| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les missiles de croisière marins et la stratégie des Etats-Unis François Géré
Pourquoi
le choix d’une arme ? Et pourquoi de celle-ci en particulier ? Il y a,
bien sûr, l’actualité. Les MCM[1]
ont constitué une des pierres d’achoppement, apparemment majeure,
de la négociation START. Et ce n’est que récemment, lors du sommet de
Washington de juin 1990, qu’un compromis a pu être atteint qui, tout en
les maintenant en dehors du traité, leur impose certaines contraintes. De
surcroît, après l’accord FNI de décembre 1987, le délitement de
l’Organisation du traité de Varsovie, le traité sur les forces
conventionnelles en Europe (FCE) et dans la perspective de la poursuite des
négociations de réduction des forces conventionnelles et nucléaires (SNF)
du théâtre européen, une double question est posée, presque simultanément.
Il s’agit, en premier lieu, de l’inclusion des forces navales dans le
processus général de réduction des armements d’où elles sont restées
exclues en raison de la volonté des Occidentaux (États-Unis, Royaume-Uni,
France) et malgré la pression de l’URSS. En second lieu, se pose le problème
des forces américaines nucléaires résiduelles qui pourraient servir de
substitut aux systèmes de courte portée, basés à terre que la négociation
SNF devrait supprimer. On
pourrait alors comprendre, au vu de l’importance de l’enjeu, que les MCM
constituent bel et bien des objets stratégiques. Mais quoi ! Partir de
l’arme pour atteindre à la stratégie n’est-ce marcher sur la tête ? A
tout le moins, cette méthode, fort répandue dans la littérature
anglo-saxonne, encourt deux reproches. Le premier est celui du
"penchant technologique" qui consiste à substituer l’outil au
geste et le moyen à la fin. Dès 1958, dans un article désormais
classique, Samuel Huntington dénotait là un trait majeur de la stratégie
américaine.[2]
Or, depuis 1972 les missiles croisière, quel que soit leur élément de référence
(air, terre, mer) sont continuement considérés comme une sorte d’objet
emblématique de ce travers. La commission des acquisitions de Chambre des
représentants en 1973[3]
critiquait leur "valeur militaire douteuse" et en 1990, la
commission des forces armées du Sénat qualifie la modernisation des MCM de
"technologie manifestement à la recherche d’une stratégie".[4] Le
second défaut, aussi classique, plus grave encore, consiste à substituer
à la formulation stratégique la préoccupation tactique. "Le stratège
qui s’informe, écrit Colin Gray, ne veut pas savoir si force de 300 SLCM
peut couvrir un nombre x de cibles militaires soviétiques, ne laissant
intactes qu’un nombre y de cibles... Aussi importantes que soient ces données,
elles n’ont rien de stratégique. La question posée par la stratégie
porte sur la valeur de la menace du recours effectif à 300 SLCM
en terme de possibilité (éventualité) pour les États-Unis de remplir
par ce moyen leur buts (goals) politiques ou leurs objectifs (aims)
militaires".[5] Ces
points de vue, totalement légitimes, épuisent-ils la question ? Il
nous a semblé qu’à s’y tenir, on simplifiait excessivement le rapport
qui existe entre les niveaux technico-tactiques qu’exprime une arme et ses
effets d’une part, et les niveaux politico-stratégiques d’autre part.
Donc, soulever la question des MCM c’est
précisément se placer à la croisée des controverses sur les rapports
qu’entretient la stratégie avec son environnement : politique, tactique
technologie maîtrise des armements etc. et pénétrer au cœur du processus
d’élaboration de la stratégie américaine. CARACTÉRISTIQUES
TECHNIQUES Technologie
dérivée du V1, le missile de croisière est un appareil de petite
dimension (environ 6 m de long et 50 cm de diamètre) auto-propulsé[6]
par un turbo-réacteur à double flux d’air (air-breathing). Sa
vitesse est réduite, estimée entre Mach 0,6 et 0,8. Depuis le Régulus
de 1956 qui était lancé de sous-marin et qu’un avion devait guider, des
progrès considérables ont été accomplis dans les domaines du guidage et
de la précision. Aujourd’hui, un missile de croisière est équipé du
système Tercom (Terrain contour
matching) qui permet
à l’appareil de "comparer" l’observation du terrain qu’il
rencontre avec les cartes numérisées qui informent son vol. Corrigeant sa
trajectoire, il atteint ainsi sa cible avec une précision exceptionnelle.
Ses altimètres radars miniaturisés lui permettent enfin de voler à très
basse altitude. Le TLAM-C
comporte de surcroît une "fenêtre" au bout de sa structure
qui permet de voir la caméra qui aide le système de guidage DSMAC (Digital
scene matching area correlator).[7]
Ces perfectionnements donnent au TLAM-C
une erreur circulaire probable de 10 mètres ; le TLAM-N
pour une portée double ne dispose que d’une ECP de plus de 80 mètres.[8]
Le MCM dit Tomahawk (nomenclaturé
BGM-109)
aurait, en théorie, cinq versions bien que quatre seulement soit
effectivement connues. Trois
versions conventionnelles -
Tomahawk anti-navire, ou TASM (qu’on
se gardera de confondre avec le tactical
air to surface missile) qui
doit donc acquérir une cible mobile est équipé, à la place du TERCOM,
d’un système radar qui lui permet de suivre les évolutions et de
"choisir" le point le plus vulnérable du navire qu’il attaque.[9] -
Tomahawk d’attaque terrestre, doté d’une charge explosive de 1000
livres. -
Tomahawk d’attaque terrestre type-D, doté de sous-munitions. Deux
versions nucléaires -
Tomahawk anti-navire est cité comme devant emporter une charge de 200 Kt
avec une portée de 250 milles nautiques. Mais depuis il n’est plus fait
mention de ce programme.[10] -
Tomahawk d’attaque terrestre (land
attack TLAM-M)
doté d’une charge de 200 Kt. Armes
nucléaires navales effectivement déployées en 1990 :
Trois modes de lancement sont aujourd’hui possibles : par tubes lances-torpilles ; par caissons blindés montés sur les navires de surface et, plus récemment, par lanceur vertical encastré dans la structure du navire, ne dépassant pas du pont et, donc, indétectable.[11] Le TLAM-N est déployé pour la première fois en 1984 sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Los Angeles.[12] Au printemps 1989, décision est prise de hâter le retrait des systèmes nucléaires anciens (ASROC, SUBROC, Terrier) conçus pour le combat en mer afin d’accélérer le déploiement du MCM-N.[13] Déploiement
prévu pour 1995
Nombre
de plate-formes pour 1995 : 198 (sous-marins
inclus). Source
: Center for Defense
Information, Cathleen Fisher et Rich Fieldhouse.
De
leur côté, les Soviétiques, tout en développant très tôt une
technologie voisine, donnant une nette préférence aux autopropulsés
balistiques dérivés du V2. Le SS-N-1 de 1956 est remplacé en 1962
par le SS-N-3, dit Shaddock, qui reste cependant en service. La vraie
modernisation intervient cependant avec le SS-N-21, à double capacité
et d’une portée d’environ 3
000 km dont le déploiement a été annoncé en 1984.
Également en développement, depuis 1986,
un modèle supersonique, de grande dimension, le SS-NX-24.[14] POURQUOI
FAIRE ? STRATÉGIE GÉNÉRALE ET STRATÉGIE MARITIME. Traditionnellement,
l’émergence d’une arme nouvelle suscite aux États-Unis (ailleurs
aussi) la réaction divergente de trois catégories d’actants : les
politiques, les militaires, les experts. De surcroît, il faut tenir compte
des oppositions à l’intérieur de chacun de ces groupes, et tout
particulièrement des rivalités féroces entre les trois
"services" du Département de la Défense, pour ne rien dire des
agences (CIA, ACDA, DARPA, DIA, etc.). Dans le cas des missiles de croisière,
on assista à la coalition des militaires, inquiets pour des programmes jugés
meilleurs et des experts favorables à la maîtrise des armements (arms
control) qui virent dans le missile de croisière, tardivement il est
vrai, une arme déstabilisante et invérifiable. Le choix fût donc
essentiellement politique.[15]
Lorsqu’en 1972,
le secrétaire à la Défense, Melvin Laird demande 20
millions de dollars pour le programme de missile de croisière marin[16],
on considère généralement, dans l’esprit de l’administration américaine,
qu’il s’agit-là de se doter d’un bon moyen d'échange (bargaining
chip) dans la perspective de SALT
II. Cela est peut-être vrai d’Henry Kissinger qui pensait ainsi
obtenir un troc avantageux en échange du Tu-22, dit Backfire, soviétique.[17]
Cela ne parvient toutefois pas à bout du soupçon de préparation d’une
manœuvre de "course sous le plafond" pour reprendre
l’expression de Lucien Poirier. Quoiqu’il en soit, quelque chose
d’important était engagé. Une attention particulière doit être accordée
à la décision de créer, cette même année, la Defense
Mapping Agency qui, employant aujourd’hui 9
000 personnes, est responsable de l’établissement de l’ensemble
des données cartographiques qui vont permettre la bonne navigation du
missile de croisière.[18]
S’il est besoin de prouver que la technologie était loin de "tenir
le plat au chaud, déjà tout prêt" il suffit de mentionner que ce
n’est qu’en 1982 que l’USAF fût en mesure d’atteindre la capacité
opérationnelle initiale (initial
operational capability) en disposant des premiers missiles de croisière
aériens, MCA, suivie deux ans
plus tard par les premiers MCM de
la Navy. La
mise en place de ces tendances lourdes ne semble pas avoir attiré
l’attention de l’administration Carter. Aux yeux du nouveau président,
les missiles de croisière constituaient une solution intellectuellement
commode et financièrement satisfaisante contre les programmes "stratégiques"
comme le Trident et surtout le B-1.
L’hostilité de l’USAF aux missiles de croisière a donc joué un rôle
particulièrement intéressant. Bref, le mirage de l’arme stabilisatrice
et économique l’emporta.[19]
L’échec final de la "percée conceptuelle" kissingérienne et
de SALT II acheva de ruiner ne serait-ce que l’espoir d’une concordance
entre les capacités, les programmes, les stratégies et les buts
politiques. En tant qu’arme, les missiles de croisière faisaient leur
chemin. UN
CHOIX STRATÉGIQUE : LES MCM ET LA STRATÉGIE MARITIME Il
est communément admis que la stratégie maritime ou "marine des 600
navires", formulée par les trois principaux responsables navals, le
secrétaire John Lehman, l’amiral James Watkins et le commandant en chef
du Marine Corps, le général P.X. Kelley[20]
fournit aux MCM un cadre conceptuel approprié. Sans entrer dans les détails,
il convient pour comprendre le rôle qui va être assigné aux MCM de situer
la place de cette stratégie par rapport à la grande stratégie nouvelle
reaganienne et par rapport aux préoccupations tactiques traditionnelles de l’US
Navy. Au
niveau politico-stratégique, (ou grande stratégie), elle se situe dans la
manœuvre d’ensemble (peace through
strength) qui, depuis 1981, vise, d’abord, à récupérer
l’initiative[21]
contre l’URSS brejnevienne et post-brejnevienne ; ensuite à dénier les
objectifs politico-militaires que l’adversaire semble s'être fixé ; à
affirmer enfin la supériorité américaine, à la fois en défiant l’URSS
par une stratégie d’attrition
et par l’affichage outrancier d’une volonté et d’une capacité à
conduire victorieusement, s’il en était besoin, une guerre nucléaire.
En conséquence, la stratégie maritime constitue une sorte dépassement
par rapport aux missions traditionnelles de la marine
américaine[22]
qui sont la présence navale, la capacité de projection
sur les rivages et la maîtrise de la mer (sea
control, notion s’est peu
à peu substituée à celle de sea
command ou domination mers). La stratégie s’articule alors en trois
phases : dissuasion et transition vers la
guerre (1) ; saisir l’initiative (2) porter le combat chez l’ennemi.
(3) De
par
sa formulation, la stratégie maritime redimensionne la américaine
en qualité : elle se veut offensive, et en quantité : ère un
accroissement substantiel des forces. Elle comporte donc deux traits
structuraux. Le premier est la volonté de contrer la maritime soviétique.[23]
Le second consiste en une articulation à la stratégie terrestre en sorte
de pouvoir "assurer une prise sur le centre de gravité stratégique"
de l’adversaire pour parvenir à la décision finale, la victoire.[24]
Ceci posé, on peut mieux prendre le rôle assigné aux MCM par cette stratégie
qui trouve dans leurs caractéristiques techniques un outil rêvé
puisqu’il est possible d’exploiter une triple ambivalence : stratégique
et tactique, nucléaire et conventionnel, attaque terrestre et combat en
mer. Officiellement,
on leur a, à ce jour, assigné deux rôles a)
tactique Dès
1977, il est prévu de confier aux MCM-N quatre tâches : -
fournir à l’OTAN un système d’arme de théâtre à longue portée -
d’attaquer des cibles soviétiques en cas de conflit central entre les États-Unis
et l’Union soviétique. -
de dissuader des attaques nucléaires soviétiques en mer -
de servir les opérations navales américaines dans le tiers-monde. -
influer sur le cours des opérations sur le rivage.[25] Ce
rôle limité et localisé reste imperturbablement réaffirmé treize ans
plus tard le 20 février 1990, par l’amiral Trost, chief on naval
operations (CNO) qui déclare devant le HASC que les MCM-N "jouent un rôle
de maintien d’une dissuasion au niveau théâtre".[26] b)
développement du rôle tactique et accès officiel à un rôle stratégique Dès
1982 et 1983, c’est-à-dire dans la phase d’élaboration de la stratégie
maritime, le rôle tactique s’enrichit : -
dénier aux Soviétiques la capacité à menacer les lignes de communication
maritime (sea lines of
communications, SLOC). -
créer le risque de pouvoir saturer les défenses antiaériennes par des
frappes massives de centaines de missiles contre les bases dont les Soviétiques
avaient à grands frais renforcé la défense (ce qui, corrélativement,
doit les contraindre à s’engager dans un nouveau programme de défense
anti-aérienne hypersophistiquée). -
disposer d’une capacité de frappe tant de leurs bases côtières que de
leur dispositif en profondeur. -
complexifier la tâche des forces soviétiques par dissémination des MCM
sur un grand nombre de vecteurs. -
protéger la survie des forces sous-marines stratégiques, par une menace
accrue contre leurs sous-marins d’attaque et leurs moyens de lutte
anti-sous-marine. Globalement,
il s’agit de renforcer les capacités de représailles américaines, de
compliquer les plans de frappe soviétique et de les dissuader
d’entreprendre une frappe en premier.[27]
Mais, en même temps, Richard Perle, sous-secrétaire à la Défense et John
Lehman[28]
introduisent la notion de dissuasion de l’attaque en mer par menace
d’escalade vers des attaques nucléaires sur terre contre les bases d’opérations
soviétiques (no sanctuaries). De
plus, il apparaît que les MCM pourraient dans le tiers-monde jouer un rôle
dans l’application du concept d’escalade horizontale introduit à la même
époque par Caspar Weinberger et qui consiste à frapper les forces soviétiques
partout où elles pourraient constituer des cibles payantes. Ainsi les MCM
se trouvent rattachés à des concepts stratégiques de dissuasion et de
guerre nucléaire centrale.[29] Pourtant
les MCM-N ne sont pas, du moins pour le moment plus loin), affectés au plan
de frappe stratégique, SIOP, mais appartiennent à la "réserve stratégique".
De quoi s’agit-il ? Le vice-amiral Kelso (depuis le 1er
juillet 1990, il est CNO en remplacement de Trost) s’en explique en
ces termes : "le missile de croisière marin sera une arme nucléaire
de théâtre disponible pour des options hors SIOP et qui dans un
environnement post SIOP contribuera à la force stratégique de réserve".[30]
Cet environnement post n’est rien d’autre, explique l’amiral W. A.
Williams, qu’une une situation de guerre où ce type d’arme aurait une
influence considérable, ayant survécu aux échanges nucléaires
massifs"[31].
Il s’agit donc d’un rôle de "war
termination" dans une situation où l’on est bien obligé de se
demander ce qui resterait exactement à terminer. Ainsi
non seulement on voit s’estomper la notion d’armes tactiques mais on
mesure davantage le caractère absolument illusoire des définitions fondées
sur la portée ou sur la localisation des armes, bien qu’
officiellement la doctrine américaine tienne pour stratégique une
arme définie par une portée intercontinentale, égale ou à 5 500 km et
par le fait qu’on lui a assigné des cibles dans le cadre d’un plan de
guerre nucléaire, les missions assignées aux MCM-N sont, profondément, de
nature stratégique et justifient bien l’appellation d’armes de théâtre.[32]
Bien entendu, et comme à l’ordinaire, la présentation officielle des
MCM, particulièrement des MCM-N, insiste sur leur fonction dissuasive et
sur leur nature d’armes de représailles. La lenteur du MCM sert
d’argument. Mais cela n’abuse guère. Comme l’ont fait justement
remarquer les experts du Center Defense information : "le temps de vol
compte moins que la capacité à détecter et prendre les contre-mesures nécessaires".[33]
Or, le vol à faible altitude et la température relativement peu élevée
de la combustion par rapport aux missiles balistiques à propergol et
l’application des technologies furtives aux MCM diminuent considérablement
les capacités de détection radar. En outre, la lenteur est relative au
point de départ. Tiré à 200 km des côtes soviétiques, le Tomahawk
frapperait sa cible au bout de quinze minutes de vol, soit deux fois
moins que les missiles balistiques intercontinentaux du type Minuteman. Pour
qui, alors, la tentation de l’attaque surprise ? Aucun responsable soviétique
sérieux ne pouvait manquer de soulever la question et d’en tirer les conséquences. DES
ARMES DANGEREUSES DANS UN MILIEU DANGEREUX Au
début des années 80, le caractère particulier des missiles de croisière
les place dans la ligne de mire de certains analystes. Souci bien tardif,
alors que les armes sont proches de leur maturité. Ceci démontre combien
l’avancée du programme bénéficia du couvert, probablement
exceptionnellement efficace, dû à la discrétion de ses maîtres d’œuvre,
au scepticisme négligent et surtout au désarroi politico-stratégique qui
restera lié à la fin du second mandat Nixon et du pâle interim Ford,
lui-même prolongé de l’erratique présidence Carter. On
commence en effet à prendre conscience que l’on se trouve en présence
d’armes qui défient le recensement, le contrôle et la vérification, en
raison de leur dimension, de leur nombre potentiel qui suppose une
remarquable dissémination, d’une double et de la dissémination. Du fait
de leur double capacité, les MCM doivent toujours, virtuellement, être
considérés aussi bien comme conventionnels que comme nucléaire. Il résulte
donc que nul ne pourrait discriminer entre une attaque conventionnelle et
une attaque nucléaire.[34]
Pourtant on aurait tort de penser que les camps se divisent radicalement.
Comme il est fréquent depuis que le raisonnement stratégique
s’affronte à la logique de la dissuasion nucléaire, bien des arguments
présentent un caractère réversible. Dès 1981, un partisan renommé de la
maîtrise des armements, H. Quester[35]
faisait valoir que leur dispersion et l’incapacité à les repérer qui en
résulte, procurait une certaine stabilité en cas de crise puisque,
contrairement aux silos fixes, ils échappent au risque d’attaque par
surprise et découragent la tentation de frappe préemptive.[36]
Sans doute. Encore faut-il admettre qu’à eux seuls les MCM-N soient en
mesure de stabiliser l’ensemble du système de frappe nucléaire, ce qui
paraît douteux dès lors que ces armes n’entrent pas dans le plan de
frappe de la dissuasion centrale. Quoiqu’il en soit, si on ne peut
attribuer à l’arme, en tant que telle, un caractère déstabilisant décisif,
on peut toutefois considérer que dans le cas d’un très large déploiement
des MCM le risque de déstabilisation s’accroît en raison des
particularités de l’élément marin. Régulièrement, trois raisons ont
été avancées de pour
l’expliquer :[37] -
la fréquence des rencontres agressives entre bâtiments des deux pays. -
la faiblesse relative des communications avec les sous-marins. -
enfin et surtout, l’absence de restrictions matérielles sur forces nucléaires
navales. La Navy est en effet la
seule armée à avoir réussi à s’affranchir du système connu sous le
nom de PAL[38]
(permissive action links) verrou
électro-magnétique que seul peut débloquer le code adéquat. Lors de sa
visite à Washington en mai 1990, quelques semaines avant le sommet, le maréchal
Akhromeev s’en était ému devant le Sénat américain,[39]
sans pouvoir, il est vrai, donner beaucoup plus d’assurance quant aux
mesures de sécurité soviétiques. Mais les voix hostiles aux MCM-N ne sont
pas uniquement venues des milieux pacifistes ou des libéraux, favorables à
la maîtrise des armements. Les controverses liées aux difficultés
rencontrées par la négociation START durant les années 1988-1990 font
apparaître que, parmi les partisans de la politique de "peace
through strength", avocats d’une Navy
puissante, s’exprimait aussi un point de vue favorable à
l’interdiction (ban) pur et
simple des MCM nucléaires. DE
SALT A START, LES MCM, VINGT ANS APRÈS Ironiquement,
ce que, de façon fort ambiguë, la maîtrise des armements avait donné, la
maîtrise des armements va-t-elle le reprendre ? Dès
le traité de Washington supprimant les FNI, il était apparu que les MCM-N
constituaient une pierre d’achoppement importante. Constatant leur désaccord,
Soviétiques et Américains reconnaissaient toutefois la nécessité de
trouver un moyen de limiter les MCM-N, à la fois
en nombre et en portée. En outre, les deux parties s’engageaient à
rechercher des procédures acceptables pour la vérification. Il apparaît
qu’alors pour les Soviétiques, les MCM pourraient être inclus dans un
traité START.[40]
Il est vrai, de surcroît, que les entretiens entre Akhromeev et Nitze
pouvaient donner à penser que les Américains iraient dans ce sens.
Favorable, pour les raisons que nous expliciterons plus loin, à la
suppression pure et simple des MCM, Nitze avait suggéré le principe d’un
seuil de 600 km pour définir les MCM-N de longue portée, ce qui finalement
ramenait aux conditions soviétiques de SALT II.[41] L’avant-dernière
phase de la négociation allait donc être marquée par une âpre
controverse sur les MCM-N, sur fond d’effritement de la puissance soviétique
et de campagne présidentielle américaine, au point de conduire la
communauté des analystes américains à se demander si les MCM-N ne
feraient pas échouer l’ensemble de la négociation. La proposition de
Gorbatchev pour la vérification recevait un accueil plus que frais des sénateurs
républicains.[42]
Le chef de la délégation américaine à Genève, Max Kampelman faisait
savoir sèchement que jamais il n’avait été prévu d’inclure les MCM-N
dans l’accord,[43]
provoquant la fureur mal contenue du maréchal Akhromeev qui s’estimait,
non sans raisons, quelque peu floué. S’engage alors, parmi les experts américains,
un débat épineux sur les possibilités de vérification des SLCM-N.[44]
A ceux qui comme Kosta Tsipis de MIT ou Sally Ride du laboratoire de San
Diego La Jolla proposaient des systèmes de marquage électronique actifs,
on opposait la nécessité de ne pas transformer en cible les sous-marins
porteurs de MCM-N. Finalement,
le débat sera clos presqu’involontairement par les Soviétiques eux-mêmes,
lorsqu’ils invitent en juillet 1989 une équipe de scientifiques américains
à expérimenter la faisabilité de l’inspection sur place des armes nucléaires
à bord d’un croiseur de la classe Slava. Les résultats sont probants
mais à ce point limités, de l’avis même des expérimentateurs, que
l’administration américaine pourra tirer profit de l’affaire.[45]
C’est donc bien vers une limitation par une politique déclaratoire que
l’on s’achemine comme le proposent, à titre de pis-aller finalement
acceptable, de nombreux experts qui préfèrent un traité START à son échec
total.[46]
Au sommet de Washington de mai-juin 1990, les deux parties pouvaient donc déclarer
officiellement. Les
MCM ne seront pas limités dans le traité START. Chaque partie fournira à
l’autre une déclaration unilatérale de sa politique concernant les MCM
nucléaires et, chaque année, durant la période de validité du traité,
fournira des déclarations unilatérales sur ses plans de déploiements pour
les MCM nucléaires de longue portée, ceux
dont la portée dépasse 600 km. Ces déclarations seront politiquement
contraignantes. Dans les déclarations annuelles, le nombre maximum de SLCM
nucléaires déployés, pour chacune des années suivantes du traité de
cinq ans, sera précisé, étant entendu que le nombre déclaré ne dépassera
pas 880. Dans les déclarations de politique, il sera précisé que les États-Unis
d’Amérique et l’URSS ne produiront ni ne déploieront de SLCM nucléaires
à têtes multiples indépendamment guidées. Les parties réaffirment leur
déclaration conjointe lors du sommet de Washington de 1987 selon laquelle
elles continuent à rechercher "des méthodes de vérification
acceptables et efficaces".[47] On
remarque donc que, nulle part, il n’est fait mention des MCM
conventionnels, si bien que l’on doit même considérer que cette variété
n’est pas concernée par la définition de la longue portée à 600 km.
D’autre part, des MCM-N, d’une portée inférieure à 600 km, s’il en
existait, ne connaîtraient aucune limite. DEMAIN,
DES MCM POUR QUELLE STRATÉGIE ? A
court terme deux questions se posent. L’une, directe, concerne
l’avenir
de ces armes que la négociation a préservées et que, vu son cours et son
avancée, elle pouvait difficilement supprimer. Une interdiction des MCM-N,
à tout le moins, serait-elle souhaitable ? La seconde, indirecte, est liée
à l’ouverture de négociations sur les armements navals et à la négociation
SNF s’engagera en 1991 et qui, modifiant l’architecture des forces,
conduirait à penser différemment le rôle de tous les MCM. En dehors
milieux favorables au désarmement nucléaire et pour qui toute interdiction
partielle est bonne à prendre, les partisans "intéressés" de
l’interdiction des MCM-N, ont renforcé leur position. Sans aller jusqu’à
partager l’opinion de John Newhouse pour qui "personne ne doute plus
que les Soviétiques aient finalement le plus à gagner avec les MCM"[48],
des personnalités aussi insoupçonnables de négliger l’intérêt
national des États-Unis que l’ambassadeur Paul Nitze,[49]
l’amiral Crowe[50]
et M. Les Aspin, président de la commission des forces armées de la
Chambre des représentants ont pris fermement parti pour l’interdiction. Cette
argumentation se fonde sur trois points : -
une bataille navale nucléaire contre les forces soviétiques risquerait
fort de tourner à l’avantage de ces dernières.[51]
Les États-Unis de par le nombre et les caractéristiques de leurs
porte-avions offrent des cibles bien plus payantes.[52] -
la position géostratégique des forces, des centres de communication et des
valeurs (entendez les populations) des États-Unis les rend beaucoup plus
vulnérables que l’URSS à une frappe de MCM-N. -
le développement de MCM furtifs par l’Union soviétique exigerait le développement
d’un système radar beaucoup plus perfectionné que ce qui existe
actuellement. La mise en service d’un système complet OTW-b,
aujourd’hui disponible, serait extrêmement coûteux.[53] En
résumé, la suppression des MCM-N quelle que soit leur mission et quelle
que soit leur portée "débarrasserait les États-Unis d’une des
principales menaces contre leur supériorité conventionnelle
navale".[54]
Si l’on se demande pourquoi les Soviétiques ont donc tant insisté pour
supprimer les MCM-N, on obtient probablement la réponse. Chez beaucoup de
navalistes classiques, les MCM-N constituent un facteur de contrainte néfaste
pour la conduite des opérations navales de la grande puissance maritime
mondiale. Libérer la mer pour la Navy, tandis que les forces nucléaires
stratégiques assurent la dissuasion, voilà probablement une direction de
la pensée stratégique américaine du futur. La
seconde préoccupation, celle de l’ouverture de négociations avec les
Soviétiques sur les armements navals intéresse indirectement les MCM parce
que si elle s’engageait, elle se couplerait, de facto, avec la négociation
SNF, posant ainsi le problème plus général de l’OTAN et de la
dissuasion élargie. Problème éminemment politique auquel on pourrait
croire ou feindre de croire, grâce aux particudes MCM, donner une
solution élégante. Le 30 avril 1990, un haut responsable du Pentagone,
prenant acte des réticences allemandes à l’égard des armes nucléaires
tactiques air-sol (TASM), déclarait
: "Nous allons vers un continent européen sans armes nucléaires.
Le bouclier nucléaire tactique du futur sera basé sur des porte-avions ou
des sous-marins au large".[55] Cette
vieille idée de recourir aux forces tactiques à la mer pourrait
conduire à utiliser les MCM, en tant qu’armes de substitution,
sous deux formes. La première serait directement nucléaire.
Peu de temps après le traité de Washington, le secrétaire à la Défense,
M. Frank Carlucci avait fait état des MCM-N comme d’un recours
possible. Début juin 1990, un rapport britannique signalait qu’en avril
1989, le Groupe des plans nucléaires de l’OTAN avait autorisé le recours
à
ces armes dans le cadre du plan de frappe nucléaire de l’alliance et
que le CNO, l’amiral Trost, avait procédé à cette affectation.[56]
Le 26 juin, ce dernier démentait en des termes suffisamment ambigus pour
qu’on puisse sérieusement continuer à se poser la question.[57]
La seconde option consisterait à se fonder sur performances des MCM
conventionnels. C’est ce que laissait entendre une étude de la BDM
Corporation soutenant le projet d’un missile de croisière conventionnel,
de seconde génération, disponible à la fois pour l’USAF et la Navy,
d’une portée de 3 200 km de "passer par-dessus la zone-tampon
constituée par les anciens alliés de l’URSS".[58]
Voici qui nous ramènerait à des problématiques anciennes consistant à
faire reposer la dissuasion sélective en Europe sur des systèmes d’armes
conventionnels souples et "chirurgicaux". Ainsi
au moment on l’on aurait besoin de disposer des MCM, donc de plate-formes
pour les loger est-il opportun de réduire les forces navales en
s’engageant dans une négociation avec les Soviétiques ? Bien que l’on
considère parfois qu’il est dans l’intérêt de l’alliance
de renforcer ses capacités de renfort en obtenant une réduction de la
menace soviétique sur le SLOC atlantique,[59]
reste que, déjà, la vision de la marine des 600 navires s’est évanouie.
Des réductions budgétaires substantielles feront probablement autant,
sinon plus, que ce qu’une négociation aurait jamais pu produire. Et ce
n’est certainement pas sous de telles contraintes que la Navy sera disposée
à des concessions. LES
MCM ET LES POSTURES STRATÉGIQUES DU FUTUR PROCHE Tous
les raisonnements qui précèdent présentent un trait commun. Ils postulent
l’URSS sinon comme ennemi durable, du moins comme rival géostratégique
constant. Le poids du communisme serait-il définitivement soustrait de
l’épreuve des volontés et des forces resterait, invariant, celui de
l’espace, des peuples, et des armes. En d’autres termes si les
intentions changent, restent les capacités. Mais aujourd’hui la secousse
du système idéologique est si forte que la puissance géostratégique
s’en trouve affectée. La formidable masse eurasiatique n’offre plus
exactement la même homogénéité. Et ce qui resta intact, en dépit du
bouleversement de 1917-1922 (cinq ans, si peu!) risque fort de laisser place
à des entités morcelées et rivales. Nul ne sait jamais, il est vrai, ce
qui sort de crises civiles aussi formidables. Quoiqu’il en soit, si même
l’on se borne à raisonner à partir du court terme et des capacités avérées,
l’URSS peut-elle raisonnablement maintenir les orientations navales de la
période Gorshkov ? Il ne fait guère de doutes que la marine soviétique
devra changer de missions et restructurer ses forces. Sa montée en
puissance, dont on a montré le caractère limité,[60]
devrait donc plafonner puis décroître. Sans doute serait-il intéressant
pour les Soviétiques de compenser ce nécessaire ajustement par une
contre-partie dans l’arsenal naval américain et éventuellement OTAN mais
ce but n’offre qu’un caractère marginal. Que
dire alors du déploiement des MCM prévu pour 1995 ? Peut-il trouver une
justification autre que l’affirmation du leadership et de la suprématie
des États-Unis sur les océans du monde ? Poser cette question, c’est
envisager le rôle de la puissance américaine non pas dans le tiers-monde,
comme on le répète à tort, mais dans le monde en son entier. La
guerre du Koweït a révélé les États-Unis comme le seul État disposant
de la volonté et de la puissance nécessaires pour imposer un ordre impérial
dans le monde, pour peu que ses intérêts apparaissent suffisamment impliqués.
Ceci conduit à considérer que, pour
plusieurs années, la stratégie américaine est entrée dans une phase de
mutation. Formidable mutation qui suppose que l’on passe de l’ennemi
principal ramassé sur une masse continentale à l’ennemi diffus, divers,
émietté et considérablement plus faible. Passage qui cependant ne peut être
total, du moins pour les années à venir, puisque la victoire en guerre
froide laisse à l’adversaire soviétique des capacités immenses qu’en
aucun cas on ne saurait négliger. Mais la stratégie
maritime, tout comme la stratégie générale s’en trouvent profondément
affectées. Cette
mutation conduit à devoir considérer simultanément deux formes futures
pour la stratégie des États-Unis : -
en premier, une veille prudente des conséquences de l’implosion de
l’Empire soviétique et la gestion de l’ordre mondial, situation qui
correspond à la forme négative de la stratégie ou stratégie de
dissuasion. -
en second, l’affirmation d’une présence militaire mondiale souple requérant
la capacité à projeter sa force, tout en la protégeant dans un
environnement de plus en plus difficile. Ce qui correspond à la forme
positive de la stratégie ou stratégie d’action. Que
deviennent dans ce schéma général les MCM ? Dans la mesure où l’accent
est porté avec une insistance croissante sur la mobilité, la flexibilité,
la précision, l’allonge, on conviendra que les MCM satisfont à toutes
ces demandes. Deux questions restent à résoudre. Pour assurer la veille
stratégique nucléaire de l’URSS, a-t-on besoin des MCM-N même plafonnés
à 880 ? En aurait-on besoin ailleurs, pour d’autres missions ? Seconde
interrogation : le nombre de 4 000 MCM prévu pour 1995
qui se justifiait par la recherche de la capacité de victoire contre le
formidable adversaire conserve-t-il sa nécessité ? Faute de réponses précises
à ces questions, on serait obligé de conclure au surdimensionnement et à
la surpuissance. Les MCM seraient bien alors
des technologies à la
recherche de missions ou de purs symboles d’hégémonie impériale. CONCLUSIONS Qui
pense la stratégie ? Le
MCM aura donc fonctionné dans cette analyse comme un révélateur.
D’abord du caractère très relatif du penchant technologique. Leurs
particularités, double capacité, furtivité, portée intermédiaire,
polyvalence des missions, tout désignait les MCM comme des armes dont on
pouvait dire que leur technologie s’était par elle-même imposée contre
la raison politique et stratégique. Mais que dire du choix qui les a fait
adopter au service de la stratégie maritime antisoviétique ? Que dire de
la volonté de les sortir de START ? Des efforts pour leur donner une
seconde génération ? Que dire de leur statut ambigu par rapport au SIOP ?
En fait, dans le cas des MCM, "l’innovation technologique n’a pas
créé une force irrésistible... l’innovation technologique crée la
condition nécessaire mais pas suffisante... jamais les missiles de croisière
ne se seraient développés aussi vite et aussi loin s’ils n’avaient bénéficié
de l’intervention et du soutien de hautes personnalités politiques au
Pentagone, à la Maison Blanche et même au Département d’État."[61]
Quant au rejet unanime par les militaires, il conduit à se poser la
question : où et donc, par qui la vision stratégique, en tant que pensée
prospective, est-t-elle aujourd’hui créée ? Le
paravent technologique. Il
est évidemment commode et intellectuellement confortable de discourir sur
les armes. On en arrive ainsi à commettre souvent l’erreur de confondre
stratégie générale et stratégie des moyens ou de privilégier celle-ci
par rapport à celle-là ; ou encore, de se contenter d’adapter la stratégie
aux moyens disponibles. Ces travers sont connus, la nocivité de leurs
effets éprouvée, ce qui n’empêche. Mais le discours technologique peut
avoir une seconde dimension, autrement retorse. Celle de la ruse. La
technologie n’est plus alors que ce paravent derrière lequel on cherche
à dissimuler ses objectifs tactiques (on choisit politiquement de
promouvoir des armes invérifiables en espérant bloquer durablement,
voire couler toute négociation) et ses objectifs stratégiques. Les
missiles de croisière marins, armes à double capacité, à double
assignation, à double mission, servent admirablement une stratégie américaine
qui s’est toujours refusée, pour des raisons historiques, à reconnaître
le fait nucléaire comme fondateur d’une stratégie de dissuasion autonome
et préfère placer l’arme atomique à la frontière volontairement indécise
entre la dissuasion et l’action. Collatéralement, le discours sur la
technologie pourra aussi camoufler la manœuvre indirecte par laquelle on
recherche la victoire. Enfin
ce parcours de vingt années (cinq présidences!) à travers le complexe
stratégique américain fait apparaître un autre phénomène. La stratégie
se construit par le jeu entre des blocs de durée qui, telles les plaques
tectoniques, coulissent les uns par rapport aux autres mais sans jamais
pouvoir, durablement, s’emboîter. Durée des programmes et des systèmes,
durée de la confrontation, durée des desseins politiques et des hommes eux-mêmes
qui en sont porteurs. Il est donc probablement illusoire de se donner pour
but la mise en concordance des temps. L’art du politique et du stratège
tient peut-être moins à leur capacité à obtenir l’harmonie qu’à
corriger des effets de discordance. Y parviennent-ils qu’ils n’ont pas
peu fait. [1]
Le sigle américain SLCM pour Sea-launched
Cruise Missile a été remplacé par un sigle français MCM, soit
missile de croisière marin. Pour une bonne
intelligence du présent texte, on prendra soin de considérer que : -MCM
employé seul signifie tout missile de croisière marin. -que
MCM-C signifie missile de croisière marin conventionnel par opposition
à : -MCM-N,
missile de croisière marin nucléaire. -MCA
désigne le missile de croisière aérien. -MCT
désigne le missile de croisière terrestre. Pour le reste, les
appellations comme Tomahawk désignant des matériels fabriqués par les
industries américaines et labelisés par le département de la défense
des États-Unis, ont été conservées en leur état vernaculaire. On
remarquera également la préemption sémantique "cruise"
est une OPA sur l’objet par la Marine américaine qui répond ainsi à
l’accaparement abusif du terme stratégique par l’USAF dans
l’appellation strategic air command. [2]
Samuel P. Huntington, "Arms
Races : Prerequisites and Results," 1958. [3]
Ron Huisken, "The History of
Modem Cruise Missiles Programs", in Betts, op.
cit., p.
83 [4]
Defense
News, 12 novembre 1990. [5]
Colin Gray, War,
Peace and Victory, Simon and Schuster, 1990. [6]
John C. Toomay, "Technical
Characteristics", in Betts,
op. cit., p.
31. [7]
Rose Gottemoeller, "The
modern Sea launched Cruise Missile" Naval
Forces, novembre 1987. [8]
Rose Gottemoeller, Land-Attack
Cruise Missiles, Adelphi Papers n° 226, IISS, Winter 1987/1988. [9]
Eric Yann Beaudan, "Missile
Warfare at Sea", Defense and
Diplomacy, vol. 7, n°
12, décembre 1989. [10]
Michael MccGwire, "The
Tomahawk and General Purpose Naval Forces", in Betts, p.
231. [11]
Tsipis, "Verification at Sea
: Cruise Missiles", Naval
Forces, n° 3, vol IX, 1988. [12]
Gottemoeller, Land-Attack Cruise
Missiles, op. cit., p.
25. [13]
Cathleen Fisher, "Limiting
Nuclear Weapons at Sea", in The
U.S. Stake in Naval Arms Control, 1990, p. 356. [14]
Soviet
Military Power, Department of Defense, 1988, 1989, 1990. [15]
Betts, introduction, op. cit.,
p. 21. [16]
Ron Huisken, art. cit., p. 83
sqq. [17]
Pflatzgraff et Davis, The
Cruise Missile Bargaining Chip or Defense Bargain, IFPA, Cambridge, MA,
1977. [18]
Larson and Pelletiere, Eartb
Data, National Defense, University Press. [19]
Newhouse, War
and Peace in tbe Nuclear Age, Vintage books, 1990, p. 304 sqq. [20]
US. Naval Institute Proceedings,
janvier 1986. [21]
François Géré, "Reprendre
l’initiative", Stratégique,
2/89, n° 42. [22]
James L, George, "Maritime
Mission or Strategy ?"
Naval War College Winter 1989. [23]
Pour une formulation simple et
suggestives de l’image que se font les navalistes américains de cette
stratégie voir, par exemple, Soviet Sea Power in The Artic, Essays on
Strategy V, ndu, 1988. [24]
Colin Gray, "The Maritime
Strategy un U.S-Soviet Strategic Relations", Naval War College
Review, hiver 1989. [25]
Chambre des représentants,
sous-comité pour le département de la Défense, Defense
appropriation for Fiscal Year 1978, témoignage du vice-amiral
Robert Long. [26]
Amiral Trost, CNO, Témoignage
devant la Commission des forces armées de la Chambre des représentants,
20 février 1990. [27]
Voir aussi Desmond Ball
"Nuclear War at Sea", International
Security, Vol.10, n° 3 Winter 85-86. [28]
Senate Armed Services Committee
(SASC), Department of Defense Authorization for Appropriations for
Fiscal Year (FY) 1983 et FY
1984. [29]
Cari Builder, Masks
of War,…
chapitre 7, notamment p. 81. [30]
Vice-amiral Frank Kelso, SASC,
Subcommitte on strategic and Theater Nuclear Forces,
hearings, 1981. [31]
Vice-amiral Williams, SASC, Strategic
Forces Modernization Program, Hearings,
1982. [32]
Richard Fieldhouse et Shunji
Taoka, Superpowers at Sea,
SIPRI, 1989. [33]
The
Defense Monitor, vol XVI,
n° 6, 1987. [34]
Rose Goettemoeller, Land attack
cruise missiles, op. cit., p.
25. [35]
H. Quester, "Arms Control :
toward informal solutions", in Betts, op. cit., p. 275. [36]
William H. Kincade, "Future
Cruise missile", in The
Uncertain Course SIPRI, Oxford
University Press, 1987, discute, avec une gène évidente,
l’argumentation de Quester. [37]
The Defense Monitor, vol. XVI
n° 6, 1987. [38]
The Defense Monitor, vol.
XIV n° 3, 1985. [39]
Defense
News, 21 mai
1990. [40]
Entretien de l’auteur avec
l’amiral Caroll, Center for Defense Information, juin 1990. [41]
Entretien de l’auteur avec
l’Ambassadeur Paul Henry Nitze, juin 1990. [42]
Rapport de la commission républicaine
des forces armées, 24 mai 1998, p.
31 [43]
Ambassadeur Kampelman, interview
USIA, 9 mai 1988. [44]
Sur cette controverse, François
Géré, "La vérification", Stratégique,
4/89, n° 44. [45]
Sur ce retournement habile de
l’inspection sur place, François Géré, "La vérification. Vers
un nouveau paysage stratégique ?", Stratégique,
3/90, n° 47. [46]
James P. Rubin, "Start
finish", Foreign Policy, Fall
1989, n° 76. [47]
Communiqué commun du 2 juin
1990, traduction de l’auteur. [48]
John Newhouse, op. cit.
p.407 à l’occasion de son entretien avec Les Aspin, HASC president,
17 mai 1988. [49]
Paul Nitze, depuis son article
retentissant du 7 avril 1988, International
Herald Tribune. [50]
La position de Crowe, Washington
Post, 8 janvier 1990 est d’ailleurs immédiatement réfutée par
un vieil adversaire de Nitze, le général Edward Rowny, Norfolk
Virginian Pilot, 14 janvier 1990. [51]
Vice
amiral Henry Mustin, New York
Times, 1er mai 1989. [52]
Amiral Crowe, article cité note
50. [53]
William P. Delaney, "Air
Defense of the United States : Strategic Missions and Modern
Technology", International
Security, summer 1990, vol 15 n° 1. [54]
Terry Terriff, "Controlling
nuclear SLCM", Survival, janvier-février
1989. [55]
François Géré, "Note sur
l’avenir de la posture nucléaire de l’OTAN", Fondation pour
les Études de Défense nationale, juin 1990, non publié. [56]
Cales
Baker, Defense
News, 11 juin 1990. [57]
Washington
Times, 26 juin 1990. [58]
Defense
News, 12 novembre 1990 [59]
Amiral Eberle, Survival,
vol XXXII, n° 4,
juillet-août 1990, pp 325-332. [60]
Hervé Coutau-Bégarie, La
puissance maritime soviétique, IFRI, Economica, 1983. [61]
Art et Ockenden, "The
Domestic Politics of Cruise Missile Developrnent", 1970-1980, in
Betts, op. cit., p. 359.
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