Le processus
d'autonomisation de la stratégie nucléaire : L'école nucléariste
La réflexion
entamée dès 1946 sur les transformations apportées par le
nucléaire et sur les modes d'organisation et de fonctionne-ment
de ces armes au service des intérêts nationaux des Etats-Unis
et, le cas échéant, de leurs alliés, a connu un tel développement
qu'elle constitue aujourd'hui un domaine particulier. A l'intérieur
de ce domaine, la quantité des conceptions opposées, des
formulations, constamment infléchies, est elle-même si considérable
qu'elle a engendré une activité intellectuelle particulière
de type taxinomique. Comme l'entomologiste, le chercheur en
stratégie doit en effet s'efforcer de classer en familles,
branches et sous branches pour éviter l'entropie et introduire
un ordre pour pouvoir se repérer. Citons trois tentatives intéressantes :
- le fer à cheval de Levine qui y répartit sur deux dimensions
cinq écoles allant du pacifisme radical de type quaker
jusqu'aux anticommunistes radicaux du type Barry Goldwater en
passant par trois classes intermédiaires21
- le classement ternaire classique de Robert Osgood qui par
rapport au dilemme nucléaire (la sécurité dépend des armes
nucléaires mais leur utilisation ravagerait la planète) place
aux extrêmités les partisans du rejet du dilemme
(rejectionnists) pour qui la question n'a pas de sens et à
l'opposé les abolitionnistes qui cherchent à dépasser le
dilemme par la suppression des armes, tandis que le centre est
occupé par les moderators qui recherchent à atténuer les
effets du dilemme22 - la
matrice obtenue à partir de la double antinomie ancien/nouveau,
valable/défectueux de Jervis23.
Ces classements présentent au moins un point commun :
rechercher la conservation de la continuité dans le temps et
prendre en compte l'introduction de variations dans le champ
d'un système clos et complet. Mais il est bien d'autres
possibilités de classement et l'ordre que nous introduisons
dans cette étude est lui-même discutable.
J'appelle donc
école nucléariste l'ensemble des courants de la pensée stratégique
qui, depuis Alamogordo, tiennent le nucléaire comme passage désormais
obligé de toute politique et fondement de toute stratégie. Une
première subdivision distinguera entre stratégie nucléaire
pure et régulation des armements (arms control). De la première,
nous dirons qu'elle s'intéresse à la stratégie nucléaire
selon son concept, c'est-à-dire comme totalité du processus
liant étroitement la réalité des fins politiques et des
moyens militaires à la virtualité des effets de force. Quant
à la seconde, elle correspond à un champ de réflexion très
spécifique, nommé "arms control" et que, pour finir,
nous proposons d'appeler régulation des armements24.
Contrairement au précédent qui ne prend en compte l'Autre que
comme adversaire, ce courant se caractérise par la recherche
d'une coopération minimale que matérialisent une communication
et une négociation avec la partie adverse.
Stratégie nucléaire
La première
approche consiste à établir la révolution nucléaire comme
invariant et à penser les transformations qui pourraient
l'affecter au point de remettre en question ce statut. Michael
Mandelbaum25, puis Robert
Jervis proposent donc de parler de révolution nucléaire,
entendue non pas comme l'avènement de l'arme nucléaire mais
comme la situation résultant de l'acquisition d'une capacité
mutuelle de frappe de représailles en second26.
La situation de vulnérabilité partagée qui en résulte est
telle que le prix d'une guerre apparaît prohibitif à chacun
des adversaires. Cette position fondamentale qui prolonge le
jugement initial de B. Brodie27
place les tenants de la révolution nucléaire dans une position
extrêmement exposée qui conduit l'école nucléariste à
organiser ses travaux suivant deux principes :
1 )
Principe (négatif) de conservation
Une part
importante de ce courant doit opérer négativement. Il s'agit
en effet de se défendre contre ce que Jervis appelle les
mauvaises nouvelles idées qui apparaissent et les anciennes
mauvaises idées qui persévèrent28.
En d'autres termes, de préserver la qualité d'invariant du
nucléaire contre les argumentations spécieuses qui, cherchant
à l'évacuer, annoncent sa péremption. Sitôt déclarée, la révolution
nucléaire doit en effet se faire conservatrice alors même que
tout reste à penser des conséquences de l'apparition de l'arme
nucléaire. Tâche d'autant plus ardue qu'il leur faut se garder
contre la convergence objective en vue de la suppression des
armes nucléaires de ceux qui, au nom de la morale ou, dans une
version récente au nom de la planète29,
souhaitent la disparition des armes nucléaires et prouvent leur
inutilité, et de ceux qui, soucieux de retrouver la pleine
liberté d'action, réclament également leur élimination. En
matière d'abolition, l'imagination créatrice n'est jamais en
peine. Parmi les derniers argumentaires, celui de John Mueller30
qui conclut à l'inutilité des armes nucléaires, prouvée par
le fait que les occidentaux, "vaccinés" par deux
guerres mondiales ont finalement évacué de leur subconscient
la guerre comme mode de résolution de leurs antagonismes. Au même
titre que le duel ou l'esclavage ne correspondent plus à la
conformation psycho-culturelle de nos civilisations. En conséquence
les armes nucléaires cessent de présenter la moindre utilité
et ont été développées en raison inversement proportionnelle
du besoin qu'on pouvait en éprouver. Thèses que Robert Jervis,
puis Karl Kaysen31 se sont
employés à réfuter, soulignant notamment une conception
excessivement rigide de la stabilité internationale, un
optimisme sans fondements et une interprétation abusive d'événements
historiques érigés en modèles artificiellement transposés.
L'autre
tendance abolitionniste, bien connue, s'est manifestée avec éclat
lors de la controverse lancée par le discours de Ronald Reagan
du 23 mars 1983 sur la caducité des armes nucléaires. Le
physicien Robert Jastrow ne craignait pas de nouer explicitement
une alliance contre nature avec Jonathan Schell pour légitimer
moralement le déploiement d'un système défensif spatial
multi-couche32. Par là même,
l'idée de dissuasion par déni de capacité faisait retour dans
le débat stratégique après vingt ans d'absence.
2) Principe
(actif) d'amélioration
On peut,
suivant Jervis, bon guide en ce domaine33,
prendre en compte trois instruments permettant d'innover en
stratégie nucléaire.
a) La
technologie
Constamment, le
monde de la défense américain est secoué de convulsions qui
prennent le nom de révolution technologique ou de "percée".
Mouvements symétriques aux gaps que l'on croît avoir décelés.
Mouvements conformes et à la dynamique propre aux industries américaines
d'armements et à ce penchant technologique propre à la culture
stratégique américaine (voir infra). Ces quinze dernières années
ont été riches en bouleversements de ce genre qui ont pris les
noms de révolution de la précision, du guidage, des armes
intelligentes etc Pour ne rien dire de l'architecture suprême
et d'ailleurs non négligeable constituée par l'IDS. Albert
Wohlstetter dès 1983 dans sa réponse aux Evêques34
américains recourait à ce type d'argumentation pour dénoncer
l'absurdité de la Mad Cap (capacité de destruction mutuelle
assurée) et l'irréalisme du ciblage des populations, alors que
la révolution de la précision rendait désormais possible un
ciblage chirurgical autorisant la plus grande flexibilité de la
dissuasion et, le cas échéant, des options de frappe une fois
la guerre déclenchée. En 1988, le célèbre rapport
Discriminate Deterrence 35 suggérait
une stratégie américaine pour le long terme sur les mêmes
bases. Renforcement de la haute technologie, capacité de frappe
en profondeur, recours à ces armes intelligentes
conventionnelles en priorité sur les théâtres périphé-riques,
notamment européen. De la technologie dite révolutionnaire on
induit une stratégie. Fausses révolutions conteste Jervis36,
considérant que rien de significatif ne vient remettre en
question les principes fondamentaux issus de la révolution nucléaire
puisque les capacités essentielles et donc la position des deux
rivaux nucléaires ne sont en rien changées. La révolution du
guidage, tout comme en 1970, celle du mirvage procède de ces
faux effets d'annonce qui font long feu. Seule la mise au point
d'un véritable bouclier défensif efficace à 100 % et qui
ne saurait être uniquement spatial serait une authentique
"contre-révolution" capable de changer les données
du problème, ce qui n'est décidément pas pour demain37.
b) Le deuxième
type d'outil est l'analyse théorique. De cette "innovation
purement intellectuelle" nous nous bornerons à donner
trois exemples. C'est entre 1971 et 1976, sans tapage, au moment
même où l'on croit la pensée stratégique en sommeil que
trois grandes études consolident et approfondissent les travaux
de l'école nucléariste.
Le travail de
Graham T. Allison, publié en 197138
exerce rapidement une influence considérable39.
Allison prend pour "cobaye" la crise des missiles de
Cuba afin de rechercher les mécanismes effectivement en action
dans le processus de prise de décision. Il considère d'abord
les comportements et les habitudes intellectuels des
professionnels de la diplomatie et constate que la plupart des
analystes expliquent ou prédisent le comportement des
gouvernements nationaux en recourant à un unique modèle
conceptuel qu'il nomme celui de l'acteur rationnel. Ceci le
conduit à proposer deux modèles alternatifs l'un fondé sur la
théorie des organisations de Cyers, March, et Simon, l'autre
sur la théorie de l'administration gouvernementale
(bureaucratic), inspirée des travaux de Neustadt40.
Allison fait valoir que l'analyse rationnelle classique tend à
projeter son questionnement et ses méthodes sur une réalité
dont l'organisation et le fonctionnement relèvent bien plus des
deux autres modèles. Ceci le conduit à une formulation théorique
des types de questions propres à chacun des modèles que le
praticien de l'action, confronté à une sollicitation qui exige
sa réponse aura à se poser : type I : quel est le
problème et ses alternatives... ? Type II : de
quelles organisations est faite le gouvernement et comment
fonctionnent-elle... ? Type III : quelles sont les
filières... ?41
Cette
importance de la décision se retrouve également dans la thèse
de J. Steinbruner42. Il s'agit
à partir de l'étude du cas du projet de force nucléaire
multilatérale (MLF, 1961) de voir en quoi les hypothèses
cybernétiques et cognitives fournissent une méthode
alternative plus appropriée que le traditionnel paradigme
analytique qui se révèle insuffisant pour rendre compte du
processus décisionnel complexe en action dans le cas de la MLF.
On retrouve donc la même prudence si ce n'est la même défiance
à l'égard des méthodes analytiques traditionnelles. L'examen
des hypothèses de la cybernétique, amendées par la théorie
cognitive, conduit Steinbrunner à la notion de paradigme
cognitif43 qu'il applique avec
succès à la MLF. Il s'agit en fait de sortir du modèle
analytique parce qu'il est trop simple et trop brutal. Trop
simple parce qu'il ne tient pas compte de la complexité des
organisations gouvernementales, et trop brutal parce qu'il
attribue à la décision d'un seul ce qui résulte en fait du
processus global de circulation de l'information (avec ce que
cela comporte de pertes) à travers l'organisation complexe. Il
en concluera que les dirigeants nationaux ne peuvent pas à eux
seuls dominer pleinement de si vastes ensembles44.
Conclusion qui pèse lourdement sur la façon d'apprécier, de gérer
et de contrôler la crise à l'ère nucléaire.
Troisième
apport, celui de Robert Jervis qui, en 1976, expose les résultats
d'une recherche qui vise à appliquer les concepts de l'analyse
cognitive à la politique internationale45.
Tout en restant très proche, le champ d'application est plus
large que chez Steinbruner et la méthode plus spécifique.
Jervis s'applique en effet à cerner le processus d'acquisition
et d'assimilation de l'information par les responsables
politiques et la façon dont leurs perceptions sont influencées
au point de se trouver faussées à la fois par les brouillages
de l'information et par les obstacles que dressent leur propre
processus d'acquisition et d'interprétation de l'information,
processus déterminé par l'expérience, l'enseignement de
l'histoire, les désirs et les craintes...etc. De cet ouvrage
rigoureux qui reste encore centré sur les relations
internationales, la vulgate46
retiendra le dilemme de la sécurité dont Jervis donne
l'expression la plus imagée à travers ces paroles de Ramsay Mc
Donald adressées en 1904 à l'ambassadeur du Japon :
"le Japon devrait faire très attention à ce que,
recherchant sa propre sécurité, il n'inquiète pas le sens de
la sécurité d'autres nations" 47.
Infléchissant de façon critique les travaux de Hubert
Butterfield48 sur le paradoxe
de la sécurité, Jervis admet l'assimilation hobbesienne de la
société internationale à l'état de nature et en reconnaît
les implications pour s'efforcer de mieux définir les remèdes.
Par la suite, il utilise ces résultats et notamment le paradoxe
de la sécurité afin de critiquer la stratégie nucléaire
officielle49 et d'affirmer les
implications de la révolution nucléaire50.
La démarche
d'Allison, Jervis et Steinbruner dont il est important de
souligner la cohérence globale est évidemment antinomique de
celle de Wohlstetter. Ce dernier fonde ses raisonne-ments sur le
progrès technologique pour retrouver la pleine liberté
d'action un moment remise en question. De leur côté, Allison,
Jervis et Steinbruner recherchent en usant d'un outillage
purement théorique à développer la connaissance des
implications du fait nucléaire et de la dissuasion. En fait,
deux logiques s'opposent : l'une qui reconnaît la révolution
nucléaire comme bouleversement des représentations
traditionnelles, l'autre qui tend à considérer qu'une révolution
technologique, celle de la précision et de la miniaturisation,
compense la révolution nucléaire au point de redonner aux
armes nucléaires les pouvoirs ordinaires des armes
traditionnelles (et réciproquement), simplement améliorées et
restitue les conditions ordinaires de la guerre.
Ces exemples ne
doivent pas donner à penser que l'approfondissement de la
connaissance de la stratégie nucléaire procède uniquement de
la spéculation théorique. Il existe un autre volet au moins
aussi important et nullement séparé du précédent, c'est
l'investigation des mécanismes propres à la mise en oeuvre de
l'opérationalité des forces nucléaires. Rien d'existentiel à
cette analyse minutieuse de la pratique stratégique qui
fournit, sans se dispenser d'un regard critique, les outils
indispensables pour un débat stratégique digne de ce nom. Un
petit nombre d'études bipartisanes, et de ce fait
indiscutables, font désormais autorité sur des questions très
délicates comme le commandement opérationnel des forces nucléaires
stratégiques, le plan de frappe, ou la gestion des opérations
nucléaires51. Etudes
fragmentaires destinées à ouvrir la voie à d'autres ouvrages
qui approfondissent la connaissance et la réflexion sur les
problèmes concrets posés par la réalisation des stratégies
nucléaires.
c) Enfin,
troisième instrument : la connaissance historique. Depuis
une dizaine d'années, la recherche connaît un essor important
sinon exceptionnel. Trois facteurs y contribuent :
- l'étude de
certaines archives récemment ouvertes, pour la période
1945-1960 notamment celles du National Security council et du
Joint Chiefs of Staff qui font l'objet d'un vaste programme
d'exploitation. Les résultats sont publiés notamment dans la
revue International Security 52
ou font l'objet d'ouvrages thématiques comme celui de Richard
K. Betts sur le comportement des présidents américains lors
des premières crises53
- le recours
constitutionnel au Freedom of Information Act qui contraint à
la déclassification de certains documents et autorise
aujourd'hui, dans le cas de la crise de Cuba, d'avoir accès aux
minutes des réunions de l'EXCOM54.
-
l'organisation de conférences et de séminaires sur des temps
forts, soigneusement définis, de la confrontation nucléaire.
Ce fut le cas entre 1987 et 1989 pour la crise de Cuba. Trois
conférences ont donné l'occasion aux américains et aux soviétiques
de confronter leurs souvenirs ou leurs appréciations des événements.
Plusieurs livres, de nombreux articles constituent désormais un
niveau interprétatif révisionniste de la crise. Révision qui
n'a pas manqué de lancer un débat contradictoire sur la
validité de ce type de démarche historique55.
L'école nucléariste enrichit ainsi le savoir sur la relation
entre la conduite de la politique étrangère et la détention
mutuelle des armes nucléaires, soit en temps de crise aiguë,
soit dans les conditions ordinaires de l'affrontement latent. Il
ne fait cependant pas de doute que la population d'événements
reste très limitée. Le nombre de crises, environ treize pour
la période, se réduit à deux (Cuba, 1962, Moyen-Orient, 1973)
si l'on prend en compte la capacité de représailles mutuelles.
Reste enfin la validité de ces témoignages oraux, de ces
relectures du passé par des acteurs qui ont changé (McNamara)
ou simplement, comme le remarque encore Jervis, par le fait de
notre tendance à assimiler les informations nouvelles à
travers nos croyances a priori56.
Il n'est pas assuré, contrairement à l'affirmation confiante
de Joseph Nye à la conférence de Hawks Cay, que les armes nucléaires
soient capables de cet effet de boule de cristal qui ouvre à
tous les décideurs la vision du futur57.
*
* *
Voilà donc
trois voies d'innovation, trois outils de travail qui ont permis
et permettront à la pensée nucléariste de mieux distinguer,
analyser, évaluer les objets de la situation nouvelle issue de
la révolution nucléaire. Etape épistémologique nécessaire,
mais on ne saurait en rester là. La stratégie nucléaire se
constitue et se développe par d'autres voies plus pragmatiques
qui recherchent les améliorations que l'on peut, sans attendre,
avec ce qui vient dans l'instant, apporter à la pratique de la
dissuasion nucléaire. Ceci revient à poser la question :
quelle est la meilleure dissuasion nucléaire possible, comment
l'organiser et avec quelles forces ? Nous considérerons
ici trois types de réponses : aux deux extrêmes d'abord :
ceux qui par l'effet de nombre des seules forces offensives
pensent pouvoir mettre à la disposition des décideurs le plus
grand nombre d'options possibles et ceux qui, à l'opposé,
estiment qu'un niveau minimal de force procure la dissuasion
authentique dite parfois "existentielle". Mais entre
ces deux extrêmités du spectre, la solution de forces
offensives réduites couplées, donc valorisées par une
certaine quantité de défense, tend à se renforcer après de
longues années de rejet.
1 )
Dissuasion par la force offensive pure.
De NSDM
(national security directive memorandum) 242 du président Nixon
à PD 59 (presidential directive) du président Carter et enfin
à NSDD-13 (national security and defense directive) une idée
centrale : fournir au Président un vaste choix d'options,
grâce auxquelles en cas de crise, et même de guerre, il se
sente à l'aise (confortable). C'est cette préoccupation qui
conduit à l'élaboration de la stratégie dite
"countervailing" qui met à disposition du centre de décision
des options nucléaires limitées (LNO) de façon à pouvoir, à
chaque niveau de l'affrontement, l'emporter sur l'adversaire.
C'est désormais, appuyée sur les capacités appropriées,
cette certitude affichée que, à aucun moment et à aucun
niveau, l'adversaire ne saurait l'emporter qui "enlève"
l'effet dissuasif. Car il ne s'agit nullement d'un plan de
guerre nucléaire mais d'une posture reposant sur une théorie
de dissuasion par la menace de guerre58.
L'élaboration du plan de frappe stratégique consiste donc à
préparer le traitement efficace de cibles dont le choix est arrêté
en fonction des effets physiques que l'on recherchera afin de
servir la stratégie nucléaire arrêtée par le président des
Etats-Unis. En dépit de glissements sémantiques fréquents et
fâcheux, la capacité ne saurait en aucun cas se substituer à
la stratégie. A l'origine, partant d'une alternative choix
rudimentaire entre capacité anti-cités et capacité
anti-forces, la stratégie américaine de dissuasion nucléaire et
de combat nucléaire en cas d'échec de la dissuasion, a été
conduite à affiner son approche. Partant du principe que la
frappe américaine de représailles devait d'abord produire ses
effets sur les forces vives de l'adversaire, on a recherché par
une combinatoire de la psychologie politique et de la technique
à définir les meilleures cibles possibles pour dissuader
l'adversaire de toute action en premier en s'efforçant de le décourager
de concevoir toute théorie de la victoire en guerre nucléaire.
Bien entendu, cette posture comporte inévitablement la menace
d'incapaciter les forces de représailles soviétiques. Selon la
logique réversible de la dissuasion nucléaire cela revient en
même temps à rechercher une supériorité autorisant pour soi
une théorie de la victoire. Car rien dans l'organisation des
forces et dans la séparation intellectuelle entre première et
deuxième frappe ne permet de faire significativement la différence
entre ce qu'on prétend interdire à l'autre et ce qu'on
s'autorise à soi-même. Le plan de ciblage nucléaire (single
integrated operations plan, SIOP) a donc suivi et suit encore
des voies propres de type opérationnel qui, pour horrifiques
qu'elles paraissent, ne doivent pas être surestimées. Un plan
de frappe reste un plan de frappe. Il ne fait pas une stratégie
et peut à grand peine se substituer temporairement à une
incapacité à la définir et à la formuler... Cela dit, il est
peu contestable qu'une part importante de la pensée stratégique
consiste à rechercher, suggérer, critiquer le meilleur rapport
coût-faisabilité-efficacité du ciblage, compte tenu des
effets que l'on recherche. Communément, on admet l'existence de
quatre catégories de cibles59.
- forces nucléaires
(strictement contre-forces)
- leadership
(command and control)
- "autres
cibles militaires" cibles urbaines et industrielles
(finalement contre-cités, quand même). A l'intérieur de ces
différentes catégories on a également recherché à
distinguer qualitativement les cibles politiques (décapitation
du parti communiste ou sélection ethnique60
visant à précipiter l'éclatement de l'empire), antiéconomiques
ou anti-ressources. Mais à l'intérieur de cette catégorie il
est explicite, au moins depuis 197761,
qu'un traitement particulier est réservé aux capacités de récupération
de la société soviétique au terme d'une guerre nucléaire62.
2) Dissuasion
existentielle ?
Le premier
exposé en a été donné par Mc George Bundy dans un article de
198363. "Aussi longtemps
que chaque camp dispose d'armes thermonucléaires qui pourraient
être utilisées contre l'adversaire, même après la plus
puissante attaque préemptive possible, la dissuasion
existentielle est forte et repose sur l'incertitude de ce qui
pourrait advenir." C'est finalement "l'existence même
des armes nucléaires qui a pour conséquence la
dissuasion"64. Comme le
souligne Lawrence Freedman, tout ce dont on a besoin c'est
d'avoir à disposition quelques armes nucléaires qui pourraient
être utilisées selon des scénarios qu'acceptent de considérer
les partisans de cette dissuasion "minimum". Position
très séduisante65, remarque
Freedman, parce qu'entièrement passive qui n'exige des forces
que des critères négatifs : elles devraient n'être pas
vulnérables, ni provocatrices66.
"Dans ces conditions, écrit Colin Gray, la guerre nucléaire
ne serait pas commencée de propos délibéré comme un acte
rationnel de politique, la dissuasion existentielle doit
fonctionner grâce à quelque chose comme "une menace qui
laisse sa part au hasard", réservant ses flèches à ce
qu'il tient pour une énorme naiveté67.
Bien que proche de cette position, Jervis reste plus nuancé.
S'il se déclare partisan d'une dissuasion minimale, il n'en définit
pas le niveau. Il se contente de dire que le nombre en vue de la
victoire n'a pas de sens. Mais il se garde de se rallier
ouvertement à la dissuasion existentielle et préfère parler
de stabilité dissuasive (stable deterrence).
3 ) Un
mixte offensif-défensif.
Cette
composition des forces que ses adversaires présentent comme la
plus déstabilisante (anathème qui relève de la malédiction
magique), est probablement la solution de l'avenir appelée de
leur voeux depuis bien longtemps par MM. Nixon et Kissinger et
constamment étudiée ces dernières années68.
L'efficacité des parades que constituent l'enfouissement et
surtout la mobilité (voir la difficulté qu'ont eu les
Etats-Unis à repérer les SCUD-B mobiles irakiens) conduisent
de plus en plus à rejeter la validité et la nécessité d'une
dissuasion reposant sur une stratégie strictement anti-forces.
La réduction des forces stratégiques sous l'effet conjugué du
traité START ou, quoiqu'il en advienne, des coupes budgétaires
et de la guerre contre l'Irak achèvent d'en éloigner la
probabilité. Tout concourt aujourd'hui à confirmer le jugement
de Michael May : réduction du nombre des cibles, du
targeting factor, c'est-à-dire du nombre de charges par cible69.
Un certain principe de réalité contraint donc la révolution
de la précision évoquée par A. Wohlstetter à avouer ses
limites. Bien entendu, cela ne signifie nullement que le nombre
des armes nucléaires descendra jusqu'à cette dissuasion
minimale, suffisante à la sécurité même lorsque l'on considère
l'importance de l'enjeu Etats-Unis et l'ampleur du risque que,
pour lui, on serait prêt à prendre. Quoiqu'il en soit,
infatigables, les "cibleurs" ont donc commencé à
rechercher des solutions pour obtenir le meilleur rapport
dissuasif possible. Compte tenu de la probabilité d'une
certaine quantité de défense anti balistique, trois modèles
sont envisagés :
- dissuasion
"mixte" : les forces nucléaires assurent la
dissuasion en ciblant les cités et la base industrielle soviétiques ;
les armes conventionnelles à longue portée menacent les
centres nerveux militaires de l'adversaire ;
- dissuasion
"counter-combatant" : même principe mais, de
plus, un nombre limité d'armes nucléaires tactiques sélectives
seraient déployées à proximité du théâtre d'opérations
virtuel70 ;
- dissuasion
contre-forces conventionnelles. délaissant l'idée d'une
dissuasion contre les forces nucléaires, la frappe nucléaire
stratégique prendrait pour cibles les capacités de projection
de force de l'adversaire et les zones géographiques critiques
et les centres de communication nécessaire à une opération
d'invasion71.
Quelque soit le
modèle finalement retenu, on constate qu'il apparaît toujours
nécessaire de disposer d'"options flexibles et limitées
visant à convaincre l'ennemi qu'un progrès supplémentaire
dans l'escalade n'aboutirait pas à la réalisation de ses
objectifs... On doit, tout en les mettant clairement en danger,
laisser à l'ennemi des ressources militaires économiques et
politiques d'une valeur assez élevée, pour qu'il éprouve une
tendance puissante à rechercher une fin au conflit" 72.
Autant dire que, couplée ou non avec une certaine quantité de
défense, la recherche de capacités optionnelles limitées
continuera à constituer un des domaines d'application de la
pensée stratégique américaine. Par là même, elle restera
justiciable de la critique de Jervis, pour qui c'est pousser
trop loin le paradoxe de l'instable stabilité73.
A quoi j'ajoute personnellement que c'est encore trop introduire
l'escalade, l'espoir de la contrôler et pire encore, le désir
de la contrôler en des termes avantageux. Toutes considérations
dont la dissuasion n'a guère à se soucier (sauf à introduire
l'idée d'une escalade dans la dissuasion). Mais on se gardera
de croire qu'aucune arrière-pensée ne se dissimule derrière
ce discours sur la stabilité stratégique.
La résistible
ascension de la régulation des armements.
"Rétrospectivement
je suis surpris, remarque, en 1989, Morton H. Halperin, de voir
à quel point l'idée révolutionnaire selon laquelle des
accords sur les armes pourraient concrètement contribuer à la
sécurité internationale a été acceptée dans les sphères
politique et universitaire" 74.
Jugement incontestable dans sa globalité. Dans le détail, en
revanche, ce second courant théorique de la pensée nucléariste
n' a pas connu que le succès. Etroitement lié aux études de
stratégie nucléaire, pensant parfois pouvoir s'y substituer,
il a pris assez d'importance conceptuelle et pratique pour prétendre
à l'autonomie. Toutefois, la faiblesse des résultats et
l'intensité d'une contestation agressive donnent à sa légitimité
un caractère encore précaire.
1 ) La régulation
des armements : inscription dans le temps
Le départ est
brillant. Bien qu'il fût déjà employé quelques années
auparavant75, c'est en 1960-62
que le terme prend son essor, après qu'un séminaire eût
regroupé, dans les environs de Boston, les plus brillants
intellects de l'époque76.
L'année 1961 vit la parution de trois ouvrages majeurs :
"Durant l'été 1960, le manuscrit de Hedley Bull The
Control of the Arms Race circulait, Halperin et moi-même préparions
un petit livre (il s'agit de Strategy and arms control) et
Donald Brennan de sa conférence du printemps 1960 tirait Arms
Control, Disarmament and National Security"77.
Rappelons que la régulation des armements repose sur un
postulat paradoxal : le risque d'une guerre nucléaire
totale, qu'aucun des deux adversaires ne souhaite, favorise les
conditions d'une coopération en vue de réduire le rythme
d'accroissement de la production de ces armements, à la fois
cause et conséquence de l'antagonisme exacerbé des deux
adversaires. Une récente enquête menée par Michael Krepon78
permet de retenir trois critères fondamentaux explicitement
reconnus par les fondateurs eux-mêmes.
a) éviter une
guerre dont ne veut aucune des deux parties. On entend ici que
l'intérêt minimal des deux adversaires est de ne pas subir les
effets d'une guerre nucléaire totale pouvant aller jusqu'au
"spasme" final évoqué par Herman Kahn.
b) réduire les
coûts et les risques engendrés par la compétition entre les
systèmes d'armes (arms competition). A cette formulation
Halperin préfère une distinction plus nette entre la réduction
du risque de guerre par la diminution de l'incitation à frapper
en premier, grâce à un traité du type ABM (Anti ballistic
missile) et la question de la réduction des coûts qui présente
un caractère moins assuré. Il se peut que la régulation coopérative
des armements revienne aussi cher que le développement compétitif.
Mais le problème des économies relève davantage, selon
Halperin, de l'assainissement des pratiques d'allocations des
fonds par le Pentagone79.
c) écourter
les destructions en cas de guerre. Non pas en s'efforçant
d'affaiblir les capacités de représailles de l'adversaire
comme l'avait suggéré Robert Mc Namara, non pas en se dotant
de défenses permettant d'absorber une partie de l'attaque
adverse mais "en étendant la dissuasion à l'intérieur de
la guerre nucléaire". A l'occasion de l'enquête de 1989,
Schelling répond aux critiques formulées en 1982 par la
Commission Palme contre le concept de limitation des dommages en
réaffirmant les éléments constitutifs de sa conception déjà
exposés dans le chapitre V de Arms and influence :
- prendre en
otages les cibles auxquelles l'adversaire attache le plus de
prix
- protection
des armes et de leurs systèmes de commandement et de contrôle
afin de pourvoir mener une guerre lente.
- préserver la
communication avec l'ennemi.
- conservation
de certaines quantités d'armes nucléaires à la fin du conflit80.
La prise en
compte de ces différents éléments autorise la définition
suivante : il convient d'entendre par régulation des
armements la préparation, la conduite et la conclusion, en des
termes favorables et acceptables pour chacune des parties, de négociations
visant à reconfigurer qualitativement et quantitativement les
différentes composantes des panoplies nucléaires en vue de réduire
les risques et les incitations de frappe en premier. Ainsi,
fermement établie sur ce qui pouvait paraître des masses théoriques
de granit, la régulation des armements bénéficiait en outre
de la création en 1961 d'un appareil administratif, l'ACDA
(Arms control and disarmament Agency). Restait à subir l'épreuve
des faits : à la fois la mise en application des principes
par l'administration et les contre-coups d'événements
indirects. Or, contrairement aux prévi-sions, la régulation
des armements allait connaître un développement paradoxal dont
on peut se demander s'il ne procède pas de quelque façon du
paradoxe d'où elle tire son origine.
Expliquons
nous. L'objectif majeur était de traiter coopérativement la
relation bilatérale. Ceci présupposait que cette relation se
maintînt centralement et que l'on ne fût pas détourné de
cette préoccupation par un passage à l'acte ailleurs et
autrement. Le Vietnam a donc tout brouillé. Le conflit prend
une place centrale alors qu'il n'était que secondaire,
simplement parce que le réel, aussi secondaire qu'il soit,
s'impose à l'esprit des hommes contre le virtuel, fût-il
principal. En effet, le succès virtuel, la dissuasion et
l'endiguement de l'URSS, ne tenaient pas contre l'échec réel
que concrétisaient les morts d'Indochine. L'effet psychologique
l'emporta et la belle machine mise en place par R. Mc Namara
s'enraya. Les "têtes d'oeufs" furent ébranlées.
Daniel Ellsberg, théoricien émérite du chantage81
fait fuir les Pentagon Papers préparés par McNamara82.
"Sous l'effet du Vietnam, cette élite commença à perdre
foi en l'utilité de la puissance militaire sous toutes ses
formes, entrant dans un processus de déclin progressif qui
finalement allait transformer les architectes de la grande
puissance stratégique américaine en faiseurs de paix" 83.
Carnes Lord va plus loin encore : "l'expérience de la
Corée puis du Vietnam d'un autre côté semblait démontrer que
les Etats-Unis étaient politiquement et militairement
incapables de mener avec succès une guerre limitée. C'est
cette impasse qui fut responsable de la vogue, à la fin des années
60 et dans les années 70, des théories arguant de l'inutilité
de la force militaire et du remplacement de la stratégie par le
contrôle des armements" 84.
Intéressante remarque bien révélatrice des ambiguïtés
involontaires ou délibérées entretenues tant par les
adversaires de la régulation des armements que par certains de
ses partisans. La guerre limitée dans l'espace n'a certainement
pas pour corrolaire la limitation en intensité. En outre la régulation
des armements n'a jamais prétendu se substituer à la stratégie.
Quant
au débat sur l'inutilité de la force militaire, il est de
toutes les époques où la nécessité de la préparation voire
de l'emploi immédiat de cette force n'est pas évident. Aussi
bien assistons nous aujourd'hui à une controverse du même
ordre : économie contre militaire. Enfin,
la tradition américaine est de remettre sans cesse en cause
l'utilité de la force armée dès lors que sa nécessité et sa
légitimité n'apparaissent pas.
En revanche, il
est indiscutable que, au moment même où les théoriciens de la
régulation des armements qui, comme le rappelle durement mais
opportunément C. Gray85, se
trouvaient être aussi ceux de l'escalade contrôlée se
repliaient dans le silence, les campus, tournant le dos à la
stratégie militaire classique, trouvaient dans la régulation
des armements une sorte de valeur refuge. Dans le même temps,
l'administration Nixon préoccupée à la fois du rejet par le
Congrès du programme Safeguard et par l'augmentation du nombre
des ICBM soviétiques décidait de recourir à la régulation
des armements pour gagner du temps. Henry Kissinger, qui avait
participé aux différents séminaires de 1960, avait compris le
parti que l'on pouvait tirer de concepts aussi retors dans un
contexte globalement défavorable. On peut légitimement considérer
qu'il fut le premier à concevoir le parti que l'on pouvait
tirer d'une telle théorie non pas au service d'un projet
pacifique mais comme instrument au service d'une manoeuvre
authentiquement stratégique. De cette manipulation ambiguë, on
connaît les résultats, logiquement controversés :
accords SALT et, surtout, traité ABM de 1972. Accords tellement
ambigus qu'ils pouvaient faire dire que le constat stratégique
établi en 1968 par Mc Namara, baptisé MAD, triomphait alors même
que le traité ne correspondait guère à l'esprit des pères de
l'arms control et dissimulait (à peine) les arrières pensées
agressives des contractants. L'échec final de SALT II achevait
d'affaiblir la crédibilité de l'arms control. Durement attaquée
par les stratèges néo-conservateurs reaganiens (voir plus
loin), puis prise à contre-pied par l'IDS qui rallie certains
milieux pacifistes, la régulation des armements traverse entre
1977 et 1986 une période difficile où sa légitimité même
est remise en question. On voit alors les pères fondateurs
(Schelling, Halperin) redescendre dans l'arène à la suite du
fameux groupe des "quatre" (Kennan, McNamara, Mc
George Bundy, Smith), mettant à profit un contexte diplomatique
qui, de plus en plus, évolue dans un sens favorable. En effet
les difficultés de l'administration Reagan et surtout l'évolution
de la diplomatie soviétique, dont les experts n'hésitent plus
à s'exprimer dans les termes mêmes de la théorie de la régulation
des armements86, lui donnent
l'occasion d'un deuxième souffle. Dans une série de textes87
importants, les fondateurs se défendent sur trois positions. Le
traité ABM est un résultat tangible qui constitue une sorte de
modèle perfectible. Les principes de la régulation des
armements restent valables l'administration n'ayant fait que les
oublier ou les dévoyer. Il suffit donc de redresser manquements
et déviances pour retrouver l'esprit d'origine et parvenir à
des résultats substantiels. Le traité de Washington de décembre
1987,
la perspective des traités START et FCE, et le soin accordé
par les administrations Reagan II et Bush à la vérification
suscita une fiévreuse euphorie. Que, paradoxalement,
l'effondrement de l'URSS tempéra rapidement. Dans ces
conditions en effet, faute d'adversaire à la mesure, le
postulat coopératif de la régulation des armements conserve
t-il sa nécessité ? Tandis que les reaganiens
retrouvaient leurs arguments habituels88
contre l'efficacité voire l'utilité de la régulation coopérative
des armements, ses partisans empruntaient la voie d'une
connivence objective avec les prudentes approches du Pentagone
pour souligner la nécessité de prolonger les négociations
avec une URSS toujours dotée d'un formidable potentiel
conventionnel et nucléaire.
2) Domaines
d'application
Le premier, le
plus directement lié à la réflexion théorique sur la
dissuasion, concerne l'étude de l'équilibre (balance) des
arsenaux. Ceci est à entendre à deux niveaux étroitement liés.
En premier lieu la recherche d'un équilibre interne qui prend
en compte l'effet qui résulterait de variations à l'intérieur
des différentes composantes du système stratégique global :
comment s'affectent mutuellement les trois composantes de la
"triade". Il s'agit à la fois de mesurer des
transformations quantitatives et qualitatives. La quantité
constituant une fonction décroissante, alors que la qualité
constitue une fonction croissante. Toutefois, certaines catégories
d'armes pourraient être interdites préventivement en cas
d'accord START. Ces études sont régulièrement produites par
l'ACDA et par les thinks tanks89.
Ensuite, une
balance externe bilatérale donc compétitive. Elle consiste à
estimer le rapport entre les modifications des panoplies considérées
globalement et, terme à terme, pour chacune de leurs
composantes. Exemple : le ratio entre les ICBM, américains
et soviétiques. Ce qui se justifie dans la mesure où on leur
attribue plus ou moins arbitrairement, à partir de spécificités
techniques, réelles mais discutables, pour ne pas dire
douteuses, tant que la preuve n'a pas été faite90,
des capacités propres, donc des missions virtuelles de frappe
en premier. Cette estimation de l'équilibre est également mise
en relation avec les grands concepts de la dissuasion nucléaire :
stabilité, sécurité, prévisibilité, capacité de frappe par
surprise... etc. La stabilité, but ultime, résulte de cette
double combinaison de la composition des panoplies (force
structure).
Deuxième
domaine : la vérification. Domaine apparemment technique où se
remarque l'activité de l'ACDA, de l'agence pour l'inspection
sur place créée en 1988, de certains laboratoires nucléaires
nationaux, tout particulièrement celui de Sandia
(Nouveau-Mexique), enfin de certains think-tanks spécialisés
(Carnegie Endowment for International Peace, Henry Stimson
Center). La mise au point des inspections sur place,
l'exploitation des données fournies par les moyens techniques
nationaux (satellites) posent effectivement des problèmes très
spécifiques. On aurait tort d'écarter la vérification du
champ de la pensée stratégique. Chacun sait en effet que
depuis 1946 la vérification a constitué la pierre de touche de
la conclusion heureuse ou de l'échec final de toute négociation
de régulation des armements. La question de la vérification se
résout d'abord au niveau politico-stratégique qui décide en
dernière instance :
- si la vérification
est nécessaire ou pas. Aux yeux des fondateurs de la régulation
des armements, la vérification doit procéder de l'intérêt
mutuel et d'un certain niveau de confiance préalable91,
faute de quoi elle se transforme en une entreprise d'espionnage
qui fait capoter toute négociation. Henry Kissinger était même
allé jusqu'à soutenir que la vérification n'avait finalement
qu'une importance secondaire dans la mesure où les deux parties
ayant consenti à s'accorder dans leur intérêt mutuel, le
respect devient quasi-automatique92.
- de la quantité
de vérification nécessaire et suffisante. C'est soulever le
dilemme du désirable et du tolérable, sachant que, dans le cas
des inspections sur place, la règle de la réciprocité ne peut
qu'inciter à la plus grande circonspection.
- de l'appréciation
d'une violation et des suites qu'il convient de lui donner.
Problème délicat soulevé il y a fort longtemps et remis au
centre du débat par l'affaire du radar de Krasnoïarsk,
violation caractérisée du traité ABM93
auquel, il faut le reconnaître, aucune solution n'a été donnée
parce que personne ne semble disposé à s'engager dans la voie
de la mise au point d'un régime de sanction (la coopération ne
va certainement pas jusque-là). De ce point de vue, la
signature et la mise en application du traité START, dont les
mesures de vérification sont d'une variété et d'une complexité
relativement considérable, constitueront une étape
essentielle, ou en cas d'échec un recul important dans ce
domaine. Cela dit la vérification devrait encore connaître de
beaux jours lorsque l'on considère le troisième et dernier
domaine.
Troisième
domaine : réguler les flux de prolifération d'armements.
Réguler, c'est aussi prendre en compte la prolifération
horizontale des armes à travers le monde. Là encore la pensée
stratégique ne découvre pas le problème dont l'urgence obéit,
me semble-t-il, à une sorte de loi de fréquence et d'intensité
qui procède de la dynamique entre les super-puissances nucléaires.
Plus on les trouve prêts à coopérer et à réduire, plus
ardente devient la nécessité de s'occuper des autres, des
tiers, des rivaux. Tout se passe donc comme si il n'était
envisageable de réduire que tous ensemble afin de maintenir à
niveau relativement égal les potentiels. Le souci qui se
manifeste aujourd'hui à l'égard des candidats aux armes nucléaires
ou, simplement, à l'acquisition de missiles balistiques
rappelle irrésistiblement les sollicitudes que l'on eut à
propos des orientations stratégiques de la France et de la
Chine entre 1960 et 1968. La recherche de la stabilité entre
les forces des deux superpuissances nucléaires inclut la prise
en compte de l'état des valeurs relatives, à savoir l'écart
à maintenir entre les puissances nucléaires supérieures et
les puissances de "deuxième catégorie" (France,
Chine, Grande-Bretagne). L'avancement des négociations START,
les projets de réduction des programmes nucléaires américains,
la transformation de la doctrine stratégique soviétique, l'évolution
des programmes de défense anti-balistique conduisent à
reconsidérer en termes plus politiques que militaires cet écart
entre puissances nucléaires de premier rang et puissances de
second rang.
Conduits par
des spécialistes soit de la prolifération, soit des pays
concernés, des programmes d'études très approfondis94
donnent une idée du caractère éminemment ambivalent de la régulation
des armements qui place sous surveillance les puissances intermédiaires
et veille au calibrage de leur niveau balistico-nucléaire.
Exercice hautement délicat. Comment définir en des termes
autres que politiques, le rapport acceptable entre la puissance
que confèrent les armes nucléaires et celle qui résulte du
cumul d'autres critères non militaires95 ?
Aujourd'hui nous assistons au démarrage d'un débat qui, tout
en reprenant certains des termes des années 60-70, se rapproche
beaucoup plus qu'il n'y paraît de la stratégie d'action. Le
contrôle des capacités militaires des tierces puissances répond
de façon évidente à la préoccupation de conserver non pas
tant sa supériorité que sa liberté d'action qui, pour
reprendre une formule célèbre, ne trouve ses limites que là où
commence celle d'autrui. Le contrôle de la prolifération des
armements peut donc se définir comme l'ensemble des opérations
visant à prévenir, le plus en amont possible, l'avènement
d'une situation qui pourrait, en aval, ne plus trouver d'autre
voie de résolution que le recours à la force des armes. A la
limite, l'action militaire vient en correctif de ce qui n'a pas
été obtenu, ou de ce qui n'a pas été recherché par le contrôle
du marché. Le marché prolifère spontanément, ce que le
politique tolère, voire encourage, jusqu'au point où... il
devra intervenir pour corriger ce qu'il n'a pu réguler au
moment opportun. Un certain libéralisme pensera peut-être que
mieux vaut la guerre pour corriger que la contrainte permanente
pour réguler. La guerre n'est plus alors qu'un instrument déflationniste
temporaire, imparfait, coûteux mais nécessaire à la survie du
système tout entier. C'est la guerre -thermostat -, une sorte
d'effet de feed-back qui vient corriger l'emballement du système.
L'ennui est que ce correctif induit nombre de perturbations
colatérales, voire provoque l'altération du système tout
entier....Belles controverses en perspective. Le débat sur la légitimité
de la régulation des armements a donc repris avec une vivacité
accrue durant l'année 199096.
Cette polémique a peu de chances de cesser. Elle semble même
consubstantielle à la régulation des armements elle-même,
laquelle présente un caractère d'ambiguité si utile pour tant
de courants opposés qu'elle constitue un instrument trop
commode pour être abandonné.
- pour les
pacifistes, c'est le moyen par lequel ils peuvent espérer,
graduellement, parvenir à certaines fins comme l'interdic-tion
totale des essais nucléaires97,
première étape vers la réduction drastique des armes nucléaires
et leur abolition finale.
- pour toute
administration américaine c'est un outil qui permet de
satisfaire à des objectifs très différents à la limite du
contradictoire :
* ne pas s'aliéner
les courants libéraux.
* maintenir un
certain degré de communication avec l'adversaire, dialogue qui
rassure l'opinion et permet de tester constamment les intentions
soviétiques.
* obtenir
certains avantages, notamment financiers, en orientant les négociations
dans des voies apparemment favorables.
* chercher à
pousser l'adversaire à la faute.
- pour les
partisans radicaux de la supériorité américaine la régulation
des armements permet aussi de contrer l'adversaire et, le cas échéant
de surveiller les puissances tierces C'est, dit crûment
Luttwak, un moyen pour "renforcer la puissance nationale en
fermant des voies de développement désavantageuses, tout en
laissant ouvertes d'autres voies comparativement avantageuses 98.
Ceux qui rallièrent l'administration Reagan pour conduire des négociations
avec les soviétiques n'avaient pas d'autres vues. Qu'on
n'imagine pas Paul Nitze, le général Rowny ou Richard Perle
subitement convertis aux vertus apaisantes des critères de
Schelling et Halperin. Les reaganiens, sans l'avouer, corrigèrent
le contre-sens qu'ils avaient commis au départ, prenant pour réalité
de la régulation des armements l'inflexion que lui avait fait
subir, à ses débuts, la présidence Carter. Derrière une rhétorique
conflictuelle modérée, on tombait d'accord sur l'approche
Nixon-Kissinger : manoeuvrer la régulation pour obtenir le
meilleur rendement politico-stratégique. Ces critères, à la vérité,
comportent eux-mêmes d'importantes ambiguïtés. La plus
manifeste étant celle de la limitation des dommages, objectif
sur lequel, sans trop se soucier de le mention-ner, s'accordent
Schelling et Gray. Sans doute les voies diffèrent-elles mais,
selon la logique réversible de la dissuasion nucléaire, il est
inévitable que la recherche de la capacité à arrêter dans
les meilleures conditions la guerre nucléaire une fois déclenchée,
s'identifie à la recherche des meilleures conditions pour la
gagner en absorbant les coups de l'adversaire. Finalement,
l'arms control" apparaît davantage comme une méthode,
qu'une fin en soi ou un pan entier de la stratégie. C'est un
outil stratégique sophistiqué qui, parmi d'autres, permet de
parvenir au but stratégique correspondant à la direction
politique fixée. Ni voie royale, ni impasse, la régulation des
armements devrait conserver son caractère majeur d'outil taillé
en vue de conserver, dans l'épreuve des volontés et des
forces, à l'ère nucléaire, une certaine capacité d'action
sous interdit dissuasif.
Cette revue de
la richesse et de la complexité de l'école nucléariste américaine
conduit à une conclusion d'évidence : elle constitue un
courant parfaitement autonome, organiquement constitué. La révolution
nucléaire, rupture décisive, est fondatrice dans la pensée.
Ceci ne doit pas dissimuler des travers et des insuffisances que
n'excuse pas entièrement sa jeunesse. L'école nucléariste ne
s'est pas encore affranchie de la bipolarité et des effets
fascinants de miroir de la situation dissuasive. A cet égard,
les leçons qu'elle tire du passé anté-nucléaire, pour
nombreuses qu'elles soient, constituent soit des
contre-exemples, soit de mauvais exemples, soit des exemples
n'illustrant qu'à la marge la validité de certains concepts.
Elle ne s'en tient qu'à la dissuasion, ne considère pas
l'action. Or la question aujourd'hui est de savoir quelle est la
quantité d'action possible compte tenu de deux facteurs
nouveaux :
- le retrait
partiel soviétique de la scène mondiale qui restitue aux
occidentaux une liberté de manoeuvre accrue. La dissuasion
reste centrale mais la tension diminue, l'étreinte se relâche
et la menace majeure désinvestit les théâtres d'Europe et
d'Extrême-Orient. Dissuader ne suffit plus. Mais agir ne peut
se faire qu'en tenant compte de la dissuasion centrale qui
demeure.
- le processus
de sanctuarisation stratégique régionale progressif et de déclientélisation
qui tend à contraindre la liberté d'action planétaire de la
grande puissance du moment quelle qu'elle soit et à favoriser
des conflits localisés ayant pour enjeu l'affirmation d'une
puissance régionale dominante (ce qui ne s'est pas encore
produit en Afrique parce que les entités manquent de cohérence
nationale et que les affrontements restent introvertis parce que
les vraies frontières sont intérieures). On commence, il est
vrai à entrevoir cela. Michael May note avec une perspicacité
remarquable : "Si Saddam Hussein avait des armes nucléaires,
il soumettrait à une énorme menace directe le blocus qu'on lui
oppose sans avoir à menacer les villes ou les citoyens de qui
que ce soit, ou sans avoir besoin de manifester cette menace au
grand jour. La question ne serait pas qui gagne une guerre nucléaire ;
la question serait qui prendrait le risque d'intervenir" 99.
La stratégie
nucléaire américaine a eu également trop tendance à se
substituer à toute stratégie, puis à vouloir appliquer les
concepts qu'elle avait élaboré dans un esprit nucléariste à
des situations de terrain (l'escalade au Vietnam) où il
s'agissait d'employer effectivement les armes et de diriger les
effets dans des contextes politico-stratégiques fort différents
de l'affrontement avec l'URSS. Inversement, des efforts
consistant à s'inspirer des pratiques traditionnelles de la
guerre pour y résorber la stratégie de dissuasion nucléaire
sous des formes ordinaires conduisent à un contresens
homologique qu'Hans Morgenthau avait, en son temps justement
qualifié de "conventionalisme". Les deux domaines
action-dissuasion ont à doser leurs effets réciproques mais
ils ne peuvent échanger leurs concepts, pas plus qu'ils ne
parviennent à échanger leurs moyens. Encore ne faudra-t-il pas
conclure de la distinction (qui n'est donc pas une antinomie)
entre action et dissuasion que cette dernière n'agit pas. Il
s'agit d'interdire (but négatif) l'action de l'adversaire, la
non actualisation d'une intention voir même la non conception
de cette intention. Ce résultat sera obtenu par le concours
d'actions de nature particulière, définies par la stratégie
dite de dissuasion. Enfin, il est fréquent, chez les nucléaristes,
de rencontrer un optimisme politique qui équivaut parfois à
une étrange absence de définition des buts politiques des
Etats-Unis. L'idéalisme éthico-politique s'accomode plus
facilement qu'on ne croit de la dissuasion nucléaire à qui
elle fournit son comptant de compromis avec le réalisme.
"Pour les Etats-Unis, écrit Jervis à la fin de son
dernier livre, le but est la sécurité et la propagation des
valeurs démocratiques qui caractérisent sa société" 100.
Mais que signifie donc promouvoir des valeurs démocratiques ?
Et comment la révolution nucléaire pourrait-elle servir une
telle entreprise ? Voilà qui reste à découvrir.
Les Restaurateurs ou
Traditionnalistes.
Paradoxalement,
l'école que je nomme restauratrice est composée
d'iconoclastes. Paradoxe d'apparence, puisque en réalité le
projet est de restaurer la continuité de la stratégie contre
les errements de prédécesseurs tenus, littéralement, pour
incultes et de redresser des torts résultant de l'inexpérience
de la logique opérationnelle de la guerre101.
Aussi sophistiquées soient-elles les théories scientifiques102
ne sauraient se substituer à l'expérience d'une part et
d'autre part à l'exercice de l'induction logique simple mais
rigoureuse pour traiter des problèmes concrets posés par la
guerre, terme beaucoup plus volontiers employé que celui de
conflit, démarquage sémantique essentiel. La restauration
s'est donc fixé trois buts : a) surmonter la rupture nucléaire.
b) réduire le flux de pensée (et de pouvoir) issu de
l'"arms control" c) restaurer une authenticité stratégique
supposée dévoyée
Stratégie et
idéologie
Bien que la
violence des polémiques tende aujourd'hui à s'atténuer103,
il n'y a pas lieu de dissimuler les liens entre ce courant de la
pensée stratégique et le néo-conservatisme qui accompagna la
montée de Ronald Reagan vers la présidence. Le retour de la
stratégie accompagne le retour de l'Amérique (America is back)
et se fait en des termes d'une virulence digne d'une cour
d'assises dans un film d'Otto Preminger. On aurait tort pour
autant de ne voir là qu'un avatar de la lutte entre faucons et
colombes ou, pire encore, l'effet d'une césure entre stratégie
de droite et stratégie de gauche. Passant au crible de
l'analyse sémantique le vocabulaire communément utilisé, répété,
ressassé au point de faire langue de bois, Codevilla, Luttwak,
Gray s'entendent admirablement à démonter deux attitudes fréquemment
répandues : le conformisme dogmatique qui, quelque soit le
moment ou l'objet, récite les concepts établis comme on égrène
un chapelet, et l'apriorisme idéologique qui subordonne les
concepts au but qui a été fixé antérieurement à leur
utilisation et n'entraîne qu'un simulacre de démonstration. La
stratégie est d'abord, écrit Gray, "un art pratique,
compréhensible par tous ; ce n'est pas une discipline ésotérique
dont les mystères ne sauraient être révélés qu'à quelques
élus. Une éducation stratégique est intrinsèquement neutre
aussi bien à l'égard des valeurs politiques qui informent le
choix politique qu'à l'égard des écoles rivales de pensée
doctrinale" 104.
Vice de leurs vertus, la veine polémique conduit les
restaurateurs à la recherche parfois trop systématique de
positions paradoxales relevant de préjugés ou qui, plus
simplement, présentent sous forme provocatrice ce que le stratège
digne de ce nom savait déjà.
La stratégie
nucléaire
Une
"non-stratégie" ; une "contradiction sémantique" ?105
Rien de plus éclairant du projet restaurateur que le titre de
cet article de Colin Gray de 1977 Across the nuclear divide ,
Strategic studies Past and present106.
Restaurer le continuum stratégique suppose que l'on soit en
mesure de passer par-dessus la rupture introduite par
l'irruption de l'arme nucléaire et par la stratégie de
dissuasion efficace qu'elle engendre. S'appuyant toujours sur l'épreuve
des faits, Colin Gray considère que la stratégie nucléaire
n'introduit aucun effet profond sur l'art de gouverner, là même
où un Robert Jervis considère que les hommes politiques
restent, dans leur appréhension des choses et leurs choix, en
retard sur l'évolution due aux armements nucléaires107.
Luttwak va beaucoup plus loin en estimant que l'arme nucléaire
de par son excès de puissance a presqu'immédiatement atteint
sa phase de déclin et qu'elle ne peut évidemment servir aucune
stratégie militaire, encore moins en constituer une par ses
effets propres108. Armes
inutilisables et inutiles puisqu'aussi bien, elles sont
aujourd'hui savamment contournées par tous ceux qui ont compris
les limites étroites et rigides de leur pouvoir109.
Etrange jugement pour qui fonde ses raisonnements sur l'expérience
historique et devrait se souvenir des jugements hâtifs et
goguenards qui accompagnèrent les débuts, par exemple, de
l'artillerie. Moins subtil ou plus avisé, Gray se propose d'intégrer
les armes nucléaires dans le continuum stratégique. Tout en
reconnaissant qu'une stratégie nucléaire est nécessaire, le
stratège de la victoire s'efforce de démontrer qu'elles
peuvent apporter leur contribution à cette fin ultime. Aussi
critique-t-il avec prudence le choix des options nucléaires
limitées en insistant sur deux points :
- nécessité
d'une bonne théorie de domination dans l'escalade110
qui suppose qu'on dispose de forces adaptées111.
- mise en place
d'une puissante capacité de limitation des dommages112.
On ne peut que citer la fin de "Victory is possible" :
"une posture américaine dissuasive appropriée
consisterait à dénier à l'URSS tout espoir de succès à
quelque niveau du conflit stratégique ; à lui présenter
un risque vraisemblable de défaite, et à offrir aux Etats-Unis
une chance raisonnable de limitation des dommages" 113.
Une des cibles
favorites de Gray est la dissuasion existentielle, à laquelle
il ne manque pas d'adresser de pertinentes critiques qui doivent
faire réfléchir quiconque s'intéresse à la théorie de la
dissuasion. A savoir :
- que la
dissuasion existentielle n'est pas crédible en raison de son
indifférence à l'égard de la qualité, de la quantité et de
l'opérabilité des