THAÏLANDE - CAMBODGE - VIÊT-NAM.
Golfe de Siam
Problème et conflit de délimitation
dans une mer semi-fermée
Les problèmes de délimitation maritime
dans la région du golfe de Siam sont un très bon exemple de la situation
que l’on peut rencontrer dans une mer semi-fermée telle qu’elle est définie
à l’article 122 de la Convention de 1982.
Le golfe de Siam, dont les États
riverains sont le Cambodge, l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande et
le Viêt-nam, est une mer peu profonde qui possède des ressources pétrolières
et qui est le siège d’une activité de pêche importante, de telle
sorte que les États riverains sont désireux de s’approprier une part
aussi grande que possible du sous-sol marin et des eaux adjacentes. Par
ailleurs, le golfe de Siam est très étroit puisque sa plus grande
largeur de côte à côte est seulement de 550 kilomètres environ. Les
revendications des États riverains concernant le plateau continental et
la zone économique exclusive se chevauchent. Cette situation est compliquée
par des litiges relatifs à la délimitation des eaux territoriales qui
ont une incidence importante sur les délimitations latérales du plateau
continental et des zones économiques exclusives.
Ces litiges résultent essentiellement de
la présence d’îles considérées autrefois sans grand intérêt,
auxquelles l’extension géographique et le développement des régimes
applicables aux espaces maritimes susceptibles d’une appropriation étatique
confèrent une valeur importante. Les titres historiques invoqués sont
souvent lointains ou mal attestés et reposent parfois sur des décisions
plus ou moins arbitraires des anciennes puissances coloniales, de telle
sorte que les litiges sont particulièrement compliqués.
Enfin, le Cambodge et le Viêt-nam ont
encore une situation politique instable. De plus, leurs relations
mutuelles et leurs relations avec les autres États riverains - pour
des raisons qui dépassent le cadre de la région - n’ont pas été
jusqu’ici propices à la solution des litiges existants.
Des litiges maritimes existent dans le
golfe de Siam entre la Thaïlande et le Cambodge, le Cambodge et le Viêt-nam,
ainsi qu’entre les trois pays ensemble. Les deux premiers concernent la
souveraineté sur des îles côtières, la définition de la mer
territoriale et la délimitation du plateau continental. Le troisième
concerne exclusivement la délimitation du plateau continental.
Le litige entre la Thaïlande et le
Cambodge résulte essentiellement d’un problème de frontière dû aux
difficultés d’interprétation d’un traité ancien conclu entre le
Siam et une puissance coloniale, la France.
La déclaration du Cambodge du 1er
juillet 1972 indiquait que le traité de 1907 entre la France et le Siam
avait attribué au Cambodge la totalité de la zone maritime située au
sud d’une ligne droite joignant l’extrémité de la frontière
terrestre entre le Siam et le Cambodge (alors protectorat français) à un
point situé sur l’île de Kut (ou Koh Kut, "Koh" signifiant
"îles" en thaï) qui est située à 19 milles de la côte,
de telle sorte que la mer territoriale de la Thaïlande ne pouvait pas
s’étendre au sud de cette ligne. Par contre, la Thaïlande a, depuis
1972, tracé une ligne de base droite entre l’extrémité de la frontière
terrestre avec le Cambodge de l’île de Kut, à partir de laquelle elle
mesure une mer territoriale de 12 milles, plus une zone de plateau
continental.
Le traité de 1907 entre la France et le
Siam fixait la délimitation des frontières terrestres et
l’appartenance des diverses îles situées au large, et prévoyait
notamment la cession au Siam de Koh Kut, l’île située le plus au sud.
Le Cambodge, avant et après son indépendance, n’a jamais contesté,
semble-t-il, la souveraineté du Siam ou de la Thaïlande sur cette île.
Le Protocole annexé au traité dans
lequel est fixée la frontière est libellé d’une manière qui ne prêtait
pas à contestation à une époque où la mer territoriale était de 3 milles.
Ce protocole est conçu en ces termes en ce qui concerne l’extrémité
de la frontière terrestre : "Clause 1 - La frontière entre
l’Indo-Chine française et le Siam part de la mer en un point situé en
face du plus haut sommet de l’île Koh Kut. Elle suit à partir de ce
point une direction Nord-Est jusqu’à la crête des
Prom-Krevanh…"
Le traité se bornait, semble-t-il, à définir
la frontière terrestre et le fait qu’il ait déterminé son point
d’aboutissement d’après un repère se trouvant sur une île située
au large ne signifiait pas pour autant qu’il était dans l’intention
des parties de délimiter les espaces maritimes situées entre cette île
et la terre. Par ailleurs, le traité confirmait la souveraineté du Siam
sur Koh Kut. C’est la thèse que soutient la Thaïlande en faisant
observer que, de plus, à l’époque du traité, la largeur
internationalement admise de la mer territoriale était de 3 milles
seulement.
Le Cambodge, selon les termes du décret
1139 de 1972, applique "un mode spécial de délimitation caractérisé
par l’existence de circonstances spéciales" au sens de l’article
7-2 de la Convention de 1958 sur la mer territoriale dont les termes sont
repris par l’article 15 de la Convention des Nations unies sur le droit
de la mer du 10 décembre 1982 (Convention de Montego Bay).
Les circonstances spéciales, ou ce titre
historique, selon le Cambodge, sont le fait que les eaux et les îles côtières
de la baie qui s’étend entre Koh Kut et les îles de la Thaïlande situées
plus au nord étaient depuis très longtemps fréquentées par les pêcheurs
cambodgiens et qu’antérieurement au traité de 1907, la frontière
entre le Cambodge et la Thaïlande était en réalité située environ 50
km plus au nord.
La Thaïlande a toujours rejeté cette prétention.
Elle a tracé en 1972 une ligne de base de 22 milles entre le point A
(point d’aboutissement de la frontière terrestre Thaïlande-Cambodge)
et la pointe sud de Koh Kut, transformant les eaux ainsi délimitées en
eaux intérieures thaïlandaises. Le plateau continental doit donc, selon
la Thaïlande, être délimité en tenant compte du fait que Koh Kut a
droit à une mer territoriale de 12 milles ainsi qu’à une zone de
plateau continental dans toutes les directions, sauf sur la côte faisant
face à la côte cambodgienne située à environ 12 milles où une
ligne médiane doit être tracée.
Ce différend relatif à la définition
et aux limites de la mer territoriale a des implications considérables
pour la délimitation des zones de plateau continental respectives des
deux pays. La zone de plateau continental en litige a une superficie de 19 890 km2.
D’une manière générale, la délimitation
proclamée par la Thaïlande s’appuie sur des lignes médianes ou d’équidistance
séparant le territoire continental de la Thaïlande ou des îles
importantes situées près de la côte et les éléments correspondants du
territoire des autres États. La Thaïlande possède un moins grand nombre
d’îles situées à une distance appréciable de la côte que le
Cambodge ou le Viêt-nam. Ces deux États ont progressivement repoussé
leurs lignes de base droite pour les tracer à partir d’îles de plus en
plus éloignées, en ignorant par contre dans leur délimitation les îles
côtières de la Thaïlande.
La partie la plus importante du
chevauchement de 19 890 km2 des zones de plateau
continental respectives de la Thaïlande et du Cambodge est cependant
imputable au litige concernant la frontière des eaux territoriales.
Le Cambodge, qui dénie toute mer
territoriale à l’île de Koh Kut vers le sud, trace une ligne droite
joignant le point d’aboutissement de la frontière terrestre3
et le plus haut sommet de l’île de Koh Kut et se prolongeant jusqu’au
point P, équidistant de la ligne de base cambodgienne A - îlot
Kursrovie - et de la ligne de base thaïlandaise correspondante sur
la côte ouest du golfe de Siam.
La Thaïlande, par contre, refuse
l’existence des "circonstances spéciales" alléguées par le
Cambodge et a donc tracé une ligne médiane qui fait un angle de 60°
environ avec la ligne cambodgienne joignant le point A au point P.
On constate donc, de part et d’autre,
des revendications maximales pour lesquelles le règlement judiciaire
devrait apprécier les "circonstances spéciales", à moins
d’un règlement politique. L’un et l’autre sont pour l’instant
impossibles tant que la situation politique ne sera pas normalisée.
La délimitation des frontières
maritimes du Cambodge et du Viêt-nam, en ce qui concerne à la fois leurs
mers territoriales et leurs zones de plateau continental respectives,
exige que soient d’abord déterminées les îles qui dépendent de leurs
territoires respectifs. Ce problème de souveraineté sur les îles côtières
avait déjà été soulevé à l’époque de la colonisation - apparemment
dès 1914 - mais n’avait pas pu être résolu de manière
satisfaisante.
Le Gouverneur-général Brévié avait
finalement décidé, dans une circulaire du 31 janvier 1939, de tracer une
ligne perpendiculaire à la côte, partant du point terminus de la frontière
terrestre entre la Cochinchine et le protectorat du Cambodge, et coupant
approximativement en son milieu Koh Tral (ou Phu Quoc). Les petites îles
situées au nord de cette ligne - essentiellement Poulo Waï (Hon
Troc en vietnamien) - relevaient désormais de l’administration du
protectorat du Cambodge, tandis que celles qui étaient situées au sud - essentiellement
Poulo Panjang (Trô Chu en vietnamien) - continuaient d’être
administrées par la Cochinchine. De son côté, Koh Tral, que coupe la
ligne Brévié, relevait également de l’administration de la
Cochinchine. Cette circulaire Brévié était de caractère purement
administratif et précisait qu’"il est bien entendu qu’il ne
s’agit que de l’administration et de la police et que la question de
la dépendance territoriale de ces îles reste entièrement réservée".
Le Cambodge et le Viêt-nam, devenus indépendants, ont chacun revendiqué
la souveraineté sur la totalité de ces îles.
En février 1970, le Cambodge a accordé
à Elf-Erap des permis de recherche sur son plateau continental qui
englobait des îles comme Koh Tral et Poulo Panjang. Le décret du 1er
juillet 1972 délimitant le plateau continental cambodgien considérait
comme appartenant au Cambodge les îles de Koh Tral et de Poulo Panjang.
De son côté, le Viêt-nam promulguait une loi du 9 juin 1971 délimitant
son plateau continental qui englobait Poulo Waï. En mai 1975, l’armée
des Khmers rouges a franchi la ligne Brévié et débarqué sur Phu Quoc
puis Poulo Panjang. Les Vietnamiens ont contre-attaqué, reprenant Phu
Quoc et Poulo Panjang et s’emparant de Poulo Waï. À partir de 1976, le
Cambodge a semblé renoncer à revendiquer l’île de Phu Quoc (ou Koh
Tral) et accepté la ligne Brévié.
Le 7 juillet 1982, le Viêt-nam et le régime
Heng Samrin du Cambodge ont "gelé" le litige en proclamant
"zone historique commune d’une superficie d’environ 4 000
milles carrés, une zone comprenant des eaux qui, de par leur situation géographique
spéciale et leur importance considérable pour la défense nationale et
l’économie des deux pays, appartiennent de longue date au Viêt-nam et
au Kampuchea". Cette zone est placée sous le régime des eaux
intérieures. Les deux pays mèneront, le moment venu, des négociations
pour délimiter leur frontière maritime dans cette zone et, en attendant,
continuent à considérer la ligne Brévié comme ligne de partage des îles
concernées. Le gouvernement légitime du Cambodge, tel qu’il est
reconnu par la communauté internationale, n’a pas accepté la validité
d’un tel accord.
Entre juin 1971 et mai 1973, le Sud-Viêt-nam,
le Cambodge et la Thaïlande ont formulé des revendications unilatérales
sur des parties des fonds marins du golfe de Siam qui se chevauchaient sur
une superficie totale de 24 221 milles nautiques carrés. Ce
chevauchement se décomposait de la manière suivante :
Cambodge-Sud-Viêt-nam : 14 580 mn² ; Cambodge-Thaïlande :
5 798 mn² ; Thaïlande-Sud-Viêt-nam : 233 mn² ;
Cambodge-Thaïlande-Sud-Viêt-nam : 3 610 mn².
En formulant ces revendications, chaque
État choisissait l’interprétation de l’équidistance qui était la
plus avantageuse pour lui, en ignorant volontairement certaines petites îles
et donnant un effet spécial à d’autres. Cependant, le Viêt-nam réunifié
renonça par la suite à sa revendication de Poulo Waï de telle sorte que
les seules zones de chevauchement restantes sont celles concernant,
respectivement, le Cambodge et la Thaïlande, et la Thaïlande et le Viêt-nam.
Par exemple, la Thaïlande semble avoir adopté pour limite une ligne d’équidistance
entre le continent thaïlandais et de grandes îles comme Kao Rong qui
sont proches de la côte cambodgienne et vietnamienne. Cette méthode
ignore les îles thaïlandaises de Ko Kro et Ko Losin, les îles
cambodgiennes Kao Wai, et les îles vietnamiennes Hon Panjang. Parce que
les îles des deux autres pays sont plus éloignées de leurs côtes que
les îles thaïlandaises le sont de la côte de la Thaïlande, cette méthode
déplace la limite vers l’est en faveur de la Thaïlande. De même,
entre 7° 30’ N. et 9° 30’ N., les limites
proclamées par le Cambodge et le Sud-Viêt-nam ignoraient les îles thaïlandaises
Ko Losin et Ko Kra, et déplaçaient la limite vers l’ouest au détriment
de la Thaïlande. La revendication du Viêt-nam chevauche même légèrement
la revendication de la Malaisie dans la partie sud-ouest du golfe.
Le bassin Thaï occupe la partie nord du
golfe de Siam et se distingue du bassin de Malaisie, adjacent au sud, par
une différence marquée de l’orientation de ses composantes et un
caractère structurel différent. Les structures linéaires nord-sud
comprennent, d’est en ouest, le bassin de Champhon, le plateau de Sammi,
le bassin occidental, le bassin de Kra, la dorsale de Ko Kra et la fosse
Pattni. La partie est de la zone est mal connue, mais les structures qui
ont reçu un nom comprennent le plateau Khmer, la fosse Khmère, le bassin
central et le bassin de Panjang. La fosse Pattani contient plus de 8 000
mètres de sédiments tertiaires.
Les ressources du bassin Thaï sont
principalement gazières. Du gaz naturel a été découvert pour la première
fois en 1972 par la société américaines Union Oil of Thaïland qui possède
maintenant onze découvertes du gaz naturel ayant un potentiel commercial.
La deuxième découverte a été effectuée par la société américaine
Texas Pacific en 1974. Les seuls forages de reconnaissance cambodgiens
sont deux forages effectués en 1974 par une association Elf-Esso. Un des
puits a été abandonné après qu’une découverte aurait été faite et
le forage de l’autre a été abandonné à cause du différend
frontalier et parce qu’Esso détenait 15 099 mn² dans le
golfe au long de la frontière occidentale revendiquée par le Cambodge,
chevauchant ainsi des concessions thaïlandaises à des compagnies américaines.
Diverses autres compagnies acquirent par la suite des droits dans le
secteur, mais la prospection s’arrêta brusquement quand le Viêt-nam
occupa le Cambodge. Les presque 6 000 mn² de chevauchement
entre la Thaïlande et le Cambodge comprennent la totalité de la partie
septentrionale de la fosse de Pattani et la majeure partie de sa marge
orientale.
Les 14 580 mn² revendiqués à
la fois par le Cambodge et le Viêt-nam comprennent un bassin qui n’a
pas été nommé à l’ouest et une partie du bassin de Panjang à
l’est. La zone plus au nord, qui est indiscutablement cambodgienne, peut
comprendre une extension de ce bassin qui n’a pas été nommé. La
concession dormante Elf-Esso comprend la totalité de celui-ci. Les
concessions vietnamiennes recouvrent entièrement cette concession et une
concession de Marine Associates (Hongkong) accordée par le Cambodge en
1973. La ligne Brévié, ou une ligne d’équidistance légèrement au
nord, semble couper en diagonale le bassin de Panjang. La ligne d’équidistance
donnerait une plus grande partie de celui-ci au Viêt-nam et du bassin non
nommé au Cambodge. En juillet 1982, le Viêt-nam et le Cambodge se sont
mis d’accord, comme on l’a vu, sur la délimitation d’une "zone
historique" commune qui permettait de geler leur différend, en annonçant
que les ressources pétrolières du bassin de Panjang seraient mises en
valeur "d’un commun accord".
Au sud de la ligne Brévié se trouve une
zone de 233 mn² qui est en litige entre la Thaïlande et le Viêt-nam.
Les concessions cambodgiennes accordées à Elf-Esso et Marine Associates
comprennent la partie nord du bassin Malin. Des concessions accordées par
la Thaïlande à Texas Pacific débordent également sur cette zone. Les
parties indiscutablement thaïlandaises de ces concessions ont été le
site d’importantes découvertes de gaz.
La partie orientale du golfe de Siam est
caractérisée par une série de zones de chevauchement.
Le problème juridique est compliqué par
la coexistence de concessions et d’activités commerciales. Le Cambodge
a besoin du pétrole de cette zone, mais une solution dépendra beaucoup
de l’état des relations entre la Thaïlande et le Viêt-nam. Celles-ci
semblent s’améliorer et les sociétés pétrolières reviennent au Viêt-nam.
Les superpuissances ne sont pas directement concernées par les différends
frontaliers, mais la zone reste stratégiquement sensible et la
perspective de relations normales entre les trois États riverains du
golfe de Siam reste incertaine.
Il n’est pas certain que du pétrole ou
du gaz puissent être découverts en quantités véritablement
commerciales, et, quoi qu’il en soit, beaucoup d’années s’écouleront
avant que puissent être négociés des règlements ou des arrangements
fondés sur des connaissances géologiques.
BRUNEI - MALAISIE
Problème de délimitation de
plateau continental
Revendication d’îles et de récifs
En septembre 1958, alors que la Fédération
de Malaisie vient, en 1957, d’accéder à l’indépendance et que
Brunei n’a pas encore acquis l’autonomie interne et n’accédera à
l’indépendance qu’en 1984, la Grande-Bretagne a défini les frontières
latérales du plateau continental appartenant respectivement aux deux États
de Sabah et de Sarawak constituant la Malaisie orientale, d’une part, et
à Brunei, d’autre part. Ces limites se terminaient à l’isobathe de
100 fathoms, voisin de l’isobathe de 200 mètres autorisé par la
Convention de 1958. Elles figurent sur l’une des deux cartes publiées
en 1979 par la Malaisie (couvrant l’une la péninsule malaise et
l’autre Sabah et Sarawak) qui indiquent les frontières maritimes du
pays avec la représentation de la mer territoriale et du plateau
continental revendiqués par la Malaisie. Ces limites fixées par une
puissance coloniale semblent donc avoir été acceptées par la Malaisie.
Par contre, l’interprétation qu’en fait celle-ci pour fixer la limite
du plateau continental n’a pas été acceptée par Brunei.
La ligne tracée par les autorités
britanniques en 1954 entre Brunei et Sabah est pratiquement une ligne d’équidistance,
mais la ligne occidentale tracée entre Brunei et le Sarawak est située
à l’ouest d’une ligne de pure équidistance et favorise donc Brunei.
Ce n’est en effet une ligne d’équidistance que sur une courte portion
à partir de la côte pour devenir ensuite un tracé plus ou moins
perpendiculaire à la direction générale de la côte en ignorant le cap
de Tanjong Baram.
Le problème le plus important dans ce
secteur est cependant celui de la limite du plateau continental qui intéresse,
à des titres divers, la Malaisie aussi bien que Brunei. On ignore si la
Malaisie pourra maintenir ses revendications sur diverses îles et récifs
des Spratleys [Elle a inclus dans sa zone de plateau continental Manveles
Reef, Swallow Reef, Ardasier Reef, Louisa Reef, Loyal Charlotte Reef et
Barque Canada, ainsi que An Bang (Amboyna Cay) qui est occupé par le Viêt-nam
et Rizal Reef qui le serait par les Philippines]. Le premier point est de
savoir, quel que soit le pays qui aurait souveraineté sur ces îles ou récifs,
ceux qui pourront être utilisés comme points de base dans la négociation
avec Brunei. Manveles Reef et An Bang sont indiscutablement des îles, et
le pays qui les possède peut donc revendiquer une zone de plateau
continental et une zone économique exclusive vis-à-vis de Brunei. Si la
Malaisie ou un autre pays soutenait, par exemple, qu’il y a une île sur
Swallow Reef - ce que la Malaisie a d’ailleurs fait - la ligne
médiane se trouverait encore rapprochée de la côte de Brunei. Il se
trouve actuellement que la limite vers le large du plateau continental de
Brunei est totalement indéterminée. C’est un des nombreux aspects
curieux du jeu de "go" des îles Spratleys.
L’intérêt de Brunei est sans doute
essentiellement pétrolier et il existe actuellement un accord informel
entre Petronas, la compagnie pétrolière nationale de Malaisie et Brunei
Shell qui exploite les ressources pétrolières et gazières de Brunei.
L’autre société pétrolière opérant en Malaisie du côté de Sarawak
appartient aussi à Shell, qui opère aussi à Sarawak. Cette imbrication
simplifierait sans doute le problème. En tout cas, on sait déjà que la
déviation par rapport à la ligne d’équidistance entre Brunei et
Sarawak opérée en 1954 était motivée par le désir de délimiter les
deux gisements pétroliers.
Quant à la Malaisie, elle doit faire
face à un déclin de ses ressources pétrolières. Le gouvernement estime
que la réserve globale du pays, s’élevant à 3,7 milliards de barils,
durera environ 15 ans. Afin d’étendre ses possibilités, la Malaisie a
contracté avec une compagnie britannique (Britain’s Enterprise Oil),
une compagnie australienne (Australia’s BHP Petroleum) et une compagnie
canadienne afin d’explorer la zone revendiquée par le Viêt-nam située
dans le golfe de Siam.
MALAISIE - SINGAPOUR.
Îles Pulau Pisang et Pulau Batu Piteh (Pedra Branca)
Problème de délimitation de plateau
continental
Revendication d’îles
Un litige a rebondi récemment, entre la
Malaisie et Singapour, au sujet de deux îles situées, respectivement,
aux extrémités Ouest et Est du détroit de Singapour. Ces deux îlots,
que revendique la Malaisie, portent des équipements d’aide à la
navigation qui ont été installés et qui sont entretenus par Singapour.
Ils sont particulièrement importants sur Pedra Branca qui porte le phare
de Horsburgh et, depuis peu, une station radar qui fait partie, avec deux
autres stations radar situées à Singapour, du système du contrôle du
trafic dans ce détroit très fréquenté.
Singapour revendique les deux îlots au
motif qu’il a construit et entretenu depuis plus de 150 ans les
installations qu’ils portent, tandis que la Malaisie fait valoir
qu’ils se trouvent, l’un dans ses eaux territoriales, et l’autre sur
son plateau continental, et que Singapour n’a jamais obtenu autre chose
qu’une autorisation administrative d’y ériger des installations.
Le litige était resté dormant jusqu’à
ce que Singapour, qui avait quitté la Fédération de Malaisie en 1965,
proteste contre la carte de son plateau continental publiée par la
Malaisie en 1979 où ces îlots, et spécialement Pedra Branca, figuraient
à l’intérieur des frontières maritimes de la Malaisie. On a observé
à ce sujet que l’accord Indonésie-Malaisie de délimitation du plateau
continental de 1969 semble ne pas tenir compte de Pedra Branca. En effet,
la ligne prévue, en raison de la présence de Singapour, est interrompue
entre le point 10 (extrémité est de la ligne dans le détroit de
Malacca) et le point 11 (extrémité ouest de la ligne en mer de Chine méridionale).
Le point 11 est situé à plus de 6 milles au nord-est de Pedra Branca.
Le litige était resté dormant, les deux
pays s’étant engagés à le régler par voie de négociation, jusqu’à
l’installation en 1989 de la station radar sur Pedra Branca. Des pêcheurs
malais de Johor se sont vu interdire de venir pêcher à proximité ;
Johor répliquant en arrêtant des pêcheurs de Singapour.
Historiquement, le litige tourne autour
des conditions de la cession en 1824 par le Sultanat (qui fait partie de
la Fédération de Malaisie) à l’East India Company de Singapour et des
îles et îlots situés jusqu’à une distance de 10 milles, et des
divers arrangements qui ont suivi.
Ce problème est, de plus, exploité à
des fins de politique intérieure locale en Fédération de Malaisie.
Suivant le statut juridique qui serait
accordé à Pedra Branca, cet îlot pourrait ouvrir à Singapour, État géographiquement
désavantagé, le droit à une zone de plateau continental et de zone économique
exclusive à l’Est, dans la direction de la mer de Chine méridionale.
INDONÉSIE - VIÊT-NAM.
Les îles Natuna
Délimitation du plateau continental de
deux États se faisant face
Les îles Natuna sont situées au large
de la côte nord-ouest de Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo.
La plus grande de ces îles, Natuna Besar, est située à une latitude
d’environ 4° N. et la plus septentrionale, Natuna Utara, à
environ 5° N. Cette dernière se trouve à 300 milles marins environ
du point le plus proche du Viêt-nam continental et à un peu plus de 160
milles marins du point le plus proche du territoire continental de
Kalimantan, qui est aux environs du point terminal de la frontière
terrestre entre Kalimantan et la Malaisie orientale. Les îles Natuna
(avec les îles Amambas situées au sud-ouest) sont incluses dans le tracé
des lignes de base archipélagiques proclamées par l’Indonésie dans sa
loi n° 4 du 18 février 1960 dont il a été question plus haut.
Natuna Utara commande le point n° 30 de ces lignes de base qui, avec
une latitude de 4° 48’ N. est le point le plus septentrional
des lignes de base indonésiennes dans la mer de Chine méridionale vis-à-vis
du Viêt-nam. Les côtes du Viêt-nam et de Kalimantan sont donc, au droit
des îles Natuna, situées à un peu plus de 460 milles marins, et c’est
d’ailleurs l’endroit où elles sont le plus rapprochées.
Ces îles sont situées au large de la côte
nord-ouest de Kalimantan (partie indonésienne de Bornéo). L’inclusion
de ces îles (avec les îles Anambas) dans les limites des eaux archipélagiques
de l’Indonésie posait à la Malaisie un problème de communication
entre sa partie occidentale et sa partie orientale, lequel a pu être réglé
définitivement par un traité du 25 février 1982 entre l’Indonésie et
la Malaisie qui faisait suite à un Memorandum of understanding de
1976.
L’Indonésie les occupe effectivement
depuis les années 1970 par l’intermédiaire de sa société pétrolière
nationale Pertamina, appuyée par des détachements navals et aériens.
Le différend relatif à la zone des îles
Natuna concerne donc essentiellement l’Indonésie et le Viêt-nam. Les
intérêts en cause sont essentiellement pétroliers, de telle sorte
qu’il s’agit principalement d’un problème de délimitation du
plateau continental entre deux États se faisant face. Il est à noter que
même si l’Indonésie n’avait pas été un État archipélagique, les
îles Natuna auraient eu droit par elles-mêmes à des espaces maritimes
et notamment à une zone de plateau continental, ce qui, vu la distance
qui les sépare des côtes du Viêt-nam, aurait entraîné un problème de
délimitation avec des superficies contestées qui n’auraient peut-être
pas été très différentes.
L’Indonésie revendique une ligne d’équidistance
tracée à partir de ses lignes de base archipélagiques. Le Viêt-nam, de
son côté, a commencé par revendiquer une ligne d’équidistance qui ne
tenait pas compte des îles Natuna (loi pétrolière n° 011/70 du 1er
décembre 1970) et créait donc avec la délimitation revendiquée par
l’Indonésie une zone de chevauchement d’environ 40 000 km²
dans laquelle elle a commencé à accorder des concessions pétrolières
par ordonnance n° 249 du 9 juin 1971.
Avant l’unification du Viêt-nam,
l’ancien gouvernement sud-viêtnamien voulait qu’une ligne d’équidistance
soit tracée entre la côte du Kalimantan (Bornéo indonésien) et celle
du Viêt-nam. Suivant le Viêt-nam, les îles indonésiennes Anambas et
Natuna constituaient des "circonstances spéciales" dont la présence
désavantageait le Viêt-nam et dont il n’y avait pas lieu de tenir
compte dans la délimitation. Après l’unification, la République
socialiste du Viêt-nam s’est appuyée sur le principe du prolongement
naturel en faisant état de l’existence d’une fosse sous-marine au
nord de Pulau Sipitung, la plus septentrionale des îles Natuna. Le point
le plus profond de cette fosse se trouve au sud de la ligne d’équidistance
entre l’Indonésie et la côte et les îles du Viêt-nam. L’Indonésie
nie l’existence d’une telle tranchée et demande l’application
d’une ligne d’équidistance.
Le Viêt-nam a ensuite abandonné cette
thèse pour proposer une "ligne harmonisée" fondée sur des
"principes équitables". Cette ligne, qui est courbe, est située
au nord de la fosse, ou thalweg, précédemment revendiquée comme limite
par le Sud-Viêt-nam durant les années 60.
La zone contestée a été le lieu de découvertes
intéressantes de pétrole et de gaz.
Cette insistance initiale du Viêt-nam
sur le principe du thalweg semble provenir de son désir de faire entériner
cette formule pour l’appliquer dans des négociations avec la Chine à
propos du golfe du Tonkin en invoquant ce précédent. Ce principe, dans
le cas du golfe du Tonkin, avantagerait nettement le Viêt-nam par rapport
à la Chine. Celle-ci a, de son côté, cherché à l’invoquer dans la
mer Jaune et la mer de Chine orientale, où il est beaucoup plus
avantageux pour elle que l’équidistance, tout en portant sur des
litiges éventuellement plus importants que celui concernant le golfe du
Tonkin.
Ceci montre que, compte tenu du nombre
des litiges en cause dans toute la région, le choix des positions de
principe est très difficile car ce qui est avantageux dans un cas peut ne
pas l’être dans d’autres.
L’Indonésie comme le Viêt-nam ont
compliqué la situation en accordant des permis pétroliers dans la zone
contestée.
L’atmosphère des négociations est
soumise à des considérations extérieures de politique étrangère dans
la région. Pendant ce temps, les deux États ont accordé des concessions
pétrolières dans la zone en litige où ont été effectuées des découvertes
de gaz et de pétrole en quantités commerciales. Toute délimitation éventuelle
tiendra certainement compte du modus vivendi qui s’est établi et
du partage de fait qui a été esquissé par l’emplacement des
concessions pétrolières, à moins que le rapprochement des systèmes
politique et économique des deux pays permette d’envisager une
exploitation conjointe comme celle prévue par le Memorandum of
understanding du 21 février 1979 signé par les Premiers ministres de
Thaïlande et de Malaisie.
VIÊT-NAM - MALAISIE - RÉPUBLIQUE
POPULAIRE
DE CHINE. Amboyna Cay - Terumbu Layang Layang - Commodore Reef
Revendications d’îles
Depuis 1978, la Malaisie revendique
certaines îles ou récifs situés dans la partie méridionale des
Spratleys.
Alors que la loi sur le plateau
continental de 1966 adoptait le critère de l’isobathe des 200 mètres
et de l’exploitabilité de la Convention sur le plateau continental, la
Malaisie a publié en décembre 1979 une carte définissant les limites de
son plateau continental selon le principe d’équidistance entre les côtes
des pays voisins, sans tenir compte d’aucune île thaïlandaise ou
vietnamienne et de leur droit à une zone de plateau continental.
Cette carte englobe notamment Amboyna Cay
(Pulau Kecil Amboyna), Swallow Reef (Terumbu Layang Layang) et Louisa Reef
(Terumbu Samarang Barat Kecif). Amboyna Cay et Terumbu Layang Layang
constituent la partie la plus méridionale des Spratleys.
Amboyna Cay est occupé par les
Vietnamiens depuis 1978 et il est revendiqué, outre par la Malaisie, par
la République populaire de Chine et par les Philippines.
La Malaisie a envoyé ses forces armées
occuper Terumbu Layang Layang en septembre 1983 pour éviter qu’il ne
soit occupé par des forces "étrangères". Ces îles sont situées
plus près des côtes des États malais de Sarawak et Sabah dans l’île
de Bornéo que du Viêt-nam.
MALAISIE - INDONÉSIE.
Îles Sipadan et Ligitan
Revendication d’îles
Il existe un différend entre la Malaisie
et l’Indonésie relatif à deux îles inhabitées dans la mer de
Sulawesi, sur les bords de Sabah-Kalimantan. Une de ces îles est Sipadan
et l’autre, totalement inconnue, Ligitan. Ce différend date de 1982.
L’Indonésie et la Malaisie ont proclamé leur souveraineté à l’indépendance,
en 1948 et 1957 respectivement. Chacune fonde sa revendication sur des
cartes héritées des puissances coloniales néerlandaises et
britanniques. Un statu quo existait jusqu’à ce que Sipadan
attire les touristes. La marine malaise patrouille dans les eaux afin de
protéger les touristes et les pêcheurs locaux, créant ainsi une
situation de fait. La position indonésienne consiste à dire qu’aucune
partie ne devrait développer les îles litigieuses jusqu’à ce que le
différend soit réglé.
TAIWAN - PHILIPPINES.
Canal de Bachi
Délimitation de la zone économique
exclusive et du plateau continental
Le Canal de Bachi, entre la partie méridionale
de Taiwan et l’île philippine de Luzon, soulève un problème de délimitation
entre Taiwan et la République des Philippines.
Ce détroit est d’une largeur de 280
milles environ, mesurée entre la côte de Taiwan et la côte de l’île
de Luzon. Cependant, il comprend entre Luzon et Taiwan deux groupes d’îles
appartenant aux Philippines. Le groupe le plus proche de Luzon est celui
des îles Babuyan, séparées de Luzon par un détroit d’environ 135
milles de longueur et 25 milles de largeur, la plus septentrionale de ces
îles étant située à environ 80 milles de Luzon et donc à environ 200
milles de Taiwan. Plus au nord se trouvent les îles Bantan, dont la plus
septentrionale, Y’Ami, est à environ 180 milles de Luzon mais à
seulement 90 milles de Taiwan. Cet îlot porte le point le plus
septentrional (21° 07’ 26" de lat. N.) des lignes
de base archipélagiques des Philippines proclamées en 1961.
Le problème de délimitation qui se pose
vis-à-vis de Taiwan a deux aspects : la revendication par les
Philippines de ce que ce pays appelle les "limites des traités"
et l’effet à donner aux lignes de base archipélagiques des Philippines
en ce qui concerne la délimitation de la zone économique exclusive et du
plateau continental vis-à-vis de Taiwan.
Les Philippines ont à plusieurs reprises
revendiqué, sans beaucoup de succès et avec plus ou moins de conviction,
les "limites des traités". Le titre historique semble destiné
à n’avoir plus maintenant qu’un intérêt également
"historique", mais il reste inscrit dans l’article 1 de la
Constitution des Philippines. Le traité de Paris du 10 décembre 1898, le
traité de Washington du 7 novembre 1900 relatif à la cession des
Philippines aux États-Unis, l’accord du 2 janvier 1930 entre les États-Unis
et le Royaume-Uni définissant la frontière entre les États-Unis et la
Bornéo septentrionale et la convention du 6 juillet 1932 entre les États-Unis
et le Royaume-Uni délimitaient un espace polygonal comprenant un ensemble
d’îles qui étaient déclarées appartenir toutes aux Philippines. La
partie sud de cette délimitation, correspondant aux accords de 1932 entre
les États-Unis et le Royaume-Uni, est plus voisine de ce qui pourrait être
considéré comme une délimitation raisonnable, mais la partie nord, pour
englober dans un cadre rectangulaire l’archipel des Philippines de forme
approximativement triangulaire, comporte des limites latérales éloignées
de la côte d’une distance qui atteint par endroits 250 milles environ.
Ce tracé, comme la ligne Brévié ou la ligne du traité entre la France
et la Chine du 26 juin 1887 concernant la frontière dans le golfe du
Tonkin, était destiné à définir la souveraineté sur des îles et à délimiter
des espaces maritimes d’un type qui était alors inconnu. Rien ne
prouve, de plus, que les États-Unis aient exercé une juridiction sur les
eaux ainsi revendiquées par les Philippines comme eaux territoriales et
que celles-ci puissent le faire à leur tour au titre d’État
successeur. Tous ces points ont été amplement débattus et il ne semble
pas que les Philippines puissent se prévaloir utilement de ce titre.
Ainsi, le problème de délimitation du
Canal de Bachi doit plutôt être envisagé du point de vue de l’effet
à donner du tracé des lignes de base archipélagiques des Philippines.
L’îlot de Y’Ami marque le point le plus septentrional et donc le plus
proche de Taiwan de ce tracé, et il est d’ailleurs situé à près de
60 milles au nord de la "limite des traités". Il n’existe pas
de hiérarchie entre les caractéristiques géographiques utilisées comme
points de base pour le tracé des lignes de base archipélagiques. De la
sorte, une petite île située loin au large d’un territoire continental
pourra ne recevoir qu’un effet partiel ou nul en étant traitée comme
une "circonstance spéciale" pour le tracé d’une délimitation
et donc pour la définition d’une zone de plateau continental ou d’une
zone économique exclusive, tandis qu’une île de même importance ou
superficie intervenant dans le tracé de lignes de base archipélagiques
doit en principe recevoir un plein effet. C’est donc en principe le cas
pour Y’Ami et la situation serait très défavorable pour Taiwan.
La solution de cette délimitation est
suspendue à l’utilisation qui pourrait être faite de ce que la
Convention de 1982 appelle des "principes équitables". Donner
plein effet ou même un effet aux îles Bantan serait très défavorable
à Taiwan.
Taiwan a proclamé le 6 septembre 1979
une zone économique exclusive de 200 milles en déclarant que, lorsque
celle-ci chevauche la zone économique exclusive proclamée par un autre
État, la délimitation sera effectuée par voie d’accord ou conformément
aux principes généralement admis du droit international. Les
Philippines, de leur côté, avaient proclamé une zone économique
exclusive de 200 milles le 11 juin 1978.
Si ce problème de délimitation faisait
l’objet d’une procédure judiciaire ou arbitrale, Taiwan, qui n’est
cependant pas signataire de la Convention de 1982 (Convention que les
Philippines ont au contraire signée et ratifiée), pourrait invoquer les
dispositions du paragraphe 1 de l’article 51 de cette Convention relatif
aux droits de pêche traditionnels.
Il ne semble pas y avoir d’activités pétrolières
dans ce secteur, ce qui explique que le litige soit actuellement dormant.
CHINE - VIÊT-NAM.
Golfe du Tonkin. Beibu Wan en chinois, Bac Bo en viêtnamien
Délimitation du plateau continental
Le traité entre la Chine et la France du
26 juin 1887 dispose que "les îles qui sont à l’est du méridien
de Paris 105° 43’ de long. E.", c’est-à-dire la
ligne nord-sud passant par la pointe orientale de l’île de Tch’a Kou
ou Ouan-Chan, représentaient et représentent encore l’extrémité de
la frontière entre la Chine et ce qui est maintenant le Viêt-nam. Il est
douteux, comme on le verra, que cette ligne, dont l’autre extrémité
n’était pas précisée, ait été destinée à attribuer respectivement
à la Chine ou à ce qui était alors l’Annam une zone maritime d’une
largeur supérieure à 3 milles marins, largeur habituelle des eaux
territoriales à l’époque. Cependant, la revendication de cette ligne
a, semble-t-il, constitué la position de départ du Viêt-nam dans toutes
les discussions qui se sont tenues à divers moments à propos de la délimitation
du golfe du Tonkin, et il l’a réaffirmée dans plusieurs proclamations.
La Chine, par contre, a invoqué de préférence le principe d’équidistance
car le principe du prolongement naturel qu’elle met en avant dans
d’autres secteurs ne lui est pas favorable dans le golfe du Tonkin, l’île
de Hainan ne possédant pratiquement pas de plateau continental à
l’ouest.
En avril 1973, le Viêt-nam a conclu un
accord avec Ente Nazionale Idrocarburi (ENI, société pétrolière d’État
italienne) pour des travaux de prospection dans le golfe du Tonkin4,
qui a été à l’origine d’une série de négociations avec la Chine
entre le 26 décembre 1973 et le 18 janvier 1974. Ces négociations ont été
rapidement ajournées, faute d’accord. La Chine avait proposé que tant
qu’un accord de délimitation définitif ne pourrait pas être conclu,
aucune prospection ne serait autorisée dans une zone rectangulaire délimitée
par les coordonnées 18° N. et 20° N., 107° 3’ 18" E.
et 108° 4’ 18" E. Le Viêt-nam n’avait pas accepté
cette proposition d’une zone neutre, en particulier en ce qui concerne
ses limites, mais il suspendit ses négociations avec les sociétés pétrolières
japonaises, italiennes et françaises. Par contre, la Chine semble
l’avoir respectée par la suite.
Le 15 août 1974, le Viêt-nam a réaffirmé
que la Convention entre la Chine et la France de 1887 sur la délimitation
de la frontière entre la Chine et le Tonkin fixait comme frontière
maritime la longitude 108° 3’ 13" E. En réponse,
la Chine déclara que "la mer n’a jamais été délimitée comme
vous le prétendez. Vous insistez pour tracer une ligne de démarcation
proche de notre île de Hainan, de telle sorte que vous occupez les deux
tiers du golfe du Tonkin (Beibu). Cela n’est pas équitable ni
raisonnable et nous ne pouvons pas l’accepter".
Le Viêt-nam, par sa déclaration de mai
1977, a établi une zone économique exclusive de 200 milles et défini
son plateau continental comme étant le "prolongement naturel de
son territoire terrestre jusqu’au rebord externe de la marge
continentale, ou jusqu’à 200 milles lorsque le rebord externe de la
marge occidentale se trouve à une distance inférieure". Il a précisé
également que les îles et les archipels formant partie intégrante du
territoire vietnamien et situés au-delà des eaux territoriales
vietnamiennes possédaient leur mer territoriale, leurs zones contiguës,
leur zone économique exclusive et leur plateau continental propres.
La guerre frontalière sino-vietnamienne
commença le 17 février 1979. Dans les négociations de paix ultérieures,
la Chine était apparemment disposée à partager le golfe du Tonkin par
moitié "de façon équitable et raisonnable conformément aux
principes pertinents du droit international de la mer actuel". Le
Viêt-nam, par contre, maintint sa position suivant laquelle la Convention
de 1887 fixait à la fois la frontière terrestre et la frontière
maritime.
L’accord ultérieur de la Chine avec un
consortium de sociétés pétrolières occidentales (chef de file Amoco)
pour une prospection sismique au large de la côte ouest de Hainan
comportait une limite occidentale de 108° E., pour ne pas empiéter
sur la "zone neutre". Cependant, c’était le méridien 108° 3’ 13"
que revendiquait le Viêt-nam qui, le 10 septembre 1979, accusa la Chine
d’avoir signé des contrats de prospection en mer par des compagnies
occidentales dans la "zone en litige". En novembre, Amoco et ses
partenaires commencèrent leurs travaux qu’ils terminèrent en mars
1980. En septembre 1982, la Chine signa son premier contrat de forage avec
la compagnie américaine Atlantic Richfield en lui accordant une
concession de prospection et de production sur un bloc de 3 500 km²
au sud de l’île de Hainan. Trente-cinq compagnies auraient fait des
offres, dont vingt américaines.
Le Viêt-nam répliqua par sa
proclamation du 12 novembre 1982 fixant ses lignes de base, dans laquelle
il réitérait sa position suivant laquelle sa frontière maritime avec la
Chine était celle figurant dans le traité entre la France et la Chine du
26 juin 1887. De plus, il revendiquait comme eaux historiques la zone située
à l’ouest de la limite définie par le traité de 1887.
Cette thèse du Viêt-nam soulève
certains problèmes. Premièrement, le méridien, tel qu’il est défini
dans le traité, ne se termine nulle part et son prolongement coupe la
partie centrale du Viêt-nam. Le Viêt-nam ne voudrait certainement plus
retenir cette interprétation extrême qui fait passer du côté de la
Chine une partie de son territoire continental et de ses îles littorales.
Deuxièmement, ce tracé passant par la pointe de l’île de Tra Co lui dénierait
toute mer territoriale. Ce n’est certainement pas ce que souhaite le Viêt-nam.
Enfin, ce système de tracé était un système commode de définition de
la souveraineté sur les îles côtières et la ligne Brévié a beaucoup
de points communs avec lui. Or, dans son différend avec le Cambodge, le
Viêt-nam a précisément soutenu que la ligne Brévié ne pouvait servir
qu’à définir la souveraineté sur des îles côtières.
Il est vraisemblable que, compte tenu de
l’évolution de la jurisprudence en matière de délimitation maritime,
cette thèse du Viêt-nam pèserait peu dans un règlement de type
juridictionnel (judiciaire ou arbitral), qui verrait plutôt s’affronter
les notions concurrentes d’équidistance et de prolongement naturel.
L’intersection d’une ligne d’équidistance
nord-est-sud-ouest avec ce méridien définit deux zones principales en
litige, oblongues situées, respectivement, au nord-ouest et directement
à l’ouest de Hainan. La deuxième se trouve élargie si la ligne d’équidistance
ne donne pas effet aux îles vietnamiennes de Bach-Long-Vi, Tra-Co et Pak
Song Kong Pai. La Chine a offert des concessions situées bien à
l’ouest de cette ligne. Par ailleurs, la soi-disant "zone
neutre" ne tient pas compte de la ligne d’équidistance ni de la
forme de ces deux zones en litige.
Les relations sino-vietnamiennes sont très
mauvaises. Malgré des régimes qui pourraient être compatibles, ce sont
des voisins hostiles. Les ressources du golfe représentent un enjeu
considérable. Chaque pays a les moyens militaires de défendre sa
revendication.
Les sociétés étrangères font des
forages près de (sinon dans) la zone en litige. La Chine peut vouloir
mettre de son côté les intérêts de ces sociétés pour obtenir un
appui extérieur en cas de confrontation. Elle a construit des bases
d’appui logistique et militaire dans le secteur, notamment une base
militaire avec terrain d’aviation aux Paracels.
La solution du conflit dépendra de l’état
des relations entre les deux pays. Une tendance générale à la détente
et une amélioration de la situation au Cambodge pourrait faciliter un règlement.
Actuellement, cependant, les parties sont seulement d’accord pour éviter
un conflit, et s’abstiennent de prospecter ou d’exploiter la
"zone neutre".
Le prolongement naturel, ou la ligne d’équidistance,
ne sont plus des principes directeurs absolus du droit international. Les
arguments de chaque partie manquent donc de force. L’adhésion du Viêt-nam
à une délimitation de l’époque coloniale a peu de valeur. La
Convention invoquée utilise le mot "frontière" qui, à cette
époque, avait un sens territorial et est employé dans un sens restrictif :
pour répartir les îles en zones administratives et non pour attribuer
les eaux ou le fond des mers et leurs ressources, préoccupation inconnue
à l’époque. La Chine, de son côté, propose l’équidistance, sur la
base du droit international contemporain, mais l’équidistance n’est
plus un principe directeur. D’autre part, l’utilisation du principe du
prolongement naturel dans la mer de Chine orientale vis-à-vis du Japon
par la Chine contredirait son opposition à l’invocation de ce principe
par le Viêt-nam.
*
* *
Le 16 novembre 1994, la Convention des
Nations unies sur le droit de la mer du 10 décembre 1982, dite
"Convention de Montego Bay" dont tous les États de la région
sont signataires, est entrée en vigueur un an après le dépôt du
soixantième instrument de ratification ou d’adhésion. Cette convention
établit, en matière de délimitation maritime, un ensemble de principes
et de procédures dont l’application permettrait, une fois résolues les
inévitables divergences d’interprétation, de régler en théorie
l’ensemble de ces différends si les parties acceptaient de rechercher
un règlement juridictionnel ou arbitral. Les divergences d’interprétation
pourraient concerner la définition des lignes de base, archipélagiques
ou non, ainsi que la qualification et l’effet à donner aux divers îlots,
récifs, bancs etc. Le cadre théorique était jusque-là incomplet et
inadapté à la situation géographique des États de la région. La
jurisprudence internationale en matière de délimitation maritime s’est
considérablement enrichie, de telle sorte que tous les instruments
juridiques sont maintenant disponibles.
À part les Philippines et l’Indonésie
qui ont ratifié la Convention les 8 mai 1984 et 3 février 1986
respectivement, il faut attendre l’année 1996 pour que la presque
totalité des États - tels que la Chine, le Japon ou le Viêt-nam - en
fasse de même. Enfin, le 12 mars 1997, la Russie l’a à son tour ratifiée.
Cependant, les perspectives d’exécution pratique des principes et des
procédures qu’elle définit ne sont pas encourageantes dans la mesure où
chaque État peut émettre des réserves à son égard. La Chine a dressé,
le 15 mai 1996, les lignes de base droite définissant la largeur de sa
mer territoriale que le Viêt-nam s’est empressé de contester.
Les différends d’ordre maritime entre
les États de la région concernent essentiellement la souveraineté sur
des îles ou des îlots, ou la signification à donner à des instruments
conventionnels ou autres qui remontent à la période coloniale ou sont le
fait de régimes auxquels ont succédé des gouvernements qui en
contestent la légitimité. Ces États sont, traditionnellement, peu
disposés à rechercher un règlement juridictionnel ou arbitral de leurs
différends. La juridicisation des différends est une approche qui leur
est souvent exotique et ils ont tendance à les concevoir en termes de
rapports de puissance, souvent empreints de la logique d’une histoire
ancienne ou de conflits plus ou moins récents.
À l’heure actuelle, trois États de la
région seulement ont accepté la juridiction obligatoire de la Cour
internationale de Justice : le Cambodge, le Japon et les Philippines.
Ce dernier pays a assorti sa déclaration d’acceptation de plusieurs réserves
qui la rendent inapplicable aux différends maritimes et insulaires qui la
concernent. Si les États de la région ont pu, dans diverses instances
internationales, ou certaines de leurs discussions, témoigner de leur intérêt
pour les normes du droit international, on remarque surtout l’importance
qu’ils attachent, ouvertement ou obliquement, aux phénomènes de
puissance et d’hégémonie. On aurait pu penser que la fin de la guerre
froide et la déchéance des idéologies, ayant fait disparaître l’élément
d’affrontement extérieur à la région proprement dite, auraient permis
une certaine évolution dans ce domaine, mais cela ne semble pas encore être
le cas. Peut-être faut-il laisser encore du temps au temps. Un facteur
important, à cet égard, sera l’attitude adoptée par la Chine qui est
partie à la quasi totalité des différends et dont le poids, ou
l’ombre portée, sont prépondérants. Elle a toujours jusqu’ici
insisté pour des règlements négociés bilatéraux, sans en avoir, à
l’heure actuelle, conclu aucun et ses consentements à une exploitation
conjointe de zones en litige où ne se pose aucun problème concret
d’exploitation dans un avenir proche s’accompagnent toujours du
maintien de ses revendications très étendues de souveraineté sur la
quasi-totalité des espaces maritimes et des îles de la mer de Chine méridionale
et de son acceptation, au mieux, de laisser de côté la question de
souveraineté, porte ouverte qui peut être abordée dans deux sens opposés.
Il reste donc encore beaucoup de travail pour la diplomatie des États,
sans oublier, dans certains cas, celle des sociétés pétrolières.
Bibliographie :