|
|
LA
CHARRUE AVANT LES BŒUFS
Alain
Bru
Au moment où
nous écrivons ces lignes - février 1996 - et par une bien rare
exception depuis des décennies, les médias s’intéressent aux
questions relevant de la Défense :
 |
d’une
part au plan des licenciements à prévoir dans notre
industrie d’armement, en raison du plafonnement (en
termes de monnaie courante) puis de la réduction du Titre V
(investissements) du budget. Sans parler des divers prélèvements
de Bercy, devenus habituels en cours d’année :
annulation et reports de crédits, non remboursement ou
remboursement partiel des frais engendrés par les
multiples interventions hors métropole, etc. |
 |
d’autre
part, à propos du grand débat en cours sur l’éventuel
passage de l’armée "mixte" - personnels
d’active et du contingent - à celle de seuls
professionnels. |
C’est de ce second point que
nous traitons ici, les licenciements à venir dans l’industrie
d’armement n’étant pas de nature très différente de ceux
concernant toute autre industrie.
*
* *
Le récent "Livre
blanc" choisissait de conserver la conscription, quoiqu’en
réduisant assez sensiblement les effectifs totaux
et surtout, comme par une sorte de "rituel", au détriment
de l’armée de Terre qui devait se limiter à 227 000
personnels vers l’an 2000.
Depuis lors est intervenu le débat
sur la "professionnalisation" de l’armée, laquelle
devrait engendrer une nouvelle et importante réduction des
effectifs et, là encore, en priorité ceux de l’armée de Terre :
on a parlé successivement de
 |
150 000
personnels environ ; |
 |
puis
de 138 000 pendant quelques semaines ; |
 |
tout
récemment de 130, voire 120 000, soit un effectif guère
plus important que celui de la Gendarmerie. |
On oublie facilement que les armées
ont actuellement près de 50 000 hommes, dont plus de 40 000
"Terre" et pratiquement tous d’active, hors métropole :
les Forces de "présence", "prépositionnées",
"SMA", interventions multiples…
simultanément, de nombreux
politiciens et journalistes évoquent les problèmes de la défense
de l’Europe, prônant très généralement - et à juste titre,
pensons-nous - une sorte d’intégration de toutes les forces
"conventionnelles"1 :
réaliser le passage de Eurocorps (qui est une excellente
"vitrine", mais très limitée) à l’Euro-Armée :
Terre, Marine et Air2 .
- une incohérence
ces deux débats nous paraissent
être sinon contradictoires, du moins détachés l’un de
l’autre à un point qui laisse perplexe : en
effet, le passage à une armée
purement de métier3 représente
un bouleversement radical, non pas seulement dans une tradition
d’une durée déjà respectable (ce serait peu de chose), mais
aussi dans le "format", le recrutement, et surtout la répartition
des dépenses (ce dernier point étant très généralement passé
sous un pudique silence pour le moment).
Or, pour être efficace, donc
respectée, l’armée européenne devra constituer un tout cohérent,
et non pas être formée de la juxtaposition d’éléments
disparates proposés par les Etats-membres selon les seuls désirs
propres à chacun dans l’emploi de ses possibilités budgétaires
(et plus encore peut-être de ses ressources humaines).
En d’autres termes, nous savons
que nous aurons à fournir l’une des pièces d’une
"machine" complexe. Mais sans attendre l’étude puis
la définition exacte de cette machine, et sans connaître ce qui
nous y sera attribué, nous commençons à "fabriquer"
un des composants en espérant, sans doute, que nous aurons visé
juste - ce qui est passablement improbable - ou que nos
partenaires accepteront d’aménager leur coopération en
fonction des options que nous aurons prises4.
On peut alors se demander si le vieux dicton selon lequel "il
ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs" n’est pas
d’actualité.
Il nous semble donc qu’il
serait plus raisonnable de suivre le processus suivant :
|
|
 |
agir
sur nos partenaires pour achever de leur faire prendre
conscience de la nécessité d’un “pilier” de défense
européen, au moins pour ce qui concerne les forces
classiques en première urgence5 ; |
|
|
 |
définir
les menaces, au moins à moyen terme, et les
actions à entreprendre pour leur faire face, et
donc définir également les moyens nécessaires
pour mener à bien ces actions ; |
|
|
 |
étudier
les possibilités de chacun des Etats-membres
de l’Europe et répartir les charges en
fonction de ces possibilités ; |
|
|
 |
enfin
et pour chacun, mettre les moyens, matériels
et humains, en concordance avec les
charges, une fois connu le contenu des
“fiches de répartition”. |
Ce n’est donc
qu’en fin de processus que devraient intervenir
les réorganisations de grande ampleur, celle du
passage de l’armée mixte à celle purement de métier
pouvant sans doute être considérée comme la
plus importante.
- l’armée
britannique
La référence
"incontournable" - pour employer le
terme à la mode actuellement - est l’exemple de
la guerre du Golfe, et, dans cette
"campagne", la comparaison entre les
forces engagées par la France d’une part et la
Grande-Bretagne d’autre part. En dépit
d’effectifs totaux Terre alors plus de deux fois
supérieurs, nous n’avons fourni qu’à peu près
la moitié de ceux alignés par nos alliés.
Procédons à une
comparaison, non sans oublier que, la
Grande-Bretagne étant une île, le volume de
moyens nécessaires à sa conquête n’aurait pu
- et ne pourra si une menace majeure pèse un jour
à nouveau sur l’Europe - laisser aucun doute
sur les intentions de l’agresseur.
Les nombres
indiqués dans la comparaison qui suit sont
extraits du Military Balance 1995-1996,
lequel a l’avantage d’uniformiser en dollars
les différents budgets.
| |
Royaume-Uni
|
France
|
| Population |
58
288 000
|
58
125 000 |
| GNP
94 (Mds $) |
1
023,3
|
1
329,3 (+ 29,9 %) |
| Effectifs
militaires 95 : |
Active
|
Active
|
Contingent
|
Total
|
| *
Terre |
116
000
|
104
600
|
136
800
|
241
400
|
| *
Marine |
50
500
|
45
600
|
18
600
|
64
200
|
| *
Air |
70
400
|
55
400
|
33
800
|
89
200
|
|
Total
|
236
900
|
205
400
|
189
200
|
394
600
|
| *
Gendarmerie (pour mémoire) |
-
|
81
500
|
11
900
|
93
400
|
| Personnels
militaires rémunérés sur le budget de
la Défense |
236
900
|
286
600
(a)
|
201
100
(a)
|
488
000
(a)
|
| Budget
réel Défense 94 (Mds $) |
34,5
|
34,1
(b)
|
|
(a) Non
compris faibles effectifs des services :
Santé, DGA, carburants, etc.
(b) Voté :
40,5. Moins Gendarmerie : 4,2 Mds $ et
annulation de crédits en cours d’année :
moins 2,2 Mds $ : 40,5 - 4,2 - 2,2 =
34,1.
|
Nous nous
retrouvons donc avec un budget réel
pratiquement égal à celui des forces armées
de la Grande-Bretagne et ceci malgré un
surcroît important de dépenses dans deux
domaines :
|
|
 |
le
rattachement de la Gendarmerie au
ministère de la Défense6,
alors que ses “prestations”
pour ce ministère sont très
minoritaires ; |
|
|
 |
le
fait que le nucléaire
britannique (grâce aux liens
étroits avec celui des
Etats-Unis), n’a jamais coûté
plus que la moitié du nôtre,
et le plus souvent moins du
tiers7. |
Ainsi,
sans prendre en compte les dépenses
de tous ordres relatives aux
personnels du contingent, notre budget
réel de Défense 1995 nous a permis
de faire face aux "RCS" (rémunérations
et charges sociales), mais d’un
nombre de personnels d’active - dont
les engagés hors Gendarmerie - inférieur
seulement d’une trentaine de
milliers d’hommes à ceux
qu’aligne la Grande-Bretagne.
Nous
ne disposons pas de renseignements
assez précis pour évaluer le coût
de nos 189 200 hommes du
contingent depuis le passage au
Service de 10 mois (solde,
alimentation, habillement et équipement,
nourriture, frais de casernement,
instruction, etc.) mais il est bien évident
que leur "prix de revient"
ne peut qu’être très supérieur à
celui de 30 000 personnels
d’active en pyramide hiérarchique
normale… dans l’état actuel des
niveaux de soldes.
Alors,
où passent les crédits britanniques ?
Pas dans les matériels puisque, dans
presque tous les domaines, nous
alignons une supériorité numérique
d’un ordre très généralement
compris entre 4 à 3 et 5 à 4.
A
titre d’exemple :
| |
France
|
Royaume-Uni
|
| Chars
de bataille |
1
016 |
788 |
| Transports
de troupe blindés |
4
688 |
3
887 |
| Pièces
d’artillerie automotrices |
413 |
218 |
| Pièces
d’artillerie tractées |
395 |
286 |
| Grands
navires de combat de surface
(frégate à P-A) |
42 |
39 |
| SNLE |
5 |
4 |
| SNA |
6 |
12 |
| SM
classiques |
7 |
- |
| Avions
"de combat" (au
sens Military Balance :
combat, transport, etc.) |
682 |
589 |
Tout
simplement, les crédits en cause sont
utilisés :
|
|
 |
dans
l’emploi de nombreux
personnels civils, déchargeant
pratiquement les
militaires de tout ce qui
n’est pas la préparation,
physique et psychologique,
au combat (avec moyens
suffisants, en munitions
et carburant notamment) ; |
|
|
 |
dans
les soldes et les
avantages sociaux -
familiaux en
particulier - dont bénéficient
les personnels
militaires
britanniques ; et
plus spécialement
ceux des niveaux les
moins élevés8. |
- l’armée
de métier en france
Paul
Maraval9
définit si bien ce que
doivent (devraient) être les
militaires de l’avenir que
nous ne pouvons mieux faire
qu’extraire de son article
les lignes suivantes : "…
ces forces doivent s’appuyer
sur un volume d’hommes de
qualité car la nature même
de leur engagement exigera
qu’elles relèvent toujours
les mêmes défis :
complexité, diversité,
imbrication, isolement, durée,
permanence, courage et abnégation,
pour n’en citer que
quelques-uns". nous
ajouterons encore initiative,
solidarité et confiance réciproque,
discipline morale…
plus
loin, cet auteur note que la
haute technologie miniaturisée
permettra de munir le
"système
combattant" humain de
moyens modulaires - à intégration
prévue dès la réception de
la tenue de base - permettant
d’optimiser les performances
dans tel ou tel domaine selon
les besoins10.
L’article prévoit six
fonctions essentielles :
|
|
 |
renseignement
(le soldat est
acteur mais aussi
“capteur tout
temps”) :
par vision
nocturne, télémétrie,
etc. Un GPS lui
permet de connaître
sa propre position
et l’envoie “à
ses chefs” ; |
|
|
 |
agression :
anti-projectiles,
mais étendue
aux rayons
laser,
l’IFF, les
pollutions NBC
et comprend même
une
climatisation
de la tenue) ; |
|
|
 |
communication :
mini-radio
[via
satellites
pour
liaisons
avec les
échelons
élevés],
micro-caméra
TV
envoyant
le
panorama
“à ses
chefs” -
toujours
d’après
Multimédia,
qui ne précise
pas le
niveau de
ces chefs
-, écran
du
calculateur
projeté
sur la
visière
du casque,
ainsi que
télémétrie,
position
propre et
celle des
combattants
amis,
vision
jour/nuit
et aide à
la visée :
en somme
une sorte
de
“cockpit
tête
haute”
de pilote
de chasse ; |
|
|
 |
mobilité,
comprenant : |
|
|
 |
facilité
de
déplacement :
souplesse
de
la
tenue,
fixation
des
charges11 ; |
|
|
 |
aptitude
à
se
localiser
-
par
le
GPS
-
et
au
positionnement
respectif
des
combattants
vis-à-vis
de
leur
chef
comme
entre
eux ; |
|
 |
soutien :
concernant
essentiellement
une
grande
capacité
de
stockage
d’énergie
électrique,
sous
faible
volume
et
faible
poids12. |
Naturellement,
l’accumulation
d’un tel équipement
serait
parfaitement
inepte, toute
question de coût
mise à part, ne
serait-ce que
par son poids.
Toutefois, Paul
Maraval, plus
raisonnable que
Multimédia, le
voit sous forme
modulaire, donc
ne comportant
que les moyens nécessaires
pour tel ou tel
type de mission.
Mais comment et
grâce à qui
suivraient les
autres modules,
car la mission
du combattant
peut changer
entièrement
d’un instant
à l’autre ?
Pour
revenir à des réalités
plus sérieuses
et moins
"science-fiction",
il n’en reste
pas moins très
vraisemblable
que le
combattant futur
"de
base" se
verra confier
des moyens de
plus en plus
sophistiqués,
notamment électro-informatiques,
dont la mise en
œuvre efficace
exigera un
individu de bon
niveau
intellectuel.
En
résumé,
l’homme du
rang de
l’avenir -
tout comme ses
supérieurs
d’ailleurs -
devra posséder
non seulement
une constitution
robuste et une
excellente
stabilité émotionnelle,
mais aussi un
niveau
intellectuel développé.
Sans
vouloir lui
faire insulte,
il nous faut
simplement
constater que,
en France
actuellement,
l’engagé
moyen - hors Légion
étrangère -
est bien loin de
cet idéal, au
moins pour la
troisième de
ces qualités.
L’explication
est simple :
nourri et logé
(en chambrée),
l’intéressé
reçoit une
solde qui ne
représente guère
plus que de
l’argent de
poche. Or, par
rapport au
"RMIste",
il est astreint
à de multiples
et lourdes
contraintes13.
Il
est évident que
l’engagé, même
parvenu au grade
de caporal, ne
peut envisager
de fonder un
foyer : le
seul loyer du
logement représenterait
la totalité de
la solde, voire
plus14.
Ceci
entraîne
qu’en dépit
du fort taux de
chômage actuel,
les jeunes gens
ne sont pas
nombreux à
vouloir
s’engager et
les Armées -
celle de Terre
en particulier -
sont alors
contraintes
d’accepter un
niveau moyen
extrêmement
bas. Cela
concourt à
donner une
mauvaise image
de
l’institution
militaire aux
recrues du
contingent15.
D’ailleurs,
malgré les
besoins limités
en engagés
aussi longtemps
qu’existe la
conscription, il
est déjà
difficile d’en
recruter le
nombre permis
par la loi de
finances
annuelle. Enfin,
le
"turn-over"
est trop rapide :
au lieu de 2 ou
3 ans - car il
faut déjà une
année pour
donner une
formation sérieuse
- la durée de
l’engagement
devrait être
initialement de
l’ordre de 4
ou 5 ans ;
puis il serait
renouvelable par
périodes de 2
ou 3 années.
Dans
ces conditions,
et pour une armée
de métier,
comment trouver
assez de jeunes
gens détenteurs
des qualités
indiquées plus
haut ?
Il
n’y a pas de
recette miracle,
sauf une seule :
amener les
soldes et les
prestations à
caractère
social à un
niveau
suffisant.
La
Gendarmerie,
comme l’armée
britannique, a
plus de
candidats que de
postes à offrir ;
la raison en
tient à trois
faits :
|
|
 |
le
gendarme
“de
base”
est
maréchal
des
logis
(sergent)
et
en
perçoit
donc
la
solde ; |
|
|
 |
il
est
logé
par
l’Etat
pour
un
loyer
presque
symbolique16 ; |
|
|
 |
il
est
assuré
d’une
stabilité
d’affectation
-
de
l’ordre
de
5 ans
en
moyenne
-
qui
permet
à
son
épouse
de
trouver
plus
facilement
un
emploi,
et
qui
-
point
non
négligeable
-
facilite
la
poursuite
d’études
à
ses
enfants. |
C’est,
mutatis
mutandis,
la
situation
que
la
Grande-Bretagne
offre
à
ses
engagés
et
qui
lui
procure
des
personnels
de
valeur.
Il
est
évident
que
ces
changements
coûteront
fort
cher17 :
|
|
 |
en
soldes
et
prestations
sociales,
qui
ne
pourront
qu’être
étendues
à
toute
la
pyramide
hiérarchique
(notamment
construction,
entretien
et
participation
aux
frais
de
fonctionnement
-
“charges”
-
de
très
nombreux
logements) ; |
|
|
 |
en
moyens
d’instruction
puis
en
maintien
de
l’entraînement
à
un
niveau
élevé :
munitions,
carburants,
simulateurs
complexes,
manœuvres
“en
simili
vraie
grandeur”,
etc.
Il
serait
en
effet
paradoxal
de
faire
servir
des
matériels
très
évolués
par
des
personnels
de
qualité…
mais
mal
formés ; |
|
|
 |
en
formation
préparatoire
à
la
reconversion
dans
le
domaine
civil :
si
le
gendarme
de
“la
Blanche”18
peut
rester
en
service
jusqu’à
un
âge
relativement
avancé,
il
ne
saurait
être
question
que
le
combattant
d’élite
au-delà
de
la
trentaine
soit
encore
en
activité
(l’aptitude
physique
serait
à
vérifier
grâce
à
une
visite
médicale
annuelle
approfondie).
Or,
pour
être
tenté
par
le
recrutement
militaire,
il
faut
que
le
jeune
homme
(ou
la
jeune
femme)
sache
qu’il
recevra
aussi
une
instruction
“civile”
le
mettant
à
l’abri
du
chômage
quand
l’armée
ne
pourra
prolonger
son
contrat19 ; |
|
|
 |
en
embauche
de
nombreux
personnels
civils
(comme
dans
toutes
les
autres
armées
de
métier),
déchargeant
ainsi
les
militaires
des
multiples
“corvées”
-
cuisine,
nettoyage
de
locaux,
etc.
-
qui
consomment
une
partie
non
négligeable
du
temps
qui
devrait
être
consacré
à
l’instruction
puis
à
l’entraînement. |
Certains
donnent
déjà
des
évaluations
du
surcoût
d’une
armée
de
métier20,
mais
il
serait
nécessaire
qu’une
étude
poussée
dans
les
moindres
détails
soit
menée
à
ce
sujet.
|