| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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James Gow, quant à lui, propose de parler de "défense de la paix" ou de "maintien stratégique de la paix" ; cette idée est basée sur des niveaux de consensus limités dans un contexte de maintien de la paix et dans des situations où "l’intérêt" international est insuffisant pour garantir une action armée à part entière. Une force armée plus importante que ne l’exigerait un maintien de la paix traditionnel est déployée (26-40 000 soldats) afin de permettre une négociation plus longue et de créer un sanctuaire humanitaire. Gow soutient que, paradoxalement, la fréquence des missions non planifiées, l’importance des coups de feu et la livraison de l’aide humanitaire ont aidé à maîtriser la guerre des Balkans8. Prolongation ou départ ? Il est difficile de savoir si les forces des Nations unies ont atténué le conflit en ex-Yougoslavie. Toutefois, certains problèmes se posent si l’on adopte une approche qui décrit un maintien de la paix autoritaire, situation intermédiaire entre le maintien de la paix traditionnel et l’utilisation d’armes. En effet, cette "défense de la paix" ou "atténuation des conflits" pourrait être perçue comme un mauvais compromis et une tentative de rationaliser des opérations précipitées à court terme, et donc être rejetée. Le rôle des Nations unies peut être ambigu et cela peut dissuader les états-membres de prendre des décisions bien planifiées. D’un côté, cette ambiguïté peut s’avérer être un avantage pour les membres des Nations unies, en leur permettant d’éviter de s’engager totalement. Mais, d’un autre côté, les États-membres sont victimes d’accusations de prise d’otage humanitaire afin de dissimuler des intentions futures ou une absence d’objectifs de politique étrangère. Sadaka Ogata, Haut Commissionnaire des Nations unies chargé des réfugiés, remarquait : "on ne devrait pas donner l’impression de résoudre les problèmes politiques à travers l’assistance humanitaire" 9. De plus, les organisations humanitaires (organisations non gouvernementales, associations humanitaires et agences des Nations unies) sont inquiètes face à l’émergence de problèmes de "militarisation des aides" au sein de situations d’urgence complexes. La plupart d’entre elles ont appelé à une plus claire définition des rôles des différentes activités des Nations unies10. Les commentateurs indépendants ont aussi noté que des opérations telles que la FORPRONU et l’ONUSOM représentent plus un départ des casques bleus qu’une extension des actions plus ou moins sous l’article 42. Il y a une inquiétude généralisée quant à la combinaison et la superposition des rôles, qui entraînent un manque de précision des limites entre les mandats des Nations unies, et notamment une confusion entre les casques bleus et les forces armées11. Le degré de confusion militaire est bien illustré par la situation du Mont Igman, à proximité de Sarajevo, le 24 juillet 1995. Les troupes britanniques de la force de "réaction rapide" sont arrivées sur le terrain avec des casques bleus et des véhicules de couleur blanche qui, ensuite, ont dû être camouflés. En même temps, les soldats de la Légion étrangère française portaient des bérets verts, conduisaient des véhicules marrons et les soldats bosniaques leur refusèrent temporairement l’accès au territoire car ils ne portaient pas les couleurs des Nations unies12. La Grande-Bretagne et les autres gouvernements soutenaient que les forces "maîtrisaient la situation" en Krajina et en Bosnie-Herzégovine et n’avaient d’autre intention que de maintenir la paix13. Cependant, la décision de faire appel aux raids aériens qui, depuis juillet, ont été hors du contrôle des Nations unies, confirme le fait que leur mission a énormément changé, et cela fut prouvé en Bosnie-Herzégovine, dans les airs et plus discrètement sur le terrain. Dans le contexte de la protection humanitaire, on a dit que la "défense de la paix" a ébranlé la loi humanitaire qui bannit l’utilisation de la force14. La "défense de la paix" rejette l’application du droit de la guerre tout en agissant d’une façon belligérante (bien que les états concernés soient signataires des conventions de Genève). En Somalie, l’ONUSOM II détenait des membres des milices à la fin de 1993, et le problème se posait de savoir s’ils devaient être considérés comme des prisonniers de guerre, donc protégés par la Croix rouge. Cela aurait été une preuve certaine du fait que les casques bleus devenaient plus militaires15. La confusion a été identique quand des membres des Nations unies ont été faits prisonniers. Après l’attaque aérienne contre Pâle, la capitale des Serbes de Bosnie, en mai 1995, un officiel du CICR annonçait que son organisation ne considérait pas les casques bleus prisonniers des Serbes de Bosnie comme des otages. Ils étaient des prisonniers de guerre sous les conditions de la Convention de Genève car les Nations unies étaient impliquées dans les hostilités avec les Serbes. Cependant, peu de temps après, le tribunal des crimes de guerre en Yougoslavie accusait les Serbes de Bosnie de prendre des casques bleus en otage afin de les utiliser comme boucliers humains16. Plus généralement, le concept de "défense de la paix" peut changer d’objectifs, qui vont de la protection humanitaire des populations civiles (minimisant la valeur stratégique de l’aide), la protection de l’aide à elle-même, jusqu’à la protection des casques bleus afin d’éviter qu’ils soient pris en otage. Cela met à jour des objectifs militaires et humanitaires différents. En effet, les besoins humanitaires peuvent entraver la viabilité militaire. En essayant de maintenir l’ordre dans les endroits protégés par les Nations unies (ZPNU et zones roses) en Croatie, le personnel de la FORPRONU fut accusé par le rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme, Tadeusz Mazowiecki, de violer les principes de non-refoulement en s’occupant des réfugiés17. L’abandon des "endroits non-protégés" de Srebenica et Zepa en Bosnie-Herzégovine fut un désastre humanitaire indiquant l’échelle des politiques collectives, mais il a rendu la tâche de la FORPRONU plus facile en réduisant l’exposition de ses forces. D’un point de vue humanitaire, une opération de protection mal conçue est un simulacre qui masque l’incapacité de protéger les populations civiles18. Quel est l’impact sur l’aide humanitaire ? Par dessus tout, l’intervention militaire sans objectifs politiques bien définis peut compromettre l’effort humanitaire. Le personnel du HCR a rencontré ce problème lorsqu’il fut arrêté en Bosnie serbe en avril 1994, alors qu’il tentait d’empêcher la FORPRONU et l’OTAN d’intervenir dans le siège de Gorazde. Évaluant les relations civils/militaires dans l’ex-Yougoslavie à la mi-1994, madame Ogata soulignait les avantages des équipements de l’armée pour la livraison d’aides, la sécurité de l’aéroport de Sarajevo et le parachutage de biens dans des endroits inaccessibles. Cependant, elle notait aussi que les attaques aériennes de l’OTAN avaient augmenté les risques encourus par le personnel humanitaire et compromis la perception d’impartialité et de neutralité des organisations humanitaires associées à l’opération : "dans ces circonstances, les organisations humanitaires auraient peut-être besoin de prendre des distances par rapport aux forces militaires des Nations unies militarisées". Elle insistait sur le fait que les négociations et le consentement étaient les élément clés pour l’obtention de l’accès humanitaire en Bosnie, et non la coercition, même si cela signifiait inévitablement que l’aide alimentaire tomberait entre les mains des milices serbes19. Il convient de noter que les organisations humanitaires publiques et privées n’ont pas de vues rigides ou unanimes sur le rôle de l’armée, et les opinions sur les relations entre civils et militaires sur le terrain sont partagées20. Officiellement, pour le HCR, les secours à grande échelle ont été rendus possibles en Bosnie grâce à la présence militaire internationale. Toutefois, le manuel d’opérations du HCR indique que "le fait d’autoriser les objectifs humanitaires à être liés à des événements militaires ou politiques peut paralyser une mission, ou des sujets qui n’ont aucun rapport avec le principal objectif peuvent masquer le principe primaire de l’humanitaire" 21. De même, bien que le CICR refuse une protection militaire et ait distribué de l’aide sans cette protection, son attitude a été plus souple que d’habitude en ce qui concerne les liens avec les opérations militaires internationales, utilisant les services techniques de la FORPRONU (par exemple, les pont aériens à Sarajevo), organisant la protection des prisonniers échangés, échangeant des informations sur la sécurité du personnel et comptant sur les casques bleus pour les guider dans des endroits à risque, difficiles d’accès22. Parmi les ONG, les réponses furent partagées. En Somalie, des organisations telles que OXFAM et CARE ont accepté la mission de l’UNITAF, alors que Sauver les Enfants et Médecins Sans Frontières (MSF) y étaient opposées ou se déclaraient inquiètes. MSF fut l’une des organisations les plus critiques des missions humanitaires des Nations unies, sans toutefois s’opposer systématiquement à ce genre d’actions. MSF a milité pour une intervention militaire au Rwanda et clairement critiqué la façon dont les casques bleus ont été "enchaînés" par les interprétations restreintes de leur mission en Bosnie, devenant de simples observateurs des massacres ethniques et participant à "l’apaisement des massacres"23. On peut douter de la cohérence des arguments de MSF sur le degré de belligérance des Nations unies ou sur l’hypothèse selon laquelle il n’y a eu qu’une seule source d’abus des droits de l’homme et qu’il n’existe qu’un seul ennemi en ex-Yougoslavie ; mais il y a peu de doute quant à la détermination de MSF à agir indépendamment24. Malgré l’apparent illogisme de l’attitude des organisations humanitaires, elles partagent une préoccupation réelle et continue d’assurer une coopération avec l’armée qui ne soit pas compromettante ou dangereuse, et beaucoup d’entre elles ont demandé à ce qu’il y ait un détachement ou même une séparation des opérations avec les Nations unies afin de maintenir leur crédibilité25. Celle-ci est mise en cause lorsqu’elles sont associées aux forces des Nations unies qui combattent ou ripostent pour se protéger. Pour résoudre ce problème, les Nations unies doivent peut-être considérer une alternative à l’approche militaire continue et aux "missions rampantes". Une approche sectorielle Du point de vue du maintien de la paix, une alternative à l’approche militaire continue est d’exploiter l’idée que la division entre "le maintien de la paix" et "la défense de la paix" est aussi importante que la division qui existe entre le maintien de la paix et les organisations humanitaires, et même peut-être plus importante. Cela peut se concrétiser en imaginant une ligne horizontale qui traverse la ligne verticale continue. Pour cela, il faut considérer deux aspects : la relation qui existe entre les casques bleus et les actions armées et la relation qui existe entre les casques bleus et l’aide humanitaire. En finir avec le concept militaire continu Sur la première idée, qui est de séparer l’idée de maintien de la paix de l’idée d’une action armée, la tradition intellectuelle représentée par Alan James a avancé depuis longtemps le fait qu’il n’y a pas de solution intermédiaire viable entre maintien de la paix et action armée26. Le maintien de la paix traditionnel n’est guère adéquat pour intervenir dans des conflits internes, ou dans des guerres étatiques. C’est un point de vue qui s’est renforcé au vu de difficultés rencontrées au sein de nouvelles situations complexes. L’armée britannique a exclu les actions armées de sa doctrine de maintien de la paix, et elle est actuellement en train d’effectuer une étude séparée des deux. Charles Dobbie, l’auteur de la doctrine de maintien de la paix intitulée "Un maintien de paix plus étendu", F.T. Liu, conseiller spécial de l’Académie internationale de la paix, le lieutenant-général John Sanderson, ex-commandant de la section militaire de l’APRONUC, le général Lewis Mackenzie, ex-commandant de la FORPRONU et Mats Berdal sont parmi ceux qui refuse d’admettre la viabilité du lien entre les deux concepts et insistent pour que le maintien de la paix reste conceptuellement et concrètement distinct d’actions armées. Ce sont des "animaux" différents. On ne peut pas forcer un cochon à voler pas plus qu’on ne peut enseigner à un perroquet à chercher des truffes27. Le concept "plus étendu" de la doctrine britannique se réfère à une expansion horizontale des tâches dans des situations de consensus stratégique, et non à une intensification continue de la force. Ce point de vue a influencé la doctrine de l’armée américaine lors de la débâcle somalienne. Les États-Unis sont intervenus sur le principe d’une approche continue des opérations de maintien de la paix. Mais, comme l’indique Theo Farrell dans le "Field Manual 100-23 : les opérations de paix" de décembre 1994, l’armée américaine a suivi les conseils des Britanniques et a conclu que :
Les comptes rendus du secrétaire général des Nations unies sur la situation en ex-Yougoslavie allaient aussi dans ce sens. Durant les mois qui ont précédé le déploiement des forces de la FORPRONU en Croatie et avant qu’il ne soit étendu à la Bosnie, le Secrétariat des Nations unies estimait que "les conditions de maintien de la paix n’étaient pas remplies" 29. Finalement, après avoir reçu des lettres d’hommes politiques provenant de Yougoslavie, le secrétaire général recommandait qu’une force de maintien de la paix fût déployée en Croatie, à la mi-février 1992, promettant sans réserves un déploiement des casques bleus et supposant à tort que la présence des Nations unies encouragerait les différentes parties à respecter les accords de paix signés et à envisager des négociations30. De même, dans un rapport d’avril 1992, le secrétaire général décrivait la situation en Bosnie-Herzégovine comme étant une guerre civile dans laquelle les deux parties étaient à blâmer, et estimait que la situation "rendait impossible la définition d’un plan de travail d’opération de maintien de la paix" 31. Après que Marrack Goulding se fut rendu sur le terrain au mois de mai, M. Boutros-Ghali décidait que les conditions ne permettaient pas une contribution effective des casques bleus (seulement une présence symbolique à Sarajevo et Mostar). Il se refusait à recommander "la solution de Mogadiscio" d’escortes armées en mesure de représailles, en partie à cause des conséquences que cela aurait eu sur la déjà fragile viabilité de la FORPRONU en Croatie. Il notait que :
Cette mise en garde a été oubliée à cause des pressions politiques et médiatiques émanant de situations humanitaires diaboliques. Mais, au début de 1995, le secrétaire général, dans le Supplément à l’Agenda pour la paix, revenait au thème classique :
La crise des otages en Bosnie a confirmé cette position ainsi que l’inquiétude première du Secrétariat des Nations unies. La FORPRONU était considérée comme une "mission impossible". Les troupes n’avaient pas l’équipement nécessaire pour mener à bien une opération d’une telle envergure. Les Nations unies ne pouvaient pas déclencher le combat car elles n’auraient pu ni le maîtriser, ni éviter les représailles. Elles ne pouvaient pas risquer d’aller contre leur fonction de non coercitivité. M. Boutros-Ghali a opté pour la redéfinition des tâches afin que "les Nations unies accomplissent seulement les tâches que demande une opération de maintien de la paix dans les circonstances actuelles en Bosnie-Herzégovine" (avec une plus grande attention prêtée à la légitime défense)34. Afin de restaurer la distinction et de briser le continuum militaire, des théoriciens tels que Johan Galtung et Betts Fetherson ont conçu le concept de maintien de la paix dans un cadre de résolution des conflits35 : les casques bleus devraient étendre leurs connaissances en matière de contact humain (communication, négociation, médiation, conciliation) afin de parvenir à un apaisement de la situation et d’engager une reconstruction de la paix à petite échelle. Les activités humanitaires pourraient être conçues dans une cadre similaire. La restauration du lien existant entre maintien de la paix et secours humanitaires Le deuxième aspect implique la restauration des relations entre l’humanitaire et les casques bleus. Bien sûr, les deux activités ont des principes différents. Les œuvres humanitaires s’occupent des besoins humains, afin d’assumer un devoir d’ingérence fondé sur un droit de recevoir, alors que les casques bleus sont principalement chargés d’étouffer les conflits. On peut aussi avancer le fait que le maintien de la paix humanitaire n’est pas plus un paradoxe que l’aide humanitaire militarisée. Même la condition de démilitariser un maintien de la paix classique est un instrument de sécurité militaire. C’est un sujet de marchandage militaire entre les états appartenant au Conseil de sécurité, plus concevable que des organisations humanitaires adoptant une stratégie militaire. Comme le remarque Dedring, "même dans les circonstances les plus favorables, la présence du personnel militaire dans des opérations des Nations unies de grande envergure peut compromettre la neutralité du personnel humanitaire et peut aliéner les gens qui bénéficient de l’aide" 36. Il est plus facile et moins problématique pour les secours humanitaires de travailler aux côtés des casques bleus qu’aux côtés des forces armées. Alors que les secours humanitaires peuvent être incités par les forces armées à essayer de prendre leurs distances vis-à-vis des forces des Nations unies, les casques bleus non armés ne leur rendent pas la vie plus difficile et ne les mettent pas dans des situations difficiles. MSF, par exemple, accepte un certain degré de coopération avec les casques bleus, mais pas de complicité37. Ils ont une position semblable en ce qui concerne les idéaux d’impartialité et de neutralité. Ces concepts sont relatifs et non absolus. En effet, il a été dit que ni les secours humanitaires, ni les casques bleus, n’étaient vraiment impartiaux et neutres. Si aider les victimes signifie offenser les auteurs de crimes ethniques ou travailler au sein d’un régime passant des accords avec les milices qui ont peut-être violé les droits de l’homme, alors, de toute évidence, les organisations humanitaires prennent une position politique ou prennent partie au conflit38. Bien que cela ne soit pas prouvé, leurs actions peuvent même prolonger la guerre en participant aux combats (comme cela a été avancé dans le cas du Biafra). De façon similaire, les casques bleus peuvent être perçus comme injustes, tant à cause de ce qu’ils n’arrivent pas à faire qu’à cause de ce qu’ils font. S’ils n’arrivent pas à empêcher les crimes ethniques, ils sont alors accusés d’être complices, et s’ils protègent les droits de l’homme, ils sont contre les agresseurs. Cependant, les casques bleus comme les secours humanitaires essayent de veiller à ce que seules les réponses de haut niveau politique et économique traitent les causes profondes et la conduite des conflits. Leurs rôles respectifs sont de réduire la violence et de fournir de l’aide en cas de besoin. La ligne de rupture entre l’aide humanitaire et les casques bleus n’est qu’une démarcation fonctionnelle. Il a été dit que les casques bleus devraient se limiter aux activités militaires plutôt que de s’impliquer dans les secours humanitaires. Concrètement, la quantité d’aide humanitaire que les casques bleus peuvent apporter est moindre comparée aux secours venant de toutes les autres sources. Leurs moyens sont limités et ils n’ont pas l’entraînement nécessaire pour gérer ce genre de situation. En résumé, les casques bleus devraient s’en tenir à leur propre rôle. Cependant, la taille et la nature de la contribution des casques bleus ne doivent pas occulter le fait que l’on peut essayer de trouver un consensus entre secours humanitaires et casques bleus qui serait une intersection horizontale traversant le continuum militaire. Les démarcations fonctionnelles pourraient être plus complémentaires qu’aujourd’hui. L’approvisionnement militaire et ses limites Une grande publicité a entouré les activités des forces des Nations unies visant la dissuasion, la "défense de la paix" et l’utilisation des armes afin de créer un "espace humanitaire", même si ces forces avaient une autorisation limitée ou une interdiction d’effectuer ces missions. En revanche, le travail humanitaire autonome des casques bleus dans un rôle pacifique similaire à l’aide militaire pour les administrations civiles n’a pas été autant médiatisé39. Beaucoup de troupes nationales se sont engagées dans des activités, certaines plus que d’autres. À cet effet, les casques bleus irlandais et hollandais ont la possibilité de bénéficier de fonds gouvernementaux. Les forces danoises bénéficient de donations, mais l’aide humanitaire est vue comme étant partie intégrante du maintien de la paix ; le commandant doit respecter des directives comprenant un chapitre humanitaire qui décrit les procédures à suivre et un Officiel humanitaire dans chacune des sections40. Le caractère étendu des activités est illustré par des exemples de missions des casques bleus hollandais :
En commun avec d’autres troupes, ces projets sont à la discrétion du commandant de l’unité dont l’objectif est de traiter toutes les parties avec égalité, sans poser de conditions politiques. Une telle assistance est difficile à évaluer financièrement car la plupart des coûts sont inclus dans la solde des soldats, dans les équipements militaires, et parce que certaines activités, telles que la construction d’une route par les troupes britanniques en Bosnie centrale, ne peuvent pas être regardées comme purement humanitaires. Le coût est sans aucun doute faible si on le compare au déploiement d’aides effectué par les organisations humanitaires. En extrapolant des statistiques provenant du Canada, du Danemark et de la Hollande, probablement pas plus de 2 millions de dollars sont alloués aux forces militaires pour les opérations d’aides humanitaires en ex-Yougoslavie, comparés aux 150 millions de dollars fournis par la Commission européenne41. En effet, une des conditions à remplir afin qu’une aide financière soit obtenue du département de développement et de coopération du ministère des Affaires étrangères hollandais est que chacun des projets ne coûte pas plus de 30 000 dollars42. Mais l’activité des casques bleus est importante pour les effets d’une opération de maintien de la paix. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, il y a une demande importante d’assistance humanitaire apportée par les casques bleus car elle est perçue par les communautés comme une ressource. L’aide des casques bleus suggère non seulement un consentement mais aussi une coopération avec les communautés locales. La politique de gouvernements comme ceux de la Finlande et de la Hollande est que ces activités facilitent le maintien de la paix en gagnant la confiance des populations locales, mais aussi laissent des améliorations durables sur le terrain. Deuxièmement, les casques bleus peuvent être de grande valeur dans des situations particulières d’activités humanitaires quand :
Troisièmement, le personnel militaire peut apporter une expérience humanitaire considérable dans les missions de maintien de la paix. Ils en ont l’habitude dans leurs propres pays, effectuant des missions de recherche ou de sauvetage et fournissant de l’aide militaire aux autorités civiles43. La Belgique et la Suède sont parmi ces pays qui offrent des unités d’assistance militaire spéciales en cas d’urgences civiles à l’étranger. Depuis 1992, le DHA de Genève a étudié les moyens par lesquels les ressources militaires intérieures et les ressources de défense civile (MCDA) peuvent être déployées en cas d’urgences naturelles et technologiques. Ces pays se sont fondés sur les directives de l’OTAN relatives au partenariat pour le programme de paix. Le pont aérien de Sarajevo et la demande du HCR de constituer un "service d’aide globale" pour les Rwandais fuyant le Zaïre en juillet 1994 ont eu pour conséquence la constitution par le DHA, au début de 1995, d’un groupe d’organisations avec la participation des organisations humanitaires, afin d’observer l’utilisation des ressources du MCDA pour aider les Nations unies dans n’importe quelle opération humanitaire. Les principes de base s’accordent mieux avec une approche sectorielle du maintien de la paix qu’une approche militaire continue :
Quatrièmement, dans un contexte de maintien de la paix, les activités humanitaires pourraient être liées à un contexte de confiance et de résolution des conflits, comme cela est suggéré par Galting et Fetherston. Se référant à la FINUL, au sud du Liban depuis 1987, Marianne Heiberg soutient que les relations avec la population civile joue un grand rôle dans la réussite des opérations, en diminuant l’utilisation de la force et en gagnant la confiance des gens45. L’IRISHBAT, FINNBAT et NORBAT ont apporté de l’aide financière afin que les populations sans ressources se procurent de la nourriture, ont réparé des services essentiels, ont apporté de l’aide médicale et dentaire, ont construit des écoles, des lieux de prières, des églises. La prospérité locale s’est améliorée grâce à un apport financier par la FINUL de 35 à 45 millions de dollars par an, par le biais de la création d’emplois et de l’aide humanitaire. À l’inverse, quand le commandant des forces du GANUPT en Namibie a insisté sur une interprétation étroite de la mission interdisant les activités humanitaires, une partie de l’opération a presque été paralysée. Le bataillon finlandais, fidèle à sa tradition, a ignoré l’interdiction et a continué à procurer de l’eau, de l’assistance médicale et de l’instruction et fut, par conséquent, extrêmement respecté46. Il y a bien sûr des risques bien connus encourus par les casques bleus et les communautés locales, dus aux interactions sociales et politiques. Carl von Horn, le commandant de l’ONUST à Jérusalem, se battait constamment afin de défendre l’intégrité de son Quartier général47. D’après Heiberg, la FINUL est devenue un agent puissant de légitimité du pouvoir des mouktars, leur apportant des ressources et du prestige, même s’ils ne représentent plus la nouvelle économie-politique de cette région. Les mouktars et les milices résidant où la FINUL est basée essaient d’utiliser leur connaissance des divergences qui existent entre les casques bleus de différents pays, afin de "prendre les casques bleus au piège dans un tissu de manipulations"48. De telles difficultés demandent une vigilance particulière de la part des commandants. Un problème plus urgent et important pour l’avenir de la doctrine d’intervention serait de se prémunir contre les inconvénients d’une approche sectorielle. Il n’y aura pas de diminution des abus dus aux interventions si une suspension du continuum militaire menait à un flou inefficace quant aux rôles des populations civiles et des casques bleus. Les répercuSions sur les Nations unies Même s’il existe des risques de créer une culture de dépendance gênant le développement économique et social, ébranlant les habitudes des populations locales et rendant impuissantes les communautés locales49, les casques bleus pourraient fournir des secours humanitaires selon les critères suivants :
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