| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Comme Voltaire aurait pu nous le rappeler, les Britanniques ont eu une curieuse façon d’encourager leurs amiraux. Faisant route au sud, manquant encore un peu d'assurance dans son commandement, Woodward reçut un rappel à l’ordre pour la conférence de presse désastreuse qu’il avait tenue à bord de l’Hermes et au cours de laquelle il avait donné l’impression d’être trop sûr de lui. Quand on lui donna l’ordre de tenir une autre conférence pour corriger l’effet de la première, il prédit que "la guerre serait longue et coûteuse en vies humaines". Quand on l’informa que cela encore n’avait pas satisfait le premier ministre, il remarqua : "Je me suis rendu compte que cette bataille-là, je ne pourrai la gagner". Quand il n’était plus en butte aux médias, Woodward s’inquiétait de la conduite des opérations, des erreurs commises lors de la reconquête de la Géorgie du sud, du moral de deux ou trois jeunes officiers et surtout du peu de semaines qui restait avant la venue de l’hiver dans l’Atlantique sud pour commencer les opérations. Ce dernier souci devient un des thèmes principaux du livre, un sinistre refrain sans cesse présent dans les extraits du journal de l’amiral. Même avant que la Task Force n’ait quitté l’île de l’Ascension au cours de la troisième semaine d’avril, Woodward et son état-major avaient supputé que l’assaut des tempêtes de l’hiver austral et les ennuis mécaniques rendraient ses navires impropres pour l’offensive au-delà de la mi-juin. Si la guerre devait être gagnée, les dates limites devraient être le 1er mai pour commencer les opérations aériennes et maritimes, le 25 mai, pour débarquer les troupes, la mi-juin pour remporter la bataille terrestre. Ce calendrier ne tenait pas compte des pertes possibles de bâtiments dues à l’action des forces argentines. Le seul espoir de Woodward résidait dans la possibilité de voir ces pertes en partie compensées par une relève de nouvelles unités. Le 21 mai, les forces terrestres étaient à pied d’œuvre heureusement débarquées sans pertes mais l’aviation argentine avait coulé quatre des navires britanniques protégeant le débarquement. Les pertes des forces aériennes argentines avaient été fortes et cependant Woodward craignait qu’une longue guerre d’usure ne s’instaure. Fin mai, il note son irritation devant la lenteur des forces terrestres et devant le fait qu’elles risquaient de manquer de temps, montrant une nouvelle fois sa constante préoccupation. Il aurait été encore plus inquiet s’il avait appris que le 31 mai, le président Reagan avait demandé instamment à Madame Thatcher (laquelle avait évidemment refusé) de suspendre l’offensive et de négocier un compromis acceptable pour l’Argentine. A la date tardive du 8 juin, Woodward écrivit dans son journal : "Je ne vois toujours pas d’issue vraisemblable à cette guerre". Le 13 juin, ayant dit au général Moore, qui était à la tête des forces terrestres britanniques, que seules trois de ses unités n’avaient pas besoin de réparations importantes, il terminait son message en ajoutant : "Franchement, si les Argentins étaient capables de souffler sur nous nous nous effondrerions". Heureusement, le général Ménendez capitula le lendemain. Les lecteurs familiarisés avec les comptes-rendus les plus marquants de l’affaire des Falkland ne trouveront pas dans ce livre la moindre révélation d’une quelconque doctrine stratégique. Son intérêt pour les lecteurs de notre époque, pour les historiens, ainsi que pour les spécialistes des questions militaires réside dans le remarquable portrait qu’on y trouve : celui d’un commandant en chef en guerre. L’Amiral décrit ce qu’il ressentait quand il exerça son commandement et quand il eut à lutter, non seulement contre l’ennemi, mais aussi contre les hommes politiques, les soldats et les aviateurs de son propre pays, sans compter qu’il eut à se colleter avec les défaillances de son matériel, les caprices de la mer et la menace de l’avance inexorable du général Hiver. Tout particulièrement, cet ouvrage offre l’occasion de rappeler au lecteur non militaire qu’un amiral peut être brave et remporter des succès, qu’il peut insuffler le courage à ses subordonnés grâce à son attitude ferme et confiante, mais toutefois rester secrètement très préoccupé et très pessimiste et même, profondément sensible à la critique et mal se défendre contre elle. La franchise de l’amiral Woodward est une preuve de son courage et elle est aussi la marque d’une personnalité attachante, comme l’est aussi son humour caustique. Celui-ci court en filigrane tout au long du livre et n’apparaît en plein jour qu’à la fin sous une forme très personnelle. Dans la conférence de presse qu’il dut tenir à l’aéroport, où les journalistes se montraient toujours aussi hostiles, l’amiral déclara : "c’est une bonne chose que nous n’ayons pas perdu la guerre si c’est ainsi que cela se passe quand on la gagne". Parmi les premières lettres qu’il reçut du ministère de la Défense, l’une d’elles l’informa que ses frais de réception avaient été réduits pour la raison qu’il n’avait pas eu l’occasion de les utiliser pendant les trois mois qu’avait duré la guerre. Un ouvrage révélateur qui fait réfléchir1.
________ Notes: Admiral Sandy Woodward, with Patrick Robinson, One Hundred Days : The Memoirs of the Falklands Battle Group Commander, Londres, Harper Collins, 1992, 360 p.
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