| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La décision de créer l’armée russe, consacrant donc l’échec d’un système de défense unique, a été retardée au maximum. Devant le trouble profond éprouvé par les officiers qui ne savaient plus ni quel Etat, ni quelles frontières, ni quel drapeau ils défendaient, le pas a été franchi en mars 1992. Mais une armée russe, pour quoi faire ? Le général Lobov, dans l’entretien déjà cité, indique la voie à suivre :…
L’adoption d’une Doctrine militaire, l’équivalent approché de ce que l’on appelle en Occident politique de défense, apparaît urgente et nécessaire pour l’armée russe puisque c’est dans ce cadre que seront fixés ses missions et ses moyens. Depuis le putsch, la presse militaire a fait largement état des discussions entre experts civils et militaires sur l’essence et le contenu de cette future Doctrine destinée à remplacer le projet avorté de décembre 1990. Une "Déclaration du Présidium du Soviet suprême de la Fédération de Russie sur les priorités de la politique militaire" a été publiée le 15 avril 1992 et, dès le mois de mai, un document, intitulé "Bases de la Doctrine militaire de la Russie (Projet)", reprenant et développant largement ces orientations, recevait une diffusion, curieusement limitée, dans un livret spécial de la revue Pensée militaire. Les mois ont passé et l’adoption de ce texte fondamental semble au point mort. La nouvelle armée russe a donc entamé sa réorganisation sans ce cadre directif. Le général Grachev, ministre de la défense russe, en a exposé, dès le printemps 1992, les grandes lignes et les étapes, échelonnées jusqu’en l’an 2000. Une "Conception de l’édification militaire" aurait même été élaborée, mais elle ne peut être logiquement rendue publique avant l’approbation d’une Doctrine… dont elle doit découler. Par ailleurs, la protection sociale des personnels militaires, un des soucis majeurs actuels du commandement, exigeait que soient au plus vite juridiquement réglementé leurs statuts. Un train de lois a été mis en route, dérivées d’une loi fondamentale "Sur la défense", publiée le 10 octobre 1992, loi qui se réfère, en son article 1, à la Constitution de la Fédération de Russie et à la Doctrine militaire de la Fédération de Russie…, documents fondamentaux qui n’existent pas encore ! L’étude qui suit porte sur les textes successifs traitant de la Doctrine militaire, rendus publics depuis les bouleversements entraînés par l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir en 1985 -, qu’ils aient été adoptés ou qu’ils soient restés à l’état de projets. Il est ainsi possible de suivre l’évolution des idées en la matière et de mieux comprendre le sens de la réorganisation actuelle, qui tient évidemment compte de ces directives, même si elles ne sont pas encore officiellement adoptées. On peut également tenter, à la lecture de ces projets, de déceler les points litigieux qui font justement obstacle à leur adoption. Le texte intégral des deux projets de Doctrine, publiés l’un avant le putsch (décembre 1990) et l’autre après la création de l’armée russe (mai 1992) est reproduit dans les annexes 1 et 2. Un rappel de ce que représente la Doctrine militaire, clef de voûte de l’organisation de la défense en Russie, précèdera leur analyse.
La nécessité de conserver la notion de doctrine militaire en tant que "catégorie" distincte a été, au cours des derniers mois, remise en cause par certains experts qui estiment qu’elle fait double emploi avec le couple politique générale - "science militaire". Le général-colonel Gareev, grand spécialiste des problèmes de théorie militaire, s’est tout récemment élevé contre cette dérive. Pour lui, la Doctrine militaire reste hautement nécessaire puisqu’elle est un choix politique entre diverses options qui, elles, doivent être toutes étudiées par la science militaire : "Le pluralisme des opinions est même une excellente chose lorsque l’on reste dans la sphère scientifique… Mais, dans la pratique, il faut, parmi tous ces points de vue très divers, choisir les plus appropriés aux objectifs politiques et aux possibilités économiques du pays. D’où apparaît la nécessité de l’existence, à côté de la science militaire, d’une doctrine militaire choisissant et regroupant, non pas toutes les vues théoriques, mais uniquement celles, fondamentales et adoptées officiellement, qui sont alors des directives obligatoires pour les organes gouvernementaux et les cadres militaires… " 3 Disserter sur ce que représente la Doctrine militaire et son importance pour l’organisation de la défense est une chose, parler de son contenu en est une autre, évidemment plus intéressante. Or, en ce domaine, pour des raisons de protection du secret, les dirigeants soviétiques ont toujours été peu prolixes. Certes, au début de l’ère brejnévienne, l’ouvrage Stratégie militaire du maréchal Sokolovski (1962 et 1968) permettait de reconstituer la doctrine militaire de l’époque, conçue par Krouchtchev, mais le texte n’en était pas fourni. L’évolution ultérieure du contenu de la doctrine n’a pu être suivie qu’à travers les commentaires qui en étaient présentées par les hauts responsables politiques et militaires et les bribes qui étaient lâchées, de temps à autre, au détour d’un article ou d’un discours au service, le plus souvent d’un thème de politique extérieure ou de propagande. Les miettes ainsi dispensées touchaient, évidemment, davantage à l’aspect politique qu’à l’aspect militaire de la doctrine. C’est le maréchal Ogarkov, chef de l’état-major général de 1977 à 1984, qui apporta, dans ses interventions écrites et orales, le plus d’éléments sur la place et le rôle de la Doctrine dans les affaires militaires et sur son contenu du moment. Malgré cela, il appartenait toujours aux experts occidentaux de rebâtir - sous forme d’hypothèses - la Doctrine militaire soviétique à partir de ces éléments épars. Le premier texte doctrinal rendu public… depuis 1921 ( !) - et le seul à ce jour - aura été la Doctrine militaire des Etats-membres du Pacte de Varsovie, adopté le 29 mai 1987. Bien que dépassé, il était encore considéré comme la doctrine officielle de l’URSS jusqu’à la dislocation de celle-ci, le contenu de son "aspect politique" restant en phase avec les thèmes de la politique extérieure gorbatchévienne. LE CONTENU DE LA DOCTRINE - ASPECT POLITIQUE La formulation de l’aspect politique de la Doctrine a relativement peu évolué entre mai 1987 (Doctrine du Pacte de Varsovie) et mai 1992 (deuxième projet de Doctrine russe). Ce dernier apparaît cependant moins idéaliste que les précédents ; en outre, bien actualisé, largement plus développé, il fait état, pour la première fois, du concept de sécurité nationale dont la Doctrine militaire n’est qu’une partie constituante : "L’objectif majeur de la politique de la Russie dans le domaine de la sécurité nationale étant d’assurer les conditions pacifiques favorables au développement socio-économique et moral et la réalisation de dignes conditions de vie pour tous ses peuples…" "Prévention de la guerre" et "caractère défensif" de la Doctrine militaire sont les deux principes majeurs qui apparaissent dans tous les textes officiels ou commentaires publiés depuis 1985, lancement de la "nouvelle pensée politique" de Gorbatchev. La prévention de la guerre Jusqu’en 1985, l’objet unique de la Doctrine était la préparation à une éventuelle guerre future. La prévention de la guerre est devenue maintenant l’objectif premier à réaliser, prenant le pas sur "la préparation du pays et des forces armées à repousser une éventuelle agression". La formule n’est pas totalement nouvelle ; elle avait fait son apparition dans le vocabulaire politico-militaire dès 1986. L’importance du concept avait été jugée suffisante pour provoquer, à l’époque, une réédition corrigée du Dictionnaire encyclopédique militaire de 1983. L’article "Doctrine militaire" de ce dictionnaire stipule maintenant que : "la Doctrine militaire soviétique a une orientation foncièrement défensive et a pour objectif d’assurer la défense de la Patrie socialiste et de prévenir une guerre mondiale…" 4 Ce principe apparaît également, de manière explicite, en tête de la doctrine militaire du Pacte de Varsovie" de mai 1987 : "La Doctrine militaire du Pacte de Varsovie, ainsi que celle de chacun de ses membres, est subordonnée à la mission de prévention de la guerre, aussi bien nucléaire que conventionnelle…" 5 Mais il est surtout intéressant de noter que l’idée existait déjà dans la pensée militaire pré-gorbatchévienne. En 1985, le maréchal Ogarkov écrivait ainsi : "Les conditions sont réunies pour prévenir une nouvelle guerre, ajoutant assez candidement, il est vrai, et cela, jusqu’à la victoire complète du socialisme sur la terre" 6. En fait, pour le maréchal, c’était le développement de la puissance militaire de l’URSS qui enlevait tout espoir de profit à un éventuel agresseur, rendant ainsi toute guerre irrationnelle, voire impossible. On trouvait là la notion classique de prévention de la guerre par la dissuasion. Il en est autrement dans les textes actuels, la prévention de la guerre devant être recherchée simultanément par la diminution de la confrontation et le maintien d’un potentiel défensif suffisant. Certains experts estiment néanmoins que le problème de prévention de la guerre est une affaire purement politique et n’a donc pas sa place dans la Doctrine militaire. D’autres - dont le général Gareev - déclarent, à l’inverse, qu’elle est devenue "l’une des missions principales de la stratégie militaire" et qu’une "stratégie de prévention" doit être élaborée. La nature défensive de la Doctrine L’affirmation selon laquelle "la Doctrine militaire a une orientation foncièrement défensive" revient comme un leitmotiv depuis 35 ans, invariant de nature déclamatoire conservé au fil de l’évolution de la doctrine. Elle est maintenue dans les textes et projets de 1987, 1990 et 1992. Elle traduit, en fait, "l’attitude de la Russie vis-à-vis de la guerre", Russie qui "considère la sauvegarde de la paix comme objectif prioritaire, rejette la guerre en tant que moyen d’atteindre des objectifs politiques ou économiques, déclare qu’"elle n’emploiera jamais en premier la force militaire", ni les armes de destruction massive. Ces formules, qui avaient cours déjà avant 1985, n’avaient jusque là qu’une signification purement politique, voire de propagande, elles indiquaient simplement que l’URSS ne serait jamais "l’agresseur", mais qu’elle se défendrait "résolument" en cas d’attaque. Cette "orientation défensive" n’avait aucune incidence sur la nature des moyens choisis pour assurer la défense… et la victoire. On trouvait donc là la contradiction si souvent signalée entre "l’aspect politique" (défensif) de la Doctrine et son "aspect militaire", axé sur l’édification de puissants moyens offensifs, autorisant toutes les craintes occidentales, puisqu’aussi bien utilisables pour lancer une agression-surprise. Les rédacteurs du projet de doctrine de décembre 1990, sans doute en application de strictes directives politiques et pour apaiser les soupçons de l’Occident, se sont efforcés de rendre plus cohérents entre eux les deux aspects, politique et technique, du document, en insistant sur les mesures défensives à adopter pour la mise sur pied des forces et leur emploi. A la suite des réactions vives - et justifiées - des théoriciens militaires, le projet de mai 1992 revient, comme on le verra plus loin, très en arrière. Une distinction nette semble toujours devoir être faite entre les considérations politiques (ne pas être l’agresseur et se défendre contre l’agression) et la réalité militaire (utiliser tous les procédés et moyens disponibles pour refouler l’agression). Dans le contexte de "prévention de la guerre" par un abaissement des niveaux de confrontation, la recherche de la supériorité devrait être normalement bannie des textes doctrinaux. Cet objectif, il est bon de le rappeler, était ouvertement prôné autrefois… "L’acquisition et le maintien constant d’une supériorité qualitative et quantitative sur l’ennemi en moyens de guerre et en procédés d’emploi est un des problèmes les plus importants de la mise sur pied des forces armées…" écrivait Sokolovski. La condamnation de toute recherche de la supériorité fut, certes prononcée dès 1977 par Brejnev. Mais, il s’agissait alors d’une condamnation toute théorique, à usage politique, qui n’interdisait pas aux militaires de poursuivre la course aux armements sous prétexte de… "maintenir les forces à un niveau tel qu’elles garantissent la sécurité absolue de la Patrie…", selon la formule du maréchal Ogarkov. Le projet de Doctrine de décembre 1990 affirme à nouveau que la Russie "ne s’efforcera pas d’atteindre la supériorité militaire" et, pour prouver qu’il ne s’agit plus cette fois d’une simple déclaration d’intention, il reprend la plupart des principales mesures et propositions des cinq années précédentes visant à l’arrêt de la course aux armements et au développement des mesures de confiance. Le projet de mai 1992 reprend tous ces points, à l’exception notable toutefois de ce qui a trait à la recherche de la supériorité. Omission qui répond peut-être au vœu exprimé par certains responsables actuels selon lesquels le fait que la recherche de la supériorité quantitative soit abandonnée n’interdit pas - bien au contraire - aux industries russes d’armement de chercher à produire les meilleurs matériels au monde. Les causes possibles de guerre La partie du projet de Doctrine 90 énumérant les causes possibles de guerre est très peu développée ; on y trouve encore quelques relents de guerre froide. En effet, tout en reconnaissant que la menace immédiate de guerre mondiale est écartée, l’Union Soviétique estimait que l’irréversibilité de ces changements positifs n’était pas encore garantie et considérait encore que le danger militaire principal (le terme de "menace" n’était quand même plus utilisé) résidait dans la persistance de la confrontation militaire à un niveau élevé, principalement en Europe et dans la région Asie-Pacifique, ainsi que dans la politique américaine, toujours conduite "à partir d’une position de force". Le projet 1992 est infiniment plus modéré, objectif et complet. Il fait une distinction nette entre les dangers potentiels et les menaces. Certes, parmi les premiers, l’existence de puissants groupements de forces et le maintien de bases militaires près des frontières russes sont encore mentionnés, mais les Etats-Unis ne sont plus nommés et l’accent est mis davantage sur l’instabilité générale de la situation politico-militaire dans le monde, la prolifération des armements, les éventuelles pressions et chantages qui pourraient être exercés sur la Russie. L’atteinte aux droits des citoyens russes résidant dans les anciennes républiques d’URSS est également citée comme source sérieuse de conflits possibles. Comme menaces immédiates proprement dites, ne sont indiqués que le renforcement des dispositifs militaires près de ses frontières ou l’introduction de troupes étrangères dans les Etats limitrophes. Avertissement dissuasif complémentaire : toute attaque, même conventionnelle, menée en début de conflit sur un objectif nucléaire, qu’il soit civil ou militaire, serait considéré comme un passage à l’emploi des armes de destruction massive. Aucun adversaire potentiel ne se trouve donc plus désigné. Est-ce à dire que cette situation perdurera ? Non, d’après le général Gareev qui, commentant le texte du projet, bâtit ainsi son raisonnement : la Russie a vocation pour être ou redevenir une grande puissance. Des facteurs objectifs l’imposent : traditions historiques, géopolitique, nécessités économiques, politiques et morales. Ils déterminent des intérêts nationaux qu’il faut être prêt à défendre car, l’expérience historique le montre, ils se heurteront inévitablement à des intérêts opposés et contradictoires, sources possibles de menaces, voire d’agression. Nos intérêts doivent être défendus, avant tout, par des moyens politiques, mais cela ne dépend pas que de nous. Le fait de ne pouvoir, aujourd’hui, identifier l’adversaire de demain ne signifie nullement qu’il n’en resurgira pas7. Situation qui ne pouvait évidemment pas être évoquée dans le document de décembre 1990, le projet 1992 consacre un paragraphe spécial à l’attitude que doit adopter la Russie au cas où surviendrait un conflit militaire entre états de la Communauté. Ayant épuisé toutes les possibilités de règlement du conflit par des moyens politiques, la Russie s’autorise à intervenir militairement, soit seule, soit dans le cadre d’une action menée dans le cadre de la CEI, pour restaurer et maintenir la paix. LE CONTENU DE LA DOCTRINE - ASPECT TECHNICO-MILITAIRE Caractère stratégique des guerres possibles La Russie doit se préparer à faire face à l’éventail complet des guerres possibles. Les deux projets de 1990 et 1992 en donnent le même inventaire, mais avec des nuances importantes qui montrent bien l’évolution des idées et laissent supposer l’influence prépondérante des rédacteurs militaires sur les civils dans le deuxième texte. La menace immédiate de guerre nucléaire mondiale est citée en premier dans les deux textes, mais "sa vraisemblance tend à diminuer" dans le texte de 1992, celui de 1990 ne prenant pas position sur ce point. Les deux textes sont évidemment d’accord pour décrire les conséquences catastrophiques d’une telle guerre dans laquelle, selon l’expression utilisée depuis plus de dix ans, "il n’y aurait pas de vainqueurs". La possibilité de guerres et de conflits armés locaux passe au premier plan dans le document de 1992, celui de 1990 disant simplement que ce risque n’est pas écarté. Une guerre conventionnelle de grande envergure est une possibilité retenue et décrite dans les deux documents, qui envisagent son éventuel déclenchement à la suite d’une escalade à partir de conflits locaux. Elle est toutefois estimée de moins en moins vraisemblable dans le texte de 1992 qui en donne une description très actualisée, tenant compte des enseignements de la guerre du golfe, mais reprenant certaines idées chères aux théoriciens soviétiques, le Sokolovski des années 60 comme l’Ogarkov des années 80, notamment en ce qui concerne l’importance décisive accordée à la période initiale du conflit. D’autant plus décisive si, comme cela est vraisemblable, cette guerre débute par une attaque aérienne massive, accompagnée de frappes dans la profondeur à l’aide d’armes à grande portée et à haute précision, le tout dans une ambiance de guerre électronique. Le document de 1992 décrit également deux variantes de ce type de guerre : celle d’un conflit précédé d’une période de tension de longue durée autorisant une montée en puissance à partir des moyens réduits du temps de paix, conséquence des accords de désarmement et celle - qui peut se combiner avec la précédente - d’un conflit prolongé se traduisant par la mise en œuvre de toutes les ressources et leur attrition progressive, n’étant pas exclu que cette guerre conventionnelle puisse se transformer en guerre nucléaire. Les missions défensives de l’Etat et des forces armées Les tâches défensives que l’Etat se fixe face à ces éventualités sont formulées de manière sensiblement identique dans les deux textes analysés, mais avec une orientation plus volontariste dans celui de 1992 : - en temps de paix, maintien du potentiel militaire à un niveau suffisant pour la défense, garantie de l’inviolabilité des frontières, arrêt des provocations et des atteintes à la souveraineté de la Russie. - en cas d’agression, refoulement de celle-ci et "création des conditions pour arrêter la guerre au plus vite et rétablir une paix juste et solide" disent les deux textes, mais celui de 1992 ajoutant significativement, en préalable, "infliger la défaite à l’ennemi". Les mission fixées aux forces armées, absentes du texte de 1990 et détaillées dans la doctrine de 1992, sont cohérentes avec la nature stratégique des guerres possibles et les tâches défensives que se fixe l’Etat : - Dissuader un agresseur potentiel ; - Repousser une attaque-surprise aérienne (avions et missiles) et protéger les centres vitaux du pays ; - Appliquer des frappes en réponse afin d’enlever à l’adversaire toute possibilité de poursuivre son agression ; - Refouler l’agresseur et rétablir la situation aux frontières : - Briser les nouvelles tentatives d’agression. Cette dernière mission laisse supposer que le conflit pourra se poursuivre sur le territoire adverse. Toutes ces tâches et missions, selon le texte de 1992, seront exécutées "en commun avec les autres Etats de la Communauté", dans le cadre d’une défense collective et sous une direction opérationnelle centralisée, la sécurité de la Russie étant inséparable de la sécurité des autres états de la CEI. L’édification des forces armées Les deux textes de 1990 et 1992 fournissent une longue liste des principes selon lesquels doivent être édifiées les forces armées, allant du contrôle des structures militaires par les organes supérieurs de l’Etat… à la prise en compte des traditions nationales historiques. Le caractère multinational de l’armée d’active est réaffirmé. Le principe de l’exterritorialité (les recrues pouvant être appelées à servir en n’importe quel point de la Fédération de Russie, quelle que soit leur nationalité) et le principe de l’unité de commandement (mais à quoi correspond-il, maintenant que les organes politiques de l’armée ont disparu ?) sont conservés dans les deux projets de doctrine. Les effectifs nécessaires aux forces armées seront réalisés en combinant le maintien des obligations du service militaire universel (justice sociale et égalité devant la loi) et le développement d’un système de volontariat, en vue de garantir un niveau suffisant de professionnalisation au sein des unités. Le principe de suffisance pour la défense (dite "suffisance sûre et raisonnable" dans le texte de 1990) sera appliqué pour la définition du volume des effectifs et des moyens attribués aux forces armées. La "suffisance" a reçu bien des définitions depuis que le terme est apparu voici près de dix ans. Le terme n’a d’ailleurs pas encore été retenu et officialisé dans le Dictionnaire encyclopédique de 1986 ; chacun restait libre de tailler cette suffisance à la mesure de ses idées ou arrière-pensées. Les deux documents de 1990 et 1992 en donnent une même définition d’où est exclue toute notion de "parité" ou d’"équilibre" - ce qui est logique puisqu’il n’y a plus d’adversaire déclaré auquel se comparer. La suffisance des forces stratégiques est ainsi définie par "le potentiel quantitatif et qualitatif qui garantit qu’un adversaire éventuel est dissuadé de déclencher une guerre nucléaire contre la Russie et la CEI, et qui assure l’exécution des frappes en réponse". Pour sa part, la suffisance des forces à destination générale correspond à "une composition, une structure, un déploiement, ainsi qu’un Etat de la totalité des systèmes de sûreté, de commandement et de préparation qui garantissent une défense sûre, mais ne permettent pas de prononcer une attaque-surprise et de mener des opérations offensives de grande ampleur sans renforcement préalable". Là, doit se trouver traduite dans la réalité la volonté de donner un caractère réellement défensif à la Doctrine. Le document de 1990 ne va pas plus loin dans la description des forces à édifier. Le projet de 1992 est, quant à lui, beaucoup plus précis, parfois même répétitif. La priorité étant donnée aux moyens destinées à prévenir une agression possible, et à la refouler le cas échéant, le texte décrit les déploiements et manœuvres qui assureraient le succès de telles opérations et en déduit la nature des forces nécessaires : - des forces, limitées en effectifs, disponibles en permanence sur les théâtres d’opérations (directions stratégiques) et destinées à refouler une agression locale ; - des réserves mobiles ou forces de réaction rapide, en mesure d’être projetées en toute région dans les délais les plus courts et de repousser une agression d’ampleur moyenne en liaison avec les forces de disponibilité permanente ; - des réserves stratégiques, constituées en période de tension et en cours de guerre, destinées à mener des opérations de grande envergure. La préparation du pays et des forces armées à la défense Les deux projets se terminent par une liste - beaucoup plus détaillée également par le texte de 1992 - des mesures à prendre pour accroître la capacité défensive du pays, assurer son passage éventuel de la situation de paix à l’état de guerre, élever le niveau opérationnel des forces. Les deux documents diffèrent assez remarquablement en matière de stratégie d’emploi des forces. Le texte de 1990, après avoir remarqué que "l’évolution de la théorie et de la pratique de l’art militaire est réalisée sur la base du concept de "stratégie défensive", en tire la conséquence que les efforts essentiels pour la défense sont concentrés à l’intérieur des frontières et que "la défensive est la forme principale des opérations au début d’une agression", l’éventualité d’un premier coup préventif visant à briser l’agression avant même son déclenchement étant formellement exclue. Dés la parution du projet en décembre 1990, les réactions de la plupart des chefs et des experts militaires ont été très négatives : aucune guerre n’a jamais pu être gagnée par la seule défensive… Ce n’est pas à la Doctrine (sous-entendu aux politiques) de dicter à ceux qui sont responsables des opérations sur le terrain la nature des actions qu’ils ont à mener… Le projet de Doctrine 1992 a pris en compte ce rejet et réhabilité l’esprit offensif dans lequel a, de tout temps, été formé le corps des officiers russes, puis soviétiques. Le terme de "stratégie défensive" a disparu du texte. La théorie de l’art militaire, qui n’avait d’ailleurs pas sa place dans un texte doctrinal, n’est plus évoquée et le document se limite à donner une directive pour l’instruction et la formation des forces armées "qui doit être menée de manière équilibrée en vue de la conduite de tous les types d’opérations, tant défensives qu’offensives". Pour enfoncer le clou, le rédacteur ajoute : "Les forces sont orientées vers le choix judicieux des formes de combat adaptées au refoulement d’une agression, qui répondent le mieux à la situation du moment et qui permettent de prendre l’initiative et d’écraser l’agresseur". L’organisation de la direction de la défense Le projet de mai 1992 comporte un dernier chapitre consacré à la répartition des responsabilités dans le domaine de la direction générale de la défense et du commandement des forces armées de la Russie entre le Président et son Conseil de sécurité, le ministère de la défense et l’état-major général. La coopération avec le commandement des forces armées unifiées de la Communauté est également évoquée. LES OBSTACLES A L’ADOPTION D’UNE DOCTRINE Il est intéressant de se demander pour quelles raisons un texte fondamental que tout un chacun, responsables civils aussi bien que chefs militaires, s’applique à reconnaître comme nécessaire et urgent en cette période de construction d’un appareil de défense nouveau tarde tant à être officialisé. Le projet de Doctrine de mai 1992 apparaît satisfaisant, dans l’ensemble. Comparé à celui de décembre 1990, il tient bien compte des bouleversements politiques survenus, ainsi que de l’évolution rapide des idées en matière de collaboration internationale et de sécurité commune. Les principes essentiels contenus dans l’aspect politique de la Doctrine ne soulèvent plus d’objection, qu’il s’agisse de la nécessité de prévenir la guerre ou de la nature défensive de la doctrine. L’analyse de la situation générale politico-militaire, de la nature des guerres possibles et de leur vraisemblance, de l’absence d’agresseur potentiel et de menace précise combinée avec l’existence de dangers multiformes est aussi communément admise. L’accord s’est également fait sur la quasi-totalité des orientations contenues dans l’aspect technico-militaire du projet de Doctrine de mai 1992. La meilleure preuve en est que les premières mesures de réorganisation prises par le général Grachev et celles qu’il envisage de mener à bien d’ici l’an 2000 correspondent parfaitement aux directions tracées dans le texte non encore adopté. Pourquoi donc ces atermoiements ? Le président Eltsine, interrogé le 23 février, jour-anniversaire de la création de l’Armée rouge - rebaptisé Jour des défenseurs de la Patrie - sur les raisons pouvant expliquer ce retard de dix mois, s’est contenté d’une réponse sibylline selon laquelle il n’était pas question de fourrer n’importe quoi dans ce texte et que certains tentaient de jouer la carte de l’armée… 8 Il est deux domaines où l’on peut supposer que subsistent désaccords et difficultés qui suffisent à bloquer la sortie du document. La définition précise des pouvoirs du président en matière de défense est certainement un objet de discussion. Cette question ne pourra être tranchée tant que la Constitution de la Fédération de Russie n’aura pas été elle-même adoptée, fixant le domaine de compétence et de responsabilité du président. La part importante qui est faite dans le projet au fonctionnement de la défense commune de la Russie et des autres Etats de la CEI, doit apparaître discutable à certains. Est-il ou non encore possible de maintenir le mythe de la défense d’un espace stratégique unique ? Peut-on encore espérer l’accord des autres Etats, notamment de l’Ukraine, pour adapter le système antérieur ou doit-on, dès à présent, réorganiser fondamentalement la défense ramenée aux strictes frontières de la Fédération de Russie ? La Doctrine militaire de la Russie ne peut éluder ces problèmes. On voit mal cependant quelle solution pourrait être adoptée dans le chaos actuel. Et l’armée russe est en passe de poursuivre sa construction sans véritable directive politique. Annexe 1 Texte
publié dans un numéro spécial de la revue Pensée
militaire La Doctrine militaire de l’URSS (Projet)
La doctrine militaire de l’URSS découle de la nécessité d’approcher de manière nouvelle les problèmes de la guerre et de la paix et de garantir les capacités défensives du pays, en tenant compte des intérêts réciproques de tous les Etats en matière de sécurité. Dans une situation où se trouvent accumulées les armes les plus meurtrières en quantités colossales, tout conflit militaire mondial peut entraîner des conséquences catastrophiques irréversibles, non seulement pour les pays immédiatement impliqués dans celui-ci, mais aussi pour la vie même sur la Terre. L’URSS considère que l’on a réussi à écarter la menace immédiate d’une guerre mondiale, mais que l’irréversibilité de ces changements positifs n’est pas encore garantie. C’est la raison pour laquelle le maintien d’une capacité défensive et le renforcement de la sécurité du pays ont été et demeurent des tâches essentielles pour l’Etat et le peuple tout entier. Dans la situation internationale qui s’est ainsi nouée, l’évaluation correcte des objectifs et des intentions de chaque Etat dans le domaine politico-militaire a une importance décisive. C’est pourquoi l’Union Soviétique estime indispensable d’exposer ouvertement les principes de sa doctrine militaire, doctrine qui reflète les réalités de l’étape critique actuelle de l’évolution du monde, avec, au premier plan, le problème de la survie de l’humanité. La doctrine militaire de l’URSS se présente comme le système des points de vue fondamentaux officiellement adoptés par l’Etat soviétique en matière de prévention de la guerre, d’édification du système de défense militaire, de préparation du pays et des forces armées à repousser une agression ainsi qu’en matière de modes de conduite de la lutte armée pour la défense de la Patrie socialiste. Elle découle de la ligne suivie par l’Etat en politique extérieure, ligne dont les objectifs principaux sont la création de conditions extérieures favorables au développement à venir de la société soviétique et la garantie donnée au peuple soviétique de pouvoir travailler dans des conditions de paix et de liberté. La doctrine militaire soviétique a une orientation défensive ; elle est fixée par la Constitution et la Loi sur la défense de l’URSS. Elle tient compte des doctrines militaires des Etats alliés et leur propose une collaboration pour résoudre les problèmes de défense communs sur la base d’accords et de pactes multilatéraux et bilatéraux. I L’aspect politique de la doctrine exprime l’attitude de l’Etat soviétique à l’égard de la guerre et formule les tâches politico-militaires visant à la prévenir et à assurer la défense et la sécurité du pays. L’URSS réprouve inconditionnellement la guerre ainsi que l’emploi de la force armée ou la menace d’emploi en tant que moyens de résoudre les conflits et contradictions interétatiques ; - en déduit que la guerre en tant que moyen d’atteindre des objectifs politiques a perdu toute signification dans les conditions actuelles, qu’elle est devenue inadmissible et inacceptable. Seul, le dialogue tenant compte de l’équilibre des intérêts est le moyen unique permettant de résoudre les problèmes internationaux et de régler les conflits ; - estime que la sauvegarde de la paix représente la valeur la plus haute pour l’humanité entière. Toute propagande pour la guerre est interdite en URSS par la loi. En proclamant que la prévention de la guerre est la tâche fondamentale prioritaire de l’Etat soviétique et de ses forces armées, l’Union Soviétique déclare que : - jamais, en aucune circonstance, elle ne déclenchera en premier des opérations militaires contre un Etat quelconque, si elle-même ou ses alliés ne sont pas l’objet d’une agression militaire ; - jamais elle n’emploiera en premier l’arme nucléaire ; - elle n’a de prétentions territoriales à l’égard d’aucun Etat et ne considère aucun peuple comme son ennemi ; - elle ne menace personne et se montre prête à édifier avec tous pays des rapports basés sur la prise en compte mutuelle des intérêts de sécurité ; - elle ne s’efforce pas d’atteindre la supériorité militaire et considère la réduction des armements nucléaires et conventionnels comme une mission d’importance historique ; - elle reconnaît à chaque pays et à chaque nation un droit égal à participer au règlement de tous les problèmes de la vie internationale ; - elle réprouve tout transfert de différends idéologiques dans les rapports internationaux, ceux-ci ne devant être édifiés que sur les principes du droit international ; - elle se prononce contre toute politique de force, contre la course aux armements et pour un passage à un désarmement véritable. L’URSS, partant de l’inacceptabilité de l’emploi de ses forces armées dans tous conflits militaires non directement liés à la défense du pays ou de ses alliés : - se reconnaît, en même temps, le droit d’utiliser au maximum toutes les possibilités politiques, économiques, diplomatiques et militaires pour mettre un terme à une agression dirigée contre elle ou contre tout Etat allié, en conformité avec ses accords internationaux ; - n’exclue pas, également, la possibilité de détacher un contingent militaire au sein de forces armées de l’ONU dans le but de mener des opérations visant à maintenir la paix, en application d’une décision du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies. A l’étape historique actuelle de l’évolution du monde, l’URSS estime que ses tâches présentes en matière de politique militaire sont les suivantes : - l’arrêt de la course aux armements sur la Terre et l’interdiction de son extension dans le cosmos, ainsi qu’un passage à un désarmement véritable ; - l’interdiction générale des expérimentations nucléaires en tant que mesure la plus urgente dans le processus d’interdiction des études, de la fabrication et du perfectionnement des armes nucléaires, la réduction de celles-ci par étapes et, dans le futur, leur liquidation totale ; - la liquidation des armes chimiques et l’interdiction d’employer les nouvelles technologies dans le but de créer tout autre type d’arme de destruction massive ; - le retrait, hors des zones de contact immédiat entre les alliances militaires, des types d’armements offensifs les plus dangereux, ainsi que la réduction progressive, dans ces mêmes zones, des groupements de forces qui s’y trouvent jusqu’à un niveau minimal fixé d’un commun accord, afin qu’aucune des parties, tout en assurant sa défense, n’ait la possibilité, ni les moyens, de lancer une attaque inopinée contre l’autre partie ou de mener des opérations offensives de grande envergure ; - le développement des contacts sur les sujets militaires avec tous les Etats intéressés et la conclusion d’accords permettant de prévenir toutes situations de conflits lors des activités des forces sur terre, en mer ou dans les airs ; - la réalisation sur une base réciproque de mesures de renforcement de la confiance en Europe, ainsi que dans les autres régions du monde, sur les mers et les océans ; - la renonciation par tous les Etats à l’emploi ou à la menace d’emploi de la force armée et leur engagement à maintenir des relations de paix ; - la liquidation des bases militaires sur les territoires d’autres états et le déploiement des forces de chacun uniquement dans les limites des frontières nationales ; - la dissolution des deux alliances - le Pacte de Varsovie et l’OTAN -, et, en tant que premières mesures concrètes, leur transformation progressive en organisations politico-militaires, leur conversion en instruments de coopération politique et, en résultat final, la création d’un système de sécurité collective. II L’aspect technico-militaire de la doctrine s’appuie sur une évaluation des sources de danger militaire ; définit la nature stratégique de la guerre possible ; détermine quelle agression l’Etat et les forces armées doivent se préparer à repousser ; fixe la composition, la quantité et la qualité des forces armées nécessaires à cet objectif ; définit le plan directeur de leur préparation et les méthodes et doctrines de leur emploi au combat. Le danger militaire principal, l’Union Soviétique le voit dans la persistance de la confrontation militaire à un niveau élevé, avant tout en Europe et dans la région Asie-Pacifique ; dans la politique menée par la direction politico-militaire des Etats-Unis "à partir d’une position de force" et dans l’adhésion de certains Etats à cette politique ; dans l’existence d’un nombre énorme de bases et d’objectifs militaires étrangers autour du territoire de l’URSS. Dans son évaluation de la nature stratégique et des suites d’une guerre possible, l’URSS part des considérations suivantes : Une guerre nucléaire, au cas où elle serait déclenchée, acquerrait une dimension globale et se caractériserait par des conséquences catastrophiques, non seulement pour les parties combattantes, mais aussi pour l’humanité toute entière ; les calculs faits pour la limiter dans le cadre d’une seule région ou d’un théâtre d’opérations militaires sont inconsistants. Dans une telle guerre, il n’y aura pas de vainqueurs. une guerre conventionnelle peut prendre une amplitude planétaire et un caractère prolongé ; elle imposera un engagement total des forces et des moyens de l’état. Le moyen fondamental de la lutte armée sera constitué par les systèmes modernes d’armement conventionnel, en particulier ceux à haute précision qui, de par leur efficacité, ne le cèdent en rien à l’armement nucléaire. Les opérations militaires y seront menées dans les conditions les plus difficiles. Les centrales nucléaires, les entreprises chimiques, les dépôts de munitions nucléaires et chimiques seront les premiers objectifs soumis à destruction, de vastes zones de contamination, de destruction et d’inondation apparaîtront. Et la guerre conventionnelle peut, à toute étape de sa conduite, monter au niveau nucléaire. Le risque de déclenchement de guerres locales et de conflits militaires dans les différentes régions du monde n’est pas écarté. Leur transformation en une guerre d’ampleur planétaire devient davantage possible. L’Union Soviétique estime que, compte tenu des arsenaux nucléaires qui sont encore conservés et compte tenu du refus de certains pays de prendre l’engagement de ne pas employer en premier l’arme nucléaire et la force militaire en général, elle se trouve obligée de préparer ses forces armées à assumer des missions défensives dans n’importe quelle variante d’agression qui serait déclenchée contre elle. En conséquence, l’URSS définit ainsi ses principales missions défensives : - en temps de paix, maintien de son potentiel militaire à un niveau de suffisance sûre et raisonnable pour la défense ; garantie de l’inviolabilité des frontières ; répression des provocations possibles et des attentats à la souveraineté du pays ; - en cas d’agression, refoulement de celle-ci, défense de la souveraineté et de l’intégralité territoriale de l’Etat et création des conditions pour arrêter la guerre au plus vite et rétablir une paix juste et solide. C’est en conformité avec l’évaluation du danger militaire, la nature possible de la guerre, l’ampleur des missions défensives et les possibilités économiques de l’état, que sont réalisées l’édification et la préparation des forces armées et que sont définis les principes de leur emploi au combat. Les forces armées de l’URSS sont édifiées selon les principes : a) d’une armée régulière, multinationale et de conscription, réalisée sur la base d’une combinaison d’un service militaire universel et d’un apport de volontaires servant par contrat ; b) de l’exterritorialité ; c) de l’unité de commandement fondée sur le droit et la centralisation de la direction ; d) de la justice sociale et de l’égalité de tous les appelés et militaires de carrière devant la Loi. Au fur et à mesure de la réduction des forces armées et de la création des conditions politiques, économiques et sociales correspondantes, on envisage d’élever le niveau de leur professionnalisation et de réaliser par étapes d’autres mesures en rapport avec la réforme militaire. Les effectifs, la composition et la structure des forces armées soviétiques, leur équipement matériel et le perfectionnement des moyens de lutte armée, la formation des cadres, les besoins en ressources de mobilisation et en réserves, le financement de l’édification militaire de l’URSS se trouvent liés à la nécessité de respecter le principe de suffisance sûre et raisonnable pour la défense, tout en maintenant un équilibre militaire au niveau le plus bas possible. Avec cela, la priorité pour le développement des forces est donnée aux paramètres qualitatifs. La suffisance en forces et moyens nucléaires est définie par les paramètres combinés quantitatifs et qualitatifs du potentiel nucléaire indispensable pour porter une frappe en réponse dont les conséquences annuleraient tous les avantages de l’agresseur ; une telle suffisance est considérée comme une étape intermédiaire sur la voie menant à la liquidation totale des armes nucléaires. La suffisance dans le domaine des armements et des forces armées conventionnelles est considérée comme représentant une quantité minimale telle qu’elle est nécessaire pour garantir une défense sûre, mais insuffisante pour mener des opérations offensives de grande envergure. Lors de la définition de l’équilibre à réaliser pour le développement des différents types de forces armées, des armes et des troupes spéciales, la priorité est donnée aux moyens destinés au refoulement d’une agression possible. Les forces nucléaires stratégiques sont entretenues dans une composition et une situation assurant le maintien de la parité stratégique avec les forces stratégiques offensives des USA. Leur mission fondamentale est d’interdire une attaque nucléaire impunie et de garantir l’inéluctabilité de la frappe en retour. Les forces à destination générale sont maintenues dans la composition et la situation indispensables pour garantir une défense sûre de l’Etat. Avec cela, les groupements des forces armées affectés à chacun des théâtres d’opérations militaires peuvent être différents, en fonction des principes d’équilibre militaire et de suffisance pour la résolution des missions défensives. L’Union Soviétique, s’orientant vers des actions en réponse, maintient ses forces armées dans un état de préparation excluant la capacité d’attaquer par surprise, mais garantissant une riposte immédiate à l’agression. L’évolution de la théorie et de la pratique de l’art militaire est réalisée sur la base du concept de "stratégie défensive", en conséquence de quoi les efforts essentiels pour la défense du pays sont concentrés à l’intérieur des frontières d’Etat de l’URSS. Le premier échelon stratégique est constitué par les troupes des régions militaires frontières et les unités de la Flotte. La réserve stratégique est formée par les troupes des régions militaires de l’intérieur. Il est totalement exclu que les forces armées soviétiques portent un premier coup préventif. Au début d’une agression, la défensive est la forme principale des opérations. Les actions ultérieures des forces armées de l’URSS sont déterminées par la nature des opérations de l’ennemi et dépendent des moyens et procédés de lutte armée qu’il emploie. La nature probable de la lutte armée et les missions de défense de l’Etat déterminent les directions fondamentales à suivre pour la préparation des forces armées à refouler une agression. Les troupes sont préparées à repousser une attaque de l’ennemi dans n’importe quelle type de situation. En matière d’instruction et de formation du personnel, l’effort principal est porté sur l’accomplissement ponctuel des missions de service de permanence et de service en campagne, sur l’élévation du niveau de la disponibilité et de la qualité de la formation opérationnelle des forces, sur la maîtrise des armes et des matériels, sur le maintien de la continuité et de la sûreté du système de commandement des forces. Parallèlement à la préparation de ses forces armées, l’URSS n’oublie pas la nécessité et l’importance de l’aménagement préalable du territoire du pays, la formation de la population à faire face aux tâches de défense civile et la préparation de l’économie au passage en temps voulu d’une situation de paix à une situation de guerre. La grande valeur de la capacité défensive de l’URSS et le haut niveau de l’aptitude au combat de ses forces armées sont garantis par le développement de ses potentiels économique, scientifique et technique, par l’unité politique de la société soviétique, par l’unité de l’armée et du peuple, ainsi que par l’éducation de chaque soviétique dans un esprit de patriotisme, d’internationalisme et de grande discipline. L’URSS, en rendant publique l’essence de sa doctrine militaire, garantit qu’elle en exécutera sans condition toutes les dispositions. Elle observe strictement et observera toutes les obligations internationales découlant du Règlement de l’ONU, de l’Acte final d’Helsinki, du document de la Conférence de Stockholm, de la Charte de Paris pour la nouvelle Europe, des accords et pactes d’alliance bilatéraux et multilatéraux, ainsi que celles découlant des normes universellement admises en matière de rapports internationaux. Annexe 2 Texte
publié dans un numéro spécial de la revue Pensée
militaire (Projet)
L’objectif majeur de la politique de la Russie dans le domaine de la sécurité nationale est d’assurer les conditions pacifiques favorables au développement socio-économique et moral et à la réalisation de dignes conditions de vie pour tous ses peuples. La Doctrine militaire de la Russie est une partie de sa conception de la sécurité nationale et se présente comme étant l’ensemble cohérent des concepts - adoptés officiellement par l’Etat - sur la guerre et sa prévention, sur l’édification du système de défense, sur la préparation du pays et des forces armées à repousser une agression, ainsi que sur les moyens de conduire la lutte armée pour la défense de sa souveraineté et de son intégrité territoriale. Elle suppose une collaboration avec les états faisant partie de la Communauté des Etats indépendants pour la résolution des tâches de défense communes sur la base de pactes et d’accords bilatéraux ou multilatéraux. I - BASES POLITIQUES DE LA DOCTRINEAttitude de la Russie vis à vis de la guerre Etant donné que, dans les conditions actuelles, un conflit militaire peut entraîner des conséquences catastrophiques non seulement pour les pays qui y sont impliqués, mais aussi pour la vie même sur la terre, la Russie : - considère que la sauvegarde de la paix est un objectif prioritaire ; - rejette la guerre, l’emploi de la force ou la menace de son emploi en tant que moyen d’atteindre des objectifs politiques, économiques ou autres ; - adhère aux principes d’intangibilité des frontières extérieures existantes et de la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres Etats ; - se prononce pour que tous les Etats de la communauté mondiale prennent l’engagement de ne pas employer en premier la force militaire ; - n’emploiera pas en premier l’arme nucléaire ou tout autre arme de destruction massive. Les causes possibles de la guerre et ses sources La Russie estime que la menace immédiate de guerres mondiales nucléaire et conventionnelle a considérablement diminué. Néanmoins subsistent encore à l’heure actuelle des contradictions politiques, économiques, territoriales, religieuses, éthiques et autres, qui peuvent entraîner des conflits armés et des guerres (y compris des guerres civiles) touchant directement les intérêts de sa sécurité. Comme sources de danger de guerre la Russie considère les intentions politiques et la puissance militaire réelle de sujets bien définis des rapports internationaux, au nombre desquels : - l’inclination qu’ont certains Etats ou coalitions d’Etats à la domination mondiale ou régionale et leur tendance à résoudre les problèmes litigieux par des moyens militaires ; - l’existence chez un certain nombre d’Etats (ou coalition d’Etats) de puissants groupements de forces armées et le maintien de la présence de leurs bases près des frontières de la Russie, ce qui leur assure une position stratégique favorable ; - l’instabilité de la situation politico-militaire en relation avec l’accroissement du potentiel militaire de certains pays ; la prolifération de l’arme nucléaire et des autres armes de destruction massive ainsi que le développement du terrorisme international ; - les tentatives d’utilisation contre la Russie de moyens de pression politique et économique ou le chantage militaire. Une sérieuse source de conflits peut provenir de la violation des droits des citoyens de la Russie et des personnes s’identifiant ethniquement et culturellement à elle et résidant dans les anciennes républiques de l’URSS. La Russie considérera comme menace immédiate de guerre l’introduction de troupes étrangères sur le territoire d’Etats limitrophes, ainsi que le renforcement des groupements de forces (y compris navales) près de ses frontières. Dans un tel cas, elle se réserve le droit de prendre les mesures nécessaires à la garantie de sa sécurité propre. Les actions d’un agresseur, au cours d’une guerre qu’il aurait déclenchée, visant à atteindre - y compris à l’aide de moyens conventionnels de destruction - le fonctionnement des forces nucléaires stratégiques ou à détruire des centrales nucléaires et autres objectifs potentiellement dangereux seront considérées comme étant un passage à l’emploi de l’armement de destruction massive. Objectifs politiques de la Russie pour garantir sa sécurité nationale et moyens de les atteindre La Russie ne considère aucun Etat ou coalition d’Etats en tant qu’ennemi. La prévention de la guerre est l’objectif principal de sa politique dans le domaine de la garantie de sa sécurité. Pour atteindre cet objectif la Russie recherchera : - le ralentissement de la course aux armements sur la terre et son interdiction dans le cosmos ; - la suspension des essais nucléaires et du perfectionnement des armes nucléaires, avec, en perspective, leur complète liquidation ; - la destruction | ||||||||||||||||||||||||||