| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La stratégie navale chinoise Elisabeth Fouquoire-Brillet
En
1979, lorsque Deng Xiaoping définit les grandes lignes de sa politique de
modernisation, plusieurs données concourent à l’ouverture de la Chine
vers le Pacifique. "Politiquement et commercialement enclavée depuis
la rupture avec l’Union soviétique en 1960, la Chine est contrainte de se
tourner vers la mer".[1]
Depuis lors on assiste au "retour de la puissance maritime
chinoise".[2] En
1979, l’expansion des forces soviétiques en Asie suscite de vives inquiétudes
de la part des autorités chinoises. Elles sont d’autant plus grandes que
la Chine est le seul pays à avoir été véritablement confronté à la
possibilité d’une attaque nucléaire soviétique, lors des incidents
frontaliers de 1969. La menace soviétique en Asie est tout autant terrestre
que maritime : occupation militaire de l’Afghanistan, aide apportée à
l’invasion vietnamienne du Cambodge, utilisation des bases navales et
maritimes de Cam Ranh et Da Nang au Vietnam, établissement d’un
commandement autonome du théâtre d’opérations Asie-Pacifique couvrant
les districts militaires de la partie asiatique de l’URSS ainsi que les
forces stationnées en Mongolie et dans le Pacifique jusqu’en mer de Chine
du Sud, et parallèlement, renforcement des divisions de l’Armée rouge
stationnées le long de la frontière chinoise et de la flotte soviétique
dans le Pacifique. En 1981, la revue Pékin
Information a publié une carte étonnante laissant très clairement
apparaître la perception chinoise de l’encerclement soviétique.[3] En
dix ans, la "grande muraille navale" qu’était la marine
chinoise la fin des années 1970[4],
s’est donnée les moyens de naviguer en haute mer et d’organiser des opérations
de débarquement. En outre, elle s’est dotée d’une capacité stratégique
océanique, certes limitée mais qui oblige néanmoins l’Union soviétique
à en tenir compte dans ses évaluations stratégiques. L’évolution
de la marine chinoise au cours des années 1980 et l’intérêt croissant
que la Chine porte à la mer résultent de données géographiques, économiques
et stratégiques. C’est dans cette perspective d’analyse que nous nous
efforcerons de définir les grands axes de la stratégie maritime chinoise. DONNEES
GÉOGRAPHIQUES ET ÉCONOMIQUES François
Joyaux a souligné dans un récent ouvrage collectif que "la géographie
ne peut que pousser la Chine à regarder vers la mer".[5]
Les steppes de Mongolie intérieure au nord, le désert du Xinjiang au
nord-ouest, les hauts plateaux tibétains et la chaîne de l’Himalaya à
l’ouest ne sont pas propices à l’implantation de la population. Ces régions
inhospitalières couvrent près de la moitié ouest du territoire chinois.
La moitié est du pays, constituée de grandes plaines alluviales coupées
de chaînes de montagnes peu élevées orientées nord-est/sud-ouest,
descend vers une large façade maritime. La Chine compte en effet 18 000 km
de côtes, qui font face à une région en pleine expansion : la zone
Asie-Pacifique. Elle revendique en outre sa souveraineté sur plus de 3,5
millions de km² d’eaux territoriales,[6]
particulièrement poissonneuses et riches en ressources pétrolières. Tournée
vers son allié et voisin soviétique dans les années 1950, coupée du
reste du monde par sa politique isolationniste dans les années 1960, la
Chine devait naturellement se tourner vers le Pacifique lorsqu’au début
des années 1970 elle entreprit d’établir des relations diplomatiques
avec les pays occidentaux et le Japon en réponse à la menace soviétique.[7]
Mais l’intérêt réel de la Chine pour la mer est apparu avec le développement
économique des régions côtières de son territoire au cours des années
1980. La
politique d’ouverture et de modernisation entreprise par Deng Xiaoping a
conduit à un essor considérable du commerce extérieur de la Chine. Nous
ne retiendrons ici que les échanges avec les trois partenaires majeurs de
la Chine que sont les États-Unis, le Japon
et Hong Kong. Entre 1980 et 1987, les exportations en direction
des États-Unis ont plus que triplé, passant de 983 millions de dollars
à 3 037 millions. Au cours de la même période, les importations
japonaises ont doublé, passant de 5 169 millions de dollars à 10 742
millions. Enfin, plus spectaculaires encore, les exportations en direction
de Hong Kong, estimées à 4 353 millions de dollars en 1980 ont atteint 13
778 millions en 1987, tandis que les importations en provenance de Hong Kong
passaient de 570 millions à 8 437 millions de dollars au cours de la même
période.[8] Parallèlement
au développement du commerce extérieur, la flotte marchande chinoise
s’est considérablement accrue. Elle est devenue l’une des dix premières
du monde. "En 1961, la Chine se situait au 26e rang mondial avec 76 000
tonneaux. En 1976, elle était passée au 18e rang, avec 3,6 millions de
tonneaux. En 1987, elle a atteint le 9e rang, avec 12,7 millions de tonneaux
en jauge brute."[9]
L’expansion de sa flotte marchande permet à la Chine d’être de moins
en moins dépendante des marchés des transports océaniques extérieurs. En
1974, son taux de couverture était de 30 %.[10]
Dix ans plus tard, il était estimé entre 50 et 70 %.[11]
Aujourd’hui, l’ouverture vers le Pacifique est devenue une nécessité
pour la Chine. Son développement économique dépend très largement des
échanges commerciaux avec les pays de la région Asie-Pacifique, les États-Unis
et les pays de la Communauté européenne, via le détroit de Malacca. En
conséquence, la défense de la flotte marchande et la surveillance des
routes maritimes, par lesquelles transitent près de 90 % des importations
et des exportations chinoises, sont devenues au cours des dernières années
un élément majeur de la stratégie navale chinoise. En
même temps qu’elle entreprit le développement de sa flotte marchande, la
Chine s’est efforcée d’accroître ses activités de pêche. Au début
de l’année 1979, un symposium national sur les ressources aquatiques
s’est tenu à Pékin, qui établit la nécessité de développer
l’industrie de la pêche.[12]
Dès le début des années 1980, la Chine porta ses effort sur
l’aquaculture, mais aussi pour ce qui nous intéresse ici, sur la
protection des ressources maritimes et sur le développement de la pêche
hauturière. Jusqu’à la fin des années 1970, les Chinois s’étaient
limités à pêcher dans les zones les plus proches de leurs côtes, à des
profondeurs inférieures à 100 mètres. Mais la surexploitation de ces régions
et la nécessité d’accroître les rendements, pour les besoins intérieurs
et pour l’exportation, ont amené la Chine à étendre ses activités de pêche
en haute mer, à des profondeurs comprises entre 100 et 200 mètres. En
dépit des efforts importants entrepris depuis 1979 pour moderniser la
flotte de pêche,[13]
la pêche en haute mer reste marginale au regard de la production globale. Néanmoins,
elle constitue une donnée économique nouvelle, vraisemblablement vouée à
s’étendre davantage, dont il faut tenir compte dans l’analyse de la
stratégie navale chinoise. Le
développement de la pêche hauturière participe à l’effort entrepris
par Pékin pour apparaître comme une grande puissance maritime régionale,
et sert les intérêts stratégiques de la Chine. Récemment, la flotte de pêche
chinoise a étendu ses activités en mer de Chine du Sud, où de vieux
contentieux insulaires et maritimes l’opposent à plusieurs pays de la région
: le Vietnam en premier lieu, la Malaisie, les Philippines, et Taiwan.[14]
Le gouvernement de Pékin entend probablement créer ainsi une situation de
fait pour faire valoir
ses revendications de souveraineté sur les îles Spratley (Nansha),
riches en ressources pétrolières. Soulignons qu’en 1974, la Chine est
parvenue à ravir les îles Paracel (Xisha) au Vietnam par la force. Depuis,
elle n’a cessé de renforcer ses infrastructures militaires et a entrepris
l’exploitation des ressources pétrolières de l’archipel. L’intérêt
que porte le gouvernement de Pékin à la mer de Chine du Sud répond
largement à la nécessité d’accroître ses ressources halieutiques et
d’étendre l’exploitation du pétrole offshore.
Mais surtout, la présence croissante de ses forces militaires dans les
Paracel et dans les Spratley permet à la Chine de mieux contrôler les grandes
lignes maritimes qui traversent la mer de Chine méridionale. RÉÉVALUATION
DE LA MENACE ET NOUVELLE APPROCHE STRATÉGIQUE En
1985, le commandant de la marine chinoise (1982-1987), l’amiral Liu
Huaqing, a souligné l’importance stratégique du Pacifique et la nécessité
d’une expansion des forces navales,[15]
au moment où la Chine redéfinissait les fondements de sa politique stratégique
globale. A l’issue de la conférence élargie de la commission des
affaires militaires du comité central du Parti communiste (organe suprême
de décision en ce qui concerne les affaires militaires), tenue à Pékin au
printemps 1985, le discours dogmatique sur "l’inévitabilité d’une
guerre mondiale" était abandonné au profit d’une analyse plus pragmatique
des relations internationales et des conflits. Le concept maoïste de
"guerre populaire" conservait son rôle dans le cas d’une
invasion massive jugée peu probable, mais il devait désormais
"s’adapter aux conditions du combat moderne". Cette évolution
marquait un tournant dans la pensée stratégique chinoise. Rompant avec la
stratégie traditionnelle de "défense active",[16]
la Chine décidait de se préparer à contre-carrer des opérations limitées
dans le temps et dans
l’espace. "A l’ère
de la guerre limitée, nous devons établir une pensée militaire nouvelle
prenant en compte la loi des conflits localisés. Nous devons comprendre que
dans le cadre de ce nouveau type de guerre, la division traditionnelle des
opérations en trois phases a perdu toute signification".[17]
La préparation à la guerre limitée nécessitait que la Chine redéfinit
le rôle de sa force navale, et lui donnât les moyens de répondre à tout
type d’agression. Un
récent article, paru dans le Quotidien
de l’armée, indique que le débat entre continentalistes et
navalistes n’a pas été tranché : "Actuellement
différents points de vue s’opposent sur la manière dont il faut élaborer
la politique de défense. Le point de vue selon lequel le monde est entré
dans une ère de rivalité pour la défense des intérêts et des droits de
la mer appelle au développement en priorité de la défense navale. Un
autre point de vue, selon lequel la menace terrestre demeure relativement
grande, appelle quant à lui au renforcement en premier lieu de la défense
de nos frontières. Notre pays compte 20 000 km de frontières, 18 000 km de
côtes. Il doit aussi défendre plusieurs millions de km² d’eaux
territoriales. En conséquence, la défense du territoire national nécessite
une défense omnidirectionnelle. Nous devons rompre avec les attachements
traditionnels (référence à la guerre populaire) et
encourager un concept de défense qui accorde une importance égale à la défense
terrestre et à la défense navale".[18] Cet
article indique que la Chine est à la recherche d’une nouvelle pensée
stratégique, laquelle va bien au-delà du simple concept de défense périphérique"
(houfa zairen). En 1989, le
magazine Liaowang a consacré un
long article à la modernisation des forces armées chinoises, et souligné
que la marine a considérablement accru ses opérations d’armes combinées,
que l’infanterie de marine (force amphibie) deviendrait une force moderne
capable de conduire rapidement des manœuvres de débarquement, de défendre
les îles et les points stratégiques de la zone côtière, et enfin de
soutenir d’autres opérations militaires. Au
cours des années 1970, l’expansion militaire soviétique en Asie a
largement contribué à l'élaboration du concept de "défense périphérique".
Il constituait une passerelle entre la doctrine de la "défense
active" menée à l’intérieur et la préparation à des opérations
navales limitées dans la zone côtière, permettant de concilier les points
de vue divergents qui demeurent au sein de l’armée, et de développer les
capacités navales de la Chine. Le
concept de "houfa zhiren" (attaque
préemptive), constitue une évolution de la "défense périphérique".
Il introduit la notion de réponse graduée et prône l’initiative dans le
règlement de tout type de conflit frontalier ou côtier.[19]
Cette évolution de la doctrine militaire tend à accorder une place de
plus en plus grande aux forces navales. Selon
le Quotidien de l’armée (21
septembre 1989), "le développement de la marine en l’an 2000" a
fait l’objet d’un important symposium au mois de juillet 1989, au cours
duquel furent abordées les questions suivantes : stratégies en haute mer,
doctrines navales, zones maritimes.[20]
Les grandes manœuvres de la marine chinoise en haute mer ont été
largement rapportées dans la presse chinoise. Le Quotidien
du Peuple (outre-mer) a rapporté le 20 septembre 1989 que la flotte de
l’Est avait mené des "opérations navales combinées" pendant
plus de 120 jours en mer de Chine du Sud, mettant en jeu des navires de
surface, des sous-marins et des bombardiers. Le Quotidien
de l’armée a rapporté que de grandes manœuvres navales avaient
été entreprises dans la région des îles Paracel et de l’archipel
des Spratley, entre le printemps 1988 et le mois d’août 1989.[21]
Selon l’agence de presse chinoise, en 1990, des manœuvres effectuées en haute
mer dans des zones maritimes difficiles (en mer de Chine méridionale)
ont permis aux équipages de se familiariser avec le tir de missiles guidés,
d’entreprendre des opérations anti-sous-marines, et des exercices de débarquement.[22]
Ces manœuvres répétées montrent que la stratégie de haute mer prend
place à côté de la stratégie de défense côtière (jinan
fangyu). Un
article, paru le 26 septembre 1989 dans le Quotidien
de l’armée a fait état d’une "nouvelle" stratégie
navale chinoise, dans laquelle le concept de "défense offshore" (jinyang
fangju) permettrait à la Chine d’étendre sa frontière maritime au
nord-ouest du Pacifique. Et l’auteur de préciser que la Chine avait des
droits historiques et des revendications territoriales à faire valoir dans
cette région. La
réévaluation de la menace soviétique a largement contribué à cette
évolution de la stratégie
navale chinoise. Depuis le célèbre discours
de Vladivostok, dans lequel M. Gorbatchev montra sa volonté de réduire les
facteurs de tensions entre les deux pays, les relations sino-soviétiques se
sont normalisées.[23]
Mais en dépit des concessions soviétiques faites à Pékin dans le domaine
militaire (retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan, réduction des
divisions stationnées le long de la frontière chinoise, désengagement de
la péninsule indochinoise), la puissance militaire soviétique constitue
toujours une menace pour la Chine. La volonté d’acquérir une force de
seconde frappe contre la menace nucléaire soviétique a certainement motivé
les Chinois à se doter d’une capacité océanique stratégique.[24]
Par ailleurs, la montée de la menace navale soviétique, mais aussi la
perspective à plus ou moins long terme du retour de la puissance maritime
japonaise ne peuvent qu’inciter la Chine à développer ses capacités
navales. MODERNISATION
DE LA MARINE En
1987, le commandant de la marine, Liu Huaqing, a annoncé la mise en œuvre
d’un plan de modernisation de la marine prévu pour treize ans, précisant
que l’objectif du plan était de faire de la force de défense côtière
une "flotte océanique limitée".[25]
La modernisation de la marine est devenue, au cours des années 1980, un élément
majeur de la modernisation du système militaire chinois. La
marine chinoise compte près de 330 000 hommes et plus de 1800 navires de
tous types répartis en trois flottes. Celle du Nord, ayant pour quartier général
Qingdao, couvre le golfe de Bohai et la mer jaune. La flotte de l’Est,
dont le quartier général est à Ningbo, a en charge la mer de Chine
orientale. La flotte du Sud, avec son quartier général à Zhangjiang,
croise en mer de Chine du Sud. A cela, il convient d’ajouter l’aéronavale.
Basée à terre, l’aéronavale compte
entre 25 000 à 35 000
hommes et près de 900 appareils.[26] Le
coût de la modernisation a contraint la Chine à faire des choix. Les
dirigeants chinois ont privilégié le développement des sous-marins. La
marine compte aujourd’hui 93 sous-marins dont 1 sous-marin lance-missiles
balistiques (SSBN de la classe Xia), lancé en 1981 et mis en service deux
ans plus tard. 3 autres SSBN de la classe Xia seraient actuellement en
construction. L’acquisition d’une force océanique stratégique est un
objectif essentiel pour les Chinois. Ils considèrent en effet que
l’invulnérabilité et la mobilité des sous-marins armés de missiles
nucléaires constituent une réelle force de dissuasion à l’encontre des
Soviétiques. La portée des missiles (CSSN3) (3 000 km) permet en effet à
la Chine de menacer les grandes villes de l’Extrême-Orient soviétique. Par
ailleurs, la Chine s’est dotée de 4 sous-marins nucléaires d’attaque.
Les sous-marins nucléaires de la classe Han, armés de torpilles de 533 mm,
sont en définitive des bâtiments expérimentaux. La plupart de la force
sous-marine est constituée de sous-marins classiques de la classe Romeo. Quant
à la flotte de surface, elle compte aujourd’hui 56 bâtiments
d’attaque : 19 destroyers (contre 4 au début des années 1960) et 37 frégates,
de conception très ancienne pour la plupart. Ces bâtiments représentent
une petite force océanique, mais ne sont pas dotés de défenses
anti-sous-marines. La grande masse des navires chinois est constituée par
des patrouilleurs côtiers armés de missiles mer-mer de la première génération.
Peu sophistiqués, les missiles anti-navires chinois ont néanmoins prouvé
leur efficacité au moment de la guerre Iran/Irak. La
marine chinoise ne comportait aucune force de projection capable
d’intervenir loin de ses côtes. Un effort particulier a donc été
entrepris pour la modernisation de l’infanterie de marine, après le
conflit sino-vietnamien de 1979. Les forces amphibies (shuijun
armée de l’eau), officiellement appelées "zhongguo
haijun luzbangdui", sont en fait désignées par le terme "haijun
huhing" (infanterie de marine). Il comprend 8 divisions et 2 régiments
de chars. Avec les cadres de réserve, l’infanterie de marine compte près
de 120 000 hommes. En nombre d’hommes la force amphibie de la Chine se
situe au 2e rang mondial après les États-Unis, qui en comptent 195 000.[27]
Depuis le début des années 1980, la Chine multiplie ses exercices
amphibies, y associant des bombardiers, des unités de parachutistes, et des
sous-marins. En mars 1988, d’importantes manœuvres amphibies ont
eu lieu dans les Spratley. Au mois de décembre 1988, la marine chinoise a
organisé de nouvelles manœuvres de débarquement dans la région nord-est
des îles Spratley. Parallèlement, la Chine a acquis de nouveaux navires de
débarquement, et accru ainsi ses capacités amphibies. Selon une estimation
américaine, la distance opérationnelle maximum de l’infanterie de marine
serait de 500 milles nautiques, avec le soutien des forces aériennes. Si la
Chine a acquis la capacité de ravitaillement en vol, comme l’indiquait récemment
la Far Eastern Economic Review, elle
peut désormais entreprendre des opérations d’assaut jusque dans
l’archipel des Spratley.[28] * *
* La
montée de la menace navale soviétique et la perspective du retour de la
puissance maritime du Japon motivent sans aucun doute la Chine à renforcer
ses capacités de défense navale. Ses ambitions de puissance régionale
l’incitent également à se donner les moyens de naviguer en haute mer.
Mais plus que ces données d’ordre militaire et politique, la nécessité
vitale de protéger les intérêts essentiels de l’économie chinoise a
incité le gouvernement de Pékin à définir une stratégie navale de haute
mer. L’essor de sa flotte marchande, le développement de la pêche
hauturière, l’exploitation croissante des ressources pétrolières offshore
contraignent aujourd’hui la Chine à se donner les moyens de garantir
les grandes voies maritimes par lesquelles transitent 90 % de ses échanges
commerciaux avec ses partenaires asiatiques et occidentaux, et de défendre
ses intérêts de plus en plus éloignés de ses côtes. Au
nom de la défense de ses intérêts économiques, la Chine ne
tentera-t-elle pas de récupérer par la force des îles dont elle
revendique la souveraineté en mer de Chine du Sud ? Un article paru dans le
Quotidien de l’armée du 10 mai
1990 a dénoncé l’exploitation des réserves pétrolières de la Chine
dans l’archipel des îles Spratley par des pays étrangers. Cet article
stipule en outre que la Chine est actuellement dans l’impossibilité de
mener des opérations militaires pour la défense de ses intérêts dans
cette région, car elle ne dispose pas de porte-avions et manque considérablement
d’officiers de marine qualifiés. Si jusqu’à présent, la Chine
expliquait le développement de sa force navale par la nécessité de défendre
ses eaux territoriales, il est intéressant de noter qu’elle parle
aujourd’hui de ses territoires occupés par des pays étrangers et de ses
ressources maritimes pillées. Selon des statistiques gouvernementales rapportées
dans le journal Ming
Pao de Hong Kong (1er juin 1990), 1,5 million de km² de mer
et d’îles opposent actuellement la Chine à plusieurs pays asiatiques. Le
contentieux territorial qui concerne les Spratley est d’autant plus
important que les réserves de pétrole et de gaz y sont estimées à 63
milliards de tonnes. Signalons enfin que Yan Hongmo, responsable du département
océanographique, a révélé qu’à
partir de la fin de
l’année 1990 le gouvernement réunirait une première réunion de travail
pour l’élaboration de la stratégie navale chinoise. Le débat promet
d’être vif au sein de l’équipe dirigeante. [1]
André Vigarié, "La Chine :
la longue marche vers la mer", Défense
nationale, octobre 1984, p. 89. [2]
Il faut lire à ce sujet, le
chapitre V de l’ouvrage d’Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie
du Pacifique, Econornica, Paris, 1987. [3]
Pékin
Information, mars 1981. Cette carte a été reproduite dans l’étude
d’Hervé Coutau-Bégarie, op. cit.,
p. 192, et dans
l’ouvrage dirigé par François Godement, Le
désarmement nucléaire en Asie, Travaux et recherches de l’IFRI,
Masson, Paris, 1990, p. 136. [4]
L’expression "grande
muraille navale" utilisée par les autorités chinoises traduit
bien le caractère exclusivement défensif de la marine chinoise dans
les années 1970. Son objectif majeur était d'interdire l’accès des
côtes chinoises. [5]
M.C. Bergère, J.P. Cabestan, Ch.
Etevenard, F. Godement, F. Joyaux, La
Chine et le Pacifique, dossier n° 27, Fondation pour les études de
défense nationale, Paris, 1989, p. 5-7. [6]
Jiefangjun
bao (JFJB), 31 mai 1988. [7]
Après leur rupture avec Pékin,
les Soviétiques ont progressivement renforcé leur potentiel terrestre
face à la Chine. Le nombre de divisions stationnées le long de la
frontière chinoise est passé de 17 en 1965 à 45 en 1976, selon une étude
de Michael MccGwire, Military
Objectives in Soviet Foreign Policy,
Brookings Institution, Washington DC, p. 163, et Peter Weiss, "Les
ambitions soviétiques en Extrême-Orient", Revue
internationale de défense, 12/1986, pp. 1751-1754, cités par Jérôme
Paolini, dans Le désarmement
nucléaire en Asie, op. cit. p. 23. [8]
Chiffres cités par Marie-Claire
Bergère, La Chine et le
Pacifique, op. cit., pp. 28-29. [9]
François joyaux, op. cit.,
p. 14. Ces chiffres prennent en compte la flotte officielle chinoise qui
porte le pavillon national, et la seconde flotte constituée par des
sociétés de prête-nom. La flotte officielle dépend d’une compagnie
d’État, la China Ocean Shipping Company (COSCO) placée sous le contrôle
du ministère des Transports. La seconde flotte regroupe des filiales de
la COSCO implantées à Hong Kong et Macao. A ce chiffre de 12,7
millions il convient donc d’ajouter la troisième partie de la flotte
marchande chinoise qui navigue sous pavillon de complaisance et estimée
à 3 millions de tonneaux selon F. joyaux. [10]
David G. Muller, China
as a Maritime Power, Westview Press, Boulder, Colorado 1983, p. 186. [11]
Chiffres
cités par André Vigarié, op.
cit.,
p. 85. [12]
Yann-huei
Billy Song, "Chinals Ocean Policy, EZZ and Marine Fisheries", Asian
Survey vol. XXIX, n° 10, oct. 1989, p. 995. [13]
A partir de 1979, la Chine établit
des accords de pêche et de coopération technologique avec de nombreux
pays. En 1979, elle a signé un protocole d’accord de coopération
scientifique et technique avec les États-Unis, portant sur la pêche et
la recherche océanographique. L’année suivante, la Chine a signé un
accord de pêche avec la Thaïlande et négocié plusieurs accords de
coopération technologique en matière de pêche avec des firmes
japonaises. En 1984 et 1985, des "joint ventures" ont été
conclu avec de nombreux pays, dont le Japon et les États-Unis.
Aujourd’hui, les activités de pêche chinoises s’étendent
jusqu’au large des côtes américaines, près de l’Alaska, et des côtes
ouest du continent africain. [14]
L’archipel des Spratley est
situé à quelque 1600 km des côtes chinoises, et 400 km des côtes
vietnamiennes. Il comprend 33 îles et îlots, dont 8 appartiennent aux
Philippines, 3 à la Malaisie, et 1 à Taïwan, dispersés sur plus de
180 000 km². La Chine, Taïwan et le Vietnam revendiquent la totalité
de l’archipel. La Malaisie réclame les îles méridionales, et les
Philippines le groupe d’îles orientales. [15]
Zhongguo xinwen she (Pékin), 26
septembre 1985 in Foreign
Broadcast Information Service -
Chine (FBIS-CHI), 1er octobre 1985, pp. K10-K12. [16]
La "défense active",
dans le cadre d’une guerre prolongée, fournit les principes de la
stratégie militaire de la "guerre populaire", laquelle
comprend trois étapes successives. "La
première étape est celle de l’offensive stratégique de l’ennemi,
et de notre défense stratégique ; la deuxième est l’étape de la
consolidation tactique des positions de l’ennemi, et de notre préparation
à la contre-offensive
; la troisième est l’étape de notre contre-offensive
stratégique, et de la retraite de l’ennemi", Ecrits Militaires
de Mao Zedong, op. cit., p.
238. [17]
Liaowang
(édition outre-mer) n° 37, 15 septembre 1986, pp. 15-16 (FBISCHI,
23 septembre 1986). Les auteurs de l’article font ici référence aux
principes tactiques de la "défense active" (note 16). [18]
JFJEJ, 9 février 1990, p.
3 (FBIS-CHI, 2 mars 1990, p. 23). [19]
Gene D. Tracey, "Chinals new
rnilitary doctrine", Asian
Defence Journal, 3/90, p. 26. [20]
Gene D. Tracy, art. cit. [21]
JFJB,
26 septembre 1989. [22]
Xinhua (Pékin), 23 juillet 1990 (FBIS-CHI,
27 juillet 1990, p. 23). [23]
Dans son discours de Vladivostok,
le 28 juillet 1986, le chef du Kremlin ouvrit la voie à l’amélioration
des relations entre les deux pays, en infléchissant la position soviétique
sur les "trois obstacles" définis par la Chine en 1982 : présence
des troupes soviétiques en Afghanistan, soutien de l’URSS
à l’occupation du
Cambodge par les troupes vietnamiennes, et menace militaire soviétique
le long de la frontière chinoise. [24]
En 1981, la flotte chinoise
s’est dotée d’un sous-marin lance-missiles balistique de la classe
Xia. Ce sous-marin est équipé de 12 CSSN3 d’une portée d’environ
3000 km. [25]
Fred Burlatsky, "The Chinese
Navy in Focus", Asian
Defence Journal, 3/90, p. 71. [26]
Notons que le manque de données
fiables oblige à
recevoir avec prudence les chiffres que nous donnons. [27]
John Moore, ed., Jane's
Fighting Ships, 1983-1984, cité par Bradley Hahn, "The Chinese
Marine Corps", US Naval
Institute Proceedings, mars 1984. [28]
FEER, 4 octobre 1990, p. 8.
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