| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
"La rupture stratégique" - n°65Sommaire
Révolution ou rupture ?
Lorsque l’Union soviétique s’est écroulée dans les années 1989-1991, certains observateurs ont été saisis d’une telle stupeur devant cet événement proprement "incroyable" qu’ils ont refusé d’admettre la réalité de ce qui se passait devant eux : le système communiste avait été absolutisé à un tel point qu’il n’était pas possible de le voir s’effondrer ainsi sous le poids de ses "contradictions", sans secousse de grande ampleur. Alain Besançon et quelques autres se sont même demandé si ce n’était pas une nouvelle manœuvre du KGB, décidément diabolique, pour déstabiliser l’Occident en lui faisant croire que l’ennemi tant redouté avait disparu. Aujourd’hui, ces interrogations ne sont plus de mise : il est clair que la restructuration s’est transformée en désintégration et que le système de la guerre froide - qui s’était mis en place à la fin des années 40 et qui avait subsisté, sans changements fondamentaux, jusqu’à la fin des années 80 - a disparu pour céder la place à un système radicalement nouveau, dont les caractéristiques donnent lieu à de furieuses controverses. S’il n’y a pas de consensus sur des définitions positives, il y a au moins accord sur un fait négatif : le système international a changé.
À la recherche d’un conceptComment qualifier le processus que nous voyons se dérouler sous nos yeux ? Certains commentateurs ont parlé de "révolution". Si l’on adopte la définition proposée par Jacques Ellul (1), la révolution est une mutation des facteurs qui conditionnent la vie sociale ; incontestablement, le système international a connu, durant les dernières années, une révolution, en raison du fait massif que constitue la disparition de l’une des deux superpuissances qui dominaient l’ensemble du système international. Cependant, l’importation de ce concept dans le domaine stratégique se heurte à trois difficultés : en premier lieu, sa forte connotation idéologique rend difficile une définition objective, débarrassée de tout a priori sur la dimension politique, sinon morale, du phénomène. En deuxième lieu, la transposition du concept à la stratégie est plus difficile en raison du champ très étendu de celle-ci, au sein duquel le contexte politique du moment doit composer avec une base technique : faut-il considérer que la disparition de l’Union soviétique constitue le critère d’une révolution stratégique ou doit-on considérer que la révolution s’est produite quelques décennies plus tôt du fait de l’apparition de l’arme atomique dont les effets terrifiants ont obligé à penser la stratégie en des termes radicalement nouveaux ? En troisième lieu, parler de révolution stratégique risque d’introduire de la confusion avec l’idée de révolution dans les affaires militaires que les Américains ont lancée depuis 1992 (2). Il paraît donc sage d’essayer de caractériser la situation présente par un autre concept que l’on peut emprunter à la pensée stratégique classique. Le général Poirier a recouru à ce procédé pour caractériser la situation née de la disparition de l’ennemi désigné : il a actualisé la vieille notion d’attente stratégique qui avait été dégagée par le général Camon du système de guerre napoléonien (3). Il y a "attente stratégique" lorsqu’en raison de l’ignorance de ce que veut faire l’ennemi (aujourd’hui en raison de l’absence d’ennemi désigné), il n’est pas possible d’adopter une posture définie, qu’elle soit offensive ou défensive, et que la seule solution consiste à se tenir prêt à faire face à n’importe quelle éventualité. De la même manière, nous pourrions caractériser le processus né de l’effondrement de l’Union soviétique comme constituant une rupture stratégique.
Définition de la ruptureIl y a rupture stratégique, dans le langage opérationnel, lorsque l’ennemi est dissocié à un point tel qu’il perd toute capacité de réaction, au point de ne plus avoir la maîtrise stratégique des forces qui restent à sa disposition. La "rupture" est un concept qui est employé dès le XVIIIe siècle, concurremment avec celui de "percée". On pourrait dire qu’alors que la percée est d’abord recherchée au niveau tactique - et aujourd’hui opératif -, la rupture est d’abord un phénomène stratégique. Une conception courante oppose la rupture, fondée sur le choc, à la manœuvre qui s’efforce de parvenir au même résultat mais en s’en prenant aux points faibles de l’ennemi plutôt qu’en recherchant le contact direct avec le gros de ses forces. Une autre conception voit dans la rupture l’effet du choc ou de la manœuvre. À la fin du XIXe siècle, le lieutenant-colonel Antoine Grouard la définit ainsi : "La rupture stratégique a pour résultat de diviser les forces ennemies en plusieurs fractions que l’on peut ensuite battre séparément avec plus de facilités que si elles étaient réunies" (4). Très employé en stratégie opérationnelle, le concept de rupture est devenu d’emploi marginal à l’époque contemporaine. On le voit cependant reparaître de temps à autre. Dès 1969, à propos de l’avènement de l’arme nucléaire, le général Poirier parle "d’une coupure, une rupture sans précédent avec le passé". La bombe a introduit "une double coupure épistémologique et praxéologique dans le champ de la pensée et de l’action stratégiques (qui) semble autoriser le rejet du savoir hérité, justifier toutes les novations de pseudo-théories". Une véritable connaissance stratégique permet "de relativiser ce phénomène de rupture ; non de le nier, bien sûr, mais de lui conférer ses vraies dimensions" (5). L’idée est empruntée à la mécanique. On parle de rupture d’équilibre. Au-delà de toutes les discussions sémantiques, le sens commun, qui n’est pas forcément mauvais juge, commande de ne parler de rupture que si nous sommes en présence d’une situation radicalement nouvelle, qui ouvre des possibilités auparavant inconnues ou interdites ou, au contraire, rend caduques certaines des données de base de la situation antérieure. En partant de cette idée simple, on doit donc se demander si les bases techniques et politiques de la stratégie se sont à ce point modifiées depuis le début de la décennie qu’elles ont radicalement transformé les conditions et les possibilités de l’action et de la dissuasion.
Manifestations de la ruptureIl est facile de trouver un faisceau d’indices qui incite à répondre dans un sens positif, et cela tant sur un plan technique que politique. Mais il convient, plus que tout, de se garder de la tentation perverse de la révolution ou de la rupture permanente. Cela fait déjà plusieurs décennies que nous sommes confrontés à des découvertes scientifiques, à des innovations techniques de plus en plus nombreuses, de plus en plus accélérées. Cet environnement changeant est consubstantiel au système technicien. Des innovations techniques, des changements politiques, n’invalident pas nécessairement les bases du raisonnement stratégique. Rupture technique ?Il peut y avoir rupture sur un plan technique. C’est sur cette base que le Pentagone a lancé le concept de révolution dans les affaires militaires à la suite de la guerre du Golfe. Lorsque les Américains parlent d’info-guerre ou de révolution dans les affaires militaires, ils mettent en avant la fantastique mutation qui résulte du perfectionnement des systèmes d’information, de communication, de commandement, de renseignement, de guidage.. qui permettent d’éliminer presque totalement l’incertitude pour celui qui les maîtrise et condamne celui qui ne les possède pas (ou pas à une échelle suffisante) à encaisser les coups sans les rendre, comme la guerre du Golfe en a fait la démonstration. Il importe simplement de rappeler que cette expérience est à accueillir avec beaucoup de réserves, tant en raison des caractéristiques du terrain (le désert est le lieu par excellence de déploiement de la puissance offensive, le maréchal Rommel le notait déjà il y a plus de cinquante ans) que du fait de l’infériorité écrasante de l’armée irakienne usée et démoralisée par huit années de guerre contre l’Iran, désorganisée par les purges récurrentes du commandement. On sait aujourd’hui que le slogan tant colporté de la quatrième armée du monde n’était qu’une invention de la propagande. La toute puissance des nouvelles techniques sur le champ de bataille requiert encore une démonstration plus convaincante que celle faite il y a six ans. Prenons un exemple de stratégie-fiction et supposons que les États-Unis soient confrontés, demain, à une quatrième guerre d’Indochine, au cours de laquelle ils devraient faire face à un ennemi vietnamien aussi motivé que le fut le Nord-Viêt-nam et recourant aux mêmes procédés. La piste Ho-Chi-Minh serait remise en service, avec ses 16 000 kilomètres de pistes s’étirant du nord au sud sur plus de 2 000 kilomètres, sous des couverts souvent impénétrables, avec de multiples installations souterraines, parfois de très grande ampleur. De 1965 à 1973, l’aviation américaine mit en œuvre des moyens immenses pour interrompre le trafic avec des bombardements d’une intensité terrifiante. Cela n’empêcha pas le passage pratiquement ininterrompu d’au moins 15 000 tonnes mensuelles de ravitaillement. L’US Air Force a calculé qu’il fallait environ 300 tonnes de bombes pour tuer un combattant vietnamien. Avec les armes actuelles, ce taux serait, sans aucun doute, très sensiblement abaissé. L’US Air Force pourrait-elle pour autant garantir qu’elle serait en état d’interdire tout trafic ? Une réponse positive serait, par beaucoup, jugée bien téméraire. Le secrétaire-adjoint à la Défense a récemment défini la révolution dans les affaires militaires comme étant le produit de changements doctrinaux, de changements techniques et de changements organiques ( 6). Se dégage de son propos l’idée que la RMA est d’abord une vision globale qui a conduit à tirer les conséquences doctrinales et organiques de changements techniques qui existaient déjà mais dont les armées américaines n’avaient pas pris la pleine mesure. La rupture serait, en quelque sorte, conceptuelle, comme le conceptual breakthrough cher à Kissinger durant les négociations SALT. Dans une telle conception, la rupture n’est pas un fait objectif, elle est purement subjective car résultant d’une prise de conscience qui peut se produire n’importe quand, tout de suite après des changements techniques importants ou avec un certain retard. Une telle approche est très discutable car elle revient à dire qu’il y a rupture dès que l’on décrète celle-ci, même si la base technique connaît une évolution plutôt qu’une transformation radicale.Rupture politique ?Sur le plan politique, la thèse de la rupture repose sur des bases apparemment plus solides. Il y a rupture en ce sens que les positions qui étaient fixées durant la guerre froide et qui n’avaient connu, depuis les années 50, que des variations secondaires dans des zones périphériques, non couvertes par la dissuasion, ont été entièrement bouleversées. Le front tenu par les Soviétiques - le "bloc" - s’est effondré et cet effondrement s’est répercuté sur l’arrière, jusqu’à provoquer celui de l’Union soviétique elle-même. Il n’y a plus d’affrontement entre deux camps rivaux, l’un des deux protagonistes ayant cessé d’exister. Un tel constat tendrait à valider l’hypothèse de base de Raymond Aron qui accordait, dans Paix et guerre entre les nations, une importance décisive à l’idéologie, avec sa célèbre distinction entre système homogène et système hétérogène. Il sous-entendait ainsi qu’il suffisait de changer d’idéologie pour changer de système. Cette idée allait à l’encontre de l’école réaliste qui n’accordait de considération qu’à la puissance, sans laisser beaucoup de place à l’idéologie. Le combat entre les États-Unis et l’Union soviétique pouvait être considéré autant comme un affrontement entre la puissance maritime et la puissance continentale (vision géopolitique) que comme un affrontement à mort entre deux systèmes sociaux différents (vision idéologique). Pourtant, la Russie demeure : elle conserve ses armes nucléaires et sa base de puissance, passablement ébranlée dans le court terme et qui semble amoindrie du fait de la sécession des anciennes républiques soviétiques - et particulièrement de l’Ukraine -, demeure tout de même immense. Comment expliquer qu’elle soit aujourd’hui si peu à même d’en tirer parti, qu’elle ne puisse plus imposer sa marque aux événements malgré le maintien des symboles de la puissance (siège permanent au Conseil de sécurité, panoplie nucléaire complète) ? Là aussi, il y a rupture, mais dans un sens différent. Ses forces demeurent, bien qu’amoindries, mais elles ont subi un tel choc qu’elles n’ont plus la maîtrise stratégique ( 7), qu’elles ne sont plus en état de réagir pour contrecarrer les actions menées par d’autres ou même simplement pour orienter une dynamique des événements qui, dans de nombreux domaines, a échappé à tout contrôle.
Perspective de la ruptureToute la question est de savoir ce qu’il va advenir de cette rupture. Lorsque celle-ci est obtenue, elle ne peut déboucher que sur de nouvelles positions. Il faut rétablir un front, reconstituer une nouvelle configuration de puissance plus ou moins éloignée des bases de départ selon l’ampleur du choc. En admettant que les innovations scientifiques et techniques, qui ont rendu possible l’avènement de l’info-guerre, et que l’effondrement de l’Union soviétique, qui a mis fin au système bipolaire que nous connaissions depuis la Seconde Guerre mondiale, soient constitutifs d’une véritable rupture, se pose maintenant le problème de la réintégration de celle-ci dans le temps long. Comme point de comparaison, on peut prendre l’exemple du renversement d’une dynastie chinoise, qui a perdu le mandat du ciel, par suite d’insurrections paysannes ou d’invasions étrangères. Il y a bien eu rupture dynastique lorsque les Mongols ont fondé la dynastie Yuan au XIIIe siècle, lorsque les Mandchous ont fondé la dynastie Qing au XVIIe siècle. Mais, dans les deux cas, le colonisé a absorbé le colonisateur, les dynasties étrangères se sont sinisées et ont continué à gouverner l’empire en s’appuyant sur les lettrés confucéens. Il n’y a pas eu de véritable rupture dans l’histoire chinoise. Même à l’époque contemporaine, la rupture radicale constituée par la révolution maoïste n’a pas fait table rase du passé, malgré les campagnes contre Confucius. Pour nous en tenir au plan stratégique, la guerre contre le Viêt-nam en 1979 ressemble furieusement aux campagnes impériales contre les vassaux indociles et, aujourd’hui, la modernisation par le recours aux techniques occidentales s’accompagne d’une réflexion doctrinale fondée sur le retour aux classiques, notamment Sun Zi. Il est donc légitime de se demander ce qu’il restera des changements prodigieux qui se déroulent devant nous dans la longue durée (8). C’est l’objet de ce numéro, qui s’efforce d’identifier les différents angles d’approche de cette formidable mutation qu’a connue le système stratégique dans la décennie 90 pour déterminer si elle doit être regardée comme constituant une véritable rupture. Bien évidemment, il n’est pas possible de donner une réponse univoque à une telle question. Chacun, à sa guise, peut mettre l’accent sur les continuités ou, à l’inverse, sur les nouveautés pour relativiser ou pour amplifier le phénomène de rupture. Il n’y a là qu’une constante des problèmes sociaux en général et des problèmes stratégiques en particulier : leur complexité interdit de les réduire à une formule unique. L’introduction ou plutôt l’actualisation d’un concept comme celui de rupture peut cependant fournir un outil théorique qui permet de comparer, éventuellement de relier, des problèmes théoriques, techniques ou politiques que les commentateurs ont tendance à traiter séparément au gré de leur spécialité. Les passerelles qui sont établies ici ne sont que provisoires, il y aura lieu de les étayer par un travail plus approfondi au cours des mois qui viennent. Hervé Coutau-Bégarie
________ Notes : (1) Jacques Ellul, Autopsie de la révolution, Paris, Calmann-Lévy, 1969. (2) La Revolution in Military Affairs (RMA) a donné lieu, dans le monde anglo-saxon, à une immense littérature qui n’a rencontré qu’un faible écho en France. L’Université Laval et l’Institut québécois des hautes études internationales vont lui consacrer un important colloque (Québec, 2-4 octobre 1997), avec une forte participation française. Les actes seront publiés en 1998. Notre revue y reviendra également de son côté. (3) Lucien Poirier, La crise des fondements, Paris, ISC-Économica, 1994. (4) Antoine Grouard, Maximes de guerre de Napoléon Ier, Paris, Librairie militaire Baudoin, 1898, p. XXIX. (5) Lucien Poirier, Essais de stratégie théorique, Paris, FEDN, 1982, pp 21, 23, 36. (6) Jane’s Defence Weekly, 30 juillet 1997. (7) Concept élaboré par Herbert Rosinski et qui semble préférable à celui, plus classique, de liberté d’action. Un défenseur en état d’infériorité peut n’avoir aucune liberté d’action tout en conservant la maîtrise stratégique de ses forces. Cf. Herbert Rosinski, La structure de la stratégie, Paris, Économica, à paraître en 1998. (8) Valérie Niquet, Les fondements de la stratégie chinoise, Paris, ISC-Économica, 1997.
Sommaire
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||