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POURQUOI
LE MESSIANISME RELIGIEUX ENGENDRE-T-IL LA TERREUR ?
D.C. Rapoport
Les années récentes
ont été marquées par l’utilisation de concepts théologiques
à des fins de justification d’activités terroristes, phénomène
que j’ai appelé la "terreur sacrée"1.
La renaissance des doctrines du djihad (guerre sainte) dans le
chiisme a eu un certain impact, particulièrement au Liban. On est
souvent frappé de constater à quel point les chiites manifestent
parfois une volonté avide de mourir, disposition facilitée par
la conviction selon laquelle celui qui est tué au combat lors du
djihad se voit garantir une place au paradis. Cette propension au
sacrifice donne à la terreur chiite une dimension redoutable aux
yeux de ses victimes potentielles2.
Aux États-Unis, on constate le même phénomène,
les poseurs de bombes dans les cliniques où se pratiquent des
avortements citant les Saintes Écritures pour justifier leurs méfaits.
On peut également citer le cas d’Israël en 1984, lorsque le
gouvernement condamna les terroristes juifs qui avaient organisé
le "Complot du Mont du Temple", conspiration qui
cherchait à détruire les tombeaux sacrés des musulmans
construits sur le site le plus vénéré du judaïsme, celui du
Deuxième Temple. S’ils avaient été rasés, la construction
d’un Troisième Temple aurait été enfin possible, ce que
certains considèrent comme une condition préalable à l’arrivée
du Messie3. Il est également vrai
que les groupes messianiques américains d’obédience chrétienne
(qui cherchent à créer les conditions de réalisation de
l’apocalypse) ont soutenu financièrement les actions en faveur
du Troisième Temple - projet qui leur est sans aucun doute
particulièrement cher depuis plus d’un siècle4.
On ne sait pas si le Messie arrivera en cas de reconstruction du
Troisième Temple ; toujours est-il que si les lieux sacrés
des musulmans sont détruits, un résultat catastrophique pourrait
s’ensuivre, qui nous rapprocherait en effet un peu plus de
l’apocalypse. Mais sera-t-elle celle que décrivent les Saintes
Écritures ?
La terreur sacrée semble
nouvelle pour nous mais, avant la Révolution française, c’était
la forme dominante, sinon exclusive, de terreur. La sainte
terreur, quelle que soit l’époque à laquelle elle apparaît,
est habituellement liée au messianisme. Deux exemples historiques
bien connus sont les Assassins ou Feddayins de l’islam,
et les Zélotes juifs ou Sicaires. Les Assassins firent
leur apparition au XIe siècle, sévirent pendant deux
cents ans et sont le premier exemple connu
d’une conspiration internationale fomentée par un État et qui
menaça les gouvernements de plusieurs royaumes islamiques. Les Zélotes,
apparus au Ier siècle, survécurent pendant une plus
courte période (quelque soixante ans), mais ils eurent un énorme
impact. Ils réussirent en effet à provoquer une rébellion de
masse contre Rome qui s’acheva néanmoins en catastrophe. Le
Deuxième Temple - centre rituel du judaïsme - fut détruit et
les rebelles survivants se suicidèrent à Massada. La révolte
inspira par la suite des soulèvements encore plus importants. De
nombreuses populations juives à Chypre et en Égypte, alors sous
domination romaine, furent décimées ; la Judée elle-même
fut vidée de sa population ; puis vint la tragédie finale,
le Deuxième Exil ou Diaspora, exil qui eut un effet traumatisant
sur la conscience juive et qui resta une marque indélébile pour
les deux millénaires qui suivirent, bouleversant pratiquement
chaque institution de leur vie.
Aucun groupe messianique
terroriste n’a occupé une place aussi importante dans le monde
chrétien. Les mouvements messianiques y ont été nombreux et épisodiques
mais ont eu moins d’effet, peut-être à cause de la nature décentralisée
du monde chrétien. Cependant, on dispose de beaucoup plus de
documentation sur ces exemples que sur ceux de l’islam et du
judaïsme, ce qui est important, la terreur dans le monde chrétien
étant instructive car moins intimement liée aux organisations
clandestines. Les croisades, par exemple, avaient une composante
messianique essentielle, ce qui eut quelques conséquences extrêmement
étranges, notamment lors des croisades populaires. À la fin de
la période médiévale, pendant de courts moments, les Taborites
et les Anabaptistes furent à l’origine de ce qu’on a pu
appeler de véritables systèmes de terreur d’État.
Pourquoi donc le messianisme
produit-il de la terreur ? Quels sont les liens
psychologiques et logiques entre les motifs messianiques et la
terreur ? C’est un lieu commun pour les historiens et les
sociologues des mouvements messianiques d’affirmer que ces
mouvements sont souvent producteurs de terreur. Norman Cohn (Pursuit
of the Millennium) et Bryan Wilson (Magic and the
Millennium) nous ont offert de riches études sur la violence
de mouvements millénaristes particuliers. Mais il n’existe pas
encore d’analyse générale de la question, particulièrement de
la terreur. On se concentrera ici sur les expériences juives et
chrétiennes, mais certains exemples tirés de l’islam et de
sociétés primitives seront également abordés.
La logique interne ou les dynamiques internes des mouvements
seront préférées aux circonstances extérieures, bien que ces
dernières soient importantes.
Commençons par clarifier les
deux termes clés, la terreur et le sentiment messianique.
Beaucoup d’universitaires considèrent les terroristes comme
utilisant la violence de manière illégitime à des fins
politiques, et on a tendance à décrire les terroristes comme des
membres de groupes rebelles clandestins employant des tactiques
consistant à frapper et à disparaître ensuite, sur le modèle
de la guérilla5. Je préfère
la conception plus traditionnelle qui, comme nous le verrons, est
particulièrement appropriée s’agissant des expériences
messianiques. Dans cette perspective, la terreur peut se
comprendre comme une violence extranormale ou extramorale, qui
viole les conventions ou les barrières que les sociétés établissent
afin de réguler la contrainte. De telles conventions offrent des
justifications, établissent des limites ainsi que des dérogations
à ces conventions, permettant de distinguer les réponses
appropriées de la société aux activités criminelles de celles
qui ne le sont pas.
Parfois, les
rebelles acceptent les mêmes limites que les gouvernements. Il
serait très difficile, par exemple, d’opérer une distinction
entre les méthodes des principaux protagonistes des guerres
civiles et révolutionnaires qui ont émaillé nos sociétés.
Mais ce n’est pas toujours le cas. Les terroristes se
distinguent par conséquent par la volonté délibérée
d’abandonner ces restrictions ou de refuser d’accepter comme
contraignantes les distinctions morales qui prévalent entre
belligérants et neutres, combattants et non combattants, cibles
appropriées ou non, méthodes légitimes ou illégitimes. Le
terroriste sait qu’on va juger ses actions comme choquantes ou
les considérer comme des atrocités, et c’est la raison pour
laquelle il agit comme cela, car son objectif, à travers
l’utilisation de la terreur à des fins messianiques, est de créer
une "nouvelle conscience" à l’aide de méthodes qui
provoquent des réactions émotionnelles extrêmes - panique,
horreur, révulsion, colère ou, au contraire, sympathie. En ce
sens, n’importe quelle personne ou n’importe quel groupe
pourrait commettre des actes terroristes ; si cela est vrai
pour les rebelles, ça l’est aussi des grandes armées et des
autorités établies, comme l’exemple des croisades et celui de
la révolte des Zélotes l’illustrent. C’est la nature de
l’acte et non le statut des personnes qui le commettent qui est
l’élément fondamental.
Que doit-on entendre par
sentiment messianique ? C’est le sentiment selon lequel il
arrivera un jour où l’histoire et la vie sur cette terre seront
totalement et irréversiblement transformées, passant du stade de
la lutte perpétuelle que nous avons tous expérimentée à celui
d’une harmonie parfaite dont beaucoup rêvent, où il n’y aura
ni maladies ni larmes, où nous serons complètement libérés
de toute règle, condition d’une parfaite liberté. L’histoire
s’achève parce que Dieu nous l’a promis et, à
l’heure qu’Il aura décidée, Il interviendra dans nos
affaires et sauvera uniquement ceux qui le méritent6.
On appelle souvent millénarisme cette forme particulière de
messianisme, mais je préfère néanmoins réserver ces deux
termes à certains exemples de la religion chrétienne pour
lesquels ils me semblent davantage appropriés.
Les sentiments messianiques
varient quand on les regarde en détail. Certains peuvent entraîner
la terreur alors que d’autres ne le semblent pas. Mais, quel que
soit le contenu de la doctrine, sa signification dépend
initialement de deux conditions. Les croyants doivent être
convaincus que le jour de la délivrance est proche ou même
imminent7 et doivent aussi penser
que l’homme peut permettre de faire aboutir ce processus.
Lorsque ces conditions sont remplies, la décision d’employer la
terreur dépend de six éléments substantiels de la doctrine
messianique : (a) la nature de l’action souhaitée, (b) la
cause ou le caractère de l’aspiration messianique, (c) la foi
suffisante des croyants, (d) les qualités morales assignées aux
participants à la lutte messianique, (e) les "signes"
ou les "manifestations" d’une intervention messianique
et (f) le caractère de l’intervention divine. Les doctrines
messianiques, il faut le souligner, forment rarement un ensemble
cohérent et sont généralement suffisamment ambiguës pour
permettre aux participants de choisir entre plusieurs alternatives
ou d’abandonner une voie pour une autre quand cette dernière
leur apparaît plus productive.
IMMINENCE ET
INTERVENTION HUMAINE
On peut, bien sûr, être
convaincu qu’une ère messianique va survenir et être également
confiant dans le fait que le jour de la délivrance n’est ni
proche ni prévisible. Mais il ne semble pas raisonnable de penser
que ceux qui croient en un jour à venir se satisferont d’une
doctrine qui affirme que ce jour est encore très loin d’arriver
ou est inconnu. L’histoire des religions aux composantes
messianiques semble confirmer une telle proposition. Tandis que le
sentiment d’imminence n’est habituellement pas présent, il
apparaît de manière intermittente et parfois après de très
longues périodes d’absence. Huit siècles après
l’implantation de la vision messianique dans la conscience
juive, un sens de l’imminence a émergé, finalement, au sein de
la génération précédant la révolte des Zélotes, peu de temps
avant le développement du christianisme. Les cinq premiers siècles
du christianisme ont été témoins de nombreux épisodes
messianiques chrétiens ou juifs, activités qui cessèrent
jusqu’aux croisades, au XIe siècle, où elles
reprirent de plus belle. Une troisième période s’ouvrit
ensuite aux XVIe et XVIIe siècles.
L’espoir offert par une vision
messianique est évidemment important pour les religions révélées
orthodoxes parce que, sans elle, le reste de la tradition
religieuse semblerait ne revêtir que peu de signification. Sans
cette composante, on peut même penser que certaines des religions
révélées n’auraient pas survécu. Le judaïsme a de bonnes
raisons, par conséquent, de maintenir ce sentiment messianique et
cette conception se propagea au christianisme et, dans une moindre
mesure, à l’islam où elle est connue sous le nom de mahdisme
et revêt une signification particulièrement importante pour la
communauté chiite.
Alors que la valeur du sentiment
messianique devrait être d’elle-même évidente, quand le
sentiment de l’imminence l’emporte, lorsque certains pensent
que le monde disparaîtra demain ou dans un futur prévisible, des
réactions dangereuses sont susceptibles de se produire,
uniquement parce que la question de savoir qui sera sauvé et
comment cela sera fait va générer une grande anxiété. La
description des juifs au Ier siècle faite par Hugh
Schonfield ne semble pas exagérée. "La condition entière
du peuple juif était psychologiquement anormale. Les plus étranges
histoires et les fruits de l’imagination pouvaient rapidement se
révéler crédibles (...). On se saisissait de n’importe
quel événement afin de découvrir comment et en quel sens cela
représentait un Signe des Temps et pouvait faire la lumière sur
l’approche de la Fin du Monde" 8.
De tels sentiments d’anxiété peuvent déstabiliser la religion
elle-même, car la religion est inévitablement victime de la déception
qui survient quand le Messie n’apparaît pas.
Les chefs religieux orthodoxes
tentent de devancer les anxiétés messianiques et les explosions
de plusieurs manières. Le concile d’Éphèse (431) alla droit
au cœur du problème ; il dénonça la doctrine du salut
terrestre comme une erreur hérétique, soulignant que la promesse
messianique appartient à la vie après la mort et est un événement
survenant dans le monde spirituel. La plupart des chrétiens ont
accepté ce point de vue mais les passages de la Bible s’y
rapportant peuvent néanmoins être interprétés de façon très
différente, et aucun concile n’a pu empêcher les chrétiens de
croire à ces interprétations à certaines occasions. La
tradition juive n’a jamais pu nier que le messianisme est une de
ses parties constitutives, et elle a tenté de désamorcer d’éventuelles
tensions en instaurant, comme première responsabilité des juifs,
l’obligation de vivre de manière ordinaire, même en présence
d’une preuve de messianisme irréfutable9.
Rabbi Zakkai a enseigné : "Si tu as un jeune arbre
dans ta main et qu’on te dit que le Messie est venu, plante-le
d’abord puis va accueillir le Messie". Conseil avisé,
mais qui ne fut cependant pas toujours suivi.
Les religions orthodoxes trouvent
même nécessaire de nier la possibilité que l’on puisse jamais
connaître le moment d’une époque messianique. Aussi font-elles
parfois des efforts acharnés afin d’empêcher les individus de
croire ou de propager des opinions contraires. En Angleterre,
durant la Restauration, c’était une offense criminelle que de
spéculer sur la date de la Deuxième Venue10.
Les autorités chiites au IXe siècle dénoncèrent
"ceux qui déterminent le temps" comme des "menteurs"
qui propageaient la "désillusion et le désespoir "11.
Et un rabbin médiéval plus ancien écrivit : "Que
soient maudits ceux qui calculent l’avènement du Messie et créent
ainsi une révolte politique et sociale parmi le peuple" 12.
Chacun de ces cas est la preuve que plus la spéculation au sujet
de la date du grand événement devient populaire, et plus il y a
une tendance inévitable (basée, je suppose, sur une illusion) à
croire que cela se produira bientôt ou de manière imminente13.
En Angleterre, cette spéculation joue une part essentielle dans
les bouleversements qui se sont produits au XVIIe siècle,
tout comme elle fut un élément essentiel des insurrections de la
communauté chiite du XIXe siècle et joua un rôle
dans les trois rébellions désastreuses que les juifs menèrent
contre les Romains beaucoup plus tôt.
Dans quelles
circonstances une apparition messianique semble-t-elle imminente ?
C’est, bien sûr, une question cruciale. Mais cet essai s’intéresse
à la relation entre les motifs messianiques et la terreur, et
cela nous détournerait trop que de vouloir traiter directement de
la question. Néanmoins, comme nous vivons dans une période dans
laquelle beaucoup de gens pensent que l’arrivée du Messie est
imminente, on peut faire un commentaire très bref en ne
soulignant que ce qui relève de la logique des religions révélées.
Nous nous concentrerons sur la
situation contemporaine pour trouver des exemples. Même si ses
aspects sont uniques, ils sont, dans une certaine mesure, présents
également dans les expériences antérieures. Une caractéristique
visible particulièrement de notre monde, depuis les années
cinquante14, est la renaissance
des enthousiasmes religieux, et celle-ci attire nécessairement
l’attention sur la composante messianique des religions révélées,
composante qui est généralement ignorée. Bien sûr,
l’enthousiasme religieux n’est pas le messianisme, mais chaque
renaissance religieuse stimule probablement des sentiments
endormis selon lesquels une délivrance religieuse serait
imminente15.
Le messianisme est toujours
associé à la présence de "signes", et, de nos jours,
il est facile pour le croyant de distinguer deux des signes les
plus importants en matière d’eschatologie religieuse. Dans
beaucoup de visions messianiques juives, chrétiennes et
islamiques, les "Derniers Jours" apparaissent dans le
contexte d’une catastrophe mondiale. Le spectre d’une telle
possibilité a hanté les imaginations depuis la Seconde Guerre
mondiale, la plupart l’envisageant sous la forme de
l’holocauste nucléaire, mais aussi écologique, technologique,
ou encore de désastre démographique, etc. En effet, l’idée de
"la fin du monde" est devenue si répandue parmi les laïcs
que le thème de l’apocalypse dans la pensée religieuse a gagné
une sorte de respectabilité intellectuelle16.
La fin du monde n’a jamais semblé si réalisable
qu’aujourd’hui et, le messianisme fonctionnant comme un moyen
permettant d’expliquer une catastrophe, on peut s’attendre à
ce qu’il fasse naturellement surface dès lors qu’une
catastrophe est subie ou annoncée17.
Un second signe est la
restauration de l’État d’Israël, thème commun à toutes les
prophéties apocalyptiques. Le rétablissement d’Israël,
particulièrement après la guerre des Six Jours lorsque les lieux
saints furent reconquis, a eu un impact énorme sur de nombreux
groupes millénaristes chrétiens américains, regroupés dans un
ensemble aux contours flous baptisé "Fondamentalistes".
Leur origine remonte au début du XIXe siècle, quand
les échecs extraordinaires et humiliants des millénaristes à prédire
la date de la Deuxième Venue les ont forcés à abandonner leur référence
aux datations bibliques et à souligner, à la place,
l’importance des signes ou des présages, le plus important étant
la restauration d’Israël dans son foyer originel18.
Le retour à la Terre promise a également été, bien sûr, la
cause principale de l’apparition récente du mouvement
messianique juif le plus important depuis le XVIIe siècle,
le Gush Emunim. En effet, l’objectif du retour à la Terre
promise est la condition sine qua non de l’existence de
ces mouvements messianiques juifs. Dans les premier et second
Commonwealth, les sentiments messianiques étaient extrêmement
actifs et, de ce fait, il est concevable que toute nouvelle
restauration d’Israël générera toujours des mouvements
messianiques.
L’islam a également dû faire
face à des résurrections religieuses qui affirment aussi
anticiper la venue du Mahdi, et le spectre d’une catastrophe
mondiale peut stimuler cette attente, comme il le fait pour les
autres religions. L’attente de la Deuxième Venue parmi les chrétiens
a probablement eu un effet également car, dans certaines
traditions, le Mahdi est supposé apparaître peu de temps après
le retour du Christ. L’islam contemporain semble également
grandement influencé par les datations. Est particulièrement révélatrice
la tradition qui affirme que le Mahdi apparaîtra au début d’un
nouveau siècle du calendrier islamique. L’attaque soudaine
(1979) de la Grande Mosquée de la Mecque - le sanctuaire le plus
sacré de l’islam - qui fit vaciller la dynastie saoudienne eut
lieu lors de la première heure du premier jour de l’an 1400 du
calendrier islamique. Les assaillants (qui venaient de douze pays
y compris des États-Unis) nommèrent un des leurs comme le Mahdi,
et chaque détail de l’assaut semblait suivre une prophétie
islamique célèbre19. Il existe
d’autres exemples qui semblent se référer à cette tradition
particulière. Il y a un siècle, l’armée de Gordon fut massacrée
à Khartoum par les mahdistes soudanais lors du premier jour de
l’an 1300 du calendrier islamique. Quelques années auparavant,
plusieurs mouvements mahdistes émergèrent en s’appuyant sur
l’espoir que ce siècle serait le siècle. En Égypte
aujourd’hui, trois groupes messianiques (dont l’un fut à
l’origine de l’assassinat de Sadate) se sont référés à
cette tradition ancienne20. (Il
est concevable que la révolution iranienne y soit également liée).
Il convient à présent de
revenir à notre principale préoccupation, celle de la relation
entre imminence et action. Si les obstacles qui remettent en cause
la crédibilité de l’imminence sont surmontés, on ne peut pas
encore être sûr que l’action s’ensuivra, à moins que le
croyant soit persuadé qu’il peut influencer les événements
messianiques, ce qui signifie qu’il doit contester les
enseignements religieux sur cette question. Parmi les juifs, par
exemple, une tradition rabbinique persiste à affirmer que l’avènement
du Messie a été fixé lors de la création du monde, et que même
Dieu de ce fait ne peut pas en accélérer ou en retarder le
processus21. La contradiction est
que le messianisme ne fait sens ou n’est attirant que si nous
sommes convaincus que les bons et les mauvais connaîtront des
sorts différents. De ce fait, contrairement à ce que veulent
nous faire croire les autorités, certains croyants concluront que
c’est ce que nous faisons qui comptera après tout. Quand un
sentiment d’imminence prend racine, certains croyants doivent
trouver psychologiquement impossible de considérer leurs actions
comme des erreurs, simplement parce que les conséquences d’une
erreur sont si importantes. Tout au moins agiront-ils de manière
à assurer leur propre salut. Et une fois que l’obstacle initial
à l’action aura été surmonté, ce n’est qu’une question
de temps avant que d’autres genres d’actions ne paraissent
envisageables. Bientôt, ils penseront pouvoir agir sur l’accélération
ou la date du processus.
LE CHAMP DES
ACTIONS CONCEVABLES
Il est clair qu’il n’y a pas
une manière prescrite d’accomplir ces objectifs. Les spéculateurs
messianiques ont suggéré diverses possibilités pas toutes
compatibles entre elles et, dans le passé, différents mouvements
ont essayé des trajectoires diverses. On peut parler d’un champ
d’action qui semble faire sens en reconnaissant que les croyants
font des choix, passant parfois radicalement d’une alternative
à l’autre.
Certaines activités sont évidemment
non violentes. Le prosélytisme est répandu. On peut abandonner
ses biens afin de rembourser des dettes, financer le prosélytisme
et démontrer son amour pour l’humanité, à l’instar de ce
que firent les Millérites - un mouvement messianique américain
(prédécesseur des Adventistes du Septième Jour) qui existait à
Upstate New York dans les années 1840. Les groupes messianiques
parcourent souvent de grandes distances vers un site sacré où la
rédemption est sensée débuter. Après la dispersion des juifs
consécutive à la destruction du Deuxième Temple, les épisodes
messianiques juifs pour les neuf siècles suivants avaient
normalement pour conséquence un exode collectif vers la Terre
Sainte. Des groupes d’Indiens du Brésil devaient migrer
pacifiquement de manière périodique afin de trouver "la
Terre où le Mal est absent". De nombreux cultes cargo mélanésiens
au XXe siècle ont attendu la délivrance dans des
lieux désignés. En Jamaïque, il y a plusieurs décennies, le
Rastafarisme - un groupe messianique noir - s’organisa afin de
partir vers l’Éthiopie. Ceux qui ont vu le film Rencontres
du troisième type se souviendront peut-être que la migration
vers le site de la délivrance messianique était le thème
principal.
Le changement d’identité ou la
purification de la communauté accompagne souvent les migrations :
les récoltes, les vivres et tous les moyens d’existence peuvent
être détruits lors d’un holocauste. Parce que nous utilisons
ces objets afin de nous débarrasser des obligations normales ou
quotidiennes, leur destruction symbolise ou représente l’émergence
d’une "nouvelle" forme d’humanité.
Les processus de
purification et de migration sont davantage familiers en tant que
partie intégrante des expériences occidentales sous une autre
forme. Lorsque les croyants pensent que l’avènement du Messie
ne surviendra pas immédiatement, ils créent souvent une
communauté sacrée qui tente de se séparer complètement du
monde profane et qui est marquée par un comportement caractérisé
par une inflation de règles, l’ascétisme, une autodiscipline
excessive et une observation stricte des règles qui englobent
chaque aspect de la vie de l’individu. La nature de cette
communauté caractérisée par la multiplicité des règles donne
aux messianistes la possibilité de s’identifier aux
"derniers justes" dont toutes les prophéties proclament
le salut.
Dans l’islam, où le terme mahdi
signifie "sortie d’une cachette" et/ou "rébellion
contre l’autorité constituée "22,
les groupes qui se retirent du monde sont ceux qui cherchent
presque invariablement à trouver une base meilleure et plus sûre
pour organiser leur violente attaque contre la société. Cette
structure est reflétée dans la carrière même de Mahomet qui en
fournit probablement l’archétype ou le modèle. Lorsqu’il échoua
dans sa volonté de convertir son propre peuple de La Mecque, il
s’enfuit vers Médine, certes plus primitive et reculée mais
davantage réceptive à son message, d’où il revint ensuite
triomphant. Le recours à la violence messianique est ainsi prévu
dans le monde islamique, de même que le messianisme juif est également
violent, bien que, dans la diaspora éparpillée dans le monde chrétien,
ce soient les circonstances qui expliquent que le messianisme juif
y soit peu répandu.
Le sort des groupes caractérisés
par une inflation de règles de vie et qui s’isolent semble plus
compliqué dans le monde chrétien que dans le cas de l’islam.
Si la société ne les abandonne pas ou les oblige à participer,
ils peuvent résister, la plupart du temps par des méthodes
pacifiques, parfois même en acceptant le martyre - peut-être
afin de rappeler à Dieu le prix payé pour Son retard !
Parfois, après une période difficile, les groupes changent de
trajectoire et s’engagent activement au sein de la société,
passant ainsi directement d’un processus pacifique à la
terreur. Les Anabaptistes et les Taborites de l’Europe médiévale
sont les premiers exemples qui viennent à l’esprit23,
et ils furent précédés par les Esséniens du Ier siècle.
Ce changement est
surprenant mais il a de nombreuses raisons. Selon que l’on
choisit le pacifisme ou la terreur, on rejette les conventions
existantes régissant la coercition et, par conséquent, cette
dynamique a une certaine cohérence. Un second argument est
davantage particulier aux doctrines messianiques des religions révélées,
celles-ci suggérant plusieurs trajectoires possibles d’action.
Les croyants peuvent de ce fait choisir de faire différentes
choses ou à des phases différentes du processus. Les deux images
dominantes dans ces doctrines sont celles du "serviteur
souffrant" et celle de l’"ange vengeur", cette
dernière représentant le plus souvent les derniers jours ou les
jours de la destruction. Le pacifisme peut alors être compris
comme une activité qui n’est appropriée que lorsqu’on attend
le début d’une activité messianique, un comportement qui, dans
le cas chrétien, semble également incarner l’esprit de la
religion originelle. Pour se projeter dans une nouvelle phase, il
faut un autre type de comportement. Il n’est pas surprenant, de
ce fait, de voir que les messianistes qui ont abandonné le
pacifisme et qui sont devenus convaincus de s’être trompés au
sujet de la datation du processus reviennent souvent à des
traditions pacifistes. La théorie anabaptiste reflète cette
trajectoire ; le groupe retourne au pacifisme après une
mauvaise expérience avec la terreur pendant la Réforme.
L’islam fournit au moins un cas parallèle frappant. Dans
l’Iran du XIXe siècle, le mouvement messianique de
Babi se lança dans une campagne de terreur mais, à la suite de
la défaite, se transforma en Bahia, un groupe pacifiste.
L’étude des
christadelphiens - mouvement messianique britannique contemporain
- menée par Brian Wilson souligne également que le pacifisme
peut se nourrir parfois d’une haine profonde et non pas
simplement de l’amour.
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Le
christadelphianisme est, à la base, une organisation
révolutionnaire, vigoureusement opposée à l’ordre
social... Mais cette attitude ne se traduit pas en
action sociale bien qu’au moment déterminé, il y
aura une tendance à cela... Le christadelphien est en
conflit avec l’ordre social qui prévaut mais il est
impuissant à organiser son renversement... La réforme
est inutile... (Il)
ne veut pas que le monde
aille mieux ; il est opposé à la paix, et il
veut la guerre. La misère a été le lot du monde et
le fait d’énoncer ce fait revient presque pour lui
à s’en réjouir. Il est émotionnellement impliqué
dans ses prédictions sur le désastre duquel lui seul
sortira triomphant 24.
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L’étude des événements tels
qu’ils se sont produits lors des soulèvements des Zélotes, et
qui furent précédés par une large campagne de résistance
passive, révèle une autre considération. Des manifestations de
gens mécontents et désarmés peuvent faire obstacle à des troupes
à la discipline remarquable, comme l’apprirent à leurs dépens
les Romains. Quand cette discipline s’écroule, les atrocités qui
s’ensuivent - particulièrement lorsque les femmes et les enfants
sont impliqués - peuvent à ce point perturber une communauté que
pratiquement n’importe quelle contre-mesure semblera justifiée.
Il existe des exemples comparables dans le monde contemporain
(Irlande du Nord, Chypre, etc.) qui suggèrent un lien entre la résistance
passive et la terreur, celle-ci étant indépendante de l’ethos
messianique.
LA CAUSE
Si un croyant imprégné
de messianisme pense pouvoir participer à la lutte afin de
"forcer le destin", la nature de l’aspiration
messianique elle-même ou la cause de celle-ci deviendront un
facteur débouchant sur la terreur ; et c’est là notre deuxième
condition doctrinale. Quand les enjeux de n’importe quelle
bataille sont perçus comme importants, les restrictions
conventionnelles à la violence diminuent d’autant. On s’attend,
par exemple, à ce que les guerres qui menacent l’existence même
des parties en conflit soient bien plus sauvages que celles qui ont
pour enjeu un territoire ou le commerce ; et c’est un lieu
commun d’affirmer que l’apparition des États révolutionnaires
dans un ordre international existant introduit un niveau supplémentaire
de brutalité dans la politique mondiale. De ce fait, l’image
extraordinaire que les messianistes tracent du futur - la
transformation de l’existence humaine elle-même - peut amener
certains à dépasser les limites imposées.
Des attentes irréalistes
créent nécessairement des déceptions amères, lesquelles
conduisent à leur tour à des réponses variées. Une réaction très
commune consiste à croire que les traîtres sont responsables. Les
Zélotes et les Anabaptistes ont eu leurs règnes de terreur qui
offrent certaines ressemblances avec celles qui suivirent les
grandes révolutions en France, en Russie et en Chine. Une autre déception
survient lorsqu’un groupe décide que la date de la venue du
Messie n’est pas imminente, contrairement à ce qu’il avait cru
initialement. De ce fait, il adopte une attitude moins conciliante
vis-à-vis du monde, ce qui encourage parfois un élément de
dissension et amène celui-ci à s’engager dans des actions désespérées
contre la société, espérant que la réponse de cette dernière
forcera le groupe messianique à reprendre son argumentation
initiale. Cela pourrait permettre d’expliquer les meurtres
accompagnés de mutilations frénétiques de Blancs à San Francisco
en 1973-1974 par le "Fruit of Islam", un groupe en rupture
de ban du mouvement des Black Muslims, à l’époque où ce
mouvement commença à modérer son militantisme. De même, la
naissance des Brigades Rouges italiennes a, la plupart du temps, été
comprise comme une tentative d’obliger le parti communiste à
croire de nouveau en la révolution. L’exemple récent des otages
américains enlevés au Liban par une faction chiite (juin 1985)
pourrait avoir été inspiré par une préoccupation similaire, à
savoir le désir d’aiguillonner la majeure partie des chiites en
les poussant vers un militantisme accru, y compris hors du Liban.
LA PREUVE
Un troisième élément doctrinal
est la "preuve" nécessaire au renforcement de la foi. Si
un comportement semble inefficace, de nouveaux "essais"
afin de prouver la valeur morale du projet sont inventés. En Israël,
lorsque les accords de Camp David ont été conclus, il sembla à un
petit nombre de membres du Gush Emunim qu’un processus d’abandon
de la Terre avait commencé, car les gens avaient péché en
autorisant les musulmans à obtenir certains sites sacrés. "(Camp
David) fut un signal direct du Ciel qu’une offense nationale
majeure avait été commise, un péché responsable du désastre
politique et de ses conséquences spirituelles. Seul un acte
important de désacralisation pourrait égaler l’ampleur de ce
revers : la présence de musulmans et de leur sanctuaire sur le
Mont du Temple, le site le plus sacré des juifs, le site sacré des
premier, deuxième et troisième (et futur) Temples" 25.
Au Ier siècle, certains
pensaient que la condition de l’intervention de Dieu serait Sa
conviction du caractère inébranlable de la foi du croyant.
L’action la plus frappante en ce domaine est peut-être lorsque
les Zélotes décidèrent de brûler leurs propres stocks de
nourriture après la prise de Jérusalem, afin de signifier qu’ils
avaient en effet placé toute leur confiance en Lui. Il devait agir
car Il était lié par Sa promesse de secourir les derniers
religieux. Alors que les Zélotes pensaient qu’il n’y avait pas
de meilleur moyen de démontrer leur engagement, la plupart des
rabbins considérèrent cette tentative comme un chantage envers le
seigneur qui ne pouvait pas réussir.
Flavius Joseph, qui est notre seule
source, suggère que les rebelles agirent souvent en pensant que la
foi se mesure par les tabous que l’on consent à violer ou par la
capacité que l’on a à refuser toute limite. Lorsque les Sicaires
élaborèrent leur tentative d’assassinat contre des prêtres
juifs qu’ils accusaient d’avoir succombé à l’influence des
Grecs, leurs attaques se produisirent généralement lors des jours
les plus sacrés. Le message était que même la circonstance la
plus sacrée ne pouvait pas garantir l’immunité26.
La description que fait Joseph du sort déplorable d’une garnison
romaine illustre ce point. Après avoir conclu un accord lui
assurant un libre passage - le serment le plus inviolable que les
Juifs pouvaient faire -, les troupes se rendirent.
|
Lorsqu’ils
eurent déposé les armes, les rebelles les massacrèrent ;
les Romains ne résistèrent pas ni n’implorèrent la
pitié, tout au plus en appelèrent-ils au Contrat !...
Toute la ville était en effervescence et, parmi les modérés,
chacun était habité par la pensée qu’il devrait
souffrir personnellement pour le crime des rebelles. Car
en plus de son caractère atroce, le massacre eut lieu
lors du Shabbat, jour pendant lequel, d’après les préceptes
religieux, les juifs s’abstiennent de tout acte, même
des plus innocents 27.
|
|
Comme les assaillants le
comprirent évidemment, les agressés percevront de telles
violences comme des atrocités et seront susceptibles de répondre
de la même manière, offrant ainsi au premier assaillant à
son tour une nouvelle justification pour de nouvelles
atrocités. De ce fait, lorsque la nouvelle du massacre
atteignit les Grecs de Césarée, capitale romaine de la Judée
et source essentielle de recrutement militaire, ils massacrèrent
la totalité de la population juive, "peut-être
vingt mille en une seule heure". Les juifs se vengèrent
eux-mêmes en menant des attaques indiscriminées contre les
Grecs à d’autres endroits, et ainsi le conflit impliqua
de plus en plus de participants qui furent jetés dans un
conflit en escalade constante par le biais d’atrocités
qui provoquèrent leur peur, leur rage, leur sympathie et
leur sentiment de culpabilité.
Ces actes suggèrent
qu’il existe un point commun particulièrement frappant
entre les mouvements antinomiens28.
Ils ont aussi, souvent, d’autres significations. Lorsque,
par exemple, les primitifs sacrifient tous leurs moyens de
subsistance, ils signifient par là qu’ils ont franchi un
pas irréversible vers le nouveau monde29,
dans lequel tous les critères moraux existants seront également
détruits.
L’analyse faite par
Gershom Sholem du mouvement sabbatique qui ébranla la
communauté juive du XVIIe siècle, par exemple,
démontre que les participants à celle-ci croyaient que la
condition de la libération était la violation systématique
de chaque précepte sacré :
|
Lorsqu’il
remplit chaque commandement, le Juif pieux fait
une bénédiction. Mais selon la nouvelle
formulation messianique introduite par Sabbatai
Zevi lui-même, il proclame : "Béni
soit Celui qui permet ce qui est interdit",
une formule que les défenseurs de la tradition
juive considérèrent justement comme le comble
de cette hérésie révolutionnaire30.
Au
moyen d’une révolution des valeurs, ce qui était
auparavant sacré devint profane et ce qui était
auparavant profane devint sacré... Plus que
toute autre chose... les "radicaux"
insistèrent sur la caractère potentiellement
sacré du péché... Le nœud gordien des Juifs
exilés avait été coupé et un vertige qui
devait en fin de compte être leur perte saisit
les individus nouvellement libérés : des
désirs authentiques d’une reconsécration de
la vie se mêlaient de manière indiscriminée
à toutes sortes de forces destructrices et
libidinales, des profondeurs de façon irrépressible
et chaotique partagées entre le divin et le
terrestre31.
|
|
Ce processus
rappelle le terme utilisé par le théologien français
Jacques Ellul pour décrire les activités les plus
étranges des étudiants radicaux dans les années
soixante, celui de "désacralisation",
c’est-à-dire le besoin pressant pour ceux qui se
sentent impliqués dans la création d’un nouveau
monde de profaner tous les symboles sacrés et les
normes de l’ancien32.
Les anarchistes russes du XIXe siècle
furent engagés dans un effort identique, et les
familiers des œuvres d’Isaac Bashevis Singer se
souviendront que le processus de désacralisation
parmi les Sabbatéens est le thème principal de sa
nouvelle "Satan
in Goray".
Les Sabbatéens
n’employaient pas la terreur. Mais une doctrine de
cette sorte tendra à créer un intérêt pour la
terreur dans certaines circonstances ; et les
Frankistes, émanation des Sabbatéens, prêchèrent
que la terreur était sacrée, avec un langage
ressemblant de manière frappante à celui de
l’anarchiste russe Netchaïev, considéré
habituellement comme le créateur de la terreur révolutionnaire
moderne33.
L’antinominalisme
chrétien au Moyen Âge fut pratiqué de manière
davantage publique. Les Frères des Esprits Libres
et les Adamites croyaient qu’ils étaient entrés
dans un état de grâce où ils étaient littéralement
devenus des dieux incapables de péché. "Un
homme qui a une conscience est lui-même Démon,
enfer et purgatoire". Les Adamites déclarèrent
que "le sang doit inonder le monde jusqu’à
la hauteur de la tête d’un cheval..." De
leur place forte située sur une île, ils déclenchèrent
ce qu’ils appelèrent une guerre sainte. Ils
mirent le feu à des villages et massacrèrent ou brûlèrent
vivants chaque homme, femme et enfant qu’ils
purent trouver, justifiant leurs actes par une
citation de la Bible34.
Lors des premières croisades, les Tafours, qui
"représentaient" les pauvres et qui étaient
de ce fait "exaltés comme un peuple sacré,
beaucoup plus que n’étaient vénérés les
rois", massacraient généralement tous les
habitants des lieux qu’ils capturaient. Un
incident offre une ressemblance frappante avec la
description faite par Joseph du sort de la garnison
romaine qui se rendit aux Zélotes, et peut-être
n’est ce pas un hasard que cela se soit produit au
même endroit à Jérusalem. Parmi les Tafours, des
sources chrétiennes rapportèrent des cas de
cannibalisme, ceux-ci cherchant à signifier ainsi
un engagement supérieur ou à se prouver à eux-mêmes
qu’ils étaient libres de tout péché35.
LES
SIGNES OU LES PRéSAGES
Le
quatrième élément doctrinal est constitué par
les "signes" ou les preuves visibles
qu’une délivrance est en cours. La plupart des
visions messianiques associent la destruction de
l’ancien ordre et les annonces de naissance du
nouveau par une série de cataclysmes si profonds et
si uniques qu’ils semblent dissoudre à la fois
les lois de la nature et celles de la moralité. Le
monde apparaît être en proie à des forces incontrôlables :
tremblements de terre, inondations, éruptions
volcaniques, chutes d’étoiles, famines généralisées,
épidémies faisant rage, guerres révolutionnaires,
massacres atroces, dissolution des entités sociales
les plus élémentaires et, par dessus tout, persécution
sans précédent des justes. La terreur et
l’horreur décrites a pour objet de distinguer
cette lutte de celles qu’ont toujours livré les
hommes. Lorsque nous croyons qu’un signe de délivrance
est signalé par une période de désastre et que
cette période n’est pas encore advenue, certains
seront avides d’y prendre part et de participer à
commettre des atrocités. Si le chemin pour le
Paradis passe par l’Enfer, si l’accomplissement
de la Promesse nécessite que la vie devienne la
plus insupportable possible, la violence peut
n’avoir aucune limite, car elle ne peut pas être
associée à un principe qui nous dit quand arrêter.
Lorsque les désastres ne mènent pas à la rédemption,
le remède évident est de rendre la souffrance
encore plus profonde et, en principe, il n’y a
aucun moyen de démontrer que notre situation est
aussi horrible qu’elle pourrait l’être.
LES
PARTICIPANTS
Le cinquième élément
doctrinal est la description de la nature morale des
participants, car l’image de l’ennemi dessine
toujours notre vision du type de conflit que nous
devons mener. Dans le langage des Manuscrits de la
Mer Morte, la lutte est vue comme une "Guerre
entre les Fils de la Lumière et les Fils de
l’Obscurité", ou dans d’autres
contextes messianiques entre Ormazd et Ahriman, Dieu
et Satan, le Christ et l’Antéchrist. L’ennemi
représente le mal intégral, toujours dangereux ou,
en bref, quelque chose d’autre qu’humain. Des
accords sont impossibles, car les restrictions que
l’ennemi accepte ou propose visent uniquement à
nous tromper. La tentation devient forte de prétendre
que, face à un tel adversaire, tout est permis. Il
devra donc être détruit sans pitié, bien que
peut-être, dans certains cas, sa nature maléfique
pourra être purgée au moyen de la terreur.
Les justifications
à la violence illimitée sont renforcées quand
nous nous voyons nous-mêmes, et pas
seulement notre cause, comme totalement justes, ce
qui est un aspect essentiel de l’antinomianisme,
en effet, une part de sa définition. Les Esprits
Libres Chrétiens du Moyen Âge et les Adamites se
considéraient littéralement comme des dieux et, de
ce fait, ils étaient capables de commettre des
actes qui auraient été inacceptables au regard de
critères moraux conventionnels. Des phénomènes
similaires sont les questions centrales des romans
de Dostoïevski, Crime et Châtiment ainsi
que Les Possédés, qui traitent des
anarchistes du XIXe siècle, qui sont les
architectes de la terreur moderne. L’image des
participants, dans aussi bien les cas chrétiens que
dostoïevskiens, nous rappelle l’une des
revendications souvent faite par les terroristes,
selon laquelle l’ennemi est un symbole, une bête
et non une personne, et que le combattant de la
liberté ne peut pas être un terroriste, quelles
que soient les méthodes employées36.
LE
RÔLE DE DIEU
Le sixième et
dernier élément concerne le caractère de
l’intervention divine. Dieu participera-t-il à ce
combat ? Dans l’ancien Israël, les guerres
auxquelles Dieu participe sont toujours différentes
de celles qui se jouent seulement entre les hommes.
Que nous parlions des activités messianiques ou des
guerres plus anciennes afin de gagner la Terre
Promise - qui semblent être un modèle pour le
conflit messianique -, ces différences existent. La
simple participation divine produit une terreur
paralysante qui anéantit la résolution de
l’ennemi et réduit à néant son avantage numérique
ou materiel. Dieu combat au moyen de la famine, de
la pestilence et d’autres désastres naturels qui
répandent la dévastation de manière indiscriminée.
Au pire, un conflit violent entre les humains donne
au vainqueur un choix concernant les vies et le sort
des vaincus ; et généralement les conquérants
préservent afin de posséder. Au mieux, de telles
guerres pourraient être sujettes à des conventions
concernant les populations et les propriétés qui
n’ont jamais été impliquées ou qui ne le sont
plus dans le conflit. Mais, en contraste avec cette
pratique, l’ennemi et ses propriétés devaient être
complètement exterminés pendant les guerres
saintes des débuts d’Israël. Lors des dernières
guerres messianiques, la terreur sembla se
transformer en violence sans aucune restriction ou
en une violence transcendant les limites que dictent
les considérations ordinaires d’utilité et de
morale.
Finalement,
une fois qu’un événement messianique apparaît
comme imminent, la doctrine guide les attentes et,
de ce fait, les actions des croyants. Ces doctrines
sont, pour la plupart, la création des cultures
religieuses dominantes ou orthodoxes - le judaïsme,
la chrétienté, l’islam, etc. Lorsque les
doctrines sont vagues et contradictoires, les
croyants doivent faire des choix et peuvent en
abandonner certaines pour d’autres plus
prometteuses et aussi légitimes. Cela signifie également
qu’il y aura des différences entre les mouvements
ainsi que des phases distinctes qui pourraient
sembler contradictoires dans le cadre d’un seul
mouvement. Cependant, dans chaque cas, des
impulsions puissantes vers la terreur sont inhérentes
aux sentiments d’un monde voué à la destruction,
les gains imaginés, le caractère des participants
et les méthodes de Dieu. Au-delà de tout cela, et
je veux insister sur ce point, la terreur attire les
messianistes pour elle-même, seulement parce
qu’elle est située hors du champ normal de la
violence et, pour cette raison, représente une
rupture avec le passé symbolisant la libération
complète qui est l’essence de l’attente
messianique.
________
Notes:
1 D.C.
Rapoport, "Fear and Trembling : Terrorism
in Three Religious Traditions", American
Political Science Review, 78 (3), septembre
1984, pp. 658-677.
2 L’inquiétude,
voire la panique, dans la protection les bâtiments
gouvernementaux à Washington après des
attaques-suicides chiites au Liban est révélatrice.
En décembre 1983, le Los Angeles Times révéla
qu’une alerte à la bombe, ayant duré quatre
minutes, dans le quartier général des garde-côtes,
avait provoqué un exode massif des officiers tandis
que les hommes du rang furent laissés à
l’abandon. Dans de nombreuses interviews télévisées,
après la destruction de l’ambassade américaine
au Koweït en 1984, je fus frappé par le fait que
toutes les personnes que j’avais interviewées
semblaient convaincues qu’il ne pourrait jamais y
avoir de protection contre les attaques-suicides.
3 Le
récit le plus approfondi du complot que je
connaisse est celui contenu dans la contribution de
Ehud Sprinzak, "Fundamentalism, Terrorism and
Democracy", Colloquium Paper, Woodrow
Wilson International Center for Scholars, 15
septembre 1986. Une version plus récente est publiée
dans le Journal of Strategic Studies, mai
1987.
4 Ces
allégations sont faites par Janet Aviad,
"Israel : New Fanatics and Old", Dissent,
été 1984, pp. 338-343 ; Barbara et Michael
Ledeen, "The Temple Mount Plot", The
New Republic, 18 juin 1984, pp. 20-23, et Eti
Ronel, "The Battle over Temple Mount", New
Outlook, février 1984. Mais les parties concernées
ont rejeté toutes ces accusations.
5 La
discussion contemporaine du terrorisme la plus récente
souligne le caractère extranormal de la violence
comme son élément essentiel. Cf. T.P. Thornton,
"Terror as a Weapon of Political
Agitation", in H. Eckstein (dir.), Internal
War, New York, Free Press, 1964 ; E.V.
Walter, Terror and Resistance : a Study of
Political Violence, New York, Oxford University
Press, 1969 ; D.C. Rapoport, "The Politics
of Atrocity ", in Y. Alexander et S. Finger
(dir.), Terrorism : Interdisciplinary
Perspectives, New York, John Jay, 1977 ; et
H. Price Jr., "The Strategy and Tactics of
Revolutionary Terrorism ", Comparative
Studies in Society and History, 1977, 19, pp.
52-65. Récemment, les définitions les plus
courantes ne font pas la distinction entre violence
et terreur. Cf. par exemple C.A. Russell et al.,
"Outinventing the Terrorist", in Y.
Alexander et al. (dir.), Terrorism, Theory and
Practice, Boulder, Colorado, Westview, 1979.
6 Nous
avons clairement exclu deux autres formes
messianiques, une qui est totalement laïque
(c’est-à-dire le marxisme) et une qui postule que
le salut est un événement qui survient dans un
monde spirituel et invisible, à savoir la doctrine
chrétienne orthodoxe. Ma description correspond à
peu près à celle du millénarisme faite par Yonina
Talmon. Mais, parce qu’elle traite de mouvements
et non de croyances, elle considère l’imminence
comme un aspect nécessaire. Cf.
"Millenarism", Encyclopedia of the
Social Sciences, New York, Macmillan, 1968.
Tandis que la notion d’un sauveur personnel était
au départ une part essentielle de la définition,
le terme que l’on utilise désormais est
interchangeable avec le millénarisme et le
chiliasme.
7 L’explication
de Raphael Patai de l’hostilité à l’encontre
de ceux qui spéculent sur le temps est similaire :
"Les résultats de tous ces efforts dans des
périodes très différentes pour découvrir une méthode
afin de calculer la date de l’avènement
arrivaient à une conclusion commune - que le Messie
arriverait bientôt, dans un futur lointain et indéfini
mais durant sa propre vie (celle du
calculateur)", in The Messiah Texts, New
York, Avon, 1979, p. XXXVIII.
8 Hugh
Schonfield, The Passover Plot, New York,
Geis, 1965, p. 19.
9 La
place de l’espérance messianique dans la liturgie
juive est discutée dans le livre de Julius
Greenstone, The Messiah Idea in Jewish History,
Philadelphie, Jewish Publication Society, 1906,
appendice.
10 Christopher
Hill, "Till the Conversion of the Jews",
UCLA, Clarck Library Lecture, 30 octobre 1981.
11 Wilson
D. Wallis, Messiahs : their Role in
Civilization, Washington DC, American Council on
Public Affairs, 1943, pp. 85-86.
12 B.T.
Sanhédrin 97a.
13 La
description par un dirigeant de la façon dont les
Millérites, un mouvement messianique américain
dans les années 1840, furent obligés par les
exigences de leurs fidèles de fixer une date pour
la Deuxième Venue, est intéressante dans cette
perspective :
14 En
1973, Gottfried Osterwal écrivit : "L’histoire
contemporaine est dans une large mesure l’histoire
de la croissance de nouvelles religions et de
nouveaux cultes. Il n’y a quasiment pas de région
dans le monde qui, dans les deux ou trois dernières
décennies, n’ait donné naissance à un nouveau
mouvement religieux ou qui n’ait été le témoin
de la résurrection brutale de quelque sentiment
messianique. Et à peine une semaine passe qu’un
autre prophète apparaît, dont le message annonce
l’arrivée prochaine d’un "Messie", et
la destruction imminente du "monde présent"
devient la base d’un nouveau mouvement messianique
ou d’un réveil religieux. Plus de 6 000 de
ces mouvements religieux ont été recensés en
Afrique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, des
centaines de religions nouvelles ont surgi au Japon
et on en compte un nombre similaire aux Philippines.
Les centaines de cultes du cargo et de mouvements
prophétiques en Nouvelle-Guinée et en Océanie
sont bien connus, l’Asie du Sud-Est... l’Amérique
latine... l’Amérique du Nord et l’Europe
(montrent) que l’attente de l’arrivée
prochaine d’un Messie est un phénomène
universel", in Modern Messianic
Movements as a Theological and Missionary Challenge,
Elkhart, Indiana, Institut des Études Mennonites,
1973, p. 7.
15 "L’enthousiasme
millénariste a toujours prospéré lorsque les
hommes croyaient et portaient une grande attention
à la religion et que les convulsions politiques les
incitaienty à déduire que le Temps de la Fin
approchait". PG Roger, The Fifth
Monarchy Men, London, Oxford University Press,
1966, p. 132.
16 Michael
Barkun, "Divided Apocalypse : Thinking
about the End in Contemporary America ", Soundings,
66(3), pp. 257-280. L’essai de Barkun a fourni la
source des thèmes traités dans ce paragraphe.
17 Aux
yeux de ceux qui en furent les témoins, la chute de
Rome a vraisemblablement fourni un parallèle à
notre sentiment que le monde peut être détruit.
18 Timothy
P. Weber, Living in the Shadow of the Second
Coming : American Premillenialism 1875-1982,
Grand Rapids, Zonderwan, 1983, ch. 6.
19 La
tradition est discutée dans Abdulaziz Abdulhussein
Sachedina, Islamic Messianism : the Idea of
the Mahdi in Twelver Shiism, Albany, SUNY Press,
1981, pp. 150-180.
20 Edward
Mortimer, Faith and Power : the Politics of
Islam, New York, Vintage, 1982, pp. 75-79 et
181-182.
21 B.T.
Sanhédrin 97b.
22 D.S.
Margoliouth, "On Mahdis and Mahdism", Proceedings
of the British Academy, Londres, Oxford
University Press, ND, p. 213.
23 Norman
Cohn, The Pursuit of the Millenium, éd. rév.,
New York, Oxford University Press, 1970, pp.
198-281.
24 Brian
Wilson, Sects and Society, Berkeley,
University Press, 1961, p. 351.
25 Srinzak,
"Fundamentalism...", op.cit. p.8.
26 Antiquities
of the Jews, trad. H. St. Thackeray, Loeb
Classical Library, Londres, Heinemann, 1962,
XVII, p. 23.
27 The
Jewish War, ibid., II, p. 457.
28 L’OED
définit un antinomien comme "quelqu’un
qui maintient que la loi morale n’est pas
contraignante pour les chrétiens sous la loi de la
grâce" ; le terme désigne généralement
des personnes qui ne se croient pas liées par des règles
sociales ou des critères moraux.
29 Dans
la Russie du XIXe siècle, les Skoptsi
(qui se comptaient par dizaines de milliers et
incluaient des nobles, des fonctionnaires, de riches
marchands et des paysans) croyaient que la période
messianique serait peuplée par des êtres sans
sexe, et, de ce fait, la condition pour adhérer au
mouvement était que les hommes devaient être castrés
et que les femmes devaient avoir les seins coupés.
30 Gershom
Sholem, The Messianic Idea in Judaïsm, New
York, Schocken Books, 1971, p. 75.
31 Ibid.,
p. 112.
32 Les
nouveaux possédés, Paris, Fayard, 1969. Les
anarchistes du XIXe siècle se "désanctifiaient"
souvent eux-mêmes en commettant des actes qu’ils
considéraient comme personnellement obscènes, le
but étant de briser la pression sur leurs
sentiments des conventions morales de la société.
Un processus similaire eut lieu parmi les Weathermen
ainsi que dans l’Armée Rouge japonaise. Cf. mon
ouvrage, Politics of Atrocity, op.
cit.
33 Ibid.,
pp. 126-134, "L’annihilation de toute
religion et de tout système de croyance, c’était
la "vraie voie" que les
"croyants" étaient censés suivre".
Concernant les pouvoirs rédempteurs du saccage,
l’imagination de Frank ne connaissait pas de
limites : "Quel que soit le lieu où
Adam a marché, une ville a été construite, mais
quel que soit l’endroit où je pose le pied, tout
sera détruit car je suis venu au monde seulement
pour détruire et anéantir", Ibid., p.
130. Comparez cela à l’image de Netchaïev :
"Le révolutionnaire... ne connaît qu’une
science : la science de la destruction... Il
entre dans le monde... seulement parce qu’il a foi
dans sa destruction rapide et totale... Il ne doit
pas hésiter à détruire toute position, tout
endroit, ou tout homme en ce monde - tous doivent être
également détestés... S’il a des parents, des
amis et des personnes chères, il n’est plus un révolutionnaire
s’ils peuvent retenir son bras".
"Catéchisme révolutionnaire", dans mon
ouvrage Assassination and Terrorism, op.
cit., pp. 79-81.
34 N.
Cohn, Pursuit, op. cit. pp. 148-163.
35 Ibid.,
pp. 65-67.
36 Les
parallèles entre les expériences révolutionnaires
et messianiques sont frappantes mais une discussion
à leur propos requerrait un autre essai
|