, poussée à un développement extrême et, par suite, leurs ordres de
combat ne sont que des cas particuliers de ceux de l’infanterie.
La rapidité de
mouvements, l’instantanéité du conflit, la vulnérabilité des flancs,
l’arme blanche : telles sont les propriétés de la cavalerie.
La portée et la
puissance du feu, l’incapacité de se défendre elle-même, et, par suite
d’agir seule, telles sont celles de l’artillerie. La protection de ses
flancs incombe à la cavalerie et à l’infanterie, qui sont également
chargées de la tirer d’affaire en cas d’attaque.
L’ordre de combat de la
cavalerie se transforme en une ligne de combat continue, avec échelons en
arrière des flancs et une réserve. En effet, l’instantanéité du
conflit de la cavalerie ne permet pas de songer à un soutien venant de
derrière ; la vulnérabilité des flancs rend leur protection
indispensable et constante ; c’est pourquoi les réserves partielles
sont en échelons en arrière des flancs. De plus l’arme blanche impose la
nécessité de pouvoir répéter les chocs, c’est-à-dire une réserve générale.
L’ordre de combat de
l’artillerie se transforme en une avant-ligne en ordre dispersé avec une
réserve pour la renforcer.
CAMARADERIE DE COMBAT
Messieurs, dit le général
Dragomiroff, s’adressant aux officiers des trois armes ; messieurs,
on réussit rarement à déloger du premier coup un adversaire qui se défend
pour de bon ; il faut alors revenir à la charge deux fois, trois fois
et davantage, jusqu’à ce qu’on soit arrivé à ses fins ; ici,
tout dépend de la persévérance. Il faut donc, aussitôt que la troupe qui
donne l’assaut est arrêtée, arriver de la réserve à la rescousse, tant
qu’on n’a pas tout épuisé. C’est une marée montante dont les flots
doivent se succéder sans interruption. En règle générale, une fois le
premier coup porté, il faut frapper, frapper encore, coup sur coup, pour ne
pas donner à l’adversaire le temps de se reconnaître ; il faut,
avant qu’il puisse repousser la tête de l’assaut, lui donner coup d’épaule
sur coup d’épaule. Autrement, une fois que l’adversaire aura repoussé
la tête, il repoussera également la troupe qui la suit, et ainsi de suite.
L’artillerie ne peut
pas se défendre toute seule ; le soin de la protéger est, par conséquent,
un devoir sacré qui incombe aux troupes placées dans son voisinage. La
camaraderie de combat l’exige. Aussi bien, c’est au nom de cette
camaraderie que l’artillerie ouvre à l’infanterie une brèche au milieu
des murailles vivantes, comme à travers les murs de pierres, et lui fraye
un chemin ; mais, à son tour, l’infanterie doit aide et protection
à l’artillerie ; ce n’est qu’à cette condition que celle-ci
osera, sans balancer, occuper au besoin les positions les plus risquées
pour lui prêter main-forte, parce qu’elle sera certaine de ne jamais
rester sans soutien et sans protection.
L’artillerie ne possède
aucun moyen de défense personnelle, mais c’est une chose dont elle n’a
pas à se préoccuper et même elle doit puiser, dans cette incapacité même
de se défendre, la résolution nécessaire pour venir se placer devant
l’ennemi dans la situation la plus audacieuse et la plus risquée, toutes
les fois que le salut de l’armée ou la destruction de l’adversaire
l’exigent. En pareil cas, ce sont les fantassins qui doivent pourvoir à
son salut. Le combat est une affaire où le succès n’est possible que
pour celui qui ne craint pas de périr.
Ne craignez pas,
messieurs les officiers d’artillerie, de perdre vos canons : celui-là
seul les perd qui, jusqu’à la dernière extrémité, reste en position et
se sacrifie pour le salut de l’infanterie. Vous êtes complètement libres
dans vos manœuvres, mais vous devez vous soumettre, sans restriction, aux
buts qu’on vous a chargé d’atteindre.
L’artillerie court
comme elle l’entend, a dit Souvaroff, mais pas une seule pièce ne doit,
sans la volonté du chef, être amenée de la réserve sur la position et
encore moins être retirée de la position pour la réserve. C’est une des
exigences de la subordination de combat, c’est-à-dire de sa direction par
une pensée unique sans laquelle le succès devient impossible. Une batterie
qui abandonne la ligne de combat sans en avoir reçu l’ordre se déshonore
tout aussi bien qu’une troupe d’infanterie qui aurait osé faire de même.
Il n’y a pas de prétexte pour justifier l’abandon volontaire de la
ligne de combat. Vos projectiles sont dépensés, vos pièces démontées,
vos servants tués : restez pourtant, car il n’y a que vous qui
sachiez la raison de votre silence forcé ; l’ennemi lui, l’ignore.
Restez donc en position pour continuer à soutenir le moral des vôtres en même
temps qu’à inspirer à l’ennemi une prudence salutaire.
Messieurs les officiers
de cavalerie, vous allez vite, mais vous ne tirez pas ; l’infanterie
tire, mais elle va lentement. Il manque donc à chacun de vous ce qui se
trouve chez l’autre. C’est pourquoi vous devez réunir vos efforts pour
vous entr’aider mutuellement, fraternellement ; l’infanterie vous
protège des endroits couverts en les occupant ou en en chassant l’ennemi
qui pourrait les occuper. Vous, vous la sauvegardez des attaques de la
cavalerie ennemie dans les endroits unis et découverts. Les situations dans
lesquelles la cavalerie et l’infanterie peuvent se prêter une aide
mutuelle dans le combat se réduisent à deux : la cavalerie peut aider
par ses charges le mouvement offensif ou la défensive de l’infanterie :
l’infanterie peut coopérer à vos attaques par son feu.
Mais, dans
l’application, ces deux situations sont variables à l’infini ; car
l’une et l’autre peuvent se produire pendant l’attaque de
l’adversaire, pendant la poursuite, pendant notre défense contre les
attaques de l’ennemi, pendant notre retraite devant sa poursuite. Il est
impossible d’envisager toutes les éventualités qui peuvent surgir dans
ces situations. Mais vous n’en sortirez avec honneur que si vous vous êtes
bien mis dans le cœur, vous, cavaliers, qu’il vaut mieux périr que de
laisser un camarade sans assistance et que si, sous l’influence de cette résolution,
vous faites travailler votre œil et votre bon sens : l’œil guettera
l’instant, le bon sens vous suggérera dans quelle formation, quand et où
il faut frapper ; et vous, fantassins, où il faut diriger votre feu
pour venir en aide à la cavalerie.
Messieurs les cavaliers,
gardez autant que possible toutes vos forces en main, mettez-vous à
l’abri d’être tournés en les échelonnant et gagnez le flanc de
l’ennemi, sans qu’il puisse s’en apercevoir ; si cela vous réussit,
sautez sur lui comme le chat sur la
souris et cela ira bien. Ne croyez pas qu’il faille absolument
charger, dès que vous vous trouverez seulement à distance convenable pour
faire une charge ; mais, au contraire, donnez à l’ennemi le temps de
faire son jeu : vous avez la chance qu’il expose un flanc ou fasse
quelque autre faute ; alors, fondez sur lui au bon endroit. En un mot,
prenez toujours exemple sur le chat :
je ne connais pas de meilleur modèle pour le combat de cavalerie.
Dans le service
d’exploration, au contraire, faites la
mouche ; on vous chasse du nez, fourrez-vous dans l’oreille ;
on vous pourchasse, plantez-vous sur le front ; mais rappelez-vous
aussi que vous menez les troupes d’infanterie, que vous précédez en
quelque sorte par la main, comme le
chien conduit l’aveugle ; dans la poursuite, aucun répit à
l’adversaire, le poursuivre sans relâche : tout ennemi déjà en
fuite est la proie de la cavalerie, mais si l’adversaire peut encore présenter
des troupes fraîches, qui s’opiniâtrent dans la résistance, c’est à
l’infanterie de les déloger.
C’est ainsi qu’en se
donnant la main, la cavalerie atteint
tout ce qui fuit et l’infanterie déloge
tout ce qui tient encore.
Messieurs, dans une
avant-garde, les différentes armes se suivent dans un ordre qui est déterminé
par le terrain : par conséquent, là où le chemin traverse une région
couverte ou coupée, c’est l’infanterie qui prend la tête, en la
faisant précéder seulement d’une petite patrouille de cavalerie :
ce sont des yeux et, en plus, un organe
de transmission rapide pour les rapports sur tout ce qui se passe en
avant. Si, au contraire, la région est découverte, toute la cavalerie
marche en tête. L’infanterie aussi bien que la cavalerie sont, bien
entendu, accompagnées de leur artillerie.
Mais, si l’on traverse
un terrain tantôt couvert et tantôt découvert, on est obligé de faire
passer en tête de la colonne tantôt la cavalerie et tantôt
l’infanterie. c’est un grand sujet d’incommodité et de fatigue pour
la troupe ; mais un mal inévitable, car, pouvant rencontrer
l’adversaire à chaque minute, on est bien obligé, bon gré mal gré, de
mettre en avant l’arme qui est la plus capable d’agir sur le terrain où
l’on se trouve.
L’arrière-garde est
une avant-garde retournée et ses obligations sont directement l’inverse
de celles de l’avant-garde. Les différentes fractions de l’avant-garde
sont chargées de faire disparaître les
obstacles qui pourraient entraver la marche ; l’arrière-garde est
chargée de créer des obstacles
semblables à la marche de l’adversaire, et, plus elle en crée, mieux
cela vaut.
En conséquence, on
renverse les heures de départ et l’ordre de succession des détachements
qui composent l’arrière-garde : ce qui était le détachement de tête
devient le détachement de queue, et il se met en marche, avec les détachements
de flanc, plus tard que le dernier échelon de la colonne principale :
ce qui était l’avant-troupe devient l’arrière-troupe. La première répare
les chemins, la seconde les détruit.
Dans une avant-garde, l’arme à laquelle le terrain est le plus favorable passe
en tête de la colonne ; dans une arrière-garde, au contraire,
elle marche à la queue.
L’avant-garde débusque l’adversaire,
l’arrière-garde le contient,
et, pour cela, s’arrête à chaque position et fait mine de l’occuper,
afin de forcer l’adversaire à perdre du temps pour se déployer ;
puis elle se retire sur une position en arrière, et ainsi de suite. Dans le
cas où il est nécessaire de résister réellement à la pression de
l’adversaire, l’arrière-garde prend position pour de bon, c’est-à-dire
qu’au lieu de laisser ses réserves dans la colonne de route, elle les répartit
comme il convient pour présenter une résistance opiniâtre.
Dans une marche en avant
sur plusieurs colonnes, les têtes, et, dans une marche en retraite, les
queues de colonnes restent à la même
hauteur. Les mesures prises ne sont pas toujours suffisantes ; car,
dans l’exécution d’une marche, il peut surgir différentes éventualités
(un pont coupé, un chemin détrempé par la pluie) et peuvent engendrer des
différences de plusieurs heures avec l’horaire établi ; c’est
pourquoi les chefs de colonne doivent être constamment préoccupés de la
pensée de tenir le chef de tout le détachement au courant de la position
de leur colonne à tout instant donné. Ce n’est que grâce à la stricte
observation de cette précaution que le détachement, si distendu qu’il
puisse être, ne cesse point de former un être unique et que son chef
conserve le moyen de résoudre toutes les questions qui peuvent surgir en
cas de rencontre avec l’adversaire, de quelque côté qu’il se présente.
Dans cette hypothèse, je
vous prie, Messieurs, de vous rappeler la devise : “De marcher au
canon”. L’observation de cette devise est obligatoire pour tout chef de
colonne, du moment où il n’est pas investi d’une mission spéciale ;
mais elle est obligatoire, bien entendu, d’une façon judicieuse et
intelligente. Supposons, par exemple, qu’un détachement marche sur trois
colonnes et que le combat s’engage à la colonne de gauche ; la
colonne du centre peut-elle, oui ou non, marcher immédiatement au canon ?
Non, car en se réunissant à la colonne de gauche, elle se détachera de la
droite complètement et pourra exposer cette dernière à être battue séparément.
Par conséquent, la colonne du centre ne peut marcher au canon de gauche
qu’à la condition que la colonne de droite puisse être abandonnée à
ses propres forces ou qu’elle reste, néanmoins, à une distance possible
de la colonne du centre.
Lors même qu’on est
animé du désir sincère d’accourir au secours d’un camarade, il ne
faut pourtant pas trop se presser de modifier sa direction ; autrement,
il arrivera que la moindre escarmouche d’avant-garde fera dévier de son
chemin la colonne, ce qui peut, à la fin, épuiser les hommes. Mais si, par
exemple, d’après la direction où l’on entend le bruit de la canonnade,
le chef de la colonne conclut que le danger menace notre flanc, alors il
n’y a pas à hésiter, et plus vite il se décidera à marcher au canon,
mieux cela vaudra.
Pour introduire certaines
éventualités qui peuvent se présenter dans l’exécution d’une marche,
le général conseille l’emploi de plis cachetés qui sont remis au chef
de l’avant-garde au moment du départ. Ces plis portent une suscription
dans ce genre-ci : À décacheter à telle heure ou en atteignant tel
point.
Dans le cas d’alerte,
les hommes doivent avoir le temps nécessaire pour se préparer ; dans
ce but, leur apprendre à s’équiper, à seller, à atteler rapidement,
mais tout à fait soigneusement et sans trépidation.
Les marches de nuit
permettent, dans l’offensive, de s’approcher de l’adversaire secrètement,
et, dans la retraite, de s’éloigner de lui à son insu.
Les actions de nuit
frappent l’adversaire par la surprise qu’elles lui causent, le privent
de la possibilité de juger des forces qui l’attaquent et réduisent à
rien l’effet de son feu.
C’est pourquoi on peut
faire, la nuit, de grandes choses avec peu de monde ; et plus les armes
à feu se perfectionneront, plus l’habitude de marcher et d’agir la nuit
gagnera de l’importance.
Les exercices avec
cartouches et projectiles de guerre donnent la possibilité d’atteindre un
double but : la combinaison du tir de combat de l’infanterie et de
l’artillerie ; l’habitude pour l’artillerie de concentrer son feu
sur un point donné d’une position, en manœuvrant par masse et
conjointement avec des troupes d’infanterie d’un effectif assez considérable.
Les tirs d’entraînement
apprennent à se tenir sous le feu ; ils éveillent le sentiment du
danger et donnent une certaine pratique pour s’habituer à le maîtriser ;
ils se divisent en tirs sur les isolés, exercices sous le trajectoire, tir
réel de deux artilleries en face l’une de l’autre. Pour exécuter le
tir sur des isolés, un homme se place contre une cible ; un des
meilleurs tireurs et ayant du sang-froid, tire sur chevalet, à 50 pas,
trois ou quatre balles dans la cible, à droite et à gauche du soldat placé
contre elle.
Les exercices sous la
trajectoire se font pendant les tirs d’école de l’artillerie ;
l’infanterie et la cavalerie exécutent des exercices dans la zone de
terrain (comprise entre les pièces et les cibles) au-dessus de laquelle
passent les projectiles, à une hauteur suffisante pour ne présenter aucun
danger. Pour exécuter le tir réel de deux artilleries, on place deux rangées
de cibles parallèles à 4 kilomètres l’une de l’autre ; on amène
deux batteries en face l’une de l’autre entre les cibles, chacune
d’elles à 3 kilomètres des cibles placées en face, et on leur fait exécuter
un tir de combat.
Sans doute, dit
l’auteur, de semblables exercices sont pénibles au point de vue du
sentiment ; mais la théorie doit indiquer tous les procédés
possibles pour atteindre le but suprême : la préparation au combat.
La pratique conserve toujours le droit d’accepter ou de ne pas accepter ce
que propose la théorie.
Dernier
principe. – Une des meilleures manières de faire la guerre est de
mettre l’ennemi dans l’impossibilité de se servir des avantages qu’il
possède. Les deux exemples qui suivent seront la meilleure justification de
cette doctrine.
Avant la bataille de
Pultowa, dit le maréchal de Saxe, les armées de Charles XII avaient
toujours été victorieuses. La supériorité qu’elles avaient sur celles
des Moscovites est presque incroyable ; l’on a vu souvent 10 à 12 000
Suédois forcer dans des retranchements 50, 60 et 80 000 Moscovites,
les défaire et les tailler en pièces. Les Suédois ne
s’informaient jamais du nombre des Russes, mais seulement du lieu où ils
étaient. Le tzar Pierre résista, avec une patience égale à la
grandeur de son génie, aux mauvais succès de cette guerre et ne cessait
de donner des combats pour aguerrir ses troupes.
Le roi de Suède
ayant mis le siège devant Pultowa, le Tzar tint un conseil de guerre.
L’investissement de l’armée suédoise avec l’armée moscovite au
moyen d’un grand retranchement ; la destruction du pays par le feu à
100 lieues à la ronde pour l’affamer ; le sort d’une dernière
bataille parce que, Pultowa emporté, l’armée suédoise y trouverait des
munitions en même temps que les vivres nécessaires pour franchir le désert
que l’on prétendait faire autour d’elle : tels furent les avis du
conseil. S’arrêtant à cette dernière résolution, le Tzar prononça ces
paroles mémorables :
Puisque nous nous déterminons
à combattre le roi de Suède. Il faut convenir de la manière et choisir la
meilleure. Les Suédois sont impétueux, bien disciplinés, bien exercés et
adroits ; nos troupes ne manquent pas de fermeté, mais elles n’ont
pas ces avantages : il faut s’appliquer à rendre ceux des Suédois
inutiles.
Ils ont souvent forcé nos
retranchements en rase campagne : nos troupes ont toujours été défaites
par l’art et la facilité avec lesquels ils manœuvrent ; il
faut donc rompre cette manœuvre et la rendre inutile. Pour cela, je
suis d’avis de m’approcher du roi de Suède, de faire élever tout le
long du front de notre infanterie plusieurs redoutes dont les fossés seront
profonds, les garnir d’infanterie, les faire fraiser et palissader ;
cela ne demande que quelques heures de travail et nous attendrons l’ennemi
derrière nos redoutes. II faudra qu’il
se rompe pour les attaquer ; il y perdra du monde et sera
affaibli et en désordre lorsqu’il nous attaquera, car il n’est pas
douteux qu’il ne lève le siège et ne vienne nous attaquer dès qu’il
nous verra à portée de lui.
Il faut donc marcher de
manière que nous arrivions vers la fin da jour en sa présence pour qu’il
remette au lendemain à nous attaquer et, pendant la nuit, nous élèverons
nos redoutes.
On
sait le résultat de ces dispositions : la défaite du roi de Suède,
la poursuite et la capture de son armée.
Lorsque le blocus du camp
de la Tafna donnait le triste exemple de troupes disciplinées, jusque-là
vaillantes, bien armées, suffisamment approvisionnées et, cependant,
tenues en échec par des hordes de cavaliers irréguliers, nombreux sans
doute, mais pas au point de rendre la lutte impossible, le duc d’lsly fut
chargé de la mission difficile de rétablir nos affaires gravement
compromises dans l’Ouest de l’Algérie.
Ayant réuni les
officiers qui passaient sous ses ordres, il s’exprima à peu près ainsi :
Messieurs, j’ai accepté
avec reconnaissance la mission de vous porter secours. Me voici heureusement
arrivé au milieu de vous et, je le vois avec orgueil, vous ne vous êtes
point laissé abattre par les difficultés de votre position. Cette position
est aujourd’hui complètement changée. Vous étiez dans une noble
attitude défensive, vous allez prendre l’offensive la plus déterminée.
Messieurs, je suis
naturellement fort inexpérimenté dans la guerre d’Afrique ; mais
j’ai fait six ans la guerre d’Espagne qui s’en rapproche sous beaucoup
de rapports. Toutefois, il doit y avoir des différences qui tiennent à la configuration
du pays, l’état social des peuplades qui l’habitent et à leur manière
de combattre. J’aurai donc besoin de votre expérience pour
m’aider à vous conduire au succès. Je vous invite, messieurs, à me
donner vos conseils aussi souvent que vous le jugerez opportun. Je ne dis
pas que j’adopterai toujours vos conseils et vos idées, le
choix m’appartient puisque j’ai la responsabilité,
mais je serai toujours reconnaissant de vos communications.
Vous comprendrez,
messieurs, que vous ouvrant ainsi près de moi un libre accès, il ne peut y
avoir place pour la critique de mes mesures
hors de ma présence. Cette critique, exercée devant les troupes, me
ferait perdre la confiance que j’espère avoir bientôt acquise et qui
fera votre plus grande puissance, car en elle réside la force morale, bien
supérieure à la force physique.
Nous suppléerons aux
moyens matériels qui nous manquent par une active industrie et, avec une
volonté ferme, tous les obstacles seront surmontés. Ce qui importe le
plus, messieurs, c’est d’entretenir ou d’élever dans nos soldats un
moral vigoureux. Vous pouvez leur dire que je n’ai jamais été battu et
que j’ai la confiance qu’ils ne me laisseront pas perdre, en Afrique, ce
précieux avantage.
Après
cette allocution, le duc d’Isly ordonna de faire embarquer, sur-le-champ,
les canons de campagne, les prolonges du génie, les chariots de
l’administration, et de ne garder que les chevaux de trait pour les
transformer en bêtes de somme, voulant se rendre sinon aussi léger que les
Arabes, du moins assez mobile pour passer partout.
Surprise et inquiétude
dans le camp. Les officiers supérieurs se rendirent auprès du général,
et le colonel Combes s’exprima ainsi :
Vous avez réclamé nos
conseils, nous ne tardons pas à vous les apporter. Nous pensons que vous
faites une faute de vous priver de votre artillerie ; elle soutient le
moral des soldats, qui pourrait être ébranlé par son absence. Elle éloigne
les Arabes de nos colonnes et fait que nous n’avons pas autant de blessés.
Messieurs,
répondit le duc d’Isly, je vous
remercie d’avoir cru à mes paroles et j’avoue que je suis peiné de ne
pouvoir suivre le premier conseil que vous m’apportez avec tant de loyauté ;
mais, je vous l’ai dit, je me suis réservé de choisir. Vous dites que
les soldats sentent relever leur confiance par l’artillerie. Je connais
depuis longtemps ce sentiment et, en Europe, il est bien fondé ; mais
il faut leur apprendre qu’il ne l’est pas du tout en Afrique.
Quoi ! vous ne pouvez
pas combattre sans canon des Arabes qui n’en ont pas, lorsque vous possédez
déjà de plus qu’eux trois avantages énormes : l’organisation, la
discipline et la tactique ? Messieurs, autant vaudrait dire que les
soldats français sont inférieurs aux Arabes. Quant à moi, je les crois très
supérieurs, surtout quand ils sont commandés par des hommes comme vous.
Vous dites que le canon éloigne
les Arabes, mais je ne veux pas les éloigner... ; je veux, au
contraire, leur donner de la confiance afin de les engager dans un combat sérieux,
par une de ces brusques voltes-faces, que nous appelions, en Espagne, une remise
de mains.
Vous dites encore que
l’artillerie diminue le nombre des blessés, en tenant les Arabes à
distance. Messieurs, je pense tout le contraire ; c’est le canon,
selon moi, qui vous procure des blessés en plus grande quantité. Voici
comment : vos canons et vos chariots vous attachent à une ligne unique ;
vous ne pouvez faire une charge à fond et longtemps prolongée à cause de
la nécessité où vous êtes de revenir auprès de ce matériel qui ne peut
vous suivre vers tous les points de l’horizon. Ces charges, ou plutôt ces
simulacres de charges, n’ayant qu’une portée de quelques centaines de mètres,
ne peuvent obtenir des résultats ni dégoûter les Arabes. Ils reprennent
l’offensive dès que vous vous rapprochez du convoi, et c’est ainsi que
le tiraillement dure toute la journée et vous fait, à la longue, des blessés.
Si, au contraire, vous êtes
libres de tous vos mouvements, si rien ne vous retient à une ligne obligée,
vous prenez une offensive sérieuse, n’importe la direction, et, par une
charge à fond et prolongée, vous faites disparaître votre ennemi en lui
tuant et en lui prenant des hommes.
Les combats sérieux sont
courts ; il n’y a que les combats longtemps prolongés qui fassent éprouver
de grandes pertes. J’ai ouï dire que les Arabes emportaient toujours
leurs morts et leurs blessés. Avec la tactique que je viens de vous
indiquer, je les défie de le faire, quelle que soit leur dextérité, et
j’ai la confiance que non seulement les morts et les blessés resteront en
notre pouvoir, mais encore que nous ferons des prisonniers.
La
victoire de la Sikak donna raison à ces maximes.
Nous
terminerons ce résumé par un dernier conseil du général Dragomiroff :
Le stimulant le plus
efficace qui puisse être proposé aux officiers pour les rendre débrouillards,
c’est de lire, avec intelligence, ce qui a été écrit par des gens qui
ont mis la main à la pâte : duc de Saxe, duc d’lsly, Souwaroff,
Pierre le Grand, etc.
E. CORALYS
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