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REPENSER LE CONCEPT D’ENNEMI DANS L’APRÈS-GUERRE FROIDE

Frédéric Ramel

 

Le monde de l’après-guerre froide est un monde où se superposent et s’entrecroisent des phénomènes de nature différentes. Penser l’ennemi aujourd’hui ne correspond pas à la recherche d’un État alter ego, égal en capacité et en culture, susceptible d’avoir une volonté hostile à l’échelle mondiale comme le font la plupart des théories actuelles. Penser l’ennemi signifie plutôt établir certains niveaux d’analyse afin de distinguer les phénomènes relevant véritablement de l’inimitié et ceux concernant la rivalité et/ou la concurrence, phénomènes moins belliqueux sur l’échelle de la violence mais toujours susceptibles de provoquer des effets belligènes. En effet, si l’on se réfère à Jean Baechler, un rival, ou un concurrent, désigne l’autre dans un conflit partiel au sein duquel les intérêts en jeu ne sont pas absolus mais relatifs, où le différend est toujours susceptible de compromis. Par ennemi, au contraire, il entend l’autre avec lequel ce compromis est non seulement impossible mais aussi inenvisageable dans le sens où le conflit demeure en termes absolus et irréductibles. La présente étude distingue trois niveaux d’analyse : le niveau ethnique et nationaliste (conflits intra-étatiques), le niveau transnational (relations économiques ou communicationnelles), le niveau étatique (relations entre États nationaux). Elle vise à démontrer que le concept d’ennemi est toujours approprié dans le premier cas alors qu’il ne l’est pas dans le deuxième et de moins en moins dans le troisième : les mécanismes de concurrence et de rivalité l’emportant sur celle de l’ennemi entre États démocratiques pris deux à deux ou dans un système international homogène. Parallèlement à ces trois niveaux d’analyse, un quatrième mérite attention : celui du discours politique. À ce niveau, le concept d’ennemi est toujours mobilisable car la désignation d’un ennemi incarnant des menaces possède une fonction de légitimation politique, que ce soit pour un État ou une organisation internationale.

 

 

Ami est parfois un mot vide de sens, ennemi jamais.

Victor Hugo

 

La panique s’étend. D’abord écartée comme une vulgaire chimère, elle s’impose de plus en plus face à cette certitude terrifiante : le Titanic, paquebot de rêve si beau, si grand et si "insubmersible", va couler. Ce naufrage, magnifiquement rendu par la création cinématographique de James Cameron, peut très bien illustrer la nature des enjeux auxquels sont confrontés les concepts de la science politique ou de la réflexion stratégique dans l’après-guerre froide. Censés expliquer les relations internationales, ils traversent aujourd’hui une période d’agitation, de confusion, de crise. Ces concepts se révèlent de moins en moins pertinents, noyés dans un "océan fascinant avec de nouvelles créatures à observer ". Le concept d’ennemi est de ceux-là.

Dans la conception réaliste des relations internationales, l’ennemi réel (ou militaire) correspond à l’État national, exprimant une volonté et des valeurs hostiles, contre lequel des forces armées (les soldats) sont déployées ou préparées dans le cas d’une confrontation directe ou potentielle. Richard Cottam synthétise cette notion en associant les ennemis à des États comparables en culture et en capacité. Cette définition de l’ennemi renvoie finalement à la conceptualisation livrée par Carl Schmitt dans La notion de politique. Pour Carl Schmitt, comme pour la plupart des théoriciens réalistes en relations internationales d’ailleurs, la matière de l’ennemi est unique : il s’agit d’une collectivité publique : "L’ennemi, ce ne peut être qu’un ensemble d’individus groupés, affrontant un ensemble de même nature" et, finalement, d’un État. La définition de ce dernier par Alexandre Kojève rejoint largement celle de Carl Schmitt : "L’État, (¼ ) c’est un groupe d’amis ayant un ennemi commun". L’ennemi en tant qu’État national peut aussi revêtir l’aspect d’une idéologie, cristallisant alors la lutte avec beaucoup d’acuité.

Cette conception classique de l’ennemi semblerait, actuellement, la plus proche du Titanic et de son destin. L’ennemi correspond à un majestueux concept, extrêmement efficace pour rendre compte de la réalité passée, mais voué à sombrer depuis l’effondrement du communisme. En effet, la disparition de ce "grand Satan" incarné par l’État soviétique idéologiquement menaçant laisse place à un monde incertain où l’ennemi devient invisible, abstrait voire épidémiologique (sida, virus de divers types¼ ). Selon Fred Halliday, l’ennemi dans l’après-guerre froide n’est pas monolithique. Il se manifeste par une multitude de facettes, lesquelles rendent l’agenda des relations internationales pour les États extrêmement éclaté : les risques liés à l’environnement, aux migrations, à la prolifération ou au terrorisme constituent aujourd’hui une priorité. Par là, la citation de Victor Hugo s’effiloche puisque les formes et la signification même de l’ennemi tendent à se transformer progressivement sous l’effet des mutations du monde contemporain.

Face à cet éclatement du concept, la discipline des relations internationales tente de remodeler l’ennemi. Elle cherche à lui redonner du sens, et ce dans une perspective le plus souvent globalisante. Ce sont ces divers points de vue de la discipline des relations internationales au sein de la science politique quant au concept d’ennemi qui seront présentés ici. Cette présentation sera critique puisque les différents points de vue examinés se heurtent à un écueil : ils tendent tous à élaborer un modèle valide au niveau planétaire. Or, cette façon de concevoir le concept d’ennemi aujourd’hui paraît déconnectée d’une nécessité : c’est-à-dire dégager des niveaux d’analyse différents (du conflit identitaire à la question des relations économiques par exemple) et, par dessus tout, éviter la construction de grands édifices théoriques généraux. C’est pourquoi les conditions d’un dépassement quant à ces points de vue beaucoup trop linéaires seront proposées : elles permettront de repenser le concept d’ennemi sur de nouvelles bases.

Les bases de cette nouvelle pensée du concept d’ennemi s’appuient sur la nature même des phénomènes qui s’imposent à l’observateur contemporain. Le monde de l’après-guerre froide est un monde où se superposent et s’entrecroisent des logiques différentes. Penser l’ennemi aujourd’hui ne correspond pas à la recherche d’un alter ego égal en capacité et en culture susceptible d’avoir une volonté hostile. Penser l’ennemi s’inscrit plutôt dans les superpositions et les entrecroisements entre niveau ethnique (conflits identitaires), niveau transnational (relations économiques ou communicationnelles), niveau étatique (relations entre États-nations). Le concept d’ennemi est toujours approprié dans le premier cas alors qu’il ne l’est pas dans le deuxième et de moins en moins dans le troisième (la logique du rival l’emportant sur celle de l’ennemi entre États démocratiques pris deux à deux).

Après avoir brossé la métamorphose de la violence dans l’après-guerre froide, nous expliciterons trois modèles théoriques au sein desquels le concept d’ennemi est reformulé mais de façon globalisante : la théorie du choc des civilisations de Samuel P. Huntington, les théories de la dépendance Nord/Sud et le courant transnationaliste. Dans une troisième et ultime partie, nous dégagerons les conditions de pertinence explicative du concept d’ennemi dans l’après-guerre froide en explicitant trois principaux niveaux d’analyse : les conflits ethniques, les rivalités économiques et les relations inter-étatiques. Un quatrième niveau sera également appréhendé car il révèle la pertinence du concept : la désignation des ennemis au sein des discours politiques.

Le constat de base : la métamorphose de la violence dans l’après-guerre froide

 

Constat numérique :
la diminution des conflits inter-étatiques

L’une des grandes tendances stratégiques de la seconde moitié du xxe siècle réside dans la diminution conséquente des conflits entre États. Dans le cadre de ces différentes investigations quantitatives, K.J. Holsti met en relief ce phénomène qui s’accompagne d’un corollaire : la multiplication des luttes internes. Se basant sur la période 1945-1995, la topographie des conflits armés qu’il édicte laisse apparaître un accroissement significatif des guerres intra-étatiques. Sur 187 conflits, 129 d’entre eux se sont déroulés à l’intérieur même des États : ce qui correspond à un pourcentage de 69 %1. Par voie de conséquence, les victimes de ces conflits ne sont pas exclusivement militaires : "Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le nombre de victimes civiles par rapport aux militaires fut de 50 % ; dans ces conflits nouveaux, il est de 90 %"2.

Constat institutionnel : la position de Boutros-Ghali et la transformation des interventions de l’ONU

Dans le cadre de son rapport de situation présenté en janvier 1995, le secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali souligne également cette ascendance numérique des luttes internes. Il mobilise comme paramètre la nature des opérations assurées par l’ONU depuis 1988 :

Bien des conflits internes sont internes, plutôt qu’entre États. La fin de la guerre froide a fait disparaître les contraintes qui empêchaient les conflits dans l’ancienne Union soviétique et ailleurs, si bien que toute une série de guerres ont éclaté à l’intérieur des États nouvellement indépendants, souvent à caractère religieux ou ethnique et souvent aussi marquées par une violence et une cruauté exceptionnelle. La fin de la guerre froide semble également avoir contribué à ce genre de conflits en Afrique. En outre, certaines des guerres civiles par personnes interposées issues de la guerre froide ne sont toujours pas terminées. Par contre, les hostilités armées entre les États sont devenues rares. Sur les cinq opérations de maintien de la paix qui étaient en place au début de 1988, quatre avaient trait à des guerres inter-États et une seulement (soit 20 % au total) à un conflit civil. Par contre, sur les 21 opérations lancées depuis lors, 8 seulement ont concerné des guerres inter-États et 13 (62%) des conflits internes, encore que certains de ceux-ci, en particulier dans l’ex-Yougoslavie, aient également une dimension internationale. À l’exception de 2, les 11 opérations établies depuis janvier 1992 ont toutes trait à des conflits internes (82 %)3.

 

Plusieurs facteurs expliquent cette décrudescence de la violence inter-étatique. Quatre phénomènes principaux selon Gareth Evans, ministre des Affaires étrangères d’Australie et membre de la commission Carnegie sur la prévention des conflits meurtriers : la contrainte des règles internationales rendant de plus en plus caduque la théorie de la souveraineté exclusive par l’intermédiaire d’une plus grande reconnaissance des individus par rapport aux États, la prépondérance des relations économiques et commerciales, la décrudescence du primat militaire du fait de l’introduction des armes atomiques, la nécessaire coopération entre les États en raison des interdépendances complexes entre les sociétés4.

Un constat menant vers l’éclatement du concept d’ennemi

 

La déflagration des conflits inter-étatiques entraîne l’émergence de nouvelles faces de la violence. Deux mouvements vont alors de pair : la pluralité quant à l’origine des menaces d’une part, et l’éclatement du concept d’ennemi d’autre part. Une approche permet de mieux saisir l’origine plurielle des menaces dans l’après-guerre froide. Il s’agit d’une typologie dégageant l’évolution des menaces. Elle ne vise pas l’identification minutieuse des risques à l’heure actuelle. Élaborée par un chercheur danois, elle décrit le passage progressif vers les menaces structurelles dans la hiérarchie des préoccupations gouvernementales en matière de sécurité au Danemark :

 

Menaces militaires

Menaces non militaires

Menaces provenant

d’un acteur

Type 1

Menace "soviétique" ou "allemande"

Type 3

Menace d’embargo

(OPEC)

Sanctions économiques

Subversion politique

Menaces structurelles

Type 2

Danger nucléaire

Course aux armements

Division des blocs

Type 4

Instabilité politique

Crise écologique

Épuisement des ressources

Source : Nikolaj Petersen, "La perception de la menace au Danemark après la guerre froide", Arès, vol. XIII, n° 3, p. 37.

Cette schématisation conduit irrémédiablement à la seconde caractéristique de l’après-guerre froide : l’éclatement du concept d’ennemi. Dans un article paru dans Défense nationale, Jean-Louis Dufour exprime bien l’explosion du terme ennemi consécutive à cette pluralité de menaces :

Il n’est plus pour l’heure d’ennemi armé prêt à se lancer à l’assaut du pays. En revanche, des dangers d’une toute autre nature se multiplient ; cela va du sida à l’intégrisme religieux en passant par la drogue, l’effet de serre, le banditisme, le chômage, les mafias, le nuage radioactif, la pollution, les risques naturels¼ 5.

 

Cette définition procède ainsi à un recentrage sur des risques se manifestant à l’intérieur des sociétés non dépourvues de tout lien, cependant, avec l’extérieur. Ainsi, assiste-t-on par exemple à la focalisation des approches sur la délinquance, le crime et l’irruption des thèmes du Front National concernant l’immigration et l’insécurité6. Déjà, en 1976, Julien Freund pressentait ce retour à l’ennemi intérieur. Celui-ci, automatiquement, engendre une réflexion sur l’unité politique que constitue l’État. En effet, selon Julien Freund, la finalité de l’État réside dans "l’élimination de l’ennemi intérieur"7. Or, avec la recrudescence de l’ennemi interne, l’État perd sa fonction originelle. Ainsi, la figure de l’ennemi interne pose la question de l’existence même de l’État :

La conséquence en est que les sociétés modernes, du moins occidentales, sont à nouveau précipitées dans une guerre civile larvée, à laquelle l’État avait mis fin à ses origines. On peut douter de sa capacité de maîtriser cette situation, sauf dans les cas usurpés de la dictature, du fait que l’État a perdu son dynamisme, étant donné qu’il ne se trouve plus en période de progression vers l’accomplissement de ses fins, mais en régression. Il en résulte que les sociétés modernes sont devenues la proie de la violence 8.

 

La doctrine stratégique elle-même est influencée par cette transformation de l’ennemi. Elle ne considère plus l’État comme seule et unique entité stratégique pertinente. La nature de l’ennemi n’est plus celle de la période classique, à savoir un gouvernement doté d’appareils militaires et de soldats. À titre d’exemple, le colonel John A. Warden III considère l’ennemi comme un système composé de plusieurs éléments agencés en fonction d’un centre et de certaines fonctions à accomplir. Cette définition s’applique non seulement aux États mais aussi et surtout à d’autres objets stratégiques comme un cartel de drogue ou un réseau électrique. Selon lui,

les entités stratégiques sont véritablement le cœur de notre sujet, l’État-nation étant un type d’entité stratégique. Une entité stratégique est toute organisation qui peut opérer de façon autonome ; c’est-à-dire qui se dirige et se supporte elle-même. Un État est une entité stratégique de même qu’une organisation criminelle comme la mafia ou des organisations d’affaires comme General Motors. (¼ ) Plus important encore, cependant, notre propos sur les centres stratégiques et la guerre stratégique s’applique aussi bien à une organisation de guérilla qu’à un État industriel moderne 9.

 

Quant au secrétaire général des Nations unies, son interprétation de la conjoncture internationale révèle également un éclatement de la notion d’ennemi. La menace militaire demeure ainsi à la marge puisque les principales sources de conflictualité sont démographique, économique et écologique par le biais des développements incontrôlés des technologies. Une telle évolution conduit irrésistiblement à étendre les compétences des Nations unies. Elles se voient confier de nouvelles missions et de nouveaux champs d’action :

Il reste que le progrès fait peser de nouveaux risques sur la stabilité : dommages écologiques, bouleversement de la vie familiale et communautaire, intrusion accrue dans la vie des individus et dans l’exercice de leurs droits. On ne saurait tolérer que cette nouvelle dimension de l’insécurité fasse oublier les problèmes dévastateurs que ne cessent de poser une croissance démographique incontrôlée, le fardeau écrasant de la dette, les barrières commerciales, la drogue et la disparité croissante entre riches et pauvres. Pauvreté, maladie, famine, oppression et désespoir sévissent, comme en témoignent 17 millions de réfugiés, 20 millions de personnes déplacées et des migrations intérieures et internationales massives. Ces problèmes, qui sont à la fois la source et la conséquence des conflits, exigent que l’attention que leur porte l’ONU ne se relâche pas et que les efforts qu’elle leur consacre constituent l’absolue supériorité. La porosité de la couche d’ozone pourrait faire peser une menace plus lourde sur une population exposée qu’une armée ennemie. Sécheresse et maladie peuvent décimer aussi impitoyablement que des armes de guerre. Alors même que de nouvelles possibilités s’ouvrent à l’Organisation, les efforts qu’elle déploie en vue d’instaurer la paix, la stabilité et la sécurité doivent dépasser le domaine de la menace militaire afin de juguler les luttes et les guerres qui ont caractérisé le passé 10.

 

Face à cette transformation morphologique de l’ennemi, la discipline des relations internationales tente d’apporter des réponses. Des analyses font florès et remodèlent le concept d’ennemi autour d’élements généraux, cherchant, par là, à recouvrer une menace unique et monolithique de substitution.

La discipline des relations internationales face à ce constat : la recherche d’un nouvel ennemi “mondial

 

Trois courants reflètent tout particulièrement cette tendance marquante de la discipline dans l’après-guerre froide. Ils visent à combler l’incertitude stratégique quant à la perte de l’ennemi communiste en élaborant une image de l’ennemi simplifiée et simplifiante, censée être à l’origine de toutes les peurs. Le culturalisme de Samuel P. Huntington, tout d’abord, associe l’ennemi non plus à un État mais à une civilisation. Les théoriciens de la dépendance, ensuite, envisagent le concept d’ennemi à partir des ruptures Nord/Sud d’ordre économique principalement. Les transnationalistes, enfin, notamment Philippe Forget et Gilles Polycarpe, annoncent la disparition pure et simple des ennemis au profit du barbare (inégal en capacité et en culture).

Le modèle de Samuel P. Huntington :
l’ennemi civilisationnel

Organisé à Paris par la Fondation pour les Études de Défense, un colloque exceptionnel consacré à la guerre et la paix au xxie siècle s’est déroulé au mois de décembre 1996. Des spécialistes prestigieux dans le domaine des relations internationales prirent part à ces débats. Invité phare de cette rencontre, Samuel P. Huntington livra ces dernières analyses relatives à sa théorie du choc des civilisations12. Il apporta un certain nombre de précisions quant à sa propre interprétation des conflits dans l’après-guerre froide. Cherchant à livrer un nouveau paradigme à la discipline des relations internationales, il développa pour la première fois son hypothèse dans un article de la revue américaine Foreign Affairs 13 en 1993. Il reprit l’ensemble de son argumentation dans le cadre d’un ouvrage publié en 1996 : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order 14. Auparavant, les guerres relevaient d’une lutte entre princes du traité de Westphalie à la Révolution française, entre États-nations de 1789 à la Première Guerre mondiale, entre les idéologies depuis 1917. Selon Huntington, avec la fin de la guerre froide, les conflits ne seront ni idéologiques ni économiques mais d’ordre culturel. Les affrontements à venir auront lieu entre civilisations différentes et, plus précisément, entre l’Occident d’une part, et l’Islam d’autre part. Cette analyse semblait correspondre avec un événement majeur depuis l’effondrement du communisme : la guerre du Golfe. Quels sont les ressorts et la portée véritable de l’argumentation culturaliste déployée par Samuel P. Huntington ?

Samuel P. Huntington conçoit la civilisation comme une entité culturelle composée à la fois d’éléments objectifs (langue, histoire, coutumes et institutions) et subjectifs (l’auto-définition d’un groupe humain en tant que civilisation). Constituant le plus haut degré d’identification pour les individus, les civilisations puisent leurs véritables spécificités dans la religion. L’auteur insiste tout particulièrement sur cet aspect considéré comme décisif dans le processus de différenciation des cultures15. Bien qu’il tende à corriger cette définition initiale16, Samuel P. Huntington ne modifie pas la pierre centrale de son édifice théorique : les civilisations sont éminemment belliqueuses et vont, dans l’avenir, cristalliser le phénomène guerrier. Cette théorie l’amène alors à critiquer l’impérialisme culturel des États-Unis en particulier et des Occidentaux en général dans leurs entreprises coloniales. En effet, la garantie du choc des civilisations réside dans la pérennité des cultures. Dès lors, l’Occident ne doit pas entreprendre une expansion de ses valeurs, lesquelles ne peuvent pas se limiter au Coca-Cola ou au MacDonald17. Incarnant les droits de l’homme, la civilisation occidentale est unique et non pas universelle. Assurer le rayonnement de ses valeurs assurerait sa propre perte. Il condamne moralement l’impérialisme culturel et se déclare contre l’intervention extérieure dans le cadre de conflits régionaux : "Le temps est venu pour l’Occident d’abandonner l’illusion de l’universalité et de promouvoir la force, la cohérence et la vitalité de sa civilisation dans un monde de civilisations"18. Par conséquent, l’ennemi, dans le cadre de cette analyse culturaliste, c’est la civilisation à laquelle les individus n’appartiennent pas.

Notons que cette analyse n’est pas l’apanage exclusif d’un auteur occidental19. Professeur marocain ayant exercé des fonctions diplomatiques au sein de différentes organisations internationales dont l’Unesco, Mahdi El Mandjra adopte dans deux de ses ouvrages publiés en 1992 une approche similaire à celle de Samuel P. Huntington en reposant son argumentation également sur la guerre du Golfe. L’opposition "West and the rest" émerge, pour l’auteur marocain, à partir de la crise du Golfe instituant le 2 août 1990 le début de l’ère post-coloniale et le 17 janvier 1991 la première guerre civilisationnelle véritablement mondiale :

Il ne faut pas considérer la guerre du Golfe comme un conflit régional ou la réduire à une simple confrontation entre l’Occident judéo-chrétien et le monde musulman. C’est une guerre Nord-Sud, un conflit entre la volonté d’hégémonie inhérente à la civilisation judéo-chrétienne et toutes les autres civilisations, qu’elles fussent arabes, asiatiques ou africaines, en somme toute forme de civilisation différente de celle de l’Occident 20.

 

D’autres affirmations par Mahdi El Mandjra viennent renforcer l’argumentation culturaliste et sa portée mondiale :

Pour la situation présente dans le Golfe, nous sommes en train d’assister au début d’un long feuilleton qui pourrait durer entre 10 et 15 ans, et dont le principal alibi est d’ordre culturel et obéit à certaines valeurs. C’est que l’Occident est résolu à persister dans sa politique colonialiste non seulement par des moyens militaires et politico-économiques, mais aussi par l’hégémonie civilisationnelle. En fait, il y a en Occident une répulsion vis-à-vis des valeurs qui ont cours hors de son orbite 21¼ Je suis franchement pessimiste pour ce qui concerne les 4 ou 5 années à venir, parce que pour moi, la guerre du Golfe n’est que le début d’une guerre de civilisation particulièrement féroce et qui est appelée à durer encore longtemps entre le Nord et le Sud. (¼ ) Il est désormais prouvé que l’Occident n’est absolument pas disposé à cohabiter avec des civilisations ou des cultures autres que la sienne propre. Tout ce qui lui importe, ce sont ses intérêts qu’il est parfois contraint, comme c’est le cas aujourd’hui, de protéger fût-ce par les destructions et la violence. Il nous suffit de savoir que la totalité des explosifs utilisés contre l’Irak équivaut à plusieurs dizaines de bombes atomiques du type de celle lancé sur Hiroshima 22.

 

Enfin, Mahdi El Mandjra rejette les racines communes d’ordre méditerranéen aux religions monothéistes. La civilisation judéo-chrétienne considérée comme la matrice des idéologies capitaliste et socialiste est déconnectée de l’Islam de façon irréductible23. Or, une telle représentation est sujette à caution. Pour Pierre Chaunu, la sphère islamo-judéo-chrétienne s’épanouissant autour de la Méditerranée relève d’une conception commune du monde focalisée sur l’amour du destin24. Diamétralement opposée aux représentations de l’Islam telles que celles d’André Siegfried25, ou bien encore Fernand Braudel26 associant la religion musulmane au désert, la conception de Pierre Chaunu est renforcée par l’affirmation selon laquelle l’Islam est bien une religion de la ville. Cette affirmation permet de voir en quoi l’Islam, n’étant pas une religion du désert, possède un caractère éminemment méditerranéen. Comme le souligne André Miquel :

Repartons en guerre contre une idée reçue : les Arabes, l’Islam, c’est le désert. L’Islam, en fait, s’est révélé dans une ville. Le nom qui désigne la mosquée (jami), est formé, je le redis, sur une racine qui veut dire rassemblement. (¼ ) L’Islam, religion du rassemblement, est né dans la ville, et les premiers ennemis sérieux du jeune Islam ont été les Bédouins, les gens du désert : une des premières politiques du prophète et de ses successeurs immédiats a été de réduire la résistance des Bédouins à l’Islam, qui s’est révélé alors un extraordinaire créateur de villes 27.

 

Nous ne reprendrons pas le contenu des critiques abondantes à l’encontre de cette analyse livrée par Samuel P. Huntington sur le plan épistémologique28 ou sur le plan du relativisme culturel29 aboutissant à une réification des manières de vivre, sentir et agir30. Nous avons, par ailleurs, démontré les fragilités conceptuelles et explicatives de la théorie du choc des civilisations31. Toutefois, il convient d’insister sur deux éléments.

Premièrement, Samuel P. Huntington adopte une vision étroite de la culture qui se résume à la façon dont les États-Unis conçoivent leur représentation du monde : "On comprendra où, dans cette analyse, se situent les États-Unis : en haut et en avant de tous. Aucune place pour les spécificités culturelles, la latinité, la spécificité française (" l’exception française ", disent les Français), la civilisation méditerranéenne, les ensembles culturels allemand et centre-européen, les traditions austro-hongroise et autres, voire même aux simples, et fondamentales, différences culturelles sous-jacentes aux courants catholique et protestant"32. Est-il nécessaire de rappeler le lien étroit entre Samuel P. Huntington et l’administration américaine quant à la politique étrangère ? D’ailleurs, le politologue ne cache pas sa fonction de conseiller du prince. Il ne rejette pas son approche qui, sur certains points, relève peut-être plus du politique que de l’académique : "Huntington adopte consciemment la position du conseiller et non celle de l’universitaire pour présenter son analyse politique, ses prédictions et propositions politiques"33.

Deuxièmement, l’interprétation de Samuel P. Huntington dont l’ambition est d’incarner un nouveau paradigme détaché des analyses réalistes réintroduit la dimension de conflictualité considérée comme un axiome au sein de ces dernières. Les unités de bases sont nouvelles - les civilisations - mais la nature des comportements entre elles ne change pas :

Contrairement à ce qu’affirme Huntington dans la réponse qu’il adresse à ses détracteurs, sa thèse est donc loin de constituer un nouveau paradigme des relations internationales. Ce qu’il appelle d’un côté le paradigme de la guerre froide, caractérisé par l’affrontement bipolaire de nature politico-idéologique entre l’Est et l’Ouest, et de l’autre le paradigme de l’après-guerre froide, caractérisé par les affrontements d’ordre culturel entre grandes civilisations, ne sont jamais que des cas de figures conjoncturels du seul et même paradigme réaliste cher à Thucydide et Aron en passant par Machiavel, Hobbes, Clausewitz, Morgenthau, etc.34.

 

À ce niveau, deux contradictions apparaissent : la première porte sur la nature du choc des civilisations, la seconde concerne "la balance des civilisations" à laquelle aboutit Samuel P. Huntington. Tout d’abord, le politologue américain définit le choc des civilisations comme un paradigme reflétant l’actuelle situation internationale. Or, dans l’introduction de son dernier ouvrage, il affirme que son investigation ne relève pas de la science sociale mais d’une interprétation des événements politiques mondiaux dans l’après-guerre froide35. Comment aspirer à l’édification d’un paradigme sans qualifier l’investigation de science sociale ? Comment élaborer un paradigme en vérifiant sa pertinence explicative uniquement à l’aune d’un recensement d’événements36 et sans aucune construction méthodologique appliquée à un terrain précis en particulier ?

Ensuite, il accorde un nombre conséquent de développements à la balance des civilisations37 : preuve qu’il s’inscrit dans un héritage, celui du paradigme réaliste transféré à l’échelle des civilisations. Cependant, il semble oublier l’une des conditions au maintien de la balance des pouvoirs : le partage d’une culture commune. À titre d’illustration, le concert des États en Europe n’a pu se mettre en place qu’avec la conscience d’appartenir à une même civilisation chrétienne. Ici, la théorie huntingtonienne se heurte bel et bien à une contradiction. En effet, le partage de mêmes valeurs à l’échelle mondiale se révèle impossible dans le sens où ce partage annulerait ce qui constitue l’essence de la théorie des civilisations, à savoir l’absence de patrimoine culturel commun et d’extension des valeurs au niveau planétaire.

Mais le choc des civilisations ne constitue pas la seule et unique théorie émergeant de la nouvelle réalité stratégique propre à l’après-guerre froide. D’autres analystes ont livré des interprétations différentes.

Le modèle des dépendantistes : l’ennemi au Sud

 

Les théories de la dépendance s’inscrivent dans le prolongement de la pensée de Marx. Les partisans de cette approche portent leur réflexion sur les origines du sous-développement. Ils expliquent l’émergence de celui-ci par la domination des pays occidentaux cultivant leur développement aux dépens du tiers-monde : logique des rapports centre/périphérie. Les conflits à l’échelle internationale sont le produit de cette domination38. Les principaux représentants de cette théorie sont Samir Amin d’une part, et Immanuel Wallerstein d’autre part. Samir Amin définit le sous-développement en mobilisant trois caractéristiques :

1. Les inégalités extrêmes qui caractérisent la distribution des productivités à la périphérie dans le système des prix qui lui est transmis par le centre, qui résultent du caractère propre des formations périphériques et y commandent largement la structure de la distribution du revenu.

 

2. La désarticulation qui résulte de l’ajustement de l’orientation de la production à la périphérie conformément aux besoins du centre et qui empêche la transmission des bénéfices économiques des pôles de développement à l’ensemble du corps économique.

3. La domination économique du centre qui s’exprime dans les formes de la spécialisation internationale (les structures du commerce mondial dans lesquelles le centre façonne la périphérie selon ses besoins) et dans la dépendance des structures de financement de la croissance à la périphérie (la dynamique de l’accumulation du capital étranger)39.

Cette logique de domination et de sous-développement issue du système capitaliste lui-même trouve, dans la fin de la guerre froide, une recrudescence. Face à l’effondrement du communisme, les conflits se greffent sur l’opposition économique et la lutte entre les pays du Sud exploités d’autres part, et les pays du Nord dominants d’autre part. Dans les enjeux stratégiques en Méditerranée, Samir Amin considère la guerre du Golfe comme la manifestation de cette lutte qui n’est rien d’autre qu’une lutte de classes à l’échelle internationale :