Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
Revue Internationale d'Histoire Militaire
 

 

 

L'Inde puissance navale

 

Jean-Alphonse Bernard[I]

 

 

La géographie a fait de l’Inde, prise au sens du sous-continent, le centre de l’océan qui porte son nom. Entre le cap des Aiguilles, pointe la plus méridionale de l’Afrique (20° est) et l’île de Timor, la plus orientale de l’archipel indonésien (entre les 123° et 128° est), on compte un peu plus de 100° de longitude. Or le méridien qui coupe en deux la péninsule indienne en passant par Delhi et le cap Comorin, par 78° de longitude est, est aussi la ligne médiane de l’océan lui-même. Lorsqu’ils considèrent l’océan Indien, les marins ont coutume de le diviser en quadrants à partir d’un point situé à 10° sud et à 15° est, qui est à peu de distance au sud-est de l’archipel des Chagos. L’Inde se trouve ainsi en bonne position pour dominer les deux quadrants nord c’est-à-dire nord-ouest et nord-est en faisant face à la mer d’Arabie d’une part, à la baie du Bengale de l’autre.

C’est par la mer principalement que l’Inde a été reliée dans le passé au monde romain puis à l’univers arabe ainsi qu’à l’Asie du Sud­-Est et à la Chine. C’est par la mer que les Européens ont abordé, puis peu à peu conquis l’Inde toute entière à l’ère des grandes décou­vertes. C’est par le contrôle des accès maritimes autant que par ses garnisons du nord-ouest que la Grande-Bretagne contrôlait les accès à son Empire des Indes. Aujourd’hui encore, l’essentiel du commerce de l’Inde avec le reste du monde s’effectue par la voie maritime qui la met en relation directe avec les États-Unis, l’Union soviétique et les pays de la Communauté européenne c’est-à-dire avec ses principaux fournisseurs et clients. Le commerce qu’elle fait par voie de terre est proprement insignifiant.

Dans ces conditions il n’est pas surprenant que l’Inde, depuis l’indépendance, ait consenti un effort important en faveur de sa marine marchande ainsi que de sa marine de guerre. Avec 5,5 millions de tonneaux de jauge brute, la marine marchande indienne est l’une des premières du tiers monde, si elle n’est que 16e au plan mondial. Le développement de sa marine de guerre est un phénomène plus récent, qui a pris par surprise nombre d’observateurs. En dix ans, la marine indienne est passée de 68 000 à 165 000 tonnes, c’est-à-dire au 7e rang mondial,[1] alors qu’elle était au 14e rang en 1980. Sa force navale est de loin la première de tous les États riverains de l’océan et a dépassé depuis longtemps celle de l’Indonésie, qui se posait en rivale il y a vingt ans.

Ayant constitué cet instrument coûteux au prix d’un effort de longue durée, le gouvernement indien n’a pas hésité à s’en servir à deux reprises au cours de ces dernières années : pour soutenir son intervention à Sri Lanka en juillet 1987 et aux Maldives en décembre 1988. En revanche il a fait preuve de la plus grande discrétion lors des événements intervenus dans le Golfe en août 1990, bien que ceux-ci aient touché de près aux intérêts indiens. Il vaut donc la peine de s’interroger sur la nature exacte des intentions de l’Inde dans l’océan Indien, compte tenu de l’instrument militaire qu’elle s’est donnée pour y défendre ses intérêts.

 

L’EFFORT NAVAL DE L’INDE

 

L’acte de naissance de l’Inde comme État indépendant est la partition (1947), qui a entraîné aussitôt une guerre avec le Pakistan pour la possession du Cachemire. La confrontation, aujourd’hui encore, n’a rien perdu de sa virulence. Le second fait majeur a été l’irruption des troupes chinoises sur les frontières himalayennes (octobre 1962) suivie de leur retrait délibéré et d’un long conten­tieux. C’est de ce moment que date pour l’Inde moderne la prise de conscience militaire et stratégique. Néanmoins l’origine même des menaces (Pakistan, Chine) et la nature des enjeux (Cachemire, frontières du nord et du nord-est) amenèrent les dirigeants à donner la priorité aux moyens terrestres et aériens. La prise en compte de la dimension maritime dans la stratégie générale de l’Inde date des années 1965-1968. On constate que les premières décisions significa­tives ont coïncidé dans le temps avec deux mouvements de sens contraire qui ont affecté le théâtre "océan Indien" :

- l’annonce du retrait britannique de ses positions à l’est de Suez et par voie de conséquence, l’abandon des verrous que tenait la Royal Navy,

- l’entrée progressive de la flotte soviétique dans la zone.

Lorsqu’en 1965 l’Inde s’adressa à Londres pour se doter d’une force sous-marine, elle trouva peu d’empressement chez son fournisseur traditionnel. En revanche, l’Union soviétique était prête à offrir les matériels, l’assistance technique et les crédits dont l’Inde avait besoin. Elle n’a pas cessé, depuis, d’assurer à la marine indienne l’essentiel de ses équipements. Après avoir réalisé un premier programme décennal (1965-1975), l’Inde s’est fixée un second programme naval portant sur 20 ans (1978-1998), en cours de réalisation. On trouvera ci-joint en annexe le tableau des forces navales dont dispose l’Inde aujourd’hui.

Abstraction faite des unités de garde-côtes et des navires en voie de réforme, l’essentiel des forces de haute mer est constitué par trois éléments :

- 25 navires de combat, à savoir 5 destroyers et 20 frégates, d’origine soviétique ;

- une force sous-marine de 10 unités modernes (dont 8 soviétiques), à laquelle s’ajoute un sous-marin nucléaire d’attaque prêté par l’Union soviétique en 1988 ;

- une force aéro-navale composée de deux porte-aéronefs récemment reconditionnés et équipés d’avions à décollage vertical et d’hélicoptères armés, à quoi s’ajouterait un troisième porte-avions dont le projet est sérieusement considéré.

L’Inde dispose en outre de 6 appareils de patrouille maritime à long rayon d’action (d’origine soviétique) et s’est dotée de moyens amphibies capables de débarquer une demie-brigade blindée.

L’énigme que pose l’architecture de ces forces est celle des porte-avions. Le groupe qui est l’escorte obligée d’un porte-avions, immobilise 8 à 10 navires pour un gain qui n’a de chances de s’actualiser qu’en stratégie offensive. C’est le noyau d’une projection de puissance à grande distance. Celle-ci peut viser soit les marines occidentales qui patrouillent en océan Indien - USA, Grande­-Bretagne, France - soit les pays riverains qui sont dépourvus de capacité navale, à la seule exception du Pakistan. La première hypothèse est peu vraisemblable dans l’état des relations de l’Inde avec ces pays et de ces pays avec l’Inde. Seule la seconde mérite d’être envisagée. Or même dans ce cas, les moyens sous-marins, aériens et de surface dont dispose le Pakistan seraient suffisants pour mener la vie très dure aux porte-avions indiens.[2]

L’acquisition d’un sous-marin nucléaire d’attaque soulève des questions du même ordre : était-il nécessaire à l’Inde d’acquérir un bâtiment lourd, coûteux et difficile à mener, dans la seule perspective d’un conflit avec le Pakistan ou d’une opération aéro-navale entreprise dans son propre voisinage ? La combinaison d’une force sous-marine moderne et d’aviation basée à terre, équipée de missiles A-S aurait, semble-t-il, un rapport coût/efficacité équivalent à celui du ou des SNA qu’il faudrait mettre en œuvre.

En ajoutant une capacité navale et aéronavale à sa puissance militaire, l’Inde a poursuivi deux objectifs :

1) remplir le vide laissé par le retrait britannique, ce qui pouvait la conduire à une situation de prépondérance sur les deux quadrants nord de l’océan.

2) compléter ses moyens de défense et de coercition vis-à-vis du seul "challenger", le Pakistan.

Il faut bien voir que le second objectif n’impliquait pas d’atteindre le premier. Assurer une défense effective contre le Pakistan ressort d’une stratégie de sea denial qui, compte tenu des forces en présence en 1971 (c’est-à-dire avant le démembrement du Pakistan) et plus encore aujourd’hui, n’exige ni aviation embarquée ni forces de haute mer. Il est clair que la possession de 2 porte-aéronefs capables d’entrer en opération simultanément, c’est-à-dire de 3 à 4 unités de ce type, avec leur escorte normale, répond à un objectif de sea control, c’est-à-dire à une stratégie navale infiniment plus ambitieuse.

"L’Inde n’a pas besoin d’une marine océanique renforcée pour contrer le Pakistan. Elle n’en a pas non plus besoin contre ses voisins proches ou plus éloignés puisque, à l’exception de l’Afrique du Sud, elle entretient des relations amicales avec tous les États riverains de l’océan Indien. Il est dès lors clair que son développement naval a été provoqué par la volonté de faire face aux menaces, directes ou indirectes, perçues du fait de l’irruption des marines des Super Puissances dans l’océan Indien".[3]

Le même auteur ouvre sa démonstration par la déclaration suivante : "L’axiome fondamental de la politique stratégique indienne a été de chercher à interdire aux puissances extra-régionales toute ingérence dans les affaires d’Asie du Sud." [4]

Au fil des ans, la posture de non-alignement, que Jahawarlal Nehru avait définie comme le corollaire de l’indépendance d’une nation qui était trop grande et trop originale pour devenir le pion d’un des Grands est devenue le postulat d’une politique de puissance régionale qui s’arroge le droit d’exclure les Grands de "sa" région. De sorte qu’on a vu la diplomatie indienne tenir le raisonnement qu’on peut résumer dans le syllogisme suivant :

- les grandes puissances sont perturbatrices en océan indien (majeure) ;

- or les intérêts de l’Inde sont identiques aux intérêts de tous les pays de la région (mineure) ;

- donc l’Inde doit se doter des forces navales et aéronavales à la mesure de la région (conclusion)."

Le discours, et plus encore la pratique, incluait la Chine parmi les Grands, mais elle tendait à en exclure l’Union soviétique, amie des peuples pacifiques. La pointe était dirigée, en fait, contre un seul Grand : les États-Unis. Le discours trouvait sa justification dans l’épisode, cent fois ressassé, de l’entrée d’une task force américaine dans le golfe du Bengale en décembre 1971, mais oubliait opportu­nément que le même groupe aéronaval avait croisé dans les mêmes parages, à la requête du gouvernement indien, en novembre 1962.[5]

Heureusement pour l’Inde, le syllogisme ci-dessus a déjà perdu sa majeure. L’Inde a cessé les attaques verbales qu’elle adressait à la politique américaine jusqu’à une époque récente, à propos de la base de Diego Garcia et de la Rapid Deployment Force, et elle entretient désormais avec les États-Unis, des rapports mutuellement avantageux et fructueux. Et surtout, la fin de l’affrontement Est-Ouest enlève à la doctrine indienne de sécurité sa principale justification idéologique. Même l’appui que les États-Unis accordaient au Pakistan, tant qu’a duré l’intervention soviétique en Afghanistan, est devenu précaire et conditionnel. A vrai dire, la doctrine indienne de sécurité est aujourd’hui périmée, puisqu’aucune grande puissance non régionale n’a élevé d’objection ni moins encore créé d’obstacle aux actions indiennes dans ce qu’elle considère comme son périmètre de sécurité en 1987 et en 1988.

De ce point de vue il n’est pas sans intérêt de noter la mise en garde qu’en termes voilés l’analyste indien bien connu, K. Subrahmaniam, adresse aux dirigeants de son pays au terme d’un article consacré à la doctrine navale de l’Inde : "Il faut adresser un avertissement très clair : l’Inde devrait signifier clairement qu’elle n’a pas l’intention de se doter d’une capacité de projection océanique significative". "Notre acquisition d’armes nucléaires, de missiles, d’une puissante aviation, d’une armée mobile et puissante et même d’une marine défensive puissante, dotée de sous-marins nucléaires, de porte-avions légers et de navires lance-missiles ne susciterait pas autant d’appréhension de nos voisins que la constitution d’une puissance navale dotée d’une capacité de projection océanique significative." [6]

La Chine porterait-elle ombrage à la puissance indienne en océan Indien ? Là encore une note de prudence est la dominante d’une étude sur la marine chinoise rédigée par le successeur de M. Subrahmaniam à la tête de l’Institut indien d’études stratégiques. La déficience de cette marine en matière de lutte anti-aérienne et anti-­sous-marine, son obsolescence technologique vont contraindre la marine chinoise aux eaux proches de ses bases. Il conclut ainsi : "Les capacités chinoises en océan Indien peuvent difficilement être considérées comme une menace, même de faible intensité dans l’hypothèse la plus pessimiste." [7]

Si la menace chinoise en océan Indien n’a jamais été très crédible, elle paraît aujourd’hui encore moins probable, étant donné l’amélioration sensible des rapports sino-indiens depuis deux ans.

Si l’Inde n’a plus guère d’ennemis capables de menacer sa sécurité, elle a pourtant de grands intérêts en océan Indien.

 

LES INTÉRÊTS INDIENS DANS LE GOLFE PERSIQUE

 

A considérer l’océan Indien dans la totalité de son étendue, on doit admettre qu’il n’est pas et n’a pas été, même au cours de deux guerres mondiales, une zone de grande intensité conflictuelle. En revanche, le quadrant nord-ouest revêt une importance économique évidente du fait qu’il est obligatoirement utilisé comme voie de sortie pour la plus grande partie du pétrole brut en provenance du Moyen­-Orient. Toutes les puissances industrielles et maritimes sont donc intéressées à la liberté de navigation dans cette zone dont le Golfe est le point focal. L’histoire nous montre que le golfe Persique et la voie maritime qui va d’Oman aux côtes indiennes ont été fréquentés par les navires et les marchands de toutes races depuis deux millénaires au moins. On en trouvera un témoignage remarquable dans un texte arabe du IXe siècle, intitulé "Relation de la Chine et de l’Inde", qui montre que les "marchands de mer" arabes et chinois, chrétiens, juifs et musulmans trafiquaient déjà entre Bassora et Canton en passant par la côte malabare et Ceylan.[8] Au XIXe siècle c’est le gouverne­ment de l’Inde qui était chargé, par délégation de Londres, d’assurer la police maritime dans les eaux du Golfe et de maintenir une certaine présence dans les Émirats, où il avait des agents politiques et, en temps de troubles, des troupes. C’est seulement vers 1960 que la roupie indienne a cessé d’être la monnaie des Émirats, sous la responsabilité de la Reserve Bank of India.

Aujourd’hui encore, l’Inde a de grands intérêts dans les pays du golfe Persique. On peut les résumer ainsi :

1) au moins un million d’émigrants (ouvriers, employés, banquiers, ingénieurs et commerçants) qui possèdent une capacité d’épargne presque égale au besoin du financement extérieur de l'économie indienne.

2) une source de pétrole brut, représentant 40 % de ses importations totales de brut et de produits pétroliers.

3) un marché non négligeable pour les produits de son industrie.

Ces intérêts, l’Inde les partage avec tous les pays d’Asie du Sud, c’est-à-dire le Pakistan, le Bangladesh et Sri Lanka. On peut avancer que nulle autre région de l’océan Indien ne représente un tel enjeu pour l’Inde et pour l’Asie du Sud dans son ensemble.

Quelle a été la réaction de l’Inde face à l’agression du 2 août 1990 ? Comme lors du premier choc pétrolier, puis pendant la guerre Irak-Iran, la diplomatie indienne a choisi le profil le plus bas possible. Mais il serait aisé de montrer que les circonstances, cette fois, étaient différentes et appelaient une autre attitude. Car la communauté indienne au Koweït, forte d’au moins 100 000 personnes,[9] s’est trouvée du jour au lendemain prise au piège, financièrement ruinée et politiquement abandonnée. La presse indienne a fait état de manifestations de désespoir des indiens de Koweït devant leur ambassade fermée.

Certes, le gouvernement indien a condamné, en termes modérés au point d’apparaître complaisants, l’invasion du Koweït par les troupes irakiennes. L’Inde a fermé son ambassade dès le milieu d’août, laissant ses ressortissants sans appui officiel. Lors de sa visite à Koweït, à la mi-août, le ministre des Affaires étrangères de l’Inde, M. I.K. Gujral, aurait tenu aux ressortissants de son pays bloqués dans l’Émirat, des propos les incitant à poursuivre leur activité sur place, ce qui aurait provoqué une vive réaction des Koweïtiens en exil.[10] Cette attitude d’apaisement n’a eu guère d’effets sur l’Irak ni sur le dénuement des Indiens, que l’Inde a dû finalement rapatrier.

Au cours d’une visite officielle que M. Gujral rendit aux Émirats Arabes Unis, le 21 octobre, le ministre crut devoir durcir le ton à l’égard de l’Irak, et énoncer une position que la presse indienne a qualifié d’énergique ("a bold stance").[11] On peut en juger par ces quelques extraits : "Nous pensons que les États ont le droit de prendre les mesures nécessaires pour se défendre". Le journaliste note qu’il faut y voir l’approbation tacite de l’envoi d’une force multinationale dans le Golfe. "L’Inde soutient la convocation rapide d’une conférence internationale (sur le Moyen-Orient) pour résoudre les autres questions en litige". Ici plusieurs gloses, nous dit-on, sont possibles. Il se peut que M. Gujral ait voulu dire qu’il y avait un lien mais pas de simultanéité, entre la question de Koweït et celle de Palestine. "Tout en reconnaissant la complexité de la situation, nous espérons qu’il y aura une solution pacifique pour tous ". La phrase est en progrès, note le commentateur, sur les déclarations antérieures qui ne reconnaissaient pas la complexité de la situation, c’est-à-dire le recours éventuel à la force.[12]

Deux observations doivent être faites : la première est que les émigrés indiens venaient en majorité des régions traditionnellement tournées vers la mer (Kerala,[13] Goa, Gujerat) et qu’ils appartenaient à des confessions minoritaires (musulmans, chrétiens, sikhs). Or c’est Delhi qui gouverne, c’est-à-dire une capitale qui est de plus en plus absorbée par les préoccupations morbides de l’Hindi belt, une capitale où les intérêts du Sud sont de moins en moins représentés.

La seconde observation a trait au rôle de l’Inde comme puissance régionale. Elle avait là une occasion d’être le défenseur des intérêts des pays d’Asie du Sud, frappés au même titre qu’elle, par le coup de force de l’Irak. Le Pakistan et le Bangladesh ont réagi aussitôt par l’envoi de contingents armés de plusieurs milliers d’hommes chacun. L’Inde avait ainsi une opportunité unique d’orienter sa politique arabe dans un sens qui eût été approuvé par ses voisins, par l’Arabie Saoudite et par sa propre population musulmane.

On nous permettra de citer également le propos que Jawaharlal Nehru avait tenu autrefois pour clarifier ce qu’il entendait par neutralisme et non-alignement : "Lorsque la liberté est en danger ou la justice menacée ou lorsqu’il y a agression, nous ne pouvons pas être et nous ne serons pas neutres".[14]

Mais le gouvernement du moment n’a pas voulu ou n’a pas pu, prendre une position claire. Lorsque l’agression s’est produite, le cabinet V.P. Singh entrait dans sa phase terminale. Après des débuts qui promettaient beaucoup, il allait s’engager dans la malheureuse affaire des "réservations de caste" pour tenter de trouver un dérivatif à l’agitation déclenchée par les mouvements hindouistes. Cette manœuvre politicienne, déclenchée par un gouvernement aux abois, s’est finalement retournée contre lui. Il a survécu quelques mois encore, perdant chaque jour de son crédit initial. Il était vain d’espérer qu’il pût, dans ces conditions, s’élever jusqu’à une vision régionale d’ensemble.

Dans un article récent,[15] nous avions souligné les risques que nous paraissait comporter la poursuite d’une politique de puissance poursuivie pour elle-même, sans porter une attention suffisante à la capacité de l’économie de la soutenir et sans une définition claire des objectifs qu’on lui assigne. C’est pourtant la voie qu’a suivi l’Inde depuis un certain nombre d’années.

La France de 1939 avait une marine remarquable, qui était sans conteste la seconde en Europe. Faute de volonté politique, elle a disparu dans les eaux de Mers el-Kébir et de Toulon sans avoir servi. Dans le cas présent, le non-usage de la puissance indienne n’est pas l’application d’une politique ; elle est le résultat d’une vision très étriquée des intérêts essentiels. Elle met cruellement en évidence les inconvénients d’un réalisme à courte vue et d’une dégradation continue de la volonté politique, dont les symptômes se manifestent dans tous les domaines.

 

LES FORCES NAVALES DE L’INDE EN 1990  

D’après Military Balance 1990-1991

 

1 - Navires de surface : 27 unités

 

a) 2 porte-aéronefs :

Viraat (type Hermès), 29 000 t, équipé de Sea Herrier

Vikrant (type Glory) 19 800 t, équipé de Bréguet Alizé et d’hélicoptères Sea King.

 

b) Navires de combat : 25

5 destroyers lance-missiles (type Kachin soviétique)

20 frégates, dont : 3 Godaveri équipées de 2 hélicoptères

                      6 Nilgiri (type Leander britannique)

 

2 - Force sous-marine : 19 unités, dont 10 sous-marins modernes. La 1e génération était composée de 8 Foxtrot, qui sont progressivement remplacés par les 8 Kilo, à quoi s'ajoutent 2 type 209 (Howalds Werke) et 1 sous-marin nucléaire d’attaque (type Charlie) loué par la marine soviétique.

 

3 - Navires légers et de patrouille côtière : 37 unités

dont 10 corvettes (type Nanouchka et Tarantul

12 vedettes (type Osya).

 

4 - Moyens amphibies : 10 unités capables de débarquer 1 500 hommes et 66 chars.

 

5 - Aviation maritime, embarquée et basée à terre, à savoir :

1 escadron de 18 Sea Harrier à décollage vertical,

1 escadron de 4 Bréguet Alizé,

6 escadrons d’hélicoptères (77 unités),

3 Tupolev 142 M, à long rayon d’action (6 000 miles),

3 Ilyoushin Il-38, à long rayon d’action (3 800 miles),

9 appareils Britten-Norman.

 

6 - Garde côtière

 

37 patrouilleurs, 3 escadrons d’avions et d’hélicoptères.

 



[1] Après les Etats-Unis, l’Union soviétique, la Chine, la France, la Grande-Bretagne et le Japon.

[2] Ashley J. Tollis, "India’s naval expansion", Comparative Strategy, vol. 6, n° 2, 1987.

[3] O. Marwah, "India’s Strategic Perspectives on the Indian Ocean" in William L. Dowdy and Trood (eds). The Indian Ocean... p. 31-54.

[4] Ibid, p. 301.

[5] Cf notre ouvrage L’Inde, le pouvoir et la puissance, p. 262-263.

[6] K. Subrahmaniam, "Naval Security Doctrine for India", Strategic Analysis, 1990.

[7] Commodore Jasjit Singh, "Growth of Chinese Navy", Strategic Analysis, mars 1990.

[8] Ahbar as-Sin wa L-Hind, texte établi et traduit par Jean Sauvazet, Paris, Les Belles Lettres, 1948.

[9] Cf Statistical Outline of India, 1989-1990, table n° 204. Le nombre d’Indiens résidents à Koweït varie selon les sources de 110 000 à 170 000 personnes. On peut retenir le chiffre de 140 000 personnes.

[10] The Hindu, International edition, notamment 22 sept. 1990.

[11] Ibid, 27 oct. 1990.

[12] Ibid.

[13] Il y aurait eu, selon des sources kéralaises, 700 000 Kéralais dans le Golfe soit les 2/3 du nombre total de ressortissants indiens.

[14] Address to the Institute of Public Relations, à New York le 19 octobre 1949 Cité par M.N. Das, The political philosophy of J. Nehru, Londres, 1961, p. 230.

[15] "L’Inde en Asie : grandeur et solitude", Politique étrangère 2, 1989, pp. 279-290.



[I] La première idée de ce texte provient d’un colloque sur l’océan Indien qui s’est tenu au Sénat le 20 novembre 1990.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin