| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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L'Inde puissance navale Jean-Alphonse Bernard[I]
La
géographie a fait de l’Inde, prise au sens du sous-continent, le centre
de l’océan qui porte son nom. Entre le cap des Aiguilles, pointe la plus
méridionale de l’Afrique (20° est) et l’île de Timor, la plus
orientale de l’archipel indonésien (entre les 123° et 128° est), on
compte un peu plus de 100° de longitude. Or le méridien qui coupe en deux
la péninsule indienne en passant par Delhi et le cap Comorin, par 78° de
longitude est, est aussi la ligne médiane de l’océan lui-même.
Lorsqu’ils considèrent l’océan Indien, les marins ont coutume de le
diviser en quadrants à partir d’un point situé à 10° sud et à 15°
est, qui est à peu de distance au sud-est de l’archipel des Chagos.
L’Inde se trouve ainsi en bonne position pour dominer les deux quadrants
nord c’est-à-dire nord-ouest et nord-est en faisant face à la mer
d’Arabie d’une part, à la baie du Bengale de l’autre. C’est
par la mer principalement que l’Inde a été reliée dans le passé au
monde romain puis à l’univers arabe ainsi qu’à l’Asie du Sud-Est
et à la Chine. C’est par la mer que les Européens ont abordé, puis peu
à peu conquis l’Inde toute entière à l’ère des grandes découvertes.
C’est par le contrôle des accès maritimes autant que par ses garnisons
du nord-ouest que la Grande-Bretagne contrôlait les accès à son Empire
des Indes. Aujourd’hui encore, l’essentiel du commerce de l’Inde avec
le reste du monde s’effectue par la voie maritime qui la met en relation
directe avec les États-Unis, l’Union soviétique et les pays de la
Communauté européenne c’est-à-dire avec ses principaux fournisseurs et
clients. Le commerce qu’elle fait par voie de terre est proprement
insignifiant. Dans
ces conditions il n’est pas surprenant que l’Inde, depuis l’indépendance,
ait consenti un effort important en faveur de sa marine marchande ainsi que
de sa marine de guerre. Avec 5,5 millions de tonneaux de jauge brute, la
marine marchande indienne est l’une des premières du tiers monde, si elle
n’est que 16e au plan mondial. Le développement de sa marine de guerre
est un phénomène plus récent, qui a pris par surprise nombre
d’observateurs. En dix ans, la marine indienne est passée de 68 000 à
165 000 tonnes, c’est-à-dire au 7e rang mondial,[1]
alors qu’elle était au 14e rang en 1980. Sa force navale est
de loin la première de tous les États riverains de l’océan et a dépassé
depuis longtemps celle de l’Indonésie, qui se posait en rivale il y a
vingt ans. Ayant
constitué cet instrument coûteux au prix d’un effort de longue durée,
le gouvernement indien n’a pas hésité à s’en servir à deux reprises
au cours de ces dernières années : pour soutenir son intervention à Sri
Lanka en juillet 1987 et aux Maldives en décembre 1988. En revanche il a
fait preuve de la plus grande discrétion lors des événements intervenus
dans le Golfe en août 1990, bien que ceux-ci aient touché de près aux intérêts
indiens. Il vaut donc la peine de s’interroger sur la nature exacte des
intentions de l’Inde dans l’océan Indien, compte tenu de l’instrument
militaire qu’elle s’est donnée pour y défendre ses intérêts. L’EFFORT NAVAL DE L’INDE L’acte
de naissance de l’Inde comme État indépendant est la partition (1947),
qui a entraîné aussitôt une guerre avec le Pakistan pour la possession du
Cachemire. La confrontation, aujourd’hui encore, n’a rien perdu de sa
virulence. Le second fait majeur a été l’irruption des troupes chinoises
sur les frontières himalayennes (octobre 1962) suivie de leur retrait délibéré
et d’un long contentieux. C’est de ce moment que date pour l’Inde
moderne la prise de conscience militaire et stratégique. Néanmoins
l’origine même des menaces (Pakistan, Chine) et la nature des enjeux
(Cachemire, frontières du nord et du nord-est) amenèrent les dirigeants à
donner la priorité aux moyens terrestres et aériens. La prise en compte de
la dimension maritime dans la stratégie générale de l’Inde date des années
1965-1968. On constate que les premières décisions significatives ont coïncidé
dans le temps avec deux mouvements de sens contraire qui ont affecté le théâtre
"océan Indien" : -
l’annonce du retrait britannique de ses positions à l’est de Suez et
par voie de conséquence, l’abandon des verrous que tenait la Royal
Navy, -
l’entrée progressive de la flotte soviétique dans la zone. Lorsqu’en
1965 l’Inde s’adressa à Londres pour se doter d’une force
sous-marine, elle trouva peu d’empressement chez son fournisseur
traditionnel. En revanche, l’Union soviétique était prête à offrir
les matériels, l’assistance technique et les crédits dont l’Inde avait
besoin. Elle n’a pas cessé, depuis, d’assurer à la marine indienne
l’essentiel de ses équipements. Après avoir réalisé un premier
programme décennal (1965-1975), l’Inde s’est fixée un second programme
naval portant sur 20 ans (1978-1998), en cours de réalisation.
On trouvera ci-joint en annexe le tableau des forces navales dont
dispose l’Inde aujourd’hui. Abstraction
faite des unités de garde-côtes et des navires en voie de réforme,
l’essentiel des forces de haute mer est constitué par trois éléments : -
25 navires de combat, à savoir 5 destroyers et 20 frégates, d’origine
soviétique ; -
une force sous-marine de 10 unités modernes (dont 8 soviétiques), à
laquelle s’ajoute un sous-marin nucléaire d’attaque prêté par
l’Union soviétique en 1988 ; -
une force aéro-navale composée de deux porte-aéronefs récemment
reconditionnés et équipés d’avions à décollage vertical et d’hélicoptères
armés, à quoi s’ajouterait un troisième porte-avions dont
le projet est sérieusement considéré. L’Inde
dispose en outre de 6 appareils de patrouille maritime à long rayon
d’action (d’origine soviétique) et s’est dotée de moyens amphibies
capables de débarquer une demie-brigade blindée. L’énigme
que pose l’architecture de ces forces est celle des porte-avions. Le
groupe qui est l’escorte obligée d’un porte-avions, immobilise 8 à 10
navires pour un gain qui n’a de chances de s’actualiser qu’en stratégie
offensive. C’est le noyau d’une projection de puissance à grande
distance. Celle-ci peut viser soit les marines occidentales qui patrouillent
en océan Indien - USA, Grande-Bretagne, France - soit les pays riverains
qui sont dépourvus de capacité navale, à la seule exception du Pakistan.
La première hypothèse est peu vraisemblable dans l’état des relations
de l’Inde avec ces pays et de ces pays avec l’Inde. Seule la seconde mérite
d’être envisagée. Or même dans ce cas, les moyens sous-marins, aériens
et de surface dont dispose le Pakistan seraient suffisants pour mener la vie
très dure aux porte-avions indiens.[2] L’acquisition
d’un sous-marin nucléaire d’attaque soulève des questions du même
ordre : était-il nécessaire à l’Inde d’acquérir un bâtiment lourd,
coûteux et difficile à mener, dans la seule perspective d’un conflit
avec le Pakistan ou d’une opération aéro-navale entreprise dans son
propre voisinage ? La combinaison d’une force sous-marine moderne et
d’aviation basée à terre, équipée de missiles A-S aurait, semble-t-il,
un rapport coût/efficacité équivalent à celui du ou des SNA qu’il
faudrait mettre en œuvre. En
ajoutant une capacité navale et aéronavale à sa puissance militaire,
l’Inde a poursuivi deux objectifs : 1)
remplir le vide laissé par le retrait britannique, ce qui pouvait la
conduire à une situation de prépondérance sur les deux quadrants nord de
l’océan. 2)
compléter ses moyens de défense et de coercition vis-à-vis du seul
"challenger", le Pakistan. Il
faut bien voir que le second objectif n’impliquait pas d’atteindre le
premier. Assurer une défense effective contre le Pakistan ressort d’une
stratégie de sea denial qui,
compte tenu des forces en présence en 1971 (c’est-à-dire avant le démembrement
du Pakistan) et plus encore aujourd’hui, n’exige ni aviation embarquée
ni forces de haute mer. Il est clair que la possession de 2 porte-aéronefs
capables d’entrer en opération simultanément, c’est-à-dire de 3 à 4
unités de ce type, avec leur escorte normale, répond à un objectif de sea
control, c’est-à-dire à une stratégie navale infiniment plus
ambitieuse. "L’Inde
n’a pas besoin d’une marine océanique renforcée pour contrer le
Pakistan. Elle n’en a pas non plus besoin contre ses voisins proches ou
plus éloignés puisque, à l’exception de l’Afrique du Sud, elle
entretient des relations amicales avec tous les États riverains de l’océan
Indien. Il est dès lors clair que son développement naval a été provoqué
par la volonté de faire face aux menaces, directes ou indirectes, perçues
du fait de l’irruption des marines des Super Puissances dans l’océan
Indien".[3] Le
même auteur ouvre sa démonstration par la déclaration suivante : "L’axiome
fondamental de la politique stratégique
indienne a été de chercher à interdire aux puissances extra-régionales
toute ingérence dans les affaires d’Asie du Sud."
[4] Au
fil des ans, la posture de non-alignement, que Jahawarlal Nehru avait définie
comme le corollaire de l’indépendance d’une nation qui était trop
grande et trop originale pour devenir le pion d’un des Grands est devenue
le postulat d’une politique de puissance régionale qui s’arroge le
droit d’exclure les Grands de "sa" région. De sorte
qu’on a vu la diplomatie indienne tenir le raisonnement qu’on
peut résumer dans le syllogisme suivant : -
les grandes puissances sont perturbatrices en océan indien (majeure) ; -
or les intérêts de l’Inde sont identiques aux intérêts de tous les
pays de la région (mineure) ; -
donc l’Inde doit se doter des forces navales et aéronavales à la mesure
de la région (conclusion)." Le
discours, et plus encore la pratique, incluait la Chine parmi les Grands,
mais elle tendait à en exclure l’Union soviétique, amie des peuples
pacifiques. La pointe était dirigée, en fait, contre un seul Grand
: les États-Unis. Le discours trouvait sa justification dans l’épisode,
cent fois ressassé, de l’entrée d’une task
force américaine dans le golfe du Bengale en décembre 1971, mais
oubliait opportunément que le même groupe aéronaval avait croisé dans
les mêmes parages, à la requête du gouvernement indien, en novembre 1962.[5] Heureusement
pour l’Inde, le syllogisme ci-dessus a déjà perdu sa majeure. L’Inde a
cessé les attaques verbales qu’elle adressait à la politique américaine
jusqu’à une époque récente, à propos de la base de Diego Garcia et de
la Rapid Deployment Force, et
elle entretient désormais avec les États-Unis, des rapports mutuellement
avantageux et fructueux. Et surtout, la fin de l’affrontement Est-Ouest
enlève à la doctrine indienne de sécurité sa principale justification idéologique.
Même l’appui que les États-Unis accordaient au Pakistan, tant qu’a duré
l’intervention soviétique en Afghanistan, est devenu précaire et
conditionnel. A vrai dire, la doctrine indienne de sécurité est
aujourd’hui périmée, puisqu’aucune grande puissance non régionale
n’a élevé d’objection ni moins encore créé d’obstacle aux actions
indiennes dans ce qu’elle considère comme son périmètre de sécurité
en 1987 et en 1988. De
ce point de vue il n’est pas sans intérêt de noter la mise en garde
qu’en termes voilés l’analyste indien bien connu, K. Subrahmaniam,
adresse aux dirigeants de son pays au terme d’un article consacré à la
doctrine navale de l’Inde : "Il
faut adresser un avertissement très clair : l’Inde devrait signifier
clairement qu’elle n’a pas l’intention de se doter d’une capacité
de projection océanique significative". "Notre acquisition
d’armes nucléaires, de missiles, d’une puissante aviation, d’une armée
mobile et puissante et même d’une marine défensive puissante, dotée de
sous-marins
nucléaires, de porte-avions
légers et de navires lance-missiles
ne susciterait pas autant d’appréhension de nos voisins que la
constitution d’une puissance navale dotée d’une capacité de projection
océanique significative." [6] La
Chine porterait-elle ombrage à la puissance indienne en océan Indien ? Là
encore une note de prudence est la dominante d’une étude sur la marine
chinoise rédigée par le successeur de M. Subrahmaniam à la tête de
l’Institut indien d’études stratégiques. La déficience de cette
marine en matière de lutte anti-aérienne et anti-sous-marine, son
obsolescence technologique vont contraindre la marine chinoise aux eaux
proches de ses bases. Il conclut ainsi : "Les
capacités chinoises en océan Indien peuvent difficilement être considérées
comme une menace, même de faible intensité dans l’hypothèse la plus
pessimiste." [7] Si
la menace chinoise en océan Indien n’a jamais été très crédible, elle
paraît aujourd’hui encore moins probable, étant donné l’amélioration
sensible des rapports sino-indiens depuis deux ans. Si
l’Inde n’a plus guère d’ennemis capables de menacer sa sécurité,
elle a pourtant de grands intérêts en océan Indien. LES
INTÉRÊTS INDIENS DANS LE GOLFE PERSIQUE A
considérer l’océan Indien dans la totalité de son étendue, on doit
admettre qu’il n’est pas et n’a pas été, même au cours de deux
guerres mondiales, une zone de grande intensité conflictuelle. En revanche,
le quadrant nord-ouest revêt une importance économique évidente du fait
qu’il est obligatoirement utilisé comme voie de sortie pour la plus
grande partie du pétrole brut en provenance du Moyen-Orient. Toutes les
puissances industrielles et maritimes sont donc intéressées à la liberté
de navigation dans cette zone dont le Golfe est le point focal. L’histoire
nous montre que le golfe Persique et la voie maritime qui va d’Oman aux côtes
indiennes ont été fréquentés par les navires et les marchands de toutes
races depuis deux millénaires au moins. On en trouvera un témoignage
remarquable dans un texte arabe du IXe siècle, intitulé "Relation de
la Chine et de l’Inde", qui montre que les "marchands de
mer" arabes et chinois, chrétiens, juifs et musulmans trafiquaient déjà
entre Bassora et Canton en passant par la côte malabare et Ceylan.[8]
Au XIXe siècle c’est le gouvernement de l’Inde qui était chargé,
par délégation de Londres, d’assurer la police maritime dans les eaux du
Golfe et de maintenir une certaine présence dans les Émirats, où il avait
des agents politiques et, en temps de troubles, des troupes. C’est
seulement vers 1960 que la roupie indienne a cessé d’être la monnaie des
Émirats, sous la responsabilité de la Reserve
Bank of India. Aujourd’hui
encore, l’Inde a de grands intérêts dans les pays du golfe Persique. On
peut les résumer ainsi : 1)
au moins un million d’émigrants (ouvriers, employés, banquiers, ingénieurs
et commerçants) qui possèdent une capacité d’épargne presque égale au
besoin du financement extérieur de l'économie indienne. 2)
une source de pétrole brut, représentant 40 % de ses importations totales
de brut et de produits pétroliers. 3)
un marché non négligeable pour les produits de son industrie. Ces
intérêts, l’Inde les partage avec tous les pays d’Asie du Sud,
c’est-à-dire le Pakistan, le Bangladesh et Sri Lanka. On peut avancer que
nulle autre région de l’océan Indien ne représente un tel enjeu pour
l’Inde et pour l’Asie du Sud dans son ensemble. Quelle
a été la réaction de l’Inde face à l’agression du 2 août 1990 ?
Comme lors du premier choc pétrolier, puis pendant la guerre Irak-Iran, la
diplomatie indienne a choisi le profil le plus bas possible. Mais il serait
aisé de montrer que les circonstances, cette fois, étaient différentes et
appelaient une autre attitude. Car la communauté indienne au Koweït, forte
d’au moins 100 000 personnes,[9]
s’est trouvée du jour au lendemain prise au piège, financièrement ruinée
et politiquement abandonnée. La presse indienne a fait état de
manifestations de désespoir des indiens de Koweït devant leur ambassade
fermée. Certes,
le gouvernement indien a condamné, en termes modérés au point d’apparaître
complaisants, l’invasion du Koweït par les troupes irakiennes. L’Inde a
fermé son ambassade dès le milieu d’août, laissant ses ressortissants
sans appui officiel. Lors de sa visite à Koweït, à la mi-août, le
ministre des Affaires étrangères de l’Inde, M. I.K. Gujral, aurait tenu
aux ressortissants de son pays bloqués dans l’Émirat, des propos les
incitant à poursuivre leur activité sur place, ce qui aurait provoqué une
vive réaction des Koweïtiens en exil.[10]
Cette attitude d’apaisement n’a eu guère d’effets sur l’Irak ni sur
le dénuement des Indiens, que l’Inde a dû finalement rapatrier. Au
cours d’une visite officielle que M. Gujral rendit aux Émirats Arabes
Unis, le 21 octobre, le ministre crut devoir durcir le ton à l’égard de
l’Irak, et énoncer une position que la presse indienne a qualifié d’énergique
("a bold stance").[11]
On peut en juger par ces quelques extraits : "Nous pensons
que les États ont le droit de prendre les mesures nécessaires pour se défendre".
Le journaliste note qu’il faut y voir l’approbation tacite de
l’envoi d’une force multinationale dans le Golfe. "L’Inde
soutient la convocation rapide d’une conférence internationale (sur le
Moyen-Orient)
pour résoudre les autres questions en litige". Ici
plusieurs gloses, nous dit-on, sont possibles. Il se peut que M. Gujral
ait voulu dire qu’il y avait un lien mais pas de simultanéité, entre la
question de Koweït et celle de Palestine. "Tout
en reconnaissant la complexité de la situation, nous espérons qu’il y
aura une solution pacifique pour tous ". La phrase est en progrès,
note le commentateur, sur les déclarations antérieures qui ne
reconnaissaient pas la complexité de la situation, c’est-à-dire le
recours éventuel à la force.[12] Deux
observations doivent être faites : la première est que les émigrés
indiens venaient en majorité des régions traditionnellement tournées vers
la mer (Kerala,[13]
Goa, Gujerat) et qu’ils appartenaient à des confessions minoritaires
(musulmans, chrétiens, sikhs). Or c’est Delhi qui gouverne, c’est-à-dire
une capitale qui est de plus en plus absorbée par les préoccupations
morbides de l’Hindi belt, une
capitale où les intérêts du Sud sont de moins en moins représentés. La
seconde observation a trait au rôle de l’Inde comme puissance régionale.
Elle avait là une occasion d’être le défenseur des intérêts des pays
d’Asie du Sud, frappés au même titre qu’elle, par le coup de force de
l’Irak. Le Pakistan et le Bangladesh ont réagi aussitôt par l’envoi de
contingents armés de plusieurs milliers d’hommes chacun. L’Inde avait
ainsi une opportunité unique d’orienter sa politique arabe dans un sens
qui eût été approuvé par ses voisins, par l’Arabie Saoudite et par sa
propre population musulmane. On
nous permettra de citer également le propos que Jawaharlal Nehru avait tenu
autrefois pour clarifier ce qu’il entendait par neutralisme et
non-alignement : "Lorsque la liberté est en danger ou la justice menacée
ou lorsqu’il y a agression, nous ne pouvons pas être et nous ne serons
pas neutres".[14] Mais
le gouvernement du moment n’a pas voulu ou n’a pas pu, prendre une
position claire. Lorsque l’agression s’est produite, le cabinet V.P.
Singh entrait dans sa phase terminale. Après des débuts qui promettaient
beaucoup, il allait s’engager dans la malheureuse affaire des "réservations
de caste" pour tenter de trouver un dérivatif à l’agitation déclenchée
par les mouvements hindouistes. Cette manœuvre politicienne, déclenchée
par un gouvernement aux abois, s’est finalement retournée contre lui. Il
a survécu quelques mois encore,
perdant chaque jour de son crédit initial. Il était vain d’espérer
qu’il pût, dans ces conditions, s’élever jusqu’à une vision régionale
d’ensemble. Dans
un article récent,[15]
nous avions souligné les risques que nous paraissait comporter la poursuite
d’une politique de puissance poursuivie pour elle-même, sans porter une
attention suffisante à la capacité de l’économie de la soutenir et sans
une définition claire des objectifs qu’on lui assigne. C’est pourtant
la voie qu’a suivi l’Inde depuis un certain nombre d’années. La
France de 1939 avait une marine remarquable, qui était sans conteste la
seconde en Europe. Faute de volonté politique, elle a disparu dans les eaux
de Mers el-Kébir et de Toulon sans avoir servi. Dans le cas présent, le
non-usage de la puissance indienne n’est pas l’application d’une
politique ; elle est le résultat d’une vision très étriquée des intérêts
essentiels. Elle met cruellement en évidence les inconvénients d’un réalisme
à courte vue et d’une dégradation continue de la volonté politique,
dont les symptômes se manifestent dans tous les domaines. LES
FORCES NAVALES DE L’INDE EN 1990 D’après
Military Balance 1990-1991
1
- Navires de surface : 27 unités
a)
2 porte-aéronefs : Viraat
(type Hermès), 29 000 t, équipé de Sea
Herrier Vikrant
(type Glory) 19 800 t, équipé de Bréguet
Alizé et d’hélicoptères Sea
King. b)
Navires de combat : 25 5
destroyers lance-missiles (type Kachin
soviétique) 20
frégates, dont : 3 Godaveri équipées
de 2 hélicoptères
6 Nilgiri (type Leander
britannique)
2
- Force sous-marine : 19 unités, dont 10 sous-marins modernes. La 1e
génération était composée de 8 Foxtrot,
qui sont progressivement remplacés par les 8 Kilo, à quoi
s'ajoutent 2 type 209 (Howalds Werke)
et 1 sous-marin nucléaire d’attaque (type Charlie)
loué par la marine soviétique.
3
- Navires légers et de patrouille côtière : 37 unités dont
10 corvettes (type Nanouchka et Tarantul
12
vedettes (type Osya).
4
- Moyens amphibies : 10 unités
capables de débarquer 1 500 hommes et 66 chars.
5
- Aviation maritime, embarquée et basée à terre, à savoir : 1
escadron de 18 Sea Harrier à
décollage vertical, 1
escadron de 4 Bréguet Alizé, 6
escadrons d’hélicoptères (77 unités), 3
Tupolev 142 M, à long rayon
d’action (6 000 miles), 3
Ilyoushin Il-38,
à long rayon d’action (3 800 miles), 9
appareils Britten-Norman.
6
- Garde côtière
37
patrouilleurs, 3 escadrons d’avions et d’hélicoptères. [1]
Après les Etats-Unis, l’Union
soviétique, la Chine, la France, la Grande-Bretagne et le Japon. [2]
Ashley J. Tollis, "India’s
naval expansion", Comparative Strategy, vol. 6, n° 2, 1987. [3]
O. Marwah, "India’s
Strategic Perspectives on the Indian Ocean" in William L. Dowdy and
Trood (eds). The Indian Ocean... p. 31-54. [4]
Ibid, p. 301. [5]
Cf notre ouvrage L’Inde, le
pouvoir et la puissance, p. 262-263. [6]
K. Subrahmaniam, "Naval
Security Doctrine for India", Strategic
Analysis, 1990. [7]
Commodore Jasjit Singh,
"Growth of Chinese Navy", Strategic
Analysis, mars 1990. [8]
Ahbar as-Sin wa L-Hind, texte établi
et traduit par Jean Sauvazet, Paris, Les Belles Lettres, 1948. [9]
Cf
Statistical Outline of India, 1989-1990, table n° 204. Le nombre
d’Indiens résidents à Koweït varie selon les sources de 110 000 à
170 000 personnes. On peut retenir le chiffre de 140 000 personnes. [10]
The
Hindu, International edition, notamment 22 sept. 1990. [11]
Ibid,
27 oct. 1990. [12]
Ibid. [13]
Il y aurait eu, selon des sources
kéralaises, 700 000 Kéralais dans le Golfe soit les 2/3 du nombre
total de ressortissants indiens. [14]
Address to the Institute of
Public Relations, à New York le 19
octobre 1949 Cité par
M.N. Das, The political
philosophy of J. Nehru,
Londres, 1961, p. 230. [15]
"L’Inde en Asie : grandeur
et solitude", Politique étrangère
n° 2,
1989, pp. 279-290.
[I]
La première
idée de ce texte provient d’un colloque sur l’océan Indien qui
s’est tenu au Sénat le 20 novembre 1990.
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