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CAMON OU
L'EXEGETE DE NAPOLEON*
Bruno COLSON
* Ce texte servira de préface à la réédition
de La guerre napoléonienne. Les systèmes d’opérations, Économica,
Bibliothèque stratégique, 1996.
Le général Hubert
Camon naquit à Dieuze dans la Meurthe, le 19 mai 1855. Il fit
Polytechnique, suivit les cours de l’Ecole d’application de
Fontainebleau et sortit dans l’artillerie. Capitaine en 1884, il passa par
l’Ecole de guerre, devint chef d’escadron en 1898, puis enseigna l’art
militaire à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie à
partir de décembre 1900. Nommé lieutenant-colonel, il dirigea l’Ecole
d’artillerie du 10e corps en 1905. Il retrouva l’école Polytechnique en
décembre de l’année suivante pour y exercer les fonctions de commandant
en second. En mars 1909, il devint colonel, en juin 1913 général de
brigade. Il alla prendre le commandement de l’artillerie du 14e corps. La
Première guerre mondiale lui vit confier la surveillance de la fabrication
des matériels et projectiles de l’artillerie lourde. Le 15 février 1917,
il fut admis au cadre de réserve. Il mourut à Paris le
13 novembre 19421. Comme beaucoup de
penseurs militaires, Camon n’exerça pas de grand commandement en
campagne. Il fit une carrière de technicien et d’enseignant. Son
appartenance aux "armes savantes" le rattachait à une grande
tradition intellectuelle de l’Armée française qui avait donné Vauban,
du Teil, Bourcet, Carnot, Rogniat, Foy, etc. Camon a laissé une œuvre écrite
considérable.
| Premières
études et discours de la méthode
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Les premiers écrits de Camon
furent des études techniques à propos de la téléphonie militaire
et de l’organisation du commandement, publiées chez
Berger-Levrault2. A partir de 1890,
il donna ses premières pages sur la guerre napoléonienne et la
bataille3. A l’Ecole de guerre, il
avait suivi les conférences du commandant Cardot qui enseignait la
guerre napoléonienne d’après Clausewitz. Au sortir de l’Ecole,
il se mit en tête d’approfondir la question. Un jour, flânant le
long des quais, il trouva à un prix dérisoire les 32 volumes de la
Correspondance de Napoléon. "Leur lecture,
dit-il, me révéla bientôt qu’il y avait dans les campagnes
de l’Empereur d’autres enseignements que ceux que Clausewitz y
avait vus" 4. A cette
époque, Camon se complaisait dans l’étude des théories évolutionnistes
par lesquelles les élèves de Lamarck, de Geoffroy-Saint-Hilaire et
de Darwin cherchaient à fixer les lois qui régissent les rapports
entre les êtres organisés. Appliquant aux études militaires les méthodes
des naturalistes, Camon fut amené à
remarquer que les principales entrées
en campagne de Napoléon reproduisaient un même schéma. Il fit la
même remarque pour ses principales batailles. Il avait dès lors
les éléments d’une théorie de la guerre napoléonienne. Camon
voulait arriver à connaître les méthodes, les systèmes qui
avaient assuré le succès des grands capitaines. Il était
convaincu qu’il fallait partir de cette connaissance pour induire
les méthodes qui convenaient à la guerre du XXe siècle. Pour
cela, il lui fallait comparer les manœuvres et les batailles afin
d’extraire ce qu’elles avaient de commun. C’est ce qu’il
entreprit, à la lumière des ordres et des bulletins de Napoléon.
L’étude comparée lui facilita la compréhension des manœuvres
et des batailles dont, au départ, il s’expliquait mal le plan,
faute de documents suffisants. Elles s’éclairaient par le
rapprochement avec telle autre manœuvre ou bataille dont le système
était nettement accusé ou qui avait été expliquée par Napoléon
lui-même. Pour l’étude des manœuvres, Camon pouvait utiliser de
nombreux ordres écrits, souvent très développés, qui généralement
donnaient une vue complète des systèmes. Pour les batailles, les
ordres écrits de Napoléon étaient plus rares ; les
instructions avaient été le plus souvent verbales. La veille
d’une bataille, l’Empereur réunissait ses généraux et leur
expliquait son plan. Au cours de l’engagement, c’est encore par
des ordres verbaux, portés par des officiers d’ordonnance ou des
aides de camp, qu’il prescrivait les mouvements qu’exigeaient
les circonstances. "Mais, dit Camon, si Napoléon
n’a pas fait un exposé complet de ses systèmes de bataille,
s’il n’a pas livré formellement son secret, ce secret on peut
le surprendre dans les conseils qu’il a adressés au Prince Eugène,
à Murat, à Marmont, à tel ou tel de ses maréchaux et aussi dans
ses critiques après une bataille perdue par eux ; mieux encore
dans ses bulletins de bataille écrits le soir même de la lutte,
tout chauds des préoccupations qui l’ont agité dans la journée" 5.
Camon put constater que Napoléon n’avait eu que deux systèmes de
manœuvre et deux systèmes correspondants de bataille. Comparant
alors les plans à ces systèmes abstraits, il rechercha dans quelle
mesure et comment ils en différaient. Il arriva à découvrir les
raisons des modifications apportées dans les différents cas au
système normal et "ainsi l’exception confirmait la règle".
Avant de mettre au point les
analyses de campagnes par lesquelles il y était arrivé, Camon
publia le résultat de ses recherches en 1899 dans une courte
brochure in-8° de 59 pages : La bataille napoléonienne.
Les écrivains militaires la reçurent sans indulgence. Ils critiquèrent
la comparaison avec les organismes vivants qui, par accident, ne se
développent pas toujours normalement. Camon attribua une partie de
ces critiques au fait qu’il avait raccourci son étude pour la
publier au plus vite. Aussi, nommé en décembre 1900 professeur du
cours d’art militaire à l’Ecole d’application de
l’artillerie et du génie, il reprit ses découvertes et les étaya
par une analyse plus approfondie des campagnes napoléoniennes.
Entre-temps, avant de publier une étude définitive sur Napoléon,
il dut régler son compte à Clausewitz.
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La critique de Clausewitz
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Camon plaçait Clausewitz au
premier rang des classiques de la littérature militaire et considérait
que son De la guerre et ses études de campagnes devaient
être les livres de chevet de tous les chefs d’armée. Le
premier apport de Clausewitz était sa prise en compte des
"forces morales". Il avait eu raison d’écrire que la
guerre n’était qu’une continuation de la politique par
d’autres moyens : "On comprend, écrivait
Camon, que les guerres doivent changer de caractère, suivant
le but poursuivi et la trempe de l’adversaire, et qu’il est
inutile de pousser la guerre jusqu’à sa limite logique :
la destruction des forces ennemies, si l’adversaire cède
auparavant ou si les sacrifices à faire pour arriver à cette fin
sont hors de proportion avec le but poursuivi" 6.
Le chapitre consacré par Clausewitz à la guerre comme instrument
de la politique était d’après Camon "de tout premier
ordre" et devait être médité par les hommes de
gouvernement aussi bien que les généraux7.
Mais De la guerre n’était
pas d’un abord facile. Sa forme "teuto-philosophique"
décourageait le lecteur français et, de plus, l’ouvrage était
inachevé. Impressionné par la campagne de 1812, Clausewitz avait
conçu, selon Camon, "une malsaine inclination"
pour une forme de guerre qu’il appelait "défensive-offensive".
Clausewitz avait bien saisi le caractère de vigueur et de décision
imprimé par Napoléon à la guerre. Mais il n’avait pas compris
le procédé si simple par lequel Napoléon obtenait la démoralisation
de l’ennemi : l’attaque enveloppante. Partisan du coup
droit sur l’adversaire, Clausewitz aurait méconnu la part
primordiale de la manœuvre chez Napoléon. Camon était particulièrement
déçu par le "tableau d’une bataille moderne" de
Clausewitz, où tout semblait se réduire à une affaire
d’usure. "Depuis quand, lançait Camon, la théorie
propose-t-elle en exemple les œuvres malvenues"8 ?
Pour lui, Clausewitz était resté fermé aux admirables procédés
de l’Empereur. La manœuvre, toujours la même, sur les derrières
de l’adversaire, "qui crève les yeux",
Clausewitz ne l’a pas vue9. Il
n’a pas compris le principe essentiel de Napoléon, à savoir la
marche initiale vers un point fixe choisi a priori sur la
ligne de retraite de l’ennemi. Parmi les causes qui ont empêché
Clausewitz de voir clair dans la stratégie napoléonienne, il y
avait sa haine pour Napoléon. "La haine est une pauvre
lumière pour voir clair dans les œuvres d’un génie" 10.
Camon avait réagi contre
l’engouement dont avait bénéficié Clausewitz en France après
1870. Il n’acceptait pas l’idée que Clausewitz n’avait fait
que rédiger la doctrine de guerre de Napoléon. D’ailleurs,
dit-il, Clausewitz n’avait à sa disposition ni les ordres, ni
les instructions de l’Empereur11.
Pourtant Camon fut certainement un des meilleurs interprètes français
de Clausewitz. Il avait voulu réagir contre une assimilation un
peu trop hâtive entre celui-ci et Napoléon. En ce sens, son Essai
sur Clausewitz avait été une œuvre de combat. Lorsqu’il réunira
ses articles en un livre en 1911, son intention aura changé car,
à ce moment, l’engouement pour le stratégiste prussien aura
cessé. Camon voudra alors inciter les officiers français à lire
Clausewitz12.
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L’analyse méthodique de la
guerre
napoléonienne
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A l’Ecole d’application de
l’artillerie et du génie, Camon eut le temps de perfectionner
son étude de la guerre napoléonienne. En toute logique, il
commença par établir un Précis des campagnes, qui
constituait son cours et qu’il publia en 1903. "Rechercher
les idées fondamentales sur lesquelles reposent
les manœuvres et les batailles de Napoléon ; indiquer les
procédés techniques par lesquels il les a réalisées, en un
mot, faire la théorie de la guerre napoléonienne,
tels sont les objets de cet ouvrage" 13.
Napoléon avait songé à écrire une telle théorie mais les écrits
de Sainte-Hélène ne contiennent que quelques commentaires de
ses campagnes ou de celles de César, Turenne, Frédéric, ainsi
que des observations sur les ouvrages de Jomini et de Rogniat.
La théorie de l’Empereur est donc à extraire des 32 volumes
de sa correspondance. La publication de celle-ci avait été
terminée en 1869. Camon disposa aussi des documents mis à jour
par la Section historique de l’Etat-Major de l’armée. Son Précis
des campagnes ne veut pas faire œuvre historique : on
n’y trouvera pas le récit le plus minutieux et le plus
complet sur les manœuvres et les combats. Camon voulait donner "l’idée
absolument exacte de ce que Napoléon avait voulu faire" 14.
"Dégager le système d’une manœuvre, d’une
bataille, c’est tout autre chose que d’en faire la critique
historique. Pour la critique historique, il faut vérifier les
états d’effectifs, comparer les relations adverses, fouiller
les archives" 15.
Camon n’avait en vue que de caractériser la stratégie et la
tactique de Napoléon. Son travail le passionna. Il entrait "dans
des terres que nul encore n’avait foulées" 16.
Le dieu de la guerre lui révélait son secret.
Le Précis de Camon se décompose
en campagnes, en périodes et en actes. Ceux-ci correspondent généralement
à des manœuvres. Le plan est annoncé au début de chaque
campagne, après un exposé de la situation politique, de la
situation militaire et des plans des adversaires. A l’intérieur
de chaque période et de chaque acte, les événements sont
alors décrits et analysés jour par jour. L’exécution est
toujours rapportée à la conception. Un résumé clôt chaque
campagne et reprend les procédés utilisés par Napoléon.
Camon n’aborde ni la campagne d’Egypte ni celle d’Espagne :
le point est à noter ; Camon n’étudie que la
"grande guerre". Après le rappel des campagnes, sont
développés, dans un deuxième volume de La guerre napoléonienne,
les systèmes d’opérations17.
Ce volume, s’il consacrait le plus grand nombre de pages aux
grandes campagnes de l’Empereur, abordait aussi les théâtres
secondaires comme l’Italie en 1805 et 1809, le Portugal, la
Dalmatie, où opéraient, seuls, certains lieutenants de Napoléon.
Ensuite viennent les batailles. Camon dit s’être efforcé de
faire court et réaffirme son souhait d’être lu "afin
de ramener le plus possible de camarades à l’étude trop négligée
des batailles de Napoléon" 18.
L’essentiel de l’ouvrage se
ramène à cette constatation : de même que Napoléon a
seulement deux systèmes de manœuvre, la manœuvre sur les
derrières et la manœuvre sur position centrale, il n’a aussi
que deux systèmes de bataille, la bataille avec attaque
tournante et la bataille sur position centrale ; la première
est sa bataille favorite, comme la manœuvre sur les derrières
est sa manœuvre favorite19.
Napoléon avait un système favori de bataille, un plan idéal
qu’il regardait comme le plus sûr et le plus économique pour
arriver à la victoire. Aucune de ses batailles ne l’a peut-être
entièrement réalisé, mais toutes en procédaient et quelques
unes s’en approchèrent de très près. Ce plan idéal figure
dans presque tous les ouvrages de Camon. Chez Napoléon, précise
Camon, la bataille était stratégique : il ne
visait pas seulement à gagner la bataille mais entendait, par
elle, remplir un but stratégique qui était de décider la
campagne en fermant toute retraite à l’ennemi20.
Il savait que toute bataille était chanceuse et, pour ne pas
s’y exposer, il préférait adopter la manœuvre sur les derrières
dont l’objet était de se débarrasser de l’ennemi sans
affaire générale21.
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Synthèse et applications à
la Première Guerre mondiale
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Camon publia une synthèse de
ses découvertes sur la guerre napoléonienne en 1923, avec Le
système de guerre de Napoléon. Après avoir étudié les
détails, il avait voulu "n’en conserver pour ainsi
dire que les Formes pour donner aux élèves stratèges un répertoire
copieux, facile à retenir, qui aidera, le cas échéant, leur
imagination" 22.
Dans sa conclusion, il défendait le principe de son approche "systématique".
"Cette simplicité extrême des conceptions stratégiques
et tactiques chez Napoléon peut étonner, écrit-il, ceux
qui croient que le génie n’a pas de systèmes et qu’il
invente pour chaque situation une solution particulière. Il
n’en est pas ainsi, et Napoléon lui-même a reproché à
Moreau de n’avoir pas de système" 23.
Tout général, selon Camon, a besoin de se faire un système
car il est toujours obligé d’improviser une solution sur
des renseignements incertains et souvent contradictoires. "On
peut aller plus loin, poursuit-il, et se demander si
l’audace qui caractérise les grands capitaines ne vient pas
justement de ce qu’ils se sentent en possession d’un système
d’opérations et de bataille élaboré avec soin, longuement
mûri et dont ils attendent avec confiance la victoire" 24.
Camon s’appliquera à retrouver comment Napoléon avait élaboré
son système.
En attendant, la Première
guerre mondiale, qui venait de se terminer, le contraignait à
montrer que le système de Napoléon présentait encore
quelque intérêt. Sur le front occidental, la guerre de
tranchées ne s’était établie qu’après l’échec de la
manœuvre initiale allemande, manœuvre qui, d’après Camon,
rappelait l’entrée en campagne de Napoléon en 1812. Si
cette manœuvre avait échoué, ce n’était pas que les
moyens de guerre de 1914 eussent rendu caduc le système napoléonien,
mais parce que l’exécution avait été défectueuse. Sur le
front russe, où la guerre de mouvement se prolongea au-delà
de 1915, les manœuvres de Ludendorff furent des manœuvres
napoléoniennes. En 1918, le mouvement réapparut sur le front
occidental. L’offensive de Ludendorff, au mois de mars,
s’inspirait de l’entrée en campagne de Napoléon en
Belgique en 1815. Sur le front bulgare, la percée de Franchet
d’Esperey fut aussi une manœuvre napoléonienne, destinée
à atteindre les grands dépôts et les lignes de retraite de
l’armée ennemie. Au niveau des batailles, celle de la Marne
en 1914 ne fut que partiellement napoléonienne. Il lui manqua
seulement la pièce capitale : la masse de rupture25.
En 1925, Camon développa son
analyse de la Grande Guerre. Imbu de Clausewitz, Moltke
n’avait pas compris la manœuvre napoléonienne prévue par
Schlieffen et l’avait abandonnée en cours d’exécution.
Camon faisait une très bonne analyse des origines
intellectuelles du plan Schlieffen, qu’il reliait à toute
une tradition de pensée militaire allemande. Il avouait que
l’intérêt didactique du combat napoléonien était nul désormais :
les moyens étaient trop différents. Par contre les systèmes
d’opérations et les systèmes de bataille présentaient
encore de l’intérêt car il s’agissait de systèmes de
forces et, comme tels, ceux-ci étaient indépendants, dans
une certaine mesure, de l’ordre de grandeur de ces forces26.
En étudiant Ludendorff, qui constamment avait cherché à
appliquer la manœuvre napoléonienne sur les derrières,
Camon souligna que celui-ci pourrait encore jouer un rôle
dans une guerre de revanche et que ses opérations étaient
certainement étudiées en Allemagne27.
Peut-être Camon avait-il en
tête les tueries de la Grande Guerre lorsqu’il insista en
1928 "sur la nécessité pour un gouvernement et son général
en chef de ne pas perdre de vue que la guerre est l’ultime
argument de la politique ; qu’il s’agit avant tout de
démoraliser les gouvernants adverses pour les amener à se
plier à nos conditions ou à abandonner les leurs. L’anéantissement
de toutes les forces adverses n’est pas pour cela nécessaire" 28.
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Bilan d’une Œuvre
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Les années 1930 voient
Camon rechercher les origines du génie et du métier chez
Napoléon29. Il découvre
que celui-ci s’est formé son système vers 1788-1789 "par
des études acharnées" sur les ouvrages militaires
de Frédéric II, Guibert, Bosroger, si bien qu’au début
de la première campagne d’Italie, en mars 1796, il était
déjà en pleine possession de son système30.
Constatant que l’Empereur, à Sainte-Hélène, a prôné
la lecture des campagnes des grands capitaines qui l’ont
précédé, Camon s’y applique, espérant détecter les
modèles que Napoléon a pu trouver. Il aborde ainsi Condé
et Turenne, Luxembourg, Maurice de Saxe31.
Camon a été un écrivain militaire très fécond et ces
quelques pages n’ont pas la prétention de faire un relevé
exhaustif de ses publications32.
Celles-ci comportent de nombreuses répétitions et
reprises. Elles reflètent l’enrichissement continu
d’une réflexion qui s’est tenue fidèlement à son
objet. Mais la lecture de Camon est toujours aisée. Le
style est simple, lapidaire et vivant. Il traduit
remarquablement la volonté du chef, l’ordre imposé par
Napoléon aux événements. Camon a rationalisé la manière
napoléonienne. Raymond Aron estime qu’il donnait à
celle-ci "un caractère plus systématique qu’elle
n’en possédait, commettant une erreur de sens contraire
à celle de Clausewitz selon lequel Napoléon choisissait,
selon les circonstances, tel ou tel mouvement stratégique,
tel ou tel point de rupture du front ennemi" 33.
Camon, nous l’avons vu, a justifié son approche "systématique".
En jouant sur l’expression "forces armées",
il évoquait la mécanique, où l’on "cherche à
combiner les forces en systèmes susceptibles de les
utiliser pour le mieux". De même en art militaire,
il estimait qu’il y avait lieu "de combiner les
forces armées suivant des systèmes qui assurent leur
maximum de rendement. Par suite de l’évolution des moyens
de guerre, la forme générale des systèmes peut évoluer ;
mais elle doit satisfaire à des principes permanents.
Pourquoi, dès lors, ne pas admettre que du jour où Napoléon
eût trouvé les systèmes d’opérations et les
systèmes de bataille qui convenaient le mieux à la mise
en œuvre des forces armées de son époque, il n’ait pas
cherché à les réaliser toutes les fois que les
circonstances le permettaient et dans la mesure où elles le
permettaient" ?34
Camon, ne l’oublions pas, était un Polytechnicien. De
plus, il voulait faire œuvre didactique. Il écrivait
principalement pour ses "camarades" dont il espérait
contribuer à former le jugement stratégique et tactique.
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L’influence de Camon
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Comme il le laisse
entendre à quelques reprises dans ses ouvrages, Camon a développé
une approche qui s’opposait à celle qui régnait avant
1914 à l’Ecole de guerre, où dominait le général
Bonnal. Celui-ci déduisait la stratégie de l’étude détaillée
d’une seule campagne et l’art des batailles de l’étude
détaillée d’une seule bataille. Pour Camon, c’était
une erreur car cela ne permettait pas d’établir une théorie
générale35. Camon
reprochait aussi à Bonnal et à ses disciples — dont
le général Buat — d’avoir suivi Clausewitz dans
sa méconnaissance de la manœuvre au profit d’une
approche directe de l’ennemi. D’après Camon, Bonnal
ne tenait pas Napoléon en très haute estime. "Pour
notre malheur en 1914, ajoute-t-il, ce mépris et
cette animosité du général Bonnal pour Napoléon
avaient empêché de nombreuses générations de l’Ecole
de guerre d’étudier comme il eût été nécessaire les
méthodes du "dieu de la guerre". Souhaitons
qu’entre Bonnal et Napoléon, notre Ecole de guerre
choisisse désormais Napoléon" 36.
Avant 1914, Camon enseignait à l’Ecole d’application
de l’artillerie et du génie à Fontainebleau et c’est
dans ce cadre qu’il développa son analyse de la guerre
napoléonienne. Il n’eut donc pas la possibilité
d’exercer une influence comparable à celle de Bonnal,
qui enseignait à l’Ecole de guerre. Il reconnaît
d’ailleurs que celle-ci, avant 1914, n’avait jamais
accepté dans son enseignement les formes stratégiques et
tactiques qu’il avait trouvées. Cette "horreur
des schémas", d’après Camon, aurait porté préjudice
aux officiers français durant la Grande Guerre37.
Comme tous les officiers
stagiaires de l’Ecole de guerre, Charles De Gaulle a été
formé par la méthode de Bonnal, entre 1922 et 1924. Il
n’évoque pas Camon dans ses écrits, alors qu’il
mentionne Cardot, Maillard, Gilbert, Grouard, Bonnal,
Colin38. Pourtant, dans
les conférences d’histoire qu’il donne à Saint-Cyr
en 1921, son exposé des campagnes de 1805 et de 1813
s’inspire visiblement de Camon39.
La lecture de Camon est perceptible chez le général de
Cugnac, qui publia dans la Revue de Paris un
article où il se demandait ce qu’aurait fait Napoléon
à la bataille de la Marne. Cugnac rappelait que
l’Empereur avait remporté nombre de ses victoires en
provoquant lui-même l’allongement, et, partant,
l’affaiblissement de la ligne de bataille de
l’adversaire à l’endroit choisi par lui, pour ensuite
y lancer sa masse de rupture. Sur la Marne, Joffre avait
eu la chance extraordinaire de voir l’adversaire créer
volontairement un vide dans son front. Or, rien ne fut
poussé dans la brèche et Cugnac en accusait d’abord le
commandant du 2e corps de cavalerie, le général Conneau.
Dans sa démonstration, Cugnac s’appuyait sur un ouvrage
de Camon paru en 1935 : Quand et comment Napoléon
a conçu son système de bataille 40.
Dans les années 1930, les idées de Camon sur la guerre
de mouvement rejoignaient celles de Charles De Gaulle.
Camon désapprouvait en effet les orientations prises par
l’armée française au cours de ces années. "On
ne forme plus d’âmes militaires, se plaignait-il, et
pourtant notre pays en aura toujours grand besoin" 41.
D’après lui, on consignait les officiers dans des
besognes insignifiantes.
Dans ce qui, semble-t-il,
fut sa dernière publication, Camon revenait au point de départ
de sa momumentale étude de la guerre napoléonienne :
la première manœuvre de Napoléon, celle de Turin (12-28
avril 1796). Camon épiloguait avec nostalgie sur la
jeunesse de Bonaparte et des généraux de l’Armée
d’Italie. La jeunesse, quelle force pour un stratège !
"Or, à notre époque, disait-il, on
n’arrive au commandement des armées que vers soixante
ans" 42.
Mais, surtout, il entendait montrer la supériorité de
l’offensive sur la défensive pour la défense d’une
frontière. Il y avait une leçon à tirer "pour
aujourd’hui" : la défense passive sur une
barrière n’est pas le meilleur système de défense43.
Les écrits de Camon ne
sont pas restés inaperçus aux Etats-Unis. En 1939, le
colonel Charles Andrew Willoughby reprenait ses analyses44.
Dans sa conclusion, il montrait que le titre de son
ouvrage, Maneuver in War, venait d’être
amplement justifié par la Blitzkrieg allemande en
Pologne : "Toute la campagne à l’Est a été
une campagne de maneuvre - en écho aux grandes campagnes
de l’histoire, celles d’Ulm, de Bautzen, de Königgratz
- et une fois de plus l’histoire a pointé son doigt,
pour ceux qui prennent soin d’ouvrir les yeux" 45 !
Bel hommage rendu à Camon, dont toute l’œuvre était
basée sur la manœuvre ! Willoughby, pendant la
guerre du Pacifique, devint général et fut mis à la tête
de tout le service de renseignements de MacArthur. Il y
exerça un pouvoir considérable et joua un rôle déterminant
dans la conception des opérations46.
Or, celles-ci consistèrent à plusieurs reprises en de
gigantesques "manœuvres sur les derrières",
dont la plus spectaculaire fut celle d’Hollandia en
avril 1944. En février 1991, c’est en recourant au même
type de manœuvre enveloppante que le général
Schwarzkopf entreprendra de libérer le Koweit et de détruire
l’armée irakienne. Or si l’armée américaine a su,
à cette occasion, renouer avec sa tradition de manœuvre,
c’est dû en grande partie à de nombreuses études
doctrinales menées dans les années 1980, où certains
officiers se sont efforcés de retrouver les grands
principes de l’art opérationnel47.
L’un de ces officiers s’est largement inspiré de
Willoughby et a même reproduit le schéma de la bataille
napoléonienne idéale que celui-ci avait repris… à
Camon48.
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Notes:
1 Dictionnaire
de biographie française, sous la dir. de M. Prévost
et R. d’Amat, Paris, Latouzey et Ané, 1956, tome
VII, p. 983, d’après les Archives de la Guerre.
2 Nouveaux
appareils de téléphonie militaire, 1885, in-8°, 19
p. (extrait de la Revue d’artillerie, février
1885) ; Le grand état-major et les états-majors
d’armée, 1889, brochure in-8° ; Le
commandement et ses auxiliaires, 1893, brochure in-8°.
3 Préparation
stratégique des actions décisives. Analyse de la
campagne de 1809 en Italie et en Allemagne, Paris,
Berger-Levrault, 1890, 1 vol. in-8° de 191 pages ; Indications
sommaires sur la bataille, 1891, brochure in-12 ;
Campagne de 1813 en Allemagne, 1892, 1 vol. in-8°
de 136 pages avec cartes ; Guerre de 1870.
Discussion du plan d’opérations français, 1893, 1
vol. in-8° (repris sous le titre Le plan de campagne
français, 1911, 104 pages).
4 Hubert
Camon, Le système de guerre de Napoléon, Paris,
Berger-Levrault, 1923, p. 9.
5 Ibid.,
pp. 10-11.
6 Hubert
Camon, "Essai sur Clausewitz", Journal des
sciences militaires, 1900, VII-VIII, p. 128.
7 Ibid.,
p. 229.
8 Ibid.,
pp. 134-135.
9 Ibid.,
p. 357.
10 H.
Camon, "Essai sur Clausewitz. Deuxième partie.
Etudes critiques des campagnes", Journal des
sciences militaires, 1901, IX, p. 37.
11 H.
Camon, Le système…, pp. 6-7.
12 H.
Camon, Clausewitz, Paris, Chapelot, 1911, p. VI.
13 H.
Camon, La guerre napoléonienne. Précis des campagnes,
2e éd., 2 vol., Paris, Chapelot, 1911, I, p. V.
14 Ibid.,
pp. VI-XI.
15 H.
Camon, Le système…, p. 13.
16 Ibid.,
p. 12.
17 La
guerre napoléonienne. Les systèmes d’opérations. Théorie
et technique, Paris, Chapelot, 1907. Le présent
article constitue la préface à la réédition de ce
volume.
18 H.
Camon, La guerre napoléonienne. Les batailles,
Paris, Chapelot, 1910, p. X.
19 Ibid.,
pp. V-VI.
20 Ibid.,
p. 5.
21 Ibid.,
p. 9.
22 H.
Camon, Le système…, p. 15.
23 Ibid.,
p. 137.
24 Idem.
25 Ibid.,
pp. 1-3.
26 H.
Camon, L’effondrement du plan allemand en septembre
1914. Etude stratégique, Berger-Levrault, 1925, pp. VIII,
IX et 156.
27 H.
Camon, Ludendorff sur le front russe, 1914-1915. Manœuvres
et batailles, Paris, Berger-Levrault, 1925, p. VI.
28 H.
Camon, Pour apprendre l’art de la guerre, Paris,
Berger-Levrault, 1928, p. VI.
29 H.
Camon, Génie et métier chez Napoléon, Paris,
Berger-Levrault, 1930. Il s’agissait d’une reprise de
cinq articles parus dans la Revue militaire française.
30 H.
Camon, Quand et comment Napoléon a conçu son système
de manœuvre, Paris, Berger-Levrault, 1931. Un volume
correspondant relatif au système de bataille sera publié
en 1935.
31 Ouvrages
parus chez Berger-Levrault en 1933, 1936 et 1934.
32 Signalons
encore les publications suivantes, toutes chez
Berger-Levrault : La manœuvre napoléonienne dans
le combat de cavalerie, 1912, brochure in-12 ; La
fortification dans la guerre napoléonienne, 1914,
vol. in-8° de 92 pages ; La motorisation de
l’armée et la manœuvre stratégique, 1926, in-8,
132 pages ; La campagne de 1866 en Bohême,
1929, in-8°, 100 pages. Chez Félix Alcan : La
manœuvre libératrice du maréchal Pilsudski contre les
Bolcheviks, août 1920. Etude stratégique, 1929.
33 Raymond
Aron, Penser la guerre, Clausewitz, 2 vol., Paris,
Gallimard, 1976, II, p. 317.
34 H.
Camon, Le système…, pp. 8-9.
35 H.
Camon, Pour apprendre…, p. 11.
36 H.
Camon, La manœuvre de Wagram, Paris,
Berger-Levrault, 1926, p. 73.
37 H.
Camon, Ludendorff…, p. VII.
38 Pierre
Messmer et Alain Larcan, Les écrits militaires de
Charles De Gaulle. Essai d’analyse thématique,
Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 362.
39 Charles
De Gaulle, Lettres, notes et carnets, 2 vol.,
Paris, Plon, 1980, II, pp. 111-135.
40 Général
Chambe, Adieu, cavalerie ! La Marne, bataille gagnée…
victoire perdue, Paris, Plon, 1979, pp. 112-118.
41 H.
Camon, Le maréchal de Luxembourg (1628-1695),
Paris, Berger-Levrault, 1936, p. 199.
42 La
première manœuvre de Napoléon. Manœuvre de Turin,
12-28 avril 1796, Paris, Berger-Levrault, 1937, p. 126.
43 Ibid.,
pp. V et 123.
44 Charles
A. Willoughby, Maneuver in War, Harrisburg, Pa.,
Military Service Publishing Co., 1939, pp. 136-171.
Les cartes de Camon étaient littéralement recopiées :
voir par exemple la carte de la région d’Ulm à la p. 154
dans Willoughby et celle de la p. 95 dans Le système…
de Camon.
45 C.
A. Willoughby, op. cit., p. 286.
46 Ronald
Spector, Eagle Against the Sun. The American War with
Japan, New York, Free Press, 1984 ; Londres,
Penguin Books, 1987, pp. 188, 281, 455, 458, 459.
47 Voir
mon ouvrage sur La culture stratégique américaine.
L’influence de Jomini, Paris, FEDN-Economica, 1993.
48 Wallace
P. Franz, "Grand Tactics", Military
Review, vol. 61, 1981, 12, pp. 32-39 et
"Maneuver : The Dynamic Element of Combat",
Military Review, vol. 63, 1983, 5, pp. 2-12.
Le schéma de la bataille napoléonienne, qui figure dans
les conclusions du présent ouvrage, se trouve à la p. 11
de ce dernier article et à la p. 155 chez
Willoughby. Je l’ai reproduit dans La culture stratégique
américaine…, p. 267, car ce schéma
correspondait aussi au plan de bataille idéal selon
Jomini.
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