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LA
CULTURE STRATEGIQUE FRANÇAISE
Bruno COLSON
Pour le général
de Gaulle, la première réalité historique était celle des
peuples, des Etats, des nations1.
A plusieurs reprises, il a émis des considérations générales,
justifiées par l’histoire, à propos des particularités de la
France et des Français dans le domaine militaire. Il a exprimé
ses inquiétudes et ses regrets au sujet de leurs vulnérabilités :
"brèche terrible" de la frontière du Nord-Est,
qui fait de Paris une "proie si proche, si belle et si
facile", "à une étape ou deux du tour de France",
fragilité de la démographie, mais aussi faiblesses propres à la
nature des Français2. "Il
ne semble pas que l’esprit de discipline, le goût d’être liés,
les capacités de série qui font la vigueur massive des hordes,
nous soient impartis largement" 3.
Charles de Gaulle a aussi stigmatisé les méfaits du dogmatisme,
des "doctrines d’écoles" dans l’armée française :
doctrine des positions en 1870, doctrine de l’"offensive
immédiate et irraisonnée, par système" en 1914, de la "percée,
entité suprême et comme divine" en 1915-1917, de la défensive
en 19394. La France est le pays
des "succès inouïs" comme des "revers
lamentables" 5. Mais
"au total, depuis Brennus jusqu’à Foch, aucune épée
n’a pesé plus lourd que notre épée" 6.
Le général de Gaulle a esquissé
une certaine spécificité française en matière de stratégie.
Les réflexions du Fil de l’épée (1932) et de Vers
l’armée de métier (1934) s’appuyaient sur une étude de
l’histoire et visaient un but précis : l’amélioration
de l’instrument militaire de la France. Le général de Gaulle
a-t-il pour autant approché le concept d’une "culture
stratégique" française ? Si l’expression est
couramment employée aujourd’hui, surtout à propos des
Etats-Unis, elle nécessite cependant un certain approfondissement
théorique. Posons quelques jalons.
Le concept de
culture en stratégie théorique
Lorsque le général Jean-Henri
Mordacq, chef du Cabinet militaire de Georges Clemenceau, écrivait
que le général anglais Robertson n’avait pas une "forte
culture stratégique" mais qu’il était doué d’un
grand bon sens, il voulait dire que celui-ci n’avait sans doute
guère médité Clausewitz ou qu’il ne maniait pas avec dextérité
des concepts comme celui de "pivot de manoeuvre" ou de
"lignes d’opérations"7.
S’appliquant à la France, l’expression "culture stratégique"
peut toujours désigner, dans un premier temps, le patrimoine
stratégique théorique d’une part, l’expérience stratégique
pratique d’autre part : elle désigne à la fois le corpus
des textes français de stratégie, oeuvre des "stratégistes",
et l’ensemble des décisions prises, au cours de l’histoire,
par des "stratèges" français. Une culture stratégique,
c’est d’abord l’ensemble des aspects intellectuels liés à
la stratégie dans une civilisation, une société, une nation.
Mais la véritable définition,
"didactique" au sens du Robert, vient de
l’anglais puisque ce sont des auteurs américains qui ont parlé,
les premiers, de strategic culture. Elle recouvre alors un
ensemble de formes acquises de comportement stratégique, dans un
société humaine. L’adjectif anglais cultural désigne,
par opposition à l’hérédité biologique, ces formes acquises
de comportement. L’approche culturaliste en stratégie théorique
consistera à faire ressortir l’action de celles-ci, c’est-à-dire
du milieu "culturel", sur le stratégiste et, surtout,
le stratège.
Yitzhak Klein définit une
culture stratégique comme "l’ensemble des attitudes et
croyances professées au sein d’un appareil (establishment) militaire,
à propos de l’objectif politique de la guerre et de la méthode
stratégique et opérationnelle la plus efficace pour
l’atteindre" 8.
Cette définition a le double défaut de limiter la culture stratégique
à un "appareil" militaire et de la réduire au temps de
"guerre". La stratégie n’est plus la seule affaire
des militaires et elle inclut désormais le concept de guerre,
depuis l’apparition de l’arme nucléaire et des stratégies de
non-guerre élaborées autour d’elle, comme la dissuasion. Une
culture stratégique émerge d’un ensemble plus vaste de
pratiques internationales, à la fois militaires, diplomatiques et
économiques, impliquant une communauté étatique sur la scène
extérieure. Il ne s’agit pas d’un mécanisme structuré, mais
d’un ensemble de contraintes propres à la culture d’une société
et qui conditionnent la "production" de sa stratégie9.
La définition d’une culture
stratégique est fonction des paramètres retenus pour la caractériser.
Quelles sont les sources d’une culture stratégique ? Y.
Klein pense qu’il est vain de chercher à établir, en théorie,
une liste de facteurs qui devraient influencer la formation
d’une culture stratégique10.
Il préfère évaluer la qualité d’une culture stratégique en
examinant à quel degré les moyens militaires sont bien intégrés
aux objectifs politiques. Le niveau opérationnel est pour lui
l’élément fondamental d’une culture stratégique, ce qui est
normal puisque celle-ci concerne uniquement selon lui les
"appareils" militaires. Pour étudier ceux-ci et leurs
idées, il faut pour Y. Klein aborder toute la littérature
"professionnelle" : manuels officiels, périodiques
militaires, mémoires et ouvrages de réflexion personnels. Il
faut toutefois distinguer les idées qui se reflètent réellement
dans la politique militaire, dans les plans stratégiques,
l’entraînement, l’acquisition des moyens. Seul ce qui est mis
en application reflète la culture stratégique11.
La précision est d’importance. Elle conduit à effectuer un
premier tri dans la masse de la littérature censée refléter une
culture stratégique. Il y a des débats et des contradictions
dans toute culture stratégique mais celle-ci est abordée dans sa
spécificité nationale en ce qu’elle présente de relativement
homogène.
N’y a-t-il pas moyen, malgré
tout, d’énumérer les principaux facteurs qui déterminent une
culture stratégique ? Carnes Lord a avancé les suivants :
la position géopolitique, les relations internationales, l’idéologie
et la culture politique, la culture militaire (histoire,
traditions, éducation), les relations civils-militaires et
l’organisation bureaucratique et enfin l’armement et la
technologie militaire12. Cette
liste de facteurs ne doit pas être appliquée comme une formule a
priori car chaque culture stratégique est unique et provient
d’une expérience spécifique. Mais ces facteurs peuvent aider
à cerner les spécificités nationales.
Les limites de cet article ne
nous permettent pas de tenter une étude globale de la culture
stratégique française à la lumière de ces facteurs. Nous
poserons simplement quelques hypothèses de travail. En suivant
plus ou moins la structure stratégique de Lucien Poirier, du
projet politique à la stratégie militaire opérationnelle, nous
essayerons de voir dans quelle mesure les grands axes de la stratégie
française d’aujourd’hui s’enracinent dans un fonds culturel
typiquement national13. Le
travail consistera en grande partie à dégager une certaine
historicité constitutive d’une culture, à montrer
l’enracinement historico-culturel des choix stratégiques français,
pour faire ressortir ce qui est permanent, ce qui est le moins
susceptible de changer ou ce qui serait le plus difficile à
changer. Car le concept de culture stratégique doit avoir comme
vertu de faire apparaître ce qui pèse implicitement sur la
liberté d’action du décideur stratégique. Elle sera
d’autant mieux assurée que ce dernier sera conscient d’un
certain nombre de pesanteurs culturelles. D’un autre côté, il
pourra tabler sur les forces ou les richesses de sa culture stratégique
et celles-ci ne sont pas toujours suffisamment connues :
certaines traditions ont été oubliées ou occultées. Dans la
mesure du possible, il ne faudra pas aller à l’encontre d’une
tendance profondément ancrée dans la culture nationale. Si
celle-ci est intériorisée, elle révélera suffisamment de
richesses pour que les choix stratégiques soient effectués de la
manière la plus judicieuse. "Gnôthi seauton !"
Indépendance,
universalisme et “rang” mondial
Le premier objectif de la stratégie
française ne fait aucun doute : il s’agit de sauvegarder
la capacité de la France à penser et agir par elle-même, de
faire en sorte qu’elle soit l’acteur de sa propre liberté. La
force du sentiment national reste la première condition d’une
stratégie française autonome14.
La nécessité de l’autonomie stratégique nationale est périodiquement
réaffirmée par tous ceux qui se font "une certaine idée de
la France"15. L’autonomie
de décision est essentielle dans la culture stratégique française
et l’examen du passé lui donne toute sa dimension.
La conscience nationale s’est
en effet forgée au cours des siècles contre les rêves impériaux,
qu’ils viennent de Germanie ou d’Outre-Atlantique, qu’ils
soient d’ordre spirituel, idéologique ou culturel. Les rois de
France ont toujours lutté contre les prétentions germaniques à
revendiquer la succession de l’empire romain, surtout à partir
du moment où les Habsbourg ont commencé à détenir héréditairement
le titre électif d’empereur16.
En le relevant à son profit tout en l’abolissant en Allemagne,
Napoléon conjura une menace vieille de dix siècles : cela
explique, indépendamment de la virtuosité de l’homme de
guerre, la place exceptionnelle qu’il occupe dans
la culture stratégique française. Le gallicanisme fut, lui
aussi, une réaction à une autre prétention supranationale,
celle de la théocratie romaine : toujours, il s’agissait
de préserver la souveraineté nationale. Depuis les premiers Capétiens,
la souveraineté française ne se partage pas, sinon elle disparaît.
C’est à la lumière de cette constante historique que se
comprennent le rejet de la Communauté européenne de Défense en
1954, le retrait de l’OTAN en 1966 et la réputation
d"’allié difficile et exigeant" que la France garde
auprès de ses amis anglo-saxons.
La guerre du Golfe a bien montré
la persistance, dans toutes les familles de pensée, d’une
sensibilité particulière, non conformiste, à l’intérieur du
"camp occidental", soucieuse avant tout de maintenir une
sorte d"’exception française" ou du moins d’indépendance
nationale17. L’opposition française
à la guerre, contrairement à celle qui se manifesta aux
Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, ne chercha pas à
développer une argumentation juridique ou pacifiste, mais bien un
discours politico-stratégique original, différent de celui des
Américains. Il y a dans la culture stratégique française un
vaste courant qui n’accepte pas une conduite dictée et qui
exige au contraire un débat, ce qui n’empêche pas de choisir
la "solidarité" avec les alliés.
L’affirmation de l’indépendance
s’accompagne d’un universalisme aux implications stratégiques.
Depuis 1789, la France est
la patrie des droits de l’homme universel, de "la"
liberté et de l’égalité. La volonté de défendre, puis
d’exporter, ces idéaux a justifié les conquêtes de la Révolution
et de l’Empire. Bien qu’ayant perdu deux fois son statut
d’empire, européen puis colonial – le règne de Napoléon III
n’ayant pas conféré à la France une dimension impériale au
sens d’une extension importante de territoire –, la France
garde une culture stratégique à vocation universelle.
Les bouleversements des années
1989-1991 soulignent la nécessité durable d’une stratégie
qualifiée à l’époque du général de Gaulle de "tous
azimuts"18. A cause de ses départements
et territoires d’outre-mer, de son siège de membre permanent au
Conseil de Sécurité de l’ONU, en raison aussi des traités
qu’elle a conclus avec plusieurs Etats de l’Afrique
francophone, la France garde une culture stratégique à vocation
mondiale.
Elle entend aussi maintenir son
"rang" dans le monde. Après deux siècles au moins
d’hégémonie continentale, la France a vu son poids stratégique
diminuer depuis Waterloo et, plus encore, Sedan, pour des raisons
diverses mais principalement démographiques. Cette France, jadis
si forte, est devenue faible face à une Allemagne unifiée. Nul
n’a mieux compris et exprimé les implications stratégiques de
ce renversement que Charles de Gaulle. Lorsque, après la défaite
de 1940, il redonna une place à la France parmi les alliés, il
n’eut point de cesse que soit reconnue la présence d’un pays
dont les Etats-Unis tenaient l’effacement pour acquis19.
Un chapitre essentiel des Mémoires de Guerre est intitulé
"Le Rang"20.
Le mémorandum adressé le 17
septembre 1958 par le général de Gaulle au président Eisenhower
et au premier ministre Macmillan montrait qu’une ambition
essentielle de la France consistait à accéder à une pleine égalité
de rang avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis au sein de
l’OTAN21. Le cadre de celle-ci,
affirmait le texte, était limité à l’Atlantique nord, "comme
si les responsabilités indivisibles de la France ne s’étendaient
pas à l’Afrique, à l’océan Indien et au Pacifique, au même
titre que celles de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis" 22.
Ainsi était posée l’éventualité d’un
"directoire" des trois Grands occidentaux.
Quarante-trois ans plus tard, les mêmes pays fourniront
l’essentiel des troupes rassemblées dans le golfe persique pour
contraindre l’Irak de Saddam Hussein à obtempérer aux résolutions
du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. La nécessité de
s’appuyer sur des alliés est entrée depuis longtemps dans la
culture stratégique française.
Nécessité des
alliés et leadership européen
Contre la menace impériale du
Habsbourg puis du Hohenzollern, la parade française a consisté,
depuis le XVIe siècle surtout, à rechercher à tout prix un
"allié de revers". "Ce principe premier de la géostratégie
française survit jusqu’à nos jours" écrit André
Martel en 197923. Pour la première
fois de son histoire, la France ne compte plus d’ennemi
potentiel sur ses frontières terrestres. André Martel ajoutait :
"Seule la réunification de l’Allemagne, neutralisée ou
non, paraît susceptible à court terme d’ébranler ce sentiment
de sécurité continentale" 24.
Depuis que cette réunification s’est opérée, le retour à une
alliance de revers, avec une puissance d’Europe centrale ou
orientale, a été évoqué, pour le cas où la France perdrait
ses espoirs d’arrimer solidement l’Allemagne à la Communauté
européenne25.
Depuis 1945 pourtant, que de
chemin parcouru sur la voie de la réconciliation avec l’ennemi
d’hier ! Quel bouleversement pour une culture stratégique
française qui, depuis la défaite de 1870, s’était efforcée
de connaître la pensée militaire d’Outre-Rhin. Comme beaucoup
d’autres officiers, Charles de Gaulle s’était appliqué à étudier
Bismarck, Moltke, Bernhardi, von der Goltz26.
Clausewitz fut traduit par de Vatry, commenté par Cardot,
Gilbert, Camon, Foch27. Tout ce
travail d’étude de l’adversaire pourrait bien n’être pas
perdu maintenant que l’on "coopère" avec lui et
qu’il existe une brigade franco-allemande.
Depuis la défaite de 1870, la
France n’envisage plus sa stratégie sans alliés, sauf pour les
questions coloniales. Plus encore que l’alliance continentale de
revers, la recherche des alliances maritimes de soutien est
devenue une caractéristique de la culture stratégique française.
Depuis 1815, la France s’entend avec le maître des mers :
l’Anglais, relayé depuis 1945 par l’Américain. "Plus
qu’une neutralité bienveillante, c’est l’alliance
britannique qui a été recherchée ; à n’importe quel
prix serait-on tenté d’écrire en évoquant 1919-1939. La relève
américaine n’a pas plus changé ce schéma que le glissement à
l’Est de l’ennemi continental" 28.
Les événements de 1989-1991 ont quelque peu obscurci le jeu.
L’allié maritime est toujours là, mais il sera sans doute de
moins en moins présent en Europe. Quant à l’adversaire
continental, peut-être a-t-il disparu, provisoirement. Les
alliances sont nécessaires mais elles ne sont pas éternelles. Le
monde change sans arrêt29.
Parce que sa voix, si elle reste
purement autonome, risquerait d’être à brève échéance
inaudible, la France se sent de plus en plus appelée à jouer un
rôle moteur dans la construction d’une défense européenne
commune30. Celle-ci permettrait
à la stratégie française de s’associer la nouvelle puissance
allemande et de retrouver un leadership continental, qui
n’aurait rien de dominateur, mais ferait entendre la voix de
l’Europe. La France est disponible pour contribuer à la sécurité
collective du Vieux Continent31.
A cet égard, elle privilégie le cadre de l’Union de l’Europe
occidentale (UEO). Le traité de Bruxelles, qui l’a instituée
en 1948, ne prévoit pas de commandements militaires intégrés,
contrairement à l’OTAN. Un des apports possibles de la France
à un concept européen de défense réside dans sa culture géopolitique.
Une culture géopolitique
“possibiliste”, défensive et terrienne
Il n’y a pas, en France, une
tradition d’étude de la géopolitique comparable à celles de
l’Allemagne ou des Etats-Unis. Le père de la géographie française
moderne, Vidal de la Blache, se refusait à distinguer une réflexion
géopolitique d’une réflexion géographique globale32.
Les "déterministes" anglo-saxons, allemands et soviétiques
(Mackinder, Mahan, Ratzel, Haushofer, Lénine) étaient offensifs
et mobilisaient des représentations de la dynamique fatale de la
croissance des empires, qu’ils soient de type économique,
ethnique ou idéologique. L’école française,
"vidalienne", insiste au contraire sur la liberté,
l’autonomie des sociétés politiques sur une aire géographique
définie comme un aire du possible. Elle est
"possibiliste" et s’en tient à l’aménagement du
territoire acquis33. Réagissant
à l’école allemande qui, dans la tradition de Fichte et de
Herder, glorifiait l’Etat, les Français virent plutôt les véritables
entités naturelles dans les régions géographiques.
En 1916, Vidal de la Blache avait
publié La France de l’Est où il démontrait que
l’Alsace et la Lorraine, annexées par l’Allemagne en 1871,
devaient être rattachées à la France. Si tous les Français en
étaient convaincus, il n’en était pas de même des dirigeants
alliés, en particulier les Américains. Vidal montrait que la
langue n’était pas le seul aspect à prendre en considération
dans le fait national et qu’il fallait tenir compte de toutes
les caractéristiques économiques, sociales, politiques d’un
groupe d’hommes et de ses relations profondes avec un centre
politique, en l’occurrence Paris. En 1789, le mouvement révolutionnaire
avait déterminé en Alsace et en Lorraine une transformation des
structures économiques et sociales proportionnellement plus forte
que dans d’autres régions françaises. L"’Armée du
Rhin" contribua aussi à souder les deux provinces à la
France34. Bref, Vidal fondait sa
géopolitique non sur le schéma de la conquête universelle, mais
sur celui de la révolution. Il territorialisait l’idée d’une
structure sociale issue d’une révolution35.
Les géographes français de
l’entre-deux-guerres n’ont pas tenté de s’opposer aux réclamations
territoriales allemandes par des réclamations d’un ordre
similaire. Ils ont plutôt opposé des alternatives radicales à
la pensée d’Outre-Rhin. Les mérites de
la "civilisation" étaient opposés à ceux de la Kultur,
la coopération internationale à l’autarcie nationaliste. Les
frontières devaient être ouvertes plutôt que fermées, le réalisme
devait remplacer l’abstraction et la poursuite de lois
universelles. En somme, une approche humaniste était opposée à
une approche théologique36.
Alors que, comme leurs collègues allemands, les géopoliticiens
français des années 1930 voyaient dans le désordre des temps le
signe d’un nouveau système mondial en gestation, ils estimaient
que celui-ci devrait se fonder sur les principes de
l’internationalisme plutôt que sur une nouvelle forme d’impérialisme
continental. La géopolitique française se préoccupait plus de
garantir la paix que de faire la guerre37.
La crainte d’une remontée de la puissance allemande et la
conscience des faiblesses économiques et démographiques de la
France produisit un état d’esprit nettement défensif qui se
refléta dans la stratégie militaire.
Après 1945, la réflexion géopolitique
française de l’entre-deux-guerres ne fut pas perdue,
contrairement à la Geopolitik allemande, totalement discréditée.
Elle se retrouva en effet dans les ambitions des promoteurs de la
Communauté européenne38. En
fait, la version française de la géopolitique est aujourd’hui
la seule qui soit légitime pour une démocratie39.
L’école vidalienne insistait
sur l’unité de l’homme avec son environnement. La valeur
"terre" est très présente dans la culture stratégique
française. Héritée sans doute de la Rome antique, elle
transparaît chez de nombreux hommes de guerre français qui sont
autant de versions modernes de Cincinnatus : c’est le maréchal
Soult retournant dans son village natal du Tarn pour créer son
domaine de Soult-Berg ; c’est Gouvion Saint-Cyr, passionné
d’agriculture dans sa propriété beauceronne de Reverseaux ;
c’est Bugeaud bien sûr, le "soldat laboureur" du Périgord40.
Les généraux de la Révolution et de l’Empire se sont, pour la
plupart, engagés en 1792 pour défendre leur terre natale. Ils
ont combattu d’abord sur leur frontière : de Lectoure,
Lannes est parti défendre les Pyrénées orientales ;
l’Alsacien Lefebvre a d’abord servi à l’Armée de la
Moselle ; le Meusien Gérard a vu le feu pour la première
fois en Belgique, à Neerwinden et à Fleurus ; le Niçois
Masséna s’est d’abord battu en Ligurie, etc. Charles de
Gaulle aimait les poèmes où Charles Péguy célébrait la terre
de France : "Un soldat mesure la quantité de terre où
une âme peut respirer, où un peuple ne meurt pas" 41.
La valeur terre n’apparaît-elle
pas aussi, en filigrane, dans les réflexions d’Alain Joxe sur
la stratégie des Etats-Unis ? Ceux-ci, maintenant que le limes
impérial entre l’Est et l’Ouest est tombé, exerceront selon
lui leur leadership mondial par des interventions "coup de
poing", non seulement grâce au pouvoir naval et aérien,
mais aussi par le pouvoir spatial et le pouvoir hertzien.
L’empire américain ne serait pas un empire terrestre, mais une
forme nouvelle d’empire universel maritime, "surgissant
de l’unicité de l’économie-monde et du contrôle continu en
temps réel que permet le space power". Alain Joxe voit
un danger dans l’absence de la valeur terre dans cette
domination : cette absence conduirait à l’"empire
du désordre" 42.
Mais la valeur terre, telle qu’elle provient de la culture stratégique
française, a subi des mutations irréversibles depuis l’arrivée
de l’arme nucléaire, capable de détruire la terre comme
totalité planétaire. François Géré a exprimé de façon
remarquable les enjeux de cette nouvelle dimension géostratégique43.
Analysant lui aussi les Etats-Unis, "puissance du
flux", il a souligné que le territoire américain
constituait moins un lieu d’enracinement qu’une surface de déplacement.
Le contraste avec la France est implicite : celle-ci est une "entité
solide, compacte et enracinée" 44.
Dans la logique de la valeur
terre, la tradition géopolitique française a inventé la notion
moderne de frontière. Au moment de la Révolution fut pensée,
puis appliquée, une conception globale de la frontière, comme
ligne de coïncidence entre l’Etat et la nation. Ce modèle géopolitique
fut promu dans l’Europe des nationalités, en attendant d’être
exporté dans ce qui est devenu le Tiers Monde. La France
construisit et diffusa, au XIXe siècle, la notion de "frontières
naturelles", dont on voulut faire a posteriori l’axe
logique de la formation territoriale du pays. Enfin, la France
dispose, depuis les années 1960, de "frontières différentielles" :
une enveloppe frontalière immédiate borne un sanctuaire stratégique,
protégé par la méthode et les moyens de la dissuasion du faible
au fort, tandis que des frontières "extérieures"
enserrent l’aire volontairement floue des "intérêts
vitaux" 45.
L’organisation française des frontières est typique des
communautés enracinées, latines et catholiques46.
Fin 1792, l’abbé Grégoire déclara que la France était un
tout et qu’elle se suffisait à elle-même : partout la
Nature lui avait donné des barrières qui la dispensaient de
s’agrandir, en sorte que ses intérêts étaient d’accord avec
ses principes47. Valmy, bataille
défensive, venait d’illustrer cette conception.
Valmy, bataille
symbole
Les célébrations du
bicentenaire de la Révolution, lorsqu’elles évoquèrent sa
dimension stratégique, se déroulèrent à Valmy. La bataille de
Valmy semble, de toutes celles qu’ait livrées la France, la
plus invoquée et la plus célébrée. Comme l’a écrit le général
Hublot, "quelles qu’aient pu être les premières
manifestations de sentiment patriotique chez les combattants des
Champs Catalauniques, de Poitiers, Bouvines, Orléans, Denain ...
c’est à Valmy, il y a près de deux cents ans, que pour la
première fois des soldats français ont arrêté l’envahisseur
au cri de "vive la nation !48
".
Mais Valmy n’est-elle pas, plus
particulièrement, la bataille symbole de la gauche républicaine ?
Jaurès y voyait le triomphe des conceptions qu’il prônait dans
L’Armée nouvelle 49.
Pour Clemenceau, la victoire avait eu quelque chose d’anormal et
de surprenant, qui n’était pas d’ordre matériel mais
spirituel50. En 1989, Jean-Pierre
Chevènement, ministre de la Défense, verra dans Valmy un
quadruple symbole : symbole de la dissuasion, symbole de la
volonté des Français de prendre en mains leur défense, symbole
de ce que la force armée doit protéger sans fléchir le droit
des peuples et son incarnation dans la République, symbole enfin
des promesses que peut offrir à tout moment le rassemblement des
Français51.
La France aurait-elle célébré
Valmy en 1989 si son président et son gouvernement n’avaient
pas été socialistes ? Le général de Gaulle, lorsqu’il
évoquait les batailles de la Révolution, citait plus souvent
Jemmapes et Wattignies. Valmy apparaît plus timidement dans ses
écrits52. Mais Jemmapes est en
Belgique, comme Fleurus, et Wattignies est moins connue. Valmy est
davantage un symbole. Ce fut la première rencontre, sinon la
première bataille, des guerres de la Révolution. Et elle a, plus
que les autres, une connotation défensive. Comme l’a dit le général
Maurice Schmitt, Valmy demeure "le victorieux symbole de
la volonté nationale française de défendre ses valeurs et la
patrie" 53.
Surtout, Valmy symbolise la stratégie de dissuasion de l’âge
nucléaire : "L’épisode militaire du 20 septembre
1792 paraît mineur à ses contemporains et à beaucoup de leurs
successeurs peu enclins à admettre que dans la bataille la mêlée
ne suit pas nécessairement la canonnade. L’important est que
l’acte tactique s’insère dans une bonne stratégie qui lui
donne une portée sans rapport avec son poids apparent et que le
geste militaire s’associe à une négociation active. Dès lors
l’agresseur renonce à une entreprise dont le succès lui apparaît
moins probable et le coût plus élevé que dans ses prévisions ;
c’est le langage moderne de la dissuasion" 54.
La stratégie de
dissuasion : une rupture étudiée
L’indépendance, le rang et le
leadership européen de la France sont assurés par une stratégie
militaire de dissuasion dont la spécificité est bien connue :
postulat du pouvoir égalisateur de l’atome, dissuasion du
faible au fort, objectifs essentiellement anticités, suffisance
et proportionnalité à l’enjeu, stratégie de dissuasion totale
et globale, fondée sur la volonté du décideur et le consensus
national55. La possession par la
France d’un armement atomique est la première traduction, sur
le plan de la stratégie militaire, de sa stratégie intégrale
d’indépendance, d’universalisme et de maintien de son rang.
L’instrument nucléaire de la France est pour elle une garantie
suprême, "objective" au sens où il ne dépend pas de
l’évolution des menaces adverses. La spécificité de la
dissuasion française est que ses formes peuvent être adaptées,
mais que le concept lui-même demeure, non comme menace, mais
comme signe du prix que la France attache à elle-même56.
Sans l’arme nucléaire, il n’y aurait peut-être plus de stratégie
française indépendante. Le défi d’une force nucléaire
nationale a rendu possible un ressaisissement de la pensée stratégique
française après la défaite de 1940 et les amers retraits
d’Indochine et d’Algérie.
L’originalité culturelle de la
position française perce à travers une comparaison faite par le
général de Gaulle entre la stratégie de dissuasion nucléaire
et celle des frontières fortifiées de Vauban57.
Ces dernières, modernisées au fur et à mesure, ont continué à
protéger la France quand Vauban eut disparu : ainsi en
est-il, peut-on dire, de la force nucléaire depuis la mort du Général.
La doctrine française de la dissuasion est "essentiellement
défensive", même si les armes de cette dissuasion
peuvent être qualifiées en elles-mêmes d’offensives58.
Si le Parti socialiste français a fini par accepter la stratégie
militaire de dissuasion du général de Gaulle, c’est peut-être
parce qu’il s’est rendu compte de sa parfaite adéquation avec
la culture stratégique française. Le penseur militaire
"historique" de la gauche, Jaurès, estimait qu’un
concept stratégique, pour être en accord avec l’idée démocratique,
ne pouvait être que défensif et dissuasif 59.
Pourtant, deux des principaux
penseurs français de la dissuasion, les généraux Ailleret et
Gallois, ont fortement souligné la rupture entre les stratégies
de l’ère nucléaire et celles de l’âge classique60 :
"Il n’y a plus de place pour la stratégie des opérations,
a écrit Pierre-M. Gallois. Seuls comptent l’état des
arsenaux et la stratégie des moyens" 61.
La crédibilité de la dissuasion française obligeait d’une
certaine manière à souligner cette rupture, mais il y avait
aussi, pour un pays au passé militaire aussi prestigieux, un
paradoxe. Lucien Poirier le tempéra en écrivant que, par rapport
à la recherche stratégique américaine, "l’héritage
de la pensée militaire française et européenne donnait, à nos
analystes, l’avantage de relativiser ce phénomène de
rupture" 62. Lucien
Poirier lui-même étudia deux témoins de ruptures, Guibert et
Jomini63. Nous en reparlerons. La
réflexion sur la stratégie nucléaire des généraux Gallois,
Beaufre et Poirier est typiquement française et il est possible
de la situer dans une longue tradition de pensée militaire.
Une réflexion
stratégique intégrale, rationnelle et capable d’abstraction
En contraste avec le travail
foisonnant, touffu, mais souvent étroitement technique des Américains,
la réflexion des stratégistes français de l’âge nucléaire
se caractérise par ses vues larges et cohérentes. Ces stratégistes
sont essentiellement des militaires, avec une exception de taille :
Raymond Aron. Là aussi, il y a contraste avec les Etats-Unis où
la pensée stratégique est dominée depuis 1945 par des civils.
Certains travaux d’officiers méritent la considération, comme
ceux du général Coats ou de l’amiral Eccles, mais ils n’ont
pas été en prise directe avec les décisions stratégiques. Les
ouvrages d’Henry Kissinger, de Thomas Schelling ou d’Herman
Kahn ont eu plus d’impact sur celles-ci. En France, les études
des généraux Ailleret, Gallois, Beaufre et Poirier reflètent
dans une très large mesure les choix stratégiques.
Le général Beaufre a tenu à
distinguer sa réflexion sur la stratégie de celle des Américains
où, "sous le signe tout nominal de Clausewitz, on se
lance à corps perdu dans la solution d’une cascade de problèmes
techniques d’inspiration tactique" 64.
Comme l’a reconnu un critique américain, André Beaufre a suivi
une tradition plus classique et a conçu la stratégie comme "essentiellement
synthétique" 65.
Sa contribution principale réside dans sa "conception
large et souple de la stratégie" 66.
Pour lui, "le raisonnement stratégique doit combiner les
données psychologiques et les données matérielles par une démarche
d’esprit abstraite et rationnelle" 67.
Au centre de son Introduction à la stratégie, il y a un
appel à une définition plus globale du champ de la stratégie
contemporaine. Certains Américains, tel Bernard Brodie, ont
reproché à A. Beaufre une méthodologie indûment abstraite et déductive,
insuffisamment appuyée sur des données concrètes et accessibles68.
Il n’empêche que les trois ouvrages principaux du général
Beaufre, Introduction à la stratégie, Dissuasion et stratégie
et Stratégie de l’action ont tous été traduits aux
Etats-Unis, ce qui semble indiquer qu’ils comblaient un vide. A
propos du troisième, la bibliographie commentée de Foreign
Affairs soulignait que "le style succinct et
confidentiel de l’auteur avait un impact clarifiant en regard
des traités pesants et verbeux qui émanaient trop souvent des
auteurs américains" 69.
Le général Poirier, par son
oeuvre de stratégie théorique, a été le brillant continuateur
du général Beaufre. Il remplaça le concept de stratégie totale
par celui de stratégie intégrale, plus opératoire car dépassant
l’état de guerre. La stratégie intégrale "correspond
à l’exécution de la politique dans l’intégralité de son
champ, intérieur et extérieur, et pour toutes les nuances du
spectre de la dialectique conflictuelle" 70.
Après le "magistral corpus de concepts, principes, lois,
règles, etc." laissé par le général Beaufre,
l’oeuvre de Lucien Poirier approfondit la réflexion en
s’interrogeant sur la validité et l’efficacité de
l’outillage intellectuel utilisé par le stratège71.
Dans la volonté de Lucien Poirier de comprendre comment
"cela fonctionne" dans le cerveau du stratège, acteur
ou théoricien, on peut voir une quête inlassable du rationnel,
appuyée sur une vaste culture philosophique et historique.
Certains titres sont significatifs : "Conquête de la
rationalité", "Espaces de rationalité ou de moindre
incertitude"72. Les Essais
de stratégie théorique, Stratégie théorique II et Les
voix de la stratégie sont des oeuvres typiquement françaises
par leur recherche de la rationalité, leur cartésianisme et leur
maniement du discours abstrait. Pour L. Poirier, "l’armement
nucléaire et la peur raisonnée ont réintroduit la raison dans
la politique et la stratégie" 73.
André Beaufre et Lucien Poirier
ne sont-ils pas les héritiers de l’"école française"
du XVIIIe siècle ? Puységur, Folard, Maurice de Saxe,
Turpin de Crissé, Bourcet, Le Roy de Bosroger, Grimoard, Joly de
Maizeroy, Guibert étaient, selon l’expression de Lucien
Poirier, "malades de la rationalité" 74.
L’école allemande, avec Berenhorst, Scharnhorst, Lossau, Ruhle
von Lilienstern, Clausewitz, réagit contre la rationalisme français
et affirma que le domaine de la guerre débordait celui de la
raison75. La pensée militaire
allemande a, depuis, été largement étudiée au sein de l’armée
française : André Beaufre et Lucien Poirier ont appris la
langue de Goethe pour lire Vom Kriege dans le texte. Mais
le génie français est bien celui du rationnel et les prédécesseurs
ne sont pas désavoués.
Guibert en particulier a été
l’objet de multiples études, preuve qu’il occupe toujours une
place importante dans la culture stratégique française76.
En critiquant le "projet à demi conçu" de
Montesquieu dans l’Esprit des lois, Guibert laissait
percer son cartésianisme et son obsession du rationnel. En même
temps, "une postérité de constructeurs est annoncée par
la volonté de création d’un homme qui, à vingt-cinq ans, prétend
soumettre politique et stratégie à un même centre de vision,
les intégrer dans un système de pensée ne se proposant pour
objet rien de moins que la totalité socio-politique et celle des
situations conflictuelles" 77.
Si Guibert trouve encore une résonance en France, c’est parce
qu’il a dégagé les lignes essentielles des réformes à
entreprendre pour que la nation soit maîtresse de son avenir :
défi sans cesse renouvelé et au coeur de la stratégie française
à l’âge nucléaire. Autrement dit, sa réflexion, prophétique
pour l’époque, a encore valeur d’exemple aujourd’hui78.
A côté de Guibert, L. Poirier a
beaucoup étudié Jomini et, ici encore, ce n’est sans doute pas
un hasard. Jomini, bien que suisse, se rattache à la culture
stratégique française. Le souvenir de Descartes s’impose aussi
chez Jomini : son Précis de l’art de la guerre débute
par un discours sur son itinéraire personnel, véritable
"discours de la méthode" où Jomini entend faire la
preuve "– la preuve par l’évidence de l’expérience
– de l’existence d’un savoir vrai, à la portée de
l’entendement dès lors qu’on applique celui-ci à un objet
bien défini dans la totalité du réel" 79.
Jomini découpe et borne, "dans la totalité du concret,
un espace de pertinence et de cohérence de la théorie".
"Opération d’esprit cartésien, précise L. Poirier :
elle suppose une unité invisible sous la multiplicité
visible" 80. Jomini
a cru "en la possibilité de réintroduire un peu de
raison dans le déraisonnable guerrier ; de borner l’espace
de l’irrationnel et de préserver un espace où la pensée
politique et stratégique, volontariste, pût construire quelque
chose de solide ; de trianguler une île d’ordre et
d’intelligibilité dans l’océan du désordre et du
non-sens" 81. Telle
est aussi l’ambition des stratégistes français de la
dissuasion nucléaire.
Napoléon fut, on le sait, le
meilleur élève de Guibert et sa stratégie opérationnelle fut décryptée
par Jomini. Le maréchal Foch opéra une synthèse de l’école
stratégique française, basée sur Guibert, Napoléon et Jomini.
Il concentra la stratégie en deux règles abstraites : l’économie
des forces et la liberté d’action. Comme l’a dit A. Beaufre,
celles-ci "par leur abstraction même peuvent
s’appliquer à toutes les stratégies" 82.
Tentation du
dogmatisme et “doctrine du réel”
Au cours du XIXe siècle, la
tradition rationaliste française s’était prolongée à travers
l’influence de Jomini et de ses "principes de la
guerre". La défaite de 1870 amena à se poser des questions
et provoqua un engouement, forcé, pour la pensée militaire
allemande. Mais les Français gardaient leurs qualités et leurs défauts.
Un maître comme le général Lewal "mettait tant
d’ardeur à défendre l’étude et la logique qu’il ne
pouvait accorder la moindre attention à ce qui lui paraissait
irrationnel" 83.
Le rationalisme d’un Ardant du Picq se traduisait par une
lucidité sans illusion, annonçant parfois celle d’un Pierre-M.
Gallois.
Le général de Gaulle, dans Le
fil de l’épée, a souligné les faiblesses d’une pensée
militaire trop teintée de rationalisme : "Il semble
que l’esprit militaire français répugne à reconnaître à
l’action de guerre le caractère essentiellement empirique
qu’elle doit revêtir. Il s’efforce sans cesse de construire
une doctrine qui lui permette, a priori, d’orienter
l’action et d’en concevoir la forme, sans tenir compte des
circonstances qui devraient en être la base. (...) Sans doute,
l’esprit français y est-il plus particulièrement porté par
son goût prononcé de l’abstraction et du système, son culte
de l’absolu et du catégorique qui lui assurent de clairs
avantages dans l’ordre de la spéculation, mais l’exposent à
l’erreur dans l’ordre de l’action" 84.
Après 1870, l’étude des succès prussiens et la volonté de
revenir à Napoléon persuadèrent toute une génération
militaire que l’offensive avait une valeur transcendante : "Engagée
dans cette voie, la pensée militaire allait marcher
d’abstraction en abstraction. Elle avait quitté le terrain de
la réalité guerrière, elle allait transformer en doctrine une métaphysique
absolue de l’action" 85.
Charles de Gaulle a sans doute mis le doigt sur une défaut propre
à la culture stratégique française lorsqu’il a exprimé ce
souhait : "Puisse la pensée militaire française résister
à l’attrait séculaire de l’a priori, de l’absolu et du
dogmatisme" 86 !
La culture stratégique française peut heureusement trouver en
elle-même l’antidote : ce que le général de Gaulle
appelle la "doctrine du réel".
Avant 1914, le colonel Pétain
avait souligné le danger d’arrêter a priori la forme de toute
action de guerre87. Sa conduite
dans la Grande Guerre correspondra à sa désapprobation des
conceptions absolues. Pour de Gaulle, il y a là une autre
tradition, beaucoup plus saine, de la pensée militaire française.
Il souligne le refus du dogmatisme chez le maréchal de Saxe, chez
Napoléon, Marmont, Bugeaud, Foch88.
Ce dernier, qui fut un si grand modèle pour de Gaulle, a bien
synthétisé une certaine culture stratégique française. Depuis
qu’Edward Luttwak a souligné le caractère paradoxal de toute
bonne stratégie, il est peut-être plus aisé de comprendre le
"paradoxe fochien" : "un mélange de généralisations
métaphysiques abstraites, presque abstruses, avec un bon sens réduit
à son principe le plus élémentaire, et une indépendance par
rapport aux solutions toutes faites" 89.
Un juste équilibre, bien français dirons-nous, de rationalisme
et d’empirisme.
La stratégie de dissuasion nucléaire
d’aujourd’hui subirait-elle l"’attrait séculaire"
du dogmatisme ? Ce n’est pas l’impression que donnent les
traités d’André Beaufre et de Lucien Poirier. Pour le premier,
"la stratégie ne doit pas être une doctrine unique, mais
une méthode de pensée permettant de classer et de hiérarchiser
les événements, puis de choisir les procédés les plus
efficaces" 90. Le
second a rappelé que si les "fondements théoriques et
doctrinaux étaient nécessaires pour préparer les armées à
leurs futures missions et pour guider l’action, au moins dans sa
phase initiale, la guerre réelle démentait fréquemment les règles
de conduite stratégique établies dans l’incertitude sur les
données contingentes du conflit et sur les futures initiatives ou
réactions adverses" 91.
Peut-être la pensée de Pierre-M. Gallois, plus catégorique et
plus jusqu’au-boutiste dans sa logique, encourrait-elle plus
facilement ce reproche. A l’occasion de la guerre du Golfe,
d’aucuns ont crié que la doctrine militaire française s’est "figée
autour de la dissuasion nucléaire à laquelle elle a tout sacrifié" 92.
Nous ne ferons que poser la question. En tout cas, un Valéry
Giscard d’Estaing s’en souciait déjà en 1979 :
|
C’est
mon idée fondamentale : il ne faut jamais, pour
assurer la sécurité d’un pays, se fonder sur un
seul raisonnement, parce que l’histoire est plus
imaginative et plus fertile qu’on ne le pense. Quand
nous regardons notre histoire militaire des
soixante-dix dernières années, nous voyons que les
raisonnements qui étaient à la base de nos systèmes
de défense ont toujours été contournés (...) Il
faut être capable de faire face à la diversité des
situations de défense. Donc, priorité à l’arme de
dissuasion et, en même temps, équipement de nos
forces terrestres, maritimes et aériennes pour être
capables de faire face à la diversité des situations
de défense 93.
|
|
|
La stratégie des
moyens, espace de rationalité
La stratégie des moyens, depuis la
présidence du général de Gaulle et la part considérable prise
par le nucléaire, occupe aujourd’hui une place de premier plan
dans la culture stratégique française. Le Général attachait une
si grande importance aux programmes nucléaires qu’il acceptait
les difficultés qu’ils causaient à sa politique étrangère94.
Le général Gallois a bien souligné l’importance accrue,
jusqu’à devenir primordiale selon lui, de la stratégie des
moyens95. C’est en se dotant,
seule, de l’arme atomique que la France a pu à nouveau prétendre
à l’indépendance96.
Il y a une tradition française de
la stratégie des moyens : celle des "ingénieurs du
Roy" et des "armes savantes". De la guerre d’Indépendance
à la guerre de Sécession, les Américains admiraient d’abord
dans le système militaire français les écoles du génie, de
l’artillerie et des fortifications. Ils bâtirent West Point sur
le modèle français en y formant avant tout des ingénieurs97.
La connaissance du français y était alors considérée comme
indispensable pour la lecture des plus importants ouvrages
scientifiques. Les diplômés de West Point découvraient ainsi les
oeuvres de Bardet de Villeneuve, Bélidor, Carnot, Cormontaigne,
Tronson du Coudray, Gay de Vernon, La Martillière, Montalembert,
Vauban98.
La stratégie des moyens assure des
"espaces de rationalité ou de moindre incertitude" :
le savoir scientifique et technologique recherche des capacités
accrues d’effets physiques, mesurables et vérifiables expérimentalement,
donc prédictibles – toutes choses étant égales par ailleurs99.
Bien que se fondant sur une dialectique des incertitudes, la
dissuasion nucléaire dispose de scénarios mieux
"probabilisables" que ceux de la défense classique100.
Pierre-M. Gallois a souligné que les forces de la représaille
devaient "être créditées d’une mise en oeuvre quasi
automatique". "Il faut que l’adversaire sache qu’à
partir du moment où certaines hypothèses se trouvent vérifiées,
certains indices fournis et certains critères atteints, la
puissance ainsi menacée met en branle, automatiquement, la
machinerie de ses représailles" 101.
L’effort consenti par la France pour se doter de ses propres
moyens nucléaires n’est pas sans incidence sur son attitude face
au désarmement.
Une conception
prudente mais large du désarmement
Le désarmement, à l’âge nucléaire,
est devenu une stratégie. La conduite des négociations obéit à
des principes semblables à ceux de la guerre elle-même102.
"Il s’agit bien d’une manoeuvre qui, dans la stratégie
des moyens, s’avère aussi délicate à concevoir et exécuter que
l’est toujours, en stratégie opérationnelle, la manoeuvre en
retraite" 103. Par
cette comparaison, Lucien Poirier laisse entrevoir la conception
française du désarmement. S’étant toujours trouvée en première
ligne, la France s’est traditionnellement méfiée des plans de désarmement.
L’entre-deux-guerres fut
l’"âge d’or" du désarmement naval. Les Britanniques
partaient du principe que la réduction des armements devait
automatiquement accroître la sécurité. Leur méthode était celle
de la limitation par catégories. Les Français, préoccupés par un
risque de guerre à leur frontière nord-est, étaient beaucoup plus
conscients de l’interdépendance de tous les armements et de la
prise en compte de facteurs autres que quantitatifs pour garantir
leur sécurité104. L’accord
naval anglo-allemand du 18 juin 1935 ne fera qu’ajouter au désarroi
des Français, en encourageant le Reich dans l’idée que la
Grande-Bretagne ne réagirait plus à aucune violation des traités
et du droit international105. De
telles expériences laissent des traces dans la culture stratégique.
La France semble traditionnellement
chercher à donner aux questions de désarmement une portée large,
qui assume explicitement sa dimension politique et donc de sécurité.
Cela se remarque à propos de l’Arms Control, où les Américains,
comme les Britanniques dans l’entre-deux-guerres, ont une
conception plus étroite, purement technique. La France a tenu à
garder son indépendance sur ces questions capitales et a refusé de
souscrire à une négociation de bloc à bloc. Il en a été de même
dans les négociations CFE sur la réduction des armements
conventionnels en Europe. Demeurée, pour les mêmes raisons, à
l’écart des pourparlers MBFR depuis leur ouverture en 1973, la
France n’a cessé d’insister pour une approche globale et
politique, ce qui pouvait se faire à l’intérieur du processus
CSCE106. Une formule de compromis
a permis la signature des accords de Paris le 19 novembre 1990.
Dans le domaine chimique, la France
est à la pointe du combat pour le désarmement. Elle a été une
des premières victimes de l’emploi massif des gaz en 1915 et
s’est investie dans cette question dès les lendemains de la
Grande Guerre (protocole de Genève, 1925). En 1982 et en 1989, la
France prit de nouvelles initiatives. Dans son optique, le défi
d’une interdiction des armes chimiques ne sera relevé que s’il
entraîne une adhésion universelle. La recherche de l’universalité
caractérise, encore ici, la culture stratégique française107.
Lié à la stratégie des moyens,
le problème du recrutement des armées françaises se pose
aujourd’hui avec une acuité particulière. Chez les Anglo-Saxons,
l’armée de métier est la règle en dehors des grandes guerres.
En France, le choix entre conscription et armée de métier est
l’objet d’un vieux débat.
Le dilemme d’une
démocratie égalitaire : nation armée ou armée de métier ?
L’alternative n’est plus tant
entre une armée de métier ou une conscription universelle-égalitaire
qu’entre une armée de métier pure ou une armée mixte à
composante professionnelle renforcée et conscription sélective,
différenciée, avec contreparties108.
L’absence du contingent dans la guerre du Golfe n’a pu que
confirmer, dans de nombreux esprits, une évolution qui semble inévitable.
Mais une mutation brusque aurait toute chance d’être mal perçue,
tant le concept de "nation armée" est enraciné dans la
culture stratégique française.
La Révolution française fit
apparaître la notion de défense nationale en recrutant, par
conscription, une armée nationale dans la masse de la population.
L’idée du "soldat-citoyen" avait été développée par
Guibert dans son Essai général de tactique (1770). Le grand
Carnot organisa la "nation armée" et lui fit pratiquer
une tactique nouvelle : l’offensive par masses à la baïonnette.
Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution française,
étudia les conceptions de Guibert, Dubois-Crancé et Carnot. Il
devint le chantre de la levée en masse. Son idée-maîtresse était
celle d’une nation armée, exclusivement défensive. L’ouvrage où
Jaurès exprimait cette doctrine politico-militaire, L’Armée
nouvelle, a depuis servi de référence
au discours des partis de gauche. Dans l’entre-deux-guerres,
Briand, Herriot, Painlevé, Paul-Boncour se montrèrent les
disciples de Jaurès et appliquèrent ses conceptions : sécurité
collective et désarmement, stratégie défensive et fortifications,
avec mobilisation de réserves nombreuses, mais aussi réduction de
la durée du service et de la préparation militaire. A la Libération,
même de Gaulle et de Lattre adoptèrent implicitement certaines idées
jaurésiennes en créant une "armée nouvelle", massive et
populaire, retrouvant les vertus de l’amalgame révolutionnaire109.
En août 1991, Jean-Pierre Chevènement a dénoncé l’abandon de
la conscription "inscrit dans la réduction de sa durée",
avec la décision de porter à dix mois la durée du service
militaire110.
L’attachement à un système de
conscription s’explique par le type familial "nucléaire égalitaire"
qui domine le Bassin parisien et la France du Nord111.
L’égalité étant jugée aussi importante que la liberté, la
conscription est considérée comme un droit et un devoir des
citoyens-soldats. Elle impose à tous un service militaire à
vocation éducative et des périodes de réserve de courte durée112.
La valeur "terre" dans la culture stratégique française
explique aussi la conscription : la démocratie française a
une origine terrienne et, pour défendre le sol de la patrie, il
faut faire appel au plus grand nombre et résister avec acharnement,
en s’appuyant sur des fortifications et des obstacles. Là réside
un héritage essentiel de la culture stratégique française. On
peut se demander s’il est encore pertinent, maintenant que
l’adversaire terrestre potentiel a reculé de plusieurs centaines
de kilomètres, voire a disparu : l’armée de conscription
est destinée à servir avant tout sur le territoire national, à être
utilisée dans une manoeuvre terrestre de couverture et de défense
de l’Hexagone. Cette hypothèse perd de plus en plus en évidence113.
L’habitude de la conscription
provient aussi de ce que l’Etat, en France, a précédé la
nation. Depuis la monarchie absolue, et plus encore depuis la Révolution,
l’Etat jouit d’un prestige et d’une autorité à la mesure de
son rôle de garant d’un intérêt général abstrait, qui ne coïncide
pas nécessairement avec la somme des intérêts particuliers, et
qu’il faut donc imposer aux individus pour en faire des citoyens.
C’est la tradition de Rousseau. Si telle est la tradition de la
culture stratégique française, celle-ci a peut-être évolué ces
dernières années. D’abord, le rôle, l’autorité et le
prestige de l’Etat se sont sensiblement amoindris. Ensuite, la
dissuasion nucléaire qui est aujourd’hui à la base de la stratégie
française a fait diminuer les besoins en effectifs114.
Or il est un autre héritage, plus
marginal toutefois, dans la culture stratégique française :
celui de l’armée de métier. Puységur, Folard, Maurice de Saxe
favorisaient la qualité plutôt que la quantité115.
Ardant du Picq ne se faisait guère d’illusion sur les armées de
masse des démocraties et préconisait des "mercenaires,
soit, et bien payés" 116.
Contrairement à Jaurès, Charles de Gaulle considérait que c’était
autour des vieux régiments de ligne qu’avaient pu s’organiser
les demi-brigades de l’amalgame de 1793. Carnot, soulignait-il, était
un "homme de métier" 117.
Ardant du Picq fut un des principaux modèles de Charles de Gaulle118.
L’idée d’une armée de métier semble, et c’est naturel, plus
acceptable aux héritiers du gaullisme. Le Livre blanc de
1972 reprenait presque mot pour mot certains passages de Vers
l’armée de métier 119.
Pierre Messmer constate que "le mouvement est général"
qui "conduit tôt ou tard à des armées
professionnelles" 120.
Valéry Giscard d’Estaing a relancé l’idée en 1989121.
Une armée de conscription ou une
armée de métier impliquent des stratégies opérationnelles différentes.
La culture stratégique française possède dans ce dernier domaine
un des héritages les plus riches.
La garde aux frontières
et son héritage opérationnel continental
Si, comme nous l’avons vu, la
France a "inventé" la notion moderne de frontière stratégique,
c’est que cela recouvrait pour elle une situation de danger, de
vulnérabilité. Or, cette frontière, celle du Nord-Est, déjà
repoussée de quelques centaines de kilomètres vers l’Est avec
l’entrée de la RFA dans l’Alliance atlantique en 1955, vient
d’être repoussée, depuis les événements de 1989-1991, jusqu’à
la limite de l’espace de l’ex-URSS. Des catégories
essentielles, séculaires, de la culture stratégique française
sont remises en cause : la prééminence de la manoeuvre
terrestre, l’obsession de la garde plus ou moins statique aux
frontières ont joué le rôle que l’on sait dans l’histoire
militaire française. D’un autre côté, dans la stratégie française
de dissuasion, telle qu’elle est exposée dans le Livre blanc
de 1972, les moyens classiques servent à "apprécier par
des moyens adéquats la détermination d’un adversaire, donc le
forcer à dévoiler rapidement ses intentions profondes et pour cela
l’obliger à mettre en oeuvre des moyens suffisamment importants
dont le rassemblement soit révélateur par lui-même" 122.
La stratégie opérationnelle aéro-terrestre est, depuis les années
1960, intégrée sinon subordonnée à la stratégie de dissuasion.
Par ailleurs, la guerre du Golfe aurait révélé, pour certains
analystes, "une sclérose intellectuelle touchant à la manière
d’engager nos forces, à la dimension opérationnelle de notre défense" 123.
Sans préjuger de la justesse ou de la fausseté de cette appréciation,
ni de l’évolution de la situation politico-stratégique en
Europe, penchons-nous quelque peu sur la culture stratégique française
au niveau opérationnel. C’est le niveau le plus "repérable"
dans l’histoire. Nous n’en brosserons ici qu’un tableau des
plus sommaires.
La stratégie opérationnelle française
s’est organisée depuis des siècles autour d’une menace
continentale, face à l’Europe. Deux systèmes principaux se sont
dégagés : celui des positions fortifiées, avec des
implications nettement défensives, et celui des corps de manoeuvre,
impliquant la contre-offensive. Ces systèmes ont généralement été
pratiqués simultanément, mais certaines époques ont tour à tour
privilégié l’un des deux. L’opposition ou plutôt le dosage
entre les deux recouvre plus ou moins, surtout à certaines époques,
le dualisme armée de conscription-armée de métier.
Dans l’histoire des
fortifications françaises, l’oeuvre de Vauban fut décisive. Afin
de stabiliser la frontière du Nord-Est, il fit aménager une double
rangée de places fortes, le "pré carré"124.
Le système de Vauban était en parfaite adéquation avec les
exigences de la stratégie et de la politique de Louis XIV. Après
lui, l’Ecole de Mézières, fondée en 1748, enseignera l’art de
la fortification et ses élèves auront toujours le souci d’un
front continu d’ouvrages à opposer à l’ennemi. A l’Ecole de
Metz, les officiers du génie travailleront à fortifier les grandes
cités voisines des frontières, en s’efforçant d’adapter la
fortification aux progrès de l’artillerie125.
Après 1870, le général Séré de Rivières s’appliqua à cette
tâche et renouvela l’oeuvre de Vauban en clôturant une longue période
de tâtonnements techniques126. Au
cours de la bataille de Verdun, le béton des forts de Vaux et
Douaumont résista aux pires bombardements et cela contribua dans
une large mesure à l’adoption, en 1929, d’un plan de
construction de fortifications permanentes très élaborées face à
la frontière allemande : la ligne Maginot127.
Dans la typologie des nations armées, le recours à des
fortifications et à des obstacles est lié à l’origine terrienne
de la démocratie française et à sa géopolitique défensive128.
Charles de Gaulle fit l’éloge de
Vauban et de Séré de Rivières. Dans son esprit, les forteresses
avaient leur valeur "mais non point celle d’une panacée" 129.
A ses meilleures époques, la stratégie française assurait une
complémentarité entre les positions fortifiées et un corps de
manoeuvre. Lorsqu’il définit sa nouvelle guerre de masse, Carnot
subordonna habilement une stratégie défensive, appuyée sur les
forteresses, à une stratégie offensive qui définissait une
direction principale afin d’obtenir en bataille rangée "l’élimination",
"l’anéantissement" de la principale armée adverse130.
Avec Napoléon, les forteresses furent oubliées, le corps de
manoeuvre devint la Grande Armée et la stratégie opérationnelle
fut portée à sa perfection. En même temps, la recherche du
renversement de l’ennemi normalisa un type de stratégie à but
absolu. Le trio Guibert, Carnot, Napoléon, engendra une longue lignée
d’épigones qui conduisit l’Europe à ne plus envisager que la
guerre totale. A cet égard, "les responsabilités de la
France sont gravissimes", constate Lucien Poirier131.
Après sa défaite de 1870, l’armée
française s’efforça de redécouvrir les méthodes de
l’Empereur. Avec les travaux de Colin, Camon, Bonnal, Lewal,
Maillard, Foch, la stratégie opérationnelle théorique connut son
âge d’or132. Charles de Gaulle
s’appuiera sur cette tradition française, une tradition qui
favorisait nettement l’offensive. Celle-ci, érigée en dogme,
conduisit aux hécatombes de 1914. Aussi l’école dont de Gaulle
se sent l’héritier est-elle plutôt celle de la manoeuvre :
|
Le défenseur,
s’il reste passif, se voit surpris, fixé, tourné, et
voilà Villeroi défait à Ramillies ou Bazaine bloqué
dans Metz. Au contraire, mobile, entreprenant, tels le
Luxembourg de Fleurus ou le Napoléon de 1814, il court
là où il faut, pare à l’imprévu, tire à lui
l’initiative. Seule attitude féconde vis-à-vis de
l’Allemand, qui, hors de pair pour réaliser ce
qu’il a préparé, perd ses moyens pour peu qu’on le
frappe d’une manière qu’il n’attendait pas et
montre cette maladresse à s’adapter à l’imprévu
qui explique Valmy, Iéna, la Marne. C’est donc en
manoeuvrant que l’on couvre la France 133.
|
|
Pour terminer la manoeuvre,
Foch, maître à penser de De Gaulle, préconisait la
bataille décisive134.
Dans celle-ci intervenaient les "forces morales".
L’école stratégique française, surtout avec Ardant du
Picq, Maillard et Foch, a beaucoup insisté sur cet élément,
au détriment du facteur feu135.
Charles de Gaulle était pénétré de l’importance des
forces morales, mais il conférait à celles-ci une portée
qui dépassait les opérations et la tactique136.
Qu’en est-il
aujourd’hui de cet héritage opérationnel continental ?
Un type d’armée de terre défini par la nécessité de déployer
en avant des frontières un dispositif lourd ne correspond
à aucune hypothèse crédible d’avenir, selon Dominique
David : "Ni une éventuelle résurgence de la
menace soviétique, ni l’invention d’une menace
allemande, ni une déstabilisation du Centre-Europe
rejaillissant sur nous ne justifieraient un tel système de
défense. Par contre, la disposition de forces aéro-terrestres
très mobiles, susceptibles de se projeter sur tel ou tel théâtre,
correspond à presque toutes les formes de combat, en Europe
ou hors d’Europe, que l’on peut aujourd’hui
imaginer" 137.
Le concept de la FAR (Force d’Action rapide), mise en
place par la loi de programmation de 1984-1988, devra être
étendu et revu. Ses capacités devraient être accrues et
alourdies138. Ainsi se
perpétuera, adapté aux nouvelles données politiques et
technologiques, le courant principal, historiquement
parlant, de la culture stratégique française, celui de la
stratégie opérationnelle. La FAR est cependant appelée à
intervenir éventuellement hors d’Europe, comme le fit la
division Daguet dans le Golfe. Or la culture stratégique opérationnelle
évoquée ci-dessus est celle des "métropolitains".
On sait que Charles de Gaulle se rangea d’instinct parmi
ceux-ci à la veille de 1914. On y comptait Foch, Lanrezac,
Castelnau, Pétain. Les "coloniaux" (Galliéni,
Lyautey, Mangin) formaient une autre école139.
Les
interventions outre-mer et l’héritage colonial
Une des originalités de la
culture stratégique française est que, par rapport à
d’autres puissances européennes, la dimension de
l’intervention militaire outre-mer y est restée très
importante. A côté de la stratégie de dissuasion nucléaire,
cette stratégie d’action témoigne du rang que la France
entend conserver, de sa "vocation mondiale" 140.
Plus que le Royaume-Uni, la France a maintenu des liens économiques,
culturels et militaires avec ses anciennes colonies, surtout
celles d’Afrique noire : les trois dimensions de la
stratégie intégrale y sont à l’oeuvre. Les
interventions visent moins à faire la guerre qu’à résoudre
et, si possible, à prévenir des crises. La prise de
risques est réduite et calculée. La marine et l’aviation
sont les moyens privilégiés d’une stratégie modulée,
jouant de la dissuasion, de la rapidité et de la souplesse
dans l’intervention.
Depuis les croisades, la
France s’est préoccupée de la géopolitique en Méditerranée
et au Proche-Orient. Depuis que les pays du Maghreb, colonisés
au XIXe siècle, sont devenus indépendants, la France
continue de porter une grande attention à leur évolution141.
L’expédition de Bonaparte en Egypte fit entrevoir
l’Orient à l’armée française. La conquête de l’Algérie,
en 1830, lui en ouvrit les portes. Contrairement aux
Britanniques dont l’empire, maritime et commercial, était
fondé sur une stratégie navale, les Français se découvrirent
une mission civilisatrice terrienne en mettant en valeur le
pays.
L’Armée d’Afrique développa
une attitude culturelle, philosophique et politique
nouvelle. Le maréchal Bugeaud fut l’initiateur d’une méthode
de guerre basée sur l’adaptation au pays : il put
dire à un moment donné qu’il avait rendu son armée "plus
arabe que les Arabes" 142.
En Indochine, Gallieni mit en pratique l"’occupation
progressive", en établissant des postes militaires
qui servaient aussi de marchés d’échange avec les indigènes.
Ceux-ci comprirent que la prospérité suivait la coopération
avec les Français et se rallièrent à eux. Les méthodes
de Galliéni furent codifiées et raffinées par Lyautey.
Celui-ci définit l’officier colonial par son "rôle
social" : plus qu’un simple guerrier, le
soldat colonial était un administrateur, un fermier, un
architecte, un ingénieur143.
L’Armée d’Afrique ne chercha pas tant à imposer la
civilisation française qu’à établir une interaction régénérante
entre l’Orient et l’Occident. La vision
"eurafricaine", impliquant un rapprochement stratégique
et économique de l’Europe et de l’Afrique du Nord
autour du bassin méditerranéen, est une composante de la
culture stratégique française. Même si la guerre d’Algérie
rompit brutalement ce rêve, il reste une philosophie géopolitique
originale qui peut rester un atout pour la France.
Longtemps, les coloniaux
furent critiqués par les métropolitains parce qu’ils détournaient
l’attention du front principal, la "ligne bleue
des Vosges" 144.
Or celle-ci n’est plus un horizon dangereux ... Le même
reproche fut fait par de Gaulle aux partisans de la
"guerre révolutionnaire" : l’essentiel ne
se jouait plus outre-mer mais en Europe, où la France
devait retrouver son rang145.
Le général Gallois écrivait en 1977 que "pour la
France , rejetée du premier au deuxième rang par les
guerres de la Révolution et de l’Empire, anémiée par
les incohérences de la IIIe République – campagnes
coloniales, instabilité gouvernementale, doctrines
militaires absurdes conduisant aux pertes de la première
guerre mondiale et au désastre de la seconde –, il reste
davantage à assurer l’inviolabilité du territoire
national qu’à courir l’aventure à l’extérieur les
armes à la main" 146.
La guerre du Golfe a relancé
la question. Jusque-là, les forces françaises qui
intervenaient hors d’Europe le faisaient avec des éléments
légers, de façon rapide et limitée : il s’agissait
de simples opérations de police. La prolifération des
armements dans certains pays du Tiers Monde et le regain des
rivalités régionales, libérées de la régulation
qu’imposait l’antagonisme Est-Ouest, laissent présager
une multiplication des conflits "lourds", où les
pays occidentaux désireux d’intervenir devront réunir
des moyens considérables. La France, dans sa programmation
militaire, devra faire certains choix si elle entend ne pas
rester à l’écart de ce type de manoeuvres147.
Certains se méfient de ce qu’ils n’appellent déjà
plus des interventions mais des "expéditions" :
la France n’aurait pas à se doter d’une force expéditionnaire
comme au temps des colonies148.
Si elle veut garder son
rang, la France ne pourra pourtant renoncer à toute stratégie
d’action extérieure149.
Pour Lucien Poirier, la guerre du Golfe a laissé entrevoir
que "le partage devrait être désormais net, sans
la moindre incertitude, entre l’espace de la stratégie
nucléaire, réduit à celui de la dissuasion minimale
sanctuarisante, et celui de la gestion des crises et de
l’action sur les théâtres extérieurs" 150.
La guerre du Golfe a rappelé le modèle des guerres
coloniales, caractérisées par un énorme écart technique
entre les panoplies des belligérants. Mais dans une crise
de ce genre, la France pourra peut-être, à l’avenir,
jouer davantage de l’héritage colonial qui forme toujours
une part de sa culture stratégique. Cet héritage est
multiforme. Comme Lyautey disait que le rôle de
l’officier n’était pas que militaire, les interventions
de la France pourraient prendre une autre forme que
l’action armée. Si celle-ci s’avérait cependant nécessaire,
certaines unités de l’armée française garderaient un
avantage précieux en préservant les traditions de l’Armée
d’Afrique. Les Américains sont d’ailleurs conscients
des atouts de la France dans ce domaine : à la veille
de l’opération "Tempête du désert", ils appréciaient
hautement la présence, à leurs côtés, de la Légion étrangère
et de son "esprit du désert"151.
Le principal atout de la culture stratégique française à
l’égard des problèmes de sécurité dans le Tiers Monde
réside dans une tradition de dialogue des cultures qui,
dans le passé, a parfois conduit à une sorte de mimétisme
réciproque et qui distinguait la présence des Français en
Algérie, au Maroc ou en Indochine de celle, par exemple,
des Américains au Vietnam.
Une
tradition maritime secondaire mais mondiale, revalorisée
par l’atome
La marine est le premier
instrument des capacités d’action extérieure de la
France. Sur toutes les mers du monde, elle est la première
à pouvoir appliquer le principe de Lyautey : montrer
sa force pour ne pas avoir à s’en servir152.
Depuis le XVIe siècle, la marine assure l’importation des
produits nécessaires au développement économique et
l’exportation de la production nationale. La domination
coloniale a succédé à un effort constant d’implantation
commerciale153. Richelieu
était conscient de l’importance de la mer pour la France :
"Il semble que la nature ait voulu offrir l’empire
de la mer à la France pour l’avantageuse situation de ses
deux côtes, également pourvues d’excellents ports aux
deux mers, Océan et Méditerranée" 154.
La vocation maritime de la France est inscrite dans la géographie
et dans l’histoire.
Et pourtant, selon
l’amiral Pierre Lacoste, "la conscience de
l’importance des choses de la mer et de l’intérêt de
la puissance navale pour le développement de la nation
n’a jamais été profondément ancrée dans notre
tradition historique" 155.
Guibert évoquait à peine la guerre sur mer, à une époque
où Choiseul, puis Sartine dotaient la France d’une marine
que de Grasse, d’Estaing, Guichen et Suffren conduisaient
à la victoire. "On peut, écrit Lucien Poirier,
imputer à l’esprit guibertien, dont étaient imprégnés
certains hommes de la Révolution et Napoléon, le syndrome
continental..." 156.
La culture stratégique française est en effet
essentiellement continentale : le danger est toujours
venu de la frontière du Nord-Est. L’amiral Lacoste ajoute
aussi – et c’est important dans une perspective
culturaliste – que la population française, vivant sur
une terre riche et propice à l’agriculture, a été peu
tentée par les aventures maritimes. La situation est tout
à fait différente chez les Britanniques, dont toute la
culture est inspirée par la mer. En France, les héros sont
de grands généraux, les victoires des batailles
terrestres. Dans sa politique maritime, la France n’a
jamais montré le même acharnement ni la même continuité
que le Royaume-Uni. C’est que, devant les périls qui ont
menacé tant de fois l’existence même de la nation française,
la marine n’a jamais eu à jouer un rôle aussi décisif
que l’armée. Dans l’ordre des priorités, il était
normal que la puissance terrestre prît le pas sur la
puissance maritime157.
L’histoire maritime de la
France est cependant fort longue et Hervé Coutau-Bégarie a
justement relevé la richesse de la pensée navale française158.
Elle est la plus ancienne : le premier auteur en la
matière fut un conseiller de Philippe le Bel, Gilles de
Rome. Elle est, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la plus
abondante, la plus novatrice et la plus lue : du père
Hoste à Castex, les penseurs français sont lus et analysés
partout. Bien sûr, une bonne partie de cette pensée navale
est marginale dans la culture stratégique française :
beaucoup de ces travaux tactiques ou stratégiques ont fait
l’objet de publications non officielles et leurs
prescriptions n’ont pas nécessairement été mises en
pratique. Mais ils témoignent d’une aptitude française
à traiter des problèmes de stratégie maritime.
Aujourd’hui, la marine
est la principale détentrice des moyens nucléaires de la
France. S’adressant aux futurs officiers de l’Ecole
navale de Brest en 1965, le général de Gaulle a souligné
que la marine se trouvait maintenant, "et sans doute
pour la première fois de notre histoire, au premier plan de
la puissance guerrière de la France" : il y a
là une rupture incontestable dans la culture stratégique
française159.
Conclusion
Ce constat nous amène, en
conclusion, à faire la part des continuités et des
ruptures. Parmi les premières, on peut ranger la politique
d’indépendance, d’universalisme et de souci du rang, la
recherche des alliés, le leadership européen, la réflexion
géopolitique. C’est dans la stratégie militaire que les
ruptures sont survenues, avec l’arme nucléaire. La
rupture a cependant été étudiée dans la grande tradition
de la pensée stratégique française, caractérisée par
ses vues larges, son rationalisme et sa capacité
d’abstraction. Le rôle de la stratégie des moyens
s’est accru. La France a adopté sur le désarmement une
conception prudente mais large qui, elle, ne constituait pas
une rupture. Le débat entre conscription et armée de métier
se situe aussi dans la continuité de la culture stratégique
française. Au niveau opérationnel, tout un héritage de
garde aux frontières semble obsolète, maintenant que
l’adversaire a – provisoirement ? – disparu.
Peut-être la manoeuvre terrestre traditionnelle sera-t-elle
appelée à opérer sous des cieux non européens, comme ce
fut le cas dans le Golfe : la rupture serait alors
transposition. A l’égard de ces éventuels engagements au
Sud, la culture stratégique française pourrait jouer des
aspects positifs de son héritage colonial. Enfin, il y a
rupture dans une culture stratégique d’abord continentale
avec le nouveau rôle de la marine, détentrice des moyens
essentiels de la dissuasion nucléaire.
La culture stratégique
française, on l’aura constaté, est dominée par la
grande figure du général de Gaulle : non seulement
celui-ci a défini, pour longtemps, les principales
orientations de la stratégie française mais il l’a fait
en revendiquant un héritage historique qu’il a été un
des plus perspicaces à identifier. Une dimension lui était
cependant moins familière : celle de l’outre-mer.
Pour la stratégie française, le premier défi à relever
se situe en Europe. Par son universalisme, sa tradition géopolitique
défensive, sa conception mesurée de la dissuasion, son
souci prudent du désarmement, son expérience du Sud et sa
dimension maritime mondiale, la culture stratégique française
est vouée à devenir le creuset d’une culture stratégique
européenne.
________
Notes:
1
Pierre
Messmer et Alain Larcan, Les écrits militaires de
Charles de Gaulle. Essai d’analyse thématique, PUF,
1985, p. 185. Cet ouvrage sera désormais cité sous forme
abrégée : Messmer-Larcan.
2
Ibid.,
pp. 190-191.
3
Charles de
Gaulle, Vers l’armée de métier, Berger-Levrault,
1934 ; Plon, 1973, p. 79.
4
Charles de
Gaulle, Le fil de l’épée, Berger-Levrault, 1944 ;
Union générale d’Editions, 1962, pp. 120, 130, 133 ;
Messmer-Larcan, p. 193.
5
Charles de
Gaulle, Le fil ..., p. 49.
6
Charles de
Gaulle, Lettres, notes et carnets, Plon, 1980, II, p.
475.
7
Jean-Henri
Mordacq, Les leçons de 1914 et la prochaine guerre,
Tallandier, 1929, p. 129.
8
Yitzhak
Klein, “A Theory of Strategic Culture”, Comparative
Strategy, vol. 10, 1, 1991, p. 5.
9
Bradley S.
Klein, “Hegemony and Strategic Culture : American
Power Projection and Alliance Defence Politics”, Review
of International Studies, vol. 14, 2, 1988, p.136.
10
Y. Klein,
art.cit., p. 5.
11
Ibid.,
p. 14.
12
Carnes
Lord, “American Strategic Culture”, Comparative
Strategy, vol. 5, 1985, 3, p. 272. Nous avons détaillé
les facteurs retenus par Lord dans “La culture stratégique
américaine”, Stratégique, n° 38, 1988, 2, pp.
36-37.
13
Lucien
Poirier, Essais de stratégie théorique, FEDN, 1983,
pp. 124-125.
14
Le Livre
blanc de 1972 part de l"’idée nationale” pour
exposer la politique de défense de la France (cité par
Raymond Tourrain, De la défense de la France à la défense
de l’Europe, Besançon, Centre de Recherche et
d’Information politique et sociale (CRIPES), 1987, p.
226).
15
“M. Chevènement
dénonce les “dérives” de la stratégie française”, Le
Monde, 23 avril 1991 ; Jacques Isnard, “Des
accents gaullistes”, Idem ; Jean-Pierre Chevènement,
“La Défense nationale et le Golfe : leçons
politiques”, La Lettre de République moderne, n°
51, avril 1991, p. 8.
16
André
Martel, “Défense française : la menace et
l’ennemi, 1536-1966”, Stratégique, n° 1,
1979, 1, p. 33.
17
Paul-Marie
Couteaux, “L’opposition française à la guerre.
Persistance d’un indépendantisme français”, Stratégique,
n°51-52, 1991, 3/4, pp. 179-203.
18
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