|
|
LA MARINE
FRANÇAISE 1965-2015
Bilan et
perspectives
Jean Bétermier
Comme ses principaux
partenaires, la France procède à une profonde révision de sa politique de
défense, mais par approximations successives. Le Livre blanc de 1994 prend
en compte la nouvelle situation géostratégique née de la fin de la Guerre
froide. La loi de programmation de 1994 qui en découlait visait à donner
à nos forces armées les moyens d’y faire face en les modernisant, tout
en en maintenant globalement le format ; elle a cependant dû être
abandonnée pour des raisons économiques. La nouvelle loi qui vient d’être
adoptée par le Parlement repose sur une hypothèse de ressources très inférieures
à celles de 1994 et sur une planification définissant un format très réduit
de nos armées à l’horizon 2015. Les principaux systèmes d’armes
conventionnels en cours de développement sont maintenus, mais les commandes
sont diminuées. La seule innovation véritable réside dans la
professionnalisation des armées. La volonté d’inscrire notre politique
de Défense dans le cadre de la construction européenne est réaffirmée,
tandis que la modernisation de l’Alliance Atlantique nous permet
d’amorcer un rapprochement significatif en direction de son organisation
militaire. La dissuasion nucléaire reste la pierre angulaire de l’édifice,
mais les forces conventionnelles retrouvent, à l’extérieur du territoire
national, leur autonomie stratégique. La Marine voit à la fois ses principales
missions confirmées et sa stature sensiblement réduite, même si elle
semble relativement privilégiée par rapport aux autres armées.
Les principales décisions étant
aujourd’hui arrêtées et le format de notre marine en 2015 défini et
implicitement approuvé par le Parlement, il paraît possible de
s’interroger sur ce que seront les capacités d’action de notre pays sur
la scène internationale à cet horizon. Mais auparavant, il n’est sans
doute pas inutile de chercher à dégager les enseignements des trente dernières
années dans le dessein d’éclairer l’avenir. C’est donc sur une période
d’une cinquantaine d’années, centrée sur la fin de la Guerre froide,
que porte notre réflexion.
Il semble en effet intéressant de choisir
comme point de départ de notre examen le milieu de la décennie 1960, car
cette période correspond tout à la fois à la fin des conflits nés de la
décolonisation, à la montée en puissance de notre effort nucléaire
visant à garantir notre indépendance et notre autonomie de décision,
ainsi qu’à notre retrait de l’organisation militaire intégrée de
l’Alliance Atlantique. C’est aussi le début de l’essor de notre
industrie d’armement appelée par le général De Gaulle à concevoir, développer
et fabriquer l’essentiel des équipements de nos armées.
- La Guerre froide
La situation géostratégique qui prévalait
pendant ces années de confrontation peut être analysée avec du recul.
Elle était inconfortable mais relativement stable et prévisible.
chacun des grands protagonistes, sachant jusqu’où ne pas aller trop
loin (en raison du risque nucléaire), se chargeait de faire régner
l’ordre dans son camp. La France, tout en maintenant pour
l’essentiel sa solidarité avec ses alliés, avait su se ménager, à
l’abri de sa dissuasion nucléaire, un rôle particulier sur la scène
internationale, rôle quelque peu disproportionné par rapport à sa
puissance militaire, mais auquel les deux superpuissances, tout comme
les non-alignés, avaient fini par reconnaître bien des mérites. Ses
interventions en Afrique permettaient d’éviter ou de limiter les ingérences
des deux Grands, tout en évitant que la situation ne devienne incontrôlable,
tandis que sa politique arabe, coordonnée avec ses exportations
d’armements, la mettait en mesure de contribuer à la stabilisation de
la situation au Moyen-
Orient et dans le golfe Arabo-Persique.
Ses forces armées, plus particulièrement la Marine nationale, ont joué
un grand rôle dans le soutien de cette politique indépendante, tout en
s’efforçant de maintenir leur interopérabilité avec leurs
partenaires de l’Alliance ; le milieu international de la haute
mer s’y prêtant, la Marine y est sans doute parvenue plus facilement
que les autres armées.
La formulation des missions de la
Marine au cours de la période considérée a pu varier dans la forme,
mais pour l’essentiel elle peut être ainsi résumée : une
mission prioritaire de dissuasion nucléaire, une mission de prévention
et d’intervention comportant la protection des approches maritimes et
des voies de communication, en particulier dans les mers environnantes,
ainsi que la protection de nos intérêts dans le monde et, enfin, une
mission de service public. Concernant cette dernière mission, nous
rappellerons simplement que, conduite essentiellement avec les moyens de
combat de la Marine, faute de voir les crédits spécifiques souvent
annoncés réellement engagés, elle a représenté en moyenne de
l’ordre de 13 % de son activité opérationnelle.
La répartition des bâtiments de
combat entre les deux façades maritimes traduit d’une certaine manière
à travers l’histoire les priorités stratégiques de notre pays.
Alors que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gros de nos
forces navales relevait normalement du théâtre méditerranéen, le général
De Gaulle décidait en 1963 de faire remonter les porte-avions et leur
environnement à Brest, marquant ainsi, à la fois, la volonté de la
France de se tourner vers le grand large et son souci d’indépendance
par rapport à l’influence anglo-saxonne prédominante en Méditerranée ;
ce qui fut fait en 1967 après les adaptations nécessaires des
infrastructures de Bretagne. Une dizaine d’années plus tard, le président
Giscard d’Estaing devait décider, après concertation avec le président
des Etats-Unis, de renvoyer les porte-avions en Méditerranée afin de
marquer notre solidarité avec l’Alliance sur un théâtre jugé alors
très sensible, en raison du développement continu de l’influence de
l’Union soviétique chez certains riverains et de la montée en
puissance de son Eskadra. Le rôle politique des forces navales en temps
de paix se trouvait ainsi une fois encore illustré.
- La mission de dissuasion nucléaire
Le déploiement de la Force Océanique
Stratégique (FOST) est rapidement devenu, dès le début de la décennie
70, la mission principale de la Marine qui a dû maintenir en permanence
deux, puis trois sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) à
la mer sur un total de 5 bâtiments, ce dernier chiffre ayant été porté
à 6 pendant la durée des grandes refontes. C’est la volonté de
disposer d’une capacité suffisante de frappe en second qui a conduit
la France à confier à la FOST plus de 90 % de son armement nucléaire,
la discrétion des sous-marins en patrouille rendant toute planification
de leur neutralisation par un agresseur très aléatoire. Il est intéressant
de rappeler que la force de missiles en silos implantée sur le plateau
d’Albion - laquelle vient d’être désactivée - n’avait été prévue
à l’origine que pour couvrir un retard éventuel dans la mise au
point des SNLE, mais que les deux systèmes sont finalement rentrés en
service avec un décalage d’un an seulement. Sans perdre un seul
instant de vue le rôle primordial de la mission de dissuasion nucléaire,
il convient de souligner que celle-ci n’est pas en soi une mission
navale spécifique et qu’elle ne contribue nullement aux missions que
la marine est seule à pouvoir remplir puisqu’elle ne fait
qu’ajouter à ses tâches en matière de soutien et de sûreté.
C’est ainsi que l’on peut évaluer à 30 % environ la part des
activités des bâtiments de surface, des sous-marins d’attaque et de
l’Aéronautique navale consacrée à la mise en condition et à
l’environnement opérationnel de la FOST. Il est d’ailleurs tout à
fait significatif que les grandes marines océaniques soient seules à
mettre en œuvre des sous-marins stratégiques.
Ce n’est qu’au début des années
80 que la Marine nationale a été en mesure de participer à la mission
nucléaire préstratégique avec l’adaptation des porte-avions et des
Super-Etendard de l’Aviation embarquée à l’emport de la bombe
AN52, qui équipait déjà les avions de combat de l’armée de
l’air, puis du missile Air-Sol-Moyenne-Portée (ASMP),
- Les missions de prévention et
d’intervention
Avant d’aller plus loin dans
l’examen de ces missions, souvent décrites en termes de vigilance et
d’action, il convient de rappeler sommairement les moyens dont la
Marine a disposé, hors SNLE, au cours de la période considérée.
Le nombre de bâtiments de combat et de
soutien s’est stabilisé au début de la décennie 70 à quelques 175
unités avant de décroître inexorablement à partir de 1975 pour des
raisons sur lesquelles nous reviendrons. Notons qu’une centaine
d’unités seulement sont en service, avant les nouvelles réductions
annoncées par la loi de programmation. S’il est vrai que des unités
anciennes ont été remplacées par des unités plus performantes, il
n’en reste pas moins que le nombre de points sur lesquels il est
possible d’appliquer nos forces s’en trouve réduit. L’Aéronautique
navale, quant à elle, mettait en ligne de l’ordre de 200 avions et hélicoptères
de combat dont 160 pour l’Aviation embarquée. Parmi les bâtiments de
combat les plus significatifs, on citera : les deux porte-avions Clemenceau
et Foch entrés au service au début des années 60, l’Arromanches
utilisé en porte-hélicoptères jusqu’en 1974, le croiseur
porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, sept bâtiments de défense
aérienne dont le croiseur de commandement Colbert - ce nombre étant
progressivement réduit à quatre à partir de 1982 - une vingtaine de
frégates anti-sous-marines, une dizaine de transports opérationnels
disposant de capacités amphibies, une dizaine d’avisos-escorteurs
destinés aux missions de présence outre-mer et enfin une vingtaine de
sous-marins d’attaque à propulsion diesel relevés progressivement au
cours de la décennie 80 par six sous-marins à propulsion nucléaire
(SNA), au lieu des dix initialement prévus.
L’entrée en service des SNA a représenté
un saut qualitatif important pour notre force de sous-marins
d’attaque, car outre leur contribution à l’environnement opérationnel
de la FOST, ils nous ont donné le moyen d’être associés à la
gestion et au contrôle des espaces maritimes par nos alliés
anglo-saxons. Le SNA est capable d’intervenir vite, loin et par
surprise, dans des missions d’interdiction, de rétorsion ou de
renseignement.
L’importance des porte-avions pour
les missions d’intervention mérite que l’on s’y attarde, et ce
d’autant plus qu’après le retrait du service des porte-avions de
combat de la Royal Navy au milieu des années 70, la France est la seule
nation européenne à avoir conservé cette capacité. Deux porte-avions
de combat sont nécessaires pour garantir la disponibilité opérationnelle
d’un bâtiment, en raison des immobilisations pour entretien. Lorsque
les deux unités sont simultanément disponibles, l’une d’elles est
utilisée avec un équipage réduit comme porte-hélicoptères ou pour
des missions d’entraînement. Or, la plupart des thèmes d’opération
de projection de forces conduites dans un cadre national reposaient sur
la disponibilité simultanée d’un porte-avions capable de mettre en
œuvre une quarantaine d’avions de combat et d’un porte-hélicoptères
d’assaut. La présence de l’Arromanches, aux côtés des
porte-avions Clemenceau et Foch, permettait de disposer en
permanence de deux plates-formes opérationnelles, dont au moins un
porte-avions de combat et donc de répondre à ce besoin. Dans
l’hypothèse d’une mission de projection de forces, le porte-avions
pouvait rester au large avec une escorte réduite, à distance de la
menace représentée par l’aviation adverse, et consacrer
l’essentiel de ses moyens à la couverture aérienne des opérations
de débarquement ainsi qu’aux missions d’appui-feux, tandis que le bâtiment
armé en porte-hélicoptères d’assaut, plus menacé car tenu d’opérer
en zone côtière pour héliporter rapidement 1 500 à 2 000
hommes, bénéficiait de la protection d’une escorte renforcée. Il en
résultait, à l’échelle de la Marine française, une grande
souplesse pour ce type de mission. On sait en effet, outre la réduction
de moyens aériens de combat embarqués qui en résulte, qu’il est
difficile de mettre simultanément en œuvre sur la même plate-forme
des avions de combat et des hélicoptères. Mais en 1974, dans un souci
d’économie, la perspective de la construction rapide du porte-hélicoptères
à propulsion nucléaire PH75 conduisait la Marine à retirer prématurément
l’Arromanches du service ; on sait que le PH75 a été
abandonné et que la Marine a dû assurer ses missions avec seulement
deux porte-avions tour à tour utilisés en porte-avions ou en porte-hélicoptères
ou encore avec un groupe aérien mixte.
Concernant l’emploi des hélicoptères,
il faut rappeler que c’est au début de la décennie 70 que, confrontée
à la réduction continue de son parc d’hélicoptères d’assaut, la
Marine a pris l’initiative de lancer une coopération particulièrement
fructueuse avec l’Aviation Légère de l’armée de Terre. Depuis
cette époque, les Puma, Super-Puma et Gazelle opèrent régulièrement
à la mer à bord des porte-avions, de la Jeanne d’Arc et des
transports opérationnels. On peut noter que dans le cadre d’une stratégie
de projection, l’US Army et la Navy sont sur le point d’explorer la
même voie.
L’entrée en service au début des
années 70 des missiles anti-navires Exocet et la généralisation de
l’embarquement d’hélicoptères sur les nouvelles frégates ont amélioré
significativement les capacités militaires de nos bâtiments de surface
et leur ont donné des capacités offensives autonomes, ce qui a
beaucoup facilité l’exécution des missions de présence dans les
zones de crise. Encore faut-il souligner qu’au fil des années de véritables
puissances régionales dotées d’avions modernes, de missiles
anti-navires, voire de sous-marins, sont apparues et qu’il a été nécessaire
de prélever des grands bâtiments de combat, parfois un porte-avions,
sur les deux escadres au profit des Forces Maritimes de l’océan
Indien.
Il convient enfin, au moment où les
forces spéciales voient leur rôle réaffirmé, de ne pas perdre de vue
les capacités des "Commandos Marine", en particulier
l’intervention de nageurs de combat à partir de sous-marins qui peut
être d’une efficacité redoutable.
- Les théâtres d’opérations
Si nous examinons plus attentivement l’exécution
des missions d’action remplies par la Marine au cours des trente dernières
années, et en schématisant, on peut dire que les missions de surveillance
de nos approches maritimes en Atlantique nord ont été effectuées
dans le cadre des missions de soutien de la FOST. Cependant les exigences de
permanence ou d’alerte opérationnelle ont conduit nos unités de surface
à opérer trop souvent isolément, au détriment de leur entraînement de
combat en groupe, à la différence de leurs partenaires des marines alliées
sur ce théâtre. En Méditerranée, les missions d’entraînement
du Groupe Aéronaval nous ont en général donné une stature et une
influence convenables.
En ce qui concerne les actions extérieures,
outre les missions occasionnelles destinées à évacuer nos ressortissants,
on peut discerner quatre axes d’effort en fonction de la situation géostratégique
et des priorités fixées par le gouvernement.
 |
Dans le Pacifique,
de 1965 à 1968 un effort occasionnel intense a été demandé aux
forces aéronavales au début de nos essais nucléaires, à une époque
où Soviétiques et Américains avaient renoncé aux essais dans
l’atmosphère et adopté un moratoire. L’envoi à deux reprises,
en 1966 et 1968, d’un porte-avions et de son escorte était destiné
à la fois à fournir les moyens aériens et navals nécessaires aux
essais et à signifier notre résolution aux deux super-puissances.
Par la suite, il a encore été nécessaire, jusqu’au passage aux
essais souterrains en 1975, de continuer à détacher des grands bâtiments
de métropole pour assurer le bouclage de la zone aéromaritime. |
 |
La zone
dite de l’Atlantique sud a été un sujet permanent de préoccupations
à partir du passage de la Guinée dans l’orbite soviétique au début
des années 60. Les tensions qui en découlèrent avec les Etats
voisins auxquels nous étions et restons liés par des accords de défense,
mobilisèrent régulièrement nos capacités de projection ;
exercices du Groupe Aéronaval, activités interarmées dans la zone
et appareillages sur alerte, ont fortement marqué le programme des
porte-avions jusqu’en 1974, année qui a vu la situation à la
corne de l’Afrique se détériorer rapidement. En l’absence du
porte-avions, détaché en océan Indien, les actions du Polisario
en Mauritanie ont été contrées par les Jaguar de l’armée de
l’air opérant depuis Dakar avec le soutien d’Atlantic de
l’aviation de Patrouille Maritime. |
 |
Le bassin
occidental de l’océan Indien et les mers adjacentes sont
devenus une zone d’action prioritaire de la Marine depuis le
premier choc pétrolier en 1973. En 1974, la révolution éthiopienne
entraîne une déstabilisation profonde de la situation autour de
Djibouti qui, plus que jamais, apparaît comme un enjeu majeur entre
l’Ethiopie et la Somalie alors sous influence soviétique et alliée
au Yémen du sud. Le renforcement des moyens Air est limité par
l’exiguïté du seul aérodrome du territoire des Afars et des
Issas et la proximité de sa frontière avec la Somalie. L’envoi
en renfort à l’automne 1974 de la mission Saphir constituée
autour du Clemenceau permet alors de rétablir l’équilibre
des potentiels dans une phase particulièrement délicate. Il faut
se féliciter d’une décision politique rapide car, à l’époque,
le canal de Suez étant fermé, le groupe Saphir a dû faire le tour
de l’Afrique. Cette mission devait être renouvelée en 1977-78,
pendant la période d’accession de Djibouti à l’indépendance,
par la présence alternée du Clemenceau et du Foch.
En 1987, alors que les relations franco-iraniennes traversent une
crise grave marquée par des attentats à Paris et l’attaque de
nos bâtiments de commerce dans le Golfe, le groupe aéronaval
constitué autour du Clemenceau est détaché dans le
nord-ouest de l’océan Indien pour une quinzaine de mois, ce qui a
pour effet de mettre fin aux attaques contre nos intérêts. Lors de
l’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990, l’envoi du Clemenceau
armé d’hélicoptères anti-chars, dans les jours qui suivent le début
de la crise, permet au gouvernement français d’être en mesure de
réagir en cas de poursuite de l’offensive irakienne en direction
des puits de pétrole saoudiens, tout en conservant son entière
liberté de manœuvre politique pour la gestion de la crise. |
Les unités antimines furent également
mises à contribution à plusieurs reprises pour assurer la liberté de la
navigation dans une zone essentielle pour le bon fonctionnement de l’économie
mondiale : participation au déblayage du canal de Suez en 1975 ;
nettoyage de la mer Rouge en 1984 à la suite de minages de pollution de
caractère terroriste ; déminage dans le golfe d’Oman et dans le
golfe Arabo-Persique en 1987-88-89 et, enfin, dans les eaux du Koweït en
91-92 au sein du groupe constitué par l’UEO.
 |
La
situation en Méditerranée orientale et, plus récemment, en
Adriatique a également justifié de nombreux déploiements
opérationnels de nos forces, en particulier du groupe aéronaval.
Outre les missions de présence en Méditerranée centrale destinées
à contrer les pressions de la Libye sur la Tunisie, cette force a
été présente au large du Liban en 1982, 1983, 1984 et 1989 lors
des phases les plus critiques de la crise libanaise. L’opération
Mirmillon mérite un commentaire particulier dans la mesure où le déploiement
ostensible du groupe aéronaval au nord de la Libye, à l’automne
1984, était destiné à couvrir nos forces aéro-terrestres pendant
la phase fort délicate de leur retrait du Tchad. |
- Le bilan
Il paraît possible de dresser le bilan
de ces trente dernières années sur quatre plans différents : les
services rendus, les capacités opérationnelles, la préparation de
l’avenir et enfin celui de la gestion des ressources, tant il est vrai
que la réalisation d’une marine de guerre est une œuvre de longue
haleine.
Concernant le premier point, il est
tentant, en l’absence de grands engagements, de minimiser le rôle joué
par les forces navales tout comme celui des autres armées, mais y céder
reviendrait à perdre de vue la place désormais faite par notre stratégie
à la dissuasion et à la prévention. Les SNLE ont permis à la France
de réaliser les conditions d’une dissuasion autonome crédible avec
le minimum d’armes nucléaires ; les SNA lui ont donné la
capacité d’agir puissamment, par surprise et à grande distance de
ses bases, contre les intérêts maritimes d’un perturbateur ;
quant aux porte-avions, ils ont été le moyen pour notre pays d’être
présent là où ses intérêts étaient menacés ou son influence
remise en cause et ce, sans avoir à dépendre de la couverture aérienne
d’un pays tiers fût-il allié. Il faut souligner avec force que nos
porte-avions sont considérés par nombre de nos partenaires
n’appartenant pas à l’Alliance atlantique comme la garantie d’une
politique extérieure indépendante et par les Etats-Unis comme le moyen
d’une coopération privilégiée.
Le déploiement préventif du Groupe Aéronaval
a fortement contribué à contenir les conflits, l’exemple le plus évident
étant celui de la corne orientale de l’Afrique dans les années
75-80. La disposition de quelques transports opérationnels,
curieusement dénommés "Transports de Chalands de Débarquement",
capables de débarquer des chars lourds sur des plages tout en mettant
en œuvre quelques hélicoptères et dotés d’un hôpital, a très
heureusement complété nos moyens de projection de forces et
d’assistance humanitaire.
La liberté de manœuvre que les forces
aéronavales apportent au pouvoir politique pour la gestion des crises a
été maintes fois illustrée depuis la fin du second conflit mondial.
Cette souplesse reste d’actualité, comme des événements récents
viennent de le rappeler. Il suffit pour s’en convaincre d’observer
le déroulement de la crise irakienne de l’été 96 : les
Etats-Unis n’ont pas été autorisés par les pays hôtes à engager
leurs avions stationnés en Turquie ou dans la péninsule Arabique et,
en l’absence de porte-avions dans l’océan Indien, il leur a fallu
engager des bombardiers B52 partis des Etats-Unis, via l’île de Guam
au milieu du Pacifique, afin de ne pas avoir à demander des
autorisations de survol à des pays qui ne souhaitaient pas être
impliqués dans cette phase de la crise. Les forces aéronavales qui opèrent
dans un milieu international, sans avoir à solliciter des autorisations
de transit, de survol ou de stationnement, confèrent à celui qui en
dispose et sait les déployer en temps utile une souplesse inégalée.
Notre pays a souvent su en tirer profit pour dégager dans les
meilleures conditions ses ressortissants pris dans la tourmente d’une
guerre civile, comme à Mogadiscio ou à Aden.
Pour ce qui est des capacités opérationnelles
de nos forces, on peut tout d’abord noter que notre marine est seule
avec celle des Etats-Unis, et celle de la Russie, à mettre en œuvre à
la fois une composante sous-marine stratégique, des sous-marins nucléaires
d’attaque et des porte-avions de combat, l’ensemble bénéficiant
d’un soutien spatial indépendant. A côté de l’US Navy, la
comparaison ne vaut qu’en termes de savoir-faire opérationnel et
technique étant donné les différences de taille dans tous les
domaines. II convient cependant de noter que si nous avons su préserver
des compétences auxquelles la Royal Navy a dû renoncer, celle-ci a su
préserver une plus grande cohérence d’ensemble et conserver en plus
grand nombre ses grandes frégates ou destroyers et ses sous-marins nucléaires
d’attaque. Le point faible de notre marine nous paraît résider dans
les moyens de défense aérienne, alors que nos forces sont appelées à
opérer plus fréquemment que par le passé en zone côtière sous
menace aérienne et missiles : le nombre de grands bâtiments spécialisés
restera en effet durablement réduit et nos intercepteurs hors d’âge
ne seront pas remplacés avant 2002.
Les toutes prochaines années
apparaissent comme des années de transition vers des forces dont le
volume sera globalement réduit d’environ 20 %. Outre la
faiblesse des moyens de défense aérienne déjà soulignée, deux
points sont particulièrement préoccupants : le premier concerne
la construction du second porte-avions en remplacement du Foch
reportée une fois encore à des jours meilleurs, le second étant le
nombre de sous-marins d’attaque réduit aux seuls 6 sous-marins
nucléaires après le retrait anticipé des sous-marins diesels, nombre
bien faible pour assurer à la fois le soutien de la Force Océanique
Stratégique, l’entraînement des moyens sous-marins et les missions
opérationnelles. Nous reviendrons plus loin sur les inflexions qui
pourraient être nécessaires au vu de l’évolution des missions et
des menaces.
Par ailleurs, on a assisté au cours
des quinze dernières années à l’effacement de notre flotte de
commerce, ce qui n’est pas sans conséquences sur nos capacités de
projection.
Enfin, notre marine, longtemps habituée
à bénéficier du support de bases extérieures dans l’Empire, a
appris à conduire des opérations lointaines prolongées sans le
soutien direct de ports spécialisés. Pour ce faire, elle a fortement développé
ses moyens de ravitaillement à la mer et ses navires-ateliers. Il faut
cependant redouter que le renouvellement de ces capacités de réparation
autonomes ne soit menacé par les réductions budgétaires successives.
Depuis une dizaine d’années, les télécommunications par satellites
ont ouvert des possibilités nouvelles dans la conduite des forces
navales et leur emploi par le gouvernement dans la gestion des crises.
Ces observations sur la nouvelle autonomie des forces navales ne doivent
cependant pas pour autant nous inciter à négliger l’atout présenté
par les facilités dont nous disposons encore à l’extérieur, et plus
particulièrement sur les deux ensembles aéroportuaires de Djibouti et
de Dakar, lesquels conservent toute leur importance géostratégique.
Pour ce qui relève de la stratégie génétique,
c’est-à-dire de la réalisation des forces en fonction de ce que
l’on veut faire, et de la gestion des ressources, on ne peut que
constater la diminution continue du nombre de nos bâtiments et avions
de combat de l’Aéronautique navale, au dessous du niveau jugé
initialement nécessaire. On peut bien sûr objecter que c’est là
chose normale, puisque la menace principale a disparu, mais est à la
fois oublier que ce phénomène a pris son essor au plus fort de la
Guerre froide et perdre de vue le fait que le volume visé pour nos
forces conventionnelles était depuis longtemps commandé par des critères
de présence ou de permanence sur les différents théâtres, et non par
une balance des potentiels. Cet affaiblissement résulte bien sûr de
l’augmentation du coût des armements modernes, mais il est aussi la
conséquence des difficultés budgétaires, car aucune loi de programme
n’a été tenue.
Notre marine, dont le gros des moyens
avait été renouvelé au cours des années 50, avec le concours des
Etats-Unis, a pu consacrer une part importante de ses crédits d’équipements
- près du tiers sur une période de 25 ans - à la réalisation de la
Force Océanique Stratégique. Le supplément de crédits qui lui a été
attribué à partir de 1976 dans le dessein de soutenir le développement
de la FOST n’a cependant pas permis d’enrayer la décroissance
continue des ressources affectées à la Flotte de surface et à l’Aéronautique
Navale. Plus ou moins conscients de cette situation, les gouvernements
successifs se sont efforcés de dégager des objectifs à moyen terme
qui n’ont jamais pu être tenus en raison des difficultés économiques,
la tentative la plus spectaculaire ayant été le Plan bleu de 1972.
Comme il était exclu de renoncer à des missions ou de remettre à nos
partenaires le soin d’accomplir à notre profit certaines tâches, nos
capacités même modernisées ont été progressivement, mais sûrement
réduites dans tous les domaines, en termes de nombre plus que de
performances, à l’exception de l’aviation embarquée dont les
intercepteurs sont depuis longtemps hors d’âge. On se flatte souvent
de la supériorité des nouveaux systèmes sur ceux qu’ils remplacent,
en oubliant que la plupart des menaces évoluent en général dans le même
sens et parfois plus rapidement.
On se doit de souligner qu’une part
excessive des crédits d’investissement a été dépensée en frais
d’études et de développement au regard du nombre d’unités réellement
construites, les séries étant trop souvent interrompues par des réductions
budgétaires successives. Ce ratio excessif entre frais fixes et récurrents
était à l’évidence admissible pour les sous-marins à propulsion
nucléaire ou les porte-avions, que nous ne pouvions réaliser que par
nos propres moyens et en petit nombre, mais il l’était beaucoup moins
pour les autres systèmes qu’il était possible d’acquérir auprès
de nos partenaires. C’est ainsi que nous n’avons construit que deux
frégates polyvalentes type Suffren, une seule corvette Aconit, trois frégates
ASM Tourville, deux frégates de défense aérienne type Cassard au lieu
des quatre programmées, 28 avions de patrouille maritime
Atlantique de nouvelle génération au lieu de 42, et que les projets
d’acquisition du Rafale marine sont déjà revus à la baisse. Dans le
même temps, l’étalement excessif des commandes contribuait à
l’augmentation des coûts et à l’hétérogénéité des caractéristiques
techniques et opérationnelles au sein d’une même série d’unités.
Les critiques ne manquent pas, en
particulier dans les cercles économiques, de mettre en cause la
responsabilité du commandement et plus particulièrement un manque de réalisme,
le porte-avions Charles de Gaulle en étant, à leurs yeux, l’exemple
le plus frappant. C’est oublier ou ignorer que la décision de
remplacer le Clemenceau et le Foch par des unités capables de peser
d’un poids comparable dans le règlement des crises a été une décision
politique, les recommandations du commandement allant plutôt vers la
construction de trois petits porte-aéronefs porteurs d’avions à décollage
court. Il est bien évident que de telles unités auraient eu des
capacités opérationnelles très inférieures à celles du Charles de
Gaulle et de ses Rafale, mais l’état-major de la marine en attendait
la possibilité de disposer en permanence de deux plates-formes. Quant
au choix du groupe aérien, la décision en faveur des porte-avions de
combat étant prise, on sait que les préférences du commandement
allaient, même si c’était à regret, à l’avion de combat américain
F18 Hornet, disponible dès 1990 pour remplacer le Crusader sur le
Clemenceau et le Foch, pour lequel la Marine n’avait pas à supporter
des dépenses de développement qui représentent pour un nombre limité
d’appareils un coût de l’ordre de celui du second porte-avions. Il
ne s’agit pas ici de dénigrer le Rafale qui sera sans aucun doute un
excellent avion, ni d’ignorer les légitimes considérations de
politique industrielle qui ont inspiré ce choix, encore faudrait-il que
la cohérence des décisions soit assurée dans la durée. Il faut
souligner que les unités qui ont été désarmées avant d’être
remplacées disparaissent le plus souvent définitivement, comme si la
preuve été faite qu’il était possible de s’en passer sans inconvénients
majeurs.
On peut aussi constater que dans
l’attribution des ressources budgétaires, l’Etat reconnaît mal les
organismes vertueux en imposant les mêmes sacrifices à tous, sans
tenir compte de leurs efforts antérieurs de rigueur ou
d’anticipation. C’est ainsi qu’à peine la Marine vient-elle
d’appliquer son plan de redéploiement et d’austérité
"Optimar", qu’elle se voit dans l’obligation de procéder
au désarmement anticipé de nombreuses unités opérationnelles.
*
* *
- L’après-Guerre froide
Nous ne nous attarderons pas sur
l’examen de la nouvelle situation géostratégique, car les analyses
du Livre blanc de 1994 nous paraissent rester d’une grande pertinence.
A une situation inconfortable, mais relativement figée et dominée par
une menace majeure de probabilité d’occurrence faible, succède une
situation très instable, porteuse de risques plus diffus et plus
difficilement identifiables, mais de probabilités de matérialisation
élevées. Certains de ces risques sont de nature à déboucher sur des
conflits régionaux d’envergure pouvant mettre en cause nos intérêts,
voire notre sécurité et celle de nos partenaires. Il devient donc de
l’intérêt général de contribuer à une recherche collective de la
sécurité et, s’il le faut, d’intervenir au sein de coalitions dans
le cadre des Nations unies pour contenir les crises au plus bas niveau
possible, avant qu’elles ne s’étendent ou ne s’exportent par le
moyen du terrorisme. La prolifération des armes de destruction massive,
biologiques, chimiques, voire nucléaires ne peut qu’ajouter à la nécessité
de contrôler ces conflits. Membre permanent du Conseil de Sécurité de
l’ONU, la France est particulièrement concernée par cette situation.
Or, l’expérience des récents conflits - ceux du golfe Arabo-Persique
ou de l’ex-Yougoslavie - montre clairement que c’est sur mer, milieu
international par excellence, en l’absence de contraintes
diplomatiques restreignant la liberté de manœuvre politique des
gouvernements et le déploiement initial des forces, que les coalitions
de circonstance se forment le plus rapidement et trouvent la cohésion nécessaire
avant de s’engager à terre.
- L’importance renouvelée des espaces
océaniques
Il est désormais courant d’entendre
dire que la géopolitique doit laisser la place à la géo-économie.
Cette affirmation mériterait d’être discutée, mais il est vrai que
depuis la fin de la Guerre froide, les enjeux économiques paraissent déterminants
par rapport aux enjeux militaires, Or, nous ne pouvons que constater que
les espaces maritimes jouent un rôle éminent dans le développement de
l’économie internationale et sa mondialisation. Plusieurs facteurs
contribuent à cet état de fait et nous nous proposons de les rappeler.
Le transport maritime tout d’abord, qui reste le moyen le moins
coûteux et croît presque deux fois plus vite que la production des
biens et des services. Le tonnage transporté a été multiplié par
trois entre 1962 et 1982, et il a encore augmenté de 30 % au cours
des dix dernières années. Cette tendance paraît durable en raison des
perspectives de croissance de l’Asie du Pacifique et de son intégration
dans l’économie mondiale. Le développement de l’exploitation
des fonds marins des zones économiques exclusives, lesquelles représentent
environ le tiers des espaces maritimes, n’en est qu’à ses débuts même
si la production d’hydrocarbures en mer joue déjà un rôle considérable.
A terme, l’exploitation de concessions pour l’exploitation des
grands fonds océaniques est appelée à se développer. Enfin, la pêche
reste pour de nombreux pays la principale source de protéines.
L’importance des échanges maritimes
en fait naturellement la cible des perturbateurs, comme on l’a vu au
cours des quinze dernières années. C’est au voisinage des côtes, et
plus particulièrement à proximité des points de passages obligés,
que les perturbateurs étatiques ou para-étatiques disposent du maximum
de potentiel de nuisance pour mouiller des mines sous-marines ou dérivantes,
conduire des attaques d’embarcations rapides ou de missiles
anti-navires.
De simple lieu de passage, dont le
libre usage est plus que jamais indispensable à la prospérité des
Etats industrialisés ou en voie de l’être, les espaces océaniques
deviennent objet de convoitise et de rivalité. Il est d’ailleurs tout
à fait significatif que l’affaire dite des îles Spratley constitue
le sujet de discorde potentiellement le plus grave entre les riverains
de la mer de Chine méridionale : on sait que cette zone est réputée
riche en hydrocarbures et qu’elle constitue l’une des principales
artères du commerce international.
Le régime d’extra-territorialité
qui est celui de la haute mer en fait aussi un espace privilégié pour
nombre de ceux qui vivent d’activités criminelles : pirates,
trafiquants en tout genre… et, le cas échéant, certains mouvements
terroristes. C’est ainsi que la piraterie subsiste à l’état endémique
dans le Sud-Est asiatique, et qu’elle n’a pas été totalement éradiquée
sur les côtes d’Afrique et dans les Caraïbes. Pour ce qui concerne
le trafic de drogue, les services spécialisés estiment à 300
milliards de dollars par an le marché de gros des stupéfiants, soit
deux fois les recettes annuelles de l’OPEP, une partie significative
de ce trafic empruntant la voie maritime.
Si la mer apparaît plus que jamais
comme un espace économique, elle reste aussi un espace de manœuvre.
C’est ainsi que surveillances d’embargo ou de blocus, missions
un temps oubliées comme relevant d’un autre âge, redeviennent
d’actualité, qu’il s’agisse d’interdire les approvisionnements
en armes des belligérants ou de contraindre les Etats récalcitrants à
se plier aux décisions de la Communauté internationale.
Espace économique, espace de manœuvre,
les océans restent aussi un espace stratégique, comme la guerre
du Golfe nous l’a rappelé. Les médias ont abondamment montré les
images spectaculaires du pont aérien sans être conscients du fait que
plus de 90 % des moyens de la coalition transitaient par la voie
maritime. Quant aux forces nucléaires stratégiques, même si elles
sont en voie de réduction, quatre des cinq puissances nucléaires
reconnues remettent désormais à leurs forces sous-marines le soin
d’assurer la stabilité de la dissuasion nucléaire. C’est ainsi
qu’après la ratification des accords START II, l’essentiel des
arsenaux russe et américain sera confié aux sous-marins stratégiques,
ce qui est déjà le cas pour la France et le Royaume-Uni.
Il n’y a donc rien d’étonnant à
ce que les nouveaux Etats disposant de façades maritimes s’empressent
de se doter de forces navales et d’avions d’assaut, dès qu’ils en
ont les moyens. Or, depuis la fin de la Guerre froide, les ventes
d’armes obéissent davantage à des considérations économiques qu’à
des mobiles stratégiques. Les restrictions mises aux exportations
d’armement par les puissances industrielles ont pratiquement disparu
et il devient possible d’acquérir les systèmes les plus modernes
sans devoir plus ou moins aligner sa politique étrangère sur celle de
ses fournisseurs, dès lors que l’on dispose des moyens de paiement nécessaires.
La Russie voit dans ce marché le moyen d’acquérir les devises qui
lui font défaut, tandis que les Occidentaux cherchent à préserver un
minimum de capacités industrielles dans ce domaine. Il faut aussi
compter avec les capacités de nouveaux producteurs qui trouvent dans
les technologies duales le moyen de pallier leur retard. C’est au
Moyen-Orient et dans l’Asie du Pacifique que la prolifération est la
plus visible, en particulier pour les missiles anti-navires et les
sous-marins. On compte ainsi quarante-cinq marines équipées de
sous-marins et ce nombre ne cesse de croître. C’est ainsi que
l’achat par l’Iran de trois sous-marins diesels modernes du type
Kilo à la Russie suscite une certaine inquiétude.
Les puissances navales traditionnelles
peuvent donc se trouver confrontées à des puissances régionales dont
les capacités navales et aériennes se développent au fil des années,
même si ces forces apparaissent davantage comme des
"anti-marines" que comme de véritables marines de guerre.
C’est donc dans ce nouveau contexte géostratégique
qu’il convient d’examiner les capacités de nos forces navales.
La mission de dissuasion nucléaire
reste prioritaire, mais il paraît possible de l’assurer avec un
niveau de forces réduit, sous réserve que la qualité en soit
maintenue. C’est la raison pour laquelle le chef de l’Etat a, à la
fois, fait procéder aux essais nucléaires en attente et décidé de réduire
le nombre de sous-marins stratégiques à quatre. La Force Océanique
Stratégique restera donc normalement en mesure de maintenir en
permanence deux unités en patrouille. Les sous-marins de nouvelle génération,
dont la première unité, Le Triomphant, est sur le point
d’entrer en service, auront des capacités opérationnelles, de discrétion
acoustique en particulier, qui les maintiendront durablement parmi les
systèmes les plus performants. Quant au missile M51 qui remplacera le
M45 à l’horizon 2010 et qui est aujourd’hui en cours de développement,
ses capacités pourront éventuellement évoluer en fonction des
menaces. Le choix récent d’un missile aéroporté, directement dérivé
de l’ASMP, pour la seconde composante nucléaire, devrait permettre
d’équiper le Rafale marine et de maintenir la capacité nucléaire du
porte-avions. Il paraît en effet très souhaitable, face à un
perturbateur éventuel disposant d’armes de destruction massive, de
pouvoir exercer une contre-menace plus directement perceptible que celle
exercée par les sous-marins stratégiques.
La France a, à plusieurs reprises,
invité ses partenaires de l’Union européenne à réfléchir à un
projet de dissuasion concertée reposant, au moins dans un premier
temps, sur ses forces nucléaires et celles du Royaume-Uni. Dans ce
domaine, si à la différence des systèmes terrestres mobiles ou des
avions, les moyens navals se prêtent mal à la démonstration du
soutien que l’on peut apporter à un partenaire menacé, ils ont
l’immense avantage de ne pas provoquer de réactions de rejet de la
part des éléments hostiles à leur déploiement.
Les missions de prévention et de
projection deviennent prioritaires pour les forces conventionnelles
qui retrouvent ainsi leur autonomie stratégique par rapport aux forces
nucléaires. Mais hélas, nos moyens seront réduits d’un cinquième
et limités à un, puis espérons le, deux porte-avions, quatre
transports d’assaut TCD, douze frégates de premier rang dont quatre
spécialisées pour la défense anti-aérienne, quatorze frégates de
second rang, six sous-marins nucléaires d’attaque, seize chasseurs de
mines, soixante avions de combat embarqués, une quarantaine d’hélicoptères,
vingt-deux avions de patrouille maritime et une dizaine d’avions de
surveillance sans capacités de lutte anti-sous-marine. A ces chiffres,
il convient d’ajouter six unités logistiques et une vingtaine de
patrouilleurs.
Les missions de prévention qui
imposent le plus souvent une présence permanente dans les zones de
crise n’en seront que plus délicates. En outre, le développement de
véritables puissances régionales ne peut que changer les conditions
d’exécution de ces missions. Il sera en effet de plus en plus risqué
de déployer des unités isolées, les bâtiments concernés devront être
dotés de sérieuses capacités d’autodéfense contre les menaces aériennes
et sous-marines et plus particulièrement contre les missiles
anti-navires. La présence ne peut contribuer à la prévention que dans
la mesure où le perturbateur perçoit clairement nos capacités de
renforcement et de représailles pour le cas où ces unités seraient
attaquées. De ce point de vue, c’est l’ensemble de notre dispositif
de présence qui sera affaibli pendant les périodes d’indisponibilité
du porte-avions ; le déploiement en nombre significatif de
missiles de croisière ayant des capacités d’attaque d’objectifs
terrestres sur les frégates de premier rang ou les sous-marins
d’attaque serait de nature à compenser cette faiblesse. On peut noter
que la Royal Navy qui ne dispose plus d’avions d’assaut ayant un
rayon d’action convenable a entrepris d’équiper ses sous-marins
nucléaires d’attaque (SNA) avec des missiles de croisière Tomahawk.
Mais il semble que, dans le dessein de limiter le déplacement et donc
le coût de nos futurs sous-marins d’attaque, nous ayons déjà renoncé
à une solution de ce type pour nos futurs SNA. Il devrait cependant être
possible de donner une capacité d’action contre la terre au missile
anti-navire supersonique de nouvelle génération (ANNG) destiné à
remplacer les Exocet sur les frégates de premier rang.
Pour ce qui concerne les missions de
projection, il y a désormais lieu de distinguer entre les deux
principaux types de missions, dès lors que l’on n’est plus assuré
de disposer en permanence de moyens polyvalents. Il y a cependant lieu
de noter que ces opérations justifient pleinement un approfondissement
de la coopération interarmées, mais que le soutien que la marine peut
recevoir est directement lié à la possibilité d’utiliser des bases
extérieures.
Les missions de projection de forces
demande la disponibilité permanente d’un groupe aéronaval et d’un
groupe amphibie. En effet, si l’on peut concevoir de confier une
partie des missions feux contre la terre à des missiles ou roquettes
longue portée, les avions restent indispensables pour assurer la
couverture des opérations en zone littorale. En l’absence de
porte-avions disponibles ou d’un soutien significatif de l’armée de
l’air faute de bases dans la zone d’opérations, nous serons dans
l’obligation de renoncer à engager indépendamment certaines
interventions.
Pour les missions de projection de
puissance, il est concevable, en l’absence de porte-avions,
d’avoir recours à des unités disposant d’une grande puissance de
feux ; on a bien vu en effet que le tir de quelques dizaines de
missiles de croisière ne suffisait pas pour intimider Saddam Hussein.
Un ingénieur français, M. René Loire, propose depuis plusieurs années,
sous le nom de "Frappeur", de construire une barge
semi-submersible "très rustique", capable de mettre en œuvre
avec un équipage réduit plusieurs centaines de missiles disposés dans
des puits verticaux. Dans l’hypothèse où il nous faudrait renoncer définitivement
au second porte-avions, l’idée mériterait d’être étudiée tout
en étant conscient du fait qu’il faut pouvoir protéger et informer
un bâtiment aussi rustique sur la situation en mer et à terre. Avec
son projet "d’Arsenal Ship", l’US Navy s’oriente vers ce
type de solution, non pour remplacer mais pour renforcer la puissance de
feux de ses porte-avions ; toutefois l’environnement opérationnel
qu’elle assure naturellement restera toujours très supérieur à ce
que nous pourrons faire.
Si le format de nos forces navales est
en voie de réduction, celles-ci seront profondément modernisées
puisque les développements en cours seront poursuivis : frégate
de défense aérienne Horizon et missile Aster, missile anti-navire de
nouvelle génération, Rafale et avion de guet avancé embarqué
Hawkeye, hélicoptère multi-missions NH90… Il faut cependant relever
le retard pris, tout comme c’est le cas des autres marines européennes,
dans le domaine des drones embarqués : ceux-ci ouvrent aux forces
navales de nombreuses possibilités nouvelles. En particulier, leur
emploi pour des missions de renseignement en zone hostile permettrait
d’éviter d’exposer inutilement des pilotes et de courir le risque
de laisser des otages entre les mains de l’adversaire, ce qui serait
de nature à entraver la liberté d’action du politique dans la
gestion d’une crise.
La plupart des interventions
d’envergure devraient être le plus souvent le fait de coalitions
agissant avec un mandat de la Communauté internationale. Il est donc
tentant de penser que quelques unités modernes, sous réserve d’être
interopérables avec la marine des Etats-Unis, suffiront pour
sauvegarder notre influence, ce qui serait oublier un peu vite que ce
qui compte en définitive, c’est la puissance que l’on peut jeter
dans la balance. Il suffit pour s’en convaincre de mesurer
l’influence résiduelle des Etats européens dans le règlement des
affaires du Moyen-Orient à l’issue de la guerre du Golfe. Il faut
toutefois ne pas négliger les possibilités de coopération avec des
marines n’appartenant pas à l’OTAN, mais qui sont appelées à
participer à nos côtés à des opérations de maintien de la paix, ce
qui ne manquera pas de poser de délicats problèmes d’interopérabilté.
Aucun Etat européen n’a
aujourd’hui les moyens de conduire une opération de projection de
forces d’envergure contre une puissance régionale un peu éloignée.
La logique et la sagesse voudraient que ces Etats dont les intérêts
sont de plus en plus imbriqués arrivent à bâtir une défense commune,
comme ils en ont retenu le principe dans le traité de Maastricht. Les
perspectives de bouleversement des échelles de puissance devraient
d’ailleurs les inciter à vaincre leurs réticences. En effet, selon
les prévisions de la Banque Mondiale, à l’horizon 2020,
l’Allemagne sera la seule nation européenne à figurer encore parmi
les sept nations les plus riches, la France ne sera plus qu’en neuvième
position derrière la Corée du Sud et Taiwan, la Russie devant être
encore plus distancée.
Les Européens paraissent cependant
encore loin de s’accorder sur une vision commune de leurs intérêts
extérieurs, tout au moins sur la manière de les soutenir. Pour nombre
d’entre eux, la politique internationale paraît se réduire à sa
dimension économique. Nous ne saurions cependant durablement ignorer
ses dimensions politique et stratégique. En effet, nous ne pourrons
investir durablement dans le domaine des hautes technologies sans avoir
la certitude d’accéder au marché mondial. Or, les nombreux pays situés
dans des zones marquées du sceau de l’instabilité se tournent
naturellement vers des partenaires disposés à contribuer à leur sécurité.
La perte par les Européens dans un passé récent de grands contrats,
dans l’aéronautique par exemple, en Asie du Sud-Est ou au
Moyen-Orient au profit des Etats-Unis, devrait suffire à nous en
convaincre. En effet, l’Europe n’est pas perçue comme vraiment
capable d’exporter de la sécurité. De véritables forces navales
européennes pourraient contribuer à redresser cette image.
La constitution en cours de grandes
unités européennes, comme la force navale franco-allemande ou
Euromarfor entre la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal peut
contribuer à l’édification d’une véritable Identité Européenne
de Défense, mais il sera toujours difficile de compter sur des forces
puissantes tant que chaque Etat restera libre de s’engager ou non. Un
débat vient de s’ouvrir en France pour savoir si la coopération
entre les marines européennes permettrait de pallier les périodes ou
le seul porte-avions français serait indisponible. Outre le fait
qu’aucun des porte-aéronefs européens et leurs avions n’auront des
capacités comparables à celles du Charles de Gaulle, il restera
toujours un doute sur la volonté de nos partenaires de s’engager dans
des opérations où leurs intérêts ne seraient pas directement menacés.
Rien ne permet d’ailleurs d’affirmer que nous agirions autrement
tant que tous les intérêts ne seront pas clairement partagés. Ces
interrogations ne doivent pas nous dispenser de préparer les conditions
qui nous permettront de conduire des opérations communes dans les
meilleures conditions : acquisition d’équipements standardisés
comme la France, le Royaume-Uni et l’Italie entreprennent de le faire
pour le programme de frégates anti-aériennes Horizon et ses missiles
Aster, ou encore la France et l’Allemagne pour le missile anti-navire
supersonique ; constitution de stocks de missiles et de torpilles
communs ; harmonisation des périodes d’indisponibilité pour
l’entretien des porte-aéronefs et des transports opérationnels ;
réalisation de systèmes de télécommunications et d’observation par
satellites…
Il est indéniable, qu’à
l’exception des porte-avions, les marines de l’Union de l’Europe
Occidentale peuvent rassembler des forces navales significatives qui,
habituées à coopérer au sein de l’Alliance Atlantique ou
d’activités multilatérales, sont bien préparées à travailler
ensemble. Mais la juxtaposition de forces conçues pour répondre aux
priorités nationales respectives d’une douzaine de pays ne suffit pas
pour faire une grande marine.
- Conclusion
Comme toutes les marines océaniques, nos
forces naviguent en permanence dans un milieu international, au contact
d’alliés, mais aussi, à certaines périodes, d’adversaires ou
d’agresseurs potentiels. Il n’est donc pas exagéré de considérer
qu’elles sont la plupart du temps en opérations. Il en a été ainsi au
cours des trente dernières années pendant lesquelles nos forces ont
contribué à la défense des intérêts nationaux, au maintien de la
stabilité internationale et au respect de nos engagements. La Guerre
froide, tout comme les guerres chaudes qui lui succèdent, a demandé
beaucoup d’efforts pour remplir les missions avec des moyens matériels ou
humains trop souvent limités. Ce qui aurait dû demeurer exceptionnel est
trop souvent devenu la routine. Il ne serait donc pas raisonnable de penser
tenir la même place sur mer avec des moyens réduits d’un cinquième.
Tout indique que dans le souci de dégager
les ressources nécessaires à la préparation de l’avenir, la Marine va
rallier très rapidement le format prévu pour 2015 : 28 bâtiments
seront désarmés pendant la période de programmation tandis que six unités
nouvelles seulement seront admises au service actif. En se référant au début
des années 70, la Marine sera approximativement réduite de moitié, et il
serait illusoire d’imaginer la possibilité d’une remontée en puissance
rapide, d’autant plus que les chantiers civils qui ont par le passé
contribué à la construction de bâtiments de guerre ne subsistent plus
qu’en nombre très faible. Le format retenu se veut cohérent, mais
l’abandon définitif du deuxième porte-avions remettrait sa logique en
cause, de même que la poursuite des échenillages habituels sur les séries
de bâtiments ou d’aéronefs. Au-dessous d’une certaine taille, il
n’est plus possible de procéder par homothétie, il faut changer de modèle,
en l’occurrence de politique.
Il est permis d’espérer retrouver au
sein d’une Identité Européenne de Défense la stature convenable. Il
serait normal que l’Europe, qui est la première puissance commerciale du
monde et qui dispose du plus vaste empire maritime en terme de zones économiques
exclusives, se dote d’une marine à la hauteur du rôle international
qu’elle prétend jouer.
|