| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La stratégie maritime des Etats-Unis Olivier Sevaistre
Plus
qu’une doctrine fermement énoncée, il existe depuis longtemps dans la
marine américaine une forme de pensée collective qui est le résultat
d’une histoire déjà longue, même si elle a commencé deux siècles plus
tard que celle des marines européennes. UNE
TRÈS ANCIENNE TRADITION Dès
le début de leur arrivée dans l’hémisphère occidental, les Américains
ont eu conscience de l’importance de la mer. Elle les reliait à la mère
patrie. Elle était l’instrument d’un commerce très actif des provinces
du Nord, Nouvelle-Angleterre en particulier. Dans les causes de
l’insurrection de 1775, on doit ranger la répression de la contrebande
menée après la guerre de Sept Ans contre les "colonist"
qui trafiquaient avec les possessions françaises des Antilles. Les
dommages causés par les corsaires français au commerce américain amènent
en 1798 la "quasi-war with France".
De 1801 à 1805, une division navale américaine opère en Méditerranée
contre les pirates barbaresques ; en 1815 Stephen Decatur attaque Alger. Le
principe de la liberté des mers est une des causes de la guerre de 1812
avec la Grande-Bretagne et de l’entrée en guerre des
États-Unis en 1917. Ce principe est l’objet d’un des quatorze
points du président Wilson. Dans
la guerre de l’Indépendance, la situation côtière des treize colonies
donne à la mer un rôle majeur dont Washington est parfaitement conscient.
En janvier 1781, La Fayette écrit à Vergennes :
"Avec l’infériorité maritime, on ne saurait faire la guerre à
l’Amérique". La "Flotte des îles" du comte de Grasse et
l’escadre de Barras, venue de Newport, Rhode Island, rendent possible la
capitulation de Yorktown, événement décisif de cette guerre. La leçon ne
sera pas perdue : en 1861, après la sécession des États du Sud, le général
Winfield Scott, chef de l’armée fédérale, propose au président Lincoln
le plan "Anaconda" qui est une combinaison du blocus maritime des
États confédérés et de l’utilisation des grandes voies d’eau de
l’intérieur pour les couper en deux. C’est l’application de ce plan
qui amènera la victoire du Nord. Un
autre événement reste marqué dans la mémoire américaine : l’ouverture
du Japon à l’Occident par les voyages successifs en 1852-1853 de la
force navale du commodore Mathew C. Perry. Ainsi se retrouvent trois éléments
essentiels de la pensée maritime des États-Unis : en temps de guerre la
maîtrise de la mer, en temps de paix et de guerre la liberté de
communications maritimes, en temps de paix l’emploi des forces navales à
des fins de politique étrangère. Le grand théoricien de cette pensée est
l’amiral Alfred Thayer Mahan dont le premier ouvrage[1]
est publié en 1890. Cette date est celle du dernier combat des guerres
indiennes, à Wounded Knee. Ayant réalisé leur "destinée
manifeste"[2],
couvrir l’Amérique du Nord d’un océan à l’autre, les États-Unis
peuvent se tourner vers une politique extérieure. En 1898, aura lieu la
guerre hispano-américaine, avec la prise de Cuba et des Philippines. Sont
également occupées à la même date les îles de Guam, de Wake, les Hawaï
et les Aléoutiennes. LES
DEUX GUERRES MONDIALES ET APRÈS En
1914, la marine américaine est devenue très importante mais elle ne joue
qu’un rôle effacé dans le premier conflit mondial. Elle n’en a pas
moins l’ambition d’être "second
to none". Au traité de limitation des armement navals de
Washington de février 1922, elle obtient la parité en tonnage de cuirassés
avec la marine royale britannique et la supériorité dans le rapport 5 à 3
avec le Japon. La période de 1920 à 1929 est celle d’un assez violent
antagonisme avec les Britanniques qui disparaît après la conférence de
Londres de 1930.[3] Pendant
l’entre-deux-guerres, l’US Navy
développe son aéronautique navale embarquée grâce à deux croiseurs
de bataille transformés en porte-avions en application du traité de
Washington. Ceux-ci deviennent une arme offensive dont la valeur est mise en
évidence par le "Fleet
Problem" de 1929.[4]
L’US Marine Corps met au point une tactique amphibie qui aboutit en
1933 à la création d’une "Fleet
Marine Force". La deuxième guerre mondiale consacre l’existence
de trois concepts opérationnels ou tactiques fondamentaux.
Le premier est celui de la "Task Force de porte-avions", dont
ceux-ci forment le cœur, avec des groupes aériens composés en quantités
variables d’avions de chasse et de bombardiers, un entourage
de bâtiments de combat de surface assurant la protection contre
diverses formes possibles d’attaque. Le deuxième concept est celui de la
logistique mobile : bâtiments ateliers, docks flottants, bases improvisées
à terre mais surtout groupes de ravitaillement à la mer ; le rayon
d’action et la capacité de rester de longue durée à la mer des forces
maritimes ne sont plus limités que par l’endurance du personnel. Le
troisième concept est celui d’opérations amphibies de grande envergure,
menées avec des moyens spécialisés et appuyées par l’aviation embarquée.
En même temps, les sous-mariniers américains gagnent leur guerre contre la
marine japonaise. Ayant réussi à complètement isoler le Japon, ils ont
toujours pensé que les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki étaient
inutiles. L’immédiate
après-guerre est celle des grandes réorganisations où le Navy
Department disparaît au sein du Department
of Defense (DoD), en application du "National
Security Act" de
juin 1947. La marine américaine perd son soutien politique direct et doit
faire sa place dans un grand ensemble militaire où ses relations sont loin
d’être cordiales avec les deux autres armées. Elle doit faire admettre
les missions qu’elle estime être les siennes en fonction du milieu dont
elle est responsable et obtenir les moyens correspondants. Face à un
processus de simplification abusive, elle doit défendre deux composantes
essentielles : l’aéronautique navale et le Marine Corps. En 1949, une
furieuse bataille l’oppose à la toute jeune Air Force qui veut se
réserver le monopole du bombardement stratégique et interdire à l’US
Navy d’y participer à
partir de ses porte-avions. Le secrétaire à la Défense Louis A. Johnson
annule la construction d’un porte-avions prototype quatre jours après sa
mise en chantier. Il en résulte
ce que l’on a appelé "la révolte des amiraux".[5]
Peu après, la guerre
de Corée démontre la nécessité de posséder une aviation embarquée
et des moyens amphibies. Les forces maritimes se révèlent être un des
outils de la politique de "containment"
du Président Truman.[6] Dans
la décennie 1960, les sous-marins nucléaires porteurs de missiles
balistiques Polaris puis Poséïdon (et maintenant Trident I ou II)
deviennent le fer de lance de la capacité américaine de seconde frappe
nucléaire. Le développement de la marine soviétique sous l’impulsion de
l’amiral Gorchkov crée une rivalité navale. Les porte-avions jouent un
rôle important dans la guerre du Vietnam mais la décennie 1970 est
difficile pour la Marine qui souffre des restrictions de crédits imposées
par l’administration Carter. Elle ne retrouve sa vigueur qu’au début
des années 1980 avec le président Reagan. Du temps de Carter, avec les
difficultés dans le golfe Arabo-Persique, la création d’une "Rapid
Deployment Force"[7]
met en évidence la nécessité de disposer de moyens de transport
rapides de moyens lourds de l’armée de Terre et de prépositionner une
partie de ces moyens dans des régions sensibles, en particulier à Diego
Garcia empruntée aux Britanniques.[8] Dans
les années 60 et 70, l’US Navy
rencontre une autre difficulté : l’ingérence des dirigeants
politiques de très haut niveau dans la conduite des opérations en cas de
crise. Pendant la crise de Cuba, M. MacNamara intervient personnellement.[9]
On sait comment le président Carter a voulu diriger lui-même l’affaire
des otages américains. Il s’agit en fait d’une retombée de techniques
nouvelles, en particulier celle des communications par satellite qui modifie
considérablement la nature du commandement à la mer. L’espace affecte également
tout ce qui est surveillance des mers, la guerre électronique et la
navigation. LA
"MARITIME STRATEGY" DE JOHN LEHMAN
ET DE L’AMIRAL WATKINS A
la fin de l’administration Carter, une réflexion s’amorce sur la
participation de la Marine à une guerre offensive contre l’Union Soviétique.
Cette réflexion prend vigueur avec l’administration Reagan et aboutit à
ce qui est appelé la "Maritime
Strategy", mise sur pied sous l’égide du secrétaire à la
Marine John Lehman et du "Chief of
Naval Opérations" (CNO) de l’époque, l’amiral James Watkins.
Un des buts avoués est de justifier "la Marine de 600 navires".
Cette nouvelle stratégie est rendue publique en janvier 1986, dans un supplément
spécial de la revue quasi-officielle "US Naval
Institute proceedings". L’emploi
de l’adjectif "maritime" n’est pas innocent. Cette nouvelle
stratégie est faite non seulement pour l’emploi des forces navales
appartenant à l’US Navy mais
aussi pour tous les moyens interarmées (combined)
ou civils
pouvant être utilisés dans un théâtre maritime. En fait, il s’agit
plutôt d’une doctrine dérivée de la "doctrine nationale de défense"
qui, elle-même, repose sur trois "piliers" : dissuasion, défense
de l’avant, solidarité dans l’Alliance. Dans
son article de janvier 1986, l’amiral Watkins insiste d’abord sur ce
qu’il appelle "l’ère de paix violente". Pour lui les Soviétiques
ne recherchent pas la confrontation directe mais provoquent des changements
dans le monde par personnes interposées. Des conflits localisés ont lieu
un peu partout dans le tiers-monde et mettent en péril
les intérêts des États-Unis et de leurs alliés, La marine américaine
consacre une part importante de son activité à maintenir la stabilité sur
la planète, elle est en première ligne en permanence. Elle doit donc posséder
des forces mobiles et rapides, ayant un haut gré de disponibilité. En exerçant
ce contrôle des crises, elle mène des actions d’une dissuasion qui
n’est pas nucléaire. L’amiral
Watkins considère que, en cas de conflit généralisé, les Soviétiques mèneront
une guerre mondiale dont le centre sera un assaut contre l’Europe où ils
chercheront une victoire rapide et décisive. La mission de la marine soviétique
sera la protection du territoire national et des sous-marins porteurs de
missiles balistiques qui forment leur réserve stratégique. Les forces
principales seront donc concentrées
dans des mers proches de l’Union soviétique. Dans cette conception,
la guerre peut prendre tous les niveaux de violence. En temps de paix, la
marine américaine doit d’abord assurer sa présence partout dans le monde
et faire face à toutes les crises. En cas d’échec de la dissuasion, elle
doit pouvoir faire la guerre. L’amiral
Watkins voit trois phases successives. La première est la dissuasion et la
transition vers la guerre. Étant donné les délais de transit des forces
navales, il faut effectuer un déploiement vers l’avant des forces
anti-sous-marines de toutes espèces pour refouler les sous-marins soviétiques
dans les zones de défense de leurs propres sous-marins stratégiques. Les
forces amphibies et les groupes de combat de porte-avions (caryier
vessel battle groups ou CVBG) sont mis en place de manière à pouvoir
porter secours aux alliés. Tous les réservistes sont rappelés pour
permettre la mise en œuvre des moyens de transport. Dans
la deuxième phase, où il faut saisir l’initiative, la guerre éclate et
il faut faire diversion pour obliger les Soviétiques à détourner une
partie des moyens consacrés par eux à la bataille au centre de l’Europe.
Pour cela, il faut détruire la puissance maritime soviétique dans toutes
ses dimensions, y compris ses bases. L’accent sera mis sur les actions
contre les sous-marins, y compris les sous-marins porteurs de missiles
balistiques. On éliminera les forces de surface, en évitant que les Soviétiques
ne gagnent "la bataille de la première salve" où celui qui gagne
est celui qui tire le premier.[10]
Ces opérations ont pour but de pouvoir placer les groupes de porte-avions
là où ils peuvent apporter leur soutien aux flancs sud et nord de
l’Alliance, voire à son front central, sans négliger l’Asie du Nord-Est.
Un renfort sera fourni par les missiles de croisière des navires de surface
et des sous-marins. Des opérations amphibies pouvant aller jusqu’à
l’assaut par une force de 55 000 Marines seront menées isolément ou avec
les alliés, en particulier pour créer une tête de pont pour des éléments
de deuxième échelon d’une autre armée ou d’un autre pays. La
phase III portera le combat chez l’ennemi. L’objectif sera alors de
terminer la guerre, en achevant la destruction des forces maritimes soviétique
en menaçant sur tous les théâtres leurs structures de soutien. Les forces
ASM continueront l’attrition des sous-marins soviétiques, y compris ceux
qui portent des missiles balistiques, de manière à réduire les chances
d’une escalade en faisant pencher l’équilibre nucléaire en faveur des
États-Unis. Dans cette phase finale, les États-Unis et leurs alliés
auront l’initiative partout dans le monde. Les forces amphibies reprennent
les territoires conquis, les porte-avions contribuent à la bataille sur le
front central et portent la guerre chez les Soviétiques. L’amiral
Watkins résume son propos dans les objectifs suivants : -
empêcher les Soviétiques d’imposer leur forme de guerre, en exerçant
sur eux une pression mondiale qui indique que le conflit ne sera ni court ni
localisé ; détruire la marine soviétique ; influencer la bataille
terrestre en limitant les mouvements des forces adverses, en assurant
l’acheminement des renforts et du ravitaillement,
en utilisant directement l’aviation embarquée et les moyens
amphibies ; -
terminer la guerre de manière favorable en menaçant directement
le territoire national soviétique, en changeant la "corrélation
des forces nucléaires" par la destruction des sous-marins stratégiques. Le
fondement de la doctrine de la "Maritime
Strategy" est en fait révélé par ces quelques phrases de
l’amiral Watkins : "Le problème réel
n’est pas de savoir
comment la stratégie maritime est influencée par les armes nucléaires,
mais l’inverse : comment la puissance maritime peut-elle changer l’équation
nucléaire ? En même temps que progressent les opérations maritimes, et
que l’emploi des armes nucléaires devient de moins en moins probable, il
devient de plus en plus
souhaitable de mettre fin à la guerre : les Soviétique ne peuvent isoler
l’Europe des États-Unis, le risque d’escalade demeure. Les forces
maritimes exercent ainsi une pression pouvant amener la paix, pression qui
ne peut venir de nulle part ailleurs". LA
DOCTRINE ACTUELLE La
"Maritime Strategy" a
été mise au point unilatéralement par la marine américaine sous
l’impulsion de ses deux chefs civil et militaire, John Lehman et James
Watkins, mais elle a été approuvée par le secrétaire à la Défense et
par les "Joint Chiefs of
Staff". Elle a été l’objet d’un débat assez animé où
certaines de ses présuppositions ont été assez vivement attaquées. On a
ainsi mis en doute
que les Soviétiques puissent tolérer dans une guerre conventionnelle
des pertes en sous-marins stratégiques sans eux-mêmes recourir à
l’arme nucléaire. Plus grave est l’objection que les Européens de
l’Alliance atlantique ne peuvent accepter l’hypothèse d’une guerre
conventionnelle de longue durée[11]
où la ligne de défense de l’OTAN serait repoussée jusqu’aux côtes de
la Manche, comme le laisse supposer le commandant de l’US
Marine Corps dans le supplément de janvier 1986 des US
Naval Institute Proceedings. Des commentateurs considèrent que cette "Maritime
Strategy" de Lehman et de Watkins n’est qu’une des possibilités
d’action et serait aussi un acte de confiance de la Marine dans ses
propres possibilités. Le
30 juin 1986, l’amiral Carlisle A.H. Trost remplace l’amiral Watkins aux
fonctions de CNO. En janvier 1987, il publie un article intitulé "en
regardant au-delà de la Stratégie maritime".[12]
Sans rien renier, l’amiral Trost paraît prendre ses distances par rapport
à son prédécesseur et, sur un ton moins tranchant, il insiste sur les
composantes traditionnelles de la doctrine de la marine américaine. En août
1988, il publie un article au titre percutant : "le matin des tranchées
vides",[13]
où il fait état de l’incertitude qui règne avec les événements à
l’Est pour lesquels il garde une certaine méfiance : "Notre
connaissance de ce qui se passe en Union soviétique est à la fois incomplète
et inconsistante. Dans une certaine mesure, nos perceptions sont manipulées
par les dirigeants soviétiques". La
déposition faite par l’amiral Trost le 20 février 1990[14]
devant la commission des forces armées de la Chambre des Représentants
donne le point où en est arrivée l’US
Navy en matière de stratégie. La logique du raisonnement part d’une
constatation : les navires qui sont actuellement en cours de construction
seront encore en service dans trente ou quarante ans. Il est bien difficile
de prévoir quelle sera la situation politico-militaire dans laquelle ces
navires seront utilisés en 2020 ; "Quand nous regardons vers cet
avenir, il est clair que cette marine doit être équilibrée".[15]
Cela veut dire qu’elle doit posséder un ensemble assez complet de moyens,
en proportions variables, lui permettant de s’adapter rapidement à toutes
les missions qui lui seront demandées dans différentes formes de conflit,
étant donné qu’il faut cinq à huit ans pour construire un navire de
guerre. Pour les mêmes raisons, il faut continuer à être à la pointe du
progrès technologique pour garder la supériorité technique qui a toujours
fait la force de la marine américaine. Il
existe cependant de grandes constantes dont les premières sont
d’ordre géopolitique et géostratégique. L’amiral Trost ne manque pas
d’y faire appel. D’abord "les États-Unis sont une nation insulaire
(an island nation) avec deux de
nos cinquante États qui sont séparés de la terre ferme par des
milliers de milles d’océan".[16]
Les principaux intérêts des États-Unis
se trouvent dans l’espace maritime qui entoure la masse continentale de
l’Eurasie. Les alliés européens et asiatiques se trouvent outremer. Il
en est de même des principaux partenaires commerciaux, des ressources pétrolières".[17]
"La très grande majorité du commerce qui soutient notre qualité de
la vie est faite avec les nations situées de l’autre côté des grands océans,
Atlantique et Pacifique. Nous dépendons étroitement de ce commerce pour
notre survie économique".[18]
Les moyens maritimes, les bases terrestres et aériennes sont situés là où
se trouvent les amis et les intérêts des États-Unis, à la périphérie
de l’Union Soviétique et
ne sont pas destinés à l’agresser. L’amiral
Trost passe sous silence l’analyse de l’amiral Watkins d’une guerre généralisée
avec l’Union soviétique. Il estime cependant nécessaire de posséder une
"warfighting capability" et
s’inquiète du programme soviétique de construction de porte-avions et de
sous-marins ainsi que de l’amélioration qu’il a constatée pour le matériel
de la marine soviétique.[19]
Vis-à-vis de l’URSS, son souci reste la dissuasion nucléaire pour que,
"quelle que soit la manière dont tourne la perestroïka, les États-Unis
ne se retrouvent jamais en position désavantageuse en cas de changement de
régime ou de philosophie en Union soviétique".[20]
L’amiral Trost voit également une vertu dissuasive
dans la capacité américaine de renforcer l’Europe à partir des États-Unis
en cas d’agression venant de l’Est. L’amiral
Trost constate que, devant le déclin de la menace Soviétique, le débat
qui a lieu à l’intérieur de la nation américaine porte sur la manière
d’assurer la stabilité du monde dans une ère de "paix
violente", où de plus en plus de pays possèdent des armements
modernes ou en fabriquent.[21]
Il utilise le terme de "conflit de faible intensité"[22]
qu’il considère comme la menace la plus probable. Les forces maritimes se
trouvent être la forme la plus acceptable de présence militaire et de réaction
dans des situations de crise. "En même temps, leur présence en haute
mer n’engage pas irrévocablement les États-Unis dans une forme
d’action. Elles peuvent être mises en place, elles peuvent rester indéfiniment
dans la région, au large, au-delà de l’horizon invisibles sans être
oubliées, prêtes à agir à des niveaux variables. Les force navales ont
fourni ce genre de riposte efficace pour les crises à travers toute
l’histoire de la nation, et surtout depuis 1945. Dans la décennie 1980,
il nous a été demandé pas moins de cinquante fois d’agir sur ordre de
la nation". Ceci suppose d’avoir localement la supériorité aérienne
: "Placé au large, le plus souvent hors de vue, le groupe de combat de
porte-avions peut fournir la quantité de force qui est juste nécessaire
et au bon moment, car le porte-avions amène sur place la puissance aérienne
tactique. C’est le groupe aérien embarqué, auto-suffisant de différents
types d’aéronefs facilement à la situation particulière, qui rend le
porte-avions particulièrement précieux pour les décideurs. Il leur donne
une force bien entraînée et disponible qui peut influencer les événements
et rester sur place indéfiniment". Ce
dernier trait est important et l’amiral Trost insiste à plusieurs
reprises sur la possibilité de pouvoir rassembler des forces à la mer sans
dépendre de bases situées dans d’autres pays et sans avoir à demander
des autorisations de survol de territoires étrangers. Les forces maritimes
sont ainsi affranchies de beaucoup de vicissitudes politiques : "Cette
relative autonomie des forces à la mer continuera d’être un facteur
important pour soutenir les intérêts américains et allié".[23]
En fait, et bien qu’il ait l’air d’éviter d’employer le terme,
l’amiral Trost inclut dans ses conceptions la notion de "projection
de forces", où la Marine joue un rôle majeur par ses groupes de
porte-avions mais aussi par ses moyens amphibies et l’US
Marine Corps. LES
MOYENS
La
marine américaine de 600 navires n’a été qu’un rêve passager. Les
propositions pour l’année fiscale 1991 sont de 546 navires, soit 25 de
moins que les prévisions pour 1990. Au 1er octobre 1989, pour un
total de près de 4 millions et demi de tonnes, les navires de combat représentaient
près de 3 millions de tonnes, les bâtiments-amphibies 710 000 tonnes et le
soutien logistique à peu près le même tonnage (voir annexe A). D’après
l’amiral Trost, les objectifs de la marine américaine doivent
être de pouvoir mener une guerre quelle que soit son échelle, opérer
avec les autres armées et les alliés, avoir une puissance de frappe
suffisante pour influer sur les événements à terre et à la mer, posséder
localement la supériorité sur les ennemis potentiels, avoir le nombre et
les capacités permettant de couvrir simultanément plusieurs zones de
crise, pouvoir répondre à une attaque surprise, désorganiser l’ennemi
par l’emploi de moyens offensifs de guerre électronique. Tout ceci
conduit à définir les composantes majeures suivantes : 1)
la composante maritime de la dissuasion nucléaire par les sous-marins
portant les missiles Trident qui arrivent à maturité, le Trident D-5
fournissant 50 % des têtes nucléaires pour 25 % du coût total
de la force stratégique américaine. 2)
une forte capacité de lutte contre les sous-marins, pour parer
au danger soviétique mais aussi contre les sous-marins du tiers monde.
"Détecter et couler des sous-marins modernes et silencieux (à
propulsion nucléaire ou diesel) est une des tâches les plus difficiles de
la guerre moderne (souligné dans le texte).[24] 3)
Les forces de combat de porte-avions qui demeurent "la composante la
plus utile de notre marine équilibrée". La supériorité aérienne
est essentielle. On doit disposer simultanément d’une aviation
tactique et de missiles de croisière, les cuirassés fournissant une
bonne puissance de feu contre la terre pour les conflits de faible intensité,
les sous-marins permettant des surveillances discrètes et des actions spéciales,
en plus de leurs capacités normales anti-surface et anti-sous-marines. 4)
des moyens amphibies permettant au US
Marine Corps d’accéder pratiquement
à tous les points du monde où des intérêts américains peuvent être mis
en cause. 5)
des moyens anti-mines dont la guerre du Golfe a mis en évidence la nécessité. 6)
une force de logistique de combat, essentielle à une marine océanique,
surtout à une époque où le nombre des bases outremer tend à diminuer. En
plus de ces six composantes, dont une partie peut être constituée par des
réserves, la Marine apporte une contribution aux forces spéciales avec les
SEAL. De plus, pour pouvoir couvrir le monde, les opérations maritimes
reposent sur une importante composante spatiale pour la navigation, les
transmissions, la guerre électronique et la surveillance des océans. Un
complément important est aussi tout ce qui concerne le transport stratégique
venant en plus de la marine marchande, pour transporter le matériel, le
carburant, les munitions et le ravitaillement des deux autres armées dans
leurs opérations outremer. Il
est probable que, devant le Congrès, le problème de la Marine est
d’obtenir les crédits qui lui sont nécessaires pour arriver au niveau de
moyens permettant de remplir toutes ces missions. En 1991, elle retrouve
dans les propositions gouvernementales le premier rang qui est
habituellement le sien devant l’Air
Force.[25]
Si l’on en croit les propos tenus par des hommes politiques influents,
c’est elle qui s’en tirera le mieux devant le Congrès, en raison de ses
missions de projection de puissance et de présence militaire dans le monde
avec peut-être une inflexion dans sa composition qui serait une conséquence
des événements à l’Est : "En bref, l’avenir pour la Marine sera
peut-être synonyme d’une augmentation du nombre des porte-avions et une
diminution du nombre des sous-marins", a déclaré Les Aspin.[26]
Le chiffre de 15 porte-avions peut paraître considérable, mais en pratique
il y en a toujours 3 indisponibles de longue durée dont 1 pour une
modernisation (SLEP) de 28 mois. Des 12 restant, 4 seulement peuvent être
en opérations dans des théâtres lointains (Méditerranée, Moyen-Orient,
Pacifique Ouest) si on veut respecter le rythme de 6 mois (OPTEMPO) pour 12
à 14 mois dans les eaux américaines (RESTEMPO), seul supportable pour le
personnel.[27]
De son côté, la capacité amphibie ne peut transporter que le tiers des
effectifs du Marine Corps. * *
* "En
tant que grande puissance, les États-Unis auront toujours besoin de
projeter outremer des forces militaires".[28]
Cet axiome reste fondamental. On a l’impression que John Lehnan et James
Watkins ont voulu trop prouver avec leur "Maritime
Strategy", pour emporter la décision en faveur de leur marine de
600 navires. L’atmosphère actuelle dans les relations Est-Ouest ne s’y
prête pas, car cette stratégie est trop offensive vis-à-vis de l’Union
soviétique. La pensée traditionnelle de l’US Navy qui n’a
jamais été abandonnée, reprend le dessus. Grâce à James Watkins, le
vocabulaire stratégique s’est enrichi de deux vocables. Le premier,
"la paix violente", est excellent, car il décrit bien une
situation assez actuelle dans bon nombre de pays. Le deuxième, "la défense
de l’avant", est très discutable, car où est "l’avant"
sur les océans ? On s’y trouve dès que l’on quitte son port-base. COMPOSITION
DE LA MARINE AMÉRICAINE à
la date du 1er octobre 1989 (Source
: Les Flottes de Combat 1990) a)
Navires de combat 32
sous-marins stratégiques (SSBN)
117 560 t 97
sous-marins d'attaque (SSN)
500 080 t 3
sous-marins à propulsion diesel (S5)
6 230 t 5
porte-avions à propulsion nucléaire (CVN)
402 100 t 10
porte-avions à propulsion classique (CV)
585 600 t 4
cuirassés (BB)
184 700 t 9
croiseurs à propulsion nucléaire (CGN)
92 050 t 31
croiseurs à propulsion classique (CG)
205 020 t 37
destroyers lance-missiles (DDG)
156 910 t 41
destroyers (DD)
211 320 t 100
frégates (FFG et FF)
296 355 t 26
dragueurs de mines
20 740 t
________ Total
2.978.800 t b)
Navires amphibies 2
bâtiments de commandement (LCC)
33 580 t 6
bâtiments d’assaut (LHA, LHD)
153 830 t 7
porte-hélicoptères (LPH)
77 000 t 13
transports de chalands et de personnel (LPD)
138 100 t 20
transports de chars (LST)
95 800 t 5
transports (LKA)
50 000 t
________ Total
710 870 t c) Soutien logistique 62
navires
716 640 t d) Aéronautique navale Total
des aéronefs US Navy et US
Marine Corps 6 000 avions
Aviation
embarquée : 1 100 appareils, 13 Air
Wings 1
Air Wing : environ 4 flottilles d’assaut (F/A-18)
2 flottilles interception (F-14)
2 flottilles ASM
3 détachements guerre électronique Aviation
de patrouille maritime
500 avions US Marine Corps Effectifs
: 197 000 h. 3
divisions (1 à Okinawa, les 2 autres aux Etats-Unis) 3
Marine Air Wings Une
4e division et un Air Wing en réserve Armement
: 400 avions de combat
600 hélicoptères d’assaut et de transport
500 chars, 600 canons, 450 transports amphibie Articulation : Marine
Expeditionary Force : 1 division et un Air
Wing
Marine
Expéditionary Brigade (MEB) : environ 15 000 h, 70 avions, 48 hélicoptères,
8 KC-130
Marine
Expeditionary Unit : 2 500 hommes, 6 avions AV-8B
20 hélicoptères de transport,
12 hélicoptères d’assaut Actuellement
:
une MEF à Okinawa avec une MEB aux Hawai.
une MEF sur la côte Ouest
une MEF sur la côte Ouest Ces MEF détachent des MEU en VIe et VIIe Flotte.
[1]
Alfred Thayer Mahan, The
Influence of Sea Power upon History, 1660-1783,
Boston, - Londres 1990 ; voir mon article "Mahan, le Clausewitz
de la mer", Stratégique n°
7, 3e trimestre 1980. [2]
Cette expression a été utilisée
pour la première fois
en 1845, par le journaliste John O’Sullivan. [3]
Voir Stephen Roskill, Naval
Policy between tbe Wars,
vol. II, "The Period of
Anglo-Arnerican antagonisrn 1920-1929", Collins, Londres,
1968. [4]
Clark G.
Reynolds, Command of the Sea. The History and Strategy Of
Maritime Empires, Robert Hale Co,
Londres, 1976. [5]
Capitaine de vaisseau Paul R.
Schratz USN (ret), "The Admirals’Revolt", US Naval
Institute Proceedings, février 1986. [6]
La Vie flotte a été crééé en
1948. [7]
Actuellement il existe seulement
un commandement spécialisé (Central
Command ou USCENTCOM) dont le PC est sur la base aérienne de
MacDill en Floride, avec des forces mises sur place à la demande, en
particulier la "Joint Task
Force Middle Est" et un groupe de combat de porte-avions détaché
de la flotte de l’Atlantique ou de celle du Pacifique. [8]
Actuellement le Military
Sealift Command dispose de 311 navires dont 69 armés, 44 en "strategic
mobility", 25 en "afloat
prepositioning" dont 4 à Diego Garcia. Il faudrait ajouter à
ces moyens ceux de la Ready
Reserv Fleet (93 navires) et des 149 navires de la National
Defense Reserve Fleet qui sont des navires de commerce sous pavillon
américain ou qui sont contrôlés par les Américains et peuvent être
affrétés ou réquisitionnés. [9]
Le Chief of Naval Operations
(CNO) de l’époque proteste violemment et est mis à la retraite. [10]
Cette affaire dite de "la
première salve" rend délicat le problème des "règles
d’engagement" (ROE) que chaque gouvernement doit imposer à ses
forces à la mer pour l’emploi des armes en cas de rencontre d’une
force étrangère en temps de crise. [11]
L’hypothèse d’une guerre
mondiale de longue durée (protracted)
a été retenue par le "National
Security Decision Document" (NSDD) n° 32 de mai 1982. Voir
Stephen Gilbert : "Great Power Naval Strategies in Asia and the
Western Pacific", Comparative
Strategy vol. 6, n°
4. [12]
Adm. C.H. Trost, "Looking
beyond the Maritime Srategy", US Naval Institute
Proceedings, janvier 1987. [13]
Adm. C.H. Trost, "The
Morning of Empty Trenches", US Naval Institute
Proceedings, août 1988. [14]
Statement
by Admiral C.H.H. Trost US Navy, Chief of Naval Operations,
before the House Armed Services Comrnittee on the Posture and Fiscal
Year 1991 budget of the United States Navy, 20 février 1990. [15]
Statement,
p.13. Voir également p. 16 : "On ne crée pas facilement des
forces navales. Suivant sa complexité, on met 5 à 8 ans pour
construire un navire de guerre". [16]
Statement,
p. 30. Ces deux Etats
sont l’Alaska et Hawai. [17]
Statement,
p. 2. [18]
Statement, p. 31. [19]
Statement
p.
3. Les Soviétiques ont en construction un deuxième Tbilissi (le Riga)
et un bâtiment plus grand, début d’une nouvelle série, l’Ulyanovsk.
En 1989, le nombre de sous-marins mis en service a été de 9, le même
qu’en 1988. [20]
Statement,
p. 16. [21]
Statement,
p. 5. 102 pays ont des
missiles de croisière et 15 en produiront eux-mêmes en l’an 2000. 41
pays peuvent mouiller des mines, 14 ont des armes chimiques, 3 des armes
bactériologiques. 40 pays fabriquent des armes, 41 ont des sous-marins
à propulsion diesel ; on trouve ceux-ci au nombre d’environ 250
dans le tiers monde. [22]
Low Intensity Conflict (LIC) [23]
Statement, p. 12. [24]
Statement p. 14. [25]
Entre 1985 et 1990 l’US Navy
a bénéficié de 668,5 milliards de dollars contre 647,9 et 515 aux armées
de l’air et de terre. Voir Yves Boyer, "La politique de défense
des Etats-Unis : après la guerre froide", Défense nationale,
avril 1990. [26]
Les Aspin, président de la
Commission des forces armées de la Chambre des Représentants :
allocution devant le National Strategy Forum, Chicago, 19 janvier 1990. [27]
Statement, p. 17. Le système
OPTEMPO/PERSTEMPO a dû être établi pour ne pas nuire au recrutement
du personnel et maintenir un taux de rengagement suffisant, en
particulier celui des spécialistes. [28]
Statement, p. 16.
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