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MONTCALM
ET LA PERTE DU CANADA
Jean-Pierre POUSSOU
Comme cela est déjà
arrivé à plusieurs reprises, un de nos plus récents navires1
porte le nom de Montcalm, ce qui ne laisse pas aussitôt d'étonner, car,
même si celui-ci a été à bien des égards un bon soldat, il est resté
dans l'histoire à cause de sa défaite de 1759, sous les murs de Québec,
à la suite de laquelle nous avons perdu le Canada. Est-il normal de
donner à un navire le nom d'un général vaincu, même s'il est mort au
combat, ce qui est sans aucun doute, pour qui étudie cette bataille, le
seul motif qui permette de l'expliquer ?
On me permettra de répondre
par la négative, et de refuser de participer à ce syndrome français
bien connu qui nous fait toujours préférer le second au premier et le
vaincu au vainqueur. Dans un domaine certes tout différent, celui du Tour
de France, tout le monde se rappelle à quel point Poulidor a toujours été
préféré à Anquetil ; quant à Vercingérorix, malgré les erreurs
qu'il a commises, il fait toujours figure de héros national, ce qui reste
à démontrer et a été passablement remis en cause depuis un demi-siècle.
L'existence de la frégate
Montcalm nous oblige donc à revenir sur cette question et à
proposer ce bref essai, en souhaitant que désormais l'on pense plutôt à
d'Iberville ou au chevalier de Lévis2, si
l'on souhaite donner à nos navires des noms rappelant l'histoire -
souvent glorieuse - du Canada français.
*
* *
Louis-Joseph de Montcalm,
marquis de Montcalm, seigneur de Saint-Véran, Candiac et autres lieux,
baron de Gahiac, était né au château de Candiac, près de Nîmes, le 28
février 17123. Ses ancêtres étaient des
nobles de robe qui s'étaient tournés au XVIIe siècle vers le service du
roi sur les champs de bataille. Et c'est pourquoi dès l'âge de neuf ans,
en 1721, conformément à la tradition familiale, il obtint une commission
d'enseigne au régiment de Hainaut, transformée en 1729 en une commission
de capitaine. Il ne commença vraiment à servir qu'à partir de 1732, et
participa durant la Guerre de Succession de Pologne (1734-1736) aux
campagnes que menèrent dans la vallée du Rhin le Maréchal de Saxe et le
Maréchal de Berwick. Au sortir de cette guerre, il se maria le 3 octobre
1736 avec Angélique-Louise Talon de Boulay, qui appartenait à une
famille de noblesse de robe, riche et puissante ; son père était
pour sa part colonel. Cette alliance devait aider Montcalm à monter
rapidement dans la hiérarchie militaire.
Lorsqu'éclata la Guerre
de Succession d'Autriche, à laquelle la France participa à partir de
1741, il devint aide-de-camp du Marquis de la Fare, participa au siège de
Prague et à la retraite de Bohême. En mars 1743, il acquit pour 40 000
livres tournois une commission de colonel au régiment d'Auxerrois et fit
désormais la guerre en Italie. Au cours de cette guerre, qui s'acheva en
1748, il fit montre de beaucoup de vertus militaires, ce qui lui valut en
1744 la croix de Saint-Louis ; il fut blessé trois fois et fait
prisonnier en 1746. Son régiment fut dissous en 1749 mais il reçut une
commission de maître-de-camp pour lever un régiment de cavalerie portant
son nom, puis en 1753 une pension de 2 000 livres tournois. Les années
de paix qui suivirent 1748 le virent mener la vie paisible d'un noble
provincial, qu'il partageait entre son château de Candiac et de fréquents
voyages ou séjours à Montpellier. De petite taille, plaisant beaucoup,
notamment aux femmes, cultivé, mais vif, impétueux, volontiers arrogant,
il symbolisait parfaitement le type même du militaire noble de son époque
et croyait à sa bonne étoile ; capable assurément d'entraîner ses
hommes, d'un réel courage, il était également fort entêté, peu
capable de revenir sur les idées qu'il s'était formé rapidement, en général
trop vite et sans beaucoup de réflexion. Par ailleurs, fort soucieux de
ses prérogatives ce qui l'amena de manière tout à fait catastrophique
à être subordonné au Canada au gouverneur-général, le marquis de
Vaudreuil, pour lequel il n'avait pas de considération dans la mesure même
où il voyait en lui un administrateur et non un militaire. Par ailleurs
aussi généreux qu'il était impulsif et ambitieux, toutes caractéristiques
qui lui avaient justement permis de briller dans les campagnes précédentes
au cours desquelles il ne commandait pas.
Il n'envisageait sans
doute absolument pas d'aller combattre au Canada auquel rien ne
l'attachait, lorsque le hasard vint lui en offrir la possibilité. Les
Anglais ayant ouvert les hostilités en Amérique du Nord avant même la déclaration
de guerre, le Baron de Dieskau qui commandait les troupes royales envoyées
au Canada, fut fait prisonnier, essentiellement parce qu'il n'avait pas écouté
les conseils de Vaudreuil et attaqué imprudemment, ce qui amena le
gouverneur général à informer Versailles que les Canadiens avaient
perdu confiance dans les officiers européens et qu'il serait souhaitable
de ne pas lui envoyer un officier général pour remplacer Dieskau, mais
il ne fut pas écouté. Cependant, aucun des officiers généraux ne
voulut partir pour un théâtre d'opérations si lointain à un moment où
il était évident qu'un conflit de grande envergure aurait lieu en
Europe. Il fallut donc descendre plus bas dans la hiérarchie militaire et
c'est ainsi que Montcalm fut pressenti quoique n'ayant jamais commandé un
régiment sur les champs de bataille. Ayant accepté, il fut nommé le 11
mars 1756 maréchal de camp et partit commander les régiments qui avaient
été envoyés sur les rives du Saint-Laurent, le commandement suprême
des forces armées appartenant au gouverneur-général, le marquis Pierre
de Rigaud de Vaudreuil de Cavagnial4,
comme c'était l'usage ; les instruction données à Montcalm le précisaient
et ajoutaient qu'il lui reviendrait seulement de commander sur le champ de
bataille. Elles étaient très précises, justement pour éviter un éventuel
conflit et surtout une dualité de commandement. Il prit congé du roi le
14 mars 1756 et, accompagné du Chevalier de Lévis qui serait son
commandant en second, du colonel Bourlamarque et du jeune colonel
Bougainville5, il s'embarqua pour le
Canada, arrivant à Québec le 13 mai.
*
* *
Depuis la fin du XVIIe siècle,
notre colonie était en butte à l'hostilité résolue et sans merci des
colons anglais de Nouvelle-Angleterre auxquels l'opposait toute une série
d'intérêts qui étaient largement commerciaux - notamment pour la maîtrise
de la traite des fourrures6 - mais qui
concernaient aussi les relations avec les Indiens. Ce conflit était
devenu depuis longtemps une bataille acharnée pour le contrôle de
l'ensemble de l'Amérique du Nord. Déjà, lors des guerres de la fin du règne
de Louis XIV les affrontements avaient été sévères et une première
expédition avait tenté de prendre Québec en 16907.
En apparence, les
Canadiens Français étaient dans un état d'infériorité totale puisque
leur population était considérablement inférieure à celle des colonies
anglaises : un peu plus de 64 000 habitants contre 1 500 000.
Mais à peu près 45 % de ces derniers vivaient dans les colonies du
sud dont la participation à la lutte fut réduite entre 1680 et 1700 ;
surtout, on avait affaire à deux populations très différentes. Les
colons anglais étaient essentiellement des marchands, agriculteurs ou
planteurs, avec déjà un nombre important de citadins au XVIIIe siècle.
Tout à fait capables de former de bonnes milices, ils n'avaient aucune
aptitude spéciale pour la guerre ni aucun entraînement poussé, à
l'exception de ceux d'entre eux qui avaient servi comme militaires. Et “les
officiers anglais qui servirent en Amérique du Nord durant la Guerre de
Sept Ans ne se lassèrent jamais de souligner combien les colons américains
étaient les pires soldats du monde : indisciplinés, “incapables
de supporter la moindre privation”, hostiles à tout ce qui les entraînait
loin de chez eux” 8. En face,
Montcalm ne cacha pas non plus qu'il considérait les Canadiens Français
comme de très mauvais soldats, en regard des troupes régulières qu'il
avait l'habitude de commander. Mais le parallèle ne saurait aller plus
loin : dans les conditions normales de combat en Amérique du Nord,
ils étaient, au contraire des colons anglais, de redoutables guerriers,
bien supérieurs sur le plan militaire. D'une part, beaucoup d'entre eux
descendaient d'anciens soldats ou étaient eux-mêmes d'anciens soldats,
surtout avant 17209. D'autre part, à la
différence des colons anglais, les Canadiens français pratiquaient la
course des bois, vivant à l'indienne, souvent en très bonne intelligence
avec eux ; les Indiens faisaient donc normalement partie des troupes
canadiennes et celles-ci n'hésitaient pas à mener la guerre à
l'indienne ; on avait donc, à la différence par exemple du
Massachussetts où la milice était essentiellement provinciale10,
à la fois une milice paroissiale, très bien entraînée, et des soldats
n'hésitant pas en cas de nécessité à aller combattre loin de leur
foyer, ce que l'on avait déjà vu à l'époque de Frontenac11.
A partir de 1755, ce qui occasionna de nombreux heurts avec Montcalm, le
Marquis de Vaudreuil fut le grand défenseur de la guerre à la
canadienne, entièrement basée sur la mobilité et sur l'aide et la
participation des Indiens ; son point de vue était en effet que la
supériorité numérique anglaise était largement compensée par le souci
de disposer d'une infrastructure et d'une logistique importantes que des
attaques mobiles, variées et imprévues - à l'indienne - pouvaient
parfaitement désorganiser comme on l'avait vu depuis trois quarts de siècle.
Enfin et surtout, les Canadiens savaient depuis longtemps que leur survie
en face des colonies anglaises dépendait de leur pugnacité au combat,
les renforts métropolitains ayant toujours été limités et la flotte
anglaise maîtresse des mers. L'objectif était donc tout à fait différent :
malgré leur acharnement, les colons anglais voulaient avant tout faire
disparaître une menace et rompre l'encerclement créé par l'expansion
des Français vers l'Ouest12 ; les
Canadiens luttaient pour rester Français voire pour pouvoir rester sur
place ce qui, après la déportation des Acadiens13,
n'était pas une crainte vaine et dénuée de fondement. On en avait
parfaitement conscience du côté anglais où l'on avait eu tout le temps
de tirer les enseignements nécessaires des conflits postérieurs à 1680 ;
il était clair que seules la flotte et l'armée régulière anglaises étaient
capables de l'emporter.
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* *
C'est dans ce contexte
que se situe l'action de Montcalm au Canada. Avant de l'aborder, il
convient de préciser que nous sommes dans un domaine où se sont affronté
les historiens et ce débat, pour une part, a été une opposition entre métropolitains
et Canadiens français. Elle a porté à la fois sur l'interprétation des
mauvais rapports entre Vaudreuil et Montcalm, et sur celle de la bataille
des Plaines d'Abraham. Sans aucun doute parce qu'aussitôt les Canadiens
avaient mis en cause l'insuffisance des renforts français durant toute la
guerre, puis Montcalm lui-même qui, il est vrai, ne leur avait pas épargné
les critiques, du côté métropolitain, celui-ci a gardé un réel
prestige, incarné une belle figure du soldat. Comme le souligne W.J.
Eccles14, Louis XV et ses ministres ont
tout de suite rejeté la faute de l'échec sur Vaudreuil et son entourage,
à la fois parce que Montcalm n'avait cessé dans sa correspondance
d'annoncer la défaite et parce que c'était éviter par avance, alors que
l'on était encore en pleine Guerre de Sept Ans, de voir mettre en cause
la responsabilité du gouvernement. Au surplus, comme nous le verrons,
malgré des conditions qu'il n'avait cessé de juger désavantageuses,
Montcalm avait remporté quatre victoires avant d'être battu et
mortellement blessé devant les murs de Québec le 13 septembre 1759.
L'allant et le panache dont avait fait preuve Montcalm au cours du combat,
sa mort héroïque firent taire, même sur place, la plupart des critiques
et l'on garda l'image d'un grand soldat auquel la fortune des armes
n'avait pas été indulgente. Ce que l'on n'aperçoit pas, en général,
c'est que les Anglo-Américains contribuèrent également à lui ciseler
un profil de médaille. La victoire de Wolfe sur les Plaines d'Abraham
puis la capitulation de Québec furent en effet considérées comme des événements
considérables qui donnèrent lieu à illumination et à d'énormes
manifestations de joie en Grande-Bretagne comme dans les colonies. Le
major-général James Wolfe y acquit un prestige énorme et, par voie de
conséquence, son adversaire ne pouvait être également qu'un grand général,
d'ailleurs victorieux jusque-là. Il est tout à fait frappant de voir
combien les historiens anglo-américains ont à la fois loué Wolfe et
Montcalm, même si, bien entendu, le premier, in fine, ressortait comme un
très grand général, bien meilleur que son adversaire, ce qui est tout
à fait naturel15. G.P. Stacey16
et W.J. Eccles17 ont fort heureusement
rompu avec une tradition dont la force fut cependant telle que Montgommery
voyait dans cette bataille “l'une des plus grandes du monde”, ce qui
n'est vrai que par ses conséquences, et que Mac Arthur aurait prétendu
avoir imité en Corée la manière dont Wolfe avait “débarqué sur les
arrières” (sic) de l'ennemi18.
Cela nous explique pourquoi la Marine française a pu encore récemment
juger fondé de donner à un navire le nom de Montcalm.
Pourtant, depuis la fin
du XIXe siècle les historiens canadiens français n'avaient pas été
tendres pour Montcalm. L'abbé Casgrain avait montré que le seul bon général
du côté français avait été le chevalier de Lévis19 ;
et F.X. Garneau avait été très sévère à l'égard de Montcalm, lui
reprochant d'avoir toujours considéré la défaite comme inéluctable, de
n'avoir cessé d'affronter le Marquis de Vaudreuil auquel il était
subordonné et de n'avoir pas écouté celui-ci qui connaissait mieux les
réalités canadiennes20. Malgré les
efforts de l'abbé Robitaille21, les
historiens canadiens français ne cessèrent depuis de se montrer très sévères
envers Montcalm, tels Claude de Bonnault22
ou surtout Guy Frégault lequel, écrivit un livre plein d'admiration pour
Vaudreuil : “les faits parlent : dans leur éloquence
massive, ils démontrent que Pierre de Rigaud de Vaudreuil mérite de
passer dans l'histoire sous le nom du Grand Marquis” 23.
Bien entendu, tout cela n'est pas neutre : il s'agit également, plus
ou moins consciemment, de souligner que la France n'a pas fait ce qu'elle
devait pour sauver le Canada, et que la perte de celui-ci est due avant
tout à l'obstination de Montcalm à ignorer les conseils et à ses
erreurs le 13 septembre. Ce qui offre au demeurant l'avantage de faire
oublier la capitulation trop rapide de Québec dès le 18 septembre alors
que non seulement les forces armées françaises n'étaient pas écrasées,
mais étaient encore tout à fait capables d'infliger aux troupes
anglaises un sérieux revers car elles se trouvaient dans une situation à
coup sûr très difficile... au lendemain de leur victoire ! Ce qui
n'en rend que plus regrettable la précipitation de Montcalm à engager le
combat.
*
* *
Il faut donc en venir
maintenant aux campagnes des années 1756 à 1760, et à la bataille des
Plaines d'Abraham pour essayer de montrer ce que l'on peut désormais
considérer comme historiquement établi.
Pour les colons anglais,
l'implantation française était insupportable à la fois parce qu'elle établissait
à l'Ouest une barrière pour leur expansion géographique grâce à la
possession de la Louisiane, de la vallée de l'Ohio et à l'implantation
d'une série de forts qui étaient autant de postes de défense avancée
pour la vallée du Saint-Laurent ou de points de départ pour la traite
des fourrures24, et parce qu'à partir de
ces points d'appui il était possible de mener des raids meurtriers contre
les colonies de Nouvelle-Angleterre25.
Or, il était évident que prendre ces forts ne serait que partiellement résoudre
le problème et que la menace risquerait toujours de surgir : ils n'étaient
en effet que des pseudopodes de la vallée du Saint-Laurent. Au sortir de
la Guerre de la Succession d'Autriche, en 1748, il était donc
parfaitement établi pour les colons comme pour le gouvernement anglais
que seule la prise de la vallée du Saint-Laurent et des deux villes de
Montréal et de Québec permettrait de régler définitivement la
question.
Les décisions à prendre
n'en étaient pas pour autant très simples. Si les colons anglais avaient
de très loin l'avantage du nombre, il était peu vraisemblable qu'ils
seraient capables de l'emporter sur le terrain, comme l'avaient montré
les guerres précédentes. Il fallait donc faire venir des troupes
anglaises en nombre suffisant pour acquérir l'avantage militaire ;
il fallait également réunir une flotte et une armée de débarquement,
d'une part pour venir à bout de Louisbourg - qui commandait l'entrée du
Golfe du Saint-Laurent -, ce qui avait déjà été réalisé en 1745 et
qui n'était donc pas le plus difficile, d'autre part pour renouveler
l'expédition malheureuse tentée en 1690 par Sir William Phipps, les
distances rendant très incertaines le succès d'une expédition terrestre
contre Montréal et Québec : les troupes françaises se trouveraient
en effet en trop bonne position face à une armée si éloignée de ses
bases et dont la logistique pouvait difficilement suivre, pour les mêmes
raisons. Le coût d'un tel effort était très élevé et nécessitait un
choix politique au plus haut niveau. Ce fut le premier William Pitt
(1708-1778) qui l'imposa, mais pas immédiatement. Nommé secrétaire
d'Etat en 1756 puis renvoyé, il fallut que l'Angleterre connaisse une série
de revers pour que Georges II le rappelle en 1757. Il choisit aussitôt de
mener la grande politique coloniale qu'il avait toujours préconisée,
malgré son coût considérable : “Il fit pression sur les
colonies pour qu'elles livrent des troupes. Il se fit voter par le
Parlement quatre-vingt millions de livres sterling, ... soit des crédits
vingt-cinq fois supérieurs aux fonds que la France consacra à la
guerre” 26. Il décida donc
qu'il fallait s'emparer du Canada. Un plan d'ensemble fut mis sur pied qui
comportait l'envoi de 23 000 soldats, d'une flotte, puis la mise sur
pied d'une double opération militaire : une attaque terrestre dans
la région des Grands Lacs et le haut Saint-Laurent, la prise de
Louisbourg ; après celle-ci, viendrait une expédition navale contre
Québec afin de débarquer à proximité une armée capable de la prendre.
En regard l'effort français
fut moindre parce que la France, au contraire de l'Angleterre, était
obligée de donner la priorité aux champs de bataille européens. On a
assez souvent incriminé la politique menée par Louis XV et ses
ministres, et on l'a rendue responsable de la perte du Canada. En fait,
les dépenses françaises ont été considérables et, comme on le verra,
ce n'est pas ainsi que fut jouée et perdue la partie. Elle le fut sur le
plan maritime dans la mesure même où il était devenu très difficile
d'amener davantage de secours au Canada. On verra cependant plus loin qu'à
l'automne de 1758 c'est, par une aberration totale, Montcalm lui-même
qui demanda qu'il n'en soit point envoyé. Mais il est certain que la maîtrise
des mers acquise par l'Angleterre permit à Wolfe d'aller jusqu'à Québec
et surtout empêcha Lévis en 1760 de renverser la situation après que
fut survenue en novembre 1759 la défaite de notre flotte de l'Atlantique
au large de Belle-Ile. La partie avait au préalable été largement
perdue à Québec au cours des désastreuses journées des 13 et 18
septembre 1759. Telles sont les deux causes de la perte du Canada. La
première pouvait difficilement être évitée car l'amélioration de la
flotte demandait un effort de très longue haleine et le résultat n'était
nullement acquis à l'avance. La seconde aurait parfaitement dû l'être.
Auparavant, revenons à
l'effort de guerre anglais longuement suscité par la pression des colons
d'Amérique qui voulaient à tout prix en finir avec la menace canadienne.
Le choix de Pitt se comprend bien dans la mesure où le conflit, qui avait
commencé en Amérique avant toute déclaration de guerre, avait mal débuté
pour les Anglais. Le différend concernait au premier chef la vallée de
l'Ohio dont les colons anglais voulaient les terres qui paraissaient
excellentes mais sur lesquelles les Français avaient depuis longtemps
affirmé leur suzeraineté. Le gouverneur général, La Galissonière, décida
à la fois en 1749 d'établir des forts dans la vallée de l'Ohio et de
s'assurer l'alliance des tribus indiennes, opérations qui furent
essentiellement réalisées en 1753. Les Iroquois, rompant leur alliance
traditionnelle avec les Anglais, proclamèrent leur neutralité. Après
quelques escarmouches dont celle des Grandes Prairies au cours de laquelle
Washington, battu à plate couture, fut obligé de capituler, le major-général
Braddock fut envoyé avec deux bataillons, soit 800 soldats de ligne, pour
conquérir Fort Duquesne qui commandait l'accès à la “Belle-Rivière”,
cependant que d'autres actions étaient prévues contre une partie des
forts français. Le 9 juillet la première grande rencontre eut lieu, qui
se termina par un désastre pour les Anglais : ils laissèrent plus
de 500 hommes sur le champ de bataille, Braddock mourant de ses blessures
quatre jours après. Malgré cela, l'Acadie fut définitivement perdue
pour les Français et ses habitants déportés (“Le Grand Déménagement”)
en septembre 1755 mais, malgré la défaite du Baron de Dieskau à
Monongahéla le 8 septembre 1755, tout restait à faire pour les Anglais.
Du côté français, le
gouverneur-général était depuis janvier 1755 le marquis de Vaudreuil
qui était arrivé à Québec le 23 juin. Vaudreuil était né à Québec
et y avait passé une partie de sa jeunesse, son père ayant été
gouverneur-général du Canada de 1703 à 1725. Il connaissait donc
parfaitement le Canada dont les habitants le considéraient comme l'un des
leurs. Il accueillit comme commandant des troupes, en mai 1756, le marquis
de Montcalm. Leurs premiers rapports furent aussitôt militaires, le
gouverneur-général étant à Montréal en train de préparer un assaut
contre Fort Oswego, l'un des trois forts anglais en bordure sud-est du lac
Ontario. Ce fut un très grand succès : à la suite du siège que
dirigea Montcalm, le fort se rendit le 14 août ; les Franco-Indiens
n'avaient qu'une poignée de pertes : au contraire les Anglais
avaient perdu 1 700 prisonniers et les trois forts qu'ils avaient bâtis
sur les bords de L'Ontario furent rasés. L'année suivante, ce fut au
tour du Fort Georges, sur le lac du Saint-Sacrement, enlevé le 9 août
1757. Vaudreuil aurait souhaité continuer et prendre le Fort Edward qui
commandait la haute vallée de l'Hudson ; mais Montcalm préféra
rentrer à Montréal.
En fait, leurs relations
étaient déjà extrêmement tendues. D'une part, Montcalm supportait mal
la supériorité hiérarchique de Vaudreuil, laquelle lui donnait le
pouvoir de définir les plans de campagne. D'autre part, habitué aux
guerres européennes, où la supériorité du nombre et de la puissance de
feu jouaient un rôle essentiel, il fut convaincu aussitôt que les
Anglais - dont il exagéra très vite le nombre sur la foi de mauvais
renseignements qu'il ne contrôla point - l'emporteraient inexorablement.
il était donc certes décidé à défendre le Canada, comme le voulait sa
mission ; mais avec la conviction que c'était sans doute inutile et
qu'à la limite un effort trop important et trop prolongé serait nuisible
aux intérêts français. Enfin, tout en se glorifiant auprès du
gouvernement des succès obtenus, il estimait à peu près indéfendables
les forts : ils ne pourraient résister à l'avancée d'une armée
nombreuse ; or, à son avis, la partie se jouerait dans la vallée du
Saint-Laurent et, comme il ne disposait pas de troupes très nombreuses,
qu'il ne savait pas si le gouvernement serait en mesure de lui envoyer des
renforts, et, dans ce cas, s'ils arriveraient, il voulait économiser ses
hommes. C'était là d'ailleurs un réflexe normal chez un soldat habitué
à la guerre européenne : le bon soldat coûtait cher et était
difficile à remplacer27. Le point de vue
des Canadiens, fidèles à leur tradition, était au contraire de retarder
l'avance anglaise en multipliant les obstacles et, en s'assurant
d'excellentes positions, de mener des raids permettant de détruire leurs
ressources alimentaires, dépôts de munitions, et tout ce qui pouvait
permettre à une armée d'avancer dans de bonnes conditions. Dans ce
domaine, la prise de Fort Edward était incontestablement intéressante.
En réalité, les deux
points de vue étaient à la fois justifiés et conciliables. Dans l'état
où se trouvaient les forces anglaises en 1756-1757, la destruction de
leurs points d'appui, la politique de la terre brûlée, les obligeraient
à coup sûr à consacrer de longs efforts à reprendre le terrain perdu
et à rebâtir les bases nécessaires à toute attaque visant la vallée
du Saint-Laurent ; leur flanc nord-ouest, déjà ouvert depuis la
prise du fort Oswego, était une incontestable faiblesse qu'il leur
fallait d'abord réduire, d'autant plus que, n'ayant plus la maîtrise de
l'espace, ils seraient toujours à la merci d'attaques sur leurs flancs ou
sur leurs arrières. Mais, à partir du moment où une forte armée serait
réunie, les forts ne pourraient être défendus et la perte de leurs
garnisons serait autant d'affaiblissements pour les Français qui étaient
très inférieurs en nombre. La politique que souhaitait Vaudreuil n'avait
donc de valeur que si les conditions de lutte habituelles perduraient ;
dans le cas contraire, un décrochage rapide des Français et de leurs
alliés indiens était la seule solution avec pour inconvénient que ce
repliement risquait d'amener la défection des Indiens.
Contrairement à ce
qu'ont écrit de nombreux historiens canadiens, Montcalm avait donc tout
à fait raison de penser que la partie décisive se jouerait dans la vallée
du Saint-Laurent, et que les succès remportés dans le haut pays ne
seraient qu'éphémères si l'Angleterre décidait d'envoyer en Amérique
suffisamment de troupes. Dans un premier temps pourtant son courage, sa
valeur et celle de ses officiers et soldats parurent lui apporter un démenti
puisque le 8 juillet 1758, avec seulement 3 600 hommes,
essentiellement des soldats “réguliers”, il repoussa victorieusement
l'assaut de l'armée du major-général Abercombry - 15 000 hommes
dont 6 000 soldats de ligne - contre Fort Carillon ; les Français
n'avaient perdu que 377 hommes, les Anglais 1 944, dont 1 610 soldats
“réguliers”. Il n'était pas évident qu'un même exploit pourrait être
renouvelé chaque année ; Montcalm le croyait d'autant moins qu'il
avait été obligé d'engager l'essentiel de ses forces “régulières”
et qu'il était persuadé, par des renseignements nettement exagérés,
que les Anglais étaient en train de rassembler 50 000 hommes.
Jusque-là les différends
avec Vaudreuil avaient gardé des proportions limitées, en dehors du
refus de Montcalm d'attaquer Fort Edward : ils se plaignaient l'un de
l'autre auprès du gouvernement, ne cessaient de se dénigrer et à
l'opposé de s'attribuer la gloire de chacun des succès, mais sans conséquences
réellement négatives. Il n'en fut plus de même en septembre-octobre
1758. Estimant impossible de maintenir les positions avancées, de
renouveler chaque fois l'exploit de Carillon et de faire face à une éventuelle
attaque de la Marine anglaise, Montcalm proposa à Vaudreuil d'abandonner
la vallée de l'Ohio et les forts des lacs Ontario et Champlain, de cesser
la guérilla, et d'incorporer la milice canadienne parmi les troupes régulières.
Vaudreuil refusa, jugeant que le mieux continuait d'être la maintien de
l'ennemi loin de la vallée du Saint-Laurent.
Le gouverneur-général
ayant envoyé à Versailles pour demander des secours le major Péan, un
officier canadien, Montcalm obtint qu'y partent également son adjoint préféré,
Bougainville, et le commissaire à la Guerre Doreil qu'il munit
d'instructions secrètes. Alors que Vaudreuil dépeignait déjà la
situation comme difficile28,
Bougainville, conformément aux instruction de Montcalm et aux points de
vue de celui-ci, la décrivit comme sans espoir. Il le fit bien entendu
sur instructions de Montcalm, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il
se conduisit en l'espèce en toute déloyauté vis-à-vis de son supérieur
hiérarchique. Dans les entrevues qu'il eut et dans deux mémoires, il
estima donc que des renforts étaient inutiles et au demeurant seraient
interceptés, point de vue que le gouvernement royal suivit, et que tout
ce que l'on pouvait tenter c'était une attaque de diversion contre la
Caroline du Nord, dont l'idée ne fut pas acceptée. Montcalm qui avait
demandé à être rappelé, fut au contraire promu le 20 octobre 1758 au
grade de lieutenant-général, qui était le second en importance dans
l'armée française ; il reçut le commandement des forces militaires
au Canada et Vaudreuil eut instruction de s'en remettre entièrement à
lui dans ce domaine ; enfin, l'un et l'autre recevaient la
recommandation de s'en tenir à une stratégie strictement défensive,
comme l'avait souhaité Montcalm.
Le gouverneur-général
et lui n'étaient en fait d'accord que sur un point : l'attaque
principale se ferait par voie de terre en gagnant le Saint-Laurent par le
lac Champlain, la navigation sur le fleuve étant trop difficile et nécessitant
de disposer de pilotes canadiens qui en connaissaient bien les pièges. Si
cela avait été le cas, alors il aurait fallu prendre Fort Edward et
tenter, comme le voulait Vaudreuil, une défense avancée, l'opinion de
Montcalm étant à coup sûr mal adaptée : tout ce qui pouvait gêner
et retarder l'armée ennemie, affaiblir son avance, était en effet intéressant
et d'ailleurs Amherst qui commandait l'armée anglaise partie de
Nouvelle-Angleterre, ne pensa pratiquement jamais que Québec pourrait être
prise en 1759. Mais, à peine Bougainville était-il revenu au début de
mai 1759 avec 20 navires, 331 volontaires et quelques officiers - ce qui
montre que l'on pouvait encore gagner Québec -, une flotte anglaise se présenta
au début du mois de juin sans grandes difficultés car les Anglais
avaient capturé des pilotes canadiens. Forte de 76 vaisseaux, occupant 13 500
matelots, elle transportait une armée de 8 500 hommes,
essentiellement des troupes régulières, que commandait le major-général
James Wolfe choisi spécialement par Pitt. Montcalm n'en avait pas la
moitié mais, avec les milices il disposait au total de 15 à 16 000
hommes et pouvait s'appuyer sur un sîte naturel difficile à prendre et
partiellement fortifié, même s'il n'avait pas confiance dans les
remparts de Québec qu'il jugeait insuffisants.
Ici commencent les
reproches qu'on peut lui faire : pourquoi ne pas les avoir améliorés
depuis 1756 ? Les seuls travaux importants, dont on vit l'heureux
effet lors de la tentative anglaise du 31 juillet, eurent lieu à Beauport
par la construction d'une ligne fortifiée, mais ce fut grâce à Lévis.
En particulier il n'avait pas fait fortifier Pointe-Lévy, aussi appelée
Pointe-de-Lévis, ce qui permit aux Anglais d'y débarquer et d'y
installer des batteries leur donnant le commandement de la rivière, et
donc la possibilité à leur flotte de manoeuvrer en toute facilité. Et
surtout la possibilité de bombarder facilement la ville où les
destructions se multiplièrent, atteignant durement le moral des Québécois,
ce qui explique la capitulation trop hâtive du 18 septembre, les
habitants étant complètement découragés et craignant de tout perdre,
plus de 500 maisons ayant brûlé ou été détruites. Il ne se décida à
une attaque nocturne que le 11 juillet : elle était tout à fait
inutile et vouée d'avance à l'échec qui fut le sien car les Anglais
avaient eu tout le temps de se fortifier et disposaient de troupes deux
fois plus nombreuses. “Par bonheur, écrit W. J. Eccles, Wolfe
était un pauvre tacticien” 29,
lui aussi pourrions-nous ajouter. Il décida d'attaquer là où c'était
le plus difficile : en aval de Québec où se trouvaient les
retranchements français de Montmorency-Beauport ; son attaque du 31
juillet fut repoussée et les pertes de son armée furent très lourdes.
Vaudreuil en tira la conclusion que la prochaine attaque aurait lieu en
amont ; il demanda donc à Montcalm d'y améliorer les
fortifications, mais celui-ci resta persuadé que la menace se trouvait au
nord.
Wolfe commençait à désespérer
de pouvoir prendre la ville, ne voyant pas à quel endroit porter une
attaque décisive. Il donna l'ordre de faire le plus de dégâts possibles
sur les rives du Saint-Laurent, où plus de 4 000 fermes furent
incendiées, ce qui finit par dégoûter une bonne partie de ses
officiers. Lui-même était dans un très mauvais état de santé et resta
alité du 1er au 19 août. Dès la fin de ce même mois d'août il
devenait évident que le sort de l'expédition devenait de plus en plus
incertain : malgré les bombardements la ville ne cédait pas et le
potentiel défensif français restait intact. Or, il était impossible à
la flotte de rester au-delà des 20-25 septembre sous peine de risquer d'être
prise par les glaces au cas où surviendraient des coups de froid précoces.
Wolfe se décida à tenter un dernier assaut. Comme le pensait Montcalm,
il voulait de nouveau attaquer à Beauport, mais ses adjoints, qui avaient
beaucoup plus d'expérience que lui30,
s'y opposèrent et estimèrent que la seule solution était de porter une
attaque en amont de Québec afin de couper l'armée française de ses
communications avec Montréal et de son centre principal de fournitures et
munitions que Montcalm avait établi à Batiscan, à plus de 60 kilomètres
en amont de Québec, choix que critique W.J. Eccles, mais qui peut se
justifier car ainsi il pouvait ravitailler à la fois Montréal et Québec.
Le plan proposé par les brigadiers-généraux à Wolfe avait
essentiellement pour but de faire sortir Montcalm de Québec et de sa
ligne de fortifications. C'était véritablement une tentative désespérée
car les Anglais ne pouvaient plus rester longtemps et n'avaient
pratiquement pas de chance dans une attaque frontale. Vaudreuil prévoyant
un mouvement de cette nature demanda en vain à Montcalm de faire revenir
Bougainville et ses 3 000 hommes qui se trouvaient nettement en
amont, au Cap Rouge.
A la dernière minute
Wolfe changea les plans envisagés. Ayant appris, grâce à
l'interrogatoire de prisonniers, que l'Anse au Foulon située au-dessous
de l'extrémité occidentale de la Plaine d'Abraham était peu et mal défendue,
Montcalm ayant jugé que les Anglais ne prendraient pas le risque d'un débarquement
à cet endroit où il ne pouvait être que difficile et où il fallait après
tenter une escalade si périlleuse, qu'une troupe peu nombreuse suffisait
à rejeter les assaillants. Wolfe eut toutes les chances pour lui, en
particulier l'absence de sentinelles et d'une garde effective31.
Sous une pluie diluvienne, ses troupes purent donc gravir le sentier
abrupt qui menait aux plaines d'Abraham entre 3 et 4 heures du matin. A 6
heures, son armée était rangée en ligne à l'extrêmité de celles-ci.
La situation était grave pour les Français qui n'avaient pas réussi à
empêcher cette manoeuvre ; mais rien de décisif n'avait eu lieu. Au
contraire, l'armée anglaise se trouvait dans une situation très périlleuse
à la suite des choix de Wolfe. Il ne pouvait faire venir beaucoup plus de
soldats, les malades étant nombreux. Or, face aux fortifications de Québec
(même si elles n'étaient pas excellentes), gardées par une armée plus
nombreuse que la sienne et qui surtout pouvait recevoir d'importants
renforts, un assaut s'avérait extrêmement difficile, d'autant plus qu'il
fallait s'avancer en terrain découvert.
Par bonheur pour Wolfe et
la gloire future de celui-ci, Montcalm choisit la seule solution qu'il ne
fallait pas prendre : l'attaque, avec, il est vrai, les conseils
quasiment unanimes de son état-major. Il semble qu'il ait cru, peut-être
sous la foi de renseignements erronés, que seule une partie des troupes
anglaises avait débarqué. Il disposa donc ses troupes sur le terrain à
partir de 9 heures et ce n'est qu'un long moment après qu'il se rendit
compte que les Anglais étaient plus nombreux que l'on croyait. Il
maintint cependant l'idée de les rejeter dans le fleuve avant que toutes
leurs troupes ne soient rassemblées. En moins d'une demi-heure la partie
fut totalement perdue : Montcalm avait attaqué les troupes anglaises
avec à peu près autant d'hommes qu'elles, mais la moitié de ses troupes
était composée de miliciens qui n'avaient aucune notion de la guerre à
l'européenne, et surtout il avait quitté ses abris et s'était littéralement
exposé au feu meurtrier des lignes anglaises ; seuls les tirs de
flanquement très puissants des Canadiens qu'il avait placés aux deux
ailes avaient empêché les Britanniques d'écraser totalement l'armée
française. Les deux généraux furent blessés à mort, ce qui, souligne
W.J. Eccles, est “l'indication évidente qu'il y eut quelque chose de
complétement faussé dans les tactiques qu'ils employèrent ce jour-là” 32..
Même si l'on admet que
sa première décision d'attaque était justifiée - mieux valait en effet
rejeter dans le Saint-Laurent un corps de débarquement réduit -, toutes
les autres décisions, actions ou inactions de Montcalm furent
catastrophiques. A aucun moment on ne le voit faire l'effort de se
renseigner précisément sur le nombre des soldats anglais. Lorsqu'il se
rend compte qu'ils sont plus nombreux que prévu, il a tout le temps de
revenir sur sa décision d'attaquer. L'habitué des champs de bataille
européens qu'il était ne pouvait ignorer que s'avancer ainsi en terrain
découvert était prendre un risque énorme car la puissance de feu
adverse pouvait pleinement s'exercer. Il apparaît ainsi comme ayant été
littéralement la proie d'une excitation et d'une fièvre qui ont anihilé
en lui tout esprit de réflexion. Ses fautes furent donc accumulées et
extrêmement lourdes : il a littéralement livré le gain de la
bataille à Wolfe qui avait pourtant lui-même accumulé les erreurs et
pris un risque quasiment insensé. L'absurdité de la défaite, son caractère
tout à fait évitable apparaît avec d'autant plus de clarté que si
Montcalm avait seulement laissé les troupes de Bougainville, qui arrivèrent
juste après la bataille, se réunir aux siennes, il eût disposé de près
de deux fois plus d'hommes que les Anglais !
Il est même responsable
de la capitulation hâtive de Québec car, depuis le lit d'hôpital où il
était soigné, il avait écrit au brigadier-Général Townshend, qui
avait succédé à Wolfe, qu'il lui rendait la cité ! Vaudreuil,
revenu en toute hâte, ne le fit point et ramena l'armée à trente kilomètres
de Québec sur le Jacques Cartier pour la reformer, retraite qui
s'apparenta en fait à une débandade. Accouru en toute hâte de Montréal,
Lévis repart alors à l'attaque avec son armée réformée : une
bataille perdue ne saurait à ses yeux décider de l'issue de la campagne.
Malheureusement, à Québec le désarroi est total et le défaitisme a
gagné presque tous les esprits : l'idée maîtresse est désormais
de sauver la ville, donc de la rendre. Or le gouverneur, de Ramezay, a
entre les mains le texte de la capitulation prévue par Montcalm. Après
avis, il fait ouvrir les portes de Québec le 18 à 3 heures de l'après-midi
au moment même où l'armée de Lévis arrive à moins de trois quarts de
lieue de la ville. Lors du Conseil de guerre tenu par Ramezay, 14
officiers sur les 15 présents ont répondu qu'il fallait capituler, ce
qui montre à quel point le défaitisme de Montcalm, qu'il n'avait cessé
d'exprimer à ses officiers et soldats, avait fait des ravages. Le
contraste est absolu avec Lévis qui estime au contraire que rien n'est
perdu et dont il est certain que s'il eût été déjà présent, cette
fatale capitulation n'aurait pas eu lieu. Le chevalier de Lévis mène
alors pendant plusieurs mois une campagne remarquable, écrasant à la
bataille de Sainte-Foy ou seconde bataille des plaines d'Abraham le 28
avril 1760 Murray, qui commande l'armée anglaise de Québec et qui commet
la même erreur que Montcalm en sortant de la ville. Mais Lévis n'a pas
d'artillerie et Murray peut attendre la flotte anglaise qui arrive le 9
mai. Lévis livre ensuite une campagne aussi remarquable que désespérée
mais cette fois la partie est définitivement perdue et c'est en faisant
preuve de sagesse que Vaudreuil signe la capitulation française le 8
septembre 1760 : l'honneur avait été totalement sauvé mais il n'y
avait plus rien à faire.
*
* *
Cette résistance héroïque
du chevalier de Lévis et de ses troupes n'en met que davantage en lumière
l'énorme responsabilité de Montcalm qui a, en fait, par une accumumation
d'erreurs, littéralement livré le Canada aux Anglais, et ne mérite en
rien de rester parmi les grands noms de notre histoire militaire. Certes,
sa bravoure de soldat n'est pas discutable et nombre de ceux qui l'ont
rencontré l'ont dépeint comme un homme altier, très imbu de lui-même,
mais également cultivé et charmeur. On peut lui laisser la gloire des
victoires de Fort Oswego et de Fort Carillon où son courage se montra
pleinement ; mais on se demande même si ces victoires doivent lui être
attribuées le chevalier de Lévis ayant déclaré : “le
vainqueur de Carillon, c'était moi ; le vainqueur de William-Henry,
c'était moi ; comme le vainqueur de Chouaguen (Oswego), c'était
encore moi, Lévis” 33. Et il
est certain que les qualités remarquables dont il fit preuve en 1759-1760
amènent à le croire.
Lévis, par ailleurs, se
comporta moralement en véritable général et entraîneur d'hommes, décidé
jusqu'au bout à l'emporter et à saisir toute chance de victoire. Quelle
opposition avec ce qu'il faut bien appeler le défaitisme de Montcalm !
Celui-ci ne cessa dès son arrivée au Canada de prédire la défaite et
de l'annoncer comme inexorable. On a vu la démarche qu'il fit faire à
Bougainville. Il n'avait réuni que du ravitaillement pour six semaines,
alors qu'il disposait de ressources bien supérieures, comme si, souligne
avec raison G. Frégault, il avait pensé que Québec soutiendrait le siège
au maximum six semaines !34. Il faut
encore ajouter, attitude qui ne laisse pas de surprendre, qu'il avait rédigé
les termes d'une capitulation quelques semaines avant le 13 septembre, et
obtenu d'ailleurs l'accord de Vaudreuil !
En un sens, cette
attitude, dont il ne se départit jamais, est peut-être l'explication de
ses erreurs fatales lors de la bataille des Plaines d'Abraham : il
avait tellement prévu et annoncé le succès anglais que son stupide
assaut n'était peut-être à ses yeux qu'un sursaut aussi ultime que désespéré,
une fois qu'il eût découvert que les troupes anglaises débarquées étaient
plus nombreuses qu'on ne le lui avait dit.
W.J. Eccles, peut-être
pour compenser les critiques qu'il a accumulées contre lui, estime que sa
responsabilité est en partie atténuée, qu'il n'a été finalement que
le produit d'un système militaire qui avait bien besoin d'être réformé35 ;
je ne crois pas qu'on puisse le suivre : Lévis est passé par le même
sytème. En réalité, Montcalm n'était pas fait pour assumer les charges
qu'il eut à remplir. Wolfe n'était sans aucun doute guère meilleur mais
ce fut Montcalm qui commit l'erreur décisive. Elle ne lui permet bien évidemment
pas de figurer à notre panthéon militaire. Contrairement à ce qu'a écrit
A. Sauvy, si aujourd'hui presque toute l'Amérique du Nord est de langue
anglaise, ce n'est pas seulement pour des raisons démographiques, par
suite du poids du nombre : c'est bien aussi parce que Montcalm s'est
fait battre par Wolfe, contrairement à ce qui aurait dû se passer36.
Certes, la loi du nombre aurait peut-être joué inexorablement. Mais ce
qui est sûr c'est que l'Angleterre n'était pas en mesure de recommencer
en 1760 l'énorme effort entrepris en 1759 et que le sursis qu'auraient
gagné les Français s'ils l'avaient emporté sur les Plaines d'Abraham,
le désarroi qui en aurait résulté en Angleterre et dans les colonies américaines,
auraient largement pu changer le cours des événements, l'histoire n'étant
jamais écrite à l'avance37.
________
Notes:
1
La frégate Montcalm
est l’héritière d’une lignée illustrée en dernier lieu par un
croiseur léger de la seconde guerre mondiale.
2
Sur Pierre le Moyne
d'Iberville, voir G. Frégault, Iberville le conquérant, Montréal,
Société des Editions Pascal, 1944 ; sur Lévis, voir la notice de
W.J. Eccles dans le Dictionnary of Canadian Biography, tome 4, pp.
477-482, et le livre vieilli de G. de Hauteclocque, Le maréchal de Lévis,
gouverneur-général de l'Artois (1765-1787), Arras, 1901.
3
Voir dans le Dictionary
of Canadian Biography la notice que lui a consacré W.J. Eccles, tome
4, pp. 458-468.
4
Sur Vaudreuil, voir G.
Frégault, Le Grand Marquis, Montréal, Fides, 1952, ouvrage qui
s'arrête malheureusement à la fin de sa charge de gouverneur en
Louisiane ; et dans le Dictionary of Canadian Biography, tome
4, pp. 662-674 la notice de W.J. Eccles, tout à fait remarquable.
5
Montcalm avait lui-même
choisi Bougainville dont tout le monde connaît le brillant destin.
6
Sur le commerce des
fourrures, voir H.A. Innis, The Fur trade in Canada, Toronto,
University of Toronto Press, 1970 ; A.J. Ray, Indians in the Fur
trade, Toronto, University of Toronto Press, 1974.
7
Il s'agit de la flotte
commandée par Sir William Phips qui arriva devant Québec le 15 octobre
1690 et dut repartir dans la nuit du 21 au 22, à la fois parce que les
assauts anglais avaient échoué et que le froid et la glace ne lui
permettaient pas de rester davantage.
8
F.W. Anderson, “Why
did colonial Englanders make bad soldiers ? Contractual principles
and military conduct during the Seven year's war”, The William and
Mary Quarterly, tome 38, 3, juillet 1981, pp. 395-417.
9
Voir H. Charbonneau, Naissance
d'une population : les Français établis au Canada au XVIIe siècle,
Paris et Montréal, I.N.E.D., PUF et Presses de l'Université de Montréal,
1987.
10
F.W. Anderson, “A
people’s army : provincial military service in Massachussetts
during the Seven year's war”, The William and Mary Quarterly, tome
40, 4, octobre 1983, pp. 499-527.
11
Sur Frontenac et son époque,
voir W.J. Eccles, France in America, nouvelle édition, Markham
(Ontario), Fizhenry and Whiteside, 1990 ; id., The Canadian
Frontier 1534-1760, Albuquerque, the University of Mexico Press, 1978 ;
id. Essays on New France, Toronto, Oxford University Press, 1987 ;
id., Frontenac : the Courtier Governor, Toronto, 1950. Les
historiens français et surtout canadiens français ont beaucoup insisté
sur les méthodes de guerre canadiennes et sur la guerre à l'indienne,
mais sans jamais vraiment approfondir, malgré de bonnes pages de G. Frégault
dans son Iberville le conquérant, op. cit. On trouvera de bons développements,
mais du côté anglais, dans D.E. Leach, Arms for Empire : a
military history of the British Colonies in North America 1607-1763,
New York, MacMillan, 1973 ; id., Flintlock and tomahawk : New
England in King Philip's war, New York, MacMillan, 1958 ; J.K.
Mahon, “Anglo-american methods of Indian warfare 1676-1794”, The
Mississipi Valley Historical Review, tome 45, 1958, pp. 254-275. - Ces
ouvrages anglo-américains expliquent parfaitement les méthodes - au
demeurant fort cruelles - de la guerre à l'indienne adoptées par les
Canadiens, qui étaient toujours accompagnés d'auxiliaires indiens, et
mettent en lumière l'infériorité militaire des colons anglais en face
des colons français.
12
Voir The Canadian
Frontier 1534-1760, op. cit.
13
Voir France in
America, op. cit., p. 196 ; G. Frégault, “La déportation des
Acadiens”, Revue d'Histoire de l'Amérique Française, tome VIII,
3, 1954-1955, pp. 309-358.
14
Voir l'article
“Montcalm” dans le Dictionary of Canadian Biography, tome 4, p. 467.
15
Voir notamment W. Wood, The
fight for Canada : a sketch from the history of the Great Imperial
war, Toronto, Musson Book, 1906 ; F. Parkman, Montcalm and
Wolfe : France and England in North America, 2 vol., Boston,
Little-Brown 1926 ; F.E. Whitton, Wolfe and North America,
Boston, Little-Brown, 1929 ; C. Llyod, The Capture of Québec,
Londres, Batsfort, 1959.
16
G.F. Stacey, The
siege and the battle : Québec 1759, 2e ed. Londres, Pan Books,
1973 (1ère ed. 1959) ; on peut également consulter le bon précis
événementiel de J. Knox, The siege of Québec and the Campaigns in
North America 1757-1760, Pendragon House of Missinanga (Ontario),
1980.
17
Voir les références déjà
fournies. On s'attachera tout particulièrement à un article de premier
plan : “The battle of Québec : a reappraisal”, réédité
dans Essays on New France, p. 125-133. Pour les cartes se reporter
en premier lieu au remarquable Atlas Historique du Canada, tome I, Des
origines à 1800, Montréal, Presses de l'Université de Montréal,
1987. On examinera en particulier les planches 39 (“Commerce et rivalités
impériales 1697-1739”), 40 (“La France contrôle l'intérieur
1740-1755”), 42 (“La guerre de Sept Ans”), 43 (“Batailles de Québec
1759 et 1760”), toutes accompagnées d'excellents commentaires.
18
Cité par W.J. Eccles,
dans The Battle of Quebec : a reappraisal, p. 125.
19
Voir son Montcalm et
Lévis, Montréal, 1891.
20
F.X. Garneau, Histoire
du Canada, 2 vol., 5e ed., Paris, 1920.
21
G. Robitaille, Montcalm
et ses historiens : étude critique, Montréal, Granger frères,
1936.
22
Cl. de Bonnault, Histoire
du Canada français 1534-1763, Paris, PUF, 1949.
23
Le grand marquis,
op. cit ; voir également son ouvrage : Histoire de la
Nouvelle France, La guerre de Conquête 1756-1760, Montréal, Fides,
1975.
24
Comme l'avait fort bien
pensé l'intendant Jean Talon, malgré les instructions de Colbert, et réalisé,
toujours en infraction aux ordres reçus, le Comte de Frontenac à partir
de 1672. Voir W.J. Eccles, The Canadian Frontier, et Cl. de
Bonnault, Histoire du Canada français, op. cit.
25
Par exemple, de 1742 à
1748 - Voir Cl. de Bonnault, op. cit., p. 202.
26
J. Hamelin et coll., Histoire
du Québec, Privat, Toulouse, 1976, loc. cit., p. 233.
27
En 1792 pendant sa
campagne de France qui se termina à Valmy, le duc de Brunswick avait le même
souci.
28
Pour tout ce développement,
se reporter à l'article Montcalm rédigé par W.J. Eccles pour le Dictionary
of Canadian Biography.
29
id.
30
Wolfe n'avait que 32 ans
et n'avait ni la brillante origine sociale ni l'expérience de ses trois
brigadiers généraux Townshend, Monckton et Murray qu'il ne consulta
absolument pas durant tout le mois d'août. Si le présent article est
rude envers Montcalm, je ne peux qu'ajouter qu'un article consacré à
Wolfe serait tout aussi sévère : il a accumulé les erreurs et a eu
beaucoup de chance de trouver un plus mauvais général que lui.
31
Vergor était un
capitaine d'infanterie, protégé par l'intendant Bigot que la plupart des
historiens ont jugé sévèrement. Ainsi pour Cl. de Bonnault, c'est “un
des plus lamentables officiers qui ait jamais porté ou déshonoré
l'uniforme français” (Histoire du Canada français, p. 291). G.
P. Stacey estime qu'il ne mérite pas de porter une aussi lourde
responsabilité, car il a été pris par surprise à l'issue d'une
manoeuvre remarquablement réussie ; par ailleurs, à son avis,
Montcalm et son état-major ont commis une lourde faute en ne faisant pas
mieux surveiller l'Anse-au-Foulon - Voir The siege and the battle :
Québec 1759, pp. 133-134.
32
W.J. Eccles, The
battle of Quebec : a reappraisal, p. 133.
33
Cl. de Bonnault, op.
cit., p. 294.
34
G. Frégault, La
guerre de la Conquête, op. cit., p. 340.
35
Dictionary of
Canadian Biography, p. 468.
36
A. Sauvy, La
population, coll. Que sais-je, 13e ed. Paris, PUF, 1979, p. 1.
37
A cet égard
l’ouvrage, par ailleurs excellent, rédigé sous la direction de C.
Brown, Histoire générale du Canada (Boréal, Québec, 1988)
surprend un peu. C. Moore qui a écrit le chapitre consacré à la période
1600-1760 et notamment les pages qui décrivent la guerre de la conquête
et la perte de Québec (pp. 204-221), ne parle en effet ni du différend
de Wolfe avec ses brigadiers ni des erreurs de celui-ci ou de Montcalm, et
considère que la partie était jouée d’avance dans la mesure où les
forts du haut pays avaient été perdus. il semble qu’il n’en ait pas
tenu compte, ce qui est tout à fait regrettable.
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