|
|
REPENSER LE
CONCEPT D’ENNEMI DANS L’APRÈS-GUERRE FROIDE
Frédéric Ramel
Le monde de l’après-guerre froide est un
monde où se superposent et s’entrecroisent des phénomènes de nature
différentes. Penser l’ennemi aujourd’hui ne correspond pas à la
recherche d’un État alter ego, égal en capacité et en culture,
susceptible d’avoir une volonté hostile à l’échelle mondiale comme le
font la plupart des théories actuelles. Penser l’ennemi signifie plutôt
établir certains niveaux d’analyse afin de distinguer les phénomènes
relevant véritablement de l’inimitié et ceux concernant la rivalité
et/ou la concurrence, phénomènes moins belliqueux sur l’échelle de la
violence mais toujours susceptibles de provoquer des effets belligènes. En
effet, si l’on se réfère à Jean Baechler, un rival, ou un concurrent, désigne
l’autre dans un conflit partiel au sein duquel les intérêts en jeu ne
sont pas absolus mais relatifs, où le différend est toujours susceptible
de compromis. Par ennemi, au contraire, il entend l’autre avec lequel ce
compromis est non seulement impossible mais aussi inenvisageable dans le
sens où le conflit demeure en termes absolus et irréductibles. La présente
étude distingue trois niveaux d’analyse : le niveau ethnique et
nationaliste (conflits intra-étatiques), le niveau transnational (relations
économiques ou communicationnelles), le niveau étatique (relations entre
États nationaux). Elle vise à démontrer que le concept d’ennemi est
toujours approprié dans le premier cas alors qu’il ne l’est pas dans le
deuxième et de moins en moins dans le troisième : les mécanismes de
concurrence et de rivalité l’emportant sur celle de l’ennemi entre États
démocratiques pris deux à deux ou dans un système international homogène.
Parallèlement à ces trois niveaux d’analyse, un quatrième mérite
attention : celui du discours politique. À ce
niveau, le concept d’ennemi est toujours mobilisable car la désignation
d’un ennemi incarnant des menaces possède une fonction de légitimation
politique, que ce soit pour un État ou une organisation internationale.
Ami est parfois un mot vide
de sens, ennemi jamais.
Victor Hugo
La panique s’étend.
D’abord écartée comme une vulgaire chimère, elle s’impose de plus en
plus face à cette certitude terrifiante : le Titanic, paquebot
de rêve si beau, si grand et si "insubmersible", va couler. Ce
naufrage, magnifiquement rendu par la création cinématographique de James
Cameron, peut très bien illustrer la nature des enjeux auxquels sont
confrontés les concepts de la science politique ou de la réflexion stratégique
dans l’après-guerre froide. Censés expliquer les relations
internationales, ils traversent aujourd’hui une période d’agitation, de
confusion, de crise. Ces concepts se révèlent de moins en moins
pertinents, noyés dans un "océan fascinant avec de nouvelles créatures
à observer ". Le concept d’ennemi est de ceux-là.
Dans la conception réaliste des relations
internationales, l’ennemi réel (ou militaire) correspond à l’État
national, exprimant une volonté et des valeurs hostiles, contre lequel des
forces armées (les soldats) sont déployées ou préparées dans le cas
d’une confrontation directe ou potentielle. Richard Cottam synthétise
cette notion en associant les ennemis à des États comparables en culture
et en capacité. Cette définition de l’ennemi renvoie finalement à la
conceptualisation livrée par Carl Schmitt dans La notion de politique.
Pour Carl Schmitt, comme pour la plupart des théoriciens
réalistes en relations internationales d’ailleurs, la matière de
l’ennemi est unique : il s’agit d’une collectivité publique :
"L’ennemi, ce ne peut être qu’un ensemble d’individus groupés,
affrontant un ensemble de même nature" et, finalement, d’un État.
La définition de ce dernier par Alexandre Kojève rejoint largement celle
de Carl Schmitt : "L’État, (¼ ) c’est un groupe
d’amis ayant un ennemi commun". L’ennemi en tant qu’État
national peut aussi revêtir l’aspect d’une idéologie, cristallisant
alors la lutte avec beaucoup d’acuité.
Cette conception classique de l’ennemi
semblerait, actuellement, la plus proche du Titanic et de son destin.
L’ennemi correspond à un majestueux concept, extrêmement efficace pour
rendre compte de la réalité passée, mais voué à sombrer depuis
l’effondrement du communisme. En effet, la disparition de ce "grand
Satan" incarné par l’État soviétique idéologiquement menaçant
laisse place à un monde incertain où l’ennemi devient invisible,
abstrait voire épidémiologique (sida, virus de divers types¼ ). Selon
Fred Halliday, l’ennemi dans l’après-guerre froide n’est pas
monolithique. Il se manifeste par une multitude de facettes, lesquelles
rendent l’agenda des relations internationales pour les États extrêmement
éclaté : les risques liés à l’environnement, aux migrations, à
la prolifération ou au terrorisme constituent aujourd’hui une priorité.
Par là, la citation de Victor Hugo s’effiloche puisque les formes et la
signification même de l’ennemi tendent à se transformer progressivement
sous l’effet des mutations du monde contemporain.
Face à cet éclatement du concept, la
discipline des relations internationales tente de remodeler l’ennemi. Elle
cherche à lui redonner du sens, et ce dans une perspective le plus souvent
globalisante. Ce sont ces divers points de vue de la discipline des
relations internationales au sein de la science politique quant au concept
d’ennemi qui seront présentés ici. Cette présentation sera critique
puisque les différents points de vue examinés se heurtent à un écueil :
ils tendent tous à élaborer un modèle valide au niveau planétaire. Or,
cette façon de concevoir le concept d’ennemi aujourd’hui paraît déconnectée
d’une nécessité : c’est-à-dire dégager des niveaux d’analyse
différents (du conflit identitaire à la question des relations économiques
par exemple) et, par dessus tout, éviter la construction de grands édifices
théoriques généraux. C’est pourquoi les conditions d’un dépassement
quant à ces points de vue beaucoup trop linéaires seront proposées :
elles permettront de repenser le concept d’ennemi sur de nouvelles bases.
Les bases de cette nouvelle pensée du
concept d’ennemi s’appuient sur la nature même des phénomènes qui
s’imposent à l’observateur contemporain. Le monde de l’après-guerre
froide est un monde où se superposent et s’entrecroisent des logiques
différentes. Penser l’ennemi aujourd’hui ne correspond pas à la
recherche d’un alter ego égal en capacité et en culture
susceptible d’avoir une volonté hostile. Penser l’ennemi s’inscrit
plutôt dans les superpositions et les entrecroisements entre niveau
ethnique (conflits identitaires), niveau transnational (relations économiques
ou communicationnelles), niveau étatique (relations entre États-nations).
Le concept d’ennemi est toujours approprié dans le premier cas alors
qu’il ne l’est pas dans le deuxième et de moins en moins dans le troisième
(la logique du rival l’emportant sur celle de l’ennemi entre États démocratiques
pris deux à deux).
Après avoir brossé la métamorphose de la
violence dans l’après-guerre froide, nous expliciterons trois modèles théoriques
au sein desquels le concept d’ennemi est reformulé mais de façon
globalisante : la théorie du choc des civilisations de Samuel P.
Huntington, les théories de la dépendance Nord/Sud et le courant
transnationaliste. Dans une troisième et ultime partie, nous dégagerons
les conditions de pertinence explicative du concept d’ennemi dans l’après-guerre
froide en explicitant trois principaux niveaux d’analyse : les
conflits ethniques, les rivalités économiques et les relations inter-étatiques.
Un quatrième niveau sera également appréhendé car il révèle la
pertinence du concept : la désignation des ennemis au sein des
discours politiques.
Le constat de
base : la métamorphose de la violence dans l’après-guerre
froide
Constat numérique :
la diminution des conflits inter-étatiques
L’une des grandes tendances
stratégiques de la seconde moitié du xxe siècle réside
dans la diminution conséquente des conflits entre États. Dans le
cadre de ces différentes investigations quantitatives, K.J.
Holsti met en relief ce phénomène qui s’accompagne d’un
corollaire : la multiplication des luttes internes. Se basant
sur la période 1945-1995, la topographie des conflits armés
qu’il édicte laisse apparaître un accroissement significatif
des guerres intra-étatiques. Sur 187 conflits, 129 d’entre eux
se sont déroulés à l’intérieur même des États : ce
qui correspond à un pourcentage de 69 %1.
Par voie de conséquence, les victimes de ces conflits ne sont pas
exclusivement militaires : "Au cours de la Seconde
Guerre mondiale, le nombre de victimes civiles par rapport aux
militaires fut de 50 % ; dans ces conflits nouveaux, il
est de 90 %"2.
Constat institutionnel : la
position de Boutros-Ghali et la transformation des interventions
de l’ONU
Dans le cadre de son rapport de
situation présenté en janvier 1995, le secrétaire général des
Nations unies Boutros Boutros-Ghali souligne également cette
ascendance numérique des luttes internes. Il mobilise comme paramètre
la nature des opérations assurées par l’ONU depuis 1988 :
|
Bien
des conflits internes sont internes, plutôt qu’entre
États. La fin de la guerre froide a fait disparaître
les contraintes qui empêchaient les conflits dans
l’ancienne Union soviétique et ailleurs, si bien que
toute une série de guerres ont éclaté à l’intérieur
des États nouvellement indépendants, souvent à caractère
religieux ou ethnique et souvent aussi marquées par une
violence et une cruauté exceptionnelle. La fin de la
guerre froide semble également avoir contribué à ce
genre de conflits en Afrique. En outre, certaines des
guerres civiles par personnes interposées issues de la
guerre froide ne sont toujours pas terminées. Par
contre, les hostilités armées entre les États sont
devenues rares. Sur les cinq opérations de maintien de
la paix qui étaient en place au début de 1988, quatre
avaient trait à des guerres inter-États et une
seulement (soit 20 % au total) à un conflit civil.
Par contre, sur les 21 opérations lancées depuis lors,
8 seulement ont concerné des guerres inter-États et 13
(62%) des conflits internes, encore que certains de
ceux-ci, en particulier dans l’ex-Yougoslavie, aient
également une dimension internationale. À
l’exception de 2, les 11 opérations établies depuis
janvier 1992 ont toutes trait à des conflits internes
(82 %)3.
|
|
|
Plusieurs facteurs expliquent cette
décrudescence de la violence inter-étatique. Quatre phénomènes
principaux selon Gareth Evans, ministre des Affaires étrangères
d’Australie et membre de la commission Carnegie sur la prévention
des conflits meurtriers : la contrainte des règles
internationales rendant de plus en plus caduque la théorie de la
souveraineté exclusive par l’intermédiaire d’une plus grande
reconnaissance des individus par rapport aux États, la prépondérance
des relations économiques et commerciales, la décrudescence du
primat militaire du fait de l’introduction des armes atomiques, la
nécessaire coopération entre les États en raison des interdépendances
complexes entre les sociétés4.
|
Un constat menant vers l’éclatement
du concept d’ennemi
|
La déflagration des conflits
inter-étatiques entraîne l’émergence de nouvelles faces de la
violence. Deux mouvements vont alors de pair : la pluralité
quant à l’origine des menaces d’une part, et l’éclatement
du concept d’ennemi d’autre part. Une approche permet de mieux
saisir l’origine plurielle des menaces dans l’après-guerre
froide. Il s’agit d’une typologie dégageant l’évolution
des menaces. Elle ne vise pas l’identification minutieuse des
risques à l’heure actuelle. Élaborée par un chercheur danois,
elle décrit le passage progressif vers les menaces structurelles
dans la hiérarchie des préoccupations gouvernementales en matière
de sécurité au Danemark :
| |
Menaces
militaires
|
Menaces
non militaires
|
|
Menaces
provenant
d’un
acteur
|
Type 1
Menace
"soviétique" ou "allemande"
|
Type 3
Menace
d’embargo
(OPEC)
Sanctions
économiques
Subversion
politique
|
|
Menaces
structurelles
|
Type 2
Danger
nucléaire
Course aux
armements
Division
des blocs
|
Type 4
Instabilité
politique
Crise écologique
Épuisement
des ressources
|
Source : Nikolaj Petersen,
"La perception de la menace au Danemark après la guerre
froide", Arès, vol. XIII, n° 3, p. 37.
Cette schématisation conduit irrémédiablement
à la seconde caractéristique de l’après-guerre froide :
l’éclatement du concept d’ennemi. Dans un article paru dans Défense
nationale, Jean-Louis Dufour exprime bien l’explosion du
terme ennemi consécutive à cette pluralité de menaces :
|
Il
n’est plus pour l’heure d’ennemi armé prêt à se
lancer à l’assaut du pays. En revanche, des dangers
d’une toute autre nature se multiplient ; cela va
du sida à l’intégrisme religieux en passant par la
drogue, l’effet de serre, le banditisme, le chômage,
les mafias, le nuage radioactif, la pollution, les
risques naturels¼ 5.
|
|
Cette définition procède
ainsi à un recentrage sur des risques se manifestant à
l’intérieur des sociétés non dépourvues de tout lien,
cependant, avec l’extérieur. Ainsi, assiste-t-on par
exemple à la focalisation des approches sur la délinquance,
le crime et l’irruption des thèmes du Front National
concernant l’immigration et l’insécurité6.
Déjà, en 1976, Julien Freund pressentait ce retour à
l’ennemi intérieur. Celui-ci, automatiquement, engendre
une réflexion sur l’unité politique que constitue l’État.
En effet, selon Julien Freund, la finalité de l’État réside
dans "l’élimination de l’ennemi intérieur"7.
Or, avec la recrudescence de l’ennemi interne, l’État
perd sa fonction originelle. Ainsi, la figure de l’ennemi
interne pose la question de l’existence même de l’État :
|
La
conséquence en est que les sociétés modernes,
du moins occidentales, sont à nouveau précipitées
dans une guerre civile larvée, à laquelle l’État
avait mis fin à ses origines. On peut douter de
sa capacité de maîtriser cette situation, sauf
dans les cas usurpés de la dictature, du fait que
l’État a perdu son dynamisme, étant donné
qu’il ne se trouve plus en période de
progression vers l’accomplissement de ses fins,
mais en régression. Il en résulte que les sociétés
modernes sont devenues la proie de la violence 8.
|
|
La doctrine stratégique
elle-même est influencée par cette transformation de
l’ennemi. Elle ne considère plus l’État comme
seule et unique entité stratégique pertinente. La
nature de l’ennemi n’est plus celle de la période
classique, à savoir un gouvernement doté
d’appareils militaires et de soldats. À titre
d’exemple, le colonel John A. Warden III considère
l’ennemi comme un système composé de plusieurs éléments
agencés en fonction d’un centre et de certaines
fonctions à accomplir. Cette définition s’applique
non seulement aux États mais aussi et surtout à
d’autres objets stratégiques comme un cartel de
drogue ou un réseau électrique. Selon lui,
|
les
entités stratégiques sont véritablement
le cœur de notre sujet, l’État-nation étant
un type d’entité stratégique. Une entité
stratégique est toute organisation qui peut
opérer de façon autonome ; c’est-à-dire
qui se dirige et se supporte elle-même. Un
État est une entité stratégique de même
qu’une organisation criminelle comme la
mafia ou des organisations d’affaires
comme General Motors. (¼
) Plus important encore, cependant, notre
propos sur les centres stratégiques et la
guerre stratégique s’applique aussi bien
à une organisation de guérilla qu’à un
État industriel moderne 9.
|
|
Quant au secrétaire
général des Nations unies, son interprétation
de la conjoncture internationale révèle également
un éclatement de la notion d’ennemi. La
menace militaire demeure ainsi à la marge
puisque les principales sources de conflictualité
sont démographique, économique et écologique
par le biais des développements incontrôlés
des technologies. Une telle évolution conduit
irrésistiblement à étendre les compétences
des Nations unies. Elles se voient confier de
nouvelles missions et de nouveaux champs
d’action :
|
Il
reste que le progrès fait peser de
nouveaux risques sur la stabilité :
dommages écologiques, bouleversement
de la vie familiale et communautaire,
intrusion accrue dans la vie des
individus et dans l’exercice de
leurs droits. On ne saurait tolérer
que cette nouvelle dimension de
l’insécurité fasse oublier les
problèmes dévastateurs que ne
cessent de poser une croissance démographique
incontrôlée, le fardeau écrasant de
la dette, les barrières commerciales,
la drogue et la disparité croissante
entre riches et pauvres. Pauvreté,
maladie, famine, oppression et désespoir
sévissent, comme en témoignent 17
millions de réfugiés, 20 millions de
personnes déplacées et des
migrations intérieures et
internationales massives. Ces problèmes,
qui sont à la fois la source et la
conséquence des conflits, exigent que
l’attention que leur porte l’ONU
ne se relâche pas et que les efforts
qu’elle leur consacre constituent
l’absolue supériorité. La porosité
de la couche d’ozone pourrait faire
peser une menace plus lourde sur une
population exposée qu’une armée
ennemie. Sécheresse et maladie
peuvent décimer aussi impitoyablement
que des armes de guerre. Alors même
que de nouvelles possibilités
s’ouvrent à l’Organisation, les
efforts qu’elle déploie en vue
d’instaurer la paix, la stabilité
et la sécurité doivent dépasser le
domaine de la menace militaire afin de
juguler les luttes et les guerres qui
ont caractérisé le passé 10.
|
|
Face à
cette transformation morphologique de
l’ennemi, la discipline des relations
internationales tente d’apporter des réponses.
Des analyses font florès et remodèlent
le concept d’ennemi autour d’élements
généraux, cherchant, par là, à
recouvrer une menace unique et
monolithique de substitution.
La
discipline des relations
internationales face à ce
constat : la recherche
d’un nouvel ennemi “mondial
Trois
courants reflètent tout
particulièrement cette tendance
marquante de la discipline dans
l’après-guerre froide. Ils
visent à combler
l’incertitude stratégique
quant à la perte de l’ennemi
communiste en élaborant une
image de l’ennemi simplifiée
et simplifiante, censée être
à l’origine de toutes les
peurs. Le culturalisme de Samuel
P. Huntington, tout d’abord,
associe l’ennemi non plus à
un État mais à une
civilisation. Les théoriciens
de la dépendance, ensuite,
envisagent le concept d’ennemi
à partir des ruptures Nord/Sud
d’ordre économique
principalement. Les
transnationalistes, enfin,
notamment Philippe Forget et
Gilles Polycarpe, annoncent la
disparition pure et simple des
ennemis au profit du barbare (inégal
en capacité et en culture).
Le
modèle de Samuel P. Huntington :
l’ennemi civilisationnel
Organisé
à Paris par la Fondation pour
les Études de Défense, un
colloque exceptionnel consacré
à la guerre et la paix au xxie
siècle s’est déroulé au
mois de décembre 1996. Des spécialistes
prestigieux dans le domaine des
relations internationales
prirent part à ces débats.
Invité phare de cette
rencontre, Samuel P. Huntington
livra ces dernières analyses
relatives à sa théorie du choc
des civilisations12.
Il apporta un certain nombre de
précisions quant à sa propre
interprétation des conflits
dans l’après-guerre froide.
Cherchant à livrer un nouveau
paradigme à la discipline des
relations internationales, il développa
pour la première fois son
hypothèse dans un article de la
revue américaine Foreign
Affairs 13
en 1993. Il reprit l’ensemble
de son argumentation dans le
cadre d’un ouvrage publié en
1996 : The Clash of
Civilizations and the Remaking
of World Order 14.
Auparavant, les guerres
relevaient d’une lutte entre
princes du traité de Westphalie
à la Révolution française,
entre États-nations de 1789 à
la Première Guerre mondiale,
entre les idéologies depuis
1917. Selon Huntington, avec la
fin de la guerre froide, les
conflits ne seront ni idéologiques
ni économiques mais d’ordre
culturel. Les affrontements à
venir auront lieu entre
civilisations différentes et,
plus précisément, entre
l’Occident d’une part, et
l’Islam d’autre part. Cette
analyse semblait correspondre
avec un événement majeur
depuis l’effondrement du
communisme : la guerre du
Golfe. Quels sont les ressorts
et la portée véritable de
l’argumentation culturaliste déployée
par Samuel P. Huntington ?
Samuel
P. Huntington conçoit la
civilisation comme une entité
culturelle composée à la fois
d’éléments objectifs
(langue, histoire, coutumes et
institutions) et subjectifs
(l’auto-définition d’un
groupe humain en tant que
civilisation). Constituant le
plus haut degré
d’identification pour les
individus, les civilisations
puisent leurs véritables spécificités
dans la religion. L’auteur
insiste tout particulièrement
sur cet aspect considéré comme
décisif dans le processus de
différenciation des cultures15.
Bien qu’il tende à corriger
cette définition initiale16,
Samuel P. Huntington ne modifie
pas la pierre centrale de son édifice
théorique : les
civilisations sont éminemment
belliqueuses et vont, dans
l’avenir, cristalliser le phénomène
guerrier. Cette théorie l’amène
alors à critiquer l’impérialisme
culturel des États-Unis en
particulier et des Occidentaux
en général dans leurs
entreprises coloniales. En
effet, la garantie du choc des
civilisations réside dans la pérennité
des cultures. Dès lors,
l’Occident ne doit pas
entreprendre une expansion de
ses valeurs, lesquelles ne
peuvent pas se limiter au
Coca-Cola ou au MacDonald17.
Incarnant les droits de
l’homme, la civilisation
occidentale est unique et non
pas universelle. Assurer le
rayonnement de ses valeurs
assurerait sa propre perte. Il
condamne moralement l’impérialisme
culturel et se déclare contre
l’intervention extérieure
dans le cadre de conflits régionaux :
"Le temps est venu pour
l’Occident d’abandonner
l’illusion de l’universalité
et de promouvoir la force, la
cohérence et la vitalité de sa
civilisation dans un monde de
civilisations"18.
Par conséquent, l’ennemi,
dans le cadre de cette analyse
culturaliste, c’est la
civilisation à laquelle les
individus n’appartiennent pas.
Notons
que cette analyse n’est pas
l’apanage exclusif d’un
auteur occidental19.
Professeur marocain ayant exercé
des fonctions diplomatiques au
sein de différentes
organisations internationales
dont l’Unesco, Mahdi El
Mandjra adopte dans deux de ses
ouvrages publiés en 1992 une
approche similaire à celle de
Samuel P. Huntington en reposant
son argumentation également sur
la guerre du Golfe.
L’opposition "West and
the rest" émerge, pour
l’auteur marocain, à partir
de la crise du Golfe instituant
le 2 août 1990 le début de
l’ère post-coloniale et le 17 janvier 1991
la première guerre
civilisationnelle véritablement
mondiale :
|
Il
ne faut pas considérer
la guerre du Golfe
comme un conflit régional
ou la réduire à une
simple confrontation
entre l’Occident judéo-chrétien
et le monde musulman.
C’est une guerre
Nord-Sud, un conflit
entre la volonté
d’hégémonie inhérente
à la civilisation judéo-chrétienne
et toutes les autres
civilisations,
qu’elles fussent
arabes, asiatiques ou
africaines, en somme
toute forme de
civilisation différente
de celle de
l’Occident 20.
|
|
|
D’autres
affirmations par Mahdi El Mandjra
viennent renforcer
l’argumentation culturaliste et
sa portée mondiale :
|
Pour
la situation présente
dans le Golfe, nous
sommes en train
d’assister au début
d’un long feuilleton
qui pourrait durer entre
10 et 15 ans, et dont le
principal alibi est
d’ordre culturel et obéit
à certaines valeurs.
C’est que l’Occident
est résolu à persister
dans sa politique
colonialiste non
seulement par des moyens
militaires et politico-économiques,
mais aussi par l’hégémonie
civilisationnelle. En
fait, il y a en Occident
une répulsion vis-à-vis
des valeurs qui ont
cours hors de son orbite 21¼
Je suis franchement
pessimiste pour ce qui
concerne les 4 ou 5 années
à venir, parce que pour
moi, la guerre du Golfe
n’est que le début
d’une guerre de
civilisation particulièrement
féroce et qui est appelée
à durer encore
longtemps entre le Nord
et le Sud. (¼ )
Il est désormais prouvé
que l’Occident n’est
absolument pas disposé
à cohabiter avec des
civilisations ou des
cultures autres que la
sienne propre. Tout ce
qui lui importe, ce sont
ses intérêts qu’il
est parfois contraint,
comme c’est le cas
aujourd’hui, de protéger
fût-ce par les
destructions et la
violence. Il nous suffit
de savoir que la totalité
des explosifs utilisés
contre l’Irak équivaut
à plusieurs dizaines de
bombes atomiques du type
de celle lancé sur
Hiroshima 22.
|
|
Enfin,
Mahdi El Mandjra rejette les
racines communes d’ordre méditerranéen
aux religions monothéistes.
La civilisation judéo-chrétienne
considérée comme la
matrice des idéologies
capitaliste et socialiste
est déconnectée de
l’Islam de façon irréductible23.
Or, une telle représentation
est sujette à caution. Pour
Pierre Chaunu, la sphère
islamo-judéo-chrétienne
s’épanouissant autour de
la Méditerranée relève
d’une conception commune
du monde focalisée sur
l’amour du destin24.
Diamétralement opposée aux
représentations de
l’Islam telles que celles
d’André Siegfried25,
ou bien encore Fernand
Braudel26
associant la religion
musulmane au désert, la
conception de Pierre Chaunu
est renforcée par
l’affirmation selon
laquelle l’Islam est bien
une religion de la ville.
Cette affirmation permet de
voir en quoi l’Islam, n’étant
pas une religion du désert,
possède un caractère éminemment
méditerranéen. Comme le
souligne André Miquel :
|
Repartons
en guerre contre
une idée reçue :
les Arabes,
l’Islam, c’est
le désert.
L’Islam, en
fait, s’est révélé
dans une ville. Le
nom qui désigne
la mosquée (jami),
est formé, je le
redis, sur une
racine qui veut
dire rassemblement.
(¼ ) L’Islam,
religion du
rassemblement, est
né dans la ville,
et les premiers
ennemis sérieux
du jeune Islam ont
été les Bédouins,
les gens du désert :
une des premières
politiques du
prophète et de
ses successeurs
immédiats a été
de réduire la résistance
des Bédouins à
l’Islam, qui
s’est révélé
alors un
extraordinaire créateur
de villes 27.
|
|
Nous
ne reprendrons pas le
contenu des critiques
abondantes à
l’encontre de cette
analyse livrée par
Samuel P. Huntington
sur le plan épistémologique28
ou sur le plan du
relativisme culturel29
aboutissant à une réification
des manières de
vivre, sentir et agir30.
Nous avons, par
ailleurs, démontré
les fragilités
conceptuelles et
explicatives de la théorie
du choc des
civilisations31.
Toutefois, il convient
d’insister sur deux
éléments.
Premièrement,
Samuel P. Huntington
adopte une vision étroite
de la culture qui se résume
à la façon dont les
États-Unis conçoivent
leur représentation
du monde : "On
comprendra où, dans
cette analyse, se
situent les États-Unis :
en haut et en avant de
tous. Aucune place
pour les spécificités
culturelles, la
latinité, la spécificité
française (" l’exception
française ",
disent les Français),
la civilisation méditerranéenne,
les ensembles
culturels allemand et
centre-européen, les
traditions
austro-hongroise et
autres, voire même
aux simples, et
fondamentales, différences
culturelles
sous-jacentes aux
courants catholique et
protestant"32.
Est-il nécessaire de
rappeler le lien étroit
entre Samuel P.
Huntington et
l’administration américaine
quant à la politique
étrangère ?
D’ailleurs, le
politologue ne cache
pas sa fonction de
conseiller du prince.
Il ne rejette pas son
approche qui, sur
certains points, relève
peut-être plus du
politique que de
l’académique :
"Huntington
adopte consciemment la
position du conseiller
et non celle de
l’universitaire pour
présenter son analyse
politique, ses prédictions
et propositions
politiques"33.
Deuxièmement,
l’interprétation de
Samuel P. Huntington
dont l’ambition est
d’incarner un
nouveau paradigme détaché
des analyses réalistes
réintroduit la
dimension de
conflictualité considérée
comme un axiome au
sein de ces dernières.
Les unités de bases
sont nouvelles - les
civilisations - mais
la nature des
comportements entre
elles ne change pas :
|
Contrairement
à ce
qu’affirme
Huntington
dans la réponse
qu’il
adresse à
ses détracteurs,
sa thèse
est donc
loin de
constituer
un nouveau
paradigme
des
relations
internationales.
Ce qu’il
appelle
d’un côté
le paradigme
de la guerre
froide,
caractérisé
par
l’affrontement
bipolaire de
nature
politico-idéologique
entre
l’Est et
l’Ouest,
et de
l’autre le
paradigme de
l’après-guerre
froide,
caractérisé
par les
affrontements
d’ordre
culturel
entre
grandes
civilisations,
ne sont
jamais que
des cas de
figures
conjoncturels
du seul et même
paradigme réaliste
cher à
Thucydide et
Aron en
passant par
Machiavel,
Hobbes,
Clausewitz,
Morgenthau,
etc.34.
|
|
À
ce niveau, deux
contradictions
apparaissent :
la première
porte sur la
nature du choc
des
civilisations,
la seconde
concerne "la
balance des
civilisations"
à laquelle
aboutit Samuel
P. Huntington.
Tout d’abord,
le politologue
américain définit
le choc des
civilisations
comme un
paradigme reflétant
l’actuelle
situation
internationale.
Or, dans
l’introduction
de son dernier
ouvrage, il
affirme que son
investigation ne
relève pas de
la science
sociale mais
d’une interprétation
des événements
politiques
mondiaux dans
l’après-guerre
froide35.
Comment aspirer
à l’édification
d’un paradigme
sans qualifier
l’investigation
de science
sociale ?
Comment élaborer
un paradigme en
vérifiant sa
pertinence
explicative
uniquement à
l’aune d’un
recensement d’événements36
et sans aucune
construction méthodologique
appliquée à un
terrain précis
en particulier ?
Ensuite,
il accorde un
nombre conséquent
de développements
à la balance
des
civilisations37 :
preuve qu’il
s’inscrit dans
un héritage,
celui du
paradigme réaliste
transféré à
l’échelle des
civilisations.
Cependant, il
semble oublier
l’une des
conditions au
maintien de la
balance des
pouvoirs :
le partage
d’une culture
commune. À
titre
d’illustration,
le concert des
États en Europe
n’a pu se
mettre en place
qu’avec la
conscience
d’appartenir
à une même
civilisation chrétienne.
Ici, la théorie
huntingtonienne
se heurte bel et
bien à une
contradiction.
En effet, le
partage de mêmes
valeurs à l’échelle
mondiale se révèle
impossible dans
le sens où ce
partage
annulerait ce
qui constitue
l’essence de
la théorie des
civilisations,
à savoir
l’absence de
patrimoine
culturel commun
et d’extension
des valeurs au
niveau planétaire.
Mais
le choc des
civilisations ne
constitue pas la
seule et unique
théorie émergeant
de la nouvelle réalité
stratégique
propre à
l’après-guerre
froide.
D’autres
analystes ont
livré des
interprétations
différentes.
|
Le
modèle
des dépendantistes :
l’ennemi
au Sud
|
Les
théories de
la dépendance
s’inscrivent
dans le
prolongement
de la pensée
de Marx. Les
partisans de
cette approche
portent leur réflexion
sur les
origines du
sous-développement.
Ils expliquent
l’émergence
de celui-ci
par la
domination des
pays
occidentaux
cultivant leur
développement
aux dépens du
tiers-monde :
logique des
rapports
centre/périphérie.
Les conflits
à l’échelle
internationale
sont le
produit de
cette
domination38.
Les principaux
représentants
de cette théorie
sont Samir
Amin d’une
part, et
Immanuel
Wallerstein
d’autre
part. Samir
Amin définit
le sous-développement
en mobilisant
trois caractéristiques :
|
1.
Les
inégalités
extrêmes
qui
caractérisent
la
distribution
des
productivités
à
la périphérie
dans
le
système
des
prix
qui
lui
est
transmis
par
le
centre,
qui
résultent
du
caractère
propre
des
formations
périphériques
et y
commandent
largement
la
structure
de
la
distribution
du
revenu.
2.
La désarticulation
qui
résulte
de
l’ajustement
de
l’orientation
de
la
production
à
la périphérie
conformément
aux
besoins
du
centre
et
qui
empêche
la
transmission
des
bénéfices
économiques
des
pôles
de développement
à
l’ensemble
du
corps
économique.
3.
La
domination
économique
du
centre
qui
s’exprime
dans
les
formes
de
la
spécialisation
internationale
(les
structures
du
commerce
mondial
dans
lesquelles
le
centre
façonne
la périphérie
selon
ses
besoins)
et
dans
la dépendance
des
structures
de
financement
de
la
croissance
à
la périphérie
(la
dynamique
de
l’accumulation
du
capital
étranger)39.
|
|
Cette
logique
de
domination
et de
sous-développement
issue du
système
capitaliste
lui-même
trouve,
dans la
fin de
la
guerre
froide,
une
recrudescence.
Face à
l’effondrement
du
communisme,
les
conflits
se
greffent
sur
l’opposition
économique
et la
lutte
entre
les pays
du Sud
exploités
d’autres
part, et
les pays
du Nord
dominants
d’autre
part.
Dans les
enjeux
stratégiques
en Méditerranée,
Samir
Amin
considère
la
guerre
du Golfe
comme la
manifestation
de cette
lutte
qui
n’est
rien
d’autre
qu’une
lutte de
classes
à l’échelle
internationale :
|
Le
conflit
du
Golfe
révèle
la
permanence
de
la
guerre
d’agression
collective
du
Nord
contre
le
Sud.
La
volonté
de
l’ensemble
des
classes
dirigeantes
des
Centres
(¼
)
de
maintenir
le
statu
quo
à
leur
profit,
le
ralliement
des
classes
dirigeantes
du
tiers-monde
aux
impératifs
de
l’expansion
mondiale
du
capitalisme
(dont
témoignent
les
positions
prises
par
la
presque
totalité
des
États
du
tiers-monde,
États
arabes
inclus,
dans
le
conflit
du
Golfe),
vont
à
nouveau
faire
du
tiers-monde
une
zone
de
tempêtes,
de
révoltes
et
de
révolutions
nationales
populaires 40.
|
|
Quant
à
Immanuel
Wallerstein,
l’objet
initial
de
son
étude
réside
dans
la
naissance,
l’essor
et
la
différenciation
d’un
système
capitaliste
international
dans
l’Europe
de
la
Renaissance.
Il
présente
la
nature
ainsi
que
les
effets
postulés
comme
universels
sur
les
structures
sociales
et
politiques.
Dans
le
cadre
de
son
investigation,
il
aboutit
à
deux
conclusions.
Tout
d’abord,
le
capitalisme
entraîne
naturellement
la
création
d’un
dualisme
au
sein
de
l’économie-monde
entre
un
centre
dominant
et
une
périphérie
subissant
la
supériorité
de
ce
centre :
|
La
forme
moderne
de
l’Économie-Monde
capitaliste
apparue
au
xve
siècle
et
consolidée
au
xviiie
siècle
instaure
un
mode
de
domination
et
des
modalités
d’exercice
de
la
puissance
qui
deviennent
essentiellement
indirects,
parce
que
fondés
sur
la
supériorité
économique
des
pays
du
Centre
par
rapport
à
celle
de
la
Périphérie
et
non
plus
sur
le
recours
prévalent
à
la
force
militaire.
Dans
ces
conditions,
ce
système
requiert
quasiment
l’érosion
des
barrières
étatiques
qui
font
obstacle
à
la
circulation
des
marchandises
et
de
l’argent.
Il
pousse
en
somme
au
dépérissement
de
l’autorité
dans
les
pays
du
Centre
et
au
développement
dans
ceux-ci
des
gouvernements
libéraux
et
représentatifs,
tandis
qu’il
favorise
la
déliquescence
totale
des
gouvernements
croupions
et
presque
vassaux
dans
ceux
de
la
Périphérie 41.
|
|
Ensuite,
Immanuel
Wallerstein
livre
une
définition
de
la
puissance
non
plus
en
fonction
d’un
paramètre
étatico-militaire
mais
selon
des
paramètres
purement
économiques
ou
commerciaux.
Selon
lui
"la
puissance
se
désétatise"42.
Dans
cette
perspective,
l’ennemi
du
Sud
se
substitue
à
l’ennemi
venant
de
l’Est.
Ici,
la
théorie
de
la
dépendance
présente
des
traits
similaires
à
l’analyse
présentée
par
Jean-Christophe
Rufin43.
Selon
lui,
un
rideau
se
lève
entre
l’Est
et
l’Ouest,
un
limes
tombe
alors
entre
le
Nord
et
le
Sud.
Dans
l’un
de
ses
ouvrages
au
titre
polémique
et
corrosif,
L’Empire
et
les
nouveaux
Barbares 44,
il
examine
la
mutation
de
l’ordre
mondial
depuis
l’effondrement
du
communisme.
Selon
lui,
un
transfert
d’ennemi
est
à
l’œuvre :
le
Sud
se
substituerait
à
l’Empire
du
Mal
soviétique.
Son
raisonnement
repose
à
la
fois
sur
la
mise
en
relief
d’une
rupture
plurielle
entre
le
Nord
et
le
Sud
(d’ordre
démographique,
économique,
politique
et
culturelle),
et
sur
une
comparaison
audacieuse
-
et
bien
souvent
infondée
-
entre
le
contexte
international
contemporain
et
l’histoire
romaine.
En
effet,
s’opérerait
de
nos
jours
une
réactivation
de
l’idéologie
du
limes,
à
savoir
la
dichotomie
Empire/Barbares
conçue
à
l’origine
par
Polybe
(iie
siècle
av.
J.-C.).
Le
modèle
des
transnationalistes :
la
disparition
de
l’ennemi
au
profit
des
barbares
Le
troisième
grand
modèle
correspond
à
celui
de
l’analyse
transnationaliste
en
relations
internationales.
Celle-ci
s’élabore
autour
de
trois
prédicats :
les
États
ne
sont
pas
les
seuls
et
uniques
acteurs,
la
différence
entre
les
politiques
intérieure
et
extérieure
n’existe
pas,
le
facteur
premier
expliquant
les
phénomènes
internationaux
correspond
aux
réseaux
(financiers
et
communicationnels).
En
quoi
réside
ce
concept
de
réseau
et
comment
rend-il
compte
de
la
métamorphose
de
la
violence
actuelle ?
Le
concept
de
réseau
se
définit
comme
"tout
un
ensemble
de
relations
sociales
récurrentes
qui
se
créent
entre
des
individus
et
des
groupes
au-delà
des
contrôles
institutionnels
auxquels
ils
sont
exposés"45.
Dans
leur
ouvrage
consacré
à
la
théorie
des
réseaux,
Philippe
Forget
et
Gilles
Polycarpe
donnent
une
définition
du
réseau
basée
sur
le
concept
de
nœuds.
Le
système
réticulaire
n’est
rien
d’autre
qu’un
assemblage
de
nœuds
assurant
des
connexions
entre
réseaux
déjà
constitués :
|
Tout
réseau
apparaît
comme
une
constellation
de
nœuds
productifs
et
distributifs
(un
ordinateur,
un
opérateur
financier,
une
multinationale
par
exemple)
qui
maillent
des
intervalles
parcourus
par
des
mobiles
(biens
matériels
et
immatériels,
travailleurs
et
consommateurs,
par
exemple)
représentant
de
la
valeur,
et
qui
y
produisent
une
densité
de
mouvement
en
croissance
constante 46.
|
|
En
1980,
Philippe
Forget
s’interrogeait
sur
la
nature
de
l’ennemi
et
concluait
au
polymorphisme
de
ce
dernier.
Il
insistait
à
l’époque
sur
la
variabilité
de
l’ennemi
en
fonction
des
domaines
(économique,
culturel)
et
des
niveaux
d’agression :
|
Un
État
peut
être
votre
ennemi
territorial
tout
en
étant
inoffensif
au
niveau
ontologique ;
un
autre
État
sera
votre
allié
territorial
tout
en
étant
un
ennemi
économique.
Quelquefois,
les
divers
niveaux
se
recoupent,
s’interpénètrent.
La
guerre
de
la
télématique
est
l’exemple
d’une
crise
techno-scientifique
qui
rejaillit
sur
le
niveau
ontologique
puisque
monopoliser
les
données
revient
à
pouvoir
organiser
la
mémoire
collective
des
nations,
donc
à
modeler
leurs
images
d’elles-mêmes
et
à
orienter
leurs
volontés.
L’inimitié
de
l’État
agresseur
se
retrouve
donc
ici
à
un
double
niveau,
l’ontologique
et
le
techno-scientifique.
Ainsi,
apparaît
un
monde
où
personne
n’est
totalement
ennemi,
ni
totalement
ami.
Il
y
a
là
effectivement
de
quoi
dérouter
ceux
qui
pensent
à
partir
de
stéréotypes,
ou
qui
ont
soif
de
certitudes
à
bon
compte 47.
|
|
D’où
la
nécessaire
mise
en
place
d’une
hiérarchisation
des
menaces :
"Les
menaces
sont
multiples,
les
ennemis
aussi.
Aucun
pays
ne
peut
être
considéré
comme
un
ami
total
ou
un
ennemi
total.
Le
jugement
que
l’on
peut
avancer
sur
l’Autre
ne
peut
que
varier
suivant
les
domaines
où
il
fait
sentir
sa
présence
positive
ou
négative
intensément"48.
Dans
l’ouvrage
écrit
avec
Gilles
Polycarpe,
la
conclusion
se
radicalise.
Le
concept
d’ennemi-État
s’étiole
dans
l’approche
transnationaliste
puisque
les
deux
auteurs
déterritorialisent
et
criminalisent
l’ennemi.
D’une
part,
pour
les
transnationalistes,
la
violence
s’exerce
à
l’extérieur
des
polarisés
étatiques.
D’autre
part,
le
monde
s’apparente
à
un
ensemble
de
foes
ou
de
vilains,
de
brigands
ou
de
terroristes.
Examinons
de
plus
près
ces
deux
processus
de
territorialisation
et
de
criminalisation
de
l’ennemi.
La
nature
même
des
menaces
subit
une
transformation
morphologique.
Pour
les
transnationalistes,
il
s’agit
non
plus
de
garantir
la
protection
d’un
espace
précis
mais
d’assurer
le
fonctionnement
d’un
réseau
a-territorial
par
essence.
L’objectif
consiste
à
capturer
des
potentiels
de
production,
à
connecter
tous
les
corps
au
rendement,
et
assurer
le
fonctionnement
général
du
réseau.
Ces
buts
portent
alors
moins
sur
l’annexion
des
territoires
que
sur
l’intensification
des
liens
réticulaires.
La
pensée
militaire
s’est
déjà
emparée
de
ces
nouvelles
menaces
et
a
pris
en
considération
la
nature
des
conflits
à
venir.
Pour
Philippe
Forget
et
Gilles
Polycarpe,
ceux-ci
|
seront
des
luttes
cannibales
opposant
des
volumes
spatio-temporels
actifs,
avides
d’anticiper
et
de
digérer
les
réticulations
normatives
de
l’adversaire.
Ce
seront
bien
des
luttes
d’intelligence,
entendue
non
pas
comme
compréhension
du
monde
et
de
ses
éléments,
mais
comme
application
et
déploiement
performatifs
de
la
cognition
mathématique,
armée
de
ses
codes,
symboles
et
significations,
sur
la
surface
de
la
Terre
et
le
site
existentiel
d’autrui.
Le
plus
puissant
annulera
ou
produira
le
cadre
apriorique
(constitutif)
de
la
manœuvre
militaire
du
faible,
la
rendant
ainsi
insensée
et
inutile,
pendant
qu’il
fabriquera
et
diffusera
une
image
défigurée
du
rebelle,
à
travers
ses
réseaux
médiatiques,
aux
masses
spectatrices
et
dévoratrices
de
certitudes.
Le
maître
commutant
pourra
ainsi
connecter
ou
déconnecter,
à
son
gré,
tout
malcommutant
rétif
à
son
ordre,
et
en
faire
une
entité
virtuelle
et
productible
à
merci
derrière
ses
écrans
de
guerre
ou
distrayants 49.
|
|
L’ennemi
n’est
pas
seulement
déterritorialisé
dans
la
démarche
transnationaliste.
Il
fait
également
l’objet
d’un
processus
de
criminalisation.
En
effet,
l’ennemi
n’est
pas
reconnu,
il
est
phagocyté
et
intégré
dans
le
réseau.
Par
là,
la
guerre
disparaît
au
profit
de
mesures
policières
visant
à
punir
le
criminel,
à
savoir
celui
qui
tente
de
remettre
en
question
construction
et
fonctionnement
du
système
réticulaire :
|
L’empire
réticulaire
ne
livre
pas
la
guerre
car
il
ne
reconnaît
pas
l’altérité
de
l’Autre
qu’il
pré-comprend
dans
sa
normalisation
planétaire.
Aussi
n’exécute-t-il
que
des
missions
de
police
et
traque-t-il
seulement
des
criminels.
Lui-même
est
toujours
innocent :
les
morts
qu’il
produit
n’ont
pas
de
statut,
déchets
dommageables
et
accidentels
de
la
machinerie
réticulaire.
Alors
que
selon
Clausewitz,
la
guerre
était
la
politique
continuée
par
l’immixtion
d’autres
moyens,
pour
l’Occident
réalisé,
l’exercice
transnational
de
la
sûreté
armée
est
la
neutralisation
du
politique
par
l’imposition
de
la
technicité
totale 50.
|
|
Tout
concourt
à
"maintenir
la
paix"
ou,
en
d’autres
termes,
à
imposer
le
"droit
universel,
celui
de
l’homme
abstrait,
garanti
par
la
matrice
réticulaire
dominante"51.
Le
droit
rejoint
ici
l’économie
dans
l’imposition
du
réseau
à
l’échelle
planétaire,
imposition
qui
est
finalement
consubstantielle
à
la
nihilation
du
concept :
|
Le
technicien
du
droit
international
l’accompagne
généralement
dans
la
manœuvre
réticulaire.
Son
office
est
d’appareiller
juridiquement
les
zones
mises
en
sûreté,
en
vue
de
les
rendre
conformes
et
aptes
au
processus
du
rendement
universel.
L’ordre
juridique
local
est
ainsi
faussement
souverain,
traversé
qu’il
est
par
la
norme
transnationale
du
techno-capital
qui
l’investit
dans
sa
terminologie,
son
discours,
ses
lois
et
règles,
afin
qu’il
favorise
la
pénétration
translégale
des
réseaux
compétiteurs.
La
loi
n’est
pas
conçue
aux
fins
du
bien
commun,
mais
pour
être
traversée
par
les
normes
réticulaires
qui
en
usent
comme
d’un
activateur
de
sélection
productive 52.
|
|
Un
certain
nombre
de
documents
officiels
drainent
une
telle
image
transnationaliste
de
l’ennemi.
À
titre
d’illustration,
le
rapport
du
groupe
n° 12
du
Centre
des
Hautes
Études
de
l’Armement
publié
en
septembre
1995
adopte
une
lecture
des
menaces
contemporaines
selon
un
tel
angle.
Pour
les
rédacteurs
de
ce
rapport,
le
monde
actuel
se
caractérise
par
le
passage
définitif
de
la
logique
réaliste
à
celle
du
chaos
au
sein
de
laquelle
l’ennemi
n’existe
plus.
Ne
subsistent
que
des
criminels :
"Les
termes
ennemi
et
criminel
-
hier
encore
clairement
antagonistes
-
font
l’objet
d’une
confusion
sémantique
grandissante"53.
Dans
le
cadre
de
ce
rapport,
la
menace
la
plus
terrible
faisant
l’objet
de
développements
les
plus
substantiels
est
celle
des
sectes.
Ainsi,
la
technicité
à
l’échelle
mondiale
a
pour
conséquence
principale
d’annuler
le
politique
selon
le
courant
transnationaliste54.
Ici,
le
concept
d’ennemi
laisse
place
à
celui
de
barbares.
Les
relations
internationales
s’apparentent
à
une
lutte
contre
ces
derniers,
lesquels
correspondent
à
des
non
ou
mal
civilisés :
c’est-à-dire
des
personnes
sauvages
et
grossières
régissant
leurs
vies
sur
la
base
de
crimes
et
de
brutalité
et
non
pas
en
fonction
de
lois
rationnelles55.
Ces
trois
différentes
modalités
d’appréhension
de
l’ennemi
dans
l’après-guerre
froide
sont-elles
véritablement
pertinentes ?
Au
cours
de
leurs
présentations,
un
certain
nombre
d’obstacles
se
sont
profilés.
Mais
la
critique
la
plus
sévère
à
leur
encontre
porte
sur
la
prétention
universelle
de
ces
analyses :
elles
cherchent
à
rendre
compte
de
tous
les
phénomènes
guerriers
ou
belligènes
sur
la
planète.
Or,
cette
prétention
est-elle
adaptée
aux
ambitions
scientifiques
de
la
discipline
des
relations
internationales
en
général,
de
la
réflexion
stratégique
en
particulier ?
Pour
une
autre
pensée
de
l’ennemi
aujourd’hui
Au
cours
de
cette
troisième
et
dernière
partie,
la
pertinence
explicative
du
concept
d’ennemi
dans
l’après-guerre
froide
sera
examinée.
Tout
d’abord,
nous
verrons
pour
quelles
raisons
les
trois
modèles
sus-présentés
se
révèlent
par
trop
simplifiés
et
simplifiants.
Ils
prennent
le
contre-pied
des
impératifs
liés
à
la
réflexion
scientifique
dans
la
discipline
aujourd’hui.
Puis,
les
deux
registres
seront
dégagés :
celui
de
la
matière
de
l’ennemi
dans
l’après-guerre
froide
d’une
part
et
celui
de
la
désignation
de
l’ennemi
dans
le
discours
politique
d’autre
part.
La
fin
des
modèles
généraux
simplifiés
et
simplifiant :
éviter
de
rechercher
un
ennemi
mondial
Malgré
leurs
particularités
intrinsèques
et
leurs
conclusions
divergentes,
ces
trois
modèles
possèdent
un
point
commun :
ils
prétendent
rendre
compte
de
l’ennemi
sur
l’ensemble
de
la
planète
dans
l’après-guerre
froide.
Ils
expliquent
tous
les
phénomènes
conflictuels
d’aujourd’hui.
Or,
l’adoption
d’une
telle
posture
de
recherche
convergente
s’écarte
des
deux
tendances
inhérentes
à
la
discipline
des
relations
internationales.
Tout
d’abord,
l’élaboration
de
grandes
théories
censées
englober
toute
la
réalité
internationale
constitue
une
véritable
"chimère"57.
Les
spécialistes
de
ces
questions
se
gardent
bien
aujourd’hui
de
toutes
généralisations
abusives
et
bien
souvent
intenables
voire
prétentieuses58.
Cette
prudence
du
chercheur
en
relations
internationales
constitue,
de
nos
jours,
une
priorité
largement
partagée59.
La
conception
de
l’ennemi
n’échappe
pas
à
cette
dernière,
bien
que
certaines
exceptions,
comme
Samuel
P.
Huntington,
se
frayent
un
chemin
dans
les
"forêts
généralisantes".
L’analyse
culturaliste,
par
exemple,
ne
tient
pas
compte
du
fait
qu’elle
repose
sur
une
représentation
bien
trop
caricaturale
de
l’ennemi
culturel
islamiste.
En
effet,
en
faisant
de
l’Islam
un
nouveau
Grand
Satan
vert,
Samuel
P.
Huntington
procède
à
une
généralisation
grossière60.
De
surcroît,
la
recherche
en
relations
internationales
ne
doit
pas
se
fondre
sur
une
obsession :
celle
de
la
découverte
des
lois
scientifiques,
unilatérales
et
unicausales
valides
quels
que
soient
le
contexte
ou
la
nature
de
l’objet
considéré.
Comme
le
signale
Robert
O.
Keohane,
"la
recherche
de
lois
universelles
du
politique
international
est
abusive
et
malavisée"61.
Au
contraire,
"nous
devons
chercher
à
spécifier
nos
hypothèses
et
observer
leurs
implications
à
chaque
niveau
d’analyse"62.
L’enseignement
de
Robert
O.
Keohane
oblige
ainsi
à
relativiser
la
portée
des
énoncés
scientifiques
élaborés
par
la
discipline.
Ils
ne
sont
valables
et
pertinents
que
dans
le
cadre
de
l’objet
et
le
niveau
d’analyse
retenu
par
le
chercheur.
Une
telle
attitude
correspond
à
l’une
des
catégories
dégagées
par
Kjell
Goldmann
quant
au
chercheur
en
relations
internationales :
l’analyste
détaché,
lequel
s’écarte
à
la
fois
de
considérations
d’ordre
idéologique
et
des
généralisations
ambitieuses
afin
de
se
concentrer
sur
l’étude
de
son
objet
et
ses
hypothèses
particulières
liées
à
celui-ci63.
La
disposition
d’esprit
adoptée
par
Robert
O.
Keohane
peut
très
bien
s’appliquer
à
la
conception
de
l’ennemi
dans
l’après-guerre
froide
à
la
condition,
toutefois,
de
spécifier
les
différents
objets
et
niveaux
d’analyse.
Deux
registres
seront
ici
retenus :
celui
des
phénomènes
saillants
en
relations
internationales
d’une
part,
celui
des
discours
politiques
d’autre
part.
Le
premier
renvoie
à
la
matière
de
l’ennemi
dans
l’après-guerre
froide :
est-il
pertinent
pour
expliquer
les
conflits
ethniques
d’ordre
identitaire,
la
compétition
économique
entre
firmes
multinationales
et
les
relations
entre
États,
notamment
entre
États
démocratiques ?
Le
second
registre
relève
d’une
autre
dimension
du
concept :
celle
de
désignation
de
l’ennemi.
Cette
dimension
est
liée
à
l’interrogation
suivante :
comment
un
gouvernant
perçoit
un
ennemi
dans
l’après-guerre
froide
et
quels
sont
les
effets
de
cette
perception ?
Il
s’agit,
finalement,
du
mécanisme
par
lequel
un
gouvernant
définit
ceux
ou
"ce"
qui
le
menace.
Au
sein
de
ces
deux
niveaux
d’analyse,
nous
pourrons
également
soulever
un
problème
portant
sur
la
nature
de
l’ennemi :
a-t-il
tendance
à
s’euphémiser
dans
l’après-guerre
froide
que
ce
soit
au
sein
des
phénomènes
conflictuels
ou
bien
au
sein
du
discours
politique ?
La
portée
relative
du
concept
d’ennemi
dans
trois
domaines
des
relations
internationales :
des
conflits
ethniques
aux
relations
inter-étatiques
en
passant
par
l’économie
L’environnement
international
actuel
peut
se
caractériser
par
la
superposition
de
différents
niveaux
d’analyse :
essentiellement,
celui
des
conflits
nationalistes
et/ou
ethniques,
celui
des
relations
économiques
et
commerciales
et,
enfin,
celui
des
États
et
de
leurs
interactions.
Le
concept
d’ennemi
est-il
mobilisable
et
pertinent
au
sein
de
ces
trois
niveaux ?
La
réponse
à
cette
question
est
négative.
En
effet,
le
concept
d’ennemi
comme
collectivité
publique
agissant
de
manière
hostile
n’est
applicable
qu’au
premier
niveau.
En
ce
qui
concerne
les
deux
autres
domaines
-
celui
de
l’économie
d’une
part,
et
celui
des
États
d’autre
part
-,
il
serait
plus
approprié
d’utiliser
les
concepts
d’adversaire
et/ou
de
rivaux.
En
effet,
la
nature
des
enjeux
et
des
conflits
dans
le
cadre
de
ces
trois
différents
contextes
d’analyse
diffère.
Au
sein
d’un
conflit
ethnique
et
nationaliste
exacerbant
la
dimension
identitaire,
la
lutte
se
définit
en
termes
absolus :
aucune
réconciliation
entre
les
forces
belligènes
en
présence
n’est
possible.
Les
valeurs,
participant
à
la
délimitation
du
soi
et
des
autres,
se
voient
radicalisées.
Au
contraire,
dans
la
sphère
économique
et
dans
une
moindre
mesure
dans
le
contexte
des
relations
entre
États,
notamment
démocratiques,
les
tensions
ou
différends
peuvent
faire
l’objet
de
débats
et
de
négociations.
Pour
reprendre
la
terminologie
de
Jean
Baechler,
une
distinction
doit
s’opérer
entre
deux
catégories
de
situations :
celles
de
rivalités
ou
de
combats
circonstanciels
dans
lesquels
l’adversaire
est
reconnu
et
l’enjeu
de
la
lutte
négociable
(c’est
le
cas
notamment
de
la
sphère
économique
et
politique
entre
États
démocratiques),
et
celles
marquées
par
la
guerre
et
l’hostilité
au
sein
desquelles,
au
contraire,
l’enjeu
se
révèle
absolu
et
ne
saurait
en
aucun
cas
faire
l’objet
d’une
négociation
(cas
des
conflits
ethniques
sanglants).
Ce
deuxième
champ
est
celui
du
conflit
et
le
seul
où
l’application
du
concept
d’ennemi64
peut
s’envisager.
Jean
Baechler
insiste
en
soulignant
que
la
nature
absolue
de
l’enjeu
dans
le
cadre
d’une
guerre
conduit
à
la
manipulation
de
l’idéologie.
Celle-ci
radicalise
l’antagonisme :
"L’idéologie
transforme
les
autres
en
ennemis
dans
la
mesure
où
elle
les
désigne
comme
la
source
du
Mal.
En
effet,
on
ne
pactise
pas
avec
le
Mal
et
on
est
justifié
de
chercher
à
l’éliminer
par
tous
les
moyens
et
y
compris
la
mise
à
mort"65.
Notons
que
nous
avons
délibérément
mis
de
côté
les
phénomènes
liés
au
crime
organisé,
aux
mafias
ainsi
qu’au
terrorisme66.
Ils
ne
renvoient
pas
au
concept
d’ennemi
mais
à
celui
de
brigands
dont
la
définition
fut
livrée
notamment
par
Bodin
et
Rousseau.
Les
développements
qu’accordent
ces
deux
auteurs
au
concept
de
brigands
se
révèlent
tout
à
fait
applicables
aujourd’hui.
Ils
entendent
par
brigands
des
individus
plus
ou
moins
organisés,
agissant
en
vue
de
leur
intérêt
personnel
et
non
pas
dans
le
but
de
protéger
une
collectivité
publique
(sa
population
comme
son
territoire)67.
Premier
niveau :
la
pertinence
du
concept
d’ennemi
dans
les
conflits
ethniques
et
nationalistes.
Dans
le
cadre
d’un
conflit,
l’ennemi
est
"le
dépositaire
d’un
ordre
de
valeurs
qui
est
tellement
étranger
au
nôtre
que
l’on
ne
peut
que
le
repousser,
l’exclure,
le
combattre"68.
Cette
opposition
en
termes
de
valeurs69
trouve,
au
niveau
des
contextes
conflictuels
d’ordre
ethnique
ou
nationaliste70,
un
terrain
d’expression
particulièrement
sanglant
puisque
se
traduisant
par
une
éradication
physique
des
individus71.
En
effet,
ces
conflits
identitaires
extrêmement
violents72
se
caractérisent
par
la
volonté
de
faire
correspondre
une
appartenance
culturelle
avec
un
territoire
et
des
institutions
politiques73.
Le
cas
yougoslave
constitue,
à
cet
égard,
une
illustration
assez
révélatrice
de
ce
type
de
phénomène74.
Le
concept
d’ennemi
est
tout
à
fait
projetable
dans
cette
situation.
Il
s’applique,
en
effet,
à
un
conflit
violent
entre
protagonistes
exprimant
à
la
fois
des
intentions
hostiles
réciproques
et
des
valeurs
antagonistes
renvoyant
à
des
identités
culturelles
conçues
comme
irréconciliables.
Notons
que
ce
concept
d’ennemi
porte
alors
non
pas
sur
des
collectivités
publiques
déjà
constituées
(comme
les
États
dans
la
tradition
réaliste
classique)
mais
sur
des
groupes
ethniques
plus
ou
moins
organisés
aspirant
à
le
devenir.
Le
concept
d’ennemi
se
révèle
également
particulièrement
pertinent
dans
l’analyse
de
certaines
guerres
civiles
comme
le
cas
algérien.
En
effet,
une
opposition
en
termes
de
valeurs
caractérise
ce
conflit
interne,
lequel
a
conduit
à
une
vague
de
massacres
sans
précédents
ces
derniers
mois.
À
titre
d’exemple,
dans
un
article
consacré
au
discours
du
Front
Islamique
du
Salut75,
Ghania
Saai-Oumramdane
examine
la
binarisation
entre
Dar
al-Islam
(Monde
de
l’Islam)
et
Dar
al-Kufr
(Monde
de
l’impiété)
en
explicitant
les
vocables
méliorés
et
péjorés
d’un
journal
intégriste :
Al-Mumqid.
L’opposition
en
valeurs
est
le
ressort
de
l’argumentation
dans
le
sens
où
ce
journal
stigmatise
la
démocratie.
Incarnant
l’impiété,
les
valeurs
de
| |