| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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... Enfin, par combinaison des éléments modernes, sur terre, sur mer et dans l’air, naîtrait une stratégie nouvelle assez étendue dans l’espace et assez rapide dans le temps pour être à l’échelle de leurs possibilités. Nul doute, d’ailleurs, que cette extension du rayon d’action de la force doive entraîner un vaste élargissement des théâtres d’opération et, par suite, de profonds changements dans la conduite politique du conflit. Le développement de la guerre mécanique, allant de pair avec celui de la guerre économique, impliquera la mise en activité de secteurs actuellement passifs sur la carte du monde... Charles de Gaulle
Le propos, en tant que tel, n’est guère original ; on en trouve les prémisses dans la théorie des climats de Montesquieu et Herder n’a jamais dit autre chose, ni à sa suite Fichte, Riehl ou Frédéric Mistral. Plus surprenant est l’adjectif "géostratégique", puisque la démarche de Durando, comme le remarque le colonel Botti, relève plutôt de la géopolitique : c’est du développement politique des peuples qu’il s’agit ici, non de leur organisation militaire. Durando emploie d’ailleurs un autre terme, celui de "géotactique", pour évoquer l’influence de la géographie sur les questions militaires. Toutefois, un passage de la nationalité italienne lie plus explicitement le concept de géostratégie à l’art militaire :
Il n’y a, par conséquent, nulle solution de continuité entre géopolitique et géostratégie dans l’œuvre de Durando. Ses thèses sur l’humanité primitive renforcent encore la parenté des deux notions. Pour lui, les premiers hommes ont essaimé à partir d’un berceau originel qu’il nomme "noyau central" ou "centre protostratégique" et qu’il situe dans le Caucase, carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique via l’Euphrate (scénario dont le colonel Botti souligne la similitude frappante avec la théorie du Heartland, formulée par Mackinder en 190419). Or, dans cette grandiose expansion, la confrontation de l’homme avec le cadre physique est évoquée en termes militaires :
Treize ans avant que Darwin ne publie L’origine des espèces, Durando a donc allègrement sauté le pas du darwinisme biologique au darwinisme social : qu’il soit livré à l’espace inerte ou aux tribus ennemies, le combat préside seul aux destinées de l’homme. Dans un premier temps, la contrainte du milieu oriente la dispersion de l’humanité primitive le long des grandes plaines, à travers les cols, etc. ; dans un second temps, elle individualise cette humanité et la constitue en nationalités distinctes ; dans un troisième temps, les nationalités entrent en conflit les unes avec les autres pour réaliser leur "potentiel de dilatation ethnographique", c’est-à-dire atteindre leurs "frontières naturelles"21. On comprend dès lors pourquoi, chez Durando, le terme de géostratégie recouvre indifféremment la géopolitique et la géostratégie, les ethnies allogènes s’apparentant selon lui à un obstacle géographique parmi d’autres. Sans doute cette réduction du politique au militaire tient-elle au contexte du Risorgimento : à l’époque où écrivait Durando, l’unification politique de l’Italie supposait l’anéantissement des forces autrichiennes en Lombardie, Sud-Tyrol et Vénétie. La généalogie historique de la géostratégie révèle donc que le terme est né dans les parages immédiats de la géopolitique, sous la plume d’universitaires ou de grands capitaines investis de lourdes responsabilités, non de journalistes à effets. Mais cette caution ne suffit pas à établir la validité conceptuelle de la géostratégie, dans la mesure où celle de la géopolitique n’a rien d’évident. Elle a, au contraire, fait l’objet de violents débats que l’enquête sur la géostratégie ne saurait ignorer.
2) Elle n’est pas pertinente, car loin que l’utilisation d’arguments géographiques à des fins expansionnistes caractérise la géopolitique allemande par opposition à une géopolitique anglo-saxonne "objective", les théoriciens allemands se sont référés à des auteurs anglo-saxons antérieurs, tel Mahan qui "démontrait" dès 1890 la suzeraineté universelle de la puissance maritime pour promouvoir l’impérialisme américain. Haushofer cite Mahan parmi ses maîtres30 ; sa propre influence sur Hitler fut d’ailleurs bien moindre que celle de Mahan sur Theodore Roosevelt. En remontant plus loin, on pourrait repérer d’autres exemples de géopolitique propagandiste, ainsi Richelieu lorsqu’il attribue "L’empire de la mer à la France pour l’avantageuse situation de ses deux côtes", ou Durando estimant que les États établis sur les plateaux sont appelés à dominer ceux des basses plaines et des littoraux - ce qui confère au Piémont la primauté politique en Italie31. On ne saurait trop souligner enfin que la collusion de la géopolitique allemande avec le nazisme se réduit à une sinistre manipulation hitlérienne. Le régime national-socialiste utilisa Haushofer comme caution scientifique et le couvrit d’honneurs, mais il trahit constamment sa doctrine. Croyant à la solidarité raciale des Allemands et des Anglais, Hitler rechercha jusqu’en 1939 l’alliance de la Grande-Bretagne contre l’URSS, bloc slave donc "inférieur". Or, pour Haushofer, ces considérations racistes n’avaient aucun sens32. La politique étrangère du Reich ne pouvait à ses yeux procéder des brumes de l’idéologie, mais uniquement de l’analyse géopolitique : en tant que puissances continentales exclues de la scène internationale par l’impérialisme des puissances maritimes, l’Allemagne et l’URSS devaient s’unir contre l’Angleterre. Aussi l’opération Barbarossa fut-elle pour Haushofer une terrible catastrophe, renouvelant l’erreur d’un conflit sur deux fronts dont la Première guerre mondiale avait démontré le caractère désespéré. Impliqué dans le complot de Stauffenberg, son fils fut assassiné par la Gestapo ; lui-même se suicida en 1946. Le patriotisme, la fidélité envers Rudolf Hess et une certaine vanité personnelle suffisent à expliquer l’aveuglement du vieux général envers le national-socialisme, mais cet aveuglement ne saurait discréditer la géopolitique, puisque le Tribunal de Nuremberg a innocenté Haushofer de toute responsabilité dans les crimes nazis33. Concluons : la prétendue distinction entre Geopolitik et géopolitique est illégitime. Dans son essence, la géopolitique est une. C’est à cette essence que doit s’attacher l’analyse, non à la coloration idéologique que lui impriment les vicissitudes historiques et politiques. La géopolitique comme vision du monde Parce qu’elle mobilise la science géographique au service de l’art politique, la géopolitique est un caméléon. Il y a en effet contradiction entre le projet d’une science "objective" et son utilité pour la pratique politique, conditionnée en dernière instance par une vision du monde et une situation géographique particulières (aporie dont Marc Bloch ne semble pas s’être aperçu). Cette part de subjectivité définit l’essence de la géopolitique par rapport à la notion antérieure de géographie politique. Haushofer a établi une claire distinction entre les deux méthodes : la géographie politique envisage le potentiel démographique, économique et militaire des nations dans l’état actuel de leurs frontières, démarche "statique et uniquement descriptive" ; inversement la géopolitique étudie la "force de transformation dynamique" de ces nations, c’est-à-dire qu’elle part du bilan dressé par la géographie politique pour établir des prévisions politiques analogues aux prévisions météorologiques, et comme elles soumises à caution34. Ainsi, comme écrivait l’amiral Célérier, "La géographie politique devient géopolitique lorsqu’on extrapole un peu ses compétences"35. C’est bien là que le bât blesse : l’extrapolation ouvre virtuellement la porte à toutes les récupérations partisanes. La prévision n’est jamais innocente ; formulée par l’État, véritable sujet de la géopolitique (à tout le moins son utilisateur privilégié), elle véhicule ses craintes ou ses ambitions. Il suffit de choisir arbitrairement tel ou tel critère géographique - relief, hydrographie, clivages linguistiques, zone d’extension d’un certain type de mise en valeur agricole lié à une lointaine influence culturelle, etc.- et d’en exagérer la portée pour "démontrer" hors contexte les "droits" d’un l’État à annexer une province étrangère. Jacques Ancel dénonçait à juste titre ces généralisations abusives, cette indifférence au détail, ces fausses analogies et louches manipulations cartographiques dont l’école géopolitique allemande de l’entre-deux-guerres s’était faite une spécialité. Mais Yves Lacoste souligne que "les argumentations qui réfutent la géopolitique hitlérienne sont aussi de la géopolitique"36. La géopolitique nazie transforme la géographie en instrument d’agression, celle de Jacques Ancel en instrument de défense nationale ; les deux relèvent néanmoins d’une même pratique, la politique. C’est donc l’intention politique qui qualifie la géopolitique : la condamnation de la géopolitique hitlérienne juge l’hitlérisme, non l’essence de la géopolitique. L’Histoire, rappelait l’amiral Célérier, comporte elle aussi une part de subjectivité qui la rend parfois mystificatrice ; personne ne conteste pour autant sa légitimité37. S’il n’est pas de géopolitique objective, il y a par contre des degrés dans la part de subjectivité qui sous-tend le discours géopolitique. Cette part de subjectivité tend à devenir prépondérante lors des périodes troubles : Richelieu écrit à l’aube tourmentée de l’absolutisme classique, dans une France assiégée par les Habsbourg ; Durando participe à l’accouchement de l’Italie par le fer et par le feu ; Mahan conçoit son œuvre comme une réponse à la crise de vocation que les États-Unis traversent après l’achèvement de la conquête de l’Ouest ; Ratzel commence ses recherches sous Bismarck, à l’heure où l’Allemagne a cuvé son unification et s’interroge sur son destin planétaire ; Haushofer, ayant combattu sur les deux fronts en 1914-1918, est marqué dans sa chair par l’humiliation du Traité de Versailles. Tous demandent à la géographie une ligne directrice, une raison ultime qui donne sens au chaos des événements. Inversement, si la dénonciation de la géopolitique allemande par Jacques Ancel peut se permettre une plus grande objectivité, c’est parce qu’elle voit le jour dans une France territorialement repue et sûre de son bon droit. Le contexte historique est donc déterminant : c’est lui qui confère à la géopolitique son caractère expansionniste ou pacifique. Il faut aussi tenir compte du trouble intellectuel né du changement d’échelle spatiale qui accompagne généralement les grandes crises historiques. L’unification politique de la France absolutiste, de l’Italie garibaldienne, de l’Allemagne bimarckienne, l’extension des États-Unis jusqu’au Pacifique modifient complètement leur perception du monde extérieur. Face à ces mutations, le pouvoir utilise de nouveaux moyens d’appréhension de l’espace : la France louis-quatorzienne "découvre" la cartographie avec Vauban ; l’Italie, les États-Unis, l’Allemagne disposent en outre du chemin de fer, dont l’influence capitale sur les processus d’unification a été démontrée par Friedrich List dans son Système national d’économie politique (1841)38. Et comme l’écrit Yves Lacoste :
La géopolitique constitue une réponse à ce défi conceptuel. Mais en même temps, les nouveaux instruments de contrôle de l’espace décuplent les tentations expansionnistes en faisant miroiter la possibilité de l’hégémonie mondiale. Les géopoliticiens allemands ne voyaient dans l’unité du Reich qu’une étape de la conquête méthodique du globe : l’Allemagne devait ensuite soumettre la Mitteleuropa, la Mitteleuropa l’Europe, l’Europe l’Afrique, cependant que les États-Unis contrôleraient les Amériques et le Japon l’Asie ; viendrait enfin l’explication finale entre ces trois superpuissances. Mahan n’est pas loin des mêmes excès lorsqu’il attribue l’empire universel à la puissance maritime, assimilée aux États-Unis. Ainsi l’ivresse technologique renforce-t-elle la pulsion expansionniste des jeunes nations. Dans une vieille nation comme la France au contraire, l’ancienneté du contrôle de l’espace par un réseau routier millénaire prévient les débordements de la réflexion géopolitique - d’où la prudence et la modestie d’un Jacques Ancel. Objectivité et subjectivité ne caractérisent donc pas deux géopolitiques distinctes, mais deux moments nécessaires de la géopolitique. Réalité de l’objet géopolitique Pourtant, à quelque moment qu’on se place, la géopolitique prétend toujours à l’objectivité scientifique. Les déclarations des géopoliticiens allemands n’ont sur ce point rien à envier à celles de Marc Bloch ou de Colin S. Gray, de sorte que leur dérive pangermaniste tient plus au climat de l’Allemagne wilhelminienne et hitlérienne qu’à leurs postulats épistémologiques. Comme l’a rappelé Michel Korinman, Ratzel entendait avant tout sortir la géographie du ghetto intellectuel où l’avait cantonnée l’Université allemande et lui restituer son caractère pratique de "technologie spatiale du pouvoir d’État", sans préjuger de l’idéologie spécifique de cet État40. Le cas de Haushofer est dans une large mesure similaire : si le ressentiment contre les Alliés a durci le caractère partisan de sa géopolitique, il la définissait néanmoins comme l’étude des "grandes connexions vitales de l’homme d’aujourd’hui avec l’espace d’aujourd’hui", visant à améliorer "l’insertion de l’individu dans son milieu naturel et la coordination des phénomènes reliant l’État à l’espace" pour le plus grand bien de l’humanité toute entière41. Remarquons d’ailleurs que la géopolitique expansionniste est systématiquement déterministe ; pour elle, les configurations spatiales président directement aux destinées des peuples. Or, même s’il n’est pas toujours resté fidèle à ses principes, Haushofer ne croyait pas au strict déterminisme géographique :"En raison de l’arbitraire qui caractérise l’action politique, déclarait-il en 1931, "la géopolitique ne pourra faire de déclaration très précise que dans environ 25 % des cas" 42. Les grands conquérants, par exemple, déconcertent le géopoliticien : chez Alexandre ou Napoléon, la passion politique prime la raison géographique. Une insatiable ambition les pousse à ignorer les contraintes de l’espace, d’où la disproportion de l’expansion territoriale aux moyens réels qui finit par causer leur perte43. Mais derrière ces accidents historiques, poursuivait Haushofer, subsistent de grandes permanences qui constituent le champ propre de la géopolitique, telle la lutte des nomades et des sédentaires exposée dès 1377 par l’immense historien maghrébin Ibn Khaldoun, ou celle des puissances maritimes et des puissances continentales décrite par Mahan44. Il y a là une incontestable réalité, de tous temps pressentie par les historiens. La géographie est le facteur principal de la diplomatie et de la stratégie", disait Mackinder, "parce qu’elle est le plus constant" 45. Si la géopolitique n’est pas une science, elle n’est donc pas non plus une pure idéologie : c’est encore le terme de méthode qui lui convient le mieux. Elle procède certes d’une vision du monde - plus ou moins subjective selon le contexte historique dans lequel s’inscrit le géopoliticien - mais porte sur un objet réellement existant, l’interdépendance de la géographie et de la politique. La géopolitique est-elle toujours valable aujourd’hui ? L’influence de la géographie sur la politique varie d’une société à l’autre : elle est fonction du degré d’évolution technologique et administrative, qui définit selon Ratzel la Raumbewältigung ou capacité à maîtriser l’espace46. Le milieu exerce un implacable déterminisme sur les peuples primitifs ;"La ruée périodique des nomades vers les terres cultivées est une loi de la nature", écrit René Grousset47. A l’inverse, dans des sociétés plus développées, on observe une certaine indépendance vis-à-vis des contraintes naturelles et les facteurs politiques équilibrent les facteurs géographiques : il n’y a plus déterminisme mais conditionnement. Or, avec l’industrialisation, ce conditionnement lui-même tend à se diluer. La première révolution industrielle, celle de la machine à vapeur, rétrécit considérablement les distances terrestres et affranchit la navigation du régime des vents. La seconde voit l’automobile succéder au chemin de fer, l’avion abolir les barrières montagneuses, l’électricité transmettre l’information en temps réel. Encore ces moyens de transport ou de communication supposent-ils des relais : l’autonomie des premiers modèles d’automobiles et d’avions est faible, les câbles transocéaniques émergent de loin en loin, la portée des émetteurs radiophoniques ne dépasse pas leur hémisphère, etc. Mais avec la troisième révolution industrielle, l’atome, le satellite, l’électronique pulvérisent toutes les limites imaginables et les sociétés les plus avancées s’affranchissent globalement des contraintes géographiques. Si l’espace demeure une condition sine qua non de toute activité humaine, il cesse d’être un acteur de l’Histoire et tend à devenir sa scène passive. L’indifférence croissante aux facteurs spatiaux s’est d’abord affirmée dans le domaine des techniques, mais ses effets sont allés bien au-delà : on assiste aujourd’hui à une véritable déterritorialisation des rapports socio-économiques et politiques. A la recherche des plus bas coûts salariaux, les multinationales déplacent leurs usines par toute la surface du globe avec d’autant plus de facilité qu’informatisation et télécommunication permettent le contrôle à distance des processus de production et de gestion. Ces délocalisations accélèrent le développement de continents autrefois misérables, comme l’Amérique du Sud ou l’Asie ; par contrecoup les vieilles sociétés développées de l’hémisphère Nord comptent de plus en plus de chômeurs et d’exclus. Richesse et pauvreté ne caractérisent donc plus deux mondes géographiquement distincts, mais tendent à coexister dans toutes les sociétés du "village planétaire". Il y a plus : l’économie se dématérialise. La spéculation simultanée sur toutes les bourses, toutes les valeurs et toutes les monnaies du monde dégage plus d’argent (virtuel) que la production de biens et la prestation de services. Dans l’ordre politique, les mouvements de populations et la diffusion planétaire des médias internationalisent des tensions jusque-là régionales : la question intégriste agite simultanément Paris, Alger et Sarajevo. L’objet de la géopolitique, l’influence du milieu géographique sur la politique, se trouve de ce fait complètement remis en cause par l’annihilation progressive des clivages spatiaux. Simultanément, le sujet de la géopolitique, l’État territorial, est lui aussi contesté dans ses prérogatives politiques. Certaines multinationales sont beaucoup plus riches, partant beaucoup plus puissantes que certains États. Et l’homogénéisation des modes de vie par la technique suscite en réaction le durcissement des affiliations identitaires ou religieuses au détriment de l’affiliation territoriale, phénomène dans lequel Samuel P. Huntington voit l’origine de l’actuel "Choc des civilisations" 48 ; dès lors, les frontières mentales priment les frontières géographiques… Paradoxalement, on n’a jamais autant parlé de géopolitique : géopolitique des minorités, des capitaux, de l’information, des sectes, de la pollution, toutes réalités parfaitement volatiles et déterritorialisées ! Il s’agit en fait d’un glissement sémantique autour du préfixe géo-, qui renvoyait jadis à l’influence de la géographie sur la politique et qui désigne maintenant l’échelle planétaire des phénomènes politiques, la notion d’interdépendance établissant un lien méthodologique entre les deux approches. L’abstraction d’espace est toutefois tempérée par la permanence des représentations spatiales dans la vie des peuples. Les bouleversements technologiques n’ont pu gommer les habitudes séculaires de perception de l’environnement extérieur. Nombre de dirigeants agissent encore en fonction de ces représentations ; la survie de l’OTAN après la Guerre froide tient en partie à la prégnance des schémas mackindériens et spykmaniens dans les élites américaines49, les interventions russes dans le Caucase visent à maintenir le glacis impérial censé protéger les grandes steppes de la mère-patrie, l’islamisme distingue toujours trois ensembles planétaires, "maison de l’Islam, maison de la trêve et maison de la guerre"50, etc. D’où la redéfinition de la géopolitique comme "méthode globale d’analyse des situations socio-politiques envisagées en tant qu’elles sont localisées et des représentations habituelles qui les décrivent" 51. Elle garde à cet égard sa légitimité, mais il ne s’agit que d’une géopolitique seconde apparentée à la psychologie des peuples : aussi son autonomie comme discipline apparaît-elle de plus en plus problématique. Conclusion L’enquête sur le concept de géopolitique a permis de dégager les acquis, mais aussi les limites de cette méthode d’investigation et de prévision : 1) L’objet de la géopolitique, c’est-à-dire le lien étroit entre la science géographique et l’art politique, est une réalité fondamentale. 2) La prise de conscience de cette réalité est toujours une opération subjective portant la marque de l’État ; aussi la géopolitique est-elle tendanciellement manipulatrice. 3) Cette prise de conscience est tributaire d’un contexte précis, celui du changement d’échelle spatiale lié aux grands regroupements politiques, à l’essor de la cartographie et des moyens de transport ; le changement d’échelle modifie à la fois la perception géographique et la pratique politique. 4) Le lien entre géographie et politique n’est pas constant, il tend à s’étioler avec l’abstraction d’espace qui caractérise les révolutions industrielles ; la géopolitique y perd sa spécificité intellectuelle et devient synonyme d’appréhension globale des questions mondiales. C’est à travers ces critères qu’il faut examiner la géostratégie, dans la mesure où, née de la géopolitique, elle en garde l’empreinte indélébile.
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