| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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REPENSER LE CONCEPT D’ENNEMI DANS L’APRÈS-GUERRE FROIDEFrédéric Ramel
Le monde de l’après-guerre froide est un monde où se superposent et s’entrecroisent des phénomènes de nature différentes. Penser l’ennemi aujourd’hui ne correspond pas à la recherche d’un État alter ego, égal en capacité et en culture, susceptible d’avoir une volonté hostile à l’échelle mondiale comme le font la plupart des théories actuelles. Penser l’ennemi signifie plutôt établir certains niveaux d’analyse afin de distinguer les phénomènes relevant véritablement de l’inimitié et ceux concernant la rivalité et/ou la concurrence, phénomènes moins belliqueux sur l’échelle de la violence mais toujours susceptibles de provoquer des effets belligènes. En effet, si l’on se réfère à Jean Baechler, un rival, ou un concurrent, désigne l’autre dans un conflit partiel au sein duquel les intérêts en jeu ne sont pas absolus mais relatifs, où le différend est toujours susceptible de compromis. Par ennemi, au contraire, il entend l’autre avec lequel ce compromis est non seulement impossible mais aussi inenvisageable dans le sens où le conflit demeure en termes absolus et irréductibles. La présente étude distingue trois niveaux d’analyse : le niveau ethnique et nationaliste (conflits intra-étatiques), le niveau transnational (relations économiques ou communicationnelles), le niveau étatique (relations entre États nationaux). Elle vise à démontrer que le concept d’ennemi est toujours approprié dans le premier cas alors qu’il ne l’est pas dans le deuxième et de moins en moins dans le troisième : les mécanismes de concurrence et de rivalité l’emportant sur celle de l’ennemi entre États démocratiques pris deux à deux ou dans un système international homogène. Parallèlement à ces trois niveaux d’analyse, un quatrième mérite attention : celui du discours politique. À ce niveau, le concept d’ennemi est toujours mobilisable car la désignation d’un ennemi incarnant des menaces possède une fonction de légitimation politique, que ce soit pour un État ou une organisation internationale.
Ami est parfois un mot vide de sens, ennemi jamais. Victor Hugo
La panique s’étend. D’abord écartée comme une vulgaire chimère, elle s’impose de plus en plus face à cette certitude terrifiante : le Titanic, paquebot de rêve si beau, si grand et si "insubmersible", va couler. Ce naufrage, magnifiquement rendu par la création cinématographique de James Cameron, peut très bien illustrer la nature des enjeux auxquels sont confrontés les concepts de la science politique ou de la réflexion stratégique dans l’après-guerre froide. Censés expliquer les relations internationales, ils traversent aujourd’hui une période d’agitation, de confusion, de crise. Ces concepts se révèlent de moins en moins pertinents, noyés dans un "océan fascinant avec de nouvelles créatures à observer ". Le concept d’ennemi est de ceux-là. Dans la conception réaliste des relations internationales, l’ennemi réel (ou militaire) correspond à l’État national, exprimant une volonté et des valeurs hostiles, contre lequel des forces armées (les soldats) sont déployées ou préparées dans le cas d’une confrontation directe ou potentielle. Richard Cottam synthétise cette notion en associant les ennemis à des États comparables en culture et en capacité. Cette définition de l’ennemi renvoie finalement à la conceptualisation livrée par Carl Schmitt dans La notion de politique. Pour Carl Schmitt, comme pour la plupart des théoriciens réalistes en relations internationales d’ailleurs, la matière de l’ennemi est unique : il s’agit d’une collectivité publique : "L’ennemi, ce ne peut être qu’un ensemble d’individus groupés, affrontant un ensemble de même nature" et, finalement, d’un État. La définition de ce dernier par Alexandre Kojève rejoint largement celle de Carl Schmitt : "L’État, (¼ ) c’est un groupe d’amis ayant un ennemi commun". L’ennemi en tant qu’État national peut aussi revêtir l’aspect d’une idéologie, cristallisant alors la lutte avec beaucoup d’acuité. Cette conception classique de l’ennemi semblerait, actuellement, la plus proche du Titanic et de son destin. L’ennemi correspond à un majestueux concept, extrêmement efficace pour rendre compte de la réalité passée, mais voué à sombrer depuis l’effondrement du communisme. En effet, la disparition de ce "grand Satan" incarné par l’État soviétique idéologiquement menaçant laisse place à un monde incertain où l’ennemi devient invisible, abstrait voire épidémiologique (sida, virus de divers types¼ ). Selon Fred Halliday, l’ennemi dans l’après-guerre froide n’est pas monolithique. Il se manifeste par une multitude de facettes, lesquelles rendent l’agenda des relations internationales pour les États extrêmement éclaté : les risques liés à l’environnement, aux migrations, à la prolifération ou au terrorisme constituent aujourd’hui une priorité. Par là, la citation de Victor Hugo s’effiloche puisque les formes et la signification même de l’ennemi tendent à se transformer progressivement sous l’effet des mutations du monde contemporain. Face à cet éclatement du concept, la discipline des relations internationales tente de remodeler l’ennemi. Elle cherche à lui redonner du sens, et ce dans une perspective le plus souvent globalisante. Ce sont ces divers points de vue de la discipline des relations internationales au sein de la science politique quant au concept d’ennemi qui seront présentés ici. Cette présentation sera critique puisque les différents points de vue examinés se heurtent à un écueil : ils tendent tous à élaborer un modèle valide au niveau planétaire. Or, cette façon de concevoir le concept d’ennemi aujourd’hui paraît déconnectée d’une nécessité : c’est-à-dire dégager des niveaux d’analyse différents (du conflit identitaire à la question des relations économiques par exemple) et, par dessus tout, éviter la construction de grands édifices théoriques généraux. C’est pourquoi les conditions d’un dépassement quant à ces points de vue beaucoup trop linéaires seront proposées : elles permettront de repenser le concept d’ennemi sur de nouvelles bases. Les bases de cette nouvelle pensée du concept d’ennemi s’appuient sur la nature même des phénomènes qui s’imposent à l’observateur contemporain. Le monde de l’après-guerre froide est un monde où se superposent et s’entrecroisent des logiques différentes. Penser l’ennemi aujourd’hui ne correspond pas à la recherche d’un alter ego égal en capacité et en culture susceptible d’avoir une volonté hostile. Penser l’ennemi s’inscrit plutôt dans les superpositions et les entrecroisements entre niveau ethnique (conflits identitaires), niveau transnational (relations économiques ou communicationnelles), niveau étatique (relations entre États-nations). Le concept d’ennemi est toujours approprié dans le premier cas alors qu’il ne l’est pas dans le deuxième et de moins en moins dans le troisième (la logique du rival l’emportant sur celle de l’ennemi entre États démocratiques pris deux à deux). Après avoir brossé la métamorphose de la violence dans l’après-guerre froide, nous expliciterons trois modèles théoriques au sein desquels le concept d’ennemi est reformulé mais de façon globalisante : la théorie du choc des civilisations de Samuel P. Huntington, les théories de la dépendance Nord/Sud et le courant transnationaliste. Dans une troisième et ultime partie, nous dégagerons les conditions de pertinence explicative du concept d’ennemi dans l’après-guerre froide en explicitant trois principaux niveaux d’analyse : les conflits ethniques, les rivalités économiques et les relations inter-étatiques. Un quatrième niveau sera également appréhendé car il révèle la pertinence du concept : la désignation des ennemis au sein des discours politiques.
Plusieurs facteurs expliquent cette décrudescence de la violence inter-étatique. Quatre phénomènes principaux selon Gareth Evans, ministre des Affaires étrangères d’Australie et membre de la commission Carnegie sur la prévention des conflits meurtriers : la contrainte des règles internationales rendant de plus en plus caduque la théorie de la souveraineté exclusive par l’intermédiaire d’une plus grande reconnaissance des individus par rapport aux États, la prépondérance des relations économiques et commerciales, la décrudescence du primat militaire du fait de l’introduction des armes atomiques, la nécessaire coopération entre les États en raison des interdépendances complexes entre les sociétés4.
La déflagration des conflits inter-étatiques entraîne l’émergence de nouvelles faces de la violence. Deux mouvements vont alors de pair : la pluralité quant à l’origine des menaces d’une part, et l’éclatement du concept d’ennemi d’autre part. Une approche permet de mieux saisir l’origine plurielle des menaces dans l’après-guerre froide. Il s’agit d’une typologie dégageant l’évolution des menaces. Elle ne vise pas l’identification minutieuse des risques à l’heure actuelle. Élaborée par un chercheur danois, elle décrit le passage progressif vers les menaces structurelles dans la hiérarchie des préoccupations gouvernementales en matière de sécurité au Danemark :
Source : Nikolaj Petersen, "La perception de la menace au Danemark après la guerre froide", Arès, vol. XIII, n° 3, p. 37. Cette schématisation conduit irrémédiablement à la seconde caractéristique de l’après-guerre froide : l’éclatement du concept d’ennemi. Dans un article paru dans Défense nationale, Jean-Louis Dufour exprime bien l’explosion du terme ennemi consécutive à cette pluralité de menaces :
Cette définition procède ainsi à un recentrage sur des risques se manifestant à l’intérieur des sociétés non dépourvues de tout lien, cependant, avec l’extérieur. Ainsi, assiste-t-on par exemple à la focalisation des approches sur la délinquance, le crime et l’irruption des thèmes du Front National concernant l’immigration et l’insécurité6. Déjà, en 1976, Julien Freund pressentait ce retour à l’ennemi intérieur. Celui-ci, automatiquement, engendre une réflexion sur l’unité politique que constitue l’État. En effet, selon Julien Freund, la finalité de l’État réside dans "l’élimination de l’ennemi intérieur"7. Or, avec la recrudescence de l’ennemi interne, l’État perd sa fonction originelle. Ainsi, la figure de l’ennemi interne pose la question de l’existence même de l’État :
La doctrine stratégique elle-même est influencée par cette transformation de l’ennemi. Elle ne considère plus l’État comme seule et unique entité stratégique pertinente. La nature de l’ennemi n’est plus celle de la période classique, à savoir un gouvernement doté d’appareils militaires et de soldats. À titre d’exemple, le colonel John A. Warden III considère l’ennemi comme un système composé de plusieurs éléments agencés en fonction d’un centre et de certaines fonctions à accomplir. Cette définition s’applique non seulement aux États mais aussi et surtout à d’autres objets stratégiques comme un cartel de drogue ou un réseau électrique. Selon lui,
Quant au secrétaire général des Nations unies, son interprétation de la conjoncture internationale révèle également un éclatement de la notion d’ennemi. La menace militaire demeure ainsi à la marge puisque les principales sources de conflictualité sont démographique, économique et écologique par le biais des développements incontrôlés des technologies. Une telle évolution conduit irrésistiblement à étendre les compétences des Nations unies. Elles se voient confier de nouvelles missions et de nouveaux champs d’action :
Face à cette transformation morphologique de l’ennemi, la discipline des relations internationales tente d’apporter des réponses. Des analyses font florès et remodèlent le concept d’ennemi autour d’élements généraux, cherchant, par là, à recouvrer une menace unique et monolithique de substitution.
D’autres affirmations par Mahdi El Mandjra viennent renforcer l’argumentation culturaliste et sa portée mondiale :
Enfin, Mahdi El Mandjra rejette les racines communes d’ordre méditerranéen aux religions monothéistes. La civilisation judéo-chrétienne considérée comme la matrice des idéologies capitaliste et socialiste est déconnectée de l’Islam de façon irréductible23. Or, une telle représentation est sujette à caution. Pour Pierre Chaunu, la sphère islamo-judéo-chrétienne s’épanouissant autour de la Méditerranée relève d’une conception commune du monde focalisée sur l’amour du destin24. Diamétralement opposée aux représentations de l’Islam telles que celles d’André Siegfried25, ou bien encore Fernand Braudel26 associant la religion musulmane au désert, la conception de Pierre Chaunu est renforcée par l’affirmation selon laquelle l’Islam est bien une religion de la ville. Cette affirmation permet de voir en quoi l’Islam, n’étant pas une religion du désert, possède un caractère éminemment méditerranéen. Comme le souligne André Miquel :
Nous ne reprendrons pas le contenu des critiques abondantes à l’encontre de cette analyse livrée par Samuel P. Huntington sur le plan épistémologique28 ou sur le plan du relativisme culturel29 aboutissant à une réification des manières de vivre, sentir et agir30. Nous avons, par ailleurs, démontré les fragilités conceptuelles et explicatives de la théorie du choc des civilisations31. Toutefois, il convient d’insister sur deux éléments. Premièrement, Samuel P. Huntington adopte une vision étroite de la culture qui se résume à la façon dont les États-Unis conçoivent leur représentation du monde : "On comprendra où, dans cette analyse, se situent les États-Unis : en haut et en avant de tous. Aucune place pour les spécificités culturelles, la latinité, la spécificité française (" l’exception française ", disent les Français), la civilisation méditerranéenne, les ensembles culturels allemand et centre-européen, les traditions austro-hongroise et autres, voire même aux simples, et fondamentales, différences culturelles sous-jacentes aux courants catholique et protestant"32. Est-il nécessaire de rappeler le lien étroit entre Samuel P. Huntington et l’administration américaine quant à la politique étrangère ? D’ailleurs, le politologue ne cache pas sa fonction de conseiller du prince. Il ne rejette pas son approche qui, sur certains points, relève peut-être plus du politique que de l’académique : "Huntington adopte consciemment la position du conseiller et non celle de l’universitaire pour présenter son analyse politique, ses prédictions et propositions politiques"33. Deuxièmement, l’interprétation de Samuel P. Huntington dont l’ambition est d’incarner un nouveau paradigme détaché des analyses réalistes réintroduit la dimension de conflictualité considérée comme un axiome au sein de ces dernières. Les unités de bases sont nouvelles - les civilisations - mais la nature des comportements entre elles ne change pas :
À ce niveau, deux contradictions apparaissent : la première porte sur la nature du choc des civilisations, la seconde concerne "la balance des civilisations" à laquelle aboutit Samuel P. Huntington. Tout d’abord, le politologue américain définit le choc des civilisations comme un paradigme reflétant l’actuelle situation internationale. Or, dans l’introduction de son dernier ouvrage, il affirme que son investigation ne relève pas de la science sociale mais d’une interprétation des événements politiques mondiaux dans l’après-guerre froide35. Comment aspirer à l’édification d’un paradigme sans qualifier l’investigation de science sociale ? Comment élaborer un paradigme en vérifiant sa pertinence explicative uniquement à l’aune d’un recensement d’événements36 et sans aucune construction méthodologique appliquée à un terrain précis en particulier ? Ensuite, il accorde un nombre conséquent de développements à la balance des civilisations37 : preuve qu’il s’inscrit dans un héritage, celui du paradigme réaliste transféré à l’échelle des civilisations. Cependant, il semble oublier l’une des conditions au maintien de la balance des pouvoirs : le partage d’une culture commune. À titre d’illustration, le concert des États en Europe n’a pu se mettre en place qu’avec la conscience d’appartenir à une même civilisation chrétienne. Ici, la théorie huntingtonienne se heurte bel et bien à une contradiction. En effet, le partage de mêmes valeurs à l’échelle mondiale se révèle impossible dans le sens où ce partage annulerait ce qui constitue l’essence de la théorie des civilisations, à savoir l’absence de patrimoine culturel commun et d’extension des valeurs au niveau planétaire. Mais le choc des civilisations ne constitue pas la seule et unique théorie émergeant de la nouvelle réalité stratégique propre à l’après-guerre froide. D’autres analystes ont livré des interprétations différentes.
Les théories de la dépendance s’inscrivent dans le prolongement de la pensée de Marx. Les partisans de cette approche portent leur réflexion sur les origines du sous-développement. Ils expliquent l’émergence de celui-ci par la domination des pays occidentaux cultivant leur développement aux dépens du tiers-monde : logique des rapports centre/périphérie. Les conflits à l’échelle internationale sont le produit de cette domination38. Les principaux représentants de cette théorie sont Samir Amin d’une part, et Immanuel Wallerstein d’autre part. Samir Amin définit le sous-développement en mobilisant trois caractéristiques :
Cette logique de domination et de sous-développement issue du système capitaliste lui-même trouve, dans la fin de la guerre froide, une recrudescence. Face à l’effondrement du communisme, les conflits se greffent sur l’opposition économique et la lutte entre les pays du Sud exploités d’autres part, et les pays du Nord dominants d’autre part. Dans les enjeux stratégiques en Méditerranée, Samir Amin considère la guerre du Golfe comme la manifestation de cette lutte qui n’est rien d’autre qu’une lutte de classes à l’échelle internationale : | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||