| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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L’archiduc appuie ses préceptes d’un "cas concret", qui a pour objet d’en montrer l’application à un théâtre donné, savoir l’Allemagne du Sud supposée ouverte entre un Empire d’Occident et un Empire d’Orient qu’elle sépare, la Suisse et le Tyrol restant neutres. Mais c’est en vain que le lecteur chercherait là une discussion véritablement objective : les deux partis en présence sont très vaguement définis dans leurs moyens et leur dispositif initial, et l’on ne sait rien de précis sur leurs buts et leurs intentions. Bref, il n’y a point de situation de guerre suffisamment nette et détaillée à quoi l’on puisse rapporter l’étude du terrain : celui-ci est pris en soi, et ce sont certains de ses points, arbitrairement revêtus de valeur décisive, qui forment la raison des manœuvres. Pareille doctrine, qui confond avec l’action le simple fait de tenir ou même de menacer tels ou tels points du théâtre des opérations, devait fatalement conduire ses adeptes à oublier que le seul moyen efficace à la guerre est le combat, que l’ultima ratio y est la bataille. De fait, l’influence des Principes de l’archiduc Charles éclatera dans la stratégie compassée de Schwarzenberg en 1814 (par exemple quand celui-ci prendra pour premier objectif de son offensive en France le plateau de Langres) - dans certaines conceptions, aussi, de l’état-major autrichien durant la campagne d’Italie en 1859 - dans la façon enfin dont l’armée autrichienne de Bohème, en 1866, sera immobilisée sur la position de Josephstadt, que le chef d’état-major de Benedek considérait comme "décisive". Le fétichisme des "points stratégiques" avait tué chez ces chefs et ces états-majors, en dépit de l’exemple napoléonien, l’esprit même de la guerre. Clausewitz, dont le fameux ouvrage vom Kriege, rédigé progressivement de 1816 à 1831, ne fut publié qu’après sa mort, ne s’y est point trompé. Il reproche fermement à l’archiduc Charles de s’être attaché beaucoup plus à la valeur du terrain qu’à la destruction de l’ennemi. Les idées de Clausewitz sur l’importance et le rôle du terrain en stratégie, éparses dans sa vaste composition, sont d’une entière objectivité. On peut, croyons-nous, en rapporter le fondement et l’essence aux propositions suivantes. Renverser l’ennemi (niederwerfen den Feind) est le but naturel de la guerre. Pour y parvenir, il faut maîtriser les principaux éléments de sa résistance, qui sont sa force armée, son territoire, sa volonté de lutte. Du point de vue idéal, d’après le concept absolu de la guerre, cela comporte : - de détruire ses armées ; - de s’emparer de son territoire (sans quoi il pourrait lever et organiser de nouvelles troupes) ; - de contraindre son gouvernement et son peuple (ainsi que ses alliés s’il en a) à accepter la paix. De ces trois fins, la première - destruction des armées - est évidemment celle qu’une stratégie forte doit se proposer au plus tôt et poursuivre sans relâche, car tout progrès vers elle rapproche des deux autres. Elle implique la recherche systématique de la bataille. La stratégie napoléonienne est, à cet égard, le modèle qui s’oppose au système de guerre amoindri du XVIIIe siècle. Mais il n’est pas moins certain que la force armée et le territoire constituent pour une nation belligérante des facteurs de puissance solidaires. En effet, écrit Clausewitz, "la force armée est destinée à garantir son propre territoire et à conquérir celui de l’ennemi. Le territoire, de son côté, nourrit et régénère la force armée. Ces deux éléments dépendent donc l’un de l’autre, se portent l’un l’autre et ont la même importance l’un pour l’autre" 2. Il suit de là que les opérations dirigées contre la force armée et celles qui ont pour objet la conquête du territoire sont elles-mêmes en étroite connexité ; les résultats des unes influent nécessairement sur le développement des autres. Donc il existe, même pour une stratégie uniquement tendue vers la bataille d’anéantissement, des objectifs territoriaux ou géographiques qui sont fructueux, voire qui s’imposent. Aussi bien y a-til des guerres où l’adversaires sera plus gravement atteint dans sa volonté de lutte par la perte d’une partie de son territoire - de sa capitale par exemple - que par la perte d’une bataille. Une chose, en tout cas, est certaine : c’est que pour songer à renverser l’adversaire il faut disposer sur lui d’une grande supériorité de moyens. Faute de cette condition, le but de la guerre offensive ne saurait être que la conquête d’une fraction de territoire ennemi. Dans le choix de cette fraction, les motifs d’ordre topographique et géographique seront parfois prépondérants. Ces diverses considérations peuvent aujourd’hui nous paraître très ordinaires. Elles étaient d’une profonde et libre sagesse à l’époque où l’un des meilleurs antagonistes de Napoléon, l’archiduc Charles, émettait les idées que nous savons. Elles nous montrent, au surplus, l’erreur commise de nos jours par les historiens qui voient une application normale de la doctrine clausewitzienne dans la conduite du général von Kluck négligeant Paris, le 4 septembre 1914, pour courir sus à l’aile gauche de notre Ve armée : à vrai dire, dans cette circonstance, Kluck a surtout fait preuve d’incompréhension stratégique et d’indiscipline intellectuelle, faute qu’expliquait d’ailleurs la carence du général von Moltke. En somme, un examen attentif du texte de vom Kriege permet d’affirmer que Clausewitz est nettement relativiste quant à la valeur du terrain en stratégie. Le terrain, à ses yeux, n’a d’importance que dans la mesure où sa conquête, sa défense servent l’œuvre de destruction ou de préservation que la stratégie assume. Cette manière de voir était celle de Napoléon ; elle ne sera démentie par les leçons d’aucune des guerres postérieures, y compris celle de 1914-18. C’est naturellement aussi celle de Moltke l’Ancien, dont le génie doit tant à la méditation de l’œuvre de Clausewitz. Comme son maître, Moltke s’est affranchi du formalisme pédantesque de Jomini. Sa doctrine stratégique, énoncée en de nombres mémoires, est positive, directe, parce qu’elle découle de la discussion concrète des problèmes de guerre inhérents aux contingences diplomatiques du moment - tels le conflit de la Prusse isolée avec l’Autriche dominatrice de la Confédération germanique, ou le conflit de la France avec la Prusse soutenue ou non par les États allemands du Nord et du Sud… En outre, elle est vivante parce qu’adaptée aux techniques nouvelles qu’imposent l’entrée en scène de la nation armée, l’avènement du télégraphe et du chemin de fer. Elle manie, non plus une armée plus ou moins articulée, mais un groupe d’armées puissantes, où le haut-commandement est méthodiquement décentralisé. Ce qui l’intéresse donc, dans le terrain, ce ne sont pas les "belles positions" du genre Cadenbronn ou Froeschwiller, ni les "sites dominants" dont jouissent telles ou telles fortifications ; ce sont les accidents à la mesure des masses qu’il entend mouvoir : barrières fluviales et montagneuses qui peuvent faire obstacle à ces masses ou leur assurer protection, réseaux routiers et ferrés qui leur donnent carrière. Comme Napoléon, il attache un grand prix à la conjugaison des cours d’eau et des forteresses formant têtes de pont : il y voit le type par excellence de la ligne de couverture à double fin - défensive et offensive. Enfin, il comprend que le développement continu des voies de communication, fruit des progrès de la vie économique, enlève aux concepts anciens de la base d’opérations et de la ligne d’opérations leur rigidité quasi géographique : il commence à baser ses armées sur toute l’étendue non seulement de la frontière mais du territoire national ; grâce à cette extension de la base en largeur et en profondeur, il peut substituer les zones aux lignes d’opérations, et dans ces zones gouverner ses faisceaux de colonnes au moyen de simples directions générales, en leur assurant des lignes de ravitaillement multiples et par conséquent moins vulnérables. De tous ses écrits, celui où sans doute s’affirme de la façon la plus frappante le sens qu’il avait de l’emploi stratégique du terrain et de la fortification est un article sur les "positions de flanc", publié en 1859. On sait que, dans le langage des vieux traités de stratégie, prendre une position de flanc c’est disposer ses forces sur le flanc de la ligne d’opérations que suit l’adversaire, afin de l’obliger à s’éloigner de cette ligne, à vous suivre dans une direction qui le détourne de son but principal et à vous attaquer dans des conditions qui vous sont favorables. Cela s’appelle aussi faire de la "couverture indirecte" par rapport à l’objectif visé par l’ennemi. (Ainsi, le général Joffre, au début de septembre 1914, couvrit Paris indirectement quand il orienta la retraite du gros de ses forces par l’Est de la capitale). Moltke s’est attaqué à ce sujet parce que certains de ses contemporains voyaient dans l’usage des positions de flanc une panacée pour mettre en défaut la stratégie d’un envahisseur ou d’un assaillant redoutable. En quelques pages lumineuses, il met la question au point, indiquant les rapports de distance nécessaires entre la position choisie, l’objectif à couvrir et la ligne d’opérations de l’ennemi ; observant que la position doit tout ensemble offrir un front solide et se prêter à un facile débouché offensif, double condition qui implique l’utilisation d’une coupure naturelle et le recours à la fortification ; montrant qu’il faut derrière la position beaucoup de champ, d’abord pour le fonctionnement de ses communications nourricières, et en outre, si elle venait à être forcée, pour l’exécution éventuelle d’une manœuvre en retraite bien orientée. Au passage, il donne son avis sur l’intérêt de fortifier les capitales ; il déclare qu’il préfère aux camps retranchés les lignes fortifiées quand elles commandent les points de passage sur les grands fleuves ; il rappelle qu’il importe toujours, dans la conduite d’une guerre offensive, de distinguer, d’une part, l’objet même de la guerre, qui est le territoire et la capitale de l’ennemi, et en eux ses ressources et sa puissance politique, d’autre part, l’objet des opérations, qui est la force armée de l’ennemi pour autant qu’elle protège l’objet de la guerre. Ces vues à la fois si larges et si précises du vainqueur de Sadowa, de Saint-Privat et de Sedan ont-elles trouvé en France, après 1870, une immédiate et pleine compréhension ? A cette question, en 1911, une voix autorisée, celle du général Foch, alors commandant de l’École supérieure de guerre, a donné une réponse négative. Cela peut surprendre. Pourtant, tout le monde reconnaît aujourd’hui que les études stratégiques furent officiellement négligées dans notre armée jusqu’à la veille de la Grande Guerre. Certes, notre enseignement militaire supérieur, inexistant sous le Second Empire, ne tarda pas à chercher et prendre vie dans l’examen critique des manœuvres de Napoléon et de Moltke ; mais c’est seulement en 1910, grâce justement au général Foch, qu’il fit à la stratégie et aux matières qui s’y rattachent une place régulière ; et l’on sait que l’innovation profita d’abord, pendant un an, à un petit groupe d’officiers sélectionnés à leur sortie de l’École de guerre, puis qu’elle amena l’institution d’un Centre de hautes études, ouvert à des hommes plus mûrs et par suite plus visiblement désignés pour les postes élevés de l’état-major et du commandement. Voici donc ce qu’on lit sous la plume du futur commandant-en-chef des armées alliées, dans une étude datée de 1911 et intitulée "Emploi du terrain et de la fortification dans la stratégie"3.
Ces lignes prennent un sens profond quand on songe qu’elles furent écrites vers l’époque où s’élaborait notre Plan XVII. Sans aller jusqu’à y trouver une leçon ou un avertissement, on est peut-être fondé à y voir une crainte, quelque chose comme l’intuition d’un danger… Quoi qu’il en soit, les développements dont elles sont suivies forment trois morceaux du plus grand intérêt, à savoir : un commentaire des Mémoires de Moltke antérieurs à 1868 ; une discussion du rôle des places fortes ; une "application de la théorie" à notre frontière du Nord-Est. Il sied de les analyser, car ils ont leur place dans l’histoire des idées que nous retraçons ici. Le commentaire met en relief la plupart des notions que nous venons de signaler comme caractéristiques de la doctrine moltkienne touchant l’emploi du terrain par la stratégie ; nous pouvons donc ne pas nous y arrêter. La discussion sur les places dégage des aphorismes et des jugements singulièrement nets et vigoureux, tels que ceux-ci :
Mais il faudrait tout citer de cette discussion, où la critique rationnelle et la philosophie de l’histoire se soutiennent sans faiblir. Le troisième morceau - application de la théorie à la frontière du Nord-Est - n’est pas moins remarquable par la fermeté de la pensée et de l’expression. Il se divise lui-même en trois parties, traitant successivement les problèmes de la Concentration, de l’Offensive et de la Défensive. Dans un exposé liminaire, le général Foch affirme que :
Ce principe posé, il déclare que notre point de direction en partant de la frontière franco-allemande doit être Berlin, ce qu’il justifie en rappelant que, si le premier objectif des opérations est l’armée ennemie, l’objectif final de la guerre est le gouvernement ennemi dans sa capitale, et en citant le texte bien connu de Moltke (du 6 mai 1870) :
L’histoire toutefois nous apprend que nous ne somme jamais allés à Berlin d’une traite.
Un point de direction plus rapproché s’impose, et c’est Mayence. Pourquoi ? Pour trois raisons : - Mayence se trouve sur l’axe qui joint le milieu de la ligne Verdun-Belfort (notre base de départ) à Berlin - raison géométrique ; - Mayence est située sur la grande coupure du Rhin, qui marquera forcément le terme d’une première avance victorieuse, d’une première campagne - raison de terrain4 ; - à Mayence, enfin, conflue le Main qui sépare l’Allemagne du Sud de l’Allemagne du Nord - raison politique. Ce choix de la base de départ et du premier objectif géographique permet de circonscrire l’aire de la concentration et d’en orienter le centre de gravité. mais nous devons compter avec l’éventualité d’être devancés par un adversaire qui possède le droit de déclarer la guerre sans consultation préalable de son parlement et de réaliser en secret certains préparatifs d’agression. Il faut par conséquent songer à se défendre, à parer les coups avant de les rendre…, à réunir ses forces en lieu sûr, dans une situation d’où elles puissent cependant déboucher pour attaquer. C’est le terrain avec obstacles, renforcés par la fortification, qui va nous indiquer la solution". De toute évidence, celle-ci réside dans l’utilisation de la coupure formée par la Moselle en amont de Toul, la Meuse en avant de Commercy, et jalonnée par les grandes places d’Épinal, Toul et Verdun - c’est-à-dire dans l’utilisation du rideau fortifié de Séré de Rivières. Pour atteindre ladite coupure, il faudrait aux corps d’armée allemands débarqués à hauteur du front Thionville, Metz, Sarrebourg un délai de trois jours : ce délai mesure le retard maximum permis à notre concentration sur celle de nos ennemis. Nos forces ainsi réunies en sûreté et à temps, s’agit-il de riposter à l’attaque allemande, alors "l’obstacle de la rivière renforcée par la fortification nous permet de manœuvrer latéralement à l’abri, pour concentrer nos forces en face de la zone de terrain reconnue favorable, et de déboucher par nos places ou en dehors de la zone abordée par l’ennemi". Au contraire, l’ennemi n’a-t-il pas encore bougé, aussitôt, sans aucun retard, il nous faut entreprendre l’offensive. De quelle manière ? Le général Foch, tout d’abord, écarte la possibilité "pour un pays et une armée comme les nôtres de violer les premiers la neutralité de la Belgique". Du seul point de vue stratégique, cette violation lui paraît une faute : elle n’ouvre aucune direction d’attaque qui nous soit favorable et nous obligerait à distraire de nos forces, pour maîtriser l’armée belge, des effectifs relativement importants. Ce n’est que par la frontière commune avec l’Allemagne que nous pouvons attaquer. Il examine ensuite quelle influence le terrain exercerait sur les mouvements et l’économie de notre dispositif réalisé le long de la ligne Verdun-Toul-Épinal-Belfort et poussé en direction générale de Mayence. Notre aile gauche, débouchant au nord de Toul, atteint en deux étapes la Moselle abordable vers Pont-à-Mousson, défendue à partir de Pagny par les ouvrages de Metz-Thionville, refusée au-delà de cette ville et immédiatement enserrée par le Luxembourg. Cela lui commande de franchir la Moselle au sud de Pagny, en se constituant en groupe d’attaque à sa droite, en troupe de démonstration et d’arrêt à sa gauche. La Moselle de Pont-à-Mousson franchie, il faut qu’elle se garde fortement contre les entreprises de la place de Metz sur les deux rives du fleuve, opération d’investissement qui implique des moyens considérables : elle doit donc comprendre, dès le début, des forces, une armée de réserve capable d’entreprendre le siège de cette grande place. Après la Moselle, elle trouve la Seille à forcer. On voit que même constituée fortement, elle ne peut avancer que péniblement. Notre centre, partant de l’intervalle Épinal-Toul, franchit aisément la Moselle en France et de même la Meurthe, pour s’avancer au-delà dans un terrain moyennement accidenté et sans obstacle de première grandeur résultant de la nature ou de la fortification (permanente), jusqu’à la Sarre. Mais certainement nous trouverons organisées la côte de Delme, les lignes de la Rotte et de l’Albe, la région de Sarrebourg, et nous ne pourrons progreser qu’en frappant des coups de bélier. Ce sera une association intime de la guerre de siège et de la guerre de campagne, signalée par von der Goltz comme le propre de la guerre moderne. Et l’auteur, ici, se demande si nos armées sont bien dotées de tout le matériel, de tous les engins, de tous les organes que ce phénomène nouveau rend nécessaire. Notre aile droite, formée sur la haute Moselle, s’avance par le versant Ouest et le long de la crête des Vosges vers le Donon et vers Sarrebourg. Elle tourne ainsi par leurs sources les cours de la Meurthe et de la Sarre, d’où la conséquence qu’elle peut produire des résultats tactiques considérables, à la condition qu’elle ne soit pas troublée dans sa marche par des actions partant de l’Alsace entre Mulhouse et Colmar… ou de la ligne Molsheim-Strasbourg, actions qu’il faut pouvoir immédiatement tenir en respect en les attaquant. On la fera suivre par un puissant échelon capable de le flanc garder contre l’Alsace… Elle aussi recevra du matériel de siège, notamment pour attaquer la place du moment établie autour de Sarrebourg et pour neutraliser Strasbourg. En résumé, les circonstances régionales du terrain et de la fortification font que notre offensive stratégique n’aurait plus de liberté pour manœuvrer au sens napoléonien du mot, qu’elle ne pourrait que marcher droit devant elle. Il paraît donc rationnel : 1°) que son centre, astreint à une poussée directe, dispose de sérieux moyens de destruction et de conservation, et de tous les effectifs que son front peut absorber ; 2°) que son aile gauche ait les moyens de tenir dans la Woevre contre une violente poussée partant de Metz-Thionville et plus au Nord (c’est-à-dire qu’elle dispose d’artillerie lourde blindée, de mitrailleuses abritées, d’outils pour creuser la terre), qu’elle possède des équipages de pont en nombre convenable pour franchir la Moselle de Pont-à-Mousson, la Seille de Nomeny, qu’elle comprenne une armée de siège, formée de troupes de la réserve, pour neutraliser la région fortifiée Metz-Thionville ; 3°) que son aile droite, désignée pour attaquer en manœuvrant, pour tourner, déborder et ultérieurement tenir en respect Strasbourg, compte tous les effectifs que permet le réseau routier, suivis en arrière à droit d’échelons nombreux fortement constitués en grosse artillerie et sans équipage de pont. Voilà pour le cas où la priorité de l’offensive stratégique nous appartiendrait. Que faire ici, au contraire, les Allemands ont l’initiative des opérations ? Ce problème de notre défensive, le général Foch l’examine en profondeur, c’est-à-dire jusqu’au-delà d’une défaite supposée de nos armées dans la bataille des frontières. Celle-ci ne lui paraît délicate à préparer que pour l’éventualité d’une violation de la Belgique par les Allemands. Cette violation est vraisemblable : maintes dispositions la font prévoir, elle est en puissance dans les derniers aménagements de leur réseau ferré ; et si elle a lieu, cela signifiera qu’ils comptent par là produire un effort décisif, une action de premier ordre. Ils ne se mettraient pas sur les bras une armée belge et les difficultés politiques résultant de la violation des traités pour une entreprise sans conséquence. Où porteront-ils leur effort ? Le général Foch n’envisage pas qu’ils puissent tenter le renforcement de la Meuse à hauteur de liège pour faire irruption dans la plaine du Brabant (souvenons-nous qu’il écrit en 1911). Il s’en tient à la probabilité de leur attaque principale sur le secteur Givet-Namur où ils peuvent accéder par sept routes, alors que trois itinéraires seulement aboutissent au secteur Givet-Mézières ; et il observe que leur approche demandera trois à quatre jours, puisqu’il y a 80 kilomètres de malmedy à Dinant. Nous serions donc en mesure de leur disputer la Meuse de Mézières à Namur, à condition que nous ayons sur ce fossé une couverture qui nous donne le temps, en arrière, de jouer du chemin de fer pour remonter un système de nos forces répondant au nouveau danger. Si néanmoins nos armées sont battues sur la Meuse, dans quelle direction devront-elles se retirer ? Elles ont pour premier besoin d’échapper aux coups destructeurs de l’ennemi et de se réorganiser : il leur faut donc un abri. En même temps, elles ont pour premier objet de couvrir la capitale (centre du gouvernement) sans risquer leurs communications avec le pays, réservoir de leurs ressources en hommes et en vivres. Ces nécessités vitales dominent l’organisation de la manœuvre. Or l’abri pour des armées de plusieurs centaines de mille hommes ne peut être demandé à la seule fortification permanente qui est incapable de tenir les espaces suffisants ; il doit être demandé au terrain, et notamment aux grands cours d’eau, défenses immuables. D’autre part, la couverture de Paris est impraticable directement car il n’existe pas, en avant de notre capitale, de ligne de défense naturelle ou renforcée par la fortification. Reims est à 180 kilomètres de Langres, et aucun obstacle naturel ne relie ces deux places. Quant aux cours d’eau, à l’Ouest de la Meuse tous convergent sur Paris : Oise, Marne, Seine et leurs affluents. Ils ouvrent des routes à une invasion, ils ne les barrent pas. D’ailleurs, en se retirant sur Paris, le gros de nos armées risquerait de se faire rejeter vers la Manche, donc couper de ses ressources, ou d’être bientôt immobilisé autour de la place. En conséquence, la retraite de ce gros est à diriger vers le Sud-Ouest, c’est-à-dire sur la haute et moyenne Seine, puis sur l’Yonne et la Loire de Cosne-Orléans - en démasquant Paris, qui, fortifié et pourvu d’une garnison, est capable d’imposer à l’ennemi des efforts longs et coûteux. A cette conclusion - qui fait penser à notre retraite d’août-septembre 1914 - le général Foch ajoute des observations sur les avantages que présenterait, pour la défense du territoire, l’existence de places fortes à Chalons, Vitry, Saint-Dizier (ou Joinville), Chaumont-sur-Marne, à Romilly, Troyes, Châtillon-sur-Seine, à Montereau, Sens, Joigny-sur-Yonne, à Saint-Florentin, Tonnerre-sur-Armançon, à Orléans, Gien, Cosne-sur-Loire. Il marque qu’un seul de ces cours d’eau, ainsi pourvu de têtes de pont fortifiées, rendrait à nos armées, manœuvrant pour se soustraire à l’étreinte de l’ennemi et pour reprendre l’offensive, "des facilités et des possibilités" qu’elles demanderaient en vain aux places isolées de Laon, de Reims, de Dijon et de Langres. Mais il se hâte d’exclure la possibilité d’une telle débauche de fortification permanente : "ce serait, dit-il, une dépense hors de proportion avec les services à en attendre", dépense d’argent et d’effectifs. Il rappelle alors la rapidité d’éclosion, ainsi que la force et la souplesse de la fortification improvisée, et il termine en faisant, à titre d’exemple, le compte sommaire du matériel d’artillerie et de génie que nécessiterait l’organisation d’un système de têtes de pont du moment, établi sur deux rivières successives et d’un front déterminé. Telles sont, à la veille de la Grande Guerre, sur le sujet qui nous occupe, les vues de l’homme qui venait de restaurer l’étude de la stratégie dans l’armée française. Avant d’aller plus loin - de considérer la place faite aux circonstances de terrain dans le Plan XVII et dans le Plan Schlieffen-Moltke - il semble utile de classer les idées que nous avons vu naître et plus ou moins se répandre au fil d’un long siècle. Ces idées s’ordonnent évidemment suivant trois tendances qu’on peut définir ainsi : 1°) interprétation purement linéaire des grands accidents du terrain et, par suite, conception géométrique de leur emploi ; 2°) attribution au terrain d’une valeur intrinsèque qui en dicte l’emploi et qui, par suite, détermine les buts et les formes de la manœuvre ; 3°) attribution au terrain d’une valeur toute conditionnelle, toute relative, qui en fait l’aide et non point la raison d’être de la manœuvre. Arrêtons-nous un instant à ces postulats. L’élément géométrique est inhérent aux combinaisons de la stratégie. Il y est constitué principalement par les directions assignées aux masses qu’on manœuvre en fonction de la bataille - direction auxquelles on a donné de très bonne heure l’appellation de lignes d’opérations, qui n’est guère tombée en désuétude qu’en France. Subsidiairement, il s’y présente sous la forme des orientations données aux fronts stratégiques et aux façades des bases d’opérations. De même que la convergence des lignes d’opérations est généralement une force pour la manœuvre offensive, et leur divergence une faiblesse - de même est-il bon, dans la défensive stratégique, de pouvoir opposer à l’adversaire un front concave sur lequel ses efforts doivent aller en s’écartant. Et le fait, pour un appareil d’armées, d’avoir ses communications reliées à une base en guerre est sans conteste d’un grand prix. Nous avons vu chez Bülow un abus ridicule des notions et des raisonnements d’ordre géométrique. Jomini s’en sert d’un air entendu, mais cependant avec discernement : à la lumière des campagnes de la Révolution et de l’Empire, il développe de justes considérations touchant certains tracés de bases d’opérations ou de frontières, et touchant l’influence que l’orientation des faces d’un théâtre de guerre peut exercer sur le choix des lignes d’opérations. Clausewitz n’attache que peu d’intérêt aux combinaisons géométriques : "il estime que le nombre et la grandeur des victoires ont plus d’importance que la forme des lignes qui les relient entre elles". Il donne toutefois quelque attention aux "positions de flanc", dans lesquelles il voit un procédé de manœuvre utile mais qui ne laisse pas d’être scabreux devant un adversaire actif et résolu comme Napoléon. Moltke est plus près de Jomini que de Clausewitz quand il fonde la sûreté de ses concentrations sur l’utilisation des grands cours d’eau qui se trouvent favorablement orientés par rapport à ses lignes d’opérations ou à celles de l’ennemi ; et ses réflexions sur la valeur et l’emploi des "positions de flanc" montrent qu’il sait ramener les séductions de la géométrie à des calculs d’espace et de temps. Le général Foch, nourri de Moltke autant que de Napoléon, est loin de négliger l’élément géométrique : dans son étude de 1911, c’est géométriquement qu’il détermine le premier point de direction de son offensive contre l’Allemagne - savoir Mayence - ainsi que l’orientation générale de sa retraite en cas d’échec aux frontières. Plus tard d’ailleurs, en 1918, comme chef des armées alliées, il n’aura garde d’oublier que la forme concave du front franco-anglo-belge doit lui permettre - une fois ressaisie l’initiative des opérations - de tendre vers une bataille d’ensemble concentrique. Et qu’y aura-t-il de plus géométrique que le tracé des têtes de pont offensives qu’il se donnera sur le Rhin en signant l’armistice du 11 novembre ? Le culte du terrain en soi a pour théoricien classique l’archiduc Charles. Il est un reste de la guerre ancienne où, l’armement et le matériel de guerre étant encore primitifs, le chef d’armée se trouvait dans l’impossibilité d’imposer la bataille à un adversaire décidé à l’éluder et sachant pour cela s’appuyer sur les points forts du pays : ponts, défilés, sites dominants, forteresses ; où, par conséquent, les opérations autres que la recherche de la bataille rangée - c’est-à-dire les sièges, les attaques de convois, les fourrages, les cantonnements d’hiver passaient au premier plan et donnaient aux généraux des habitudes | |||||||||||||||||||||||||||||||