Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
Revue Internationale d'Histoire Militaire
 

 

LA CHARRUE AVANT LES BŒUFS

 Alain Bru

 

Au moment où nous écrivons ces lignes - février 1996 - et par une bien rare exception depuis des décennies, les médias s’intéressent aux questions relevant de la Défense :

d’une part au plan des licenciements à prévoir dans notre industrie d’armement, en raison du plafonnement (en termes de monnaie courante) puis de la réduction du Titre V (investissements) du budget. Sans parler des divers prélèvements de Bercy, devenus habituels en cours d’année : annulation et reports de crédits, non remboursement ou remboursement partiel des frais engendrés par les multiples interventions hors métropole, etc.
d’autre part, à propos du grand débat en cours sur l’éventuel passage de l’armée "mixte" - personnels d’active et du contingent - à celle de seuls professionnels.

C’est de ce second point que nous traitons ici, les licenciements à venir dans l’industrie d’armement n’étant pas de nature très différente de ceux concernant toute autre industrie.

*
* *

Le récent "Livre blanc" choisissait de conserver la conscription, quoiqu’en réduisant assez sensiblement les effectifs totaux et surtout, comme par une sorte de "rituel", au détriment de l’armée de Terre qui devait se limiter à 227 000 personnels vers l’an 2000.

Depuis lors est intervenu le débat sur la "professionnalisation" de l’armée, laquelle devrait engendrer une nouvelle et importante réduction des effectifs et, là encore, en priorité ceux de l’armée de Terre : on a parlé successivement de

150 000 personnels environ ;
puis de 138 000 pendant quelques semaines ;
tout récemment de 130, voire 120 000, soit un effectif guère plus important que celui de la Gendarmerie.

On oublie facilement que les armées ont actuellement près de 50 000 hommes, dont plus de 40 000 "Terre" et pratiquement tous d’active, hors métropole : les Forces de "présence", "prépositionnées", "SMA", interventions multiples…

simultanément, de nombreux politiciens et journalistes évoquent les problèmes de la défense de l’Europe, prônant très généralement - et à juste titre, pensons-nous - une sorte d’intégration de toutes les forces "conventionnelles"1 : réaliser le passage de Eurocorps (qui est une excellente "vitrine", mais très limitée) à l’Euro-Armée : Terre, Marine et Air2 .

  1. une incohérence

ces deux débats nous paraissent être sinon contradictoires, du moins détachés l’un de l’autre à un point qui laisse perplexe : en

effet, le passage à une armée purement de métier3 représente un bouleversement radical, non pas seulement dans une tradition d’une durée déjà respectable (ce serait peu de chose), mais aussi dans le "format", le recrutement, et surtout la répartition des dépenses (ce dernier point étant très généralement passé sous un pudique silence pour le moment).

Or, pour être efficace, donc respectée, l’armée européenne devra constituer un tout cohérent, et non pas être formée de la juxtaposition d’éléments disparates proposés par les Etats-membres selon les seuls désirs propres à chacun dans l’emploi de ses possibilités budgétaires (et plus encore peut-être de ses ressources humaines).

En d’autres termes, nous savons que nous aurons à fournir l’une des pièces d’une "machine" complexe. Mais sans attendre l’étude puis la définition exacte de cette machine, et sans connaître ce qui nous y sera attribué, nous commençons à "fabriquer" un des composants en espérant, sans doute, que nous aurons visé juste - ce qui est passablement improbable - ou que nos partenaires accepteront d’aménager leur coopération en fonction des options que nous aurons prises4. On peut alors se demander si le vieux dicton selon lequel "il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs" n’est pas d’actualité.

Il nous semble donc qu’il serait plus raisonnable de suivre le processus suivant :

 

 

agir sur nos partenaires pour achever de leur faire prendre conscience de la nécessité d’un “pilier” de défense européen, au moins pour ce qui concerne les forces classiques en première urgence5 ;

 

 

définir les menaces, au moins à moyen terme, et les actions à entreprendre pour leur faire face, et donc définir également les moyens nécessaires pour mener à bien ces actions ;

 

 

étudier les possibilités de chacun des Etats-membres de l’Europe et répartir les charges en fonction de ces possibilités ;

 

 

enfin et pour chacun, mettre les moyens, matériels et humains, en concordance avec les charges, une fois connu le contenu des “fiches de répartition”.

Ce n’est donc qu’en fin de processus que devraient intervenir les réorganisations de grande ampleur, celle du passage de l’armée mixte à celle purement de métier pouvant sans doute être considérée comme la plus importante.

  1. l’armée britannique

La référence "incontournable" - pour employer le terme à la mode actuellement - est l’exemple de la guerre du Golfe, et, dans cette "campagne", la comparaison entre les forces engagées par la France d’une part et la Grande-Bretagne d’autre part. En dépit d’effectifs totaux Terre alors plus de deux fois supérieurs, nous n’avons fourni qu’à peu près la moitié de ceux alignés par nos alliés.

Procédons à une comparaison, non sans oublier que, la Grande-Bretagne étant une île, le volume de moyens nécessaires à sa conquête n’aurait pu - et ne pourra si une menace majeure pèse un jour à nouveau sur l’Europe - laisser aucun doute sur les intentions de l’agresseur.

Les nombres indiqués dans la comparaison qui suit sont extraits du Military Balance 1995-1996, lequel a l’avantage d’uniformiser en dollars les différents budgets.

 

Royaume-Uni

France

Population

58 288 000

58 125 000
GNP 94 (Mds $)

1 023,3

1 329,3 (+ 29,9 %)
Effectifs militaires 95 :

Active

Active

Contingent

Total

* Terre

116 000

104 600

136 800

241 400

* Marine

50 500

45 600

18 600

64 200

* Air

70 400

55 400

33 800

89 200

Total

236 900

205 400

189 200

394 600

* Gendarmerie (pour mémoire)

-

81 500

11 900

93 400

Personnels militaires rémunérés sur le budget de la Défense

236 900

286 600
(a)

201 100
(a)

488 000
(a)

Budget réel Défense 94 (Mds $)

34,5

34,1 (b)

(a) Non compris faibles effectifs des services : Santé, DGA, carburants, etc.

 

(b) Voté : 40,5. Moins Gendarmerie : 4,2 Mds $ et annulation de crédits en cours d’année : moins 2,2 Mds $ : 40,5 - 4,2 - 2,2 = 34,1.

Nous nous retrouvons donc avec un budget réel pratiquement égal à celui des forces armées de la Grande-Bretagne et ceci malgré un surcroît important de dépenses dans deux domaines :

 

 

le rattachement de la Gendarmerie au ministère de la Défense6, alors que ses “prestations” pour ce ministère sont très minoritaires ;

 

 

le fait que le nucléaire britannique (grâce aux liens étroits avec celui des Etats-Unis), n’a jamais coûté plus que la moitié du nôtre, et le plus souvent moins du tiers7.

Ainsi, sans prendre en compte les dépenses de tous ordres relatives aux personnels du contingent, notre budget réel de Défense 1995 nous a permis de faire face aux "RCS" (rémunérations et charges sociales), mais d’un nombre de personnels d’active - dont les engagés hors Gendarmerie - inférieur seulement d’une trentaine de milliers d’hommes à ceux qu’aligne la Grande-Bretagne.

Nous ne disposons pas de renseignements assez précis pour évaluer le coût de nos 189 200 hommes du contingent depuis le passage au Service de 10 mois (solde, alimentation, habillement et équipement, nourriture, frais de casernement, instruction, etc.) mais il est bien évident que leur "prix de revient" ne peut qu’être très supérieur à celui de 30 000 personnels d’active en pyramide hiérarchique normale… dans l’état actuel des niveaux de soldes.

Alors, où passent les crédits britanniques ? Pas dans les matériels puisque, dans presque tous les domaines, nous alignons une supériorité numérique d’un ordre très généralement compris entre 4 à 3 et 5 à 4.

A titre d’exemple :

 

France

Royaume-Uni

Chars de bataille 1 016 788
Transports de troupe blindés 4 688 3 887
Pièces d’artillerie automotrices 413 218
Pièces d’artillerie tractées 395 286
Grands navires de combat de surface (frégate à P-A) 42 39
SNLE 5 4
SNA 6 12
SM classiques 7 -
Avions "de combat" (au sens Military Balance : combat, transport, etc.) 682 589

Tout simplement, les crédits en cause sont utilisés :

 

 

dans l’emploi de nombreux personnels civils, déchargeant pratiquement les militaires de tout ce qui n’est pas la préparation, physique et psychologique, au combat (avec moyens suffisants, en munitions et carburant notamment) ;

 

 

dans les soldes et les avantages sociaux - familiaux en particulier - dont bénéficient les personnels militaires britanniques ; et plus spécialement ceux des niveaux les moins élevés8.
  1. l’armée de métier en france

Paul Maraval9 définit si bien ce que doivent (devraient) être les militaires de l’avenir que nous ne pouvons mieux faire qu’extraire de son article les lignes suivantes : "… ces forces doivent s’appuyer sur un volume d’hommes de qualité car la nature même de leur engagement exigera qu’elles relèvent toujours les mêmes défis : complexité, diversité, imbrication, isolement, durée, permanence, courage et abnégation, pour n’en citer que quelques-uns". nous ajouterons encore initiative, solidarité et confiance réciproque, discipline morale…

plus loin, cet auteur note que la haute technologie miniaturisée permettra de munir le "système combattant" humain de moyens modulaires - à intégration prévue dès la réception de la tenue de base - permettant d’optimiser les performances dans tel ou tel domaine selon les besoins10. L’article prévoit six fonctions essentielles :

 

 

renseignement (le soldat est acteur mais aussi “capteur tout temps”) : par vision nocturne, télémétrie, etc. Un GPS lui permet de connaître sa propre position et l’envoie “à ses chefs” ;

 

 

agression : anti-projectiles, mais étendue aux rayons laser, l’IFF, les pollutions NBC et comprend même une climatisation de la tenue) ;

 

 

communication : mini-radio [via satellites pour liaisons avec les échelons élevés], micro-caméra TV envoyant le panorama “à ses chefs” - toujours d’après Multimédia, qui ne précise pas le niveau de ces chefs -, écran du calculateur projeté sur la visière du casque, ainsi que télémétrie, position propre et celle des combattants amis, vision jour/nuit et aide à la visée : en somme une sorte de “cockpit tête haute” de pilote de chasse ;

 

 

mobilité, comprenant :

 

 

facilité de déplacement : souplesse de la tenue, fixation des charges11 ;

 

 

aptitude à se localiser - par le GPS - et au positionnement respectif des combattants vis-à-vis de leur chef comme entre eux ;
soutien : concernant essentiellement une grande capacité de stockage d’énergie électrique, sous faible volume et faible poids12.

Naturellement, l’accumulation d’un tel équipement serait parfaitement inepte, toute question de coût mise à part, ne serait-ce que par son poids. Toutefois, Paul Maraval, plus raisonnable que Multimédia, le voit sous forme modulaire, donc ne comportant que les moyens nécessaires pour tel ou tel type de mission. Mais comment et grâce à qui suivraient les autres modules, car la mission du combattant peut changer entièrement d’un instant à l’autre ?

Pour revenir à des réalités plus sérieuses et moins "science-fiction", il n’en reste pas moins très vraisemblable que le combattant futur "de base" se verra confier des moyens de plus en plus sophistiqués, notamment électro-informatiques, dont la mise en œuvre efficace exigera un individu de bon niveau intellectuel.

En résumé, l’homme du rang de l’avenir - tout comme ses supérieurs d’ailleurs - devra posséder non seulement une constitution robuste et une excellente stabilité émotionnelle, mais aussi un niveau intellectuel développé.

Sans vouloir lui faire insulte, il nous faut simplement constater que, en France actuellement, l’engagé moyen - hors Légion étrangère - est bien loin de cet idéal, au moins pour la troisième de ces qualités.

L’explication est simple : nourri et logé (en chambrée), l’intéressé reçoit une solde qui ne représente guère plus que de l’argent de poche. Or, par rapport au "RMIste", il est astreint à de multiples et lourdes contraintes13.

Il est évident que l’engagé, même parvenu au grade de caporal, ne peut envisager de fonder un foyer : le seul loyer du logement représenterait la totalité de la solde, voire plus14.

Ceci entraîne qu’en dépit du fort taux de chômage actuel, les jeunes gens ne sont pas nombreux à vouloir s’engager et les Armées - celle de Terre en particulier - sont alors contraintes d’accepter un niveau moyen extrêmement bas. Cela concourt à donner une mauvaise image de l’institution militaire aux recrues du contingent15.

D’ailleurs, malgré les besoins limités en engagés aussi longtemps qu’existe la conscription, il est déjà difficile d’en recruter le nombre permis par la loi de finances annuelle. Enfin, le "turn-over" est trop rapide : au lieu de 2 ou 3 ans - car il faut déjà une année pour donner une formation sérieuse - la durée de l’engagement devrait être initialement de l’ordre de 4 ou 5 ans ; puis il serait renouvelable par périodes de 2 ou 3 années.

Dans ces conditions, et pour une armée de métier, comment trouver assez de jeunes gens détenteurs des qualités indiquées plus haut ?

Il n’y a pas de recette miracle, sauf une seule : amener les soldes et les prestations à caractère social à un niveau suffisant.

La Gendarmerie, comme l’armée britannique, a plus de candidats que de postes à offrir ; la raison en tient à trois faits :

 

 

le gendarme “de base” est maréchal des logis (sergent) et en perçoit donc la solde ;

 

 

il est logé par l’Etat pour un loyer presque symbolique16 ;

 

 

il est assuré d’une stabilité d’affectation - de l’ordre de 5 ans en moyenne - qui permet à son épouse de trouver plus facilement un emploi, et qui - point non négligeable - facilite la poursuite d’études à ses enfants.

C’est, mutatis mutandis, la situation que la Grande-Bretagne offre à ses engagés et qui lui procure des personnels de valeur.

Il est évident que ces changements coûteront fort cher17 :

 

 

en soldes et prestations sociales, qui ne pourront qu’être étendues à toute la pyramide hiérarchique (notamment construction, entretien et participation aux frais de fonctionnement - “charges” - de très nombreux logements) ;

 

 

en moyens d’instruction puis en maintien de l’entraînement à un niveau élevé : munitions, carburants, simulateurs complexes, manœuvres “en simili vraie grandeur”, etc. Il serait en effet paradoxal de faire servir des matériels très évolués par des personnels de qualité… mais mal formés ;

 

 

en formation préparatoire à la reconversion dans le domaine civil : si le gendarme de “la Blanche”18 peut rester en service jusqu’à un âge relativement avancé, il ne saurait être question que le combattant d’élite au-delà de la trentaine soit encore en activité (l’aptitude physique serait à vérifier grâce à une visite médicale annuelle approfondie). Or, pour être tenté par le recrutement militaire, il faut que le jeune homme (ou la jeune femme) sache qu’il recevra aussi une instruction “civile” le mettant à l’abri du chômage quand l’armée ne pourra prolonger son contrat19 ;

 

 

en embauche de nombreux personnels civils (comme dans toutes les autres armées de métier), déchargeant ainsi les militaires des multiples “corvées” - cuisine, nettoyage de locaux, etc. - qui consomment une partie non négligeable du temps qui devrait être consacré à l’instruction puis à l’entraînement.

Certains donnent déjà des évaluations du surcoût d’une armée de métier20, mais il serait nécessaire qu’une étude poussée dans les moindres détails soit menée à ce sujet.