| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les enseignements de la Deuxième Guerre mondiale Philippe Masson
En
1945, les navalistes les plus impénitents peuvent s’estimer satisfaits. A
l’image des grands conflits de l’époque moderne et de la première
guerre mondiale, la puissance de mer a une fois de plus parfaitement rempli
son rôle. En liaison avec la RAF, la Royal Navy a assuré la protection du territoire britannique et interdit toute opération de débarquement. Les marines anglo-américaines ont maintenu la liberté des communications et permis ainsi aux États-Unis de jouer le rôle "d’arsenal des démocraties". Tout en assurant la mise sur pied de forces militaires imposantes, l’industrie américaine, par l’intermédiaire du Prêt-Bail, a pu pallier les lacunes économiques de la GrandeBretagne et de l’Union soviétique, tout en assurant le réarmement d’armées alliées, comme celles de la Chine nationaliste, de la Pologne et de la France. Les
marines alliées ont encore mené des opérations offensives sur deux théâtres
situés aux antipodes, l’Atlantique et le Pacifique, et permis la réalisation
d’opérations amphibies d’une ampleur jamais égalée. Tout en
conduisant une contre-offensive victorieuse contre le Japon, les forces
anglo-américaines ont réussi par l’Afrique du Nord, l’Italie et la
France, à reconstituer à l’automne de 1944 ce front occidental disparu
depuis juin 1940 après la chute de la France. Plus de 2,5 millions
d’hommes ont été mis à terre avec un matériel imposant. Ce
tableau singulièrement flatteur appelle cependant quelques corrections. La
stratégie maritime n’a pas obéi au schéma prévu à la veille de la
guerre. Personne n’avait envisagé que l’Allemagne réussirait à
dominer en quelques mois toutes les côtes de l’Europe occidentale
depuis le cap Nord jusqu’à la frontière espagnole, bénéficiant
ainsi de possibilités opérationnelles infiniment plus avantageuses que
celles de 1914-1918. En
marge de cet aspect géostratégique, le conflit n’a pas d’avantage répondu
aux enseignements que l’on avait cru tirer de la guerre précédente ou
aux perspectives offertes par des armes nouvelles comme l’aviation. En
1939, la Royal Navy, comme la marine française, ne croit plus à la menace
sous-marine. Cette assurance repose sur le système des convois protégés
et sur les vertus de l’asdic, l’appareil de détection sous-marine par
ultra-sons. En
1937, l’Amirauté britannique n’hésite pas à écrire cette phrase
prophétique : "Le sous-marin n’est plus en mesure de nous poser les
mêmes problèmes qu’en 1917" ! L’aviation et surtout les grands
navires de surface semblent constituer la menace principale contre les
routes maritimes. Une
autre conception procède encore en 1939 des enseignements du premier
conflit mondial. Traumatisés par les hécatombes des batailles de la Somme
et des Flandres, les Britanniques se refusent à tout nouvel engagement
continental massif et en reviennent à la doctrine de la blue
water marquée par l’intervention de corps expéditionnaires réduits
dans le cadre d’une stratégie périphérique. Le
réarmement amorcé en 1937 table sur la mise sur pied de 50 divisions,
bientôt ramenées à 35. Au total, les Anglais ainsi que les Américains,
tout au moins jusqu’en 1941, envisagent une guerre à dominante aéronavale
où le bombardement stratégique jouera le rôle déterminant. Ce
refus de l’engagement continental est à la base de la politique
d’apaisement britannique et de l’extrême réticence de Londres à
conclure une nouvelle alliance avec la France. Un revirement
n’intervient qu’au printemps de 1939, en vertu du "coup de
Prague" naturellement, et aussi de l’assurance donnée par Gamelin de
l’inviolabilité du front occidental liée à l’ampleur des effectifs
et des systèmes fortifiés. Pour le généralissime, la France, tout comme
l’Angleterre, sera amenée à jouer le rôle de bastion maritime et la décision
procèdera du blocus et d’opérations périphériques. La
chute de la France ne fait que renforcer cette conception d’une guerre à
dominante aéronavale, en vertu d’un plan britannique esquissé dès le 10
mai 1940, avant même la rupture de l’Ardenne, et approfondi au cours des
mois suivants. Ce plan va servir de base aux contacts secrets entre état-majors
britannique et américain, en 1940-1941, notamment au cours de la conférence
Argentia d’août 1941, marquée par la célèbre charte de l’Atlantique. D’après
ce plan, la marine doit assurer la sécurité des routes maritimes et écarter
tout risque d’invasion en liaison avec une défense aérienne intégrée
associant chasse, DCA et radar. Elle constitue également l’instrument
majeur d’un blocus qui concerne toute l’Europe occupée et même la zone
libre de la France de Vichy dès juillet 1940. Ce plan repose en
une vaste politique de subversion à l’échelle du continent
asservi menée par certains organismes comme le SOE, avec attentats,
sabotages, guérilla. Le
plan britannique repose encore sur une aide matérielle croissante et
massive des États-Unis et surtout sur le bombardement stratégique qui doit
constituer la clé de la décision. Dans cette perspective, la guerre
terrestre se limitera à des actions réduites notamment en Méditerranée
pour abattre l’Italie et consacrer la ruine du Reich dont le moral et la
capacité de production auront été définitivement ébranlés par des
attaques aériennes massives. D’après
les prévisions britanniques, le Bomber
Command doit obtenir la supériorité aérienne en 1941 et provoquer la
désintégration de l’Allemagne au cours de l’année suivante. Des débarquements
provoqueront alors l’estocade finale. Recevant en janvier 1941 Harry
Hopkins, le conseiller personnel de Roosevelt, Churchill affirme alors sa
conviction que le conflit ne verra plus d’affrontements entre gros
bataillons ! Est-il
besoin de souligner le caractère fallacieux de ces prévisions ? La guerre
sous-marine a été infiniment plus dure que prévue. Le rôle des grands bâtiments
de surface s’est révélé décevant par manque de soutien aérien et de
bases. A partir du printemps 1941, avec la campagne des Balkans et le déclenchement
de Barbarossa, la Luftwaffe cesse de participer à la bataille des
communications dont le poids retombe sur les sous-marins. L’efficacité
des U-boote
atteint son point culminant en 1942 et au début de 1943, au point de
compromettre le développement de toute la stratégie alliée, par manque de
tonnage, en dépit d’un effort énorme de constructions neuves. Les
succès inattendus des sous-marins tiennent à la Rudeltaktik imaginée par
Donitz, l’attaque en meutes, de nuit et en surface, rendue possible par
les progrès considérables enregistrés par la radio pendant l’entre-deux
guerres et permettant la coordination des opérations depuis un poste de
commandement basé à terre. Deux
lourdes erreurs expliquent encore les succès allemands. Pendant six mois,
jusqu’en juillet 1942, les Américains se refusent à appliquer le système
des convois sur la côte Est et dans la mer des Antilles. Simultanément,
les responsables de l’aviation stratégique s’obstinent à vouloir détruire
les sous-marins dans les bases ou les chantiers, sans le moindre résultat.
Jusqu’au début de 1943, les Allemands réussissent encore à déchiffrer
dans des délais rapides les messages adressés par l’Amirauté aux
convois. La
victoire alliée n’intervient finalement qu’au printemps de 1943. Elle
tient à l’augmentation constante des moyens, escorteurs et avions, à la
couverture aérienne complète de l’Atlantique central, à l’emploi
d’armes de plus en plus efficaces, mortiers, bombes, grenades et à
l’utilisation de toute une gamme d’appareils de détection, asdic, buff-duff,
radar. Elle tient encore au déchiffrement du code de la Kriegsmarine
qui permet de déterminer la position exacte des U-boote.
Les Alliés exploitent ainsi la faiblesse du sous-marin de l’époque
aux performances médiocres en plongée et condamné à des transits en
surface. Ils exploitent également l’abondance des communications radio,
clé de la tactique des meutes. Contrairement
aux prévisions du début de la guerre, le blocus n’offre qu’une
efficacité réduite. L’Allemagne réussit à compenser l’interruption
de ses communications maritimes par l’exploitation intensive des
ressources de l’Europe occupée et en intégrant les pays neutres comme
l’Espagne, la Suède, la Suisse et même la Turquie dans son orbite économique. Un
résultat majeur, trop négligé, est cependant obtenu. Il concerne le pétrole.
En dépit de l’augmentation de sa production naturelle, des importations
de Hongrie et de Roumanie et du développement des produits de synthèse,
l’Allemagne ne dispose que de ressources en hydrocarbures réduites,
insuffisantes pour répondre à un accroissement de la motorisation de
l’armée et au développement de la Luftwaffe incapable de dépasser le
seuil de 6 000 avions de combat en 1943. Sur
le plan géostratégique, les opérations périphériques britanniques
effectuées avec des moyens limités n’apportent que des résultats décevants.
L’intervention dans les Balkans au début de 1941 se solde par de piteux
rembarquements et la chute de la Crête. En Afrique du Nord, la VIIIe armée,
en dépit d’une grosse supériorité de moyens, est refoulée et tenue en
respect par les unités motorisées de l’Afrika Korps de Rommel. Quant
à la guerre subversive, son apparition est tardive. En dépit de l’action
des partisans sur les arrières du front de l’Est, de la guérilla de Tito
en Yougoslavie, des maquis de Grèce ou de France, elle ne retient que des
formations allemandes réduites associées à des unités de recrutement
local. Elle ne réussit pas à peser d’une manière décisive sur le déroulement
des opérations. Quant
au bombardement stratégique, il n’obtient nullement en 1941 et 1942 les résultats
escomptés même après l’arrivée en Europe des premières formations de
quadrimoteurs américains. Les mécomptes
tiennent essentiellement au manque de précision et au renforcement des
défenses allemandes. Un seul résultat est obtenu. La Luftwaffe doit
consacrer des forces croissantes à la défense du Reich
au détriment des autres théâtres d’opérations. Deux
éléments nullement prévus en 1940 vont finalement jouer un rôle déterminant
dans la mise en œuvre d’une stratégie maritime globale,
à l’échelle mondiale, et dans l’acquisition de la décision. L’attaque
allemande contre la Russie, l’enlisement de la Wehrmacht
dans les immensités de l’Est constituent pour les Anglais une divine
surprise et amènent Churchill à renier en quelques heures trente
ans d’anticommunisme militant. Dès l’été de 1941, Roosevelt
envoie Harry Hopkins à Moscou
et fait bénéficier l’Union soviétique du prêt-bail. Jusqu’en 1945,
l’armée Rouge va retenir sur le front oriental les deux tiers, voire les
trois quarts des forces allemandes. A l’automne de 1944, 3,5 millions de
soldats de la Wehrmacht sont engagés à l’Est contre 1,5 million sur le
théâtre occidental, Italie comprise. La
part déterminante tenue par l’Union soviétique dans l’usure de
l’armée allemande explique les concessions politiques des
occidentaux à l’égard de Staline. L’URSS va constituer la base de
toute la stratégie alliée et jusqu’en 1945, les Occidentaux vivront dans
l’angoisse d’un effondrement de l’armée Rouge ou d’une paix séparée
avec la réédition du pacte de Moscou. Perspective nullement dépourvue
de réalité. A trois reprises au moins et pour la dernière fois en janvier
1945, Staline offrira à Hitler une paix séparée. Le
second facteur concerne la mise sur pied d’une grande armée américaine
qui constituera la base des opérations amphibies. A défaut
de grands tacticiens, à l’exception peut-être de Patton, les Américains
ont eu la chance de disposer de grands stratèges capables d’appréhender
le conflit dans toute son ampleur. C’est ainsi
que des hommes comme
Embick, Wedemeyer, Marshall, Stark et
King réussiront tout d’abord
à persuader l’administration Roosevelt que les États-Unis, avec une
opinion publique instable, ne sont
pas en mesure de mener
deux guerres successives. En
dépit du principe Germany First, l’offensive
doit être menée simultanément dans l’Altantique et le Pacifique. Il
faut à tout prix éviter
une guerre de sept ans susceptible de provoquer lassitude et découragement.
L’appel sera entendu. Grâce à l’amiral King, la contre-offensive du
Pacifique débutera à l’automne de 1943 et en juin 1944, deux grandes opérations
amphibies interviendront simultanément dans les Mariannes et en
Normandie. Les
stratèges américains réussiront encore à convaincre le monde politique
que la décision ne peut tenir uniquement à la mise sur pied d’une marine
imposante, d’une aviation puissante et d’une production massive
d’armements. Elle résultera de l’intervention d’une grande armée
associée à un vaste programme de construction de navires de transport et
de chalands de débarquement. "Selon
une règle presque invariable, souligne un des adjoints de Marshall, le général
Gerow, les guerres ne peuvent être finalement gagnées sans l’emploi
d’armées terrestres. Il ne serait pas sage d’admettre que nous pouvons
vaincre l’Allemagne simplement en surpassant ses productions. Cent mille
avions ne nous serviraient pas à grand chose, si ces avions ne pouvaient être
utilisés par manque de personnel entraîné, manque d’aérodromes
utilisables sur le terrain d’opérations et manque de bateaux pour
ravitailler les escadrilles. On ne peut gagner les guerres en fixant des
niveaux de production, mais par une stratégie raisonnable, appliquée par
des forces entraînées, suffisamment et convenablement équipées". Les
stratèges devront mener cette lutte jusqu’à la fin. Au lendemain de
Pearl Harbor, le sénateur Wheeler déclare cyniquement : "La
meilleure façon de gagner la guerre est de donner aux Alliés des armes en
abondance pour se battre à notre place". L’ancien président Hoover
s’élève contre une "surmobilisation" qui ne peut que désorganiser
la production. En décembre 1942, le général Marshall doit intervenir une
fois de plus. "On ne pourrait commettre d’erreur plus tragique que
d’ignorer la grande masse des divisions ennemies et attendre de nous que
nous gagnions la guerre sur une pointe d’épingle". L’issue
de la guerre va justifier cette conception, même si le Victory
Program ne sera pas réalisé
et si l’armée américaine devra se contenter de 90 divisions dont 16
blindées au lieu des 212 initialement prévues. De fait, en 1940 et au début
de 1944 encore, le bombardement stratégique se révèle toujours incapable
d’arracher la décision. Dans la bataille de Berlin, le Bomber
Command, contrairement aux prévisions de Harris, ne perd pas 500
bombardiers mais plus de 1000, sans réussir à entraîner l’effondrement
du Reich. L’US Army Air Force n’est
pas plus heureuse, en dépit de raids massifs de précisions effectués de
jour par des formations imposantes de quadrimoteurs. Le
bombardement stratégique ne devient vraiment efficace qu’à l’automne
de 1944 en concentrant son effort sur les transports et l’industrie du pétrole.
Ces résultats procèdent, en réalité, de la désorganisation de la
couverture radar allemande et de la participation massive de l’aviation
tactique rendues possibles par les succès des débarquements en France. En
liaison avec la résistance de l’armée Rouge, l’intervention d’une
grande armée américaine, dans le cadre d’opérations amphibies
imposantes, a constitué ainsi un des grands facteurs de la guerre. Cette
intervention, il est bon de le rappeler, se trouve encore à l’origine du
différent stratégique anglo-américain. En
1942, en 1943 encore, les Britanniques s’efforceront, avec une rare ténacité,
de s’opposer au Cross Chunnel
Attack, au débarquement au-delà de la Manche, préconisé par Marshall
et King, au Profit d’opérations périphériques en Méditerranée. Pour
Churchill, Alan Brooke et Alexander, la campagne d’Italie aurait dû être
complétée par des débarquements en Yougoslavie et surtout dans les
Balkans avec le concours de la Turquie. Pour
les Américains, ces théâtres ne peuvent convenir au déploiement d’armées
motorisées et risquent comme en Italie de conduire à de nouvelles impasses
coûteuses, en définitive, à des "baleines échouées". C’est
seulement à Téhéran, grâce à l’intervention de Staline que
Churchill finira par se résigner au déclenchement d’Overlord pour le
printemps de 1944. Une
stratégie du même ordre se développe dans le Pacifique. En dépit des
espoirs d’Arnold et de Curtis le May, le bombardement stratégique inauguré
à la fin de 1944 se révèle incapable d’arracher la décision. La chute
du Japon ne pourra intervenir de toute évidence qu’à la suite d’opérations
combinées associées à un blocus de plus en plus efficace lié à une
guerre sous-marine victorieuse. Le
théâtre d’Extrême-Orient offre, en effet, des différences notables
avec celui de l’hémisphère occidental. Une première concerne la lutte
victorieuse menée par les sous-marins américains contre les
communications, facilitée par une totale impréparation japonaise. A la fin
de 1944, avec la disparition des trois quarts de sa marine marchande, le
Japon ne peut plus communiquer avec l’Asie du Sud-Est et se trouve condamné
à une lente asphyxie. Deuxième
différence : l’apparition, à la fin de 1943 de puissantes Task-forces
à partir de porte-avions associés à un environnement de cuirassés
rapides, de croiseurs et de destroyers. Instrument majeur des batailles
"au-delà de l’horizon" et de soutien des opérations amphibies,
les Task-forces
vont également jouer un rôle stratégique et infliger un démenti
cinglant aux théories du fameux Billy Mitchell convaincu qu’une aviation
lourde basé à terre, composée de "forteresses volantes" serait
en mesure de refouler et de détruire les flottes de surface et de se
substituer aux fortifications côtières. A
partir de la fin de 1944, les flottilles embarquées des IIIe ou Ve flottes
sont en mesure d’opérer sur tout l’arc extrême-oriental depuis
l’Indochine jusqu’à l’archipel nippon. Lors de l’affaire
d’Okinawa, elles brisent les assauts de l’aviation japonaise et des
kamikazes. Dans les derniers mois du conflit, ces flottilles lancent des
raids massifs sur l’archipel nippon concernant des objectifs ponctuels,
terrains d’aviation, voies ferrées, installations industrielles. Avec les
porte-avions, les flottes de combat sont ainsi en mesure de mener des
attaques en profondeur à l’intérieur des terres et acquièrent une
dimension stratégique qu’elles n’avaient jamais connue. Une
dernière originalité concerne le théâtre du Pacifique. En dépit des
espoirs des stratèges américains, la Chine nationaliste, malgré une aide
matérielle considérable, se refuse à jouer le rôle de l’Union soviétique
en Europe. Bien décidé à ménager ses forces en vue de l’explication
jugée inévitable avec les communistes de Mao Tsé Tung, Tchiang Kai Tchek
ne cherche nullement à retenir et à user le gros de l’armée japonaise,
dans le but de faciliter les débarquements considérés comme
indispensables dans l’archipel nippon lui-même. La
mauvaise volonté chinoise explique que dès la fin de 1943, Marshall et
King jugent indispensable une intervention soviétique en Mandchourie pour
neutraliser l’armée du Kwantung, la meilleure force militaire japonaise.
Staline en donne l’assurance à Téhéran et Yalta, ce qui explique, une
fois de plus, le laxisme américain à son égard. L’emploi
de la bombe atomique abrégera le conflit. Elle permettra à l’Empereur et
au parti de la paix d’imposer à l’armée une capitulation. La bombe
avait encore pour objectif d’empêcher une intervention soviétique que
son existence même rendait désormais inutile. Cet objectif ne sera pas
atteint. L’offensive lancée par l’armée Rouge à partir du 8 août
1945 permettra à l’Union soviétique de s’emparer de Sakhaline et des
Kouriles et de dominer temporairement la Mandchourie et la Corée du Nord. A
l’issue du conflit, plusieurs leçons semblent se dégager. Une marine
peut perdre une guerre si elle ne peut empêcher la rupture ou
l’amenuisement des lignes de communications. Elle ne peut cependant gagner
la guerre à elle seule. Contrairement aux évaluations de la fin des années
30, une aviation ne peut également arracher la décision par ses seuls
moyens. Après les expériences menées sur l’Allemagne et le Japon, on
aboutira aux mêmes conclusions en Corée et au Vietnam. Conformément
à une leçon traditionnelle, l’issue d’un conflit se décide
sur terre, une fois
acquis la maîtrise de la mer et la supériorité aérienne.
Il n’en reste pas moins, comme le prouve à nouveau l’exemple
de la seconde guerre mondiale que les puissances maritimes
ne peuvent accéder à la victoire qu’en liaison avec un allié continental
dont la résistance conditionne le succès de corps expéditionnaires ou
de débarquements d’armées entières. A cet égard,
la seconde guerre
mondiale, à se limiter au théâtre occidental, s’est
gagnée
dans l’Atlantique, dans les steppes de Russie et sur les plages de
Normandie. Au
lendemain même du conflit malgré un bilan dans l’ensemble positif, une
remise en cause, au moins partielle, du rôle des flottes de combat se
manifeste dans la plupart des pays, aussi bien aux États-Unis qu’en
France. Cette remise en cause procède de l’apparition de certaines
innovations techniques dont les possibilités de développement
s’annoncent considérables. Avec
le schnorchel, les recherches menées sur le moteur unique type Walter ou même
nucléaire, le submersible s’affranchit enfin de la surface. Il devient un
véritable sous-marin avec des capacités tactiques entièrement renouvelés
qui risquent de rendre rapidement périmées les méthodes de lutte héritées
de la guerre. L’apparition
des premières bombes planantes remet encore en cause la protection anti-aérienne
des grosses unités fondée sur la chasse des porte-avions et une puissante
DCA rapprochée. La destruction du cuirassé Roma, en septembre 1943,
annonce l’ère du missile air-mer. Les
neo-douhetistes comme Alexandre de Seversky dans Air Power,
Key to survival, paru en 1950, annoncent la fin du porte-avions. Le général
Chassin aboutit à la même conclusion dans un article de 1948 de la Revue
de Défense Nationale.
"Les porte-avions, affirme-t-il, ne seront jamais qu’une arme complémentaire
et ils disparaîtront dès que les avions basés à terre auront le rayon
d’action suffisant". Conviction
d’autant plus forte que la bombe atomique semble sinon condamner
l’existence même des flottes de surface, du moins les possibilités
d’action stratégique qu’elles ont affichées à la fin du conflit.
L’emploi de la bombe apparaît désormais du ressort exclu des gros
bombardiers à grand rayon d’action basés à terre. On
retrouve les données du problème des années 30. Ce
retour offensif des partisans de Mitchell conduit aux États-Unis à un
affrontement extrêmement sévère entre la Navy
et l’US Air Force qui vient
d’acquérir son indépendance. Avec l’annulation de la construction du
porte-avions stratégique United
States, la marine
perd la première manche de cette "bataille du Potomac" et
peut redouter une
mainmise de l’armée de l’Air sur tout le matériel volant. En
fait, en mars 1950, le rapport Vinson débouche sur un arbitrage en vertu
duquel "l’aviation ne s’identifie pas à la puissance aérienne de
la nation" et que celle-ci concerne aussi bien les moyens de l’armée
de l’Air que ceux de la Marine et du Marine Corps. Quelques
mois plus tard, la guerre de Corée confirme le rôle des forces
conventionnelles et souligne, en particulier, les possibilités de la marine
héritées de la seconde guerre mondiale, tant en ce qui concerne les opérations
amphibies, comme le prouve l’affaire d’Inchon, que les capacités de
l’aviation embarquée sur le plan tactique et stratégique. Des
enseignements du même ordre se manifesteront par la suite, dans les guerres
d’Indochine, du Vietnam, des Malouines et très probablement dans la
guerre du Golfe. Tout au long de ces conflits, l’évolution des marines
s’effectue en fonction des innovations techniques de la fin du conflit
mondial. Les flottes de combat sont placées sous le signe du missile et du
nucléaire.
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