| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
|||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||
|
Hassan Al Banna
La France a, depuis la fin des années 70, payé un lourd tribut à un terrorisme qui se revendique comme islamique. L’attentat contre l’immeuble du Drakkar à Beyrouth en 1983, les attentats à Paris en 1986, l’explosion au-dessus du désert du Ténéré du DC 10 d’UTA en 1989, le détournement de l’Airbus d’Air France en 1994 ou la campagne de terreur de 1995 sont autant d’exemples de la guerre indirecte menée contre notre pays et ses intérêts, par différents adversaires. Ces adversaires, certains auteurs avides de simplification et de sensationnalisme, les ont désignés sous les termes réducteurs de "terroristes islamistes" ou de "combattants du Djihad". Ces exemples ne sont pas neutres, car même s’ils ne représentent que les épisodes les plus dramatiques et non la totalité du combat mené contre la France, ils ne se rattachent pas à une même guerre mais à des conflits différents, menés par des acteurs autonomes agissant selon des stratégies indépendantes. Les responsables de ces actions ont été, en effet, tour à tour, des autorités politiques étrangères ou des chefs d’organisations indépendantes. Leur origine a été moyen-orientale ou maghrébine. Les itinéraires de leurs auteurs ont emprunté les chemins éloignés de l’Afrique noire, de la Turquie, de l’Afghanistan ou de la Bosnie. Leur volonté de frapper la France a été inspirée par des raisons géopolitiques, des motifs économiques ou stratégiques, voire le souci d’acquérir une audience médiatique internationale ou la volonté de transmettre un message particulier à une fraction ciblée de la population française. Comment, dès lors, porter un regard objectif et synthétique sur cette mouvance dont certains auteurs prétendent qu’elle a commencé ses premiers forfaits il y a plus de 40 ans, en y incluant la guerre d’Algérie et les actions violentes commises pendant cette période sur notre territoire1 ? Pourquoi, pour reprendre les exemples précédents, vouloir d’entrée trouver une filiation logique entre l’action d’un "djihad islamique" libanais désireux de frapper des troupes d’occupation étrangères, la volonté de hauts responsables politiques iraniens de modifier la politique étrangère du "petit satan", l’opération de services spéciaux libyens mécontents de la présence militaire française au Tchad, ou la décision d’un Groupe Islamique Armé algérien, particulièrement sanguinaire, de porter le combat salafite hors d’un territoire national où ils ne peuvent remporter la victoire ? D’autres spécialistes ont alors parlé de "menace multiforme". Il importe, dans ce cadre, de définir l’ampleur de la menace et d’étudier ses différents aspects. La menace terroriste d’origine islamiste apparaît d’une importance prioritaire pour les intérêts vitaux de notre pays. En s’attaquant à ses citoyens, l’acte terroriste vise directement la souveraineté de l’État dont il cherche non seulement à modifier la politique étrangère sur les plans politique, économique ou militaire, mais également à influencer la politique intérieure. Mais, en terme de bilan matériel, quel est l’impact réel de ce terrorisme ? Si l’on s’en tient au froid discours des chiffres, on constate que les actions terroristes d’origine islamiste ont tué en 20 ans moins de 300 personnes sur notre territoire et environ 600 si l’on y ajoute les pertes subies, entre autres, hors de France par les militaires en poste au Liban, les passagers du DC 10 ou nos ressortissants en Algérie. Ne revenons pas sur les habituels parallèles avec les accidents de la route qui ne sont en rien comparables, mais rappelons plutôt que, dans la période récente où 17 personnes décédaient lors d’attentats à l’engin explosif (de la campagne de l’été 95 à l’attentat du 3 décembre 1996), près d’une cinquantaine d’assassinats étaient commis dans le sud de la France par des indépendantistes corses dont les argumentations politiques dissimulent de moins en moins les comportements mafieux. Comment ne pas garder en mémoire que, de 1968 à nos jours, ce sont près de 4 000 personnes qui sont tombées victimes du conflit irlandais ? Comment ne pas évoquer la situation d’Israël ou celle du peuple libanais ? Comment, enfin, pour rester dans le domaine de l’activisme islamique, ne pas observer le Pakistan où, depuis quelques années, les affrontements inter-factions se soldent par une dizaine de victimes quotidiennes ? Ceci posé, la menace reste entière, alors que la France, État démocratique, n’occupe pourtant pas de pays étranger ni n’impose son autorité à des populations présentes sur son territoire contre leur gré. Notons, par ailleurs, que la France a historiquement un lien privilégié avec l’Islam, qui n’est pas simplement marqué par les croisades, la conquête de l’Algérie ou la guerre contre les druzes. Et même si ses motivations n’ont pas été - il s’en faut - uniquement humanitaires, la France a su proposer aux populations musulmanes un mode d’accueil original et cohérent - l’intégration - imposant un tournant à sa politique d’immigration traditionnellement tournée vers des populations européennes de culture chrétienne. En 1997, l’Islam est la deuxième religion de notre pays. Dans ce cadre et afin d’appréhender dans sa globalité le problème de l’activisme islamiste, il est nécessaire de revenir à l’étude des sources du fondamentalisme islamique, d’analyser les données historiques de la montée de l’islam radical au XXe siècle, avant d’étudier les différentes manifestations de l’activisme islamique et d’évaluer quelles menaces il a fait peser sur la France. Avant d’aborder ces différents thèmes, il importe de préciser quelques précautions de vocabulaire. Ainsi rappellerons-nous que l’islamisme n’est pas une doctrine théologique mais un concept qui désigne l’utilisation politique de l’islam. L’islamisme doit, en ce sens, être différencié du fondamentalisme qui est la volonté de retour aux textes fondateurs de l’islam (sourates et haddiths). Le fondamentalisme bascule ainsi dans l’islamisme quand il est utilisé comme idéologie afin d’imposer à la société et à l’État d’un pays le modèle rigoureux de l’islam originel2. Aussi utiliserons-nous dans cet article le terme d’islamisme politique (ou d’islamisme modéré) pour définir les mouvements qui veulent - par les moyens légaux - utiliser l’islam pour réformer les systèmes institutionnels et les modes socio-culturels d’un ensemble géopolitique donné. Nous emprunterons le terme d’islamisme radical (ou d’islamisme extrémiste) quand ces mêmes mouvements chercheront à transformer complètement cet ensemble géopolitique. Nous choisirons le terme d’islamisme activiste (ou d’islamisme combattant) quand ces mouvements auront recours à la violence pour atteindre leur but. Le terme d’islamisme terroriste (ou de terrorisme islamique) correspondra à une nouvelle étape de cette troisième phase, celle où l’islamisme activiste emploie les techniques du terrorisme (aveugle ou ciblé) pour imposer ses vues ou marquer son identité. Les sources du fondamentalisme islamique Selon la conception musulmane, le Coran (Al Quran : la récitation) représente la parole de Dieu, transmise par l’archange Jibril (Gabriel) au prophète Mahomet, dernier des envoyés divins. L’islam se définit par un corpus théologique : les 114 sourates du Coran et également les haddiths, traditions inspirées des actes de Mahomet et rapportées par ses proches. Ces éléments ont fait très rapidement l’objet d’interprétations qui ont permis de systématiser un modèle juridique3 représenté par la charia (loi coranique). L’islam se définit également par référence à une entité géopolitique, celle de la communauté des croyants (oumma), qui abolit les frontières des États au profit d’un espace géopolitique appartenant au peuple de Dieu et dont la vision est directement tirée du souvenir idéalisé de la conquête fulgurante des cavaliers arabes. Les premiers combattants d’Allah ont créé en moins d’un siècle un territoire qui s’étendait aux marches de l’Inde et incluait le Maghreb et le Machrek. Le modèle politique originel n’est pas – contrairement à ce que prétendront par la suite les théologiens salafistes - celui du califat (succession). Cependant, Mahomet, puis les quatre premiers califes, Abou Bakr, Omar, Othman et Ali, ont été les chefs à la fois religieux et politiques de l’oumma. Mais, à la mort d’Ali, la succession est interrompue au profit de la dynastie des Ommeyades qui, dépourvue de légitimité religieuse, élabore, en une soixantaine d’années, les règles politiques et administratives de ce qu’on peut alors désigner comme un empire musulman. Les lois politiques (syassat) et la religion (din) sont de fait séparées. Les oulemas, savants issus des grandes écoles religieuses et qui occupent les fonctions d’imams ou de juges, n’interfèrent pas sur le pouvoir politique des émirs. Ils attendent en revanche que les chefs politiques agissent dans le respect des lois de l’islam dont ils sont les garants. Les premiers fondamentalistes 1) Le chiisme La scission majeure de l’islam a eu lieu à la fin du VIIe siècle, quelques années à peine après la mort de Mahomet. Les chiites4 affirment leur fidélité à Ali5 et au califat. Cette fidélité politique se transforme bientôt en autonomie religieuse et entraîne la création d’une théologie et d’un droit propres. Les chiites attendent ainsi toujours le retour du douzième imam, disparu en l’an 873 de l’ère chrétienne. Ils représentent environ 15 % de la population musulmane. La catégorie politique utilisée par les Chiites pour se distinguer de la Sunna est l’imamat. ali, en effet, est un imam avant d’être un calife. Notion fondamentale pour les Chiites, car la catégorie califale relève, à maints égards, du temporel alors que l’imamat est d’abord religieux. Très marqué par l’influence perse, le chiisme est troublé au XIIe siècle par un important débat théologique sur la notion de l’interprétation. Les oulemas traditionalistes estiment, comme les sunnites, qu’il faut s’en tenir au respect des coutumes. Les oulemas fondamentalistes estiment que les plus sages d’entre eux (les futurs ayatollahs : docteurs de la loi) ont droit à interprétation. La suprématie de ces derniers permet la création d’un clergé autonome doté d’importantes ressources financières obtenues par les dons obligatoires des fidèles. Mais ce n’est qu’au XXe siècle que le chiisme se radicalise sous l’autorité d’un laïc iranien originaire d’une famille religieuse, Ali Cheriati (1933-1977). Celui-ci, à l’image des tenants de la théologie de la libération dans le monde catholique, adapte l’islam chiite à son temps, par l’apport des idéologies anti-impérialistes6. Violemment critiqué par les mollahs iraniens, Cheriati suscite pourtant l’intérêt des jeunes classes intellectuelles de son pays, au lendemain de la victoire du Chah d’Iran sur le premier ministre progressiste Mossadegh (1954), qui sonne le glas de l’opposition marxiste. Ce renouveau radical du chiisme ouvre alors la voie à l’ayatollah Rouhollah Khomeiny, figure marquante du Centre religieux de Qom, qui va imposer le premier modèle de théocratie dans le monde musulman. C’est au début des années 70 que Khomeiny définit le principe du régime du "docteur de la loi" (velayat-i fâtih), qui redonne au chef religieux le pouvoir politique. 2) Le hanbalisme Dans le monde sunnite, Ahmed Ibn Hanbal propose, au XIIIe siècle, une critique fondamentaliste de l’islam en refusant aux oulemas le droit à l’interprétation. La doctrine hanbaliste est achevée par Ibn Taymiya (1263-1328) qui va déclarer apostat le peuple mongol, accusé de s’écarter des seuls textes sacrés que sont le Coran et la Sunna. Il est le premier auteur musulman à s’interroger ouvertement sur le châtiment qui doit être infligé au chef politique qui a abandonné la voie de l’islam. 3) Le wahhabisme Ibn Abd Al Wahhab (1703-1791) offre, au XVIIIe siècle, un nouveau modèle fondamentaliste en s’opposant tout particulièrement au soufisme. Théorie d’un islam puritain, le wahhabisme prône l’excommunication (takfir) de tout musulman qui ne respecte pas les principes originels de l’islam. C’est au wahhabisme que revient la paternité originelle de la doctrine salafiste (retour au chemin des ancêtres)7 dont on verra plus loin la renaissance au XIXe siècle et son influence dans la mouvance islamiste activiste à la fin du XXe siècle. Vision rigoriste de l’islam, la wahhabisme influence la tribu des Saoud depuis le XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle qui voit, dans son premier quart, la conquête de l’essentiel de la péninsule arabique, sous l’autorité d’Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur de la dynastie saoudienne actuelle. Le renouveau de la doctrine salafiste Le monde musulman - l’empire ottoman étant en plein déclin - ne peut, au XIXe siècle, qu’appréhender avec inquiétude la montée en puissance d’un Occident chrétien qui possède désormais le monopole des sciences et de la technique. Au moment où les puissances européennes - en particulier la France et la Grande-Bretagne - entreprennent la conquête des terres musulmanes, un certain nombre de voix s’élèvent pour déterminer comment l’islam pourrait affronter les dangers de la modernité. Le large débat sur la réforme (islah), qui reprend le nom de salafiya, connaît, dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe, un certain nombre de théoriciens dont les plus illustres restent le persan Djamal Eddine Al Afghani (mort en 1897), l’égyptien Mohamed Abduh (mort en 1905), le syrien Rachid Rida (mort en 1935), l’algérien Ibn Badis (mort en 1940) et l’indien Mohammad Iqbal (mort en 1940). Tous tentent de concilier la modernité nécessaire avec un retour aux valeurs les plus authentiques de l’islam. Cette réactualisation de la foi des anciens passe par une critique de la décadence des mœurs et de l’abandon de la pratique religieuse. La doctrine salafite va se définir par rapport à la restauration du califat et l’élaboration d’une véritable doctrine de justice sociale. Au XXe siècle, apparaissent, en Égypte et dans le continent indien, deux mouvements qui adoptent une doctrine étonnamment proche, les frères musulmans et le groupe islamique. Ils peuvent être considérés comme les premiers mouvements islamistes politiques par l’élaboration de la synthèse d’une confrérie religieuse traditionnelle et d’un mode d’organisation structurelle axé sur l’appréhension sociale de la communauté. Si certains ont cru détecter (au grand mécontentement des deux mouvements) l’apport du soufisme dans le message religieux, l’influence marxiste est incontestable dans le message politique et le mode organisationnel. Et pourtant, cette nouvelle idéologie reste fondamentalement musulmane. Pour les islamistes, la société idéale, loin d’être un simple rassemblement de croyants, se définit au premier chef par la nature du pouvoir politique. La naissance des frères musulmans (Al Ikhouan al mouslimoun) au Moyen-Orient Hassan Al Banna, né en Égypte en 1906, est instruit, par un père soufi, des principes panislamiques de Djamel Eddine Al Afghani. La conquête du trône d’Arabie par Abdelaziz Ibn Saoud est un de ses modèles d’adolescent. C’est pendant ses études au Caire qu’Al Banna a ses premiers contacts avec le milieu de la salafiya avant d’obtenir son premier poste d’instituteur en 1927. Al Banna fonde la société des frères musulmans en mars 1928 avec une dizaine de camarades. Vingt ans plus tard, le mouvement approche les deux millions d’adhérents. Brillant orateur, Al Banna sait exacerber le ressentiment de ses compatriotes à l’encontre de la présence britannique et attribue dans ses discours les malheurs de la communauté musulmane à la domination occidentale. Construite comme une confrérie religieuse dont les membres doivent obéissance au guide (murshid) conseillé par une assemblée (Majliss El Choura), les frères musulmans deviennent rapidement un mouvement politique structuré8 dont la puissance réelle tient au contrôle d’une multitude d’organisations impliquées dans le domaine social (syndicats, organisations caritatives, associations étudiantes). Les frères musulmans prônent une réforme complète de la société9 où la justice sociale serait assurée, non plus par la charité individuelle, mais par la prise en charge de l’aumône légale (zakat) par l’État qui en effectuerait une équitable redistribution. Sur le plan international, les frères musulmans s’opposent à toute idéologie nationaliste (considérée comme un concept occidental) et appellent à la renaissance de l’oumma. C’est dans ce cadre que sera créée, au sein de la confrérie, une "Organisation secrète" dirigée par Salah Achmaoui. D’abord camouflée sous les habits du scoutisme, elle va devenir une véritable structure armée dont les membres combattent lors du soulèvement de la Palestine en 1936 ou de la première guerre israélo-arabe en 194810. Au lendemain de ce dernier conflit, les autorités égyptiennes ordonnent le désarmement de ces milices clandestines, ce qu’accepte Al Banna. Il va par la suite prétendre qu’une partie de ses troupes, radicalisée par l’expérience du combat, a fait dissidence pour mener des actions de guérilla contre les troupes britanniques stationnées sur le Canal de Suez. Al Banna est-il le chef d’une organisation islamiste modérée dont l’idéologie a suscité des vocations activistes dissidentes ou d’une organisation radicale disposant d’une branche armée clandestine ? Il devient, en tout cas, le bouc émissaire d’actes terroristes commis vraisemblablement par des membres de son mouvement11. Peu de temps après l’arrestation de 4 000 frères musulmans, Al Banna est assassiné le 12 février 1949, à l’instigation, selon toute probabilité, des forces de sécurité égyptiennes. Le groupe islamique (Gama’at Islamiya) en Asie Abu Ala Maududi naît aux Indes britanniques en 1906, également dans une famille soufie. Devenu journaliste, il se lance dans l’action politique. Percevant l’islam comme une idéologie politique dont la fonction est d’appréhender de manière globale la société et l’homme, il prône la nécessité d’une "révolution islamique", seule capable d’effacer le "temps de l’ignorance" (jahilliya) qui avait frappé les sociétés préislamiques et affecte les sociétés musulmanes corrompues de son temps. Maududi fonde en 1941 le "Gama’at Islamiya", (groupe islamique), mouvement politico-religieux dont la structure est proche des frères musulmans, même si le guide prend ici le titre d’émir. Ce mouvement va non seulement investir le champ social, mais s’impliquer activement dans la vie politique par la participation aux élections et des prises de position radicales12. Pratiquant l’entrisme dans les milieux intellectuels et l’administration, le groupe islamique va - comme les frères musulmans avec les jeunes officiers égyptiens dans les années 50 - trouver de forts soutiens dans la jeune armée pakistanaise dont la forte conviction nationaliste face à l’ennemi indien est marquée par le sentiment religieux. Son appui marqué au régime putschiste du général Zia (avril 1977) va lui permettre de bénéficier de l’appui des services de sécurité pakistanais. Le groupe islamique va alors jouer un rôle occulte dont la dimension sera établie lors du conflit afghan. Les liens entre islamisme
radical et islamisme activiste : La matrice politique commune à Al Banna et Maududi, qui n’impliquait pas la lutte armée et pouvait déboucher sur une action réformiste, va être radicalisée par une nouvelle génération d’islamistes de nationalité égyptienne. Sayid Qotb et ses successeurs vont s’imposer comme les penseurs d’un islamisme radical véritablement subversif, légitimant la violence bientôt présentée comme une obligation religieuse. Sayid Qotb, comme Al Banna, naît en 1906 en Égypte et embrasse la carrière d’instituteur. Membre des frères musulmans, il insiste dans ses écrits sur le concept de jahiliya, en refusant tout compromis avec les gouvernements impies. Ceux-ci, devenus illégitimes dans la mesure où ils n’obéissent plus aux vraies lois de l’islam, ne peuvent qu’être frappés d’excommunication (takfir). Qotb reprend ainsi un autre concept salafiste, déjà développé par Ibn Taymiya, dont l’emploi devient un des critères de distinction entre les mouvements islamistes politiques et les mouvements radicaux. En déclarant infidèles les gouvernants, Qotb appelle à la guerre civile. Dès lors, le djihad devient non plus une simple obligation collective de protéger la communauté contre les non-musulmans mais un devoir individuel et impérieux de lutter contre les mauvais musulmans13. Rappelons cependant, que Qotb sera, par la suite, désavoué par les responsables des frères musulmans qui lui reprocheront son radicalisme en rappelant que le mouvement doit être formé de prédicateurs et non de juges. C’est dans la période où Qotb donne un nouvel élan radical à la pensée des frères musulmans que ceux-ci adhèrent à l’élan nationaliste du mouvement des officiers libres. En 1952, les plus déterminés de ses membres sont au côté des putschistes quand ils chassent le roi Farouq et lui substituent le général Néguib. Celui-ci, qui n’était pas membre du mouvement, est bientôt remplacé par Nasser. Les islamistes deviennent alors la cible du nouveau pouvoir qui emprisonne de nombreux militants. En 1964, l’annonce d’une amnistie générale ne fait que préparer une nouvelle épuration. Sayid Qotb est pendu le 26 août 1966, accusé d’avoir conspiré contre l’État. Les frères musulmans qui ont échappé aux nouvelles vagues d’arrestation sont réduits au silence et contraints à l’action clandestine. C’est dans ce contexte d’affrontement avec l’État égyptien que la pensée de Qotb va se trouver elle-même radicalisée par un de ses compatriotes Abdel Salem Faraj. Dans un ouvrage intitulé l’obligation absente, ce dernier s’appuie sur les textes de Ibn Taymiya pour affirmer que le djihad constitue le sixième pilier de l’islam14. Faraj élève ainsi au rang d’obligation religieuse le devoir de contestation violente face à un pouvoir politique infidèle à l’islam. Il définit clairement la passage de la théorie du takfir collectif et de la guerre sainte en général à l’acte terroriste sélectif. Théoricien du groupe "Takfir wal Hijra" (anathème et exil), Faraj est jugé pour sa responsabilité supposée dans l’assassinat du président Sadate et exécuté le 8 avril 1982. La montée de l’islamisme activiste Comment expliquer que l’activisme islamiste apparaisse comme un phénomène récent alors que ses terres d’élection sont depuis près de cinquante ans l’enjeu de conflits violents ? Il faut, pour répondre à cette question, rappeler deux éléments. Tout d’abord l’islam arabe est largement minoritaire au sein de l’oumma musulmane. Sur une population totale de quelque 900 millions de musulmans dans le monde, le monde arabe ne représente que 230 millions15. Par ailleurs, les pays musulmans non-arabes ont été plus directement concernés par les enjeux de la guerre froide, et leurs gouvernements ont fait l’objet de l’attention des États-Unis soucieux d’éviter toute contagion communiste dans le cadre de la "théorie des dominos". Quant au monde arabe, ses différents conflits internes n’ont pas laissé de place à l’extension d’un islamisme activiste, dont les facteurs d’émergence s’étaient, jusqu’au début des années 80, tournés vers d’autres idéologies et d’autres combats. Car si le monde arabe, dès la fin du second conflit mondial, se lance de façon dispersée dans la lutte anti-coloniale, le combat anti-impérialiste qui lui succède trouve son idéologie dans les différents nationalismes arabes, héritage ultime des anciens maîtres occidentaux. Dans le même temps, les affrontements auxquels vont se livrer ces différents nationalismes arabes (parti nasserien, partis Ba’as de Syrie et d’Irak, voire Jamahirya libyenne) pour le leadership du panarabisme vont alors se complexifier par le combat pour la libération de la Palestine. Celui-ci, s’il permet de trouver un ennemi commun - Israël -, engendre une puissance rivale, l’OLP, d’autant plus dangereuse que sa population est dispersée dans l’ensemble des pays arabes. L’organisation pour la Libération de la Palestine, principal représentant du peuple palestinien, est en même temps un mouvement national et laïc, d’inspiration marxiste. Ses nombreuses dissidences, généralement inspirées par les pays arabes soucieux de maintenir leur rang de puissance régionale, ne montrent aucune inclinaison envers une religion islamiste considérée comme réactionnaire sur le plan de l’échiquier mondial. C’est pourtant oublier que la première réthorique de libération de la Palestine avait été élaborée au nom de l’islam par Hadj Amin El Husseini, grand mufti de Jérusalem, puis par Azzedine Al Qassem, pionnier des luttes anti-britannique et anti-sioniste, et enfin par le Premier président de l’OLP, Ahmad Choukeiry, qui, dans sa résidence du Caire, apparaissait plus proche des frères musulmans que des jeunes cadres marxisants des multiples mouvements révolutionnaires palestiniens. L’exportation des frères musulmans Le modèle des frères musulmans se répand dans les pays arabes avant la Seconde guerre mondiale. Et c’est en 1944 que Mustafa Al Siba’y crée une branche du mouvement en Syrie. Au Moyen-Orient, d’autres frères musulmans apparaissent en 1946 en Jordanie et en 1954 au Soudan. À la même époque, naît en Palestine le Parti de la Libération Islamique (PLI) qui adopte d’emblée une position activiste axée sur la lutte contre "l’occupant sioniste" et rompt tout lien avec le mouvement égyptien qui l’avait pourtant inspiré. Au Maghreb, ce sont les différentes politiques nationales d’arabisation qui permettent aux frères musulmans de développer leurs idées. Car, démunis d’élites arabophones par une politique coloniale qui a imposé l’usage de la langue française, les nouveaux États arabes, et, au premier chef l’Algérie, vont faire appel à des enseignants étrangers, en provenance du Moyen-Orient. Ces professeurs, généralement peu instruits mais majoritairement acquis aux thèses des frères musulmans, vont arriver d’autant plus facilement au Maghreb que les dirigeants de leurs pays d’origine voient partir avec soulagement de potentiels agitateurs politiques. Partout - mais à des degrés divers en raison de l’état de vigilance des services de sécurité - se reproduit le modèle égyptien. Après le système d’éducation primaire - creuset des nouvelles générations avides d’un idéal qui puisse effacer la honte de la faiblesse arabe -, l’islamisme touche l’université. Au final, cette nouvelle idéologie donne un espoir nouveau à tous les laissés pour compte : au lumpenprolétariat que l’échec des politiques de développement national va largement développer ; aux élites intellectuelles qui n’obtiennent pas les postes promis par leurs diplômes et confisqués au profit des enfants de la nomenklatura. Même si le mouvement égyptien ne joue aucune influence directe dans la montée en puissance des organisations islamistes maghrébines, son modèle est partout présent. En Tunisie, l’Association pour la défense du coran, créée en 1971 par Rached Ghanouchi, devient le Mouvement de la Tendance Islamique puis l’organisation En Nahda (Renaissance) en 1988. Au Maroc, si le Mouvement de la jeunesse islamiste marocaine d’Abdelkrim Mottei est une organisation radicale rapidement réprimée, "Al Wadl Al Hissan" (Justice et bienfaisance), mouvement islamiste politique orienté vers l’action sociale, revendique, dès sa création en 1974 par le cheikh Yassine, le statut de parti légal apte à participer au jeu démocratique par le biais électoral. Enfin, le mouvement Ba’as et, dans une moindre mesure, les frères musulmans apportent de 1970 à 1980 en Algérie une aide non négligeable à l’aile islamiste du FLN (Front de Libération Nationale) pour développer l’arabisation et l’islamisation du système éducatif algérien. Soutenue par Boumediene, cette branche minoritaire mais puissante du parti unique algérien s’oppose au président Chadli au moment ou la chute du prix du pétrole (1986) va développer brutalement le nombre des exclus, que le futur Front Islamique du Salut (FIS) va bientôt encadrer. Deux hérauts du prosélytisme islamiste : l’Iran et l’Arabie Saoudite Ces deux pays jouaient traditionnellement, avant la fin des années soixante-dix, un rôle de modèle vis-à-vis du monde arabe. L’Arabie Saoudite, gardienne des lieux saints et berceau du monde musulman, était en même temps le premier pays arabe à avoir su se débarrasser du joug turc tout en bernant les puissances coloniales. L’Iran était le centre du monde chiite, représenté par d’importantes communautés dans les pays du Moyen-Orient16. On rappellera que c’est le chiisme - déjà régi par le puissant appareil religieux des mollahs autour de centres théologiques prestigieux - qui avait permis à l’identité persane de résister à l’empire ottoman. À la fin des années soixante-dix, ces deux pays sont d’autant plus respectés que leur statut de "petromonarchie" leur vaut la sollicitude d’un monde occidental à la fois inquiet de leur influence au sein de l’OPEP17 et rassuré par leur idéologie conservatrice18. La révolution iranienne Début 79, lors d’une visite officielle à Téhéran, le président américain Jimmy Carter salue le Chah présenté comme le meilleur allié des États-Unis19 alors que l’Ayatollah Khomeiny, de son exil français de Neauphle-le-Château, fait distribuer dans les quartiers pauvres de la capitale iranienne des milliers de cassettes audio de ses prêches enflammés. La révolution iranienne balaie en quelques semaines un régime qui se voulait trois fois millénaire et permet l’installation d’un système ultra-radical qui ferme l’Iran au monde. Quelques mois plus tard, en pleine crise des otages de l’ambassade américaine, l’opinion publique occidentale est passée de la stupéfaction à l’atterrement : fidèle aux principes d’Ali Cheriati, la révolution islamique opère la synthèse du radicalisme islamiste et de l’anti-impérialisme, en ralliant à un islam régénéré la "révolte des déshérités". Modèle mondialiste, l’Iran aide à la naissance des "partis de Dieu" (Hizb’Allah) dans les communautés chiites des pays voisins. Les stratégies indirectes du régime des mollahs, des événements de La Mecque (1979) aux multiples actions armées du djihad islamique, donnent naissance au fantasme du "terrorisme islamique mondial" qui explique le soutien massif apporté par la communauté des pays riches à l’Irak dans le conflit qui va l’opposer à l’Iran. Et pourtant, force est de constater, près de vingt ans plus tard, que l’Iran est resté une puissance régionale, absente des principaux conflits musulmans. Car si le modèle de la révolution iranienne a profondément marqué l’ensemble des exclus musulmans de la planète, le rigorisme idéologique du régime de Téhéran lui a ôté toute capacité d’influence directe, hors de la sphère étroite du Liban. Aucun œcuménisme radical n’a permis l’union des activismes chiites et sunnites. Au final, la prétention iranienne du leadership de l’islamisme mondial a été violemment contestée par les mouvements sunnites qui ont rappelé leur antériorité historique et soutenu les communautés sunnites dans leurs conflits locaux avec des chiites aidés par Téhéran. L’Arabie Saoudite Le prestige considérable de la dynastie saoudienne qui est associé à la garde des lieux saints va alors inciter l’Arabie Saoudite à faire surenchère de propagande islamiste pour contrer la révolution iranienne en apportant un soutien actif à une multitude d’organisation néo-fondamentalistes. Les événements de La Mecque en 1979 ont en effet montré aux autorités saoudiennes les risques d’un débordement radical. L’idée maîtresse est de favoriser le développement d’une "vague islamique" en la dépouillant de sa dimension contestataire, tant au plan politique qu’au plan social, pour la contenir dans le domaine de la stricte pratique religieuse au sein de sociétés musulmanes qui s’ouvrent à la modernité technique de l’Occident. Forte de sa suprématie religieuse et de sa toute puissance financière, le royaume wahhabite sait, sous l’œil bienveillant des États-Unis, créer les structures de cette stratégie mondialiste20. Mais faute de cadres, l’Arabie Saoudite sous-traite la conduite de ce programme à des instruments mis entre les mains de relais issus des mouvances islamistes égyptienne, jordanienne ou koweïtienne, noyautées par les différents branches des frères musulmans. Dans ce cadre, vont être fondées des dizaine d’ONG (Organisation non gouvernementales) alors que, tant dans le monde musulman qu’en Occident, les apports financiers saoudiens vont permettre l’édification de mosquées et de centres culturels islamiques. Le creuset du Djihad : les expériences afghane et bosniaque Quant, le 29 janvier 1979, les dirigeants de l’URSS déclenchent l’invasion de l’Afghanistan, ils ignorent qu’en tentant de réaliser le vieux rêve stratégique des tsars, ils mènent à sa perte un empire soviétique qui connaît déjà dans les républiques musulmanes les premiers signes de la contestation islamique. En 1980, l’Afghanistan compte environ quinze millions d’habitants dont près de trois sont de confession chiite. Cependant, le peuple afghan est déchiré non seulement par les conflits entre confréries religieuses mais surtout par les rivalités interethniques21. La résistance afghane va, dans ce cadre, s’organiser autour de trois principales alliances religieuses. La première est un mouvement islamique conservateur qui regroupe les élites traditionnelles, des cadres de l’ancien régime et les membres des confréries soufies22. La deuxième, d’obédience chiite, est formée de Hazaras, d’origine perse, et est naturellement proche de la révolution iranienne. La troisième, proche de l’islamisme sunnite radical, prend ses racines idéologiques chez Abu Ala Maududi23 et est dominée par le Parti de l’islam (Hezb I Islami - HIA) de Gulbuddin Hekmatyar. Cette organisation, soutenue par l’armée pakistanaise24 jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix, puise ses ressources financières dans le trafic de l’opium. Elle est, depuis le début des années quatre-vingts, la principale structure d’accueil et d’encadrement des "volontaires afghans". Car, à partir de 1982, plusieurs milliers25 de jeunes arabes sunnites, principalement d’origine saoudienne et égyptienne mais aussi algérienne, marocaine, yéménite ou jordanienne, vont, par différents itinéraires, rejoindre le Pakistan pour s’associer à la guerre sainte contre l’envahisseur soviétique. Le HIA les soumet à une double formation religieuse et militaire au sein d’une dizaine de camps d’entraînement. Même si peu d’entre eux participent réellement au combat, ils sont gagnés par le fanatisme d’hekmatyar, qui, dès 1986, pratique l’assassinat d’occidentaux et adopte des tactiques de combat particulièrement violentes. C’est dans ces conditions, autour d’une référence inconditionnelle à un islam salafiste et radical, que naît à Peshawar, spontanément et sans structure précise, une mouvance internationale sunnite activiste, basée sur le sens de la camaraderie et le goût de l’action violente. Ses membres vont chercher à exporter la nouvelle révolution islamiste. Beaucoup de ces combattants quittent, au début des années 90, le Pakistan qui subit la pression de plus en plus forte des États-Unis26. Certains de ces vétérans rejoignent leur pays d’origine où leur aura de combattant les intègre tout naturellement au premier rang des mouvements islamistes radicaux, auxquels ils apportent un savoir-faire appréciable dans la lutte armée contre les pouvoirs en place. Pour ceux qui n’ont pu ou voulu retourner dans leur ancien pays, le passage dans des terres d’émigration où vivent des populations musulmanes suscite fascination et engagement auprès des plus marginalisés ; tout particulièrement chez les jeunes de la seconde génération, dont la réislamisation soudaine est plus la marque de la recherche d’une image de soi que du retour aux traditions familiales. "(Les) réseaux islamistes sont transnationaux mais moins par une volonté stratégique que parce qu’ils expriment une nouvelle réalité sociale : celle du déracinement et du nomadisme des diasporas musulmans dans le monde occidental. On assiste à l’invention d’une oumma fantastique avec la circulation de militants cosmopolites en quête de cause" 27. D’autres enfin cherchent de nouvelles causes. La guerre de Bosnie offre alors un nouvel idéal salafite à d’anciens Afghans mais aussi à une jeune génération venue des pays arabes, d’Iran de Turquie et du continent européen. Slaves islamisés par les Turcs, les musulmans représentent, en 1985, 45 % de la population bosniaque. À la même époque apparaît un mouvement radical "Islamska Zajednica" (destin islamique) créé par le futur président bosniaque Alia Izetbegovic28. La déclaration d’indépendance de la Bosnie-Herzégovine (5 avril 1992) participe à une guerre civile de quatre ans qui cause près de 150 000 morts et jette sur les routes plus de deux millions de réfugiés, sous la pression des forces serbes. La solidarité de la communauté musulmane internationale - qui voit dans l’incapacité des pays occidentaux à stopper le conflit une marque de mépris - se manifeste par l’aide humanitaire d’ONG29 aux buts souvent ambigus puis par la création à Zenica de la "brigade des Moudjahidins"30. Ses trois mille combattants participent dans des conditions extrêmement dures aux combats de l’année 1994. Ses chefs sont tous des vétérans d’Afghanistan. Mais, encore une fois, le règlement du conflit met fin aux espoirs des tenants du combat salafite. Au lendemain des accords de Dayton (14 décembre 1995), les autorités bosniaques, sous la pression des puissances occidentales, procèdent au regroupement des combattants étrangers dont les plus expérimentés sont expulsés ou placés sous contrôle. Le rôle trouble de l’islamisme soudanais Peuplé de 28 millions d’habitants, ancré à la frontière du continent noir, le Soudan est l’un des trois pays arabes les plus peuplés. Déchiré par un conflit ancien qui oppose les autorités musulmanes aux minorités chrétiennes et animistes du sud, ce pays a, dès l’indépendance (1956), été marqué par l’influence des frères musulmans soudanais qui participent à un gouvernement de coalition avec la gauche progressiste en 1964. Mais, dès cette époque, le mouvement soudanais va marquer son indépendance par rapport au tuteur égyptien sous l’influence d’une aile radicale, le Front de la Charte Islamique (FCI) et de son leader Hassan El Tourabi, docteur en droit diplômé des universités françaises. Dès lors, les islamistes radicaux vont pénétrer à la fois l’armée et les milieux économiques et financiers. Ils obtiennent, en 1977, la création d’un Centre islamique africain (Al Markaz Al Islami Al Afriqui) chargé d’actions de prosélytisme en direction de l’Afrique noire, puis en 1983 la légalisation d’un code pénal islamique. À nouveau dans l’opposition en 1985, El Tourabi - qui se veut le nouveau guide islamiste mondial - regroupe ses partisans dans le Front national Islamique (FNI) et met sur pied un véritable réseau financier avec l’appui de la Faysal Islamic Bank. El Tourabi est, depuis 1989, l’éminence grise du nouveau gouvernement militaire soudanais. Soucieux d’affirmer son autonomie par rapport aux "frères chiites de la République d’Iran", il fonde en 1991 la Conférence Populaire Arabe et Islamique (CPAI), présentée comme le seul authentique rassemblement des peuples musulmans, mais qui, en fait, réunit l’ensemble des mouvements islamistes radicaux du monde entier. Les débats, centrés sur les stratégies d’opposition aux pouvoirs en place, ne permettent pas de dissimuler que cet organisme, créé au lendemain de la guerre du Golfe, permet des rencontres régulières entre responsables de mouvements activistes. Désigné dès 1993 par les États-Unis comme État terroriste31, le Soudan est-il un bouc émissaire ou le nouveau sanctuaire du terrorisme islamique ? Ni l’un, ni l’autre, sans doute, mais il représente un foyer d’activisme certain, à la frontière d’un monde arabe instable et d’une Afrique noire dévorée par la corruption, la stagnation économique, les épidémies et les conflits ethniques. LES MANIFESTATIONS DE L’ACTIVISME ISLAMIQUE Peut-on dater l’acte de naissance de l’activisme islamique ? L’existence ancienne de branches armées clandestines tentées par l’action violente, du moins pour certains de ses membres les plus extrémistes, rend la réponse difficile. L’utilisation des techniques terroristes permet à la plupart des auteurs, sinon de détourner, du moins de préciser la question. Deux événements, symboles évidents de sa future réalité, permettent d’encadrer le moment du passage de l’activisme à la forme plus médiatique du terrorisme. C’est d’abord la prise en otage des personnels de l’ambassade américaine à Téhéran par les Pasdaran le 5 novembre 197932. D’aucuns y perçoivent la simple manifestation indirecte d’un conflit entre deux états. C’est à notre sens oublier que la décennie des années 1970 nous avait largement familiarisés avec le terrorisme d’état33. C’est ensuite l’assassinat, par ses propres soldats, le 6 octobre 1981, du président Sadate34, quasiment transmise en direct sur les chaînes de télévision internationales. Les stratégies indirectes de la République islamique d’Iran Le projet islamique révolutionnaire de la République d’Iran est très tôt apparu. S’il n’a jamais eu vocation mondialiste, il avait cependant des prétentions internationales. La République d’Iran a répandu son message vers l’ensemble des communautés chiites tout en tentant - partout où cela était possible - de convaincre les communautés sunnites de la justesse théologique de son action. En ce sens, le projet géopolitique de la religion des mollahs a largement dépassé celui du régime du Chah, concentré sur des manifestations de puissance régionale. À titre d’exemple, on peut évoquer la réalité du contentieux avec l’Irak. Simple conflit historico-frontalier à l’époque de la monarchie, elle devient un enjeu idéologique avec l’arrivée des ayatollahs : à cela, une raison principale, 70 % de la population irakienne est d’origine chiite. En 1980, le président Saddam Hussein, craignant de connaître un sort comparable à celui de Reza Pahlevi, déclenche la guerre contre l’Iran35 avec le soutien pour le moins tacite de la communauté internationale36. Pour mener à bien ce projet, l’Iran va se doter d’un appareil d’État particulièrement efficace, organisé autour de ses services spéciaux : le ministère du Renseignement et de la Sécurité est chargé des contacts avec les groupes radicaux. Le corps des Gardiens de la Révolution (Pasdaran) traite de l’aide logistique, voire de l’encadrement des mouvements activistes. Le ministère de l’Orientation islamique sélectionne et organise l’accueil des stagiaires et étudiants étrangers, dont un certain nombre sont gracieusement invités à suivre une formation religieuse poussée dans les grands centres iraniens tels Qom. La fondation des opprimés (Mostadafin ou bureau d’aide à la révolution islamique) prépare le financement des opérations de groupes étrangers. Si ce dispositif n’a pas permis à l’Iran d’exporter son modèle islamique, il l’a aidé à acquérir une véritable capacité de nuisance, tant en déstabilisant les pays où réside une communauté chiite (Liban ou Bahreïn), qu’en menant de véritables opérations de guerre sur des territoires étrangers (France) ou en frappant à l’extérieur l’opposition en exil (France, Allemagne, Suisse...). Si, dans ce cadre, l’Iran dès 1980 offre son aide à des mouvements chiites radicaux, elle préfère créer des organisations relais qui lui permettent d’agir internationalement sans apparaître directement. Dans le premier cas, l’Iran apporte son soutien en Irak au Conseil de la Révolution Islamique d’Irak, créé par le fils du fondateur du parti clandestin "Hizb Al Dawat" (parti de la Prédication), Mushir Al Hakim, mort en 1970. Au Liban, l’Iran favorise en 1989 la scission du mouvement "Al Amal" (l’espoir - acronyme de "Awfat Muqawinat Al Lubaniya" : Brigades de la Résistance Libanaise) et apporte tout son soutien à la naissance du mouvement "Amal Al Islami" (ferveur islamique) dirigé par Hussein Mussawi dans la plaine de la Bekkaa37. Mais le contrôle de fait d’"Amal Al Islami" par les forces syriennes incite les Iraniens à organiser le premier "Hizb’ Allah" (Parti de Dieu) dont le guide spirituel, le cheikh Mohamed Hussein Fadlallah, originaire d’Irak, dirige depuis 1982 une organisation activiste clandestine, l’Organisation du Djihad Islamique. Cette organisation financée, inscrite et encadrée par les Pasdaran, va être le fer de lance des actions terroristes de l’Iran de 1982 à 198738. Un certain nombre de ses premiers militants sont de jeunes chiites qui, en 1980, ont été recrutés par la "force 17" (bras armé de l’OLP, dirigé alors par Mahmoud Al Atour, alias Abou tayeb) et qui ont voulu continuer la lutte anti-sioniste après le départ des forces palestiniennes du Liban, en septembre 1982 (opération "paix en Galilée"). À la même époque, l’Iran tente de s’approprier la jeune résistance afghane et suscite l’alliance des huit mouvements chiites qui se fondent, en 1989, dans le "Hizb I Wahdat" (Parti de l’Unité) après avoir créé, dès 1986, un Conseil de la Coalition Islamique d’Afghanistan (CCIA). D’autre part, des contacts sont noués jusqu’en Afrique noire en direction des petites communautés de commerçants chiites. Enfin, l’Iran, dont le principal adversaire dans le monde musulman reste l’Arabie Saoudite, aurait favorisé le réveil de l’Organisation de la Révolution Islamique dans la Péninsule arabique (ORIPA - créée en 1975) et créé deux mouvements activistes, le "Hizbollah Fil Hidjaz" et le "Jihad Islamiya" qui revendiquent des attentats anti-saoudiens depuis 1988. Cependant, depuis 1992, cet activisme, essentiellement extérieur, semble avoir cédé la place à des organisations salafistes (attentat de Dahran le 25 juin 1996) qui reprochent au régime sa corruption et la présence de soldats infidèles sur le territoire. Au final, quel est le bilan de cette stratégie ? L’Iran reste une puissance régionale, mais sa puissance est affaiblie et les dernières élections présidentielles ont montré l’ampleur des contestations internes dans un pays économique ruiné où les radicaux ne règnent que par la terreur. Son projet de révolution mondiale a échoué. Le "Hizb I Wahdat" afghan est en guerre contre les Talibans, le "Hizb’Allah" libanais, bien structuré, se consacre à la guérilla contre Israël et les émeutes provoquées à la Mecque en 1987 par des militants iraniens et pakistanais ont été un échec patent. En 1991, le régime iranien a assisté sans réagir au massacre des communautés chiites révoltées contre l’armée de Saddam Hussein. Quant aux contacts multiples avec les mouvements radicaux sunnites, ils se sont limités à des appuis financiers ponctuels. Chiisme et sunnisme restent, douze siècles après la mort d’Ali, toujours inconciliables. Rappelons également que la République iranienne n’a pas craint d’utiliser dans son combat contre les "satans" tous les vecteurs de guerre à sa portée, en favorisant en particulier le trafic d’héroïne alors qu’elle assure une publicité de premier ordre à la pendaison de trafiquants de drogue sur son territoire. Dix-huit ans après la victoire de la Révolution islamique, la capacité de nuisance de l’Iran semble limitée39. Reste la volonté paranoïaque de certains de ses dirigeants d’éliminer à l’extérieur des opposants politiques pourtant de jour en jour plus inoffensifs. Les mouvements activistes
sunnites : internationale du Djihad L’Égypte L’assassinat du président Sadate projette sous les feux des médias internationaux les trois organisations activistes de l’islamisme sunnite égyptien, le "Takfir Wal Hijra", le "Gamaat Islamiya" et "Al Djihad". C’est une fraction de ce dernier groupe, dirigée par un officier de l’armée égyptienne, Khal Islambouli, qui abat le Raïs lors d’une parade militaire, alors que la ville d’Assiout est le théâtre, pendant plusieurs jours, d’une véritable insurrection islamiste. Le "Takfir Wal Hijra", dirigé par Chouki Ahmed Mustafa, et "Al Djihad", dont le chef est Abboub Al Zomar, qui suivent les préceptes des auteurs activistes issus des frères musulmans ont une base militante issue des couches sous-prolétarisées du nord de l’Égypte. Mais le "Gamaat islamiya" est, lui, implanté dans les populations rurales de Haute-Égypte ainsi que chez ceux de leurs membres qui ont émigré au Caire. Leur guide spirituel est le cheikh Omar Abdarahman dont la cécité ne lui permet pas d’éviter, en 1983, d’être jugé pour son appartenance au djihad par les autorités égyptiennes qui le soupçonnent d’avoir prononcé la fatwa (jugement religieux) condamnant à mort Sadate. Acquitté, il s’exile aux États-Unis. C’est là qu’il est arrêté en 1994 par le FBI qui le tient pour l’instigateur du premier attentat islamiste commis sur le sol américain, la destruction du World Trade Center (26 février 1993). Sadate, tout en préparant la paix avec Israël (accords de camp David du 15 septembre 1978), avait accepté de négocier avec les islamistes radicaux (libération de prisonniers, participation tolérée des frères musulmans au jeu politique, modifications constitutionnelles importantes40...). Hosni Moubarak, conscient du message, choisira la négociation, en poursuivant l’islamisation de la vie sociale et universitaire41. Mais la multiplication des actes terroristes, en particulier contre les minorités coptes et les touristes étrangers, l’incitera, dès 1988, à réprimer les mouvements activistes. Leurs responsables vont alors chercher refuge hors des frontières, tout particulièrement au Soudan où sera préparé le projet d’assassinat contre le président égyptien à Addis Abbeba en 1995. Plus de 1 200 personnes ont été tuées en Égypte, soit lors d’actions terroristes, soit lors des opérations de répression. Environ 15 000 islamistes sont actuellement emprisonnés, la plupart sans procès. Et pourtant, le phénomène semble se réduire. La Ligue égyptienne des Droits de l’Homme a observé une diminution de 50 % des actes de violence en 1996. En août 1997, six responsables islamistes ont adressé un message aux autorités égyptiennes, en appelant à la trêve des combats. Leur démarche a été soutenue par le cheikh Omar Abdarahman. On notera que ce signe de bonne volonté a été émis par des individus lassés de la vie carcérale alors que les responsables encore en liberté, et particulièrement à l’étranger, ne semblent accepter le principe de négociations qu’en continuant la lutte armée42. L’Afghanistan En Afghanistan, la radicalisation des mouvements sunnites est antérieure à l’invasion soviétique et est due à l’arrivée de nombreux enseignants islamistes d’origine étrangère, au début des années 60. Elle est marquée par la création du "Gamaat I Islami". Les querelles théologiques, mais surtout la rivalité ancestrale entre militants tadjiks et hazaras, durcissent les tensions entre un "Hizb I Islami" pashtoun et un "Gamaat Islamiya" persanophone. De même, les rivalités inter-sunnites s’aggravent. C’est ainsi qu’en juillet 1989, trente-six chefs de guerre sunnites, proches du commandant Massoud, sont abattus dans une embuscade tendue par les troupes d’Heykmatiar. Le Liban Au Liban, où la pression chiite retient généralement l’attention, une organisation sunnite, le Mouvement de l’Unité islamique, est particulièrement active à partir de son fief de Tripoli, ville portuaire connue pour les combats féroces qui ont opposé, au début des années 80, Palestiniens de l’OLP et dissidents de la Saïka. Encore faut-il rappeler, pour mieux situer l’action du Mui, que les nombreux voyages à Téhéran de son chef, le cheikh Chabane, ont fait de cette organisation un des rares relais sunnites de la révolution iranienne. Mais le Liban, depuis l’expulsion par l’armée jordanienne des militants de l’OLP en septembre 197043, est devenu le centre de formation privilégié des mouvements activistes palestiniens44. La Palestine Historiquement, la première organisation de combattants palestiniens a été le mouvement des Jeunesses musulmanes d’Ezzedine Al Qassem45. Mais l’influence des frères musulmans est ancienne. Dès 1928, le propre frère de Hassan El Banna était venu en Palestine pour y fonder des groupes islamistes radicaux. La dimension islamique du conflit avec Israël est cependant postérieure à la création de la Résistance palestinienne, même si le Parti de la Libération Islamique (PLI), réfugié en Jordanie, joue un rôle idéologique important dans la conscience identitaire à l’extérieur des territoires occupés. L’OLP est fondée dès 1965 et une de ses structures, le FPLP, donne à la cause palestinienne sa première tribune internationale par le détournement en 1968 d’un avion d’El Al sur l’aéroport d’Athènes. Mais, on l’a dit, les mouvements palestiniens sont à l’époque laïcs et bon nombre de leurs dirigeants sont de religion chrétienne. On note cependant que nombre de chefs islamistes contemporains sont passés par les camps d’entraînement palestiniens. C’est en raison de la prise de Jérusalem par les parachutistes de Tsahal et de son annexion par Israël le 28 juin 1967, que la résistance palestinienne va recevoir l’appui de l’ensemble du monde musulman et non plus des seules populations arabes. C’est d’ailleurs l’incendie de la mosquée Al Aqsa par un extrémiste israélite de nationalité australienne, le 21 août 1969, qui déclenche un véritable soutien international au nom de l’islam46. On comprend mieux, dès lors, que le phénomène islamiste se soit développé au sein des territoires occupés, dont les populations reprochent à l’OLP - mais aussi aux organisations dissidentes - de poursuivre des buts politiques troubles. Le "Hamas" (ferveur) (acronyme de "Harakat Al Muqawama al Islamiya Al Filistinia" - Mouvement de la Résistance Islamique de Palestine), proche des frères musulmans, renaît au milieu des années 1980. Il va rapidement recruter des militants chez les adolescents qui n’ont connu de l’existence que l’humiliation des camps de réfugiés et la présence des soldats israéliens. L’intifada (révolte) n’est rien d’autre que la première manifestation de l’islamisme activiste palestinien. La "révolte des pierres" est en effet lancée à Gaza en 1987 par un nouveau mouvement, le "Djihad Islamique", qui est inspiré par le PLI, basé en Jordanie, et dont les cadres ont, pour la plupart, connu l’expérience afghane aux côtés d’Heykmatiar. Il est bientôt rejoint par le Hamas dirigé par le cheikh Ahmed Yassine, ex-mufti d’Hebron, qui proclame, début 1989, la lutte armée contre l’autorité israélienne et ses représentants. Les deux mouvements rappellent que la Palestine est un "waqf" (bien religieux) et qu’il est du devoir de tout musulman de la faire revenir dans le "dar al Islam" (l’ensemble des territoires où s’applique la loi d’Allah). Mais les buts poursuivis par chacun sont très différents. Le Djihad Islamique, qui ne craint pas de s’allier avec des partis laïcs, veut détruire le sionisme. Le Hamas développe largement l’action caritative et sociale pour favoriser la réislamisation du peuple palestinien, préalable nécessaire à sa libération. D’autre part, sont apparus des groupes plus éphémères, comme le "Djihad Beit Ul Moquadas" (la demeure sacrée), mouvement dissident du Djihad Islamique, qui a revendiqué plusieurs attentats à la voiture piégée en Israël. La riposte israélienne est maladroite. Après avoir favorisé un temps dans les territoires occupés la montée en puissance du Hamas - jugé moins extrémiste que le Djihad Islamique et surtout capable d’affaiblir la position politique de l’OLP en Palestine même - l’État hébreu ne saura pas préparer les changements capables d’empêcher la marche vers l’activisme. Le massacre d’Hébron47, la poursuite de la colonisation ou l’expulsion vers le Liban de 415 militants islamistes en décembre 1992, provoquent d’autant plus facilement le passage au terrorisme que, de l’autre côté de la frontière, des activistes musulmans aguerris sont prêts à apporter à leurs frères palestiniens un soutien financier et logistique, marqué entre autres par l’instruction aux engins explosifs. Depuis les accords israélo-palestiniens, le gouvernement de Jérusalem, qui a subi de plein fouet les attaques suicides dirigées contre sa population civile, a changé de politique et tente d’associer la police palestinienne à sa répression anti-islamique. Mais, entre une jeunesse qui aspire à la revanche et l’attitude rigide de Benjamin Netanyahou, le régime d’Arafat, miné par la corruption et dont les forces de sécurité ne sont pas toujours exemptes de sympathies pour l’activisme, a aujourd’hui une position intenable. Nombreux sont ceux qui, dans la mouvance islamiste palestinienne, appellent aujourd’hui à la révolte à Jérusalem (Intifada Al Qods) qui ne pourrait déboucher que sur un bain de sang48. L’Algérie Comment comprendre l’activisme islamique dans un pays ou l’islam est religion d’État, où les oulemas de rite malekite ont joué un rôle précurseur réel dans l’aspiration à l’indépendance, où des reformes législatives ont imposé à trois reprises l’arabisation49, où une aile islamiste à longtemps perduré au sein du parti unique au pouvoir ? C’est oublier que l’Algérie - présentée par les sympathisants tiers-mondistes des années 70 comme un modèle du développement50 - était d’abord une dictature, dont les dirigeants vivaient sur le mythe de la victoire militaire contre l’occupant français et l’occultation des répressions internes51, où les richesses nationales fournies par les réserves de gaz et de pétrole étaient d’abord redistribuées à une nomenklatura corrompue, où la pression d’un système policier s’étendait jusqu’aux populations immigrées en Europe52. Les premières manifestations de l’islamisme activiste apparaissent en Algérie dès 1982 avec l’émergence du Mouvement Islamiste Armé ("Al Haraka Islamiya El Mousseleha") de Moustapha Bouyali. À ce mouvement collaborent déjà Abdelkader Chebouti, futur émir du Groupe islamique Armé ("Al Jamaa Al Islamiya Al Mousseleha"), Mohamed Mekhloufi, fondateur en 1992 du Mouvement pour un État Islamique ("Al Haraka Min Adjli Dawla Islamiya") ou Mahfoud Nannah, président du Mouvement de la Société pour la Paix - ex-Hamas algérien - et actuel ministre. Ali Benhadj, futur n° 2 du FIS qui fréquente Bouyali, refusera par contre à ce dernier une fatwa qui permettrait d’engager la guerre sainte sur le sol algérien. À la mort de Bouyali, ancien militant du FLN, tué dans une embuscade en 1987, le mouvement est décapité. L’ensemble de ses militants sont amnistiés par décision du président Chadli en 1989. Or, depuis 1985, l’Algérie connaît une grave crise économique et sociale due à la baisse brutale du prix de pétrole. Cette nation, qui avait fait le choix du "tout industriel" et utilisé ses devises pour l’importation des biens de consommation, devient un pays surendetté, frappé de plein fouet par le chômage et la crise du logement. Les émeutes spontanées d’Alger sont alors récupérées par un jeune mouvement islamiste radical, le Front Islamiste du Salut, plus financé par l’Arabie Saoudite qu’inspiré par les frères musulmans. Ici encore, la réislamisation de la jeunesse et des classes intellectuelles a été assurée par les professeurs d’arabe étrangers recrutés, dès les années 70, dans le cadre des programmes d’arabisation. Le FIS sait, dès le départ, se créer une large base populaire par l’action caritative. L’idéal islamique séduit les jeunes qui ne connaissent de la vie politique que l’échec du système marxisant du parti unique ou la décadence au monde occidental. Soucieux de trouver un interlocuteur capable de canaliser la révolte, le pouvoir algérien légalise le FIS en août 1989 et procède aux premières élections multipartistes. Bien organisé et tirant profit du désintérêt du peuple algérien à l’égard des élections, le FIS remporte 40 % des mairies algériennes en 1990. Mouvement salafiste, le FIS est alors repris en main par des responsables algérianistes (djezaristes de "Djezair" - Algérie) au congrès de Batna en septembre 1991, qui voit le "Majliss El Choura" du mouvement confirmer la stratégie de prise du pouvoir par la voie légale des élections. Rappelons que, peu de temps auparavant, la guerre du Golfe avait avivé le sentiment de revanche islamique et provoqué une des premières volte-faces politiques du FIS. Quand Abassi Madani, alors en liberté, était revenu d’Arabie Saoudite - où il avait présenté le soutien de son mouvement à son premier financier international -, il avait réalisé que sa base militante était en train de lui échapper et avait alors proclamé son appui à l’Irak de Saddam Hussein. Celui-ci venait de profiter de l’arrivée en Arabie Saoudite des cinq cent mille soldats "infidèles" de Desert Storm, pour parer l’invasion du Koweït des couleurs du panislamisme53. La victoire du FIS au premier tour des élections législatives de décembre 199154 incite l’armée - qui a tiré de la répression de 1988-1989 une position dominante - à établir l’état de siège et à remplacer le président Chadli par un Haut Comité d’État (HCE) à ses ordres55. Après l’interruption du processus électoral (janvier 1992), puis la mise hors la loi du FIS (mars 1992), un certain nombre de militants islamistes vont entrer dans la lutte armée. Les premiers attentats individuels ciblent policiers et militaires, dont les armes sont volées. Alors que plusieurs dizaines de milliers d’islamistes sont incarcérés sans procès, ceux restés en liberté mettent en place dans la clandestinité des structures activistes, en enrôlant bien souvent des membres de leur famille, des amis d’enfance ou des voisins. Dans l’ensemble des grands centres urbains, se créent, autour d’émirs autoproclamés, des phalanges de combat. Parmi elles, le groupe islamique armé (GIA) créé vraisemblablement par Mansouri Meliani au début de 1993 qui défend une idéologie salafiste et commet des actions spectaculaires - tout particulièrement, dès 1994, le meurtre des ressortissants étrangers sur le sol algérien. En mars 1994, la majorité des organisations combattantes rallie le GIA56. Certaines sont de tendance dzejariste. Mohamed Said et Abderazak Redjem, chefs de guerre d’un djihad purement algérien, font ainsi allégeance à l’émir national du GIA, Cherif Gousmi. La mort de ce dernier provoque son remplacement par Djamel Zitouni57, dont les troupes sont majoritairement composées de vétérans d’Afghanistan, d’adolescents désœuvrés (les "hittistes" - ceux qui tiennent les murs) et de voyous fraîchement réislamisés. Alors qu’une partie des islamistes combattants refuse la dérive sanguinaire du GIA et crée l’Armée Islamique du Salut - qui se veut la branche armée de l’ex-FIS - le GIA pratique une véritable surenchère terroriste, délaissant les attaques contre les représentants du pouvoir pour se livrer à différentes formes d’attentats contre les populations civiles. Journalistes, femmes vêtues à l’occidentale, religieux étrangers sont les cibles favorites d’un mouvement qui par la terreur cherche l’audience médiatique. Le détournement de l’Airbus d’Air France sur l’aéroport d’Alger, puis de Marseille-Marignane, prélude au débordement du combat sur le sol français, sera son point d’orgue. Dès lors, Zitouni prône une véritable politique du chaos, où tout ce qui n’est pas lié au GIA devient une victime potentielle. Aux faux barrages se rajoutent les attentats à la voiture piégée commis dans les centres urbains58, puis débutent les premiers massacres de villageois dans les campagnes59. En même temps - paranoïa ou souci de garder le contrôle de son organisation -, Zitouni procède à des purges sanglantes au sein du GIA. Les premières victimes sont les dzajaristes60 puis les vétérans d’Afghanistan. Enfin, en mai 1996, Zitouni fait égorger les sept moines français de Tibheirine, enlevés deux mois plus tôt par un groupe local du GIA. Aux dissensions internes - dues bien souvent autant aux rivalités personnelles entre émirs qu’à la critique des choix stratégiques - succède une véritable dissidence qui prétend poursuivre le djihad en Algérie tout en combattant Zitouni, accusé d’être manipulé par les services de sécurité. Le chef du GIA est assassiné le 16 juillet 1996 dans des conditions obscures61. Son successeur Antar Zouabri prend la tête d’une organisation diminuée, menacée à la fois par ses rivaux islamistes et par l’armée algérienne. Il n’en affirme pas moins poursuivre la ligne précédente, compensant l’affaiblissement numérique du GIA par le fanatisme de ses combattants. Si aucune enquête objective - algérienne ou étrangère - n’a pu, en raison de la censure, établir le bilan exact de six ans de guerre civile, le chiffre minimum de soixante mille morts est couramment accepté, alors qu’aux succès ponctuels de l‘armée algérienne depuis le début 1997 répondent en écho des massacres de plus en plus effroyables et nombreux. Fin 1997, la situation sécuritaire apparaît bloquée en Algérie, entre des mouvements activistes principalement salafites, concurrents et jusqu’aux boutistes, et un pouvoir qui ne parvient pas à anéantir ce qu’il désigne depuis deux ans comme un "terrorisme résiduel". Retenons cependant - sans y voir pour autant la manipulation de certains terroristes algériens par le pouvoir, souvent dénoncée par la mouvance islamiste algérienne mais jamais prouvée62 - que le terme de "terrorisme algérien" est particulièrement réducteur. L’observation des faits permet d’attribuer à cinq entités bien différentes les actions armées attribuées aux "islamistes" en Algérie : le GIA tendance Zouabri qui pratique vraisemblablement les massacres les plus odieux ; les dissidents du GIA qui organisent des attentats aveugles (en particulier à l’explosif) mais prétendent ne pas commettre de tueries contre les villageois ; les maquisards de l’AIS, moins actifs et qui se livrent à des opérations contre des cibles militaires ; des groupes combattants qui n’ont d’islamistes que le nom et qui cachent de simples bandes de délinquants contrôlant une zone géographique donnée ; les "milices patriotes", système propice aux règlements de compte locaux dont la responsabilité peut être attribuée à l’adversaire63. Rappelons enfin que l’activisme algérien - modèle original et particulièrement violent, qui tire ses racines du mythe afghan64 bien plus que de l’influence iranienne ou égyptienne - représente aujourd’hui, aux yeux des plus extrémistes de la mouvance salafite, l’archétype du combat de l’islam contre le pouvoir "taghout" (impie). On comprend comment, dans ce cadre, tant par les contacts directs avec les pays voisins qu’à travers les relations tissées entre militants réfugiés en Europe, le GIA a pu inspirer des actions dans les autres pays arabes méditerranéens. L’apparition du groupe islamique combattant (GIC) libyen65 ou les projets d’attentats du réseau dit "de Marrakech"66 en sont des exemples d’autant plus inquiétants que ces pays, touchés à divers degrés par l’exclusion socio-économique, sont marqués depuis dix ans par la montée de l’islamisme radical, dont la progression a été encouragée par les gouvernements locaux pour affaiblir l’opposition de gauche. Les menaces de
l’islamisme activiste Depuis le début des années soixante-dix, la France a subi régulièrement les attaques terroristes soit sur son territoire, soit contre ses intérêts. Leurs auteurs étaient animés par l’une des trois motivations suivantes : le groupe terroriste avait désigné la France comme l’un de ses adversaires (attentat du pub Saint-Germain par Carlos en 1974) ; il voulait influer sur la politique française (attentat de l’aéroport d’Orly par l’ASALA arménien en 1983) ; il voulait frapper des intérêts étrangers en France (assassinat du diplomate israélien Yacob Barsimentov par les Forces Armées Révolutionnaires Libanaises - FARL - en 1982). Si l’on considère le phénomène sous un autre angle, l’on estimera que la France a été victime de trois types de terrorisme : un terrorisme révolutionnaire, un terrorisme identitaire67, un terrorisme de manipulation. Le terrorisme révolutionnaire
est sans doute le plus ancien et Il adopte volontiers une connotation internationale, tout particulièrement dans les domaines logistique et financier. Il évolue généralement vers une spirale suicidaire dont l’extrémisme est marqué par des actes de grand banditisme, sanglants mais souvent marqués par l’amateurisme70. Le terrorisme indépendantiste, qui prétend souvent s’inspirer de la lutte anti-coloniale71, est d’abord représenté en Europe par les deux luttes anciennes du peuple irlandais et du peuple basque. Leur prise en main, vers 1968, par des militants marxistes donnera à l’IRA Provisoire ("Irish Républican Army Provo") et à l’ETA ("Euskadi Ta Azkatasuna" - Pays Basque et Liberté) le double aspect révolutionnaire et nationaliste. Le terrorisme indépendantiste, en France, trouve sa manifestation essentielle en Corse, dont on a déjà dénoncé la dérive vers le crime organisé, marquée par les rivalités meurtrières entre branches rivales. Les trois tendances du Front de Libération de la Bretagne (FLB), voire l’éphémère mouvement des "loups noirs" en Alsace, n’ont quant à elles pas provoqué mort d’hommes72. Le terrorisme de manipulation est en fait l’œuvre de services spéciaux | |||||||||||||||||||||||||