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LE
CONCEPT DE GÉOSTRATÉGIE ET SON APPLICATION À LA NATION
ITALIENNE DANS LES THÉORIES DU GÉNÉRAL DURANDO (1846)*
Ferruccio Botti
La seconde guerre
mondiale prit fin avec le lancement de la bombe atomique sur
Hiroshima et sur Nagasaki inaugurant ainsi l’ère du nucléaire.
Cet événement n’a pas permis jusqu’à aujourd’hui de faire
une analyse sereine de la signification géopolitique et géostratégique
des événements de cette guerre et de leurs enseignements
militaires. Du coup, on perd la possibilité de les faire entrer
dans un contexte historique et géographique précis, sur la base
du vieil adage : "Historia non facit saltus".
Cette sorte de momification de la
pensée politique et, par suite, de la pensée militaire, au nom
d’idéologies, de politiques, de stratégies nouvelles et
d’armements nouveaux qui auraient dû évincer la Realpolitik,
s’est terminée en même temps que la division du
monde en deux blocs. La géopolitique en Italie aussi, a d’un
seul élan atteint son apogée et cherché à se débarrasser de
l’accusation d’être un instrumentum regni ou bien d’être
"l’expression savante, synonyme de nationalisme"
(comme l’a définie récemment, bien à tort, un homme politique
connu).
Les pénibles événements récents
de Yougoslavie nous rappellent deux choses qu’on tend souvent à
oublier et à sous-évaluer, comme si on pouvait facilement les
dominer. En premier lieu, on sait que, chez les différents
peuples, existent des diversités (insurmontables, et c’est pour
cela qu’il ne faut pas les diaboliser) créées par l’histoire
et par la géographie, diversités qui n’ont été ni
raisonnablement maîtrisées ni analysées avec attention en temps
utile, engendrant des nationalismes dangereux (par nationalisme
nous entendons l’exaspération, non seulement d’une idée,
mais aussi d’une réalité naturelle, en soi juste et
incontournable, celle de nation). En second lieu,
l’ex-Yougoslavie avait eu une gestation artificielle, de là sa
structure politique et géopolitique sans solidité, factice et
arbitraire qu’elle tenait du traité de Versailles de 1919, qui
l’avait conçue pour s’opposer à l’expansion italienne vers
l’Est dans les Balkans, comme un bastion qui pouvait jouer le même
rôle que celui du défunt empire autro-hongrois.
La signification théorique de la
géopolitique et de la géostratégie est encore discutée et a
des limites incertaines. Ses liens avec le passé récent de
l’Italie, en tant que nation, nous paraissent obscurs ; la
nation italienne, dont la naissance remonte au XIXe siècle, est
le résultat du grand déferlement des idées conçues à la fin
du XVIIIe siècle par la révolution française, lesquelles se
sont propagées dans toute l’Europe grâce aux victoires napoléoniennes.
A tel point qu’on ne doit jamais oublier que le concept de
nation, ainsi que ceux qui lui sont étroitement liés comme la
conscription et la guerre totale entre les peuples, ont une
origine pour ainsi dire démocratique et sont nés avec la révolution
française.
Jadis et pendant longtemps, les
souverains absolus ont été d’accord pour réduire le plus
possible les conséquences des guerres, en limiter les pertes et
les objectifs, l’importance des opérations, de façon à en
faire leurs propres affaires et non celles de leurs peuples, en
adoptant l’idée de l’armée permanente réduite, avec des
engagements de longue durée, et l’avantage entre autres de
limiter le sang versé dans les conflits en maintenant les
populations civiles hors de la lutte.
C’est aujourd’hui la communis
opinio que la géopolitique est née à la fin du XIXe siècle
ou au début du XXe siècle, en se référant aux auteurs
anglo-saxons et allemands tel que H.J. Mackinder, K. Haushofer,
F. Ratzel, etc. Toutefois, nous voudrions rappeler que, déjà
dans la première moitié du XIXe siècle, en Italie, un
personnage a réfléchi non seulement à l’unité et à l’indépendance
de son pays dans des termes spécifiquement géostratégiques et géopolitiques,
bien qu’il n’en eût pas conscience, mais aussi avec
l’intention d’approfondir la thématique théorique connexe.
Nous voulons parler des écrits
de Giacomo Durando (qu’il ne faut pas confondre avec son frère
Giovanni, également général), qui fut une figure emblématique
des protagonistes intellectuels et militaires du Risorgimento 1.
Nous n’avons pas affaire à un militaire de carrière avec un cursus
normal, mais à un militaire par choix personnel. Il est Piémontais,
a obtenu un doctorat en droit en 1829 et a été contraint à
l’exil en 1831, à cause de ses idées libérales et aussi pour
avoir adressé un appel au roi de Sardaigne dans lequel, entre
autres, il se plaint des mauvaises conditions de l’armée piémontaise :
elle coûte beaucoup mais "n’a pas de force morale parce
qu’elle est composée de groupes antagonistes, de corps privilégiés,
d’éléments divers en ce qui concerne les doctrines, les
langues, les droits…" 2
Comme tant de bannis de cette époque,
Giacomo Durando gagne ses grades militaires sur les champs de
bataille européens : grâce à ses mérites, il obteint le
grade de colonel en combattant pour le Portugal et pour
l’Espagne. De retour en Piémont en 1844, il envisage, au nom de
l’unité italienne, de collaborer pour un temps avec la
monarchie piémontaise. en 1848, il entre avec son grade dans
l’armée sarde dans laquelle il fait une carrière rapide et
devient ministre de la guerre en 1855, puis ministre des affaires
étrangères en 1862.
Durando, craignant la censure de
son pays, fait paraître en 1846 à Lausanne : Della
nazionalità italiana - saggio politico-militare 3
une sorte de précis théorique et pratique où il traite en
termes concrets du problème politique et militaire de l’indépendance
nationale arrachée à l’Autriche.
Durando affirme que les
conditions géographiques modèlent le caractère spécifique et
aussi, en un certain sens, l’histoire de chaque peuple, jusqu’à
devenir la matrice originelle de la "nation" et de la
"sous-nation" ; il s’ensuit que la géopolitique
et de la géostratégie d’un peuple, dans leurs grandes lignes,
demeurent inaltérées quels que soient les événements. C’est
pour cela que ses théories militaires sont basées, non pas sur
des facteurs strictement techniques ou sur des recherches
relatives à la nature, à la philosophie et à la métaphysique
de la guerre, mais sur des considérations qui aujourd’hui
apparaissent typiquement géopolitiques et géostratégiques.
Durando ignore le terme de géopolitique, comme, du reste,
Mackinder, mais il est le premier en Italie, et peut-être au
monde, à utiliser celui de géostratégie et à en donner une définition
en le rapprochant d’autres termes aujourd’hui inconnus comme géotactique
ou théostratégie (c’est-à-dire la stratégie à fondement
religieux de la Papauté de son temps).
La géostratégie et la géopolitique
de Durando ne sont pas au service d’un projet politique et ne
servent pas à le justifier a posteriori (comme cela
arrive pour certains projets dans la géopolitique du XXe siècle) ;
elles ne correspondent pas non plus à des desseins d’essence
nationaliste. A son point de vue, ce ne sont pas des passions, des
préventions, des haines, des exigences contingentes politiques ou
militaires qui définissent les frontières, les places fortes,
les objectifs et les motifs de contraste entre les différents
peuples. Il faut, au contraire, rechercher l’origine première
de la politique étrangère et de sécurité dans les obstacles
surmontés et dans les moyens qui ont facilité l’expansion
progressive des diverses nations que l’ambiance du milieu détermine.
Cette expansion s’accomplit selon des axes constants et
naturels, que l’on peut prévoir a priori, de sorte que
le projet politico-militaire ne doit jamais être au service de la
géographie, mais le contraire doit être la règle.
La géographie prend une
importance politique au point de devenir l’unique source de légitimation
et le fondement de la formation de la nation en précisant les
frontières naturelles et en présentant l’histoire des divers
peuples comme des tentatives pour les rassembler dans des
ensembles géographiques nécessaires à leur existence et
convenant à leurs caractères.
Au centre de la construction de
sa théorie, réside un concept de nation qui en est le fondement
et la constante référence au sujet des rapports normaux entre
les divers peuples ; ce n’est pas un démon à exorciser en
tant qu’ennemi du processus d’intégration entre des cultures
et des peuples divers.
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J’entends
par nation, l’union politique de divers peuples qui
se sont associés naturellement grâce à un contexte
géographique et artificiellement par la langue, les
coutumes, les traditions, les lois, les intérêts
spirituels et matériels. Ces dernières conditions
artificielles des nations ne sont, selon moi, rien
d’autre que la conséquence nécessaire du lien de
sociabilité plus ou moins grand, résultat de la différence
de configuration de l’espace qu’on habite. La
situation de la position géographique détermine
d’une manière définitive la caractéristique stratégique
d’un pays et les nations se renforcent d’autant
mieux que ce même caractère du sol s’harmonise
avec les conditions sociales et politiques du pays 4
(x).
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Le fameux concept stratégique de
noyau central est déjà bien présent et vivant chez Durando, même
s’il est exprimé dans des formes et des modalités diverses ;
ce concept le Heartland de Mackinder, est encore valable
malgré les changements techniques et géographiques pour contenir
l’expansion russe5.
D’après Durando, la formation
des nations est un concept dynamique.
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Les
grandes nations ainsi que toutes leurs dépendances se
sont développées de la même manière que les races
qui ont peuplé le monde se sont propagées à partir
d’un noyau original 6.
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Une telle expansion s’est
toujours produite en tenant compte du milieu naturel :
obstacles que présentent les chaînes de montagne ou
facilités qu’offrent les vallées des fleuves. En conséquence,
la formation des nations est un événement naturel
remontant à l’aube des civilisations. Pour mieux préciser
ce concept, Durando suppose que le massif du Saint-Gothard
en Suisse pourrait être "le centre proto-stratégique
de l’Europe" tout comme le Caucase serait le
centre proto-stratégique du monde.
Trois grands fleuves,
naissant dans le Saint-Gothard, coulent vers la mer ;
le Tessin vers l’Adriatique à travers l’Italie, le Rhône
vers la Méditerranée à travers la France, et le Rhin vers
la mer du Nord à travers l’Allemagne. Les trois nations
italienne, française et allemande seraient précisément nées
d’une unique famille primitive qui, divisée en trois
branches, a parcouru jusqu’à la mer les trois vallées du
Tessin, du Rhône et du Rhin, donnant naissance à trois
nations distinctes de caractères différents dus à divers
milieux.
Le Caucase est le pendant
du Saint-Gothard à l’échelle mondiale. De fait, selon
Durando, la Caspienne serait la voie naturelle qui, du
Caucase, mène au centre de l’Asie, la mer Noire vers
l’Europe, tout comme l’Euphrate vers l’Afrique. Pour
que la terre ait pu être peuplée,
|
Il
était nécessaire que le noyau initial d’où
est issue la famille humaine, ou à partir
duquel elle s’est reproduite, occupât un
espace géographique tel qu’il permettait à
ce noyau d’ouvrir la voie à la conquête du
monde ; en d’autres termes, il fallait
que sa première base d’opérations soit dans
un espace facilitant des expansions spécifiquement
stratégiques.
C’est
le développement que j’appelle stratégique
des premières races et nations ; c’est
avec un comportement instinctif de guerrier, ou
si l’on préfère d’envahisseur, que ces
peuples verront s’ouvrir devant eux la voie
vers la conquête du monde, non pas en luttant
contre des armées ou en bombardant des
forteresses, mais en bataillant contre les
obstacles de la nature 7.
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Dans les migrations
des peuples, on a observé une sorte de mouvement de
flux et de reflux qui est à l’origine des caractères
distinctifs de toute nation. L’homme primitif
s’est tourné d’abord vers les lieux où il
pouvait plus facilement survivre ; par la
suite, une fois civilisé, il s’est de nouveau
affronté à ces obstacles naturels dont à
l’origine il s’était écarté. Mais, avant
qu’il soit capable de dominer ces obstacles
naturels, de nombreux siècles s’écoulèrent au
cours desquels, le climat, la nourriture et
d’autres conditions particulières ont apporté
aux groupements de la société "une couleur
que j’appellerais presque locale"
laquelle par la suite a donné lieu :
|
à
cette empreinte caractéristique de tout
groupement social qui aujourd’hui est
qualifié de nation et plus spécialement
de sous-nation 8.
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Ainsi, la
diversité des climats et des formes de vie
familiale et de vie en société
|
fait
naître de petites différences
d’habitudes, puis plus tard,
des changements et des mutations
très profondes dans les
coutumes, les croyances, les
pratiques religieuses et aussi
dans les législations 9.
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Les
frontières naturelles d’un pays
sont aussi un concept fondamental :
elle masquent les limites naturelles
et légitimes qui sont parfaitement
précisées et définies sur le
terrain déterminant l’expansion
de chacune des nations ; si
cependant ces limites sont
franchies, cette action est
anti-stratégique et n’est en
aucune façon justifiable :
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Il
est une règle générale
qui veut que, quand une
grande nation a atteint
l’ultime limite assignée
à son expansion et
s’est constituée
selon les lois géographiques
et selon celles qui régissent
la puissance
d’extension de son
ethnie, l’ensemble de
toutes les limites qui
la circonscrivent et la
renferment dans sa
propre individualité
forme une suite continue
de points stratégiques
qu’on appelle
couramment les frontières
naturelles d’une
nation et d’un État 10.
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Une
telle affirmation exclut une
quelconque dichotomie entre
l’expansion démographique
et militaire et aussi entre
géopolitique et géostratégie
et, plus généralement,
entre politique et stratégie :
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La
seule différence
proviendrait
d’une armée
qui possède les
routes, les
ports, les armes
et les moyens
que lui donne sa
civilisation
plus ou moins
puissante face
à une autre
force jouissant
des mêmes
avantages ou
presque, tandis
que celle-là (l’expansion
démographique)
n’a à subir
que les effets
de des accidents
de la nature
contre elle.
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En
fait, si à la "stratégie
instinctive"
suggérée presque
exclusivement par le
caractère du
terrain, s’est
plus tard substituée
la "stratégie
scientifique"
(c’est-à-dire
celle qui est non
seulement pratiquée,
mais aussi étudiée
et théorisée, et
qui tient compte des
moyens modernes de
lutte, ainsi que des
altérations que
l’homme peut faire
subir à la nature),
les conditions géostratégiques
de base restent
cependant immuables.
Pour Durando,
l’impact des
moyens modernes de
communication
(chemins de fer,
navires à vapeur)
et des progrès
techniques sur les
facteurs de différenciation
(et par conséquent
de diversités et de
contrastes) dus au
contexte naturel,
est bien moindre
qu’il n’apparaît,
même s’il considère
les chemins de fer
comme un puissant
facteur rassembleur,
particulièrement
pour l’unité
italienne.
Quand
"deux
peuples ou
races"
s’affrontent au "même
point, qui est
l’objectif d’opérations
ou d’expansion,
celui qui, du point
de vue géostratégique,
occupe des positions
dominantes possède
la supériorité".
Par la suite, ce
dernier cherchera à
renforcer son hégémonie
par des moyens
artificiels (routes,
ouvrages d’art,
fortifications) qui
s’ajouteront aux
avantages naturels
des positions
qu’il occupe. Si
le peuple qui est en
passe d’être
vaincu, tentait de
s’attaquer à ces
positions, il se
verrait plusieurs
fois repoussé et en
définitive, une
fois vaincu ,
finirait par former
avec les vainqueurs
une seule grande
nation.
En
somme, la géographie
favorise la fusion
des diverses ethnies
au point de
finalement donner
naissance à une
unique nation en
fixant ses frontières
naturelles. Pour
cette raison, les
nations "se
développent en général
dans un sens stratégique"
et "le
noyau d’une
nation", établi
depuis les temps
anciens en "un
point favorable aux
actions offensives
et défensives"
(point qui, en
termes actuels de géopolitique,
pourrait s’appeler
zone-pivot à égalité
de courage, aura
toujours le dessus
sur "toutes
les autres races
voisines occupant
une position géographique
inférieure".
Si "un
peuple" se
rend maître du lieu
le plus adapté pour
faciliter la fusion
en une seule nation
des peuples
environnants et néanmoins,
renonce à le faire,
l’unification qui
pourrait être tentée
avec leurs propres
moyens par les
peuples environnants
contre la volonté
du peuple dominant,
s’avérerait
impossible, ou du
moins, très
difficile11.
Celui
qui occupe une
position dominante
et qui partant de
cette position va
vers le bas, est
toujours vainqueur.
Ceci amène Durando
à sous-évaluer
l’influence d’un
facteur géopolitique
et géostratégique
essentiel comme la
mer, dans une vision
strictement
continentaliste ;
celui qui domine la
terre prévaut et
non celui qui a la
maîtrise de la mer :
|
c’est
un
principe
presque
constant
en géologie
et en géostratégie
que les
dépressions
et les
vallées
méditerranéennes
ou
celles
de
l’intérieur
forment
un haut
plateau
par
rapport
aux dépressions
et aux
vallées
maritimes,
de telle
sorte
qu’un
peuple
qui
habite
les
bords de
mer est
dominé
matériellement,
potentiellement,
sinon en
fait par
celui
qui vit
sur les
côtes
et
auxquelles
se
rattache
l’arrière-pays 12.
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De
ces prémisses
générales
nous déduisons
la définition
théorique
de la géostratégie
et les éléments
qui la différencient
de la simple
stratégie :
|
la
stratégie
est
l’étude
des
conditions
extérieures
du
terrain
combinée
et
adaptée
aux
différentes
actions
militaires.
Le
plus
souvent
la
stratégie
analyse
toutes
les
parties
du
terrain
d’une
manière
différente
de
celle
de
la
géologie,
de
la
géognosie,
de
la
géodésie
ou
de
la
géographie,
mais
elle
a
recours
à
toutes
ces
sciences
en
plus
d’une
occasion
et
elle
en
est,
à
proprement
parler,
le
complément.
Je
me
suis
servi
d’un
mot
que
je
crois
ne
pas
avoir
été
employé
jusqu’à
aujourd’hui,
celui
de
géostratégie(*),
chaque
fois
qu’il
m’est
arrivé
de
considérer
le
terrain
dans
l’abstrait
et
hors
de
l’emploi
des
forces
organisées,
mais
naturellement
toujours
en
relation
avec
elles.
Par
conséquent,
je
parle
des
conditions
géostratégiques
et
géotactiques
de
l’Italie
et
de
l’Espagne,
quand
j’étudie
dans
l’abstrait
la
structure
et
les
caractéristiques
du
terrain
mais
je
parle
de
mouvements
ou
d’axe
d’opérations
stratégiques
ou
tactiques
quand
il
s’agit
d’opérations
militaires
exécutées
sur
certains
points
déterminés
du
terrain.
Je
sépare
ensuite,
par
la
pensée
et
pour
une
plus
grande
clarté,
ces
deux
idées
qui,
dans
les
fait
et
dans
l’application,
ne
sont
jamais
disjointes 13.
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Pour
comprendre
pleinement
ce
que
signifient
ces
mots,
il
est
nécessaire
d’avoir
présent
à
l’esprit
qu’à
l’époque
de
Durando,
la
stratégie
était
encore
exclusivement
terrestre ;
selon
les
théories
de
Jomini
et
de
l’archiduc
Charles
prédominantes
en
France,
en
Italie
et
en
Autriche
elle
n’était
pas
un
art,
mais
une
science
"quasi
exacte"
et
relevait
de
l’étude,
du
projet
et
des
plans
plus
que
de
l’action ;
elle
reposait
sur
les
sciences
géographiques
et
statistiques
qui
renseignent
sur
le
pays
ennemi.
Dans
la
vision
jominienne,
laquelle,
à
tort,
a
cru
avoir
été
l’héritière
du
secret
des
victoires
napoléoniennes,
le
chef
de
guerre,
par
l’étude
des
cartes
géographiques
et
des
données
statistiques
du
pays
de
l’adversaire,
détermine
les
points
d’importance
décisive
du
théâtre
d’opérations,
sur
lesquels
on
concentrera,
dans
le
plus
bref
délai,
l’ensemble
des
forces
pour
vaincre
l’adversaire
dans
une
bataille
où
se
jouera
l’issue
de
la
guerre.
De
tels
points
sont
considérés
par
l’école
jominienne
comme
étant
d’une
importance
constante
voire
immuable ;
c’est
cette
quintessence
de
la
stratégie
qui
la
rapproche
de
la
science ;
la
tactique,
au
contraire,
toujours
selon
l’école
jominienne,
s’apparente
plus
à
un
art
et
consiste
à décider
d’un
dispositif
des
forces
de
manière
qu’à
leur
tour,
elles
puissent
converger
vers
le
point
du
théâtre
des
opérations
où
se
jouera
le
sort
de
la
guerre,
point
indiqué
par
la
position
de
l’adversaire
et/ou
par
la
partie
la
plus
faible
de
son
dispositif
(au
contraire,
Clausewitz
pense
que
la
stratégie
est
plus
un
art
qu’une
science
et
qu’à
l’inverse,
la
tactique
se
rapproche
de
cette
dernière).
on
peut
alors
affirmer
que
l’école
jominienne
à
laquelle
Durando
adhère,
au
moins
dans
ses
grandes
lignes,
entend
en
fait
par
stratégie
la
"géostratégie"
parce
qu’elle
veut
la
concevoir
comme
une
vraie
science
en
soi
(et
non
comme
une
action)
dans
laquelle
les
facteurs
géographiques
ont,
non
seulement
un
grande
importance,
mais
sont
considérés
comme
un
fondement
immuable
de
la
stratégie
elle-même.
Elle
va
jusqu’à
sous-entendre
qu’eux
seuls
régiront
le
plan
de
guerre
et
les
mouvements
et
les
opérations
pour
l’exécuter,
ayant
présent
à
l’esprit
que,
quand
on
passe
à
l’action,
on
entre
dans
le
domaine
de
la
tactique.
En
conséquence,
ce
que
Durando
appelle
"géostratégie"
possède
plutôt
une
signification
analogue
à
celle
qu’aujourd’hui
on
attribue
au
vocable
"géopolitique",
compris
comme
une
science
qui
étudie
et démontre
l’influence
déterminante
des
données
et
des
facteurs
macrogéographiques
et
de
caractère
historique
sur
l’expansion
économique
et
politique
des
peuples,
qui
se
manifestent
selon
des
voies
et
avec
des
lois
constantes
ainsi
que
par
des
principes
prédéterminés.
Ainsi,
l’actuelle
géostratégie
fait
entrer
dans
le
projet
même
de
la géopolitiques
des
facteurs
spécifiques
de
caractère
militaire
et
fixe
les
grandes
lignes
de
l’emploi
des
forces.
on
constate
que,
tant
dans
le
concept
de
Durando
que
dans
l’actuel,
la géostratégie
demeure
liée
à
l’école
de
Jomini,
qu’en
1912,
le
commandant
Mordacq
a
qualifiée
d’école
des
doctrinaires,
tendant
à
concevoir
la
stratégie
comme
une
science
plus
que
comme
un
art
ou
une
action14.
L’école
des
idéologues
spiritualistes
s’élevant
contre
Clausewitz,
l’ennemi
historique
de
Jomini,
laisse
bien
peu
de
place
à
la géostratégie,
pour
la
simple
raison
qu’elle
ne
croit
pas
aux
victoires
en
chambre,
ni
à
la
constante
pesanteur
des
facteurs
qui
influencent
la
stratégie.
Il
faudrait
à
ce
propos
rappeler
qu’au
cinquième
livre
(chap. XV
à
XVIII),
de
son
ouvrage
De
la
guerre,
Clausewitz
étudie
l’influence
du
terrain
sur
les
opérations
stratégiques
et
considère
aussi
les
avantages
des
positions
dominantes
pour
ensuite
refuser
toute
tentative
de
considérer
comme
décisive
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