| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Désarmement et morale : la paix paradoxale Bruno RigoltLe
traité CFE constitue une étape importante pour engager un travail de réflexion
spéculative sur le sens d’une politique de défense, relativement à la
mutation des mentalités et des cultures. En
ce sens la "fin de la Guerre froide", si elle consacre
l’affirmation de la légitimité de faire dépendre la paix des progrès
du pacifisme juridique, requiert pourtant un changement complet
d’orientation : un nouvel ordre stratégique mondial vient de se
constituer. Ce mouvement de profondes transformations militaires
s’articule de manière complexe avec le développement d’une crise
structurelle, voire organique, des systèmes politiques. Toute la question
est de savoir si le désarmement peut consacrer l’accord des faits
historiques avec les faits de la conscience morale : pour que la paix soit
une évidence de vérité, il faut que le désarmement ait quelque évidence
de crédibilité. Or cette crédibilité, qui impose paradoxalement de
relancer la recherche militaire (donc la maîtrise des armements) dans le
domaine de la vérification des interdictions ou limitations acceptées, se
pose aujourd’hui sur un plan nouveau auquel l’éthique sociale et
politique du désarmement n’a guère préparé les populations : c’est
la "paix paradoxale". En
vérité, la paix n’est pas un "bien social" permanent, c’est
un bien rare, c’est une conquête ; pas plus qu’elle ne se transmet
paisiblement de génération en génération, c’est un agencement de
moyens entre deux termes qu’elle présuppose : le commencement de
l’entre-deux guerres et la fin de l’entre-deux guerres. Car il ne
faudrait pas oublier que si la paix supprime la guerre, elle prend sa source
en elle... Par là, l’immédiateté d’une justification de la morale défensive
est mise en lumière. Et sous cet aspect, la recherche d’un fondement
politique et stratégique de la paix a sa signification. POLITIQUES
DE SÉCURITÉ : UNE
PAIX "SANS HISTOIRE" ? Le
rôle essentiel et intrinsèque qui revient à l’orientation morale, et en
conséquence la nécessité de considérer la formation du sentiment
national, non comme un élément juxtaposé à la maîtrise de notre sécurité,
mais au contraire comme intimement unie à celle-ci et conditionnant
politiquement son activité, permet de comprendre combien la défense
n’est pas seulement une fonction mais l’expression d’un rapport
social. C’est la Nation qui s’y investit par l’agir éthique. Une
politique de défense devrait donc être pourvue d’une téléologie
dynamique capable de renvoyer à l’expression sociale qui la sous-tend, et
sans laquelle elle perd sa pertinence. Précisément, l’erreur des
politiques occidentales de sécurité a été que, ne s’appuyant sur
aucune justification politique intrinsèque, leur légitimité fut tout extérieure
: elle reposait sur la présence d’un ennemi. Mais avec le désarmement, quand
disparaît l’ennemi la Nation se trouve dépourvue d’un but historial
existentiel. Il
est clair que l’on est à un tournant en ce qui concerne la perception de
la menace par les populations. La vision de la vie, de la mort, de la société,
s’est trouvée transformée avec le désarmement. Témoin l’adhésion au
nucléaire qui s’érode progressivement, surtout chez les jeunes, ou
l’ambiguïté profonde sur la finalité du Service national. Il y a véritablement
une mise à l’épreuve de la défense par les symboles et les représentations
humanistes de la modernité ; on peut constater pareillement combien la
vision planétaire et mondiale du désarmement, en favorisant une certaine
unité des aspirations ainsi qu’une prise de conscience aiguë du destin collectif
de l’humanité, s’accommode de plus en plus difficilement de considérations
nationales. Fatalement, l’homme contemporain est soumis à la tentation du
refus de la défense au nom de sa propre humanité, c’est-à-dire en vertu
de son éthique d’homme moderne. Et il est vrai que, du point de vue de
l’éthique sociale et politique, le désarmement peut se faire prévaloir
comme la forme la plus tolérante de la vie commune. De fait, implique-t-il
une interprétation "libérale", "transparente" des
rationalités stratégiques bilatérales - en l’occurrence le "build
down" - qui
prenne figure de solution heureuse face à la catastrophe nucléaire. Mais,
dans la mesure où la crédibilité de la paix repose sur notre capacité à
promouvoir une politique de défense intégrant en temps réel l’évolution
de la menace, le problème qui se pose est la légitimation d’une maîtrise
des armements par l’ensemble du
corps social. Or,
c’est l’idée même de défense qui fait aujourd’hui problème. Il
s’ensuit qu’un réflexe d’auto-conservation pousse les populations à
valoriser tout système qui diminue leurs tensions internes et implique une
certaine stabilité stratégique : d’où une allergie d’engagement,
particulièrement chez les jeunes, qui prend son sens relativement à
l’incertitude de l’avenir, et investit préférentiellement une socialité
en réseau définie par la marginalité. De nombreux adolescents
s’estiment dégagés, en conscience si l’on peut dire, de toute
obligation quelle qu’elle soit, et ne se considèrent plus comme obligés
par une histoire. De là que la paix soit de moins en moins ressentie en
tant que nécessité décisionnelle, de plus en plus acceptée comme une évidence
qui entre dans la pratique sociale. A ce titre, l’engrenage de l’erreur
par lequel l’interprétation occidentale fondée sur la dissuasion réciproque,
s’introduit dans le désarmement, provient de ce qu’on considère comme
passif le statu quo. Il
n’est que de songer, à titre d’exemple, à l’échec de la politique
européenne en matière de sécurité : ne vient-il pas de l’exclusion
qu’elle énonce, une logique défensive, s’exerçant à éveiller un intérêt
commun pour une politique de défense unitaire ? Dans toute société
globale où les gouvernements n’expriment pas ou ne représentent pas la communauté
morale des citoyens mais où manque, au contraire, un véritable
consensus moral, la nature de l’obligation politique devient systématiquement
indistincte. En ce sens, il faut bien comprendre que, résultant d’un
compromis, les politiques de sécurité se posent comme limite objective de
leur dépassement pratique en politiques de défense. D’ailleurs, le développement
des mouvements pacifistes est apparu à ce point précis où l’Europe
n’a su valoriser une action prolongée historiquement, incarnée socialement.
Cette émotion d’esprit que donne la préférence communautaire,
il suffisait pourtant de la légitimer par l’harmonie des choix
concrets et des efforts communs qui compose une véritable politique de défense
: intéresser les populations à leur devenir. Certes,
ni la tradition des nations européennes, ni l’autorité qui se base sur
cette tradition ou qui l’impose, n’ont fourni un argument suffisant pour
l’acceptation des modèles de valeurs et de normes du passé. A plus forte
raison pour leur transmission de génération en génération. C’est que
l’Europe n’a pu établir entièrement sa plénitude dans le libéralisme.
N’est-il pas remarquable que les politiques de sécurité élargie soient
justement héritées des notions libérales bourgeoises de la politique
comme simple arbitrage entre des intérêts et des valeurs par un mécanisme
purement procédurier en vue d’équilibrer les intérêts en conflit ?
Abandonnant son assise absolutiste pour devenir entièrement relativiste, négligeant
la valorisation des faiblesses communautaires comme moyen de satisfaction
des besoins défensifs, le libéralisme ne pouvait que négliger l’intégration
de la défense à la vie politique et sociale. Dans une pareille
perspective, le rôle des dispositions morales se réduit évidemment à
bien peu de choses. Il ne faut guère s’étonner alors que le désarmement
engendre aujourd’hui la confusion des points de vue et des valeurs. La
faiblesse d’un tel système réside en effet dans sa contradiction
interne : la société civile est muette ; c’est à une dévitalisation du
social que nous sommes confrontés. Dissociant dans le fait comme dans les
mentalités défense et Nation (promotion d’une armée de métier), le désarmement,
conséquence logique de la "détente", a modifié la conception
que les hommes se font de la paix. Le peu d’intérêt qu’ils portent aux
problèmes de sécurité les incline au quiétisme, et à un certain
"messianisme temporel". Les négociations sur la réduction des
armements décrivent donc une histoire dans
laquelle manque le problème historique. Le schéma classique qui
reliait étroitement et nécessairement
l’Armée à la Nation est déstructuré. Si l’on osait formuler
cette expression paradoxale, il faudrait dire que les politiques de sécurité
ont transformé les critères de la défense en critères "sécuritaires"
et conventionnels, qu’elles ont changé l’armée en nécessité sociale
rationnelle, en représentation institutionnelle, inévitablement
conventionnelle. A partir du moment où l’on renie l’identité
ontologique de l’Armée - ce qu’elle est réellement et essentiellement
comme événement existentiel qui fait passer de la survie individuelle à
une vie personnelle d’engagement - à partir de ce moment-là, elle
n’est plus qu’une forme conventionnelle d’institutionnalisation. LA
DÉFENSE COMME MORALE SOCIALE Voilà
que prend forme l’exigence politique portée par la maîtrise des
armements. Elle nous invite aujourd’hui à mettre au jour toutes les
virtualités créatrices et recréatrices de la paix. Son organisation
devrait prévenir, ou du moins limiter, les effets qui résulteraient d’un
désarmement purement procédurier. Sans cela la France, comme le vieil
Occident, deviendra un groupe historiquement et socialement indéfini, et
dont les possibilités d’aboutir dépendront du maintien du statu quo soviéto-américain,
c’est-à-dire d’un ensemble de manifestations qui s’opèrent en extériorité
et sans aucune détermination historique et morale. Ce qui suppose l’adoption
d’un point de vue dans le choix duquel la responsabilité de chacun est
engagée : la paix n’existe
que par la maîtrise des armements. elle ne la précède pas. La moralité
susceptible de relever d’une reprise éthique est donc celle qui se joue
dans le champ propre de l’identité historique et de la souveraineté
nationale. En somme, une politique de défense aboutit à une science de la
société qui n’est elle-même possible que parce que la société est conçue
comme un être moral, c’est-à-dire de finalité. La
paix ne se stabilise pas. Elle est un élan de la personne entière, et non
pas un monument d’histoire ou d’idéologie. Elle ne peut se présenter
à la réflexion que comme l’idée d’une continuité à créer, d’une
continuité ascendante à réaliser, dans les pensées et dans les actions.
Elle n’est point seulement un principe abstrait, mais un ensemble de règles
et de pratiques qui portent témoignage sur une fidélité militante et une
conscience agissante. En vérité, c’est le rapport
organique à l’histoire qui fonde la paix, plus que des mythes
post-contestataires (la paix perpétuelle, la "Maison commune de
l’Europe") dont le contenu idéologique apaisant risque de provoquer
un certain déséquilibre (que nous avons appelé la "paix
paradoxale") entre le terrain socio-culturel du désarmement et les
nouveaux rythmes stratégiques qu’impose désormais le champ de bataille
du futur. Voici pourquoi il appartient de lutter contre la déperdition du
sens historique et l’éparpillement du social. A cette condition seulement
l’histoire trouve un sens ; elle a une direction, une valeur positive ;
non parce qu’elle suit un schéma prédéterminé, mais parce qu’une vie
morale qui cherche à établir la liberté en soi et dans toutes les formes
de la vie des hommes, agit en elle. En
réalité, la forme proprement sociale de la sécurité réside dans la défense
civile. Comme la solidarité sociale, la défense civile renforce la
substance du tissu politique qui unit la communauté nationale. Il n’y a
pas d’action sans cette faculté d’anticiper, d’encourager et de développer
les effets participatifs grâce à une communication non déformée, de
favoriser l’acceptation partagée et l’intériorisation d’une norme de
groupe qui permettrait non seulement d’affranchir la défense de sa
domination "sécuritaire", mais d’orienter les hommes vers des
normes qui, leur fournissant des critères d’évaluation, dans la mesure où
elles seraient partagées, pourraient devenir des valeurs intériorisées,
apportant au problème du contrôle social une solution anti-hobbésienne.
Il est vraiment urgent de promouvoir une "culture" militaire qui
dynamise une socialité d’ensemble à partir des incarnations culturelles
du désarmement : n’oublions pas que le désarmement est fondamentalement un
enjeu global entretenant des rapports particulièrement complexes de
conjonction et d’opposition avec le nouveau contexte stratégique
international. Il appartiendrait à une anthropologie militaire d’en définir
précisément le mode d’insertion dans le système culturel. Définir
une morale sociologique de la défense induit la reprise d’un discours public
-
plus que de groupes
dominants qui se feraient les spécialistes de son interprétation et de sa
gestion - qui exigerait que l’on recherche des voies morales réelles où
s’engager, des traditions d’argument
sur ce qui est objectivement bon pour le corps social, des traditions de
récit et de mémoire concrétisées dans des pratiques permettant, par la
reconnaissance de la force du différend, de ramener l’essence politique
du pouvoir, elle-même forme de médiation, à sa racine existentielle, au
lien entre pouvoir et différence, entre sécurité et pacifisme. Mais
combien l’art d’agir se rapproche de l’art de convaincre : la mise
en place d’une politique de défense requiert une dynamique volontariste
qui permette et appelle un engagement devant les impératifs militaires, et
partant, désigne la norme de l’action qui optimise le transfert des
formes militaires globales, sous l’angle de leur intégration en
synthèse sociale. Il faudrait que le contenu des politiques de défense
soit davantage activé par des
représentations identitielles, qu’il
soit médiatisé par une culture
intégrée à partir de l’histoire et capable de fonder un habitus
culturel qui puisse maîtriser le mode d’acceptation et de légitimation
des nouvelles technologies militaires qui investiront le champ de bataille
du futur. Dans
le cas européen, cela suppose d’envisager l’Europe comme un acteur
collectif et la conscience européenne comme volonté collective. Au fond,
tout acte a pour cause la volonté et non la liberté ; aussi s’agit-il
pour nous de rechercher si une impulsion de la liberté, provenant non pas
de la raison mais d’une peur de la contrainte, ne se faufile pas dans
notre refus de décider concrètement d’un projet de défense. Il ne faut pas se tromper d’idéal : alors que le désarmement est la liberté dégagée, la maîtrise des armements est la liberté engagée. Au plan de la réflexion comme de l’action, l’éthique sert de vérification du caractère opératoire d’une politique de défense et de l’action pratique qui la caractérise par la maîtrise des armements. Elle réconcilie au sein d’une totalité historique concrète l’abstraction subjective du pacifisme juridique et l’abstraction objective de la souveraineté nationale. En d’autres termes, la maîtrise des armements se distingue du désarmement par sa visée et ses finalités qui sont pratiques, par sa mise en perspective qui doit finalement éclairer et motiver une praxis. Alors que le désarmement se confond tout entier avec l’intention de la paix, la maîtrise des armements est inséparable de son accomplissement effectif. Elle permet de passer de l’anticipation globalisante à la volonté consciente et significative de la paix. Car enfin, vouloir la paix, n’est-ce pas tout simplement pour l’homme raisonnable confesser une impossibilité à croire en vérité que le désarmement est la paix ?
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