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LES THÈSES
DU GÉNÉRAL DOUHET ET LA DOCTRINE FRANÇAISE
Colonel Mendigal
Douhet fut très
vite connu en France, même si ses écrits ne furent que très
partiellement traduits. Il eut de fervents partisans, mais suscita surtout
de nombreuses critiques. Le colonel Mendigal, professeur à l’Ecole de
guerre aérienne, lui consacre d’importants développements dans son
cours, professé en 1937-1938 avant de devenir, comme général, premier
sous-chef d’état-major de l’armée de l’Air (il commandera les
forces aériennes en Afrique du Nord en novembre 1942). L’indépendance
de l’armée de l’Air acquise, on voit s’esquisser une synthèse dégagée
des emportements initiaux. Hervé Coutau-Bégarie
La doctrine douhétienne
Le général
italien Giulio Douhet n’était pas, à proprement parler, un technicien
de l’aviation lorsqu’il a commencé à écrire ; il appartenait
bien à l’aéronautique italienne, mais comme officier aérostier et non
comme aviateur ; pendant la guerre de 1914-1918, il a été appelé
à d’importantes fonctions dans l’état-major : en 1917, il était
chef d’état-major d’un corps d’armée, sur le front italien de
Caporetto.
C’est après la guerre, et au moment du
grand déclin de l’aviation italienne, qu’on le retrouve à la tête
de cette aviation ; c’est à ce moment qu’il conçoit sa doctrine
et qu’il commence à l’exposer ; de sorte que
son œuvre paraît constituer au premier chef un acte de foi dans
l’aviation et un plaidoyer en sa faveur.
Les postulats fondamentaux
La doctrine de Douhet repose sur trois
postulats :
a) Difficulté de l’offensive sur terre
et sur mer : facilité de l’offensive dans les airs
Sur terre et sur mer, par suite de la
solidité des fronts défensifs fortifiés, de la puissance défensive de
l’armement moderne, de l’étendue des théâtres maritimes d’opérations,
de la puissance des flottes de haute mer, l’offensive exige des moyens
si considérables qu’elle est devenue une entreprise extrêmement
difficile.
Dans les airs, la défensive est
impossible, car elle exigerait, en raison du rayon d’action des
appareils de l’attaque, un émiettement complet des forces de la défense
et des moyens extrêmement nombreux.
Au contraire, l’offensive est une
attitude facile ; l’aviation se prête, mieux que toute autre arme,
aux concentrations rapides, qui permettent la
convergence des efforts et assurent aux entreprises aériennes le bénéfice
de la surprise.
b) L’air forme un théâtre d’opérations
indépendant
les actions menées sur terre et sur mer
n’ont, en effet, aucune réaction dans le domaine de l’air, qui en est
distinct.
Au contraire, les actions entreprises
dans les airs réagissent directement sur les opérations terrestres et
maritimes, soit qu’elles privent l’ennemi de son observation aérienne,
soit qu’elles paralysent ses mouvements, soit enfin qu’elles tarissent
les sources de son ravitaillement.
c) L’air est devenu le théâtre d’opérations
décisif
C’est là, on le conçoit,
le plus important des trois postulats. La guerre n’est plus une guerre
entre les armées seules, mais une lutte entre nations ; elle met en
œuvre toutes les ressources des états belligérants,
particulièrement les ressources agricoles et industrielles, et s’appuie
sur la force morale et l’organisation politique de ces Etats.
Privée de ces ressources et
lorsque l’armature morale et politique du pays se désagrège, la résistance
ne peut se prolonger.
Or ces ressources, ces
forces morales, cette organisation politique, l’aviation, qui seule peut
s’affranchir des fronts de combat qui les protègent, est seule à même
de les attaquer et, si elle les atteint avec une efficacité suffisante,
elle peut, en en privant l’adversaire, amener la décision.
Cependant la simple prudence
exige que, tout en recherchant soi-même la décision dans les airs, on
s’entoure sur terre et sur mer des garanties indispensables pour empêcher
l’adversaire d’y obtenir lui-même la décision.
La doctrine de Douhet
Elle tient dans une formule célèbre qui
résume ce qui précède : "défensive sur terre et sur mer,
pour faire masse en l’air". Formule que Douhet paraphrase ainsi :
- défensive aux frontières terrestres,
pour en assurer l’intégrité.
- défensive sur mer, pour assurer
l’inviolabilité des côtes et la liberté de la navigation dans les
mers étroites.
- défensive dans le ciel national :
* par les moyens de défense actifs, pour
les points sensibles ;
* par les moyens de défense passifs,
pour le reste du territoire.
- offensive dans le ciel ennemi, à
laquelle il faut consacrer toutes les ressources devenues disponibles :
* par la réduction des armées de Terre
et de Mer ;
* par la suppression de l’aviation de
renseignement et de l’aviation de chasse.
Grâce à ces réductions, l’armée de
l’Air pourrait être dotée d’une flotte de bombardement extrêmement
puissante et nombreuse : Douhet a parlé de 2 000 avions de
bombardement de jour1.
Il va de soi que les appareils utilisés
doivent permettent à cette flotte d’accomplir ses missions malgré la défense
adverse.
Ils doivent donc être susceptibles
d’assurer, d’une manière absolument efficace, leur propre défense.
C’est le "croiseur aérien"
de Douhet ; l’apparition de ce vocable ne suffit pas du reste à
surmonter les difficultés de sa réalisation.
L’action de cette flotte de
bombardement comporterait :
- une action préalable, visant la
destruction de l’aviation adverse, par l’attaque à la bombe des bases
aériennes, des magasins et des usines d’aviation.
Cette action est déclenchée par
surprise, extrêmement soudaine et puissante, la mettrait définitivement
hors de cause en quelques jours.
- aucune riposte de l’aviation ennemie
n’étant désormais plus à craindre, l’armée de l’Air pourrait
entreprendre librement la destruction méthodique des centres de puissance
militaire, maritime, économique, politique : voies ferrées de
concentration, arsenaux et flottes, usines de guerre, centres urbains,
etc.
Cette seule menace suffirait, pense
Douhet, à contraindre l’ennemi à demander la paix.
Critique de la doctrine douhétienne
Il est indéniable que la doctrine douhétienne
a eu une influence considérable, tant dans le domaine des idées que dans
le domaine technique ; elle a exercé un attrait tout spécial sur
les esprits les moins informés.
Mais elle ne peut apparaître comme un
ensemble cohérent et solide qu’à la condition que les postulats sur
lesquels elle s’appuie ne soient point en contradiction avec les faits
et que, ceci étant, la flotte aérienne, dont elle implique la réaction,
ait numériquement et techniquement une puissance suffisante.
a) On doit tout d’abord noter que la défensive
sur terre doit mettre à coup sûr, quelle que soit l’organisation
militaire de l’ennemi et quelles que soient ses entreprises, le
territoire national à l’abri de l’invasion ; car, si
l’aviation peut prétendre détruire, elle n’y parvient que
progressivement et d’une manière incomplète ; elle concentre son
action - afin qu’elle soit efficace - sur un nombre limité
d’objectifs et doit négliger les intervalles qui les séparent ;
par là une notable partie des ressources de l’adversaire (récoltes,
cheptel, petites industries, etc.) lui échappe.
L’invasion, au contraire, prive d’un
seul coup le belligérant de la totalité des ressources du territoire
envahi.
Au reste, il ne s’agit pas de savoir si
la défensive sur terre est une attitude facile, mais si elle suffit à
obtenir ce résultat minimum : mettre le territoire national à
l’abri de l’invasion.
Dès que l’on envisage le problème
sous cet angle, comment refuserait-on à l’armée de Terre les moyens nécessaires
pour colmater un front défensif rompu, pour rétablir, par des
contre-attaques d’ensemble, une situation compromise, pour remonter - au
cas où la bataille défensive aux frontières aboutirait à un échec -
une nouvelle manœuvre d’ensemble, qui, comme toute manœuvre
d’ensemble, comporterait une combinaison d’actions défensives et
d’actions d’offensives ?
Comme pourrait-on la priver de la coopération
de l’aviation de renseignement, sans laquelle une bataille moderne ne
peut être ni conçue, ni conduite, et des moyens d’aviation légère nécessaires
pour assurer la liberté d’action de l’observation aérienne ?
Dans le domaine maritime, une étude
analogue aboutirait aux mêmes conclusions.
De telle sorte que, lorsqu’on examine
la situation de la France, nation à la fois continentale, maritime et
coloniale, qui tire une partie de ses ressources militaires et de son
ravitaillement de l’empire nord-africain, on est frappé immédiatement
par le fait que ses armées de Terre et de Mer sont à peine suffisantes
pour assurer le résultat minimum : intégrité des frontières
terrestres et maritimes, liberté de navigation dans le bassin occidental
de la Méditerranée.
Encore l’obtention de ce résultat
suppose-t-il, qu’indépendamment de nos forces armées, nous ayons
quelques amis.
Dans le domaine des Airs, il ne s’agit
pas non plus de savoir si la défensive est une attitude difficile, mais
si elle est nécessaire.
Il y a là, peut-être, une confusion,
malheureusement très courante, entre le rayon d’action théorique
d’un appareil et ses possibilités de pénétration dans les lignes
ennemies.
La puissance de pénétration dans les
lignes ennemies est la distance à laquelle les appareils d’un type donné
peuvent y pénétrer sans subir des pertes exagérées du fait de la défense
adverse.
Elle est très sensiblement différente
du rayon d’action théorique et même du rayon d’action pratique,
surtout de jour, dès l’instant que cette défense est organisée et
que, par cela même, les pertes deviennent sensibles2.
Supprimer l’aviation de chasse et
renoncer du même coup à défendre, par le combat aérien, le ciel
national, c’est donc augmenter considérablement les possibilités de pénétration,
en territoire national, des appareils ennemis, et augmenter dans la même
mesure l’étendue de ce territoire où ils pourront porter leurs coups.
Ainsi le premier postulat de Douhet paraît
en contradiction avec les faits. Pas plus dans le domaine de l’Air
qu’au cours des opérations terrestres on ne peut renoncer aux avantages
que donne la possibilité d’entreprendre, à la fois, des actions défensives
et offensives ; aussi difficiles à mener à bien qu’elles puissent
paraître, elles constituent des modalités d’action indispensables ;
il n’y a pas de manœuvre qui ne comporte une combinaison d’actions
offensives et d’actions défensives.
Dans le cas particulier de la France, les
réductions que l’on pourrait songer à faire subir aux armées de Terre
et de Mer au bénéfice de l’armée de l’Air sont, de ce fait, étroitement
limitées.
b) est-il vrai par ailleurs que l’Air
constitue un théâtre d’opérations indépendant ?
Bien que le rayon d’action théorique
des appareils de bombardement ait beaucoup augmenté, leur puissance de pénétration
dans les lignes ennemies, particulièrement de jour, est cependant limitée.
La nécessité de les soustraire aux
entreprises ennemies conduit à les stationner à une certaine distance
des fronts de contact.
Les déplacements importants du front de
combat terrestre entraîneront donc le déplacement des bases d’envol ;
de ce fait, les succès remportés au sol diminuent sensiblement la
profondeur de la zone du territoire où l’aviation adverse peut faire
sentir son action ; ils peuvent même, s’ils sont assez importants,
mettre le territoire national à l’abri des attaques aériennes.
La situation de guerre n’est pas non
plus sans exercer une influence décisive sur la conduite de la guerre aérienne.
Si au mois d’août 1918, alors qu’ils
disposaient d’une quantité suffisante de bombes incendiaires Elektron
pour tenter une attaque massive sur Paris, les Allemands y ont renoncé,
c’est que :
la situation s’était
modifiée de telle façon en faveur des alliés, que les avantages que
l’on pouvait escompter de l’attaque de Paris ne l’emportaient plus
sur les inconvénients des représailles, que les alliés ne manqueraient
pas d’exercer sur les villes allemandes 3.
Mais, plus encore, les opérations
terrestres exercent une influence tyrannique sur la lutte aérienne.
Qu’on le veuille ou non, elles produisent fatalement, en période de
crise, une concentration des actions aériennes
au voisinage et sur les arrières du front de bataille. L’essentiel
n’est-il pas alors de gagner la bataille engagée, bataille dont la
perte peut entraîner l’invasion du territoire ?
Dès lors comment l’armée de l’Air
ne serait-elle pas amenée à abandonner plus ou moins complètement son
action indépendante et à s’engager, au bénéfice direct de cette
bataille, soit pour paralyser les réactions terrestres et aériennes de
l’ennemi, soit pour remédier aux défaillances momentanées du
dispositif de bataille terrestre, soit encore pour entreprendre au plus tôt
l’exploitation tactique et stratégique du succès ?
L’emploi de la division aérienne en
1918 nous offre, sur ce point, un exemple typique.
Grande unité constituée en vue
d’actions indépendantes, visant la destruction de l’aviation adverse,
placée sous les ordres du chef qui en avait conçu l’emploi et qui
l’avait organisée, n’a-t-elle pas été engagée au bénéfice même
des batailles défensives et offensives qui ont marqué l’année 1918,
et cela à l’instigation même de son chef ?
En dépit des théories contraires, les
grandes batailles terrestres, parce qu’elles mettent en jeu le sort de
la guerre et celui du pays, tendent de plus en plus à absorber
l’ensemble des forces disponibles ; et plus la puissance de la
force aérienne augmentera, plus son intervention au bénéfice de la
bataille terrestre prendra de valeur.
L’air constitue bien, de par ses propriétés,
un théâtre d’opérations distinct, on ne peut dire qu’il constitue
un théâtre d’opérations indépendant.
c) Reste le dernier postulat :
l’Air est-il devenu le théâtre d’opérations décisif ?
Rien ne permet d’affirmer que, dans le
prochain conflit, lorsque le moral d’un des belligérants aura été
considérablement diminué par les privations de toutes sortes, les pertes
et la répétition des échecs militaires, l’action de l’armée de
l’Air intervenant sur ses arrières profonds n’exercera pas sur lui
une influence décourageante définitive.
Mais ce n’est pas en cela que réside
la doctrine de douhet.
Ce découragement, cette lassitude qui détruisent
toute volonté de résistance, il prétend l’obtenir de prime abord,
avant toute intervention des armées de Terre et de Mer ; il fait
toutefois de la destruction de l’aviation adverse la condition préalable
de son entreprise.
Est-il possible de réaliser cette
destruction en peu de temps ?
Certes, l’attaque à la bombe de
l’aviation adverse est susceptible d’obtenir des résultats matériels
et moraux avec lesquels on doit très sérieusement compter.
Aussi voit-on, dans tous les pays,
s’organiser la parade : camouflage des terrains, dispersion des
appareils et des installations, fréquents changements de déploiement, décentralisation
de l’industrie aéronautique, couverture aérienne des déploiements,
etc.
Parallèlement se prépare la riposte sur
les bases d’aviation adverses, qui réduira la puissance de destruction
de la flotte aérienne ennemie et paralysera en partie son action.
Aussi la destruction rapide de
l’aviation ennemie nous paraît-elle devoir rester un souhait plutôt
qu’une réalité ; elle s’avère difficile, longue, incomplète ;
elle peut, certes, prétendre à un effet d’usure progressif et qui doit
tourner à l’avantage du plus fort ; il est difficile d’admettre
qu’elle parvienne en peu de temps à la destruction quasi totale dont
Douhet a fait la condition préalable de sa doctrine de guerre.
Au reste, même si les résultats obtenus
par l’attaque à la bombe de l’aviation adverse devaient produire des
résultats plus rapides et plus complets que ceux qu’on peut légitimement
escompter, de quelle puissance pratique de destruction, compte tenu des réactions
de la défense, une force de bombardement donnée est-elle capable sur les
objectifs autres que l’aviation ?
Si nous commençons à avoir des notions
plus précises de l’efficacité des bombes d’avion, les résultats des
expériences entreprises sont des résultats "de polygone" et
n’ont trait qu’à certaines catégories de projectiles et
d’objectifs, en nombre limité ; il ne paraît pas possible
d’entreprendre, en temps de paix, les expériences nécessaires pour déterminer
la nature des projectiles à utiliser et le poids de projectiles à lancer
pour détruire une grande ville, une usine importante, etc.
Tout ce que l’on a pu écrire de la
guerre aérochimique, de l’incendie, de la guerre aérobactériologique,
etc. ne repose encore sur aucune donnée expérimentale.
Indiscutablement il y a dans ces formes
de guerre un danger, une cause d’usure nouvelle, et cela nous impose
l’obligation d’organiser la défense et la couverture des objectifs
menacés et de préparer la riposte, qui est une des formes de défense
les plus efficaces.
Mais, en l’absence de toute donnée expérimentale,
faire de cette forme de guerre l’élément unique de la décision
comporte de tels éléments d’incertitude qu’il est impossible de se
rallier à une semblable conception.
Une simple erreur d’appréciation - et
cette erreur, en l’absence de toute donnée expérimentale, est inévitable
- et c’est l’effondrement de tout le système de guerre, la défaite
et l’invasion.
A la fragilité des données expérimentales
de base on mesure les aléas inséparables de la doctrine douhétienne, et
les risques inadmissibles qu’elle comporte.
d) Enfin il reste à examiner si dans
l’avenir immédiat qui nous préoccupe, il est possible de réaliser la
flotte de bombardement que Douhet avait conçue.
En supposant qu’on puisse déterminer,
sur des bases solides, l’importance numérique qu’il convient de lui
donner, peut-on songer à créer la force aérienne nécessaire pour
entreprendre le grand dessein qu’il lui avait assigné ?
Cette flotte aérienne ne dispense en
aucune manière, nous l’avons vu :
- de créer et d’entretenir une armée
de Terre, s’appuyant à de solides organisations défensives et assez
puissante pour assurer l’inviolabilité des frontières ;
- de créer et d’entretenir une armée
de Mer s’appuyant à des bases bien gardées et assez puissante pour
assurer la protection des côtes et la liberté des communications
maritimes essentielles ;
- de disposer de l’aviation de
renseignement indispensable aux armées de Terre et de Mer et de
l’aviation de chasse qui assurera sa liberté d’action ainsi que la
couverture des points sensibles du territoire.
L’ensemble de cet appareil militaire -
armée de Terre, de Mer et de l’Air -, c’est avec les budgets du temps
de paix qu’il faut le créer, l’entretenir et l’instruire.
Or, on sait que, de 1923 à 1933, le
budget de l’Air, en ce qui concerne le matériel, n’a pu que doubler
tandis que le prix unitaire des avions, selon les types d’appareils, a
quadruplé ou sextuplé.
Avec la mise en service du matériel
moderne, le prix unitaire des avions est devenu 13 à 14 fois plus élevé
qu’en 1923, de telle sorte que, malgré l’importance des crédits
extrabudgétaires affectés à l’armée de l’Air, la mise en service
des nouveaux matériels n’a pu se faire qu’au prix d’une nouvelle réduction
des effectifs mis en ligne.
Au reste, et c’est là un argument
essentiel, non seulement les budgets modernes ne permettent pas de donner
à la flotte aérienne les effectifs que Douhet avait estimés nécessaires,
mais encore aucune technique n’est en état de réaliser le
"croiseur aérien" dont son imagination l’avait dotée.
Les appareils de bombardement les plus
modernes restent des appareils non protégés et, en raison de leurs
dimensions, plus vulnérables que les avions de chasse ; leur
armement est moins puissant, moins précis et moins juste que celui des
monoplaces-canons.
Singulier "croiseur" en vérité
que celui qui se trouve être plus vulnérable et moins bien armé que
l’adversaire dont il doit forcer la défense.
Ainsi, ni au point de vue spéculatif, ni
au point de vue technique, la doctrine douhétienne, considérée comme
une doctrine générale de guerre, ne nous paraît offrir de garanties
suffisantes, et il est curieux de constater qu’elle s’est acclimatée
en France précisément au moment où l’Italie s’en détournait.
C’est là, pour nous, une occasion
nouvelle de constater que Montesquieu est éternel.
Réflexions pour servir de base
à une doctrine d’emploi
Si, considérée comme une doctrine générale
de guerre, la doctrine douhétienne est loin de nous offrir des garanties
suffisantes, doit-on considérer qu’elle est sans influence sur nos
conceptions de la lutte aérienne ?
Certes, en dehors d’affirmations de
caractère général assez gratuit, Douhet - contrairement à ce que
l’on pense - n’a pas imaginé, pour l’aviation de bombardement, de
modalité nouvelle d’intervention ; les objectifs qu’il se
propose d’attaquer : terrains d’aviation, usines de guerre,
bassins industriels, voies ferrées de concentration, centres urbains et
politiques, etc. l’ont tous été, avec plus ou moins de bonheur et de
continuité, pendant la dernière guerre. Il est même curieux de
constater que les premiers objectifs du bombardement (usines de la
Badische Anilin près de Ludwigshafen, Carlsruhe) ont été choisis, dès
le printemps de 1915, bien au-delà et en dehors du cadre de la bataille
terrestre.
Il n’en reste pas moins que l’œuvre
de Douhet n’est nullement négligeable ; son intérêt et son mérite
résident en ceci, qu’il a attiré l’attention du monde militaire sur
l’importance du rôle dévolu à l’aviation - et spécialement à
l’aviation du bombardement - au cours d’un conflit armé, et qu’il a
clairement et pleinement exposé les développements que comporte son
action.
Les perfectionnements réalisés dans ce
domaine et l’accroissement de puissance qui en résulte ont sur la lutte
aérienne une influence décisive ; ils modifient profondément ses
caractères.
a) Dans une certaine mesure, il est
devenu possible de fixer l’aviation de la défense adverse
S’il n’existe pas, dans
les airs, de directions essentielles, il existe, au sol, des objectifs
dont la défense est nécessaire : grands centres urbains, arsenaux,
grandes gares régulatrices, usines ou centrales électriques importantes,
etc.
Dès que le bombardement
peut prétendre obtenir sur ces objectifs, les grands centres urbains
notamment, des effets de destruction importants, on doit admettre que
l’on consacrera à leur défense une partie des moyens dont on dispose.
A la vérité, ce n’est
pas là non plus une constatation absolument nouvelle. Pendant la dernière
guerre, on pouvait déjà la faire, en ce qui concerne la DCA, pour de
nombreux objectifs ; on a même été conduit à consacrer à la défense
des plus importants d’entre eux - Paris et Londres - des effectifs
d’aviation parfois considérables4.
Toutefois, on doit retenir
que les résultats matériels obtenus pour l’attaque de Paris étant
apparus à peu près négligeables, des prélèvements importants ont été
effectués sur les moyens d’aviation consacrés à sa défense pendant
les grandes batailles de 1918.
Par l’augmentation de la
puissance de destruction du bombardement, c’est surtout la faculté de réduire
les moyens affectés à la défense des points sensibles, pour les intégrer
à la bataille terrestre, qui diminue.
On conçoit aisément que,
passé le premier moment de stupeur, on puisse délibérément se résigner
à laisse attaquer une grande ville, afin de ne pas disperser ses moyens,
lorsque les résultats matériels obtenus par l’attaque sont peu
importants ; il n’en est évidemment plus de même dès qu’ils
atteignent une certaine ampleur, parce qu’une grande ville représente
toujours un centre de puissance industrielle et commerciale et une somme
considérable de forces morales.
Dans une mesure qui est
proportionnée à sa puissance de destruction réelle et compte tenu de la
situation de guerre du moment, l’aviation de bombardement est donc
susceptible de fixer les forces de la défense.
b) les dangers, en matière
de lutte aérienne, de la défensive systématique
Dès que l’attaque par le
bombardement des objectifs essentiels, s’il produit des résultats matériels
importants, peut, dans une certaine mesure, fixer les forces de la défense,
on conçoit aisément le danger que présente pour elle une attitude
strictement défensive.
Les barrages frontaux s’avérant
impuissants à interdire à coup sûr le franchissement des frontières,
l’aviation de la défense devrait se scinder en groupements de forces,
au moins équivalents en puissance à celles de l’attaque, afin
d’assurer, en arrière des frontières, la couverture des points
sensibles importants du pays.
Si l’on tient compte,
d’une part, de la faculté qu’a l’attaque de concentrer ses moyens
par surprise sur un petit nombre d’objectifs, d’autre part, du nombre
et de l’emplacement des points sensibles à couvrir, enfin des délais
et des limites d’intervention des groupements de défense, on constate
que ceux-ci devraient être très fortement constitués et que le nombre
de groupements à mettre en œuvre est assez élevé.
Les forces d’aviation de
combat seraient ainsi absorbées, en majeure partie, par la défense des
points sensibles du pays et manqueraient à la bataille terrestre,
lorsqu’elle s’engagerait.
A côté de la lutte dans
les airs, dont les buts sont essentiellement défensifs, nous devons donc
concevoir maintenant une autre forme de lutte, de caractère nettement
offensif : la lutte contre les objectifs terrestres :
- contre les grands centres
politiques et urbains, au-dessus desquels doit constamment planer, pour être
mise à exécution si le besoin s’en faisait sentir, une menace de représailles
qu’il faut rendre brutales et immédiates ; procédé en quelque
sorte négatif, mais dont l’efficacité ne fait pas de doute ;
- contre les centres
industriels et économiques intéressant la défense nationale adverse :
sources d’énergie électrique, usines fabriquant du matériel de
guerre, des explosifs, chantiers de construction navale, etc. ;
- contre l’aviation
adverse, attaquée sur ses bases et contre ses sources de ravitaillement :
magasins et usines de production ;
- contre les objectifs
militaires ou maritimes importants : magasins et arsenaux, réseaux
de communication, flottes au mouillage, réserves en cours de transport, dépôts
de munitions, réserves du champ de bataille, etc.
Mais, dès que la
destruction de l’aviation ennemie par l’attaque à la bombe n’est
plus le but unique proposé au bombardement, il faut s’attendre à ce
que les résultats qu’il obtiendra dans cette action ne soient que
fragmentaires ; une notable partie de l’aviation adverse échappera
à ses coups et conserverait son entière liberté d’action si aucune
force n’entrait en jeu pour la limiter.
L’attaque de l’aviation
ennemie au sol n’exclut donc pas la lutte dans les airs ; l’une
est, au contraire, le complément indispensable de l’autre.
c) La lutte aérienne, en dépit
des modalités d’action différentes, conserve son unité
Le fait que
l’accroissement de puissance du bombardement confère à la lutte contre
les objectifs terrestres une importance accrue depuis la guerre n’a pas
pour conséquence de créer deux formes indépendantes d’action :
la lutte dans les airs et la lutte contre les objectifs terrestres.
La lutte dans les airs bénéficie,
en effet, des résultats obtenus par l’attaque des objectifs terrestres,
soit qu’une partie de l’aviation ennemie ait été détruite par cette
attaque, soit que l’ennemi ait été obligé de consacrer une partie de
ses moyens aériens à la défense des objectifs attaqués.
La lutte dans les airs se
trouve ainsi d’autant facilitée et les effectifs qu’elle absorbe
peuvent, dans une certaine mesure, être diminués.
De la même façon, la lutte
contre les objectifs terrestres doit s’efforcer d’exploiter les résultats
obtenus par la lutte dans les airs ; pour cela, elle interviendra sur
ces objectifs au moment où l’aviation ennemie qui viendra de participer
à cette lutte dans les airs sera revenue à ses bases et s’y trouvera
pour un temps immobilisée.
Les circonstances se présentent
alors d’une manière particulièrement favorable, d’une part parce que
les bases d’aviation occupées constituent des objectifs extrêmement
sensibles, d’autre part parce que les réactions de la défense seront,
à ce moment-là, beaucoup moins à craindre.
Il faut, du reste, noter que
cette lutte dans les airs, dont les accalmies sont extrêmement favorables
à l’attaque des objectifs terrestres, n’est pas liée seulement à la
couverture des points sensibles du territoire, mais qu’elle s’exerce
également au profit des opérations terrestres et en liaison intime avec
elles.
De même qu’il existe une
liaison étroite entre la lutte dans les airs et la lutte contre les
objectifs terrestres, il existe une interdépendance indiscutable entre
les actions appelées - à tort du reste - "indépendantes" de
l’armée de l’Air, et les actions entreprises par les forces aériennes
engagées dans la bataille terrestre.
Il en a été de même
pendant la guerre.
En 1918, à maintes
reprises, on avait remarqué les interférences qui se produisaient entre
les actions indépendantes entreprises par la Division aérienne et
l’engagement des groupes de combat isolés des Armées.
C’est ainsi que les
dispositifs d’aviation de chasse, mis en place par les Armées, ont pu
être allégés aux heures et aux lieux où les escadres de la Division aérienne
intervenaient en masse, et qu’à l’inverse, on était conduit à les
renforcer notablement lorsqu’elles quittaient le champ de bataille aérien,
parce que, dès le départ, se produisait une réaction aérienne ennemie,
parfois très violente.
Mais cette interdépendance
des différentes actions aériennes a surtout été perçue par les
commandants d’aéronautique d’armée qui subissaient cette réaction ;
elle n’avait pas reçu la consécration officielle des textes ;
elle était, du reste, difficile à exploiter parce que, en fait, les deux
chefs qui menaient, dans la même partie du ciel, ces deux actions - le
commandant de division aérienne et le commandant de l’aéronautique de
l’armée - étaient indépendants l’un de l’autre.
De telle sorte que la réalisation
de cette unité de l’action aérienne était laissée à l’initiative
des deux chefs en présence ; qu’elle dépendait de l’établissement
de liaisons et de transmissions, qui, pour des causes diverses, n’ont été
parfois que très incomplètement réalisées ; elle eût été, à
coup sûr, beaucoup plus sûrement obtenue s’il n’y avait eu, dans
cette partie du ciel, qu’un seul chef.
Il n’en reste pas moins
que cette interdépendance a été maintes fois constatée.
Aussi, bien qu’ayant un
double visage, la lutte aérienne conserve un caractère marqué d’unité.
Cette constatation ne peut
manquer d’influer sur l’organisation du commandement ; nous y
reviendrons plus loin ; elle a en outre profondément modifié la
tactique aérienne.
Cette tactique ne se présente
plus, comme en 1918, sous la forme d’actions juxtaposées et liées,
dans l’espace et dans le temps, de l’aviation légère et de
l’aviation lourde de défense, auxquelles venaient se superposer, ou
plutôt s’accoler, à certains moments, celle des dispositifs
d’aviation légère, mis en place a priori par les armées pour leurs
propres besoins.
Elle s’offre maintenant à
nous sous la forme d’actions, parfois simultanées et parfois
successives, des différentes subdivisions d’arme, chacune de ces
actions étant liée à la précédente par les réactions que celle-ci
aura provoquée et réagissant elle-même sur la suivante, sans qu’il
soit possible du reste de séparer les actions et les réactions dues à
la coopération de l’aviation à la bataille terrestre, de celles qui se
rattachent aux opérations aériennes proprement dites.
A ce point de vue, l’air
nous paraît constituer un tout indivisible et si l’on est bien obligé,
par suite des difficultés des liaisons latérales, de le diviser en
grandes tranches, du moins, dans chacune de ces tranches, la lutte
doit-elle être organisée en profondeur.
d) Les buts assignés à la
lutte aérienne se sont multipliés et leur réalisation implique un
balancement de forces entre des actions différentes
Ce n’est pas seulement la
tactique aérienne qui s’est modifiée ; la transformation la plus
radicale réside en ceci que le cadre de la lutte aérienne s’est
singulièrement élargi.
Il n’est plus, comme en
1918, presque exclusivement limité aux dimensions de la bataille
terrestre.
L’action de l’armée de
l’Air englobe, à la fois :
- l’étroite coopération
aux opérations terrestres (ou maritimes) ;
- la couverture aérienne
d’une notable partie du territoire national ;
- l’attaque des centres de
puissance économique, industrielle et politique de l’adversaire ;
- toutes actions dont le
corollaire obligé est la diminution de puissance de l’aviation ennemie
par l’attaque aérienne de ses bases, de ses magasins, de ses centres de
production.
On ne peut évidemment
songer à éparpiller les moyens afin d’entreprendre, en même temps,
des tâches aussi nombreuses et aussi diverses ; la condition sine
qua non de l’efficacité de l’action aérienne est, qu’à chacune
des actions entreprises, soient consacrés les moyens nécessaires et
suffisants pour obtenir le résultat recherché.
Les moyens d’aviation dont
on dispose étant strictement limités, on ne pourra donc entreprendre, en
même temps, qu’une partie de ces tâches ; leur nombre dépendra
alors évidemment des moyens qu’il est nécessaire de consacrer à
chacune d’elles.
Est-ce à dire qu’il
faille renoncer systématiquement à certaines de ces tâches, et tout
d’abord, comme certains l’ont pensé, à celles qui n’ont pas de
rapport immédiat avec la bataille terrestre ?
Si une diminution même
sensible de la production des usines de guerre, l’interruption des
communications maritimes, l’affaiblissement du moral des populations,
etc. sont sans effet immédiat sur la bataille terrestre engagée, parce
qu’elle trouve dans les approvisionnements antérieurement accumulés
tout ce qui est nécessaire pour l’alimenter, leur influence sur la
suite des opérations n’est en aucune façon négligeable : on ne
doit donc renoncer à ces résultats que s’il est impossible de les
obtenir.
Or, précisément, la forme
même de la guerre moderne se prête à un semblable emploi de l’armée
de l’Air, en lui permettant d’entreprendre ces différentes tâches,
non pas simultanément, mais successivement.
L’attaque se trouve précédée
d’une période de préparation plus ou moins longue destinée à réunir
les moyens nécessaires et à les mettre en œuvre…
la nécessité de semblables
périodes ne saurait s’éluder complètement ; elle donne aux opérations
offensives une allure saccadée qui est caractéristique de la mise en œuvre
d’un important matériel 5.
L’action de l’armée de
l’Air nous paraît en définitive devoir comporter un balancement de
forces entre des tâches diverses : les unes directement et immédiatement
liées à la bataille terrestre (ou navale) en cours, les autres visant la
diminution progressive de la puissance de l’adversaire.
e) Le balancement des forces
entre les diverses tâches assignées à l’armée de l’Air est limité
par des nécessités tactiques et techniques
Dès que ce balancement de
forces nous paraît nécessaire, l’idéal serait qu’il puisse être
complet, c’est-à-dire que, suivant les circonstances du moment, on
puisse affecter successivement, aux tâches compatibles avec les moyens
dont on dispose, l’ensemble de ces moyens.
Ce souhait n’est
malheureusement que partiellement réalisable.
L’aviation de
renseignement, parce qu’elle ne peut recueillir que des indices
fragmentaires, parce que sa surveillance n’est qu’intermittente, et
parce que les renseignements négatifs qu’elle rapporte sont incertains,
se trouve hors d’état de tracer en quelques heures un tableau
suffisamment clair et précis de la situation de l’ennemi.
La connaissance de cette
situation, à un moment donné, ne peut être que le fruit d’une
recherche antérieure, longue et patiente, qui aura permis de suivre, avec
une fréquence suffisante, l’évolution de cette situation ;
c’est, avant tout, de la comparaison des indices recueillis à des
moments différents que résultera une approximation suffisamment approchée
de cette évolution.
Les forces aériennes de
renseignement doivent donc rester en permanence à la disposition des
Grandes Unités auxquelles elles sont organiquement affectées. Tout au
plus pourrait-on faire une exception à cette règle pour l’aviation des
Grandes Unités non engagées.
Pour l’aviation de défense,
le balancement des forces se heurte également à des difficultés qui le
limitent.
Le déploiement des moyens réalisé
est, en effet, fonction des objectifs à attaquer ou des objectifs à
couvrir, ainsi que des routes aériennes qui permettent de les atteindre.
Malgré que l’aviation
possède, plus que toute autre arme, la faculté d’effectuer aisément
des concentrations de forces en des zones éloignées
des bases d’envol, la distance à laquelle ces concentrations peuvent être
réalisées est limitée, soit par la faible durée de vol utile qui résulte
de cet éloignement, pour l’aviation légère, soit par l’augmentation
des durées de trajet dans les lignes amies ou ennemies qu’elle entraîne,
pour l’aviation lourde.
Les emplacements des
objectifs à attaquer ou à couvrir variant avec les tâches confiées à
l’aviation, l’aviation de défense ne peut songer à les remplir
toutes en partant d’un unique déploiement.
A chaque tâche correspondra
donc un déploiement qui différera - en totalité ou en partie seulement
- du déploiement adopté pour d’autres buts.
Chacun des changements de déploiement,
malgré les mesures prises pour en hâter l’exécution, exige des délais
plus ou moins importants.
D’ailleurs, lorsqu’il
s’agit, pour l’aviation de défense, de participer à la bataille
terrestre, son intervention est liée, dans l’espace et dans le temps,
au développement de cette bataille.
Pour que son intervention
dans cette bataille soit opportune, elle doit maintenir avec le chef qui
la conduit des liaisons étroites ; le maintien de semblables
liaisons est incompatibles avec l’éloignement des bases d’envol ;
d’où nécessité d’un nouveau déploiement.
De même, parce que, dans la
participation à la bataille terrestre, les objectifs à attaquer seront
fréquemment des objectifs mobiles et fugitifs, ou que les zones à
couvrir et les moments où cette couverture est nécessaire varieront
rapidement, la nécessité d’un contact étroit avec les unités de
renseignement chargées de situer ces objectifs ou avec les éléments à
couvrir rendront inutilisables les déploiements éloignés.
Par ailleurs, l’entrée en
action de l’aviation lourde dans la bataille terrestre implique, de la
part des équipages, une connaissance suffisante du terrain où peuvent
apparaître les objectifs, de la situation de l’ennemi dans cette zone
de terrain, des réactions aériennes adverses dans la partie du ciel
correspondante ; cette connaissance ne s’acquiert qu’au bout
d’un certain temps.
Dans un autre ordre d’idées,
ce balancement des forces entre différentes tâches n’est possible
qu’à la condition que le matériel dont on dispose soit apte à les
remplir toutes.
On s’explique par là
l’attrait qu’a exercé à deux reprises différentes, dans l’évolution
de notre matériel, le principe de la non-spécialisation, contraire
cependant à l’enseignement formel de la guerre.
Malheureusement, à
l’usage, on s’aperçoit que le matériel ainsi conçu ne convient pas
à certaines tâches et l’on revient à la spécialisation.
Au reste, cette non-spécialisation
du matériel est un leurre. Dès qu’un progrès technique notable est
acquis, on constate que le matériel construit pour la tâche la plus
difficile n’est plus susceptible de la remplir et comme il n’est pas
encore usé, on l’utilise pour les tâches plus faciles.
A quoi bon, dès lors,
partir du principe de la non-spécialisation si, au bout de très peu de
temps - car dans l’aviation le matériel évolue vite -, on est obligé
de revenir à une spécialisation qui cette fois n’est pas voulue, mais
subie, et qu’il paraît à peu près impossible d’éviter ?
Quoi qu’il en soit, on
doit retenir, qu’à côté des nécessités tactiques que nous avons précédemment
exposées et qui limitent le balancement des forces entre les différentes
tâches, il existe des servitudes techniques plus impérieuses encore.
Ainsi, si le balancement des
moyens aériens entre les opérations aériennes proprement dites et la
bataille terrestre (ou navale) nous paraît nécessaire et si, étant donné
l’allure "saccadée" des opérations terrestres (ou navales),
il nous paraît possible, son importance est limitée, son rythme est plus
lent qu’on ne l’imagine et il se trouve astreint à des règles très
strictes, tant en ce qui concerne l’organisation du commandement que les
conditions d’entrée en action des moyens de renforcement.
f) Nécessité de l’unité
de commandement aérien
Nous avons vu précédemment
que l’Air forme un tout indivisible.
Les entreprises aériennes y
affectent la forme d’actions, simultanées ou successives, des différentes
subdivisions d’armes, chaque action étant liée à la précédente par
les réactions que celle-ci a provoquées et réagissent sur la suivante ;
sans qu’il soit possible d’ailleurs de séparer les actions et les réactions
dues à l’intervention de l’aviation dans la bataille terrestre, de
celles qui se rattachent aux opérations aériennes proprement dites.
Dans ces conditions, que
penser d’une organisation du commandement qui diviserait cet espace
indivisible en deux parties, l’une liée à la bataille terrestre et
dans laquelle le commandement aérien est subordonné au commandement
terrestre, l’autre, indépendante de cette bataille, où un autre chef
exercerait son autorité ?
Comment concevoir qu’une
expédition de bombardement ennemie pénétrant profondément en
territoire national serait, le long de son itinéraire aller, justiciable
de deux autorités aériennes différentes et qu’il en serait de même
à son retour ?
Comment tracer les limites
des zones aériennes dépendant de ces deux commandements, alors que, sauf
pour ceux qui se trouvent très éloignés du front de contact, les
objectifs à attaquer ou à couvrir, qu’ils intéressent la bataille
terrestre ou les opérations aériennes proprement dites, se trouvent étroitement
imbriqués les uns dans les autres et souvent seront les mêmes ?
Comme enfin, après les leçons
de 1918, admettre une fois encore que, dans la même partie du ciel, deux
chefs, dont les préoccupations sont différentes, conduisent deux actions
aériennes indépendantes, alors que toute action aérienne est dans l’étroite
dépendance de celle qui la précède et réagit sur celle qui la suit ?
Parce que le ciel est
indivisible, parce que les actions aériennes sont en étroite dépendance
les unes par rapport aux autres, parce que les entreprises aériennes sont
soudaines, extrêmement rapides, et exigent des réactions immédiates,
parce que, enfin, la lutte aérienne est "une", qu’il n’y a
pas des opérations aériennes proprement dites et une bataille terrestre,
mais une lutte aérienne unique qui s’exerce par moments plus spécialement
au profit de la bataille terrestre, pour toutes ces raisons s’impose à
notre esprit la nécessité d’un commandement aérien unique, exerçant
son action dans toute la profondeur du ciel où peuvent se développer les
entreprises aériennes amies et ennemies.
g) Primauté des besoins de
la bataille terrestre
Examinant les conclusions auxquelles le général
Douhet était arrivé, nous avons été amené à conclure que, dans l’état
actuel des institutions militaires, et aussi longtemps que l’usure préalable
de l’adversaire n’a pas été réalisée, l’Air ne pouvait
constituer le théâtre d’opérations décisif.
En particulier, les résultats auxquels
l’action de l’aviation peut prétendre nous paraissent devoir être
beaucoup moins complets et beaucoup moins rapides que ceux qu’obtient
d’un seul coup l’invasion.
Or, la perte d’une grande bataille - et
en particulier de la bataille initiale - oblige presque toujours le vaincu
à un repli profond de son corps de bataille, afin de gagner le temps
indispensable pour préparer une nouvelle manœuvre d’ensemble, et
apporter au dispositif général de ses forces les modifications nécessaires.
Cette perte de terrain présente, il va
de soi, les plus graves inconvénients pour les opérations, mais, par
surcroît, elle inflige aux populations des misères et des privations de
toutes sortes et prive le vaincu de la totalité des ressources du
territoire envahi.
Dans le cas particulier de la France, la
présence, à proximité des frontières, des riches bassins industriels
du Nord et de l’Est, rend l’invasion encore plus désastreuse parce
qu’elle fait disparaître, d’un seul coup, l’ensemble des ressources
de ces deux bassins, qui sont indispensables à la défense nationale.
Dans l’ensemble des opérations
terrestres, maritimes et aérienes que comporte une guerre moderne, la
bataille terrestre revêt donc une importance capitale.
Au fur et à mesure que s’accroît la
puissance de l’armée de l’Air, s’accroît proportionnellement
l’importance des résultats que son intervention dans la bataille
terrestre peut obtenir. A certains moments de la bataille, on l’a vu
pendant les crises de 1918, l’intervention de l’aviation peut même être
décisive.
Renoncer à faire bénéficier la
bataille terrestre des résultats de cette intervention équivaudrait à
aller à la bataille avec des forces dispersées ; ce serait courir
à un désastre dont nous avons pu, en 1914, mesurer toute l’étendue :
la perte de la bataille terrestre initiale.
Cette constatation de simple bon sens
confère, en matière d’action aérienne, aux besoins qui résultent de
la préparation et du développement de la bataille terrestre un caractère
de primauté absolue sur tous les autres besoins.
Les conséquences qu’entraîne
l’application de ce principe n’ont pas toujours été clairement
entrevues.
L’intervention de l’aviation dans la
bataille terrestre implique, nous l’avons vu, des délais importants,
tant pour la réalisation des nouveaux déploiements correspondant aux
missions particulières confiées à l’aviation dans cette bataille,
pour l’établissement des liaisons indispensables avec les chefs
terrestres qui la conduisent, que pour permettre aux équipages de connaître
le terrain où ils auront à agir, ainsi que la situation de l’ennemi
terrestre et aérien dans la zone où s’exercera leur action.
La primauté des besoins de la bataille
terrestre exige que ces délais - sans lesquels l’intervention de
l’aviation dans la bataille risque de perdre une notable partie de son
efficacité et son caractère d’opportunité - soient respectés, même
si l’on est ainsi amené à suspendre plus tôt qu’on ne le désirerait
l’exécution des autres tâches de l’aviation.
En particulier, nous avons vu que les
servitudes de l’observation aérienne, la forme très progressive que
revêt la recherche du renseignement aérien, conduisent à laisser, en
permanence, aux unités engagées la libre disposition de leur aviation de
renseignement, même si les opérations terrestres ne présentent pas
encore les caractères d’une crise.
Par ailleurs, l’exemple de 1918, aussi
bien que les réflexions que nous sommes amenés à faire de nos jours,
nous ont conduits à conclure à la nécessité du commandement aérien
unique.
Est-il possible d’admettre que ce
commandement changera de mains selon que, dans les circonstances du
moment, la participation de l’aviation à la bataille terrestre prendra
le pas sur les opérations aériennes indépendantes ou inversement ?
Et ne voit-on pas tout le danger que présente,
au moment où s’engage une grande bataille terrestre, l’arrivée
d’un nouveau chef aérien, moins bien connu des chefs militaires intéressés,
ne connaissant qu’imparfaitement leur pensée et leurs besoins, ainsi
que la situation de l’ennemi et le "climat" aérien dans la
zone où l’aviation doit intervenir ?
Si l’on accorde vraiment - et sur ce
point il est difficile de ne pas être d’accord - aux besoins qui résultent
de la préparation et du développement de la bataille terrestre, un
caractère de primauté absolue sur tous les autres besoins, on doit
reconnaître également que le commandement aérien doit être exercé en
tout temps par le chef qui, de par ses attributions, est le mieux placé
pour connaître l’ensemble des besoins de cette bataille.
A ce point de vue, le rôle du commandant
des forces aériennes et de la DCA du groupe d’armées nous paraît
avoir considérablement grandi.
Mais il convient de noter que ce
commandement unique doit s’exercer dans toute la profondeur du ciel où
peuvent se produire les interventions aériennes amies et ennemies.
Cette zone déborde, à coup sûr, les
limites assignées à l’autorité du commandant de groupe d’armées.
De telle sorte qu’il existe un décalage
entre le commandement terrestre et le commandement aérien qui, en
l’absence d’une autorité suprême coiffant toute la hiérarchie du
commandement (militaire, maritime et aérien), rend particulièrement
ardue l’organisation du commandement aérien.
Enfin, si, comme nous le pensons, la spécialisation
du matériel en vue des tâches distinctes qu’on exige de lui est
infiniment souhaitable, la primauté des besoins de la bataille terrestre
obligera à concevoir, au moins pour l’aviation de renseignement, un matériel
spécialement conçu en vue des missions qu’elle doit remplir dans cette
bataille. Il n’est pas prouvé que le multiplace de combat, dont une
notable partie de l’aviation de renseignement a été dotée, réponde
uniquement à cette préoccupation.
Conclusions
L’exposé qui précède nous conduit à
penser que si le général Douhet peut, dans une certaine mesure, faire
figure de précurseur et d’apôtre, la doctrine française d’emploi,
pour autant que l’esprit français restera cartésien, doit s’écarter
délibérément de la sienne.
Douhet a conçu un système complet de
guerre, dans lequel l’armée de l’Air joue le rôle essentiel, décisif.
A la constitution d’une armée de l’Air aussi puissante que possible,
il sacrifie les opérations terrestres et maritimes et les forces chargées
de les mener.
Mais son système n’a aucun fondement
expérimental ; il suppose d’ailleurs l’existence d’une forme aérienne
qu’aucun pays n’a pu réaliser, ni numériquement, ni techniquement ;
enfin, il ne tient pas un compte suffisant de l’organisation des forces
armées de l’adversaire. Pour nous, nous ne pouvons négliger la
puissance et l’esprit offensif de l’armée de Terre qui nous sera peut
être opposée et avec laquelle nous sommes bien obligés de compter.
A cette doctrine idéaliste et absolue,
nous nous devons d’en opposer une autre, plus objective et plus souple.
Si nous devons accorder aux opérations aériennes
proprement dites toute l’importance que l’accroissement de puissance
de l’aviation lui confère, nous devons, par dessus tout, reconnaître
que la décision ne peut s’obtenir que par la convergence des actions
entreprises dans les trois domaines de la Terre, de la mer et du Ciel.
Au lieu de nier certains besoins, il
convient d’établir entre eux, dans chaque situation particulière, à
chaque moment, une hiérarchie logique, et d’appliquer ensuite
successivement, à chacun d’eux, les moyens nécessaires et suffisants
pour les satisfaire.
Lorsqu’il s’agira de passer à l’exécution,
notre imagination se heurtera à des servitudes nombreuses - délais
d’entrée en action, organisation du commandement, besoins permanents
des opérations terrestres, matériel - qui entraveront son essor. La
dernière guerre nous a montré qu’on ne peut impunément s’en
affranchir.
Enfin, et c’est là, pensons nous, que
réside l’essentiel du débat, nous devons reconnaître, qu’aussi
longtemps que nos institutions militaires resteront ce qu’elles sont,
l’intérêt qui s’attache au succès des opérations terrestres donne,
aux besoins qui résultent de leur préparation et de leur développement,
un caractère de primauté absolue.
________
Notes:
1 Douhet
ne croit guère à l’efficacité du bombardement de nuit en raison de la
difficulté que l’on éprouve, la nuit, à identifier les objectifs et
à les attaquer.
2 Le
Bréguet XIV de 1918 avait un rayon d’action théorique de 250 km
environ ; et pourtant l’aviation de bombardement, qui en était armée,
ne pénétrait de jour dans les lignes ennemies qu’en vol groupé et à
une distance n’excédant guère 25 km.
3 Ludendorff,
Mémoires.
4 280
pilotes pour la défense de Londres au début de 1918.
5 Règlement
provisoire sur l’emploi tactique des Grandes Unités : rapport au
ministre.
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