| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Qui parle de géostratégie se réfère spontanément à Mackinder et il est instructif de constater qu’en 1989 une nouvelle version de sa théorie de la suprématie mondiale sert d’exergue à un ouvrage de prospective sur l’utilisation militaire de l’espace 1. Cette référence est cependant assez inattendue dans la mesure où ni la maîtrise de l’atome, ni la conquête de l’espace n’avaient pu être intégrées par Mackinder dans sa réflexion alors que ces deux facteurs sont aujourd’hui des données essentielles pour une réflexion géopolitique. La géostratégie de l’espace ainsi présentée se réduit donc, apparemment, à postuler la supériorité de l’espace en termes tactiques, à la fois pour la domination de la Terre et pour la mise en valeur des ressources circumterrestres. Traiter d’une géostratégie de l’espace autrement qu’en projetant sur ce nouveau milieu les raisonnements habituels est certainement illusoire, une génération seulement après les premières réalisations humaines dans ce domaine et alors que de nouveaux progrès technologiques se profilent pour un avenir très proche. Il demeure que, toujours en suivant le raisonnement de Mackinder, il est possible de mener une première réflexion géostratégique en présentant les conditions du milieu, le poids des relations internationales et les facteurs de la puissance. Cette démarche est sans doute le plus sûr moyen, surtout pour un géographe, de découvrir de quelle façon, et dans quelle mesure, les utilisations de l’espace, dont les premiers effets sont déjà perceptibles, illustrent les approches traditionnelles. Les contraintes du milieu Le milieu spatial, profondément original, est différent à bien des égards des milieux dans lequel l’Homme évolue habituellement. Certaines de ses caractéristiques le rapprochent du cas de l’Antarctique, mais le poids de chacun de ces deux domaines sur les activités terrestres actuelles est incomparable. Autant l’Antarctique est pensée en termes de futur, autant l’espace est déjà très présent dans les rapports entre Etats et dans les utilisations quotidiennes. L’analyse des contraintes de ce milieu doit donc aussi bien concerner les facteurs physiques que juridiques. Des contraintes physiques spécifiques L’espace est un milieu dont les frontières sont encore floues. Si l’on s’en tient à la partie accessible pour l’instant à l’Homme, il peut être, en première approximation, partagé en deux domaines : l’espace profond, seulement parcouru par les sondes interplané-taires, et l’espace proche, où l’attraction de la Terre est dominante. L’espace profond s’étend dans la partie centrale du système solaire et comprend une étoile, le Soleil, neuf planètes principales, dont certaines sont dotées d’anneaux et possèdent leurs propres satellites, plusieurs milliers d’astéroïdes et des comètes. Il est en outre parcouru par le vent solaire, des courants de particules ionisées émises par le Soleil, et des poussières interplanétaires. La distance géocentrique et la période de révolution synodique sont les principaux paramètres qui permettent de situer les astres du système solaire par rapport à la Terre. L’espace proche est de loin le plus fréquenté par les satellites artificiels. Sa limite inférieure n’est pas officiellement déterminée et une des acceptions les plus courantes la fixe à la plus basse altitude à laquelle un engin peut décrire une orbite sans retomber sur Terre. Une coupe simplifiée de l’espace proche permet d’identifier une enveloppe gazeuse, l’atmosphère, dont une frange seulement appartient à l’espace et un champ magnétique engendré par le noyau métallique de la Terre, la magnétosphère. Surmontant l’atmosphère, circule un plasma, ordonné ou piégé par les lignes de force de la magnétosphère, qui constitue l’ionosphère et les différentes zones plasmatiques de la magnétosphère parmi lesquelles la zone de radiation, appelée ceintures de Van Allen, représente un milieu particulier. Enfin, comme l’espace profond, l’espace proche est parcouru par des poussières, dont les météorites constituent l’exemple le mieux connu, mais il est aussi aujourd’hui encombré de débris provenant des lancements de satellites artificiels. Dans ce milieu dont les contraintes sont sévères (cf tableau), les mouvements des satellites naturels et artificiels sont régis par les lois générales de l’attraction universelle et leurs orbites obéissent à trois lois fondamentales : les lois de Képler. Tout déplacement d’engin spatial se caractérise par quelques paramètres essentiels souvent négligés dans la science-fiction, mais aussi parfois dans les discours de prospective. Tableau 1 Les effets du milieu sur les satellites et sur l’Homme
Le plan dans lequel s’inscrit la trajectoire de tout satellite est défini par son inclinaison, c’est-à-dire par l’angle qu’il forme avec le plan équatorial de la Terre, et par la direction de l’intersection de ces deux plans, ou ligne des nœuds. Cette direction est mesurée par l’ascension droite du nœud ascendant, angle que la ligne des nœuds forme avec la direction d’un référentiel galiléen, le point vernal. Sur son plan, l’orbite est caractérisée par la longueur de son grand axe, son excentricité et l’argument de son périgée, i.e. l’angle formé par le grand axe et la ligne des nœuds. Il reste encore à définir la position du satellite sur son orbite, en général par le temps écoulé depuis l’instant du passage en un point de repère comme le périgée. Les caractéristiques de ce milieu ont un certain nombre de conséquences pratiques. Ainsi, sa transparence empêche de s’y dissimuler, sauf en se plaçant derrière la Lune et son absence d’atmosphère impose une grande précision dans l’usage des armes nucléaires, puisqu’elle annule les ondes acoustiques et réduit l’effet de choc. De leur côté, les contraintes de la mécanique céleste bornent les zones terrestres survolées, et imposent des lancements dans d’étroites fenêtres horaires afin d’obtenir, outre la même inclinaison, des ascensions droites semblables et donc de faciliter les rencontres. Tous les types d’orbites des satellites et donc leurs traces, c’est-à-dire la projection sur Terre de leurs trajectoires, dépendent des conditions de la satellisation2. Seules les principales vitesses cosmiques et les types de trajectoires qu’elles déterminent seront ici mentionnés. La première vitesse cosmique assure une orbite circulaire, quelle que soit l’altitude. En deçà de cette vitesse, l’engin accomplit un vol balistique et retombe sur Terre. La deuxième vitesse cosmique détermine une parabole et la troisième vitesse cosmique permet au satellite de s’évader du système solaire. Les orbites ne restent cependant jamais stables ; les perturbations naturelles provoquent des modifications qui peuvent s’exercer sur tous les paramètres déjà mentionnés et les manœuvres de changements d’orbite s’effectuent en jouant sur l’un ou l’autre de ces paramètres. L’utilisation d’orbites de transfert et la nécessité de rejoindre un satellite en s’inscrivant sur une trajectoire proche de la sienne représentent de lourdes contraintes et les déplacements spectaculaires des films de fiction n’ont guère de chance de se produire dans la réalité. La partition de l’espace en fonction de son occupation Cette présentation sommaire des conditions du milieu est essen-tielle pour penser dans ses termes véritables l’occupation de l’espace par des véhicules automatiques ou habités. Chaque satellite possède en effet un mouvement qui lui est propre, et si l’on ne prend en considération que les satellites actuellement opérationnels, il faut Figure 1 La partition de l’espace Les deux points L4 et L5, qui forment un triangle équilatéral avec la ligne Terre-Lune sont stables : si un objet s’en écarte, il est ramené à sa position. Les trois points L1, L2 et L3 sont instables : le moindre écart fera s’éloigner l’objet de ces points. envisager plusieurs centaines de cas particuliers. Là réside d’ailleurs le problème actuel du suivi de la totalité des satellites que seuls les Etats-Unis et l’Union soviétique sont capables de réaliser. L’étude des principaux types d’orbites parcourues par les satellites depuis le début de l’ère spatiale conduit à proposer la représentation schématique suivante (figure 1) divisant l’espace accessible aux engins artificiels en trois grandes régions. L’image que l’on peut avoir des principales trajectoires dans l’espace se rapproche pour l’essentiel d’une pelote de ficelle irrégulièrement façonnée qui correspondrait à l’essentiel des lancements, souvent circulaires, effectués entre 300 et 1 500 km d’altitude. Un anneau à 36 000 km d’altitude sur lequel gravitent les satellites géostationnaires, compléterait cette représentation. L’utilisation géostratégique actuelle de l’espace favorise donc une zone particulière dont l’accès est assez aisé et qui offre de multiples applications tant civiles que militaires. Le milieu restant n’est que beaucoup plus faiblement occupé3. Si la Lune et ses environs ont été fréquentés par une cinquantaine de satellites, le reste de l’espace n’a guère été visité que par un nombre à peu près équivalent de sondes ce qui, compte-tenu de ses dimensions, correspond à une exploration encore très réduite. Ainsi, la région 1 correspond aujourd’hui à l’espace utilitaire et se situe globalement entre 200 et 40 000 km d’altitude de la Terre. L’orbite des satellites géostationnaires sert souvent de limite "haute", ce qui est d’autant plus pratique qu’elle est circulaire. Cependant, le nombre important de satellites soviétiques de télécommunications de type Molnya gravitant sur des orbites elliptiques dont l’apogée est légèrement supérieure incite à repousser quelque peu cette frontière, de toute façon théorique. L’orbite de la Lune figure l’étape ultérieure et délimite la région 2. Cette portion de l’espace est assez peu fréquentée par l’homme mais elle comprend quelques points dont l’importance stratégique potentielle est unanimement reconnue. Appelés points de Lagrange ou points de libration, ce sont des positions théoriques d’équilibre dans un système formé par deux corps. Dans le cas du système Terre-Lune, les engins spatiaux placés en ces points décriraient leur orbite autour de la Terre à la même vitesse angulaire que la Lune et garderaient des distances constantes avec l’une et avec l’autre (figure 2). L’intérêt de la stabilité relative de ces positions, dans la mesure où diverses perturbations dues à d’autres corps célestes interviennent, Figure 2 Les points de Lagrange dans le système Terre-Lune. porte sur les économies de consommation d’énergie qui peuvent y être réalisées. Ainsi, des colonies spatiales situées en des points stables, L4 et L5, demeureraient naturellement à distance constante de la Terre, ce qui représente un avantage considérable dans le cas de structures de très vaste ampleur. Les autres points pourraient également servir de ports spatiaux pour des transports interplané-taires ou simplement des trajets jusqu’à la Lune, le "décollage" ne nécessitant plus qu’une très faible dépense d’énergie4. La région 3 est souvent appelée dans la littérature américaine "Outer envelope". L’expression est très évocatrice de la perception par l’homme de ce milieu dont il considère qu’il est véritablement à l’extérieur de son champ actuel d’activités. Il faut cependant noter que le point d’équilibre L1 est déjà utilisé par les scientifiques afin d’observer, sur une orbite semi stable entre la Terre et le Soleil et hors de la magnétosphère, les effets du vent solaire. Le cadre juridique et son élaboration Contrairement à la plupart des domaines dans lesquels se poursuit l’activité humaine, la mise en valeur de l’espace est très récente et les premières fusées ont ouvert l’espace aux ambitions des scientifiques mais aussi des militaires et des hommes politiques, de façon finalement assez inattendue, sans que personne ne s’y soit vraiment préparé. La législation en matière spatiale a donc dû prendre d’abord en considération le poids décisif de la technique et suivre le plus rapidement possible les réalisations. Le droit spatial repose sur deux grands principes : la liberté de circulation et la liberté d’utilisation des ressources de l’espace circumterrestre à condition qu’il n’y ait ni appropriation, ni développement de systèmes d’armes de destruction massive. L’espace appartient à tous, même si quelques-uns seulement sont capables d’y accéder et de s’en servir. D’une façon générale, le droit international en la matière tend à légitimer les réalisations actuelles en fixant toutefois quelques grands principes d’ordre éthique et en établissant quelques restrictions d’usage afin de préserver les utilisations futures. Les principales concernent les télécommunications et l’observation de la Terre. Dans le domaine des télécommunications, l’orbite des satellites géostationnaires est un objet particulier de débat puisqu’elle seule permet aux satellites qui la parcourent de rester immobiles par rapport à la Terre. Les revendications de certains pays équatoriaux, l’assimilant selon le droit de la mer à une ressource côtière, ne pouvaient avoir de suite. L’Union Internationale des Télécommuni-cations, l’organisme coordonnateur, s’en tient au principe d’une réservation préalable des positions, limitée dans le temps | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||