REMARQUES
SUR LES GRANDES DECISIONS STRATEGIQUES FRANÇAISES DE 1914 A 1940
Histoire
et strategie
Guy Pedroncini
De 1914 à 1940 les
dirigeants politiques et les grands chefs militaires ont dû prendre des décisions
stratégiques capitales engageant le destin du pays soit par le choix
d’une politique de défense nationale et d’alliances, soit par la
conduite de la guerre et des batailles. Adaptées aux circonstances, elles
conduisirent au succès, inadaptées, à l’échec.
De telles décisions stratégiques sont
conditionnées par un grand nombre de facteurs : situation intérieure
du pays (financière, économique, industrielle), situation
internationale, état de l’armée et des armements, contraintes et précédents.
Mais les erreurs d’analyse sont fréquentes : la guerre courte se
transforme en guerre longue, comme en 1914, la guerre longue en guerre éclair
comme en 1939. Pour des raisons différentes, Joffre et Gamelin se
laissent surprendre faute d’avoir estimé l’armée adverse à sa juste
valeur et de ne pas avoir assez fait la part de l’imagination stratégique
de l’ennemi. Car la limite des contraintes, c’est l’imagination.
Il existe cependant une différence :
alors qu’avant 1914, dans les situations les plus difficiles,
gouvernement et généraux réagissaient avec vigueur, on est frappé de
voir une sorte de paralysie des réactions françaises après 1935 lorsque
monte la double menace allemande et italienne. On a l’impression
d’affolement, un peu comme la proie est fascinée par le serpent, ou
comme le joueur d’échecs qui voit bien venir le mat, mais qui ne sait
comment le parer, faute d’avoir soit les pièces nécessaires, soit
l’imagination ou le génie propres à arrêter le processus fatal.
Dès lors les décisions qui ont pour résultats
d’entraîner d’abord une profonde et durable invasion du pays, puis un
désastre exceptionnel nécessitent d’être examinées d’aussi près
que possible dans le cadre des quelques réflexions que permet un bref
article.
Les grands choix stratégiques doivent
naturellement être adaptés aux menaces et à leur évolution. De 1914 à
1940, les grandes décisions stratégiques françaises sont liées avant
tout aux menaces allemandes, c’est-à-dire à celles qui pèsent sur les
frontières du Nord et du Nord-Est. Certes d’autres se dessinent
temporairement : la zone alpestre, l'espace méditerranéen, la
Tunisie, mais elles ne sont pas comparables à celles du Nord et du
Nord-Est (la barrière des Alpes est puissante, la balance des forces en Méditerranée
est relativement favorable à la flotte française). Mais il existe une
interaction qui modifie les disponibilités militaires, et à la fin de la
période il apparaît nettement que l’on ne peut plus faire face à
l’ensemble des menaces créées par l'alliance germano-italienne.
Compte-tenu de ces évolutions, les
modifications fondamentales restent limitées en temps de paix. Il n’en
va pas de même en temps de guerre. Celle-ci est créatrice de situations
nouvelles souvent imprévisibles : suivant le mot de Foch "les
événements dominent les raisonnements".
En attendant les événements quels
raisonnements ont conduit la France dans ses réactions et dans ses précautions
face aux défis et aux menaces stratégiques qui pesaient sur elle avant
1914 ?
La grande décision stratégique qu'est
le Plan XVII est l’héritage et l’aboutissement d'une longue période
de paix : elle avait permis l’établissement de seize plans depuis
1875.
Le Haut commandement français avait
accordé, même avant 1870, une vive attention à l’espace
belgo-luxembourgeois et manifesté ensuite un certain scepticisme à l’égard
de la solidité des accords de neutralité1.
Venant après les traités de 1815, le
traité de Francfort avait achevé de démanteler les frontières stratégiques
de la France. Comment résister à une éventuelle guerre préventive
allemande ?
Le Nord restait protégé par la
neutralité de l'espace belgo-luxembourgeois. Par contre le danger à
l’Est était évident. L’idée de construire une puissante ligne de défense
fortifiée s’imposa rapidement, et elle fut réalisée sous le nom de
ligne Séré de Rivières. Mais le général Séré de Rivières fut
rapidement préoccupé par le vide qui marquait la frontière du
Luxembourg à la mer du Nord. Certes il semblait difficile qu'un homme
d’Etat aussi exceptionnel que Bismarck se laissât entraîner à violer
la neutralité belge, mais il est intéressant de noter que dès février
1876 l’Etat-Major français avait envisagé une parade à une éventuelle
attaque allemande qui passerait par la Belgique : une armée française
installée sur la ligne Laon-La Fère-Saint-Quentin tenterait de briser la
progression adverse.
C'est cependant le général Séré de
Rivières qui attira le plus nettement l’attention sur la fragilité des
accords diplomatiques. Par l’historien Eugène Tenot, il fit poser la
question de la neutralité belge2. Comment
n’aurait-il pas été préoccupé par cette question ? Dès 1880 le
ministre de la Guerre avait fait faire par le capitaine Meunier des
reconnaissances dans le Grand Duché de Luxembourg pour préparer en cas
de guerre des raids de commandos contre les grands viaducs ferroviaires du
Grand Duché. Si la France envisageait de telles actions, on ne pouvait
les exclure de la part de l'Allemagne.
Mais ces craintes ne préoccupaient
encore que médiocrement l’Etat major, persuadé que l’armée
allemande ne ferait pas ce qu’il estimait être une faute : diviser
ses forces entre la Lorraine et la Belgique3.
D’ailleurs pourquoi les Allemands
l’eussent-ils fait à ce moment alors que les tensions entre la France
et l’Angleterre demeuraient fortes ? Et que l’alliance
franco-russe rendait seulement certaine une éventualité qui avait été
au coeur de la stratégie allemande alors même qu’existait l’entente
des Trois Empereurs et le traité de réassurance ? D’ailleurs le
comte Schlieffen, chef de l’armée allemande depuis 1891, avait
d’abord conservé la stratégie de ses prédécesseurs. Stratégie
oscillante, entre le front ouest et le front oriental : auquel donner
la priorité en cas de guerre entre l’Allemagne la France et la Russie ?
Mais, peu à peu, le comte Schlieffen orienta sa pensée et ses plans vers
une sorte de super-bataille de Cannes, laquelle emportait son admiration.
La conclusion de l’Entente cordiale le 8 avril 1904 acheva de le déterminer.
Anticipant sur les réalités diplomatiques, il estima que désormais la
Grande-Bretagne serait aux côtés de la France en cas de conflit et
qu’il serait vain de sacrifier un plan qui dans son esprit donnerait à
l’Allemagne une victoire totale aussi éclatante que rapide à des ménagements
à l’égard de l’Angleterre. Le plan de 1905, dit plan Schlieffen, était
un plan grandiose : il choisissait en bon napoléonien de détruire
les forces principales de la coalition adverse, c’est-à-dire l’armée
française. Pour ce faire il groupait ses forces à l'ouest en deux
ensembles : un défensif à la gauche de son dispositif et un
offensif à la droite. Le rapport des forces entre ces deux masses était
de 1 à 7. Grâce à l’énorme masse de son aile marchante, il se
jugeait en état de tout balayer sur son passage, et après avoir envahi
la Belgique descendre vers la basse Seine pour se rabattre ensuite en un
gigantesque mouvement de faux sur les arrières des armées françaises et
les encercler en les contraignant à la capitulation.
Le risque politique entraîné par la
violation de la Belgique était énorme, mais le plan militaire par son
audace et son ampleur était à la hauteur du risque politique :
l’armée française serait hors de combat avant que la Grande-Bretagne
ait pu faire sentir son poids dans le conflit. Au fond l’entente
franco-britannique faisait lever contre la France la plus formidable
menace stratégique qui eût pesé sur elle.
Mais en 1905 Schlieffen, était assuré
de n’avoir à lutter que sur un front : l’armée russe était
disloquée et impuissante, la flotte russe au fond du Pacifique4.
Mais son successeur, le comte de Moltke
dut faire face à une double évolution : le renforcement progressif
des liens franco-britanniques dans le domaine militaire et le redressement
de l’armée russe. Elle le conduisit à infléchir le plan Schlieffen
dans le sens d’un renforcement de l’armée défensive
d’Alsace-Lorraine et d’un affaiblissement de l’aile marchante :
le rapport primitif de 1 à 7 tomba ainsi de 1 à 3. Cependant ce plan
restait menaçant et n’avait rien perdu de ses visées stratégiques décisives.
De son côté, l’état-major français
hésitait entre plusieurs stratégies. Le général Michel dont
l’intelligence et la perspicacité dans les analyses l’emportaient
largement sur ses capacités d’action estimait justement que la guerre
à venir sortirait d’une course
aux armements navals entre l’Angleterre et l’Allemagne et que "la
Belgique entière serait le théâtre des opérations futures entre la
France et l’Allemagne" 5.
Pour faire face à cette menace mortelle, il jugeait indispensable de
masser les deux tiers de l’armée française en arrière de la frontière
franco-belge. Son plan fut rejeté, car il supposait l’entrée en ligne
des réserves, et le général Michel dut démissionner.
Après quelques hésitations le général
Joffre fut appelé à le remplacer. La tâche n’était pas facile :
quelle stratégie adopter dès lors que le plan Michel n’est plus
envisageable ? Ne restait-il qu’une amélioration du Plan XVI ?
Le général Joffre commença par croiser
le fer avec le Quai d’Orsay pour connaître précisément les
obligations internationales de la France. Puis il prit ses responsabilités
au cours de la séance du 9 janvier 1912 du Conseil supérieur de la Défense
nationale6.
Il demanda au gouvernement à être
autorisé à faire pénétrer l’armée française en premier sur le
territoire du Luxembourg - ce qui lui fut accordé - et de la Belgique -
ce que le gouvernement refusa en dépit des efforts de Delcassé pour
soutenir la position de Joffre. La chute du gouvernement Caillaux trois
jours après ne permit pas d’aller jusqu’au bout de la question. Elle
fut reprise le 21 février au cours d'une réunion ultra-secrète.
Poincaré rappela que Joffre avait dit
"au cours du précédent échange de vues que selon lui les
chances d’une victoire seraient considérablement accrues pour l’armée
française si celle-ci était libre de porter l’offensive sur le
territoire belge". Poincaré invita alors Joffre à développer
sa pensée.
Joffre exposa avec force qu’il fallait
d’emblée prendre l’offensive "pour en finir d’un seul coup
avec les forces organisées de l’ennemi". Or, "si nous
respectons les territoires neutres, l’existence à proximité de la
frontière franco-allemande d’obstacles naturels et de barrières
fortifiées cantonne notre offensive dans des régions étroitement limitées".
Toute offensive en direction de Strasbourg, toute offensive en Lorraine
serait bloquée et menacée de flanc. "La situation serait
infiniment plus avantageuse s’il nous était loisible d’étendre notre
gauche au-delà des frontières dans le Grand Duché de Luxembourg et sur
le territoire belge. De ce côté nous pouvons déployer tous nos moyens
d’action. En cas de succès nos armées rejetteraient les masses
allemandes vers l’Allemagne du Sud et menaceraient directement leur
principale direction de retraite et leurs communications sur Berlin. En
outre la violation de la neutralité belge nous donne le moyen de faire
participer l’armée anglaise de débarquement dont l’appoint procure
une supériorité marquée sur nos adversaires. Il est permis d’espérer
que cette considération suffirait à décider l’Angleterre à renoncer
à ses objections concernant la violation du territoire belge. Voulant la
fin qui ne peut être obtenue que par l’écrasement définitif de
l’adversaire commun, le gouvernement britannique ne se montrera pas trop
scrupuleux sur le choix des moyens". Joffre concluait en estimant
que "dans tous les cas", il y avait un intérêt majeur "à
ce que nos armées puissent pénétrer sur le territoire de la Belgique au
sud d’une ligne Namur-Liège".
Poincaré souligne aussitôt les dangers
d’une pareille stratégie : elle soulèverait l’Europe contre la
France, dresserait les Wallons eux-mêmes. Il faudrait, indique Poincaré,
"qu’à tout le moins elle fût justifiée par une menace
positive d’invasion allemande". Comme cette menace "est
la cause première des accords militaires avec l’Angleterre",
celle-ci ne retirerait-elle pas son concours a la France ?
Une fois encore Joffre reçoit l’appui
de membres du gouvernement : Delcassé et Millerand soutiennent son point
de vue.
Ces divergences ont cependant une portée :
le gouvernement estime unanimement que l’alliance anglaise est décisive,
et ne doit en rien être menacée.
Or, sondés, les Anglais opposent un non
possumus. Il ne reste plus au général Joffre que le Plan XVII dont
il avait montré lui-même les limites. Alors une interprétation apparaît
qui mérite examen : faute d’avoir obtenu du gouvernement anglais
les concessions qu’il estimait nécessaires à une victoire rapide et décisive,
Joffre aurait été contraint d’accepter d’engager la lutte contre
l’Allemagne dans des conditions stratégiques défavorables ou beaucoup
moins favorables. Au fond le gouvernement français aurait préféré les
avantages diplomatiques de l’alliance avec l’Angleterre aux avantages
stratégiques du plan Joffre
C’est au fond la politique des
alliances qui a dicté la stratégie.
Or, en quatre jours, du 19 au 23 août
1914, le plan XVII a échoué, tandis que le plan allemand réussissait et
entraînait une profonde invasion du pays. On peut alors se demander si
Joffre placé devant une décision politique qui le dépasse n’aurait
pas pu imaginer un autre plan.
Or cet autre plan existe. Et non
seulement il existe, mais il avait été proposé au Haut Commandement. Il
s’agit de ce que j’ai appelé le contre-plan Demange7.
Le général Demange estimait qu’une
offensive toutes forces réunies sans que fussent connues précisément
les intentions adverses représentait "l’aléa le plus complet,"
une "lutte à pile ou face". Il proposait donc de
renoncer à prendre l’offensive, de ne laisser à l’est que les forces
de sécurité indispensables, et de réunir la masse principale des armées
françaises contre l’aile droite allemande. Il prévoyait 6 armées :
les deux premières garderaient la ligne Toul-Belfort, la troisième arrêterait
éventuellement l’adversaire entre Toul et Verdun, les trois dernières
formeraient les armées de mouvement. Elles pourraient suivant l’évolution
de la bataille intervenir contre l’aile droite allemande ou venir
soutenir une bataille en Lorraine, sur la Meuse ou l’Argonne.
Ce plan voulait dire que s’il l’eût
fait sien, Joffre aurait gagné un temps précieux et limité
l’invasion, puisque des forces importantes analogues à celles qu’il
avait dû transporter de l’est vers l’ouest eussent été en place
contre l’aile marchante allemande.
Mais ce plan avait contre lui d’être
un plan de contre-offensive et par là de ne pas répondre aux tendances
et aux idées du temps. Etait-ce pour l’adapter au goût du jour et le
rendre présentable à Joffre que le général de Castelnau y travaillait
au printemps de 1914 ? Peut-être : dans l’état actuel de
notre documentation, il est impossible de trancher. Mais le plan Demange
avait l’avantage de respecter l’opposition anglaise à une offensive
française en Belgique sans avoir les graves inconvénients du plan XVII.
Il avait pour lui l’imagination et la manoeuvre stratégique.
Au fond en 1914 la question de la menace
tapie dans l’espace belgo-luxembourgeois n’avait pas reçu de parade
satisfaisante.
Des trois plans français - Michel, XVII
et Demange - le plus adapté à la situation paraissait être le troisième.
Mais n’ayant jamais été appliqué il lui manque la confirmation des
faits.
Le choix de 1914 est donc un choix qui eût
pu être différent mais qui tel qu’il est reflète l’extrême
complexité qui domine des décisions stratégiques aussi capitales. En
particulier elles laissent apparaître le grand rôle que joue les
contraintes politiques et diplomatiques.
Il en va de même dans la conduite stratégique
de la guerre. Le général Michel avait bien vu l’importance des problèmes
navals dans les causes de la Grande Guerre, et par suite dans les buts de
guerre de la Grande-Bretagne. La Belgique dans cette optique était donc
essentielle pour l’Angleterre et pour l’entretien de son armée et la
lutte contre les sous-marins, les ports de la Manche. Dans ces conditions
que se passerait-il si les Allemands parvenaient à séparer les deux armées ?
Le général Joffre avait été conduit
à donner son point de vue dès le mois d'août 1915. Il avait alors décidé
d’accepter, s’il était impossible de faire autrement, la séparation
des deux armées française et britannique. L’armée anglaise reculerait
vers les ports de la Manche qu’elle devrait défendre à tout prix,
tandis que l’armée française monterait en partant du sud une
contre-offensive destinée a rétablir la liaison d’abord, un front
continue ensuite.
Joffre n’eut jamais à appliquer ce
plan qui apparaît comme très semblable à celui de 1940 pour sauver les
armées refluant sur la côte. Par contre en mars 1918 le problème se
posa nettement aux Alliés.
La rupture du front anglais et le recul
profond de la Ve Armée du général Gough fit très rapidement se lever
la menace d’une séparation des deux armées. Le général Pétain eut
d’abord à y faire face seul. Il s’y était préparé.
Dès le mois de juin de 1917, Pétain
avait estimé qu’il n’y avait plus rien à attendre comme aide du
front oriental, et son 2e Bureau lui avait annoncé à une division près
le nombre des grandes unités que les Allemands pourraient transférer
vers l’ouest d’ici le printemps 19188.
Il avait d’emblée estimé qu’il devrait disposer d’une réserve
stratégique d’environ 40 divisions pour faire face à une offensive à
visées décisives des Allemands. Pour la réunir il avait cherché à
obtenir l’extension du front britannique, il avait négocié avec
Pershing l’entrée en ligne de l'armée américaine au milieu de l’armée
française en Lorraine, ce qui lui permettait de regrouper en deux grandes
masses les forces françaises, leur rendant sa puissance offensive. Il
avait accompagné ces mesures interalliées par un programme de 3 500
chars - décision du 20 juin 1917 - et d’avions modernes, et par la
Directive n° 4 qui reportait sur la seconde position la bataille
d’arrêt d’une offensive allemande tout en allégeant l’occupation
de la première position. Devant l’échec de sa demande d'exercer le
commandement unique, puis devant celui de Foch pour obtenir une réserve générale
interalliée - à laquelle il était d’ailleurs hostile -, il
s’entendit avec le maréchal Haig sur un plan de secours mutuel en cas
d’offensive allemande. Enfin, cette stratégie d’ensemble était complétée
par le déplacement de l’axe stratégique de l’armée française :
si les Allemands préféraient au lieu d’attaquer à l’ouest exploiter
les richesses de la Russie, il avait décidé de lancer après quatre
offensives préparatoires une grande offensive à visées décisives en
Alsace.
L’attaque allemande du 21 mars
contraint Pétain à renoncer momentanément à ses desseins offensifs et
à livrer une bataille défensive. Il jette dans la brèche ouverte par
Ludendorff ses divisions réservées - Foch n’aura pas à en faire venir
d’autres - et il freine la poussée allemande sans pouvoir agir sur Haig
qui a tendance à replier ses forces vers les ports de la Manche comme
l’avait pensé Joffre. La menace d’une séparation entraîne
l’intervention des gouvernements : le pouvoir politique intervient
directement dans la conduite de la bataille. Comment en irait-il autrement ?
Le général Pétain estime que si le péril s’aggrave il faudrait
replier l’armée anglaise sur la Somme. Le maréchal Haig ne peut
prendre sur lui pareille décision
qui entraînerait des conséquences considérables pour la lutte sur mer.
A la conférence de Doullens, le général Foch est chargé de coordonner
l’action des alliés avant d’obtenir à la conférence de Beauvais le
commandement stratégique unique sur le front occidental. Cette désignation
satisfait les Anglais : comme le souligne Lloyd George, si les
Flandres souffrent c’est pour Foch comme si la France souffrait. Les
Anglais par ailleurs considéraient Pétain comme un général moins
interallié que Foch en dépit de sa demande du 5 octobre 1917. Cependant
les offensives allemandes d’avril montrent que la menace d’une séparation
des armées alliées n’est pas totalement écartée, et une nouvelle
conférence se tient à Abbeville au début de mai. Lloyd George entend
savoir ce que Foch ferait dans le cas d’un suprême péril. Après avoir
nié qu’une telle situation puisse se produire, Foch doit admettre que
la seule solution qui préserverait l’avenir serait non celle de Joffre
mais celle de Pétain.
Mais le danger surgit ailleurs et nécessite
une nouvelle décision stratégique majeure : le 27 mai, les
Allemands enfoncent le front français au Chemin des Dames. Le choc est
tel que Foch vacille : par trois fois, il concède que la guerre peut
être perdue, et il propose comme plan une défense pied à pied que l’épuisement
des effectifs alliés rend aléatoire. Une nouvelle fois, tout en concédant
que "ce serait désastreux".
Le général Pétain propose un plan
stratégique de la dernière chance : le retour éventuel à une
guerre de mouvement généralisée. Les forces alliées seraient regroupées
en deux grandes masses qui contre-attaqueraient les armées allemandes
marchant sur Paris. L’arrêt de l’offensive du 27 mai au début de
juin permet de ne pas en arriver là.
Après l’échec de l’ultime offensive
allemande en Champagne le 15 juillet, grâce à la tactique défensive de
la seconde position, commence la longue lutte offensive alliée. Ce qui
frappe de juillet à novembre 1918, c’est le manque de manoeuvre des armées
alliées. Foch conduit une bataille de refoulement en puissance des armées
adverses par extension progressive du front d’attaque. L’idée de
manoeuvre liée aux projets du GQG de 1917 reparaît en août et par là
se pose un choix stratégique essentiel pour la fin de la guerre. Le GQG
propose que pour la défense des intérêts français "l’armée
française reste forte et glorieuse", et qu’elle porte le
dernier coup à l’armée allemande. Cette stratégie défendue par Pétain
est soutenue par Poincaré et par Joffre. Elle prendrait la forme d'une
offensive lancée en Lorraine avec des forces très supérieures et
viserait à couper les lignes de retraite des armées allemandes, les
acculant à un gigantesque Sedan. Foch écarte longtemps cette idée :
à ses yeux cette offensive ne ferait que d’allonger de quelques kilomètres
la longueur du front d’offensive. Il finit cependant par s’y rallier
mais trop tardivement : l'offensive du 14 novembre n’a jamais eu
lieu. Tout ce que nous savons maintenant de l’état de l’armée
allemande montre qu’elle eût atteint ses buts. Elle eût montré également
tout ce que l’on pouvait attendre du couple char-avion qui devait en
constituer le fer de lance.
On est placé ici devant l’importance
d’un choix stratégique fondamental dont les conséquences pèsent lourd
sur l'évolution de l'histoire9.
Victorieuse on pourrait penser que la
France a les mains libres pour organiser sa sécurité, voire préparer
une nouvelle guerre.
Or ce qui frappe c’est le poids des
contraintes nées de la guerre et qui semble d’emblée paralyser la défense
de la France au point que l’on peut penser que les décisions politiques
prises dans le début des années 1920 contiennent déjà en germe la défaite
de 1940.
En effet, le grand problème stratégique
du nord demeurait, les accords avec la Belgique étant fragiles et limités.
Au Nord-Est, on pouvait espérer que l’occupation de la zone rhénane et
des têtes de pont permettrait de garantir un certain temps une certaine sécurité,
surtout si le désarmement allemand était efficace. Il est vrai qu’il
était présenté comme le commencement d’un désarmement généralisé,
et que celui-ci restait préoccupant pour une France inférieure au point
de vue démographique et économique. Dans ces conditions ne pouvait-elle
pas apparaître comme une sorte de tête de pont anglo-américaine dont le
rôle stratégique futur serait de tenir assez longtemps jusqu’à
l’intervention "du grand large" ?
Les décisions qu’il fallait prendre
pour l’organisation de l’armée française et de la défense du
territoire étaient donc d'emblée capitales.
Le maréchal Pétain qui demeurait
commandant en chef de l’armée française si un nouveau conflit venait
à surgir, avait établi avec son GQG un programme en décembre 1918 et en
janvier 1919 : outre l’aviation10,
le maréchal Pétain demandait pour la prochaine mobilisation à disposer
de près de 7 000 chars constituant "une arme autonome".
Il reconnaissait l’importance de ce chiffre, mais il estimait que la
formule de l’avenir était "le
plus d’hommes possible sous la cuirasse".
Ce programme qui eût maintenu la supériorité
française tout en fournissant une armée mobile d’intervention rapide
se heurta à des oppositions insurmontables. Outre les réserves de
certains grands chefs11, les décideurs
politiques se refusèrent à s’engager dans cette voie.
En effet le gouvernement avait d’emblée
fait le choix d’une stratégie défensive pour la France. Les dettes de
guerre, les réticences des alliés, le poids de la reconstruction, les
droits des anciens combattants, la recherche du désarmement, le peu de crédit
accordé à l’avenir de l’aviation, le faible écho rencontré par les
partisans d’une mécanisation de l’armée12
firent que le gouvernement se refusa à consentir à doter la France
d’une armée moderne telle que la fin de la guerre en avait montré la nécessité.
Il ne restait plus qu’à traduire dans
l’organisation de la Défense cette décision stratégique de défensive.
Et curieusement la France victorieuse adopta la même solution que la
France vaincue de 1870-1871 : une ligne de fortifications. A défaut
d’une armée d’intervention rapide, elle assurait la sécurité de la
mobilisation et paraissait garantir le pays contre le retour à
l’invasion fulgurante de 1914.
Mais elle risquait aussi de donner une
fausse sécurité au pays : en 1926, le maréchal Pétain attira une
fois encore l’attention sur l’insuffisance d’une telle politique. Il
rappela que c’était l’armée qui était l’essentiel et pas le béton.
Puis, en 1932, il se prononça contre la construction de fortifications à
la frontière du Nord, proposant d’affecter les sommes prévues à la création
d’une sorte de force de frappe aérienne de 400 appareils qui seraient
à la disposition du seul gouvernement pour exercer des représailles sur
l’Allemagne si celle-ci persistait à ne pas tenir parole. Une fois
encore, le pouvoir politique resta sur ses positions. La volonté défensive
de la France ne devait pas être mise en doute au moment ou l’on ne
voulait entendre que le mot de désarmement.
Les grands choix stratégiques semblaient
donc bien arrêtés. L’arrivée d’Hitler au pouvoir et le
rapprochement germano-italien suivi par la victoire de Franco modifièrent
les conditions générales et conduisirent les grands décideurs
politiques et militaires à réexaminer les choix antérieurs.
Après quelques difficultés entre Hitler
et Mussolini, les ambitions coloniales de l’Italie, la guerre
d’Ethiopie, et la fin du front de Stresa rapprochèrent les deux
dictateurs. Dès lors la stratégie française, outre le renforcement des
menaces, dut inclure une nouvelle menace : celle qui venait de
l’espace méditerranéen.
Certes la menace allemande reste considérée
comme la principale, mais les grands décideurs français finissent par
envisager que la guerre pourrait être menée d’abord contre l’Italie.
Cela semble être pour eux comme la solution miracle, car on est frappé
de les voir comme anéantis et impuissants devant l'évolution d'une
situation qui les dépasse : comment combattre à la fois sur le
Rhin, les Alpes et l'Afrique du nord ? Manifestement ils n’en
croient pas la France capable. Comment en est-on arrivé là ?
Dès avant 1914 la menace italienne avait
été envisagée. Mais l’Etat-major estimait secondaire le front des
Alpes et éventuellement nord-africain. Il était avant tout préoccupé
des forces italiennes qui viendraient coopérer avec l’armée allemande
en Alsace du Sud. Et la menace navale italienne était surtout perçue
comme la possibilité de gêner le transport du XIXe CA en métropole.
L’accord naval de la Triplice le 1er novembre 1913 avait placé la
flotte italienne sous direction autrichienne. En compensation la Tunisie
serait donnée à l’Italie après la victoire de la Triplice. Mais cet
accord ne visait qu’a gêner le transfert du XIXe C.A. et par conséquent
à faciliter une rapide victoire allemande13.
Après la Grande guerre, l’Afrique du
Nord et la Méditerranée préoccupèrent certains grands chefs français…
Franchet d’Esperey estimait au sortir de la guerre que la "Tunisie
constitue l’un des enjeux d'un conflit européen".
S’oriente-t-on vers une stratégie élargie ?
Les préoccupations européennnes
l’emportent, et ce n’est qu’avec la menace germano-italienne que
l’espace méditerranéen apparaît nettement dans les préoccupations
militaires françaises. Le 25 janvier 1933 le Conseil supérieur de la
Guerre estime que la France ne pourra pas faire front à la fois sur le
Rhin, les Alpes et l’Afrique du Nord.
Alors que faire ? Céder sur la
Tunisie ? Economiser des forces par exemple en poussant d’emblée
l’armée française à la frontière belgo-luxembourgeoise14 ?
Ou alors prendre la décision politique
de ménager l’Italie à tout prix et de conserver son alliance avec
toutes les concessions nécessaires ? Barthou semble avoir compris
cette nécessité. Après l’assassinat de Barthou, Laval a jugé également
indispensable l’entente avec Rome. La politique commande la stratégie.
Mais cette politique ne résiste pas à la guerre d’Ethiopie et aux
sanctions. Devant l’étendue des menaces créées par cette évolution
de la situation internationale, l’Etat-Major ne voit pas d’autre
solution qu’un retour au front de Stresa, et il le demande le 8 mai
1936. Le 4 juin le général Georges dresse un bilan éloquent : si
la France dispose de l’alliance italienne sa situation militaire est
bonne, si l’Italie est neutre
la situation est délicate, si elle est hostile la situation "est
franchement mauvaise".
La menace italienne est un révélateur
de la faiblesse française et de l’impuissance des gouvernements tiraillés
entre plusieurs contraintes à choisir une stratégie nette et claire et
d’en assumer les conséquences.
Or la situation continue à se dégrader
sans que la stratégie se précise. Le 15 février 1937 Pierre Cot expose
que l’appui aérien anglais "suffit à peine à contrebalancer
l’alliance germano-italienne", et il craint de voir en 1938
l’Allemagne et l’Italie disposer de forces aériennes quatre fois plus
importantes que celles de la France15.
La situation apparaît si grave que la
question se pose finalement : faute de pouvoir changer de politique
extérieure pourquoi ne pas changer de stratégie ? L’Italie ne
pourrait-elle pas devenir l’adversaire principal à abattre en premier ?
Cette idée progresse en 1937 et en 1938.
Le 3 novembre 1937, Daladier déclare : "L’hypothèse
d'un conflit dans lequel la Méditerranée deviendrait le centre
d’action principal oblige à considérer que ce qui n’était que
variantes peut devenir l'essentiel". Le 8 décembre 1937 Gamelin
se rallie à cette idée : l’Italie pourrait devenir notre premier
objectif car estime-t-il c’est un "adversaire de qualité inférieure".
Dans cette hypothèse l’armée française pourrait atteindre le Pô et
la Tripolitaine. Daladier pense d’ailleurs que des succès rapides
contre l’Italie entraîneraient l’effondrement du régime mussolinien.
A ces vues Darlan ne se rallie pas. Pour
lui l’Allemagne est l’adversaire principal, et le danger italien est
faible : avec la flotte anglaise la maîtrise de la Méditerranée
est assurée. Par contre le général Aubé, chef d’état-major de
l’armée de l’Air, soutient Gamelin : il serait avantageux
d’attaquer d’abord l’Italie. Mais il estime qu’il faudrait une
puissante aviation. En effet l’attaque contre l’Italie dans l’état
des forces aériennes françaises conduirait à baisser la garde face à
l’Allemagne. De plus il faudrait renforcer l'aviation en Afrique du Nord
où la France ne dispose pas d’aviation légère ni d’aviation de défense
suffisantes. Pierre Cot intervient dans cette discussion stratégique en
indiquant que l’Allemagne produit fin 1937 300 avions par mois,
l’Angleterre 150 et la France 50. Il juge qu’en 1940 la France
alignerait 2 500 avions dont 20 % seulement seraient modernes
face à 3 à 4 000 avions allemands, modernes à 50 %. Il
confirme que l’Afrique du Nord est démunie d’aviation.
Daladier conclut à la nécessité de
renforcer les fortifications. Les délibérations ultérieures du CPDN
montrent que pour les dirigeants politiques et les chefs militaires la
victoire du général Franco crée en Méditerranée "une
situation alarmante". Une nouvelle fois le gouvernement et
Gamelin sont placés devant le choix : le Nord-Est et la Belgique ou
bien la Méditerranée. C’est au milieu de ces incertitudes
qu’intervient en juin 1938 la déclaration de Daladier qu’il faut
renoncer dans la situation générale de la France à augmenter l’armée
française. Gamelin souligne aussitôt que cette décision "jointe
aux insuffisances de notre production d’armements est d’une gravité
exceptionnelle". La solution de Gamelin est de créer un front
fortifié de la ligne Maginot à la ligne Mareth à l’Ouest et un front
fortifié à l’Est de la Baltique à la mer Rouge16.
Le 5 décembre 1938 le général Gamelin
se prononce pour une stratégie donnant la priorité à une attaque contre
l’Italie. Paul Reynaud fait des réserves car il est impossible
d’augmenter la production des armements : "C’est un problème
insoluble dans l’état social actuel de la France". Mais
Reynaud compte sur le concours anglais. Gamelin est beaucoup moins
optimiste "Nous aurons dans
l’immédiat deux divisions et 120 avions".
Que faire ? L’idée d’attaquer
en Tripolitaine apparaît ; mais le général Noguès demande un délai
de 35 jours pour être en mesure d'attaquer. Daladier est très déçu par
cette exigence de Noguès : il pense toujours qu’une défaite entraînerait
la chute de Mussolini. Mais il concède lui-même que les avions italiens
sont plus nombreux que les français et qu’ils vont plus vite et plus
loin. Cependant Gamelin soutient cette idée : si les Italiens ont
150 000 hommes en Tripolitaine la France peut mobiliser 441 000
hommes en Afrique du Nord. Par ailleurs Gamelin ne croit pas au rôle de
l’aviation : "Que peut-elle contre des hommes enterrés
dans des tranchées étroites". De toute manière il faudrait
pour attaquer en Tripolitaine des moyens "dont on ne peut doter
nos forces en Tunisie" 17.
Au fond ni le gouvernement ni le Haut
commandement n’arrivent à fixer une stratégie précise : on
demeure dans l’indécision. Ce qui est une forme de décision.
La situation s'aggrave aux yeux de
Gamelin : le 3 décembre 1938, il écrit à Daladier que
l’Allemagne dès le printemps de 1939 sera en mesure de mener la guerre
simultanément contre la France et la Pologne. Pour répondre à la menace
allemande il faudrait un effort considérable, "non seulement sur
le plan aérien pour rattraper le temps perdu mais sur le plan terrestre
et peut être demain sur la plan naval. La situation peut donc devenir
rapidement grave, même pour la défense de notre territoire" 18.
Il est donc impossible de jouer le destin
du pays dans une offensive initiale. Une attitude défensive est seule
concevable au début de la guerre. S’esquisse ainsi une stratégie de
guerre longue au cours de laquelle le blocus affaiblira l’Allemagne.
Aussi le général Gamelin se prononce-t-il pour donner la priorité à
l’aviation de chasse, et compte-t-il sur l’effort de réarmement
anglais pour "songer à attaquer l’Allemagne" 19.
La décision semble bien prise en mai et
en juin 1939 : si le conflit est inévitable il faudra adopter une
stratégie défensive à l’abri de la ligne Maginot et attendre que les
programmes de réarmement français et britannique permettent de disposer
des forces nécessaires.
Une fois encore reparaît le problème de
l’espace belgo-luxembourgeois. Gamelin semble s’être orienté vers
une prolongation de la ligne Maginot dans le nord20.
La guerre déjoue les prévisions :
l’Italie reste neutre, mais l’URSS signe un pacte de non agression
avec l’Allemagne.
Dès lors la situation est bloquée par
les deux lignes fortifiées de l’ouest. Avant la percée allemande de
mai 1940, on est frappé de voir que le Haut commandement français ne
semble pas imaginer ce que peut faire le commandement adverse et qu’il
se perd dans des idées stratégiques non d’imagination mais de rêves
qui flottent tantôt vers les Balkans, la Méditerranée et le Caucase,
tantôt vers la Russie et le Nord
Quant à l’Italie elle fait l’objet
de spéculations diverses21. Elles achèvent
de montrer l’impuissance pratique de la France à agir dans le domaine
militaire. Comment ne pas être frappé d’entendre l’amiral Darlan
estimer que si l’on voulait agir aux Baléares il faudrait une division
et que ce serait "une opération de grande envergure" ?
Lorsqu’on envisage le transport d’une division en Corse, l’amiral
Darlan assure ne pas en avoir les moyens et suggère de faire appel à des
transports étrangers !
Aussi voit-on le général Gamelin se
raccrocher à l’espoir que des mouvements populaires abattraient les régimes
dictatoriaux. Certes le rôle d’un généralissime est de faire entrer
tous les éléments dans sa décision : mais ce qui surprend c’est
l’impuissance à monter des opérations obéissant à une stratégie
d’ensemble. Cela peut s’expliquer par le caractère des hommes, mais
aussi par l’absence de moyens nécessaires à l’établissement d’une
stratégie efficace.
Au total, si en 1914 et pendant la Grande
guerre des décisions stratégiques ont été prises qui étaient inadaptées
aux réalités au moins marquaient-elles une volonté de faire face et de
tenir quelles que soient les infériorités. Au contraire, après 1918, on
est frappé de constater une série de flottements, d’incertitudes, de
paralysies. La stratégie française reflète les incertitudes politiques,
économiques et sociales du pays. Au lieu de rester au-dessus, elle s’y
enlise.
Lorsque Weygand riposte à Herriot
qu’il est chargé de défendre le pays avec des divisions et non avec
des idées, il pose le problème essentiel. La défense nationale a trop dépendu
des idées de désarmement, de sécurité collective, des contradictions
de la diplomatie. Et de cette contradiction majeure : comment signer
des alliances et donner des garanties sans avoir les moyens militaires
pour soutenir cette politique ? C’est dans cette impuissance à
sortir des contradictions intérieures et extérieures qu’il faut sans
doute en dernière analyse chercher les raisons de l’effondrement de
1940.
Et les réactions face à la catastrophe
la plus importante de l’histoire de France qui n’a fait que traduire
dans les faits une politique de défense inadaptée aux réalités. "Rien
de plus frappant que cette incapacité des milieux dirigeants à remplir
leur mission, et à jeter les bases d’une étude précise de la
situation internationale." 22
Bibliographie
G. Pedroncini :
- "La neutralité belge et
luxembourgeoise et le Plan XVII", Actes du colloque de Téhéran de
1976.
- "La séance du CSDN du 9 janvier
1912", Revue d’histoire diplomatique, 1977.
- "La Tunisie dans la stratégie
française", Actes du colloque de Tunis de 1982.
- "Italia e Francia", Actes du
colloque d'Avignon et Actes du colloque de Rome, Franco Angeli, Milan,
1984.
- "Trois maréchaux, trois stratégies",
guerres mondiales et conflits contemporains, n° 145.
- Pétain, le soldat et la gloire,
Perrin, 1989.
Archives : SHAT, archives du CSDN et
du CPDN.
________
Notes:
1
Ils
sont souvent fort complexes. Par exemple en ce qui concerne le Grand Duché
de Luxembourg, le traité de Londres du 19 mai 1839 séparant la Belgique
de la Hollande et du Luxembourg avait fixé les frontières du Grand Duché.
Elles se trouvaient garanties à la fois par l’article Ier du traité et
par l’acte d’accession de la Prusse et de l’Autriche aux
dispositions concernant le Grand Duché (Martens, tome VII, 1842, pp.
788-791 et 799-795). La neutralité du même Grand Duché était garantie
par le traité de Londres du 11 mai 1867 (Martens, tome XVIII, pp.
432-450). Cette question avait été soulevée par le représentant de la
Prusse. Les Anglais estimant que le Luxembourg était garanti par le traité
de 1839, la Prusse avait obtenu que cette garantie ne se limitât pas aux
frontières, mais fût étendue à la neutralité même. Cette neutralité
était essentiellement militaire, le Luxembourg pouvant conclure des traité
de commerce et entrer dans une union douanière. Par contre la neutralité
était absolue : l'article II spécifiait qu’il formerait “désormais
Etat perpétuellement neutre... Ce principe de neutralité est et demeure
placé sous la sanction de la garantie collective des Puissances
signataires du présent traité, à l'exception de la Belgique qui est
elle-même un état neutre”. Les puissances garantissant la neutralité
étaient l’Autriche, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, la
Prusse et les Pays Bas.
2
E.
Tenot Les nouvelles défenses de la France. La frontière 1870-1882,
Dumaine, Paris, 1882. Tenot soulignait que la neutralité belge ne
reposait “que sur des conventions diplomatiques et des événements
peuvent surgir qui fassent de cette neutralité une fiction décevante”
pp. 310-312.
3
Rappelons
que jusque vers les années 1890 les deux armées actives française et
allemande avaient des effectifs comparables.
4
Rappelons
que Guillaume II avait proposé à son cousin Nicolas II d'être le grand
amiral du Pacifique pendant que lui-même serait le grand amiral de
l’Atlantique. Nouveau traité de Tordesillas, mais sans bénédiction ni
bulle de démarcation du Pape.
5
Lettre
au ministre de la guerre, février 1911.
6
Guy
Pedroncini , “La séance du 9 janvier 1912 du CSDN”, Revue
d'histoire diplomatique, 1977, 1 et 2. “L'influence de la neutralité
belge et luxembourgeoise sur la stratégie française. Le Plan XVII”,
colloque de Téhéran, actes de 1978, et Colloque de Luxembourg 1977,
Metz, 1978.
7
Je
l’avais découvert dans le Fonds Roques à Montpellier, et il en existe
un second exemplaire pratiquement identique au SHAT (carton 7 N 1771).
8
Général
Delmas, L'état-major français et le front oriental après la révolution
bolchevique, novembre 1917-novembre 1918, thèse, Paris, Sorbonne,
1965.
9
Je
n’entrerai pas dans les discussions auxquelles cet arrêt prématuré
des hostilités a donné naissance, et que nous savons maintenant que Foch
a regretté en son for intérieur. Mais je pense que ce fut une erreur que
Poincaré, Joffre et Pétain, pour ne citer que les plus notables,
n’auraient pas commise. Il est remarquable que de Gaulle à la fin de sa
vie se soit rencontré avec Pétain pour le regretter.
10
Rappelons
que l’aviation française était la première du monde au moment de
l’armistice. Mais très rapidement on est passé de près de 180 000
travailleurs à 5 000 dans les usines d'aviation.
11
Faut-il
rappeler le jugement de Foch au début d'août 1918 ? Il jugeait que
ce qui allait donner la victoire aux Alliés c’était la supériorité
numérique la plus forte possible et que “si les tanks, si les avions
mangeaient trop de ces effectifs ce serait une erreur”.
12
Le
député Duboin prêcha dans le désert, le général Estienne également.
Et pourtant dès les années 1920 leurs vues annonçaient la guerre éclair
des blindés de 1940.
13
Les
accords navals franco-anglais de 1913 considérant la mer du Nord comme la
mer de la décision et exigeant par là la présence de tous les cuirassés
modernes anglais, avaient eu pour conséquence de concentrer la flotte
française en Méditerranée. L’amiral Boué de Lapeyrère estimait
pouvoir vaincre la flotte italienne en quelques heures. En 1940 on aura
une solution voisine avec l'envoi, en avril, de la Force de Raid en Méditerranée.
14
Cette
solution est défendue par le maréchal Pétain. Au lieu d'un front de 350
kms l’armée française ne tiendrait que 80 kms. Les fameuses
manoeuvres Dyle ou Escaut de 1940 auraient été sans objet.
15
Délibérations
du CPDN. Les archives montrent la distance qui sépare les déclarations
officielles ou les plaidoyers des souvenirs ou des mémoires avec ce qui
se dit ou s’est dit dans le secret des délibérations des hautes
instances de la Défense nationale.
16
On
est frappé des grandes constructions stratégiques de Gamelin, et aussi
du fait qu’elles reposent sur des sables mouvants.
17
Délibérations
du CPN.
18
SHAT,
archives Gamelin.
19
Procès
verbal du CPDN, 25 novembre 1938.
20
Ibid.
21
G.
Pedroncini, “L’Italie dans la stratégie française”, Actes du
colloque de Rome, Franco Angeli, Milan, I984.
22
Pierre
Renouvin, Les crises du XXe siècle, tome VIII de l’Histoire
des relations internationales, Hachette , 1958, p. 197.