| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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CONDITIONS DE LA STRATÉGIE MARITIME DANS L’ARCTIQUE René BesnaultIl
existe sur notre globe une zone aux caractères géographiques bien spécifiques,
dont le pôle se situe à peu près par 83° nord et 140° ouest. Ses
limites ne forment pas, à vrai dire, un cercle autour de ce pôle, mais une
ligne d’apparence capricieuse, définie différemment sur les terres et
sur les mers. Sur cette ligne est la limite septentrionale de la forêt et
sur mer elle est marquée par l’extension maximale moyenne de la banquise
non-navigable. Les
caractères propres à l’Arctique ainsi défini - photopériodisme et
chaleur cumulée des hautes latitudes, présences des pôles géographique
et magnétique, pergelisols et glaciers hérités du ternaire, phénomènes
atmosphériques et persistance du manteau nival, contours et reliefs des
continents, forme et profondeur des océans, végétation de toundra ou désert
glacé, phénomènes océaniques, icebergs et banquise, faune limitée à
quelques espèces endémiques ou migratrices, peuplement rare et dispersé -
sont les premiers
fondements de la géostratégie arctique. Ces
caractères permanents exercent en effet sur les instruments de la stratégie
une influence précise qui devrait être particulièrement sensible à la
stratégie maritime puisque les mers recouvrent deux tiers de la surface de
l’Arctique. Les terres émergées se limitent à une frange continentale,
généralement étroite, et à une couronne insulaire bien fournie, révélatrice
d’un plateau continental très étendu. Au-delà,
sous la couche des glaces
dérivantes, repose une masse d’eau considérable
dont la profondeur dépasse par endroits 5 000 mètres. L’Arctique
tel qu’il est, avec toute sa spécificité, n’est pas isolé du reste
du monde ; il y occupe une place précise par rapport aux régions plus
habitées, aux voies de communication de toute espèce, aux installations
stratégiques et aux gisements de ressources ; des forces
opérant de l’extérieur peuvent y assurer une influence directe. Toute
stratégie maritime dans l’Arctique devra tenir compte à la fois
de cette position dans le
monde et des contraintes particulières qu’impose à ses instruments
"l’arcticité".
INSTRUMENTS
DE LA STATÉGIE MARITIME DANS L’ARCTIQUE L’homme
est le premier et le plus nécessaire des
moyens de la stratégie. Les conditions régnantes sont, dans l’Arctique,
si contraignantes pour lui, que les peuples obligés de les subir toutes et
en permanence, avaient dû élaborer de véritables modes de survie
applicables seulement à des groupes réduits et plus ou moins mobiles. Cependant
les hommes appelés aujourd’hui à y mettre en œuvre les moyens modernes
de la stratégie maritime, ne se trouvent soumis qu’à une partie de ces
conditions et de façon seulement épisodique ; les plus manifestes de
celles‑ci sont le froid incessant et le photopériodisme[1]
propre aux hautes latitudes. L’homme
est très sensible aux basses températures qui, dans l’Arctique sont
souvent aggravées par le vent et jamais interrompues par de véritables
chaleurs. Il peut en résulter pour lui, hypothermie, gelures, troubles
physiologiques divers, ralentissement des facultés intellectuelles ; un
entraînement, une alimentation et un habillement appropriés constituent
des palliatifs nécessaires, en dépit desquels le froid
reste dans l’Arctique un danger quasi‑permanent et souvent
mortel. Le
photopériodisme des hautes latitudes modifie, quant à lui, le rythme
circadien et, à la longue, le rythme saisonnier de l’organisme
c’est-à-dire de nombreuses habitudes biologiques, comme le sommeil ou la
digestion. Les longues périodes d’obscurité ne sont pas sans inconvénients
psychologiques, et celles d’éclairement alliées à la présence de
glaciers, de banquises et de surfaces enneigées, obligent à une protection
constante de la vue. Par ailleurs, certains mirages, fréquents dans
l’Arctique, provoquent de dangereuses erreurs
de perception. Pour
seulement séjourner dans l’Arctique, il faut une connaissance du milieu,
une forme physique suffisante et quelques équipements spéciaux ; pour y opérer,
il faut aussi, on va le voir, des matériels adaptés. Les
basses températures affectent presque tous les matériaux et produits
utilisés dans l’armement et l’équipement militaire : gel des
lubrifiants, des combustibles, instabilité des poudres et explosifs, fragilité
des bétons, des aciers, etc. Il existe à cela des palliatifs (réchauffage,
protection, ... ) mais aussi de véritables
remèdes, sous la forme de produits insensibles aux plus grands froids :
combustibles et bétons à l’antigel, acier "arctique",
plastiques, matériaux composites. Associées
ou non à d’autres phénomènes (vent, neige, embruns, etc.), les basses
températures pèsent directement et presque en permanence sur l’ensemble
des instruments de la stratégie maritime dans l’Arctique. Elles le font
plus encore, indirectement, en particulier par la banquise ; mais elles le
font différemment suivant la nature des moyens en cause, aériens,
sous‑marins, de surface, etc. de sorte qu’il est plus commode d’en
examiner les conséquences cas par cas. D’autres
caractères de l’arcticité, enneigement, photopériodisme, etc., entraînent
des conséquences variées pour les matériels, telles que la spécificité
du camouflage ou l’emploi prolongé des aides à la vision nocturne.
L’un de ces caractères, la présence des pôles magnétique et géomagnétique,
mérite développement. Le
pôle géomagnétique, vers lequel se trouve dévié le vent solaire, est
situé approximativement par 80° nord – 100° ouest. Il en résulte dans
certaines parties de l’Arctique, des perturbations dans la propagation des
ondes radio et radar, c’est‑à‑dire des risques de mauvais
fonctionnement pour les liaisons de commandement, pour la détection, les
systèmes de navigation et la plupart des systèmes d’armes modernes. Une
meilleure information sur ces phénomènes, une diversification des fréquences,
peuvent remédier quelque peu à cet état des choses, mais sans en libérer
totalement la stratégie maritime. Il
se produit aussi, au voisinage du pôle géomagnétique, des perturbations
du champ terrestre, dont souffrent le compas magnétique et tout ce qui en dépend.
Par ailleurs, cet instrument perd de sa directivité au voisinage du pôle
magnétique ; s’agissant de navigation, on peut y suppléer par le gyro,
mais lui-même perd de sa directivité au voisinage du pôle géographique.
On conçoit que la navigation aux
hautes latitudes mérite
examen. Différentes
projections cartographiques donnent des hautes latitudes une image
satisfaisante ; elles n’évitent pas que les méridiens, convergeant
rapidement vers le pôle géographique, y perdent leur rôle cardinal, ni
que la déclinaison y varie brutalement dans l’espace, au voisinage du pôle
magnétique. Cependant la véritable faiblesse des cartes de l’Arctique,
c’est que leurs indications sont souvent imprécises, état de choses
d’autant plus fâcheux que la navigation maritime ne peut choisir de route
que dans les limites fluctuantes fixées par les glaces. Enfin, les aides à
la navigation, phares, chaînes radio-électriques, bouées, etc. sont plus
rares dans l’Arctique qu’ailleurs. La
navigation astronomique, quant à elle, se trouve affectée profondément
par le photopériodisme : pendant le long jour polaire,
le soleil bas est un indicateur de cap commode, mais il est alors
le seul astre visible avec parfois la lune. Enfin, les propagations
anormales de la lumière et la présence de la banquise peuvent gêner
les observations. Par
contre, les procédés de navigation les plus récents, par inertie
et par satellites, ne défavorisent
pas trop les hautes latitudes. Les satellites d’observation à orbite
polaire basse permettent l’acquisition de données naturelles très utiles
à la navigation maritime : limites,
concentration, dérive de la banquise. Cette capacité s’étend au repérage
des activités de surface, militaires ou autres et, quoique l’observation
visuelle y soit soumise aux nuits longues, les hautes latitudes
sont favorisées par le fait qu’un tel satellite y repasse plus
souvent qu’aux basses, au-dessus d’un même point. Les
terres émergées de l’Arctique peuvent être
décrites, en termes généraux, comme un long désert presque toujours côtier,
souvent insulaire, qui oppose aux déplacements de surface des obstacles
très sérieux,
saisonniers ou non : glaciers, toundras en liquéfaction, nuits polaires pétrifiées,
etc. L’infrastructure y souffre le plus souvent d’un substrat défavorable
qui impose des coûts et des contraintes, tant à la construction qu’à
l’exploitation. Cet état de choses décourage fortement l’activité
militaire, toujours génératrice de contraintes en elle-même. S’agissant
de stratégie maritime, les installations terrestres ne sont significatives
que dans la mesure où elles pourraient constituer pour
les forces maritimes, des bases de soutien ou des objectifs d’attaque.
Quoique disséminés et rares, de tels objectifs et de telles bases existent
bien dans l’Arctique, c’est-à-dire jamais très loin de la mer. Pour
exercer une influence directe sur la stratégie maritime dans l’Arctique,
les forces aériennes devraient
très probablement y pénétrer dans les bases couches de l’atmosphère.
Elles y rencontreraient les turbulences, le givrage, les faibles visibilités,
les poudreries[2]
qui, sans être l’apanage de la zone, y apparaissent de façon plus
capricieuse et à des époques propres. C’est ainsi que l’hiver arctique
connaît de longues périodes de ciel clair, des vents modérés et peu de
précipitations ; cependant ça et là, les poudreries annulent presque la
visibilité au ras du sol. A la fin du printemps, les brouillards se font
plus fréquents sur des sols inondés et des glaces en fusion. C’est à la
fin de l’hiver et au début du printemps que les conditions météorologiques
de vol sont les meilleures. Dans tous les cas elles doivent être confrontées
aux autres ; éclairement, perturbations magnétiques et ionosphériques,
etc. Le
domaine subarctique connaît des conditions de vol différentes et souvent
plus favorables à un moment donné, ce qui tend à isoler, aux basses et
moyennes altitudes, un espace aérien arctique caractérisé. A l’intérieur
de cet espace s’est créée peu à peu une aviation polaire, marquée à
la fois par une certaine spécialisation des aéronefs et par une
infrastructure particulière Cette
dernière est assez abondante, en dépit des contraintes, et comprend des
terrains généralement courts, souvent recouverts de neige damée, mais
aussi des pistes directement aménagées sur des fleuves ou des lacs gelés,
sur la coupole groënlandaise et même sur la banquise ; elle est dotée de
moyens d’information, météo et autres, indispensables à la sécurité dés
vols. Quant
aux aéronefs, ils sont équipés souvent de skis ou de patins rétractables,
pour pistes "glissables", de pneus ballons ou autres dispositifs
d’atterrissage sur substrat mou (neige, glace fondue, sol inondé, ... ),
d’une protection des propulseurs contre les projections de glace. Il
s’agit souvent d’avions à décollage et atterrissage courts. L’hélicoptère
tient une place de choix dans l’aviation arctique, par sa capacité à
voler par faible visibilité, à tester la résistance des sols ou des
glaces avant de se poser, à intervenir en des points inaccessibles
autrement. Ces
infrastructures et ces aéronefs, adaptés les uns aux autres comme aux
conditions de l’Arctique, ne doivent pas masquer les exigences propres aux
opérations de guerre : une chose est de relier deux points avec un appareil
léger, une autre de faire décoller sans délais des intercepteurs en tenue
de combat ou des bombardiers en pleine charge. Les bases capables de telles
opérations, plus coûteuses qu’ailleurs, sont d’autant plus rares dans
l’Arctique que, bien souvent, les résultats recherchés pourraient
probablement être atteints à partir de régions plus favorisées. Des
considérations analogues expliquent l’absence dans la zone, de missiles
balistiques sol-sol. Cependant
la limitation la plus notoire à l’emploi en Arctique des instruments aériens
de la stratégie maritime vient de la banquise qui, s’interposant
entre ceux-ci et leurs ennemis sous-marins, réduit considérablement
l’usage des bouées sonores, sonars trempés, les mines et grenades aéroportées.
Plus ou moins étendue suivant la saison, plus ou moins concentrée,
toujours trouée de clairières et de chenaux, perméable à certains moyens
de détection (magnétique, etc.) la banquise n’en sépare pas moins des
espaces stratégiques parfaitement distincts. Par
ailleurs, son relief externe se trouve constamment modifié par son avance
et son recul saisonnier, la dérive incessante d’une grande partie de ses
glaces et les mouvements propres des icebergs, tous phénomènes de nature
à gêner la reconnaissance radar de la surface par aéronefs ou missiles de
croisière. Tout
ce qui vient d’être dit des forces aériennes dans l’Arctique peut
s’appliquer aux aéronefs embarqués, sous réserve de tenir compte,
aussi, des conditions rencontrées par leurs plate‑formes mobiles
et flottantes. Forces
maritimes de surface. La zone arctique
inclut presque entièrement l’océan
Glacial et la mer du Groënland et, en partie, les mers
de Béring et du
Labrador. Au mois de février la totalité de ses eaux,
soit une douzaine de
millions de km², se trouve normalement recouverte de 1/8e de glaces ou
plus, concentrations telles qu’un bâtiment
de surface ordinaire ne peut y naviguer. A cette époque les clairières
et les chenaux représentent à peu près 5 % de l’ensemble, répartis
sporadiquement. Puis
la banquise recule, de sorte qu’au mois d’août sa surface se trouve réduite
d’une bonne moitié, avec 10 % de clairières et chenaux. La zone
comprise entre les deux extensions moyennes (maximale et minimale) est dite
"de banquise saisonnière" ; elle offre des eaux généralement
libres à la navigation ordinaire. A partir de septembre, la banquise avant
à nouveau vers le sud, réduisant peu à peu la partie libre de la zone de
banquise saisonnière (ZBS), jusqu’à l’annuler (carte n° 1). En-deçà
d’une certaine concentration des glaces, les navires de surface peuvent
les contourner, éviter leurs chocs, bref naviguer en eaux
libres, au prix de
quelque attention et de quelques détours. Au-delà, il leur faut une
certaine adaptation à l’action des glaces, action qui peut
se ramener à une résistance à l’avancement et à des efforts, lents
ou rapides, sur les structures et les appendices. Les
mesures prises pour leur adaptation ont abouti à deux genres de bâtiments
: les brise‑glace (BG) et les "renforcés-glaces". Le BG est
spécialement conçu pour casser une banquise plus ou moins épaisse et y
avancer à une certaine vitesse ; son rôle est généralement d’ouvrir un
chenal à d’autres bâtiments. Ces derniers, en principe des transports,
doivent être renforcés pour résister aux chocs des glaçons, les écarter
sans dommage et, éventuellement, briser eux-mêmes une mince couche de
glace. Les
BG, puissants et autonomes, intègrent une grande variété de techniques
pour échapper à l’emprise des glaces (peintures et aciers spéciaux,
chauffage ponctuel de la coque, émission de bulles d’eau ou d’air,
formes d'étrave, capacités de ballastage rapide, etc.). Les
"renforcés-glaces" bénéficient seulement de quelques-unes de
ces mesures, par exemple puissance accrue et étrave spéciale. Ils
souffrent néanmoins d’un surcoût à la construction et nécessitent
l’intervention de différents services de navigation dans les glaces. Au
premier rang de ceux-ci, figure souvent le BG lui-même, navire hautement spécialisé,
de mauvaise tenue à la mer en eaux agitées et frappé de sous-emploi
saisonnier. C’est
à ce prix qu’un certain trafic commercial a pu prendre naissance en
Arctique, trafic saisonnier effectué principalement en zone de banquise
saisonnière. Dans
les eaux plus ou moins glacées de l’Arctique, la spécificité du navire
de guerre se manifeste surtout par des œuvres‑vives fragiles (dôme
sonar, par exemple) et des performances. calculées pour les eaux libres et
agitées où celui-ci est normalement appelé à combattre ; à cet égard,
l’adaptation n’apparaît pas possible. On peut, par contre, doter un
brise‑glace ou un "renforcé-glaces", de certains armements
efficaces : artillerie, missiles, mines sousmarines, hélicoptères, ... De
toute façon le navire de surface perdra dans la banquise une grande partie
de ses capacités : il s’y trouvera lent et peu manœuvrant,
dangereusement bruyant vis-à-vis des sous-marins ; ses armes seront inaptes
à percer le matelas de glace, ce qui en rend l’usage très aléatoire. Il
risque au total de faire figure d’objectif plutôt que d’adversaire
dangereux face aux sous-marins et, à un moindre degré, face aux avions. Cependant,
le recul estival de la banquise permet aux navires de guerre de surface de
conserver leurs capacités de manœuvre et de combat jusqu’à des
latitudes très élevées, en dépit de quelques glaces de mer encore à la
dérive et d’icebergs toujours dangereux. C’est ainsi que les mers de
Baffin, du Labrador, de Barents et de Béring, appartiennent à la zone de
banquise saisonnière, avec une partie de celles du Groënland, de Kara, des
Tchouktches, ...[3] Au
total, l’emploi des bâtiments de guerre de surface, dans l’Arctique, se
conçoit presque exclusivement en ZBS, ce qui suffit d’ailleurs à leur
conférer un rôle irremplaçable ; d’abord par la portée de leurs armes
(aéronefs, missiles, ... ) capables d’atteindre des objectifs de surface,
terrestres ou maritimes, profondément à l’intérieur de la zone ;
ensuite par leur aptitude à en contrôler les accès
maritimes, y compris vis-à-vis
des sous-marins. Lors
de l’extension maximale, ce rôle peut être joué par les mêmes forces
opérant dans une frange subarctique, assez proche pour
peser directement sur la
stratégie maritime en Arctique. Forces
sous-marines. L’Arctique est
principalement une masse d’eau
profonde et immense. Sous les glaces qui la recouvrent plus ou moins complètement,
les armes et la détection sous-marines rencontrent
des conditions particulières. Le
profil interne de la banquise, en effet, s’oppose à une propagation régulière
des ondes acoustiques de haute fréquence, ce qui peut affecter à la fois
l’autoguidage de torpilles et les performances de sonars. Par contre le
bruit de fond est plus faible qu’ailleurs,
du fait de la rareté des passages de navires, de la quasi absence des
houles et de la pauvreté relative de la vie marine. En
bordure de banquise, au contraire, le bruit des glaces qui se brisent
et s’entrechoquent vient s’ajouter à l’agitation de la surface ;
d’autre part, les forts gradients de température et de salinité y
rendent délicate la détection acoustique. Ces différences contribuent à
délimiter un espace sous-glaciaire aux caractères stratégiques très
marqués. Des
sous‑marins, en effet, pourraient trouver avantage à se tenir sous
les eaux englacées de l’Arctique, séparés ou protégés de leurs
ennemis habituels aériens et de surface. Ils devraient être capables d’y
manœuvrer à l’aise, d’y rester aussi longtemps que l’exigerait leur
mission, mais aussi d’y brandir furtivement au‑dessus de la surface
une antenne ou un périscope, ou d’y lancer un missile. Tel
est le cas des sous-marins nucléaires lorsqu’ils sont dotés des équipements
appropriés ; l’énergie nucléaire leur donne, en effet, une autonomie en
plongée quasi-illimitée, en même temps qu’elle répond aux besoins de
l’équipage : fabrication d’eau douce, d’oxygène, de froid, de
purification et climatisation de l’air, etc. Les
sous-marins nucléaires bénéficient ainsi d’un volume stratégique
remarquable, où ils peuvent se déplacer à grande vitesse dans une eau
toujours calme et voisine de 0° ; ils s’y retrouvent entre eux, avec
leurs torpilles et leurs mines, mais sans les réseaux fixes de détection
sous-marine, qui paraissent difficiles à installer sous la banquise
permanente. Ils ont fait, dans plusieurs marines, une démonstration éclatante
de leurs capacités sous-glaciaires et l’on peut dire qu’il existe entre
eux et cet espace une connivence exceptionnelle. Cette
capacité, et cette connivence, n’excluent pas pourtant les préoccupations
techniques et tactiques, qui se manifestent en particulier dans les petits
fonds encombrés de glaces à fort tirant d’eau, icebergs ou quilles des
plaques de la banquise. Le sous‑marin en mouvement doit alors détecter
les glaces devant et au‑dessus de lui, par des émissions sonar
indiscrètes, qui pourraient lui être fatales en temps de guerre. Cependant
une très faible immersion sous un relief glaciaire tourmenté offre, de façon
générale, une certaine protection anti-torpille ; on peut même imaginer
un sous-marin stoppé en flottabilité légèrement positive, "appuyé"
contre le profil interne de la banquise et se limitant à une écoute
passive. Le sous-marin peut aussi préférer les grandes profondeurs
sous-glaciaires où les sonars retrouvent, en même temps qu’un rôle
purement tactique, leurs pleines facultés. Quant
à la possibilité de se manifester au-dessus de la surface, elle peut être
trouvée en toute saison, à travers clairières et chenaux ou, à défaut,
en cassant avec des superstructures renforcées ou par explosif, une glace
mince préalablement détectée au sonar. Il s’agit toutefois d’indiscrétions
tactiques, même dans le cas des chenaux et clairières, aires limitées et
connaissables par l’ennemi. Dans
l’état actuel des techniques, la propulsion nucléaire paraît
indispensable aux missions de guerre sous-glaciaires. Il n’en va pas de même
dans la ZBS, où les sous-marins, nucléaires ou non, trouvent des
conditions plus classiques ; il y retrouvent aussi, sans séparation solide,
leurs ennemis aériens et de surface. Les
emplois envisageables pour les sous‑marins dans l’ensemble de
l’Arctique sont nombreux. Aux sous-marins d’attaque s’offrent tous les
types d’objectifs : trafic de surface, saisonnièrement, installations
terrestres et, surtout, sous-marins ennemis. Par ailleurs, les sous-marins
nucléaire lanceurs d'engins (SNLE), dans leur rôle de dissuasion stratégique,
pourraient trouver sous les glaces des positions d’attente particulièrement
sûres, sous réserve de la proximité
de leurs objectifs potentiels. Les
instruments de la stratégie maritime dans leur ensemble trouvent
dans l’Arctique des conditions d’emploi très particulières,
souvent saisonnières, et dont l’addition donne à cette zone une spécificité
certaine en matière d’opérations de guerre. L’adaptation
nécessaire commence avec l’homme, sa nourriture, son habillement, son
entraînement ; elle se poursuit avec les matériaux et les équipements,
pour aboutir à des moyens plus ou moins spécialisés, mais très inégaux
face à l’arcticité. Alors
que les déplacements à la surface des mers sont très pénalisants,
voire impossibles, en dehors de la ZBS, les conditions de vol dans
l’espace aérien arctique atteignent, au prix d’une information précise,
un degré de sûreté acceptable tout au long de l’année ; quant au
sous‑marin, il a fait, grâce à la propulsion nucléaire et à
quelques efforts d’adaptation, une irruption spectaculaire dans l’espace
sous-glaciaire. Les
instruments habituels, c’est‑à‑dire non spécialement adaptés,
de la stratégie maritime peuvent exercer une action directe sur
l’Arctique, tout en opérant
en dehors de cette zone ; mais ils subissent dès qu’ils y pénètrent un
certain nivellement. C’est la puissance maritime la plus forte qui en
souffrira le plus, si elle n’a pas su prévenir ce pouvoir égalisateur de
l’arcticité. Ce sont des instruments conçus, renforcés ou au moins
entraînés à cet effet qui, opérant dans l’Arctique, y assureront dans
la plupart des circonstances, l’exercice
le plus efficace de la puissance maritime. PLACE
DE L’ARCTIQUE DANS LE MONDE Dans
l’hémisphère nord, les eaux de l’océan mondial se trouvent séparées
par les masses continentales eurasiatique et américaine, leur seule liaison
naturelle étant, entre les deux, le passage étroit et aléatoire de Béring. Cette
double rencontre béringienne n’implique symétrie ni entre continents, ni
entre océans : Amérique et Eurasie, en effet, et leurs satellites
insulaires, conservent aux hautes latitudes une proximité qui fait de
l’océan glacial une véritable méditerranée arctique. Comme l’autre,
celle‑ci baigne trois continents, mais c’est dans le monde moderne
que sa position centrale lui confère, de plusieurs manières, un poids
stratégique remarquable. Position
centrale. La position d’attente, jugée très
sûre, que l’espace sous-glaciaire offre aux SNLE, se trouve au centre des
régions les plus actives et les plus industrialisées du monde ; elle place
donc les porteurs sous-marins de missiles balistiques à portée de leurs
objectifs potentiels. La connivence reconnue entre sous-marin nucléaire et
espace sous-glaciaire trouve dans la position centrale de l’Arctique, une
application décisive. Par
ailleurs les terres et les fonds marins de l’Arctique ont révélé, en dépit
des difficultés de prospection, des ressources énergétiques et minières
considérables. Leur position centrale, entre les grands centres de
consommation de l’hémisphère, valorise ces ressources ; elle
donne vocation à l’Arctique de réservoir commun auquel viendraient
s’abreuver les riverains et les non-riverains. Quelques-unes de ces
ressources, déjà exploitées depuis plusieurs années, ont donné
naissance à des activités locales croissantes, à des peuplements de plus
en plus sédentaires, à des voies de communication, qui sont d’autant
d'objectifs ou d’auxiliaires potentiels, pour une stratégie maritime. Affrontement
intercontinental. L’Arctique est survolé
à haute altitude par des lignes
commerciales, trans ou circum-polaires, nombreuses et actives qui relient
des agglomérations de longitudes opposées par la voie la plus courte.
D’une façon analogue, c’est l’"affrontement", au sens héraldique
du terme, entre l’Amérique du Nord et le Nord de l’Union soviétique,
qui a donné à l’espace aérien intermédiaire sa vocation stratégique
intercontinentale. La
confrontation aérospatiale, née dans une optique de dissuasion nucléaire,
a suscité sur les bords de l’Arctique des dizaines de stations de détection
et quelques bases aériennes importantes. Cette infrastructure militaire
pourrait constituer une aide précieuse ou un objectif valable pour des
forces aéronavales opérant dans la zone et c’est bien dans la position
relative des objectifs et des bases d’attaque, de part et d’autre de
l’Arctique, que se trouve sa justification. Passage
entre Atlantique et Pacifique. La Méditerranée
arctique est le seul passage naturel boréal entre Atlantique et Pacifique.
Il en est résulté la création par l’URSS le long de ses côtes, d’une
route maritime du nord (RMN), qui pourrait tenir une place importante dans
la stratégie maritime en Arctique, à la fois par son rôle dans une
logistique de guerre, entre Russie et Sibérie, et par celui de rocade
navale entre deux théâtres océaniques fort mal reliés par ailleurs. Un
trafic maritime existe aussi à travers les passages du nord-ouest, qui
contournent l’Amérique par le nord ; moins important sur le plan
commercial que la RMN, il a pris parfois une signification stratégique, par
exemple en reliant les bases navales des États-Unis au Groënland, à
celles de l’Alaska. Passages
du nord-ouest, et passages du nord-est sont saisonniers et requièrent généralement
le concours de BG. Ce n’est pas le cas des transits sous-glaciaires de
sous-marins nucléaires qui pourraient en toute saison modifier rapidement
le rapport des forces dans chacun des océans. Accès
maritimes. L’Arctique possède un certain
nombre d’accès maritimes, chacun avec ses caractères stratégiques :
facilités de contrôle et d’interdiction, substituts possibles,
souverainetés sur les rives... L’accès au Pacifique est unique, étroit,
peu profond, souvent englacé. Du côté Atlantique, au contraire, les accès
sont nombreux et très différents : canal de Barents, détroits de
Danemark, Davis, Hudson... ; le passage du Fram,
entre Groënland et Svalbard, est largement ouvert sur l’Atlantique. Ces
accès ont en commun que leur fermeture affecterait tout ou partie des
fonctions qui viennent d’être reconnues à l’Arctique, à l’égard
des forces maritimes et du trafic commercial. Leur importance stratégique dépend
donc des utilisations, potentielles ou effectives, de l’Arctique par voie
de mer ; elle intéresse tous les États riverains et un certain nombre de
non-riverains capables d’y intervenir, mais cet intérêt est très différent
suivant l’État et l’accès. En
outre, les accès donnent à certains espaces maritimes non strictement
inclus dans l’Arctique tel qu’il a été défini, un rôle stratégique
indissociable : par exemple le canal de Barentz, débouché de la RMN et de
la puissance navale russe sur l’Atlantique. Il convient donc, sur le plan
stratégique, d’étendre l’Arctique maritime à l'ensemble des mers de
Barentz, du Groënland, du Labrador et de Béring. CONCLUSIONS Certaines
données permanentes de l’astronomie et de la géographie ont délimité
à la surface de notre globe et dans son voisinage atmosphérique et
sous-marin, une région bien spécifique des hautes latitudes boréales. Cet
Arctique, du fait même de ses caractères fondamentaux, a été exploré
tardivement, de sorte qu’il n’intervenait jusqu’alors dans la stratégie
maritime que pour lui fixer des bornes. Il n’a pas totalement cessé de le
faire, cependant certains instruments de cette stratégie savent
aujourd’hui y voler en toute saison, d’autres s’y fraient parfois
un passage en surface, d’autres enfin y circulent librement sous
les glaces, mais tous au prix d’une certaine adaptation. C’est
pourquoi, "espace aérien arctique", "zone de banquise
saisonnière", "espace sous-glaciaire", "arcticité",
sont désormais des notions nécessaires à la stratégie maritime. C’est
dans cette nouvelle optique, aussi, qu’il faut étudier la position de
l’Arctique dans le monde et son influence sur la stratégie maritime. Il
s’agit d’une position centrale où se rejoignent les deux océans et les
deux continents de l’hémisphère nord et qui, à elle seule et en dehors
de toute arcticité, conférerait à cette zone une vocation stratégique
certaine. Cette
vocation se trouve confrontée par l’importance économique récente de
l’Arctique : les ressources découvertes y constituent des enjeux
mondiaux, placés en position centrale. Cependant l’exploitation des
ressources arctiques ne s’exerce qu’au prix
d’efforts particuliers, de sorte que beaucoup d’entre elles sont
seulement répertoriées et, pour ainsi dire, stockées là par la nature,
ce qui les fait considérer parfois dans la perspective d’une compétition
économique à long terme. La
combinaison de sa position dans le monde et de l’adaptation à
l’arcticité des moyens de la stratégie explique que l’Arctique abrite
aujourd’hui bon nombre d’activités militaires : croisières de sous-marins
nucléaires dans le bassin polaire, transits sous-glaciaires entre
l’Atlantique et le Pacifique, écoute passive sous-marine aux différents
accès de l’océan glacial, mouvements de brise-glace, etc. Compte
tenu du rôle économique croissant de cette région hier inaccessible, il
est permis de penser que dans n’importe quelle situation du monde, l’intérêt
des grandes puissances s’y manifestera. C’est pourquoi toute stratégie
maritime vraiment globale doit prendre en compte l’Arctique et
l’arcticité. [1]
Alternance
des périodes de jour et de nuit. [2]
Grains de
neige fins arrachés au sol par le vent. [3]
Voir carte
n° 2.
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