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  PRINCIPES ESSENTIELS POUR LA CONDUITE DE LA GUERRE

E. Coralys

Clausewitz interprété par le Général Dragomiroff

 

 

I -    PRINCIPES CONCERNANT LA GUERRE
EN GéNérAL

1.    La théorie s’occupe principalement de rechercher la manière de s’assurer la prépondérance des forces et des moyens matériels sur les points décisifs. Mais comme cela n’est pas toujours possible, la théorie enseigne aussi à faire entrer en ligne de compte les données morales : fautes probables de l’adversaire, impression produite par une entreprise hardie, etc. - au besoin même le désespoir1.

Rien de tout ceci n’est en dehors du domaine de l’art de la guerre et de sa théorie ; car cette dernière n’est autre chose que le produit d’une saine méditation de toutes les situations possibles que l’on peut rencontrer à la guerre. Or ce sont bien évidemment les situations les plus dangereuses sur lesquelles il faut arrêter le plus souvent sa pensée, pour se familiariser, s’identifier davantage avec elles. C’est ainsi qu’on s’élève aux résolutions héroïques basées sur la raison2.

Il n’y a qu’un pédant qui puisse présenter les choses autre­ment, et l’on n’aurait qu’à perdre à écouter ses avis. Dans les moments décisifs de la vie, dans le tumulte et le désarroi du combat, vous sentirez un jour clairement que cette idée seule3 peut vous être une aide, alors que vous aurez le plus besoin d’aide, et que les sèches pédanteries de chiffres vous laisseront dans l’embarras.

2.                Que l’on compte sur les avantages physiques ou moraux, il est naturel à la guerre de chercher toujours à mettre les probabilités de son côté. Mais cela n’est pas toujours possible. L’on est souvent obligé d’entreprendre une opération contre toute probabilité de succès, notamment lorsqu’il est impossible de rien faire de mieux 4. S’abandonner au désespoir en pareil cas, ce serait renoncer à l’emploi de son discernement et de sa raison au moment même où ces facultés nous sont le plus nécessaires et alors que tout semble conspirer contre nous.

Eût-on contre soi toutes les probabilités, ce n’est pas toujours une raison pour considérer l’entreprise comme impossible, ni même comme déraisonnable5. Elle est toujours raisonnable du moment que nous ne savons rien faire de mieux, et que nous tirons le meilleur parti possible des moyens restreints dont nous disposons6.

C’est surtout en pareil cas qu’il importe de ne point manquer de calme et de fermeté, ces qualités maîtresses de l’âme si difficiles à conserver à la guerre, surtout dans les moments critiques, et sans lesquelles les plus brillantes facultés de l’esprit n’y servent de rien. Voilà pourquoi il est nécessaire de se familiariser d’avance avec la pensée de périr avec honneur. Il faut se nourrir constamment de cette idée, et l’incarner en soi. Car, soyez-en bien convaincu, sans cette inébranlable résolution, rien de grand ne se fait, même dans une guerre heureuse, à plus forte raison quand on est malheureux.

Assurément cette pensée a fréquemment occupé Frédéric II, pendant ses premières guerres de Silésie. C’est seulement parce qu’elle lui était devenue familière qu’il se décida dans la mémo­rable journée du 5 décembre 1757 à entreprendre l’attaque de Leuthen, et nullement parce qu’il avait compté sur une forte probabilité de battre les Autrichiens grâce à son ordre oblique.

3.                Il y a dans chaque cas déterminé plusieurs opérations à entreprendre, plusieurs mesures entre lesquelles on peut choisir. Mais, en fin de compte, l’on est toujours ramené à opter entre une décision plus hardie et une décision plus prudente. Bien des gens s’imaginent que cette dernière est toujours la plus conforme à la théorie. Cela est faux7. Si la théorie avait à donner un conseil, ce ne pourrait être que d’accord avec la nature même de la guerre, et par conséquent elle se prononcerait toujours pour la solution la plus hardie et la plus décisive. Mais la théorie laisse à chaque capitaine la liberté de choisir dans la mesure de son courage personnel, de son esprit d’entreprise et de sa confiance en lui-même. Choisissez donc vous-même suivant ces forces intimes8. Mais n’oubliez pas que sans audace il n’y a pas de grand capitaine.

II - TACTIQUE OU THÉORIE DU COMBAT

La guerre est une combinaison de plusieurs combats différents. Cette combinaison peut être raisonnable ou non, et exerce une influence sérieuse sur le résultat. Mais le combat lui-même a une importance plus grande et plus immédiate, car la combinaison de combats heureux peut seule donner de bons résultats. La chose capitale à la guerre est donc en définitive l’art de vaincre l’adversaire dans le combat. Vous ne sauriez trop porter votre attention et vos méditations sur ce point.

Voici maintenant les principes que je considère comme essentiels.

1 - Principes généraux

A) Pour la défensive

1.                Sur la défensive, conserver ses troupes cachées le plus longtemps possible. Comme on peut toujours être attaqué, sauf au moment où l’on attaque soi-même, il faut chaque instant être prêt à la défensive, et, par conséquent, disposer toujours ses forces aussi à l’abri que possible.

2.                Ne pas engager toutes ses troupes à la fois. Si l’on commet cette faute, on ne peut plus imprimer à la lutte une direction raisonnée. Ce n’est qu’avec des forces disponibles qu’on peut donner au combat une tournure nouvelle.

3.    Se préoccuper peu et même pas du tout de la longueur de son front. Cette longueur est en elle-même indifférente, tandis que la profondeur de l’ordre de combat (c’est-à-dire le nombre d’unités disposées l’une derrière l’autre) est diminuée par l’extension donnée au front. Or les troupes placées en arrière restent disponibles ; elles peuvent servir aussi bien à renouveler le combat sur les points où l’on est engagé (soutiens), qu’à transporter la lutte sur des points adjacents (prolongement du front). C’est un corollaire du paragraphe précédent.

4.                Comme l’ennemi cherche ordinairement à nous déborder et à nous envelopper, en même temps qu’il attaque une partie de notre front, les troupes placées en arrière sont précisément appelées à déjouer cette tentative et à suppléer au défaut d’appui de nos flancs sur les obstacles du terrain. Ces troupes sont dans de bien meilleures conditions pour remplir cette mission, que si elles étaient déjà en ligne et ne servaient qu’à allonger le front ; car, dans ce cas, l’ennemi les tournerait elles-mêmes sans peine. Ce paragraphe est aussi un développement des précédents.

5.                Quand il y a beaucoup de troupes en arrière du front, il convient de n’en conserver qu’une partie immédiatement derrière le front, et de disposer le reste en arrière et sur les flancs.

Ainsi placées, celles-ci peuvent prendre elles-mêmes en flanc les colonnes ennemies qui chercheraient à nous tourner.

6.                Principe fondamental : ne jamais rester absolument passif, mais se jeter soi-même sur le front et le flanc de l’ennemi, au moment de son attaque. L’on n’adopte la défensive sur une certaine ligne qu’afin d’obliger l’ennemi à déployer ses forces pour attaquer cette ligne ; et alors on prend soi-même l’offensive avec d’autres troupes tenues jusqu’alors en arrière. L’art des retranchements n’est point fait, comme quelqu’un l’a excellem­ment remarqué, pour se mettre plus en sûreté derrière un rempart, mais pour servir à attaquer l’ennemi avec plus de succès. Ceci est applicable à toute défense passive : elle n’est et ne doit être qu’un moyen de favoriser l’offensive sur un terrain choisi d’avance, où l’on a disposé ses troupes, et que l’on a organisé à son avantage.

7.                Cette offensive qui fait partie de toute défensive peut avoir lieu au moment même où l’ennemi nous attaque effecti­vement, ou alors qu’il est seulement engagé dans sa marche contre nous. L’on peut encore, à l’instant où l’adversaire se prépare à attaquer, retirer ses troupes en arrière, l’attirer sur un terrain qui lui est inconnu et alors l’assaillir de tous côtés9. L’ordre de combat profond, - c’est-à-dire celui dans lequel les deux tiers ou la moitié au plus de l’armée sont déployés sur le front, tandis que le reste est maintenu en arrière et en échelons, le plus à l’abri des vues possible, - convient parfaitement à ces différentes combinaisons. Cet ordre a donc une valeur infinie.

8.    Si j’avais deux divisions, je préférerais en garder une en arrière ; si j’en avais trois, j’en conserverais en arrière une au moins, et sur quatre, probablement deux ; sur cinq, j’en mettrais en réserve au moins deux et quelquefois trois, et ainsi de suite.

9.                Sur les points où l’on prévoit que l’on restera passif, l’on a recours à la fortification de campagne. Il ne faut employer que les retranchements séparés, fermés et d’un fort profil10.

10.              Dans le plan que l’on projette en vue d’un engagement, il faut toujours se proposer un but considérable, tel par exemple que l’attaque d’une grande colonne ennemie et sa complète destruction. Si l’on se borne à un but médiocre, alors que l’ennemi en poursuit un grand, on tombe évidemment trop court. On joue de l’or contre des sous.

11.              Encore faut-il, après avoir adopté un but considérable pour son plan de défensive, le poursuivre avec la plus grande somme d’énergie et la plus grande tension de forces possibles. L’ennemi a aussi son but qu’il poursuit le plus généralement sur un autre point. Tandis que nous nous ruons sur son aile droite, par exemple, il court après un avantage décisif avec sa gauche. Par conséquent, si nous cédons avant l’adversaire, si nous poursuivons notre but avec moins d’énergie que lui, il atteindra complètement le sien, tandis que nous ne réaliserons le nôtre qu’à moitié. Il gagnera ainsi la prépondérance et fixera la victoire, tandis que nous devrons lâcher les avantages que nous avions déjà à moitié cueillis. Lisez attentivement les batailles de Ratisbonne et de Wagram, et tout ceci vous paraîtra aussi vrai qu’important.

Dans ces deux batailles, Napoléon attaque avec son aile droite et cherche à contenir l’adversaire avec sa gauche. L’archi­duc Charles fait de même. Mais Napoléon agit avec une entière résolution et une pleine énergie, tandis que l’archiduc est indécis et reste chaque fois à mi-chemin. Voilà pourquoi il n’obtient avec la moitié victorieuse de son armée que des avantages sans conséquence, tandis que l’Empereur remporte à l’aile opposée le succès décisif.

12.  Je reviens en deux mots sur les deux derniers principes. Leur combinaison donne naissance à un conseil, auquel on peut décerner la première place parmi toutes les causes de victoire dans l’état actuel de l’art militaire, à savoir : Poursuivre un but considérable, décisif, avec énergie et opiniâtreté.

13.              Le danger, en cas de non-réussite, grandit par là même : c’est parfaitement vrai. Mais augmenter la prévoyance aux dépens du but, ce n’est pas de l’art : c’est une fausse prévoyance, qui, je l’ai déjà dit, est en opposition avec la nature même de la guerre.

Pour un grand but, il faut risquer gros 11. La véritable prévo­yance consiste, lorsqu’on s’expose à un risque à la guerre, à choisir et à mettre en œuvre soigneusement les moyens les plus propres à atteindre le but et à ne rien négliger par nonchalance, ou légèreté12. Telle était la prévoyance de Napoléon, qui n’a jamais poursuivi un grand but timidement, ou à moitié, par excès de circonspection.

Si vous réfléchissez aux quelques batailles défensives gagnées que relate l’histoire, vous trouverez que les plus belles parmi elles ont été dirigées suivant l’esprit des principes exposés plus haut ; car c’est l’histoire même de la guerre qui a fourni ces principes.

À Minden, le duc Ferdinand apparaît subitement sur un champ de bataille où l’ennemi ne l’attendait pas, et y prend l’offensive, en même temps qu’il se défend derrière ses retranchements de Tannhausen.

À Rossbach, Frédéric attaque l’ennemi sur un point et à un moment où il n’était pas attendu.

À Liegnitz, les Autrichiens rencontrent le roi de Prusse pendant la nuit dans une position toute différente de celle qu’il avait la veille. Celui-ci fond avec toute son armée sur une de leurs colonnes et la bat avant que les autres puissent arriver au combat.

À Hohenlinden, Moreau avait cinq divisions sur son front et quatre en arrière et sur ses flancs. Il tourne l’ennemi et tombe sur la colonne de son aile droite avant qu’elle ait commencé l’attaque.

À Ratisbonne, le maréchal Davout reste sur la défense passive, tandis que Napoléon, avec l’aile droite, attaque les 5e et 6e corps et les défait totalement.

À Wagram, les Autrichiens étaient à proprement parler sur la défensive. Cependant le second jour ils attaquent l’Empereur avec la plus grande partie de leurs forces, et celui-ci peut être à son tour considéré comme le défenseur. Avec son aile droite, il attaque la gauche des Autrichiens, la tourne et la bat, sans s’inquiéter de sa propre aile gauche très faible appuyée au Danube (elle se composait d’une seule division). Grâce à de fortes réserves (ordre de combat profond), il empêche que l’avantage de l’aile droite autrichienne n’ait de l’influence sur la victoire qu’il remporte à Russbach. C’est avec ces réserves qu’il reprend Aderklaa.

Tous les principes exposés plus haut ne ressortent pas à la fois de chacune des batailles citées ; mais en revanche toutes présentent un exemple de défense active.

La mobilité de l’armée prussienne sous Frédéric II était pour ce grand capitaine un moyen de victoire, sur lequel nous ne pou­vons plus compter depuis que les autres armées sont devenues aussi mobiles que la nôtre. D’autre part, les mouvements tour­nants étaient à son époque d’un usage moins général, et par suite la profondeur de l’ordre de combat était moins nécessaire13.

B) Pour l’offensive

1.                L’on cherche à attaquer un point de la position ennemie, c’est-à-dire une partie de ses troupes (une division, un corps), avec une grande supériorité, tandis qu’on maintient le reste dans l’incertitude, en les occupant, en détournant leur attention. C’est la seule manière, à force égale ou inférieure, de combattre avec un avantage relatif et par suite avec chances de succès. Plus on est faible, moins on doit employer de troupes pour occuper l’ennemi sur d’autres points, afin d’être aussi fort que possible sur le point décisif. Incontestablement Frédéric II n’a gagné la bataille de Leuthen que parce qu’il avait massé sa petite armée sur un seul point, et qu’il était très concentré par rapport à l’ennemi14.

2.                L’on dirige le choc principal contre une aile de l’ennemi, en attaquant cette aile à la fois de front et de flanc, ou en la tournant tout à fait pour l’attaquer par derrière. Ce n’est qu’en délogeant l’ennemi de sa ligne de retraite que l’on obtient dans la victoire de grands résultats.

3.                Même avec des forces supérieures, l’on ne choisit généralement qu’un seul point pour y diriger le choc principal, et on donne à celui-ci par suite d’autant plus de puissance. Il est bien rarement possible d’entourer complètement une armée, car cela préjuge une supériorité physique ou morale extraordinaire. Mais on peut écarter l’ennemi de sa ligne de retraite rien qu’en agissant sur un de ses flancs, et cela procure déjà la plupart du temps de grands résultats.

4.                Avant tout, la certitude (la haute probabilité) de la victoire, c’est-à-dire de déloger l’ennemi du champ de bataille, est la chose principale. C’est à cela que doit viser le plan de bataille, car il est facile de rendre décisive par l’énergie de la poursuite une victoire non décisive.

5.                Il faut attaquer concentriquement l’aile de l’ennemi sur laquelle on dirige le choc principal, de façon que ses troupes se voient assaillies de tous les côtés. Supposé même que l’ennemi ait sur ce point assez de troupes pour faire front dans tous les sens, néanmoins dans une situation semblable elles perdront plus facilement courage, éprouveront plus de pertes, se mettront en désordre, etc. Bref, on est en droit d’espérer qu’elles céderont plus tôt.

6.                Pour déborder ainsi l’ennemi, il faut déployer plus de forces sur son front que lui.

Si les corps a, b, c veulent attaquer concentriquement la partie e de l’armée ennemie, il faut naturellement qu’ils se trouvent à côté l’un de l’autre. Mais ce développement de forces sur le front ne doit jamais être assez grand pour empêcher de conserver des réserves notables.

Autrement l’on commettrait une faute énorme, qui condui­rait à un désastre pour peu que l’adversaire eût pris ses précau­tions contre un mouvement tournant.

Si a, b, c sont les corps qui attaquent e, il devra y avoir des corps f et g en réserve. Avec cet ordre de combat profond, nous serons en état de renouveler sans interruption l’attaque sur le même point, et si nos troupes se font battre à l’aile opposée, nous ne serons pas obligés immédiatement de lâcher prise sur celle-ci, puisque nous aurons encore sous la main des troupes disponibles à opposer à l’ennemi. Ainsi firent les Français à la bataille de Wagram. Leur aile gauche appuyée au Danube était extrême­ment faible et subit une défaite complète. Leur centre même à Aderklaa n’était pas très fort et fut obligé de ployer devant les Autrichiens le premier jour de la bataille. Mais cela ne fit rien, parce qu’à l’aile droite, où Napoléon attaqua la gauche autri­chienne de front et de flanc, l’empereur avait une telle profon­deur qu’il put reprendre l’offensive avec une puissante colonne de cavalerie et d’artillerie à cheval contre les Autrichiens d’Aderklaa et les y contenir.

7.                Comme dans la défensive, l’on doit aussi dans l’offensive choisir pour objectif de ses coups la partie de l’armée ennemie dont la défaite promet des avantages décisifs.

8.                L’on ne doit, comme dans la défensive, jamais lâcher prise tant que le but n’est pas atteint, et qu’il reste encore un seul moyen d’y parvenir. Si le défenseur lui aussi est actif et nous attaque sur d’autres points, nous ne pouvons lui arracher la victoire qu’en le surpassant en énergie et en hardiesse.

En revanche s’il est passif, alors il n’est guère à craindre.

9.       Il faut absolument éviter les longues lignes continues ; elles ne conduisent qu’à des attaques parallèles qui ne valent plus rien maintenant. Les différentes divisions font leur attaque chacune pour elle-même, mais suivant les directions données d’en haut, et par suite en concordance les unes avec les autres. Or, comme une division (8 000 à 10 000 hommes) ne se forme jamais sur une seule ligne, mais sur deux, trois et même quatre, il résulte déjà de ce fait qu’il ne peut plus y avoir de longues lignes continues.

10.              La concordance des attaques des divisions et des corps d’armée ne s’obtient pas en cherchant à les diriger d’un même point, de façon que ces unités conservent une liaison constante, malgré la distance qui les sépare et quelquefois même la pré­sence de l’ennemi entre elles, en un mot qu’elles se règlent exactement l’une sur l’autre, etc. Ce serait un procédé mauvais et défectueux pour obtenir la simultanéité d’action, subordonné à mille éventualités, incapable de conduire à de grands résultats et, qui plus est, propre à nous faire étriller par un adversaire vigoureux.

La vraie méthode consiste à donner à chaque commandant de corps d’armée, ou de division, la direction principale de sa marche et à lui indiquer l’ennemi comme objectif et la victoire pour but.

Chaque commandant de colonne reçoit donc l’ordre d’atta­quer l’ennemi partout où il le trouve et cela avec toutes ses forces. Mais l’on se garde bien de faire retomber sur lui la responsabilité du résultat, pour ne pas engendrer d’indécision. Chacun en particulier n’est responsable que d’une chose : c’est que le corps qu’il commande prenne part à l’action avec toutes ses forces et sans reculer devant aucun sacrifice.

11.              Un corps indépendant bien organisé peut résister un certain temps (plusieurs heures) à l’attaque de forces très supé­rieures, et, par conséquent, ne sera pas anéanti en un instant. Donc, à supposer qu’il s’engage prématurément avec l’ennemi, le combat qu’il livrera, fût-il même malheureux, ne sera pas complètement inutile au point de vue de l’ensemble. L’adversaire en effet sera obligé de déployer ses forces et de les user plus ou moins contre le corps en question, ce qui donnera aux autres l’occasion de l’attaquer dans des conditions avantageuses. L’on verra plus loin comment un corps doit être organisé dans ce but.

Ainsi donc, pour obtenir la communauté d’action des forces, il faut que tous les corps jouissent d’une certaine indépendance, mais que chacun cherche l’ennemi et l’attaque au prix de tous les sacrifices possibles.

12.              L’un des éléments les plus importants de la guerre offensive est la surprise. Plus une attaque est imprévue, plus elle a des chances de réussir. Les surprises que le défenseur peut nous préparer en cachant ses mesures et en dissimulant ses troupes ne peuvent être contrebalancées que par des marches inattendues du côté de l’offensive.

Mais ce moyen réussit très rarement dans les guerres d’aujourd’hui, en partie à cause de la meilleure organisation du service de sûreté, en partie aussi à cause de l’allure rapide des campagnes actuelles : on ne voit plus à l’heure qu’il est ces longues périodes de suspension des hostilités qui endormaient souvent la vigilance de l’un des deux adversaires et donnaient à l’autre l’occasion de l’attaquer à l’improviste15.

Dans ces conditions, - en réservant toutefois les attaques de nuit (Hochkirch) qui sont toujours faisables, - on ne peut sur­prendre l’ennemi qu’en faisant une marche de flanc, ou rétro­grade16, et en se portant de nouveau à l’improviste sur l’ennemi. Un autre procédé, qui trouve son application lorsqu’on est une distance notable de l’adversaire, consiste à arriver sur lui beaucoup plus tôt qu’il ne s’y attendait par un déploiement d’énergie et d’activité tout à fait inusité.

13.     La surprise proprement dite (de nuit comme à Hoch­kirch) est la meilleure pour tirer quelque parti d’une toute petite armée ; mais elle est, pour l’assaillant qui connaît le terrain moins bien que le défenseur, sujette à plus d’éventualités. Moins bien l’on connaît le terrain et les dispositions de l’ennemi, et plus grande devient la part de ces éventualités ; c’est pourquoi les opérations de cette nature ne doivent être considérées dans maintes situations que comme un moyen désespéré17.

14.              Ce genre d’attaques exige que l’on adopte des disposi­tions plus simples et que l’on conserve ses troupes encore plus concentrées que le jour.

2 - Principes relatifs à l’emploi des troupes

1.                L’emploi des armes à feu étant inévitable (et pourquoi en aurait-on, si on pouvait s’en passer ?), c’est avec elles qu’il faut entamer le combat18. La cavalerie ne doit pas être employée avant que l’infanterie et l’artillerie n’aient causé beaucoup de mal à l’ennemi. il en résulte :

1)   Que la place de la cavalerie est en arrière de l’infanterie ;

2)  Qu’il ne faut pas sans bonnes raisons se laisser aller à l’employer vers le début du combat. Ce n’est que dans le cas ou des dispositions défectueuses de l’ennemi, et mieux encore une retraite de sa part, pourraient offrir une chance favorable, qu’on devrait se décider à lancer audacieusement sa cavalerie sur lui.

2.       Le feu de l’artillerie a beaucoup plus d’efficacité que celui de l’infanterie. Une batterie de huit pièces de 6 n’occupe même pas le tiers du front d’un bataillon ; son effectif n’est même pas le huitième de celui d’un bataillon, et pourtant l’action de son feu est deux ou trois fois plus considérable19. En revanche l’artillerie n’est pas aussi mobile que l’infanterie. Cela s’applique même à l’artillerie à cheval en ce sens qu’elle ne peut être utilisée comme l’infanterie sur toute espèce de terrain. Il faut donc, dès le début même de l’action, grouper l’artillerie sur les points les plus importants, parce qu’elle ne peut, comme l’infanterie, se concentrer sur ces points pendant le courant du combat20. Une grande batterie de 20 à 30 pièces décide ordinaire­ment le sort de la lutte sur le point où elle est en action.

3.                Des propriétés qui viennent d’être énoncées et d’autres qui sont évidentes, découlent les règles suivantes pour l’emploi des différentes armes :

1)  L’on engage le combat avec la plus grande partie de l’artillerie dont on dispose. Il n’y a que les grandes masses de troupes qui conservent de l’artillerie à cheval et de l’artillerie montée en réserve. L’artillerie s’emploie en grandes batteries massées sur un même point. Vingt à trente pièces réunies en une seule batterie défendent le point principal, ou bien tirent sur le secteur de la position ennemie que l’on se propose d’attaquer.

2)  Puis l’on engage de l’infanterie légère (tirailleurs, chasseurs, fusiliers...), en ayant soin surtout de ne pas mettre trop de forces en jeu pour commencer ; il faut d’abord tâter ce que l’on a devant soi (car il est rarement possible de le reconnaître convenablement d’avance) ; il faut voir comment le combat prend tournure, etc.21

Si cette ligne de feu est suffisante pour faire équilibre à l’ennemi, et s’il n’y a rien qui presse, l’on aurait tort de se hâter d’engager d’autres forces ; il faut autant que l’on peut fatiguer l’ennemi avec ce combat préparatoire.

3)  Mais si l’ennemi introduit dans le combat des forces telles que notre ligne de feux soit obligée de céder du terrain, ou si nous avons des raisons de ne pas différer, alors nous portons en avant une ligne dense d’infanterie qui se déploie à 100-200 pas de` l’adversaire et qui fait feu ou charge à la baïonnette suivant les circonstances22.

4)  Tel est le rôle principal de l’infanterie. Mais si, avec cela, l’ordre de combat est assez profond pour que l’on puisse disposer encore d’une ligne de colonnes de réserve, alors on est suffisam­ment maître des événements sur ce point. Cette deuxième ligne d’infanterie, formée autant que possible en colonnes, servira à porter le coup décisif.

5)  La cavalerie se tient pendant le combat en arrière des troupes engagées, et aussi près que cela est faisable sans qu’elle éprouve des pertes sensibles, c’est-à-dire en dehors de la portée de la mitraille et du fusil. Mais elle doit être sous la main, afin que chaque occasion favorable qui se présente pendant le combat, puisse être mise rapidement à profit.

4.  En suivant ces règles plus ou moins fidèlement, il ne faut jamais perdre de vue le principe suivant, sur lequel j’insiste avec force et dont je ne saurais trop affirmer l’importance :

Ne jamais engager dans l’affaire toutes ses forces d’un coup à l’aventure, ce qui serait se priver de tout moyen de la diriger ; fatiguer l’ennemi partout où on le peut avec de faibles forces, et se conserver une masse décisive pour le dernier moment décisif. Mais une fois cette réserve décisive engagée, elle doit être employée avec la dernière audace.

5.                Il faut introduire un ordre de bataille, c’est-à-dire un mode de formation des troupes avant et pendant le combat, pour toute la campagne ou pour toute la guerre. Cet ordre de bataille sert dans tous les cas où le temps manque absolument pour prendre une disposition spéciale. Il doit donc être calculé plutôt pour la défensive. Cet ordre de bataille introduira une certaine méthode dans le mode de combattre de l’armée, ce qui est à la fois indispensable et salutaire, parce qu’une grande partie des généraux subordonnés et des autres officiers qui se trouvent à la tête des subdivisions de troupes sont dépourvus de connaissances spéciales en tactique, et surtout n’ont pas une aptitude particu­lière pour la guerre23.

Ceci engendrera un certain méthodisme qui suppléera à l’art, là où celui-ci fera défaut. Je suis convaincu que cela existait à un haut degré dans les armées de Napoléon24.

6.                D’après ce que j’ai dit plus haut de l’emploi des armes, cet ordre de combat pour une brigade serait à peu près le suivant :

Une ligne d’infanterie légère (tirailleurs, chasseurs, etc.) qui entame le combat et sert en quelque sorte d’avant-garde dans un terrain coupé ; en seconde ligne, l’artillerie prête à se déployer sur les points avantageux (cette arme reste en arrière de la première ligne d’infanterie tant qu’elle n’est pas en position). Puis vient la première ligne d’infanterie destinée à se déployer et à ouvrir le feu, qui est ici de 4 bataillons ; plus en arrière, deux régiments de cavalerie. Enfin une deuxième ligne d’infanterie constituant la réserve destinée à la décision du combat, et derrière elle sa cavalerie avec l’artillerie à cheval.

Un corps de troupes plus considérable se forme d’après les mêmes principes et d’une façon analogue. Du reste, il importe peu que l’ordre de combat soit exactement pareil au précédent ou un peu différent. L’essentiel, c’est qu’il ne soit pas en contra­diction avec les principes exposés précédemment 25. Ainsi, par exemple, la cavalerie de la première ligne d’infanterie peut être, dans la formation habituelle, maintenue à la même hauteur que la cavalerie de la deuxième ligne, à la condition de la pousser plus avant lorsqu’elle se trouverait trop en arrière dans cette position.

7.                Une armée se compose de plusieurs corps indépendants semblables qui ont chacun leur chef et leur état-major. Ces corps seront disposés, soit les uns à côté des autres, soit les uns derrière les autres comme on l’a exposé dans les principes géné­raux relatifs au combat. Il y a une remarque à ajouter ici : c’est que lorsqu’on n’est pas très faible en cavalerie, il convient de se constituer une réserve particulière de cette arme, maintenue naturellement en arrière, et qui aura le rôle suivant :

1)    Se ruer sur l’ennemi quand il se retirera du champ de bataille, et bousculer la cavalerie qu’il emploierait à couvrir sa retraite. Si l’on bat dans ce moment cette cavalerie, l’on peut espérer de grands résultats, à moins que l’infanterie ennemie n’accomplisse des prodiges d’héroïsme. De petits paquets de cavalerie n’atteindraient pas ici le but ;

2)    Poursuivre rapidement l’adversaire s’il exécute une marche rétrograde, même sans avoir été battu, ou s’il continue à battre en retraite le lendemain d’une bataille perdue. La cavalerie va plus vite que l’infanterie, et cause une impression démoralisante à des troupes qui battent en retraite. Ce qu’il y a de plus important à la guerre après la victoire, c’est la poursuite ;

3)  Exécuter un grand mouvement tournant (stratégique), lorsqu’on a besoin, en raison du parcours, d’emplo­yer une arme qui aille vite.

Pour que ce corps jouisse d’une plus grande indépendance, il faut lui adjoindre de l’artillerie à cheval ; car la combinaison de plusieurs armes différentes donne une plus grande force.

8.                L’ordre de combat des troupes ne se rapporte qu’au combat ; c’est leur formation en vue du combat.

Mais leur ordre de marche est en essence le suivant :

1)    Chaque corps indépendant (brigade, ou division) a son avant-garde, son arrière-garde et constitue une colonne spéciale. Cela n’empêche pas de faire marcher deux ou trois unités sem­blables l’une derrière l’autre, sur le même chemin, et de constituer ainsi en somme et dans une certaine mesure une seule grande colonne26 ;

2)    Ces corps marchent d’après leur ordre de succession dans l’ordre général de combat, en un mot se meuvent comme ils auraient à se placer l’un à côté de l’autre, ou l’un derrière l’autre ;

3)    Dans chacun d’eux l’on conserve invariablement l’ordre suivant : l’infanterie légère forme l’avant-garde (ou l’arrière-garde) ; on lui adjoint de la cavalerie. Puis vient l’infanterie, ensuite l’artillerie et enfin le reste de la cavalerie27.

Cet ordre est observé, aussi bien lorsqu’on s’avance sur l’ennemi, - auquel cas il est à proprement parler l’ordre naturel, - que lorsque l’on exécute une marche parallèle. Dans cette dernière hypothèse, les troupes qui dans le déploiement sont destinées à se trouver à côté l’une de l’autre, devraient marcher l’une à côté de l’autre. Mais si l’on en vient à se déployer, l’on aura toujours assez de temps pour faire déboîter la cavalerie et la seconde ligne d’infanterie à droite ou à gauche.

3. Principes relatifs à l’utilisation du terrain

1.                Le terrain (configuration du sol, caractère topographi­que de la contrée) offre deux avantages pour la guerre :

Le premier, c’est qu’il présente des obstacles au mouvement et à l’accès, qui empêchent complètement l’ennemi de pénétrer par un point donné, ou du moins l’obligent à marcher plus lentement, à rester en colonne, etc. ;

Le second, c’est qu’il fournit le moyen de disposer les troupes à l’abri des vues.

Ces deux avantages sont très importants ; mais le second me semble avoir le plus de valeur. Il est certain du moins qu’on l’utilise plus fréquemment. Car le terrain le plus plat permet encore dans la pluralité des cas de se former plus ou moins à couvert.

Autrefois l’on ne reconnaissait que le premier de ces avan­tages, et l’on ne profitait guère du second28. Mais à présent la mobilité plus grande des armées a rendu le premier d’un emploi moins fréquent. Il convient donc de recourir plus souvent au second. Le premier n’est favorable qu’à la défensive ; le second l’est à la fois à l’offensive et à la défensive.

2.                Le terrain envisagé comme obstacle à l’accès est utilisable principalement sous deux rapports : soit comme appui pour les flancs, soit comme moyen de renforcer le front.

3.                Un obstacle destiné à appuyer un flanc doit être absolument infranchissable, comme par exemple : une grande rivière29, un lac, un marais... Mais de pareils obstacles ne se ren­contrent pas souvent, et par suite un appui complètement sûr pour les flancs est extrêmement rare. C’est encore plus rare aujourd’hui qu’autrefois, parce qu’on se déplace davantage, qu’on ne reste pas aussi longtemps dans une position, et par consé­quent qu’il faut occuper plus de positions différentes sur le même théâtre.

Un obstacle qui n’est pas absolument infranchissable n’est plus, à proprement parler, un appui pour un flanc, mais simple­ment un renforcement du flanc. Il faut donc disposer des troupes derrière cet obstacle, et il devient dès lors une gêne pour les mouvements de celles-ci.

Néanmoins, il est toujours avantageux de renforcer son flanc par un obstacle de cette nature parce que cela permet de dimi­nuer les troupes sur ce point. Mais il faut bien se garder de deux choses : d’abord - de s’exagérer la sécurité d’un flanc ainsi protégé, au point de ne pas se conserver une forte réserve ; ensuite - de s’entourer d’obstacles semblables sur ses deux flancs. Car du moment où ils ne présentent pas une sécurité complète, ils ne rendent pas le combat impossible sur les flancs. Dès lors, l’affaire peut prendre facilement la tournure d’une défensive excessivement désavantageuse, puisque les obstacles auxquels nous nous appuyons peuvent nous empêcher de passer à une défense active sur une aile : nous nous trouverons donc réduits à la forme de défensive la plus désavantageuse, celle où l’on a les deux flancs repliés en arrière.

4.                Les considérations qui précèdent fournissent de nou­veaux arguments en faveur de l’ordre profond. Moins nos flancs offrent de sécurité, et plus il est indispensable de les soutenir au moyen de corps maintenus en arrière et qui puissent tourner l’ennemi qui voudrait nous tourner.

5.                Toutes les espèces de terrain que l’on ne peut passer de front, toutes les localités, toutes les coupures, haies, fossés, etc. toutes les prairies marécageuses, enfin toutes les hauteurs qui ne peuvent être gravies qu’avec une certaine fatigue, constituent des obstacles de terrain de la classe en question : l’on peut les franchir, mais avec effort et avec lenteur, et par conséquent ils augmentent la force de résistance des troupes placées derrière. Il ne convient d’y comprendre les bois que lorsqu’ils sont très touffus et marécageux. Un bois ordinaire de haute futaie n’est guère plus gênant à traverser que la plaine ; mais, à propos des bois, il y a une chose qu’il ne faut jamais oublier : c’est qu’ils cachent l’ennemi. Si l’on se place dedans, le désavantage est le même de part et d’autre ; mais il serait fort dangereux, et ce serait une grosse faute de laisser des bois inoccupés devant son front ou sur ses flancs. Ceci ne serait admissible au pis aller que si ces bois étaient traversables seulement par un très petit nombre de chemins. Les abattis qu’on organise pour servir d’obstacles à la marche ne sont pas d’un grand secours, parce qu’il est trop facile de les déblayer.

6.                Il résulte de tout ceci qu’il convient de chercher à utiliser les obstacles de terrain sur un flanc, afin d’y obtenir, avec des forces relativement faibles une résistance assez forte, en même temps que l’on exécute sur l’autre flanc le mouvement offensif que l’on a en vue. Il est très avantageux d’ajouter aux obstacles naturels l’emploi des retranchements, car si l’ennemi réussit à franchir l’obstacle, les feux des retranchements peuvent intervenir à propos pour protéger de faibles troupes contre une attaque supérieure et une bousculade trop instantanée.

7.                Sur le front, dans tous les points où l’on se borne à une action défensive, le moindre obstacle a une grande valeur.

Toutes les hauteurs sur lesquelles on se place, ne sont occupées que pour cette raison. Car une position élevée n’a souvent aucune - et dans la pluralité des cas qu’une fort petite - influence sur l’efficacité des armes. Mais quand nous sommes sur une hauteur, comme l’ennemi pour se rapprocher de nous doit monter péniblement, il ne progresse que lentement, arrive en désordre, nous aborde avec des forces épuisées. Il est bien clair qu’à égalité de bravoure et de force un pareil avantage est décisif. Une chose à bien prendre en considération, c’est l’effet moral d’un assaut rapide enlevé à toute vitesse. Le soldat qui charge à la course se cuirasse par là même contre la sensation du danger ; mais celui qui reste immobile perd plus facilement sa présence d’esprit. Disposer sur une hauteur sa ligne avancée d’infanterie et d’artillerie est donc toujours très avantageux.

Si les pentes de la hauteur sont trop escarpées, ou ses abords trop ondulés et trop ravinés pour qu’on puisse les battre efficacement, - cas qui est fort fréquent, - alors l’on ne place pas sa première ligne sur la berge même de cette hauteur ; l’on occupe seulement cette berge avec des tirailleurs, et on place sa ligne pleine de façon que l’ennemi tombe sons son feu le plus efficace au moment même où il débouche sur la hauteur et se rassemble.

Tous les autres obstacles, tels que petits cours d’eau, ruis­seaux, chemins creux, etc., servent à rompre le front de l’ennemi. Ce dernier est mis par eux dans l’obligation de se reformer sur l’autre bord et cela l’arrête un instant. C’est pourquoi il faut les battre de son feu le plus efficace à mitraille (400 à 600 pas) si l’on a beaucoup d’artillerie ou de mousqueterie, (150 à 200 pas) si l’on dispose de peu d’artillerie sur ce point30.

8.                D’où découle cette loi générale : prendre sous notre feu le plus efficace tout obstacle à l’accès, qui doit renforcer notre front. Mais un point capital à retenir, c’est qu’il ne faut pas borner toute sa résistance simplement au feu, mais qu’il est toujours indispensable de conserver une fraction notable de ses troupes (1/3 à 1/4) prête à charger à la baïonnette. Si donc l’on est très faible, il faut se contenter de disposer une ligne de feux, composée de tirailleurs et de canons, à la distance convenable pour battre l’obstacle et de conserver tout le reste de ses troupes en colonnes, autant que possible à couvert et à 600-800 pas plus en arrière.

9.                Une autre manière d’utiliser les obstacles à l’accès devant le front, c’est de les laisser plus loin encore en avant du front, à bonne portée de l’artillerie (1 000-2 000 pas) et d’attaquer l’ennemi de tous côtés à la fois au moment même où ses colonnes débouchent de l’obstacle. (À Minden, le duc Ferdinand fit quelque chose d’analogue). De cette façon l’obstacle de terrain contribue à la défense active et cette défense active, dont nous avons déjà parlé précédemment, a lieu alors sur le front.

10.              Dans tout ce qui précède, les obstacles du sol et du terrain ont été surtout envisagés comme des lignes continues pour de longues positions. Mais il y a encore quelque chose à ajouter pour les points isolés :

1)  Hauteurs escarpées isolées

Ici les retranchements sont de saison en toute circonstance, parce que l’ennemi peut toujours s’avancer contre le défenseur avec un front plus ou moins grand, et ce dernier finira par être pris à revers ; car l’on n’est presque jamais assez fort pour faire front de tous les côtés.

2)    Défilés

On comprend sous cette expression tout passage étroit par lequel l’ennemi ne peut s’avancer que contre un point : ponts, digues, gorges étroites dans les rochers, etc.

Il convient de remarquer par rapport aux défilés qu’ils se répartissent tous en deux catégories : ou bien l’assaillant ne peut aucunement les tourner, comme par exemple un pont sur un grand fleuve, et alors le défenseur est libre d’employer tout son monde pour battre aussi efficacement que possible le point de passage ; ou bien l’on n’est pas absolument assuré contre un mouvement tournant, comme dans le cas de ponts sur un petit cours d’eau, et de la plupart des défilés de montagne, et dès lors il est obligatoire de réserver une fraction notable (1/3-1/4) de ses troupes pour agir en masse.

3)  Localités, villages, petites villes, etc.

Avec des troupes très braves, et qui font la guerre avec enthousiasme, on peut se défendre dans les maisons à nombre très inférieur, comme nulle part ailleurs. Mais si l’on ne peut compter sur chacun de ses hommes individuellement, il est préférable d’occuper seulement les maisons et les jardins avec des tirailleurs, et les issues avec des canons. Quant au gros des troupes (1/2-3/4), on le maintient en colonnes compactes cachées dans la localité ou en arrière, pour tomber sur l’ennemi au moment de son irruption.

11.              Ces occupations de points isolés servent dans les grandes opérations : tantôt comme avant-postes, dans lesquels il suffit la plupart du temps de contenir simplement l’ennemi, sans aller jusqu’à une défensive absolue ; tantôt dans des endroits qui acquièrent une importance particulière, en raison des combi­naisons projetées pour l’armée. Il est en outre nécessaire souvent de se maintenir fortement sur un point détaché, afin d’avoir le temps de développer le système de défense active qu’on s’est proposé ; un point détaché est, par sa dénomination même, un point isolé.

12.              Encore deux remarques relativement aux points isolés. La première, c’est qu’on doit avoir en arrière de ces points des troupes prêtes à recueillir les détachements qui en sont rejetés. La seconde, c’est que, tout en adoptant ce moyen dans la série de ses combinaisons défensives, il ne faut pas trop y compter, quelle que soit la force du terrain. Au contraire, celui auquel la défense d’un pareil point est confiée doit, dans les circonstances même les plus avantageuses, ne songer qu’à atteindre le but. Il faut ici un esprit de résolution et de sacrifice qui ne trouve sa source que dans l’amour de la gloire et dans l’enthousiasme. Une mission semblable ne convient donc qu’à des hommes auxquels ces nobles aspirations de l’âme ne font pas défaut.

13.              L’utilisation du terrain pour dissimuler les dispositions ou les mouvements des troupes, n’exige pas de longues explications.

L’on prend position, non sur la crête de la hauteur que l’on veut défendre (comme cela a eu lieu si souvent jusqu’à ce jour), mais derrière cette crête. L’on ne se place pas devant les bois, mais dedans ou derrière, cette dernière disposition bien entendu à la condition qu’ils puissent être en même temps surveillés. On maintient ses troupes en colonnes ; afin de trouver plus facile­ment des couverts. L’on utilise les villages, les rideaux d’arbres, les moindres plis de terrain pour cacher son monde. L’on choisit de préférence pour cheminer contre l’adversaire le terrain où l’on rencontre le plus de coupures31.

Il n’y a presque pas d’endroits, dans un pays très habité et cultivé, où les reconnaissances puissent se faire assez facilement pour qu’une grande partie des troupes du défenseur, s’il a su habilement profiter du terrain, n’échappent à toute investigation. Mais l’assaillant a beaucoup plus de peine pour dissimuler sa marche, parce qu’il doit suivre les chemins.

Il va de soi que, tout en cherchant à utiliser le terrain pour cacher ses troupes, il ne faut jamais perdre de vue le but et les combinaisons qu’on s’est proposés. Ainsi, notamment, il ne convient pas de rompre complètement l’ordre de combat, tout en se permettant certaines infractions32.

14.              En groupant tout ce qui a été dit jusqu’ici au sujet du terrain, il en résulte que pour le défenseur, c’est-à-dire pour le choix d’une position, les objets suivants sont les plus importants :

l)     Points d’appui pour les flancs (ou un flanc) ;

2)    Champ de vue libre sur le front et les flancs ;

3)    Obstacles à l’accès sur le front ;

4)    Abris pour dissimuler les troupes ;

5)    Enfin, nature coupée du terrain en arrière de la position pour retarder la poursuite en cas de malheur ; mais pas de défilé trop rapproché (comme à Friedland), car c’est une cause d’arrêt et de désordre.

15.              Il serait pédant de s’imaginer que toutes ces conditions se rencontrent à la fois sur toutes les positions auxquelles on a affaire à la guerre. D’abord toutes les positions n’offrent pas un égal intérêt. Les plus importantes sont celles où l’on a le plus de chances d’être attaché, et ce sont aussi les seules où l’on s’efforce de réunir à la fois le plus possible de ces avantages. Les autres y satisfont plus ou moins.

16.              Quant à l’assaillant, l’utilisation du terrain l’intéresse surtout sous les deux points de vue suivants :

Premièrement, trouver pour le point d’attaque un terrain qui ne soit pas trop difficile ;

Deuxièmement, pouvoir cheminer autant que possible à travers un terrain où l’adversaire ait de la peine à reconnaître sa force33.

17.              Je termine ces remarques sur l’emploi du terrain par un principe extrêmement important au point de vue de la défense et qui constitue en quelque sorte la pierre angulaire de toute la théorie de la défensive, savoir :

Ne jamais tout attendre de la force du terrain. Donc ne jamais se laisser entraîner par un terrain très fort à une défense passive.

En réalité, si le terrain est tellement fort que l’assaillant ne puisse nous en déloger, il se décidera à nous tourner, ce qui est toujours possible, et rend la plus forte position inutile. Nous serons contraints alors de livrer bataille dans des conditions toutes différentes et sur un terrain tout autre, et cela reviendra par conséquent au même que si nous n’avions pas fait entrer du tout la première position dans nos combinaisons. À supposer au contraire que le terrain n’ait pas une force aussi grande, et que l’adversaire puisse nous y attaquer, alors les avantages que ce terrain nous procure ne compenseront jamais les inconvénients de la défense passive34. Par conséquent, tous les obstacles du terrain n’ont une valeur réelle que pour une défense partielle, pour permettre de fournir une résistance relativement grande avec peu de troupes et gagner du temps au profit de l’offensive, au moyen de laquelle on cherche à remporter sur d’autres points la véritable victoire.

III - Stratégie

La stratégie est la combinaison des combats isolés dont se compose la guerre, en vue d’atteindre le but de la campagne et de toute la guerre.

Si l’on sait se battre, si l’on sait vaincre, il reste peu de chose à savoir. Car combiner ensemble des résultats heureux est chose facile ; c’est en somme tout simplement l’affaire d’un jugement exercé35, et cela n’exige plus, comme la direction du combat, un savoir spécial.

Les principes peu nombreux qui se rapportent à la stratégie et qui reposent surtout sur la constitution des États et des armées sont résumés ici très brièvement dans leur essence.

1 - Principes généraux

1.                Il y a dans la conduite de la guerre trois buts princi­paux :

1)    Vaincre et détruire les forces armées de l’ennemi ;

2)    S’emparer de ses moyens de lutte matériels et des autres sources de résistance qu’il possède ;

3)    Gagner l’opinion publique.

2.                Pour atteindre le premier but, l’on dirige toujours l’opération principale contre la principale armée de l’adversaire, ou au moins contre une partie très importante des forces de l’ennemi, car ce n’est qu’après les avoir battues qu’on peut poursuivre les deux autres buts avec succès.

3.                Pour s’emparer des moyens matériels de lutte de l’ennemi, l’on dirige ses opérations contre les points où ces moyens sont généralement concentrés : capitales, dépôts, grandes places fortes. C’est sur le chemin qui y conduit que l’on trouvera la principale armée ennemie ou du moins une partie notable de cette armée.

4.                L’opinion publique enfin se gagne au moyen d’une grande victoire ou de la prise de la capitale.

5.                Le premier et grand principe à observer pour atteindre ces buts, c’est de mettre en œuvre toutes les forces dont on peut disposer, jusqu’à leur limite extrême de tension. Toute pondé­ration d’efforts peut faire rester en deçà du point visé. Lors même qu’il y aurait des chances de succès satisfaisantes, ce serait cependant le comble de la déraison de ne pas faire un effort suprême pour rendre le résultat tout à fait certain ; car cet effort en tout cas ne peut jamais avoir de conséquences fâcheuses. À supposer que le pays ait par là à supporter une charge plus pénible, cela ne constitue pas à tout prendre un désavantage, puisque cette charge cesse d’autant plus vite de peser sur lui.

Il faut attacher une valeur infinie à l’effet moral qui résulte d’une puissante préparation militaire. Elle inspire à tout le monde une ferme confiance dans le succès. C’est le meilleur moyen d’exalter l’esprit de la nation.

6.                Deuxième principe : concentrer autant que possible ses moyens d’action sur le point où doit avoir lieu le choc décisif ; s’exposer même à des insuccès sur les autres points, pour augmenter ses chances sur le point principal. Le succès que l’on y remporte efface tous les autres insuccès.

7.                Troisième principe : ne jamais perdre de temps36. Toutes les fois qu’il n’y a pas un avantage capital à temporiser, il importe d’aller aussi vite que possible en besogne. La rapidité étouffe dans leur germe une foule de mesures que l’ennemi aurait prises, et gagne l’opinion publique.

La surprise due à la promptitude d’action joue dans la stratégie un rôle beaucoup plus considérable que dans la tactique. Elle est le principe de victoire le plus efficace : Napo­léon, Frédéric II, Gustave-Adolphe, César, Hannibal, Alexandre37 ont dû à la rapidité les plus brillants rayons de leur gloire.

8.                Enfin, il y a un quatrième principe : c’est de profiter du succès remporté avec la plus grande énergie. C’est la poursuite de l’ennemi battu qui seule cueille les fruits de la victoire.

9.                Le premier de ces principes sert de fondement aux trois autres. L’on peut s’exposer aux plus grands risques pour leur être fidèle, sans jouer tout son enjeu, pourvu que l’on ait observé le premier principe. Car il donne le moyen de reformer constam­ment de nouvelles forces en arrière, et avec de nouvelles forces l’on peut réparer tous les accidents.

C’est en cela que consiste la seule prévoyance, qui mérite le nom de sage, et non à ne faire chaque pas en avant qu’avec timidité38.

10.              À l’heure actuelle les petits États ne peuvent point faire de guerres de conquêtes, mais pour une guerre défensive leurs moyens sont encore très grands. Celui qui ne recule devant aucun effort pour mettre en campagne des masses toujours renouvelées, qui ne néglige aucun moyen de préparation imagi­nable, qui tient des forces concentrées sur le point principal, qui joint à ces préparatifs la décision et l’énergie dans la poursuite d’un grand but, - celui-là a fait, j’en ai la ferme conviction, tout ce qui est possible en grand pour la direction stratégique de la guerre. Si avec cela il n’est pas absolument malheureux sur le champ de bataille, il sera infailliblement victorieux dans la même mesure que son adversaire se montrera inférieur à lui en sacri­fices, en efforts et en énergie.

11.              Ces principes observés, la forme dans laquelle les opérations sont conduites, importe peu en définitive. Toutefois je vais essayer de dire là-dessus clairement et en peu de mots ce qu’il y a de plus important.

En tactique l’on cherche toujours à envelopper l’ennemi, notamment la portion de ses forces contre laquelle est dirigée l’attaque principale. L’on opère de la sorte en partie parce que l’action des forces combattantes s’exerce plus efficacement concentriquement que parallèlement, et en partie aussi parce que c’est la seule manière de rejeter l’ennemi en dehors de sa ligne de retraite.

Mais si nous appliquons au théâtre de la guerre tout entier (et par conséquent aux lignes de communication de l’adversaire), ce que nous venons de dire de l’ennemi et de sa position, alors les colonnes ou les armées séparées qui seront chargées de tourner l’ennemi seront la plupart du temps trop éloignées l’une de l’autre pour pouvoir prendre part à un seul et même combat. L’adversaire qui se trouvera entre elles aura donc la faculté de se tourner contre chacune d’elles séparément et de la battre avec son armée réunie. Les campagnes de Frédéric II, en particulier celles de 1757 et 1758, fourmillent d’exemples de cette nature.

Or le combat est l’affaire principale, la chose décisive. Par conséquent, celui qui manœuvre concentriquement, à moins d’avoir une supériorité absolument décisive, perd dans les batailles tous les avantages qu’il espérait tirer de ses marches enveloppantes ; car une action sur les communications ne produit son effet qu’assez lentement, tandis que la victoire sur le champ de bataille porte des fruits immédiats.

Ainsi, en stratégie, celui qui se trouve entouré est dans une meilleure situation que celui qui entoure son adversaire, surtout si les forces sont égales, et même fût-il le plus faible.

Pour couper l’ennemi de sa ligne de retraite, un mouvement tournant, ou enveloppant stratégique, est du reste très efficace ; mais, en somme, l’on peut atteindre le même but par un mouve­ment tournant tactique. Donc un mouvement tournant straté­gique n’est à recommander que dans le cas où l’on possède une supériorité (physique et morale) assez grande pour rester suffi­samment fort sur le point principal, sans compter sur ses corps détachés.

Napoléon n’a jamais abusé des mouvements tournants stratégiques, bien qu’il ait été souvent et même presque toujours supérieur à ses adversaires39.

Frédéric II n’y eut recours qu’une fois, dans son invasion de la Bohême en 1757. Il en résulta que les Autrichiens ne purent lui livrer bataille qu’à Prague. Mais quel avantage eut la conquête de la Bohême jusqu’à Prague, sans victoire décisive ? Après avoir été battu à Kollin, le roi fut obligé d’abandonner tout le territoire, preuve qu’une bataille décide tout ; sans compter qu’à Prague il courait évidemment le risque d’être attaqué par toute l’armée autrichienne avant l’arrivée de Schwérin. Il ne se serait pas exposé à ce danger, s’il eût passé par la Saxe avec toute son armée. Alors la première bataille aurait probablement été livrée à Budin sur l’Eger, et elle aurait été tout aussi décisive qu’à Prague. La dislocation de l’armée prussienne pendant l’hiver en Saxe et en Silésie avait assurément été la raison de cette manœuvre concentrique, et il importe de remarquer que les motifs de détermination de cette nature sont bien plus pressants que les considérations basées sur les avantages de la forme de l’attaque ; car la facilité des opérations est le gage de leur rapidité, et le frottement de l’immense machine est si grand par lui-même qu’il ne faut pas l’augmenter encore sans nécessité absolue.

12.              Du reste, le principe même de la concentration des forces sur le point principal suffit à écarter la tentation d’un mouvement tournant stratégique, et le déploiement général de l’armée en découle naturellement. C’est ce qui m’a permis de dire que la forme de ce déploiement avait eu elle-même peu de valeur. Il y a cependant un cas où une action stratégique dans le flanc de l’ennemi peut conduire à des résultats aussi décisifs qu’une bataille : c’est lorsque, dans une contrée pauvre, l’ennemi a accu­mulé à grand’peine des magasins, de la préservation desquels dépendent absolument ses opérations. Dans ce cas, il peut être avisé de ne pas opposer son armée principale à celle de l’ennemi, mais de faire une pointe sur sa base. Il y a toutefois ici deux conditions nécessaires :

1)    L’ennemi doit être assez loin de cette base pour que notre menace l’oblige à une retraite considérable ;

2)    Nous devons être en état, dans la direction suivie par son armée principale, d’entraver sa marche en avant avec peu de troupes, grâce aux obstacles naturels et artificiels, afin qu’il ne puisse faire là des conquêtes qui compenseraient la perte de sa base.

3)    Les troupes ont besoin de vivre : c’est une condition forcée de la conduite de la guerre, et qui a, par suite, une grande influence sur les opérations, surtout parce qu’elle ne permet de concentrer des masses que jusqu’à un certain degré, et qu’elle contribue à la détermination du théâtre de la guerre, lorsqu’il s’agit de fixer le choix de la ligne d’opérations.

14.   L’approvisionnement des troupes se fait, toutes les fois que la région le permet, aux dépens de cette région, au moyen de réquisitions.

Avec la manière actuelle de faire la guerre, les armées occupent un espace beaucoup plus grand qu’autrefois. La formation de corps distincts indépendants40 a rendu cela possible, sans que l’on se mette dans une situation désavantageuse par rapport à un adversaire qui se tient concentré sur un seul point, à l’ancienne manière (avec 70 000 à 100 000 hommes). Car un corps séparé, organisé comme c’est maintenant le cas, peut conte­nir un certain temps un ennemi deux ou trois fois supérieur ; les autres ont ainsi le temps d’arriver, et si même le premier corps a été déjà réellement battu, il n’a pas néanmoins lutté pour rien comme nous avons déjà eu l’occasion de le faire remarquer.

Ainsi donc aujourd’hui les divisions et les corps se meuvent indépendamment les uns des autres soit à la même hauteur, soit les uns derrière les autres. La seule liaison qui subsiste entre eux, c’est qu’ils puissent prendre part à la même bataille s’ils appartiennent à la même armée.

Cela permet de vivre au jour le jour sans magasins. L’orga­nisation même de ces grandes unités qui possèdent leurs états-majors et leurs intendances facilite ce mode d’approvisionne­ment.

15.   À défaut de motifs déterminants d’une grande impor­tance (comme par exemple la situation du gros de l’ennemi), on choisit comme théâtre d’opérations les régions les plus fertiles, car la facilité d’approvisionnement contribue à la rapidité d’action. Seuls, l’emplacement de l’armée ennemie que nous cher­chons, la situation de la capitale ou de la place d’armes dont nous voulons nous emparer, passent en première ligne avant la question d’approvisionnement. Toutes les autres considérations, telles par exemple que la forme la plus avantageuse du déploiement stratégique de l’armée, dont nous avons déjà parlé, ont en général une bien moindre importance.

16.   Malgré le nouveau mode d’approvisionnement en usage, il est tout à fait impossible de se passer de magasins. Un capi­taine avisé ne manquera donc pas, même lorsque les ressources du pays seront tout à fait suffisantes, d’établir sur ses derrières des magasins pour les cas imprévus, et afin de pouvoir rester plus concentré sur un même point. Cette mesure de prévoyance est de celles qui ne peuvent pas nuire au but que l’on s’est proposé.

2. Défensive

1.                Politiquement, l’on appelle guerre défensive celle que l’on soutient pour l’indépendance. Stratégiquement, l’on donne cette dénomination aux campagnes dans lesquelles l’un des belligérants se borne à lutter sur un théâtre de guerre qu’il a préparé d’avance. Que les batailles qu’il livre sur ce théâtre soient offensives ou défensives, cela ne change rien à l’affaire.

2.  L’on adopte la défensive stratégique en général lorsque l’ennemi est plus fort. Assurément, les places fortes et camps retranchés qui constituent le principal élément de la préparation d’un théâtre de guerre, procurent de grands avantages auxquels viennent s’ajouter encore la connaissance du terrain et la posses­sion de bonnes cartes. Avec de pareils avantages, une armée inférieure en nombre ou une armée qui est basée sur un petit État et des ressources médiocres, sera plutôt en état de résister à l’adversaire que sans le secours de ce moyen.

Outre cela, il y a encore les deux motifs suivants qui militent en faveur du choix d’une guerre défensive.

D’abord lorsque les régions adjacentes à notre théâtre de guerre rendent les opérations difficiles faute d’approvisionne­ments. Dans ce cas on évite soi-même un désavantage que l’ennemi est obligé de subir. C’est notamment le cas de l’armée russe en 1812.

Ensuite, lorsque l’ennemi nous est très supérieur en habileté pour la conduite de la guerre. Sur un théâtre de guerre préparé, que nous connaissons, où toutes les circonstances accessoires sont à notre avantage, la guerre est plus facile à conduire : l’on commet moins de fautes. Dans ce dernier cas, c’est-à-dire lorsque nos généraux et nos troupes ne nous inspirent pas assez de confiance, et que cela nous décide à préférer une guerre défen­sive, l’on combine volontiers la défensive tactique avec la défensive stratégique, c’est-à-dire qu’on livre les batailles dans des positions préparées d’avance. L’on espère encore ainsi com­mettre moins de fautes.

3.                Il faut dans la guerre défensive tout comme dans la guerre offensive poursuivre un grand but. Celui-ci ne peut être que de détruire l’armée ennemie, soit par une bataille, soit en rendant sa subsistance extrêmement difficile, afin de la désorga­niser et de la contraindre à une retraite pendant laquelle elle subira nécessairement de grandes pertes. La campagne de Wellington en 1810-11 en fournit un exemple.

La guerre défensive ne consiste donc pas à attendre oisive­ment les événements ; l’on ne doit attendre que si l’on en tire un profit visible et décisif. C’est un moment bien dangereux pour le défenseur que cette accalmie qui précède les grands coups pour lesquels l’adversaire réunit de nouvelles forces.

Si les Autrichiens, après la bataille d’Aspern, s’étaient renforcés du triple, comme le fit l’empereur des Français et comme ils étaient maîtres de le faire d’ailleurs, alors le temps de repos qui se produisit jusqu’à la bataille de Wagram leur aurait profité, mais à cette condition seulement. En réalité, ils n’en firent rien et par conséquent ce temps fut perdu pour eux. Ils auraient donc agi plus sagement en profitant immédiatement de la situation désavantageuse de Napoléon, pour récolter les fruits de la bataille d’Aspern.

4.  Les places fortes sont destinées à détourner une notable portion de l’armée ennemie pour en faire le siège. L’on doit donc profiter de cette occasion pour battre le reste de cette armée. Par suite, il convient de livrer ses batailles en arrière de ses places fortes et non en avant d’elles. Mais aussi il faut bien se garder de rester les bras croisés à les regarder prendre, comme Bennigsen pendant que Dantzig était assiégé41.

5.                Les grands cours d’eau, c’est-à-dire ceux sur lesquels il est très compliqué de jeter un pont, comme le Danube au-dessous de Vienne et le Rhin inférieur, constituent une ligne de défense naturelle ; mais à la condition que l’on ne divise pas ses forces également le long du fleuve, pour empêcher absolument le passage. Ce serait fort dangereux. Il faut au contraire se conten­ter d’observer le fleuve, et si l’ennemi réussit à passer, fondre sur lui de tous les côtés à la fois avant qu’il ait pu attirer à lui toutes ses forces, et tandis qu’il est encore resserré contre le fleuve dans un étroit espace. La bataille d’Aspern en fournit un exemple. À Wagram, les Autrichiens avaient cédé aux Français beaucoup trop de terrain absolument sans nécessité, en sorte que les désavantages inhérents au passage des fleuves avaient disparu.

6.                Les montagnes forment une deuxième espèce d’obstacles naturels et peuvent servir de bonne ligne de défense. Il y a deux manières d’en tirer parti : la première consiste à les laisser en avant de son front et à ne les occuper qu’avec des troupes légères, de façon à permettre à l’ennemi d’en forcer les passes, pour fondre ensuite sur lui avec toutes les forces réunies, aussitôt que ses colonnes séparées déboucheront des défilés ; c’est le même procédé que pour défendre un cours d’eau. La seconde c’est d’occuper les montagnes elles-mêmes. Dans ce dernier cas, il convient de ne défendre les différents défilés qu’avec de faibles détachements, afin de pouvoir conserver en réserve une fraction notable de l’armée (1/3 à l/2), avec laquelle on attaque en forces supérieures la colonne ennemie qui réussit à forcer le passage. Il faut bien se garder de scinder cette réserve pour empêcher abso­lument l’intrusion de toute colonne ennemie, mais au contraire choisir d’avance comme objectif une colonne ennemie en particu­lier, celle que l’on croit la plus forte, et chercher à l’écraser avec ses forces réunies. Si l’on réussit par ce procédé à battre une fraction notable de l’armée de l’adversaire, les autres colonnes qui auraient réussi à déboucher se retireront d’elles-mêmes.

D’après la formation de la plupart des montagnes, on trouve au centre des plateaux plus ou moins élevés, tandis que les pentes pour aboutir à ces plateaux sont coupées par des vallées à pic qui en constituent les voies d’accès. Le défenseur trouve par conséquent, au milieu des montagnes, une région dans laquelle il peut se mouvoir rapidement à droite ou à gauche. Les colonnes de l’attaque, au contraire, sont obligées de s’engager dans des vallées étroites et séparées par des contreforts inaccessibles. Les montagnes formées sur ce type sont les seules qui permettent une bonne défense immédiate. Au contraire, lorsqu’elles sont sauvages et inaccessibles dans toute leur profondeur, le défen­seur est obligé, lui aussi, de se disséminer et par conséquent il y a danger à les occuper avec le gros de ses forces. Dans ces condi­tions, tous les avantages passent du côté de l’attaque qui peut assaillir certains points avec des forces très supérieures ; car il n’y a pas de défilé, de point de passage isolé qui soit assez fort par lui-même pour ne pas être enlevé en peu de temps par des forces supérieures.

7.                C’est une remarque capitale que dans la guerre de montagne tout dépend de l’habileté des chefs subordonnés, des officiers, mais encore davantage et surtout de l’esprit qui anime les soldats. Il ne s’agit pas ici d’être habile manœuvrier, mais d’être animé d’un esprit guerrier et d’appartenir de tout cœur à son affaire ; car chacun y est plus ou moins abandonné à lui-même. De là vient que les milices nationales sont surtout remar­quables dans la guerre de montagne ; car si elles sont mauvaises manœuvrières, elles possèdent en revanche au plus haut degré les autres qualités42.

8.                Pour terminer ce qu’il y a à dire de la défensive stratégique, je ferai remarquer qu’elle a beau être en elle-même plus forte que l’offensive, elle ne doit néanmoins servir qu’à rem­porter les premiers grands succès. Mais une fois ce but atteint, si la paix n’en résulte pas immédiatement, il n’y a plus que l’offensive qui promette de nouveaux avantages. Rester toujours sur la défensive, c’est se mettre dans la situation fâcheuse de faire toujours la guerre à ses frais. Il n’y a pas un État qui puisse supporter cette charge indéfiniment, et à force de servir de plastron aux coups de l’ennemi, en se contentant de les parer sans jamais riposter, l’on court le plus grand risque de s’épuiser et de finir par succomber. Il faut donc commencer par la défensive dans le but de terminer, avec de meilleures chances, par l’offensive.

3 - Offensive

1.                L’offensive stratégique poursuit directement le but de la guerre, car elle vise directement la destruction des forces combat­tantes de l’ennemi, tandis que la défensive stratégique ne cherche à atteindre ce but qu’avec des moyens en partie indirects. Il s’ensuit que les principes de l’offensive sont déjà renfermés dans les principes généraux de la stratégie. Deux points seulement ont besoin d’être mis particulièrement en relief.

2.                Le premier est le remplacement continuel des troupes et des armes. Cette opération ne présente pas d’aussi grandes diffi­cultés pour le défenseur, puisque ses sources de ravitaillement sont à proximité. Mais l’assaillant, tout en ayant l’avantage, dans la plupart des cas, de disposer d’un État plus puissant, doit tirer ses forces quelquefois de très loin et par conséquent au prix de grandes difficultés. Afin de ne pas se trouver à court, il doit donc organiser la levée de ses recrues et le transport des munitions et armes longtemps avant que le besoin s’en fasse sentir. Les routes de ses lignes de communication doivent être couvertes sans inter­ruption de détachements de marche et de trains amenant les objets nécessaires. Sur ces routes doivent être établies des stations militaires pour accélérer tout ce mouvement de transport.

3.  Même dans les circonstances les plus favorables et avec une très grande supériorité physique et morale, l’agresseur doit prévoir la possibilité d’un grand malheur. Il doit, pour cette raison, organiser sur ses lignes d’opération des points sur les­quels il puisse se replier avec une armée battue. Ce sont des places fortes avec camps retranchés, ou simplement des camps retranchés.

Les grands cours d’eau sont le meilleur obstacle pour arrêter quelque temps la poursuite d’un adversaire. L’on doit donc s’assurer de leurs points de passage en y créant des têtes de ponts qui seront entourées d’une ceinture de fortes redoutes.

Pour occuper ces points ainsi que les villes les plus impor­tantes et les places fortes, on laissera en arrière plus ou moins de troupes, selon que l’on aura plus ou moins à redouter les tentatives de l’ennemi et les dispositions des habitants. Ces troupes constitueront avec les renforts venant du pays de nouveaux corps qui, en cas de réussite, s’avanceront à la suite de l’armée, et, en cas de malheur, occuperont les points fortifiés pour assurer la retraite.

Napoléon s’est toujours montré d’une prévoyance admirable dans les mesures relatives à l’organisation des derrières de son armée. C’est pourquoi, dans ses opérations les plus audacieuses, il risquait moins en réalité qu’en apparence.

IV - APPLICATION DES PRINCIPES PRÉCÉDENTS PENDANT LA GUERRE

Les principes de l’art militaire sont en eux-mêmes d’une simplicité extrême et à la portée de toute intelligence saine. S’ils reposent en tactique un peu plus qu’en stratégie sur un savoir spécial, cependant ce savoir est trop restreint pour pouvoir supporter la comparaison avec une science quelconque, soit par l’étendue, soit par la diversité des matières. L’érudition et une profonde science ne sont donc ici nullement requises, pas plus que des facultés extraordinaires de l’intelligence. Si, en dehors d’un jugement exercé, une q