| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Le retour en force de la géopolitique, depuis une quinzaine d’années, est un fait indiscutable : ressortie par certains analystes comme instrument contre l’expansionnisme soviétique (Colin Gray1 aux États-Unis, Marie-France Garaud2 en France) elle est également mise en œuvre par des chercheurs que leur parcours idéologique ne semblait pas prédestiner à un tel aboutissement : les deux grandes revues qui ont redonné leur lettre de noblesse au genre, Political Geography Quarterly en Grande-Bretagne et Hérodote en France, sont dirigées par des universitaires, Peter Taylor et Yves Lacoste, qui revendiquaient ouvertement leur adhésion au marxisme ; et si le second s’en est éloigné, le premier ne paraît pas avoir renié ses engagements initiaux3. Cette réhabilitation de la géopolitique s’accompagne de la déclinaison d’un certain nombre de dérivées. Il y a aujourd’hui la géoéconomie, dont Edward Luttwak s’est fait récemment le chantre talentueux et contesté4. Jean-Paul Charnay a essayé de populariser une géosociologie5 qui n’a pas rencontré grand succès, puisque le concept n’est guère utilisé que par son inventeur. Et naturellement, on assiste à la vogue de la géostratégie. Pourquoi un tel succès du préfixe "géo" ? On peut avancer deux éléments d’explication. 1) Il y a d’abord le fait que la géographie est un élément fixe. On ne manque pas de citations célèbres en vertu desquelles "la politique des États est dans leur géographie" (Napoléon)6, "il n’y a qu’une chose qui ne change pas dans la politique des États et c’est la géographie" (Bismarck), "les dictateurs passent, les montagnes sont toujours à la même place" (Spykman). Ce fixisme géographique a été très justement critiqué par l’amiral castex qui a fait remarquer que la valeur de l’espace change en fonction des moyens disponibles7 : l’océan Arctique, inaccessible jusqu’au début du Xxe siècle, est devenu une zone stratégique vitale à l’ère de l’avion, des sous-marins nucléaires et des missiles intercontinentaux. Un obstacle considéré comme infranchissable à l’époque de l’infanterie peut être bousculé par l’armée mécanisée, les Français en ont fait la douloureuse expérience dans les Ardennes en 1940. mais cet avertissement de Castex n’a eu que peu d’écho, tant la géographie suggère, sinon des déterminismes, du moins des constantes qui facilitent et même suscitent l’explication historique. Comment ne pas remarquer que, d’Actium en 31 av. J.C. au cap Matapan en 1941, de nombreuses batailles navales se sont déroulées aux abords du golfe d’Arta ? Comment ne pas relever, tout au long de l’histoire, la permanence des trois points de franchissement sur le Rhin entre la France et l’Allemagne : Huningue, neuf et vieux brisach, Strasbourg-Kehl ?8 La tentation est forte, au moment ou les explications idéologiques sont en faillite, de retrouver le rôle des facteurs "naturels". 2) Mais c’est là qu’apparaît un autre élément d’explication, précisément d’ordre idéologique. Contrairement à ce que j’ai pu écrire dans un précédent numéro de Stratégique consacré au même thème9, ce n’est pas "par un paradoxe amusant" que ceux qui ont réhabilité la géopolitique étaient proches du marxisme. Il y a, au contraire, une relation entre la démarche marxiste et la démarche géopolitique, avec la volonté commune de trouver un facteur déterminant. L’un des pionniers de cette conversion, trop peu connu dans le milieu de la géopolitique, n’est-il pas l’historien marxiste Karl Wittfogel dont les thèses sur le despotisme hydraulique10 ont nourri de furieux débats dans les années 60 ? Après l’effondrement de l’explication par l’économie, Taylor et Lacoste se sont tournés vers l’explication par la géographie. Le facteur dominant a changé, mais la démarche est restée fondamentalement la même. Simplement, de la même manière que les marxistes avaient été conduits à tempérer leur déterminisme économiste par la célèbre "dernière instance", les géopoliticiens d’aujourd’hui veulent promouvoir une géopolitique non-déterministe. Ils soulèvent, ce faisant, un problème redoutable qui n’a pas encore reçu de solution satisfaisante. Fernand Braudel, toujours prompt à ferrailler contre la géographie, critiquait, peu avant sa mort, les nouvelles orientations de la discipline concurrente avec cette interrogation provocatrice : "s’il n’y a pas de déterminisme géographique, où se trouve la géographie ?" 11. On pourrait transposer l’interrogation : s’il n’y a plus de déterminisme, il n’y a plus de géopolitique ; celle-ci ne se distingue plus d’une géographie politique semblable, dans son objet et dans ses méthodes, à la géographie économique, à la géographie urbaine, à la géographie rurale, qui sont autant de branches de la géographie humaine. Il s’agit là d’un problème épistémologique décisif qu’il n’est pas question de trancher ici. Remarquons simplement que l’inventeur du concept de géopolitique, le suédois Rudolf Kjellén, concevait la géopolitique comme une branche de la science de l’État à côté de la démopolitique, de l’écopolitique, de la sociopolitique, de l’ethnopolitique et de la kratopolitique12. autrement dit, selon une formule célèbre, il devrait y avoir indétermination parce qu’il y a surdétermination : les différents déterminismes se cumulent rarement ; le plus souvent, ils s’annulent et rendent ainsi une marge de liberté plus ou moins grande aux acteurs. Le problème du déterminisme est alors celui du niveau auquel on entend placer la surdétermination. La question centrale, au premier stade de l’analyse, est celle du degré de sérieux de cette vogue de la géopolitique : si le caractère important des recherches d’Yves Lacoste, de Peter Taylor et de quelques autres ne peut être discuté, beaucoup d’auteurs sont plutôt des doctrinaires, voire des propagandistes, qui se parent de l’étendard de la géopolitique, jugé plus flamboyant et donc plus attractif que celui de la géographie, elle aussi souvent associée à de mauvais souvenirs : non pas ceux d’un usage abusif à des fins politiques dans l’entre-deux-guerres, mais plutôt ceux liés à un enseignement terne et rébarbatif à l’école primaire ou dans le secondaire. L’apparition de la géostratégie pose un problème du même ordre : y-a-t-il une substance géostratégique ? Cela est nié par plusieurs stratégistes éminents, au premier rang desquels figure le général Poirier13. Il est donc nécessaire de mener une réflexion préalable sur la nature du concept, ses origines et son évolution avant d’essayer de lui trouver une substance. Le mot : DE LA GÉOGRAPHIE MILITAIRE À LA GÉOSTRATÉGIE L’histoire du concept de géostratégie reste à faire. L’honnêteté oblige à dire qu’on ne sait pas très bien qui l’a utilisé le premier. L’amiral Castex ne l’a pas employé dans ses Théories stratégiques, il est encore inconnu du Larousse encyclopédique en 1953. Il semble bien que le mot n’apparaisse que dans les années 40, peut-être en France, sous la plume prolifique de Camille Rougeron ou peut-être aux États-Unis, chez l’un de ces nombreux géopoliticiens, aujourd’hui totalement oubliés, mais qui ont contribué de manière décisive à façonner la représentation du monde dans la culture stratégique américaine contemporaine14 ou encore en Amérique du Sud, où le courant géopolitique apparu dans les années 30 est resté vivace après guerre15. La langue espagnole voit l’apparition, en 1945, sous la plume du général Kindélan, de la geobélica 16 que Claude Raffestin traduit un peu librement par géostratégie, mais le concept n’a eu aucun succès, même semble t-il en Espagne. On doit à un chercheur italien, le colonel Ferruccio Botti, d’avoir récemment montré que cette invention du concept de géostratégie, dans les années 1940, n’était, en réalité, qu’une renaissance après une éclipse d’un siècle17. Le mot géostratégie avait été forgé en Italie dès les années 1840 par le général Giacomo Durando. Dans un livre publié en 1846, il forgeait simultanément les concepts de géostratégie et géotactique, à propos desquels on observe deux phénomènes curieux. le premier, c’est que les néologismes ainsi créés n’ont suscité aucun écho, même en Italie. Le livre de Durando a pourtant été traduit en français cinq ans plus tard, ce qui aurait dû lui assurer une audience internationale. Le deuxième, c’est que si la géostratégie s’est finalement imposée avec un siècle de retard, la géotactique est restée un concept mort-né. On songe à gournay, inventant au XVIIIe siècle les deux mots voisins de bureaucratie et de bureaumanie : le premier a connu une éclatante fortune, alors que le deuxième n’a jamais prospéré. On doit se contenter de noter ces phénomènes, sans pouvoir véritablement les expliquer. La géographie militaire classique Le concept de géostratégie n’ayant pu déboucher, c’est la géographie militaire qui va s’imposer comme l’indispensable auxiliaire, à égalité avec l’histoire militaire, des études de stratégie. Le lien entre la géographie et la guerre est très clairement posé dès le XVIIIe siècle, dans l’introduction à la géographie moderne de l’Encyclopédie de Panckoucke et dans la méthode pour étudier la géographie de l’abbé Lenglet-Dufresnoy (1716, régulièrement rééditée et augmentée jusqu’en 1768).
Mais, pendant longtemps, les officiers, hormis ceux du génie, en resteront à un apprentissage empirique. La Prusse est la première à s’engager dans la voie d’une étude systématique du terrain, avec la création, dès 1816, d’une section cartographique à l’état-major. La France suit avec beaucoup de retard, au point qu’en 1870, la plupart des officiers n’ont pas de carte d’état-major20. la géographie militaire ne se constitue véritablement qu’à la fin du XIXe siècle21, avec un certain retard sur sa voisine et rivale l’histoire militaire. Elle "a pour but l’étude des ressources que présente une contrée aux opérations militaires ; elle examine les moyens dont on peut tirer parti du point de vue de l’invasion et de la défense" 22. La France découvre la géographie militaire après la défaite de 1871, qui la laisse avec une frontière affaiblie : le pays est désormais exposé à l’invasion allemande et il faut essayer de tirer le meilleur parti d’une géographie désormais favorable, notamment par des travaux de fortification (conduits dans les années 1870-1880 par le général Séré de Rivières). Il est entendu que, dorénavant, "en ce qui concerne la France, l’infériorité de son territoire actuel au point de vue géographique ne peut être dissimulée, malgré les ressources stratégiques encore considérables qu’il présente" 23. La production sera ensuite abondante dans toutes les grandes puissances, presque toujours dans une optique nationale. Le capitaine Niox publie une somme en sept ou hit tomes constamment remaniés24 ; il se réclame du fondateur de la géologie moderne, Elie de Beaumont (1778-1874). C’est une sorte de "Guide michelin" militaire : chaque région fait l’objet d’une présentation strictement géologique, suivie de quelques "considérations stratégiques, dans lesquelles sont présentées les routes d’invasion et les obstacles qu’on peut opposer à celles-ci. La guerre de 1870-71 sert à vérifier la démonstration dans le cas français. Niox relève ainsi "la corrélation qui existe entre les formations du sol de cette région (l’Ouest) et les positions qui furent prises par l’armée française en 1871 au moment de l’armistice" 25. Mais il note aussi, à propos de l’Est : "Quand aux obstacles naturels qu’offrait le pays, il aurait fallu, pour pouvoir les utiliser après la bataille d’Héricourt, des troupes moins désorganisées, plus aguerries, et mieux dans la langue de leurs chefs" 26. Le terrain ne remplit son office que si l’on sait s’en servir. Le capitaine (puis commandant) Anatole Marga publie les leçons de géographie militaire qu’il a professées à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génir, agrémentées d’un superbe atlas27. On pourrait citer quantité d’auteurs, presque tous adeptes de la méthode géologique28. L’Espagne est une terre d’élection de la géographie militaire, sans doute en raison du souvenir de la guérilla menée contre les armées napoléoniennes. En 1819, le général Juan Sanchez-Cisneros publie ses Hautes notions de géographie physique appliquée à la science de la guerre. En 1868, le colonel du génie José Almirante consacre un chapitre de son Guide de l’officier en campagne à la "théorie du terrain". Le genre atteint son apogée avec les travaux du colonel Angel Rodriguez de Quijano y Arroquia qui systématise la méthode géologique. Dans La guerre et la géologie, il proclame que les points militaires "sont, s’il est permis de s’exprimer ainsi, immuables, la supériorité militaire étant toujours acquise à celui qui cherche à les connaître et à les utiliser" 29. Son propos est de montrer la "tendance à la stabilité (des États européens) d’après les bases géologiques". mais l’essentiel de ses développements est consacré à la péninsule Ibérique. Deux décennies après, devenu général, il étend sa démonstration dans Les hommes, le terrain et la guerre qui entreprend de montrer "l’influence du terrain sur la destinée des peuples" 30. L’Italie se tourne également vers la géographie militaire après sa réunification, avec une fixation sur la frontière nord-est. Face à l’Autriche-Hongrie, il s’agit de défendre la trouée de Gorizia et la ligne de l’Isonzo, mais aussi de recouvrer les "provinces irrédentes", notamment le Tyrol31. L’auteur le plus important estle colonel Sironi, qui fonde la géographie stratégique, qu’il définit comme "la partie raisonnée" de la géographie militaire : "Elle se fonde sur certains principes déduits de la comparaison de la stratégie à la géographie et à l’histoire des guerres, et permet, par une série de raisonnements et de déductions, de mettre en lumière le fonctionnement stratégique des divers accidents géographiques" 32. Son essai est remarquable par son ampleur de vues, son détachement à l’égard de la vogue géologique et son refus de tout dogmatisme. Tout en affirmant qu’"entre la structure physique des régions et l’action des armées, il existe des rapports constants dont les effets se manifestent toujours, sinon d’une manière identique, du moins d’une manière analogue et ayant entre eux de la ressemblance", il apporte immédiatement un tempérament : "L’élément géographico-physique est bien une de ces causes déterminantes, et même une cause puissante, mais seule elle ne peut primer l’effet de toutes les autres" 33. L’Allemagne bénéficie d’une avance sur tous ses concurrents qu’elle conservera jusqu’en 1914. Dès le début du XIXe siècle, la "Terrainslehre" est une discipline hautement considérée et fortement encadrée par la section topographique et cartographique du grand état-major. La Militar Geographie donne lieu à des publications dès le milieu du siècle, avec une priorité à la Mittel Europa 34 et à la frontière avec la France. Au début du Xxe siècle, elle se transforme en Kriegsgeographie 35 ou Wehrgeographie. Il s’agit d’une approche fondamentalement descriptive, dans laquelle la méthode géologique n’est, en fait, que l’habillage d’une simple étude du relief. Quijano y Arroquia reconnaît explicitement qu’il n’a fait "que de traduire dans le langage géologique les faits qui avaient toujours trouvé leur explication dans la description topographique des fleuves et des montagnes" 36. centrée sur la tactique et la stratégie opérationnelle, qui forge son propre vocabulaire : les hauteurs sont des côtes (numérotées) ou des crêtes, agrémentées, le cas échéant, de contre-crêtes ; les bois deviennent des couverts, les fossés des cheminements, les étendues dégagées des champs de tir… Dès qu’elle essaie de s’élever au niveau supérieur, l’emprise de la méthode géologique fait obstacle à une vision véritablement stratégique. Les sommes de Niox ou de Marga sont plus des ouvrages de géographie générale que de géographie proprement militaire, au point qu’à partir de la 4e édition, l’objectif disparaît du titre : "l’ancien titre, trop spécial, avait pu écarter un certain nombre de lecteurs. Il a fallu faire une concession pour n’éloigner personne" 37. De la géographie militaire à la géostratégie Comme l’histoire militaire, la géographie militaire subit une grave crise au lendemain de la Première Guerre mondiale. Une réaction de rejet se produit contre "ces études fastidieuses et bourrées de nomenclatures, agrémentées, quelque fois de considérations géologiques ardues et beaucoup trop développées (qui) étaient quelque peu rébarbatives" 38. L’enseignement de la géographie est même supprimé, pendant quelques années, à l’Ecole supérieure de Guerre. Mais l’éclipse sera de courte durée. La guerre de positions a trop montré l’importance de la géographie : les cartes au 80 000e de la mobilisation ont vite été remplacées par des "plans directeurs" au 20 000e ; il en fut livré 300 en 1914, 913 000 en 1915, 4 460 000 en 1918 ; chaque armée disposait de 2 officiers du Service géographique en 1914, de 70 en 191839. En 1923, le commandant Lucien publie, dans la Revue militaire française, un plaidoyer pour une géographie militaire renouvelée, débarrassée de son fixisme physique et ouverte à une évaluation globale du théâtre de la guerre : "Sans doute, ce qui compte avant tout, c’est l’ennemi et un objectif ne peut avoir d’importance que par rapport à l’ennemi… En théorie, il n’y a donc pas d’objectifs purement géographiques ; mais, en pratique, dans la guerre moderne, à peu près tous les objectifs intéressants au point de vue exclusivement géographique le sont également et dans la même mesure au point de vue militaire" 40. Un modèle de cette nouvelle géographie militaire est l’étude du capitaine Robert Villate sur les conditions géographiques de la guerre sur le front français41, parue en 1925, livre remarquable d’érudition et de précision : son auteur, capitaine breveté qui avait l’expérience du combat, était également docteur ès-lettres et collaborait régulièrement à la revue de synthèse de Henri Berr. Formé à l’école vidalienne de géographie (son livre est tiré d’une thèse dirigée par Emmanuel de Martonne, chef de file de la géographie française depuis la mort de Vidal de la Blache), il récuse tout déterminisme : "Il ne s’agit pas de créer une nouvelle discipline, d’ériger des dogmes de géographie militaire… Il n’y a pas de géographie militaire en elle-même. Il y a des conclusions stratégiques et tactiques à apporter à toutes les parties de la géographie" 42. La géographie militaire connaît également un brillant développement en Grande-Bretagne où elle est conçue à une échelle infiniment plus large : c’est l’Imperial military geography de David-Henry Cole, dont le traité sera constamment réédité pendant trente ans43 ou de Vaughan Cornish44. Celle-ci, par sa dimension planétaire, préfigure la géostratégie. La tradition espagnole perdure : le général Franco préfacera une géographie militaire de l’Espagne en 193645. En Allemagne, la Kriegsgeographie décline, éclipsée par la Geopolitik, qui consacre une part importante de sa réflexion à ce qu’elle appelle la "géopolitique militaire" la Wehr-Geopolitik, à laquelle Haushofer consacre un livre en 193246 ; c’est véritablement de la géostratégie. Après la Seconde Guerre mondiale, la géographie militaire devient beaucoup moins pratiquée ou, plus exactement, elle ne donne plus guère lieu à des publications livresques et reste cantonnée à l’enseignement militaire supérieur47. On voit cependant apparaître, de temps à autre, des prolongements, par exemple la géographie stratégique de Hugh Farington48 qui, malgré la modification de l’appellation, conserve la même approche d’abord descriptive et opérationnelle. A côté de cette géographie militaire déclinante, on voir donc apparaître aujourd’hui des géostratèges, on devrait dire plus exactement des géostratégistes : Colin S. Gray et Zbigniew Brzezinski aux États-Unis49, plusieurs auteurs (généralement tournés vers les espaces maritimes) en France. Mais, malgré les titres de leurs ouvrages, ces derniers s’en tiennent le plus souvent à une géographie militaire plus classique, descriptive du théâtre des opérations50 ou à une analyse de puissance qui ne laisse finalement qu’une part assez faible à l’élément géographique lui-même51. Il est nécessaire d’aller un peu plus loin et d’essayer d’esquisser au moins quelques embryons de réponse à la question centrale du général Poirier : peut-il y avoir, doit-il y avoir une géostratégie ? LA CHOSE Le général Poirier estime que le concept est tautologique dès lors que toute stratégie se déploie dans l’espace. Il est vrai que le concept de stratégie est inséparable de l’idée de mouvement. Le strategos est un composé de stratos (armée) et de egos, du verbe agô : conduire, pousser devant soi52. Les Grecs reproduisent fidèlement la racine indo-européenne *ster : étendre, que l’on retrouve dans toutes les langues indo-européennes : sanskrit strta : étendu répandu, celtique sreth : que l’on ne peut étendre, invincible. Le stratège, c’est celui qui conduit l’armée, qui la pousse en avant. On peut aussi remarquer que, dans l’Iliade, stratos c’est l’armée qui campe, l’armée installée sur le terrain53. On comprend dès lors que la géostratégie puisse être considérée comme une sophistication de la stratégie, dans le sens originel du terme : sophistiqué n’est pas synonyme de perfectionné, comme on le croit communément aujourd’hui, mais plutôt de frelaté. La sophistique c’est un raisonnement vicié, la sophistication c’est un perfectionnement inutile. L’argument est de poids et, pourtant, le concept de géostratégie peut correspondre à un réel besoin. On peut lui trouver plusieurs explications, toutes discutables séparément, mais qui s’enchaînent et suggèrent une logique d’ensemble. 1. La géostratégie en tant que stratégie des États Comment ne pas observer que l’inventeur du concept est italien, qu’au Xxe siècle la première utilisation du préfixe géo est le fait du vice-amiral Scheer, commandant la flotte de haute-mer allemande pendant la première guerre mondiale, qui parle de la situation géomilitaire de son pays54 ? Les Italiens et les Allemands se sentent défavorisés par la géographie qui limite leurs possibilités d’expansion au-delà de leur environnement immédiat, faute d’un accès direct à l’océan. Ils sont donc plus sensibles à la composante géographique de la stratégie que les auteurs anglo-saxons ou même français, pour qui cette composante va presque de soi et qui s’intéressent donc surtout à l’instrument, l’armée ou la flotte, et à la façon de le conduire, plutôt qu’au milieu dans lequel il doit évoluer. Il y a là un premier élément de justification du concept : le facteur terrain n’est pris en compte par les stratégistes classiques qu’au plan tactique ou opérationnel. La géostratégie essaie d’élargir cette vision et de promouvoir une grande stratégie fondée sur une approche d’abord géographique. On a pu dire, dans une intention polémique, que "la géopolitique dit ce qu’il faut conquérir et pourquoi" 55. On pourrait reprendre la formule, en la corrigeant : la géopolitique dit ce qu’il faut acquérir ou conserver, la géostratégie dit si cela est possible et comment. 2. La géostratégie en tant que stratégie des grands espaces Un deuxième élément d’explication est la dilatation de l’espace stratégique à l’époque contemporaine. On sait que le concept de stratégie est apparu à la fin du XVIIIe siècle lorsque l’augmentation des effectifs a conduit à l’élargissement du théâtre d’opérations et donc au démembrement de l’armée qui ne pouvait plus constituer comme par le passé une masse unique sous le contrôle direct d’un seul chef. On peut se demander si l’apparition, à l’époque contemporaine, du concept de géostratégie n’est pas une tentative de rendre compte d’une nouvelle extension, qui est double. Sur un plan opérationnel, la géostratégie est contemporaine de la dilution des fronts du fait des percées en profondeur par des forces blindées et mécanisées, des attaques sur les derrières par des forces amphibies ou aéroportées, des harcèlements des lignes de communication par des maquis ou des guérilleros, des bombardements aériens… Autant de facteurs qui brouillent la distinction traditionnelle entre le théâtre des opérations et l’arrière (ainsi qu’entre les militaires et les civils) et obligent à concevoir désormais la conduite des opérations sur une échelle étirée à l’extrême, la guerre totale exigeant la mobilisation de toutes les ressources, mais aussi de tout l’espace disponible. La distinction jominienne entre le théâtre général d’une guerre et le théâtre des opérations56 est devenue caduque. Parmi tous ces facteurs, le plus important, d’un point de vue géostratégique, est probablement l’"explosion" des stratégies non conventionnelles, guérilla et guerre révolutionnaire. Face à des armées modernes dont la force est d’abord technique, les combattants irréguliers ne peuvent compenser leur infériorité que par une parfaite utilisation du terrain, en profitant de son immensité (la stratégie de Mao dans sa lutte contre les nationalistes) ou des refuges qu’il offre. Le terrain, arme du faible, peut annihiler la supériorité technique du plus fort, les Américains l’ont appris à leurs dépens au Viêt-nam. Leur succès contre l’Irak leur a momentanément fait oublier cette leçon. Les thuriféraires de la guerre "presse-bouton" devraient se souvenir que le désert est très défavorable au défenseur qui n’y trouve ni couverts, ni obstacles sérieux. La répugnance des états-majors américains à s’engager en Bosnie, dans un environnement hostile, montre qu’ils ont très vite repris conscience de cette dimension. Lorsque Charles-Philippe David écrit qu’"il est évident qu’à la fin du Xxe siècle, la technologie a remplacé entièrement la géographie comme variable centrale des études stratégiques" 57, il n’a raison que pour certains types de guerre, celui qui oppose des puissances militaires classiques ou celui dans lequel le terrain, précisément, ne fait pas obstacle à la mise en œuvre de cette puissance. Au niveau le plus élevé, celui de la conduite de la guerre, on observe un phénomène du même ordre, avec un élargissement à l’échelle continentale et même mondiale. Certes, déjà au XVIIIe siècle, on se battait, entre Français et Anglais, de la mer des Antilles à la mer des Indes. Mais il s’agissait, en règle générale, d’opérations périphériques sur lesquelles l’autorité suprême n’avait pratiquement plus de prise une fois qu’elles étaient lancées. Le bailli de Suffren a largement usé de la latitude qui lui était ainsi laissée dans sa mémorable campagne contre l’amiral anglais Hughes. A partir du début du Xxe siècle, les câbles sous-marins58 et la radio permettent au haut-commandement d’être informé des opérations sur tous les théâtres, et donc de les diriger, tandis que les mêmes moyens permettent aux autorités politiques de pays alliés, séparés par la mer ou par l’ennemi, de coordonner leurs plans. La France et la Russie ont ainsi esquissé une liaison durant la Première Guerre mondiale59. la géostratégie peut être considérée comme la tentative théorique d’appréhender la conduite simultanée d’opérations sur des théâtres jusqu’alors séparés. 3. La géostratégie en tant que stratégie unifiée Dans un ordre d’idée voisin, on peut se demander si la géostratégie n’est pas liée à l’unification des stratégies. traditionnellement, la stratégie terrestre et la stratégie maritime coexistaient sans se mélanger. Il est bien connu que la terre, jusqu’au Xxe siècle, n’avait aucun moyen d’action contre la mer ; on note moins souvent que l’inverse était presque aussi vrai : la mer n’avait pas beaucoup de moyens d’action contre la terre, le blocus ne produisait pas d’effets décisifs contre des économies largement autarciques et il était pratiquement impossible de monter des opérations de débarquement de vive force : les Britanniques y avaient le plus souvent échoué (de Camaret à Anvers) et les coups de main qu’ils montaient contre les côtes françaises durant les guerres de la Révolution et de l’Empire étaient agaçants mais nullement décisifs. Clausewitz a pu écrire son chef-d’œuvre sans consacrer une ligne à la guerre sur mer. Ce n’est qu’à l’époque contemporaine, avec l’industrialisation des économies qui a entraîné le développement prodigieux du commerce international et donc la dépendance à l’égard des importations, que le blocus est véritablement devenu une arme décisive. Ce n’est qu’avec la Deuxième Guerre mondiale que l’apparition des moyens amphibies et le développement de l’arme aérienne ont rendu permanente l’interpénétration entre les milieux terrestre et maritime et abouti à ce que l’amiral Lepotier a appelé la guerre dans les trois dimensions : terre-mer-air60, auxquelles s’ajoute aujourd’hui une quatrième : l’espace. Chacun de ces milieux est lui-même à plusieurs dimensions. Le plus complexe est le milieu maritime, qui est à trois dimensions : à la surface, au-dessous de la surface et au-dessus de la surface. les deux autres sont à deux dimensions : la guerre aérienne se décompose en bataille aérienne proprement dite (acquisition et conservation de la maîtrise de l’air) et appui des opérations au sol, sur le théâtre des opérations, et bombardement stratégique, sur les arrières (exploitation de la maîtrise de l’air) ; la guerre sur terre se déroule fondamentalement dans une seule dimension, à la surface, si l’on excepte une activité souterraine marginale (mines et sapes)61 mais elle ne peut faire abstraction de ce qui se passe au-dessus d’elle, les armées allemandes en ont fait l’expérience sur le front occidental en 1944 ; il est probable que, sans leur maîtrise de l’air, les alliés auraient été rejetés à la mer. La géostratégie essaie de rendre compte de cette interpénétration entre des milieux dans lesquels les distances, les délais de réaction, les modes mêmes de combat ne sont pas les mêmes62 : la stratégie terrestre raisonne habituellement en dizaines de kilomètres, au mieux en centaines, alors que la stratégie maritime est habituée à établir des plans à l’échelle océanique, c’est-à-dire en milliers de kilomètres. Son allonge est beaucoup plus grande que celle de la stratégie aérienne qui ne raisonne en milliers de kilomètres que pour une catégorie bien précise, le bombardement stratégique. Mais l’air retrouve l’avantage en termes de délai de réaction qui se mesure pour elle en jours sinon en heures, alors que la mer est plutôt adaptée à la longue durée. Sur terre, le combattant, par son courage, son sens tactique et stratégique, une meilleure utilisation du terrain, peut compenser une certaine infériorité matérielle. Cela est plus difficile sur mer et presque impossible dans les airs, où la part du facteur matériel est prépondérante.
* A la surface, au-dessus de la surface, au-dessous de la surface. ** Appui au sol ; supériorité aérienne. 4. | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||