|
|
FORMATION ET
DÉVELOPPEMENT DE LA STRATÉGIE MILITAIRE RUSSE Essai d’interprétation
historique
Georges Tan Eng Bok
Trois facteurs majeurs ont
contribué à la formation et au développement de la stratégie militaire
russe. Il s’agit des données géopolitiques en général - et, plus
particulièrement des permanences géostratégiques -, du legs historique et
de l’assimilation des divers apports étrangers successifs (signalons dès
à présent que cet essai d’interprétation inclut également la parenthèse
bolchevique).
La conjonction de ces divers éléments a
fait apparaître, dans la stratégie militaire russe et soviétique, deux
caractéristiques fondamentales. Il s’agit, d’une part, de
l’orientation résolument terrestre de cette stratégie, même si la quête
d’accès maritimes ne fut pas absente des préoccupations des maîtres du
Kremlin. Elle traduit, d’autre part, une prédilection pour la mobilité,
la puissance de feu, et l’offensive (la déception et le camouflage - ou maskirova
- occupent aussi une place importante dans l’offensive). Toutefois, le développement
des sciences et technologies militaires, notamment dans les domaines
balistique et nucléaire, a permis à la stratégie militaire soviétique
vers la fin de la parenthèse bolchevique de se donner - du moins en théorie
- les moyens matériels nécessaires à l’application optimale de ses
concepts offensifs.
Avec la dissolution de l’URSS et la fin
de la Guerre froide, la Russie a resurgi. Mais, de même que les concepts
stratégiques soviétiques ont fait ressortir la continuité russe tsariste,
les nouvelles "affaires militaires" russes reflètent
l’influence conceptuelle ainsi que la pratique du recours à la force
propres au passé soviétique.
- DONNÉES GÉOSTRATÉGIQUES
Un examen élémentaire de la géographie
physique russe permet de constater, au premier abord, un espace immense
et relativement plat. En d’autres termes, cet espace ne possède
pratiquement pas de frontières naturelles ; "l’espace
ouvert, indéfendable", selon l’expression d’Hélène Carrère
d’Encausse1. La réalité est
cependant plus complexe car le relief et le climat ont constitué autant
d’inconvénients que d’avantages géostratégiques.
Étiré d’est en ouest, l’espace
russe comporte trois zones majeures : la tundra, la taïga et la
steppe. La tundra est située au nord du cercle arctique. La taïga lui
succède : elle couvre la plus grande partie nord de l’Eurasie.
Une zone de transition s’interpose entre la tundra et la taïga. Cette
zone se subdivise en une forêt mixte venant immédiatement après la taïga,
correspondant au centre de la Russie, et une steppe boisée, séparant
les zones boisées des pâturages. Enfin, la steppe forme une immense
plaine s’étirant de la Mongolie à la Hongrie.
Ainsi, à l’exception des montagnes
du Caucase au sud-est - entre la mer Noire et la mer Caspienne - et de
celles des Carpathes au sud-ouest, le relief de la Russie d’Europe est
essentiellement plat, bien que traversée par de nombreux cours d’eau
du nord au sud jusqu’à l’Oural. Cette dernière caractéristique,
combinée avec les effets du climat et des précipitations saisonnières,
permet de pallier l’absence de barrières naturelles, du moins face à
l’ouest. En effet, le gel en hiver, la fonte des neiges au printemps
ainsi que les pluies en automne sont de nature à restreindre les
mouvements dans cette vaste plaine qui comporte, de surcroît, de
nombreux marécages. C’est dire si "l’espace ouvert, indéfendable"
s’apparente davantage à un mythe, toutefois bien utile pour
justifier les conquêtes territoriales
russes aussi bien vers l’ouest que vers l’est.
- LEGS HISTORIQUE
Très souvent, la motivation de
l’expansion territoriale russe fut attribuée aux seuls impératifs de
sécurité. Dans son ouvrage magistral Russia under the Old Regime,
Richard Pipes l’interprète davantage comme le produit d’un cycle de
colonisation et de conquête territoriale2.
Jusqu’au milieu du XVIe siècle,
les confins orientaux de la Russie ne dépassaient pas la zone des forêts
mixtes car la steppe fut contrôlée par les populations turcophones.
Or, les travaux des champs dans la taïga aux alentours de Novgorod et
de Saint-Pétersbourg ne pouvaient s’effectuer que quatre mois par an,
entre mai et septembre. Cette courte période - de concert avec la
pauvreté du sol, l’irrégularité des précipitations et les
difficultés de l’élevage - ne fut pas seulement à l’origine de la
faible productivité russe ; elle causa aussi et surtout
l’expansion territoriale vers l’est, selon un cycle de conquête et
de colonisation au fur et à mesure de l’épuisement des ressources
naturelles sur un territoire donné. Un tel processus, commencé avec la
prise des khanats de Kazan et d’Astrakan entre 1552 et 1556, a duré
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, quand la supériorité
militaire russe sur les peuplades de la steppe devint absolue.
Ainsi, l’impératif de sécurité -
en d’autres termes le caractère défensif des opérations militaires
invoqué par les historiens russes et souvent repris par des auteurs
occidentaux3 - avait essentiellement
servi à protéger la colonisation russe des nomades de la steppe qui
s’opposèrent à cette intrusion. Pour cette raison, au cours des XVIe
et XVIIe siècles, il n’y avait pas une seule année au
cours de laquelle les Russes n’eurent pas à se battre sur leurs
frontières au sud et au sud-ouest. D’une manière plus générale,
l’histoire de la Russie, depuis la période de formation initiale
entre 1055 et 1462 jusqu’au XIXe siècle, fut
essentiellement une histoire militaire concernant les guerres et
conflits avec ses voisins4, d’où
l’importance de l’armée et, en général, de tout ce qui touche au
domaine militaire dans l’histoire russe. Ces affrontements furent
"tous azimuts" : au nord contre la Suède, à l’ouest
contre la Pologne et l’Ukraine, au sud contre la Turquie et la Perse,
et à l’est contre les Tatares (ou Tataro-Mongols), du moins
jusqu’au XIVe siècle. Il en résulta un cycle ininterrompu
d’expansion territoriale dans ces quatre directions. Cette expansion
permit également à la Russie d’atteindre la Baltique au nord, la mer
Noire et la mer Caspienne au sud, et le Pacifique à l’est.
Selon cette perspective, la Russie a
connu pratiquement un conflit tous les six mois au cours de sa période
initiale du XIe au XVe siècle. Ensuite, la Russie
eut à combattre sur son territoire - ou ce qui le devint - pratiquement
un an sur trois en moyenne tout au long des quelques 550 années qui
s’ensuivirent, du XIVe au XIXe siècle. Pour
leur part, les XVIIe et XVIIIe siècles furent
marqués successivement par la guerre de Treize ans (1654-1667) contre
la Pologne, puis la Grande Guerre du Nord (1700-1721) contre la Suède.
Par la suite, rappelons les trois guerres russo-turques (1806, 1828 et
1877), la guerre contre la Suède (1808-1809) et celle contre la Perse
(1826-1828), sans oublier la campagne de Russie et la guerre de Crimée
(1854-1856) au cours du XIXe siècle. Enfin, après la guerre
russo-japonaise (1904-1905) puis celles contre la Pologne (1920-1921),
la Finlande (1939-1940), l’Allemagne (1941-1945) et l’Afghanistan
(1979-1989), le XXe siècle va s’achever avec le conflit
contre la Tchétchénie, suivi très vraisemblablement par la
reconstitution de l’empire russe.
En comparaison, la conquête
tataro-mongole de 1237 à 1241 - considérée dans la représentation
historique russe comme l’expérience la plus traumatique5
- a duré moins de quinze ans ! Pourtant, cet épisode est rappelé
de génération en génération à travers les siècles afin de créer
et consolider la perception d’une menace des barbares asiatiques. Il
fut utilisé par les Soviétiques après les affrontements frontaliers
de 1969 afin d’assimiler les Chinois de l’époque contemporaine aux
Mongols des XIIIe et XIVe siècles6.
Enfin, l’histoire militaire de la
Russie ne se limite pas à celle des conflits incessants avec les États
voisins ou à celle de l’expansion territoriale russe au détriment de
ceux-ci. D’une part, elle concerne aussi celle de la prédominance du
facteur militaire dans l’évolution de l’État et de l’économie
russe, une prédominance héritée par ailleurs du modèle
tataro-mongol. De l’autre, l’histoire diplomatique russe a été -
et demeure - essentiellement produite par les armes.
La prédominance militaire a touché
pratiquement tous les domaines étatiques et économiques russes :
l’administration des territoires conquis, la construction et
l’entretien des voies de communication, la subordination de l’économie
- et plus particulièrement des industries - aux besoins de l’armée
et la ponction sur les finances. Sur ce dernier point, la réforme
militaire entreprise au XVIIe siècle (1630 à 1670) avait
ainsi absorbé pratiquement la moitié du budget de l’État russe7.
Compte tenu d’un tel précédent, le fait que les dépenses militaires
soviétiques au cours des années soixante-dix aient pu atteindre
jusqu’à 40 % du PNB ne surprendrait pas outre mesure8 !
D’autre part, et dans le même ordre
d’idées, sans la puissance militaire forgée par Pierre le Grand, la
Russie n’aurait pas pu s’immiscer dans le concert diplomatique européen
de la première moitié du XVIIIe siècle9.
De même, en l’absence du gigantesque arsenal hérité de l’ancienne
Union soviétique, la Russie actuelle n’aurait pas été en mesure de
maintenir un statut international et une influence diplomatique qui, à
bien des égards, n’a aujourd’hui plus aucune mesure avec son poids
réel. Ainsi, la victoire de Poltava (1709) et la bataille navale du Cap
Hango (1714) conduisit au traité de Nystadt (1721) par lequel la Suède
dut céder à la Russie ses provinces d’Ingrie, d’Estonie, de
Livonie et de Carélie en même temps qu’une grande partie de la
Finlande. Dès lors, la Russie fut considérée par la France et
l’Angleterre comme un médiateur possible dans la guerre de succession
d’Espagne. La France vit en la Russie une alliée potentielle en
mesure d’équilibrer respectivement la puissance navale anglaise dans
la Baltique et la puissance terrestre autrichienne en Europe centrale ;
pour sa part, l’Angleterre rechercha la participation russe dans une
grande alliance contre la France.
- APPORTS ÉTRANGERS
La puissance militaire de la Russie,
constituée inlassablement depuis le XIVe siècle, n’aurait
pas vu le jour sans l’assimilation de divers apports étrangers, et au
tout premier abord de ses adversaires successifs - Tatares, Turcs, et Suédois.
Il conviendrait d’insister sur cette notion d’assimilation en raison
de l’effort réel et réussi d’adaptation aux réalités et besoins
russes après une phase initiale de simple copie (cet effort
d’assimilation se retrouve aussi dans la pratique soviétique
d’acquisition des technologies étrangères).
- Cavalerie
Pendant la période kievienne,
l’armée russe consistait essentiellement en fantassins d’origine
urbaine. En cas de besoin, des mercenaires étrangers étaient engagés
comme cavaliers ; une telle pratique dura jusqu’au XIe
siècle10. L’apparition de la
cavalerie russe coïncida surtout avec les premières incursions des
Tatares au XIIIe siècle (à un degré moindre toutefois,
la cavalerie polonaise avait également servi de modèle).
Quand les Russes changèrent
d’adversaires au cours du XVIIe siècle, ils s’inspirèrent
des forces montées propres à ceux-ci - Ukrainiens et Polonais.
C’est ainsi que les reîtres (reitary), les lanciers (kopeishchiki)
et les hussards (gusary) furent introduits dans l’armée
russe11.
- Artillerie
Des canons furent employées pour la
défense de Pskov, Novgorod et Tver’ dès 1389 (l’historiographie
russe mentionne l’utilisation de canons dans la défense de Moscou
contre les assiégeants tatares conduits par le Khan Tokhtamysh au
cours de l’été 138212).
L’artillerie commença à s’imposer massivement dans l’armée
russe à partir de 1470. Ivan le Terrible équipa chaque régiment
avec deux à quatre canons. De même, il organisa l’artillerie en
trois catégories - forteresse, siège, et campagne. Il faudra
cependant attendre le règne de Pierre le Grand pour que
l’artillerie devienne une arme à part entière dans l’armée
russe.
Les premiers canons furent acquis très
vraisemblablement auprès des marchands hanséatiques. Par la suite,
les Russes recoururent au service d’artificiers et de fondeurs européens.
Le plus connu parmi ces derniers, Aristotel Fioravante, vint à Moscou
en 1475. D’autre part, l’apport étranger ne se limitait pas aux
armes ; il avait aussi trait aux concepts d’emploi. Ainsi, le
traité d’artillerie d’Onisim Mikhaylov, paru en 1621 et présenté
par les Russes comme l’un des plus anciens manuels en son genre, fut
une compilation de textes occidentaux13 !
- Armes à feu individuelles
Les chroniques russes ont mentionné
l’emploi des arquebuses en 1480, lors de la bataille de la rivière
Ugra contre les Tatares. Un corps d’arquebusiers - ou pishchal’niki
- fut constitué par la suite à grand coût en 1508. Il participa à
la campagne pour annexer Pskov (1510) puis à la conquête de Smolensk
(1512). Les pishchal’niki furent les précurseurs des strel’tsy,
un corps permanent de mousquetaires institué par Ivan le Terrible en
1550.
Les arquebusiers servant dans l’armée
russe étaient essentiellement des mercenaires étrangers. Pour sa
part, le corps des strel’tsy fut institué selon les
principes organisationnels des janissaires turcs.
- Ordre serré et formations linéaires
Le développement de l’artillerie en
Russie, en influençant la reconstruction des forteresses, avait déjà
réduit l’importance de la cavalerie destinée à combattre les
Tatares. De plus, cette cavalerie se révélait inadéquate face à
l’infanterie polonaise et suédoise. La conjonction de ces deux
facteurs contribua à une réorganisation de l’armée russe dont la
formation du corps des strel’tsy représentait une première
phase. De nouvelles tactiques et organisation militaire devinrent
indispensables pour combattre les nouveaux ennemis : l’ordre serré
et les formations linéaires14.
Ces changements tactiques et
organiques, introduits par Maurits van Oranje de Nassau, permirent aux
Hollandais de vaincre les Espagnols à la bataille de Newport en 1600 ;
ils furent perfectionnés par les Suédois pendant la guerre de Trente
Ans. Les Russes adoptèrent rapidement ces changements dans l’art
militaire. Le manuel Kriegsbuch de Fronsperger fut traduit puis adapté,
voire approprié en peu de temps ! De même, ils firent un pont
d’or à de nombreux mercenaires et experts recrutés à travers toute
l’Europe. Cependant, l’introduction de ces changements dans la
tactique et l’organisation militaire marquait aussi un tournant
fondamental qui contribua à fixer les principes majeurs de la stratégie
militaire russe jusqu’à nos jours.
- PRINCIPES MAJEURS DE LA STRATÉGIE
MILITAIRE RUSSE
Le passage du modèle militaire tatare
au modèle occidental pour l’armée russe au cours du XVIIe
siècle résultait du fait que les principaux adversaires de la Russie -
Polonais et Suédois - avaient pris la place des Tatares. Le modèle
militaire occidental adopté par Pierre le Grand comportait trois éléments
majeurs : l’organisation de "nouvelles formations" (novogo
stroya) d’infanterie d’inspiration prussienne et commandées par
des Allemands, la formation de douze régiments de dragons (draguny)
entre 1699 et 1701 et la constitution de l’artillerie en arme indépendante15.
Cette nouvelle organisation contribua à établir les bases de deux des
principes fondamentaux de la stratégie militaire russe puis soviétique,
à savoir la mobilité et la puissance de feu, le troisième étant
l’offensive en profondeur, notamment en raison des spécificités de
la géostratégie russe16. Ces
principes ne furent pas remis en cause avec le développement des
sciences et technologies militaires du XXe siècle qui, bien
au contraire, a permis d’approfondir leur caractère offensif.
Tout d’abord, l’espace russe,
immense et relativement plat, favorise et même nécessite la mobilité
sur de grandes distances, d’où l’importance des opérations en
profondeur. Ensuite, et toujours en raison de cette immensité spatiale,
s’emparer et contrôler des territoires n’a pas beaucoup de
signification. Il importe, au contraire, de pouvoir détruire les forces
adverses au moyen de l’offensive combinée avec la suprématie du feu.
Il aurait été désastreux, en revanche, de s’épuiser à poursuivre
un ennemi sur de longues distances et courir le risque d’exposer sa
queue logistique. Cette conjonction de la mobilité, de la puissance de
feu et de l’offensive est complétée par la surprise et la déception
tant tactiques que stratégiques. C’est dire, par conséquent,
l’existence d’une continuité conceptuelle de Suvorov à Ogarkov en
passant par Triandafilov et Sokolovskiy. Toutefois, avec le développement
des sciences et techniques militaires - la "révolution
militaro-technique" - de nouvelles tendances se sont esquissées
vers la fin des années soixante-dix. Elles furent précédées par la
"révolution scientifique et technologique dans le domaine
militaire" des années soixante.
Désireux de rattraper les États-Unis
dans le domaine économique, Nikita Khrouchtchev pensait pouvoir assurer
la sécurité soviétique avec les seules armes nucléaires17.
Ce choix ayant conduit à la résolution humiliante de la crise des
missiles de Cuba en 1962, les stratèges soviétiques révisèrent leur
approche du caractère uniquement nucléaire d’une guerre future en y
incluant également la possibilité d’affrontements conventionnels. Dès
lors, et jusqu’à la fin des années soixante-dix, les militaires soviétiques
envisageaient principalement une offensive de théâtre comme une
combinaison associant des frappes nucléaires sélectives avec des
manoeuvres dans toute la profondeur du dispositif adverse, par des
vagues échelonnées de forces combinées18.
Par la suite, les modifications introduites successivement dans la stratégie
défensive atlantique vis-à-vis de la "dissuasion étendue" -
modernisation des forces nucléaires de portée intermédiaire, puis
celle du volet conventionnel de la triade de l’OTAN - contraignirent
les Soviétiques à développer des concepts d’offensive de théâtre
entièrement conventionnelle19.
Cependant, ce fut sans compter avec Desert Storm20.
Les Soviétiques ressentirent
doublement le revers subi par Saddam Hussein puisque les Irakiens furent
défaits alors qu'ils employaient un armement essentiellement
d’origine soviétique et s’inspiraient de leurs concepts d’emploi.
Mais surtout, les technologies mises en oeuvre par les forces armées américaines
démontrèrent la faisabilité en grandeur réelle de l’ensemble des
formes nouvelles de la conduite des opérations selon AirLand Battle21.
En d’autres termes, Desert Storm avait annulé la majeure
partie des concepts d’emploi sur lesquels l’armée soviétique avait
axé ses préparatifs en vue d’une offensive en Centre-Europe depuis
les années soixante-dix. Dès lors, et sans renoncer au caractère résolument
offensif de leur stratégie militaire, les Soviétiques étudièrent les
conditions des caractéristiques de la guerre future en misant dorénavant
sur la dimension aérospatiale par rapport au cadre aéroterrestre
traditionnel. Concrètement, les centres de commandement et de contrôle
opératif-stratégique adverses deviennent des cibles prioritaires à la
place des capacités nucléaires ; ces centres devront être détruits
dans le cadre d’une offensive aérospatiale au cours des "deux ou
trois heures" de la phase initiale du déclenchement de la guerre.
Les stratèges russes ont repris et poursuivi ces efforts dans le cadre
de la "révolution militaro-technique"22.
*
* *
La dissolution de l’URSS et la fin de
la Guerre froide ont fait ressortir la Russie. Mais, de même que les
concepts stratégiques soviétiques avaient indiqué une continuité
russe tsariste, les "affaires militaires" russes reflètent
l’influence conceptuelle du passé soviétique récent23.
- REPÈRES CHRONOLOGIQUES
 |
862 Rurik,
souverain de Novgorod. |
 |
1147
(environ) Fondation de Moscou. |
 |
1158 Début
de la présence suédoise en Finlande, et de
la colonisation allemande et danoise en Livonie et
Estonie. |
 |
1223 Première
invasion tatare (bataille de la rivière
Kalka). |
 |
1236
Seconde invasion tatare. |
 |
1240
Bataille de la Neva (défaite des Suédois). |
 |
1242
Bataille du lac Peipus (défaite des Chevaliers
teutoniques). |
 |
1380
Bataille du Don (défaite des Tatares). |
 |
1408
Restauration de la domination tatare sur la
Russie. |
 |
1471-1494
Conquête de Novgorod. |
 |
1480
Bataille de la rivière Oka (fin de la domination
tatare). |
 |
1510 Conquête
de Pskov. |
 |
1514 Conquête
de Smolensk. |
 |
1552 Conquête
de Kazan. |
 |
1554-1556
Conquête d’Astrakhan. |
 |
1558 Début
de la guerre (de 25 ans) contre la Livonie. |
 |
1581 Première
expédition de Yermak en Sibérie. |
 |
1582 Paix
de Yam Zapolie avec la Pologne. |
 |
1632-1634
Guerre de Smolensk. |
 |
1618-1648
Guerre de Trente Ans. |
 |
1618 Les
Russes atteignent le fleuve Yenisei en Sibérie. |
 |
1645 Les
Russes atteignent les rives pacifiques de la
Sibérie. |
 |
1654 Début
de la guerre de Treize Ans (contre la
Pologne). |
 |
1682-1725
Règne de Pierre le Grand. |
 |
1689 Traité
sino-russe de Nerchinsk. |
 |
1696 Prise
d’Azov. |
 |
1697 Les
explorateurs russes atteignent le Kamchatka. |
 |
1700-1721
Grande Guerre du Nord (contre la Suède). |
 |
1700 Défaite
de la Narva. |
 |
1709
Bataille de Poltava. |
 |
1710-1711
Guerre russo-turque, perte d’Azov. |
 |
1716
Invasion du sud de la Suède. |
 |
1721 Paix
de Nystad. |
 |
1722-1723
Guerre contre la Perse. |
 |
1727 Traité
sino-russe de Kyakhta. |
 |
1738-1739
Guerre contre la Turquie. |
 |
1739 Traité
de Belgrade, accès sur la mer Noire. |
 |
1743 Paix
d’Abo, les Suédois cèdent Viborg. |
 |
1757-1762
Participation des Russes à la guerre de Sept Ans. |
 |
1768
Guerre contre la Turquie. |
 |
1772 Première
partition de la Pologne. |
 |
1783
Annexion de la Crimée. |
 |
1787-1790
Guerre russo-suédoise. |
 |
1787-1792
Guerre russo-turque (campagnes de Suvorov). |
 |
1792 Traité
de Jassy, établissement du protectorat
russe sur la Moldavie. |
 |
1793 Deuxième
partition de la Pologne. |
 |
1795
Troisième partition de la Pologne. |
 |
1799
Guerre de la Seconde coalition (campagnes de
Suvorov en Italie et en Suisse). |
 |
1801
Suzeraineté russe formellement reconnue par la
Géorgie. |
 |
1805 Défaite
d’Austerlitz. |
 |
1806
Guerre russo-turque. |
 |
1807 Défaite
de Friedland. |
 |
1807 Traité
de Tilsit. |
 |
1808-1809
Guerre russo-suédoise. |
 |
1809 Traité
de Frederikshavn avec la Suède,
acquisition de la Finlande. |
 |
1812 Paix
de Bucarest avec la Turquie, acquisition de la
Bessarabie. |
 |
1812
Invasion de la Russie par Napoléon. |
 |
1813
Cession de Bakou par la Perse, annexion de la
Géorgie. |
 |
1814
Occupation de Paris. |
 |
1826-1828
Guerre contre la Perse, expansion dans le
Caucase. |
 |
1828
Guerre russo-turque. |
 |
1829 Paix
d’Adrianopole avec la Turquie, expansion
russe dans le Caucase, vers le sud jusqu’à Erivan. |
 |
1833 Traité
d’Unkiar Skelessi avec la Turquie, accès
exclusif du Bosphore et des Dardanelles pour les
bâtiments de guerre russes. |
 |
1853
Occupation de Sakhaline et de la Corée. |
 |
1854-1856
Guerre de Crimée. |
 |
1855 Chute
de Sébastopol. |
 |
1860
Fondation de Vladivostok, traité de Pékin. |
 |
1865 Prise
de Tashkent. |
 |
1868 Prise
de Samarkand. |
 |
1870
Abrogation des clauses sur la mer Noire du traité
de Paris. |
 |
1873 Conquête
de Khiva. |
 |
1874
Introduction du service militaire universel. |
 |
1876
Annexion de Kokand. |
 |
1877-1878
Guerre russo-turque. |
 |
1891-1903
Construction du Transsibérien. |
 |
1898
Concession par la Chine de Port Arthur - les
États-Unis proclament la "politique de la Porte
ouverte". |
 |
1904-1905
Guerre russo-japonaise. |
 |
1905 Chute
de Port Arthur et défaite de Tsoushima. |
 |
1910 Traité
russo-japonais. |
 |
1914 Défaite
de Tannenberg. |
 |
1915 Défaite
en Galicie. |
 |
1916
Offensive de Broussilov. |
 |
1917 Révolution
de Février et abdication du tsar
Nicolas II. |
 |
1918 Paix
de Brest-Litovsk, guerre civile et début de
l’intervention alliée. |
 |
1920 Fin
de la guerre civile. |
 |
1920-1921
Guerre contre la Pologne. |
 |
1922 Traité
de Rapallo. |
 |
1934-1938
Grandes purges. |
 |
1939
Annexion de la Pologne orientale. |
 |
1939-1940
Guerre contre la Finlande. |
 |
1940
Annexion des États baltes. |
 |
1941
Invasion allemande. |
 |
1945 Prise
de Berlin et entrée en guerre contre le Japon. |
 |
1948-1949
Blocus de Berlin. |
 |
1953
Emeutes anti-soviétiques à Berlin. |
 |
1956 Soulèvements
anti-communistes en Pologne et en
Hongrie. |
 |
1961-1962
Crise de Berlin. |
 |
1962 Crise
de Cuba. |
 |
1968 Écrasement
du Printemps de Prague. |
 |
1975 Conférence
d’Helsinki. |
 |
1979
Occupation de l’Afghanistan. |
[ Précédente ]
[ Remonter ][The Navigation Bar feature is not available in this web]
________
Notes:
1 Hélène
Carrère d’Encausse, Victorieuse Russie, Paris, Fayard, 1992, p. 34.
2 Richard
Pipes, "The Environement and its Consequences", in Russia under
the Old Regime, New York, Charles Scribner’s, 1974, New York, Penguin
Book, 1984, p. 12.
3 Par
exemple Jacques Laurent, "La politique militaire russe en Asie
centrale", Nouveaux mondes, n° 4, printemps 1994, pp. 101-116.
4 Voir
notamment Christopher N. Donnelly, "The Roots of Russian Political and
Military Traditions", in Red Banner. The Soviet Military System in
Peace and War, Coulsdon, Jane’s Information Group, 1988, pp. 36-51.
5 Nicholas
V. Riasanovsky, "Asia Through Russian Eyes", in Wayne S. Vucinich,
Russia and Asia. Essays on the Influence of Russia on the Asian Peoples,
Stanford, Hoover Institution Press, 1972, p. 5.
6 Par
exemple Dieter Heinzig, "Russia and the Soviet Union in Asia", in Peace
and Security in the Atlantic and Pacific Regions, Jakarta, Centre for
Strategic and International Studies, 1983, pp. 68-69.
7 A.
V. Chervov, Vooruzhennye sily russkogo gosudarstva v XV-XVII vv [Les
forces armées de l’État russe, XV-XVIIe siècles],
Moscou, Voyenizdat, 1954, p. 179, cité par Richard Hellie, Enserfment
and Military Change in Muscovy, Chicago, University of Chicago Press,
1971, p. 227.
8 Une
des meilleures études à ce propos reste celle de William T. Lee, The
Estimation of Soviet Defense Expenditures, 1956-75 : An Unconventional
Approach, en collaboration avec The General Electric Tempo Center for
Advanced Studies, New York, Praeger, 1977.
9 Stephen
J. Lee, "War Conquest and Diplomacy", in Peter the Great,
Lancaster Pamphlets, New York, Routledge, 1993, p. 17.
10 Hellie,
Enserfment and Military Change in Muscovy, p. 25.
11 Ibid.,
pp. 198-200.
12 Chris
Bellamy, "Distant Thunder", in Red God of Armor. Soviet
Artillery and Rocket Forces, Londres, Brassey’s, 1986, p. 9.
13 Ibid.,
p. 14.
14 Voir
Christopher Duffy, Russia’s Military Way to the West : Origins and
Nature of Russian Military Power 1700-1800, Londres, Routledge and Kegan
Paul, 1981.
15 Richard
Hellie, "The Petrine Army : Continuity, Change, and Impact", Canadian-American
Slavic Studies, vol. VIII, n° 2, été 1974, pp. 9-10.
16 Par
exemple Bruce W. Menning, "The Deep Strike in Russian and Soviet
Military History", The Journal of Soviet Military Studies, vol. 1,
avril 1988, pp. 9-28.
17 Voir
Dale R. Herspring, "The Legacy of Khrushchev", in The Soviet
High Command, 1967-1989. Personalities and Politics, Princeton,
Princeton University Press, 1990, pp. 32-48.
18 Voir
Jacquelyn K. Davis et Robert L. Pfaltzgraff, Jr., "Soviet Theater
Strategy : Implications for NATO", USSI Report, n° 78-1,
Washington, United States Strategic Institute, 1978.
19 Une
des meilleures études à cet égard : Philip A. Petersen et John G.
Hines, "The Conventional Offensive in Soviet Theater Strategy", Orbis,
vol. 27, n° 3, automne 1983, pp. 695-740.
20 Voir
Timothy L. Thomas, "The Soviet Military on "Desert Storm" :
Redefining Doctrine", The Journal of Soviet Military Studies,
vol. 4, n° 4, décembre 1991, pp. 594-620.
21 Analysé
par Mary C. FitzGerald, The Soviet Image of Future War, through the Prism of
the Persian Gulf", HI-4145, Washington, Hudson Institute, mai
1991.
22 Voir
notamment Mary C. FitzGerald, The Impact of the Military-Technical
Revolution on Russian Military Affairs, 2 vol., Washington, Hudson
Institute, août 1993 et Hung P. Nguyen, "Russia’s Continuing Work on
Space Forces", Orbis, vol. 37, n° 3, été 1993, pp. 413-423.
23 Par
exemple : Georges Tan Eng Bok, "Projet de doctrine militaire et développement
des forces armées : le poids du passé soviétique dans le présent
russe", Stratégique, n° 56, 1992-4, pp. 81-96.
|