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“NOUVELLES
GUERRES” ET PRINCIPES DE LA GUERRE
François Caron
’agissant de l’utilité
qu’auraient encore de nos jours les principes de la guerre, se demander si
celle-ci existe toujours n’a rien que de très banal et pourtant, se poser
la question a quelque chose d’insolite, d’irréel, voire de provocant,
tant la violence sous toutes ses formes paraît omniprésente depuis la fin
de la guerre froide. L’impression prévaut désormais que jamais les
antagonismes ne se sont affrontés avec autant de passion, d’agressivité
et d’irrationnalité, comme si la chute du communisme avait fait sauter le
couvercle d’une véritable boite de Pandore, fermement tenue close durant
quarante ans avec la complicité tacite des deux supergrands.
Mais s’agit-il toujours de guerres telles
qu’on les avait connues dans le passé, guerres qui obéissaient alors à
des règles avérées et auxquelles, pour en limiter les outrances et les dévoiements,
les juristes et les théologiens avaient à la fois imposé des limites et
trouvé des justifications en décrétant les trois conditions de la guerre
juste : "le juste titre, la juste cause et l’intention
droite" ? Un ouvrage au titre volontairement provocant1
a pu, un temps, nourrir l’humanité d’illusions ; mais très vite,
il a prêté à sourire tant l’idée de l’avènement d’une paix
universelle a pu paraître utopique. Pourtant, il n’est pas déraisonnable
de se poser la question, car dans les actuels débordements de violence, souvent
incontrôlés et incontrôlables, on ne retrouve plus les schémas
habituels, comme si la folie des hommes avait réussi, au bénéfice non désiré
d’un mal plus absolu, à démoder même la guerre - moyen excessif sans
doute, mais conventionnel, utilisé au cours des siècles pour "réguler"
les relations internationales - en lui faisant perdre à la fois ses références,
sa logique et même sa finalité. "La guerre est-elle toujours la
guerre ?" pourrait-on se demander ? Est-elle toujours
cette alternative à la paix, admise par les États qui y avaient naguère
recours pour échapper à un blocage stratégique dont ils estimaient
parfois pouvoir craindre le pire ?
Que dire alors des principes que
l’immobilité de la nature de la guerre pendant des siècles avait permis
de dégager, et qui étaient quasi-universellement considérés jusqu’à
présent (même si des divergences apparaissaient ici où là sur leur
nombre et leur portée pratique) à la fois comme des règles normatives, et
comme les références d’une activité à laquelle ils procuraient cohérence
voire justification puisqu’ils étaient censés en assurer le succès ?
Existent-ils toujours ? Que sont-ils devenus ? Peut-on encore les
appliquer avec profit ? Peut-on encore se référer, pour les nouvelles
formes de violence rencontrées, à une "logique du probable"2
sans laquelle il ne saurait y avoir de bonnes décisions stratégiques ?
Cet article n’aborde que le cas des États
qui, en tant que tels, ont souscrit aux règles définies par la communauté
internationale et sont confrontés de ce fait à cette nouvelle violence, et
non pas celui de ces multiples perturbateurs, le plus souvent non étatiques,
qui s’adonnent ici ou là dans le monde à la violence sans lui reconnaître
aucune limite, et pour lesquels la question de l’usage de principes de la
guerre ne se posent pas dans les mêmes termes. Néanmoins, cette brève étude
ne s’aventure pas à proposer des réponses aux diverses questions que se
posent ceux qui, engagés aujourd’hui dans l’action militaire, cherchent
des repères et appellent de leurs vœux une application simple de ce
qu’ils ont retenu du passé. Tout au plus, et au risque de paraître
parfois excessif ou sans nuances, s’efforce-t-elle de dégager quelques
pistes de réflexion. D’abord, elle s’interroge sur l’origine et la
nature de cette violence moderne que l’usage hésite à qualifier de
guerre tant on a désiré et cru possible d’en bannir la pratique, et tant
elle paraît éloignée des modèles du passé ; ensuite sont
examinées les particularités et anomalies
de cette violence au regard de principes de la guerre3
que l’on voudrait immuables mais dont on perçoit bien, sinon
l’inefficacité, du moins l’inadaption aux situations présentes.
- QU’EST DEVENUE LA GUERRE ?
On n’emploie plus guère ce vocable
tant on a presque honte aujourd’hui de ce qu’est devenue la guerre
(si tant est qu’on puisse encore appeler ainsi ces antagonismes débridés
qui ensanglantent l’actualité) à la suite d’un processus d’éradication
patiemment mais délibérément conduit par ceux-là même qui
aujourd’hui s’en lamentent. Sous l’influence d’un prétendu
pacifisme, la dérive sémantique et la répudiation de la terminologie
de ce qui était considéré jusqu’alors comme l’alternative
naturelle à la paix des États en a progressivement détourné
l’usage. En lieu et place de cette guerre qu’on prétendait définitivement
éliminer, on se trouve désormais confrontés à des situations de
violence "hors normes" qui se sont d’autant plus
facilement imposées et substituées à la guerre que cette dernière a
été plus radicalement condamnée. L’habitude prévaut aujourd’hui
d’user d’euphémisme en les qualifiant de "crises", comme
pour ne pas s’avouer l’échec des tentatives d’éradication de la
guerre que des générations avaient pourtant justifiée en la dotant à
la fois d’un droit de la guerre (jus in bello) et d’un droit
à la guerre (jus ad bello). Face à ces nouvelles formes de
violence, on se trouve démuni, ne parvenant plus à les comprendre et
encore moins à les gérer, non pas que génie et puissance qu’exige
leur traitement fassent défaut, mais parce que, intellectuellement,
psychologiquement, ces situations déconcertent par absence de références
capables de guider la décision stratégique.
Dans son Discours sur la première décade
de Tite Live, Machiavel écrivait il y a cinq siècles : "Là
où l’on délibère du salut de la patrie, aucune considération du
juste et de l’injuste, ni du pieux, du moral, du louangeable ou de
l’ignominieux, ne doit intervenir ; une seule chose compte :
ce qui lui sauve la vie, lui conservera la liberté" 4.
À première vue, cette vision qui répudie
toute norme, toute limite à l’usage de la guerre, paraît avoir été
écrite pour notre temps. Pourtant, point n’est besoin d’y regarder
de près pour constater qu’elle ne correspond pas à la réalité
d’aujourd’hui. Par son commentaire sur la guerre, Machiavel
reconnaissait une réelle légitimité à la guerre, activité jugée
licite pour les États - mais pour eux seulement - auxquels était ainsi
reconnu un droit d’en user pour assurer la protection de la patrie,
considérée comme le plus grand bien commun d’un peuple. Cet attribut
spécifique des États, attaché à la seule notion de souveraineté,
traduisait le fait que l’État était sa propre loi ; ce que
l’on appelait la raison d’État n’avait donc pas le caractère péjoratif
qu’on a tendance aujourd’hui à lui prêter, et n’était que
l’illustration de ce pouvoir des États. Comme le précise Henri
Bartoli5, la raison d’État se déduisait
"logiquement de la nature même de l’État et (relevait)
de l’obligation pour l’homme d’État d’adopter pour hypothèse
d’action, l’existence de conflits entre les membres de la
collectivité internationale dans leur effort pour exister librement et
affirmer leur différence, le primat du bien public et le droit pour le
pouvoir suprême d’imposer le respect de ses décisions car il (avait)
le monopole de la contrainte inconditionnée, le droit d’engager de
façon définitive la communauté et ses membres qu’il s’agisse de
l’ordre intérieur ou du choix éventuel de la guerre".
Traditionnellement en effet, la guerre
était principalement le fait des États souverains. Cette souveraineté
ne s’exerçait pas, en théorie, pour sauver l’État en tant que
tel, ni un régime ni des hommes (même si la confusion a pu souvent se
produire au cours de l’Histoire), mais la communauté politique,
autrement dit la nation, d’où l’expression qui a prévalu de
qualifier ces communautés "d’États-nations". Alors,
la guerre devenait possible, voire inévitable et justifiée dès
qu’il y avait rivalité entre États, elle n’était que la "continuation
de la politique par d’autres moyens" et qu’une étape pour
amener l’adversaire à la table des négociations.
À l’évidence, nous n’en sommes
plus là ! Et, quoi qu’on en dise pour justifier l’incapacité
des sociétés contemporaines à gérer cette dérive imprudemment
provoquée, cette évolution a des origines anciennes puisque remontant
au siècle des Lumières. Sans doute s’est-elle accélérée depuis un
demi-siècle, notamment depuis la rédaction de la charte des Nations
unies et la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
(sans préciser d’ailleurs ce que recouvrait précisément la notion
de peuple) ; mais c’est à partir de la bataille de Valmy que les
choses se sont précisées. On y mourut, non pour le roi jusque là maître
absolu de la guerre, mais pour le peuple, voire pour l’humanité entière,
sous l’étendard de la justice et de la liberté ; mais, comme le
remarque U. Campagnolo6, "ce qui
se nomme justice ou liberté en deçà des Pyrénées, ne l’est plus
au-delà !", montrant le caractère très relatif de ces
invocations. À partir de cette époque, la guerre ne s’imposa donc
plus - légitimement - que comme un pis-aller provisoire mais nécessaire
dans la marche de l’humanité vers sa perfection : la démocratie
dont l’avènement généralisé engendrera un ordre juridiquement
universel, un unique État de droit pour lequel la guerre ne pourra plus
avoir la moindre signification ni utilité. C’est d’ailleurs ce
qu’affirmait déjà le dominicain espagnol François de Vittoria au
XVIe siècle, quand il envisageait la substitution d’une
communauté des peuples à celle qu’il jugeait déclinante de la chrétienté
féodale. Par la suite, nombreux furent ceux qui en retinrent l’idée.
Ainsi, Kant - et après lui la plupart des idéologues - croyait voir
dans les signes des temps l’avènement d’un "État
cosmopolite universel".
La situation qui prévaut aujourd’hui
est donc très directement née du refus - en soi très honorable - de
la guerre comme outil de régulation des rapports entre les États. Animée
au départ par un évident angélisme, la volonté d’épargner à
l’humanité la violence de la guerre s’est notamment attachée à
combattre la notion de souveraineté à laquelle paraissait attaché le
risque de guerre puisqu’elle consacrait le droit d’un État d’y
recourir. De fait, "tous les États sont nés de la violence.
Partout dans le monde, l’État est le foyer d’une concentration et
d’une transmutation de la violence en contrainte légitimée par les
fonctions de rassemblement, de contrôle, de dire le droit qu’il
remplit. Toujours dans l’Histoire, le heurt des souverainetés
s’affrontant sur le terrain où elles nourrissent d’égales prétentions
impossibles à satisfaire en même temps, donne à la violence le visage
de la guerre"7.
À l’époque contemporaine, le
pacifisme et le neutralisme (véhiculant d’ailleurs plus souvent
qu’on ne le croit des idéologies autoritaires et conquérantes) se
sont nourris de l’idée que les États étaient à la fois la cause et
la raison d’être de la guerre, et que supprimer non seulement les
armes mais surtout les structures étatiques conduirait immanquablement
à une société vraiment universelle, c’est-à-dire fondée sur la
primauté des êtres humains et de leurs droits fondamentaux. Point
n’est besoin de remonter loin dans l’Histoire pour retrouver des résurgences
récurrentes de cette utopie. Périodiquement, elle s’est imposée
avec d’autant plus d’insistance et d’autorité, que l’humanité
se réveillait d’un cauchemar plus angoissant. C’est ainsi que la
SDN est née des effroyables hécatombes de la guerre de 1914-1918, que
l’ONU l’a été à la suite des horreurs du deuxième conflit
mondial. Quant à la guerre du Golfe (dont il ne faut pas oublier
qu’elle se situait à la fin du traumatisme de quarante ans de guerre
froide et fut menée comme pour conjurer définitivement ce passé
d'angoisse), elle s’est placée d’emblée dans la même perspective
avec la croyance, vite déçue d’ailleurs, que de la victoire des
coalisés naîtrait enfin un nouvel ordre mondial, une démocratie planétaire,
d’où toute violence serait exclue. Dans cette perspective, la paix
des États n’aurait plus comme alternative la guerre des États ;
"elle (ne serait) plus (seulement) l’absence de
guerre parmi des entités pour qui la guerre est naturellement
possible"8, mais serait une
situation durable par impossibilité pour les États de se faire la
guerre, ceux-ci ayant perdu tout pouvoir et raison d’être de la
faire.
Le rêve n’en est pas nouveau ;
Sénèque lui-même, mais avec toute la lucidité qui le caractérisait,
ne disait-il pas : "Nous punissons les homicides et les
asservissements individuels, mais la guerre et les délits des peuples
tués, que nous considérons comme source de gloire, comment devons-nous
les définir ?" À quelle condition pouvons-nous tenter,
sans céder à un mirage, de "construire la paix et vaincre la
puissance de mort" ? Depuis deux siècles, la volonté
d’aboutir s’est peu à peu imposée à la communauté
internationale. De fait, malgré la conviction grandissante que la lutte
engagée contre la souveraineté pour éradiquer la guerre générait
plus de problèmes qu’elle n’en résolvait, non seulement la portée
de la notion de souveraineté a été notablement réduite mais, de par
leur propre volonté, les États eux-mêmes se sont laissés enfermer
dans le carcan de règlements internationaux contraignants. Ils sont
ainsi convenus de céder spontanément une part grandissante de leur
souveraineté, non seulement en abandonnant notamment toute possibilité
de recourir à la guerre pour eux-mêmes, mais aussi en déclarant cette
"activité" hors la loi. Malheureusement, en cherchant
à éliminer la guerre, on a porté atteinte à la notion même d’État
qui, quoi qu’on en dise, est et reste toujours le meilleur garant du
fonctionnement de la communauté internationale et de sa stabilité,
comme l’ont d’ailleurs bien révélé les guerres de décolonisation,
à l’issue desquelles il fallut instituer l’intangibilité des
frontières pour assurer la survie des nouveaux États. L’encadrement
de la souveraineté des États contribue en effet à limiter le risque
de guerre interétatique mais simultanément à affaiblir les États
eux-mêmes et donc à les rendre fragiles et vulnérables aux autres
formes de violence ; à l’inverse, la disparition des États, si
elle entraîne, par le fait même, l’élimination de la guerre en
temps qu’activité interétatique codifiée et codifiable, n’en
suscite pas moins de nouvelles formes de violence plus radicales encore.
Le bénéfice escompté en a vite été décevant car, désormais, ce ne
sont plus seulement les États souverains (ou ce qu’il en reste), privés
en théorie du droit d’y avoir recours, qui s’arrogent cette "raison
d’État", mais des communautés aux critères
d’identification les plus divers, les plus flous et parfois très éloignés
du concept de communauté nationale, en se livrant à des conflits
internes, morcelés, fractionnés auxquels le qualificatif traditionnel
de "guerre" paraît effectivement souvent mal adapté,
même si l’implication d’États dans leurs querelles peut donner à
penser qu’un lien durable persiste avec la guerre telle que la
concevait Machiavel.
En succombant à
l’angélisme qui a présidé à cette évolution, la communauté
internationale a oublié à l’évidence qu’à l’origine des États
il y a des individus, que la violence est un penchant naturel de tout être
vivant qui lutte pour sa survie, le plus souvent contre et au détriment
d’autrui, et que la meilleure manière de la contenir, même
imparfaitement, est de regrouper les individus au sein d’États
responsables. Toute l’histoire des peuples en est le témoin.
Aujourd’hui, la violence infra-étatique s’inspire de la même
finalité qu’au temps de Machiavel, celle de la survie, réelle ou
supposée, de la "communauté". On a désormais à faire à de
véritables "nations sans État", qui se développent dans les
aires d’implosion de l’institution étatique, ces fameuses "zones
grises" comme on en voit en URSS, en Europe de l’Est, dans
nombre d’États du tiers monde, mais aussi, et tout aussi gravement
pour l’avenir, dans les banlieues et autres marges des sociétés
pourtant considérées, à juste titre, comme les plus avancées, les
plus policées, les plus cohérentes telle la société américaine
victime aujourd’hui d’une violence inconcevable il y a quelques décennies.
Cette violence s’y manifeste à travers tout ce qui peut, même
artificiellement, fédérer des aspirations communes, voire des refus
collectifs. Elle se concrétise tout aussi naturellement dans le retour
au religieux que dans d’illusoires appartenances ethniques,
culturelles ou autres, en leur donnant un caractère identitaire fort,
jugé seul rempart à une banalisation qui, provoquant la disparition
des repères traditionnels de ces pseudo-collectivités, les entraînent
dans une radicalisation d’autant plus violente qu’elle est sans
issue. C’est ainsi que de vieilles solidarités éclatées que l’on
avait cru définitivement évanouies, se réveillent, s’enflent
jusqu’à étouffer chez leurs adeptes tout sentiment d’appartenance
à la communauté qui avait été jusque-là leur ciment nationalitaire.
Ces mouvements sont le plus souvent animés par des entrepreneurs
politiques imperméables à toute règle de droit, qui s’emploient
avec d’autant plus de succès à communiquer à des entourages parfois
étrangers à leur perspective, leur foi dans un nouveau mythe
fondateur, qu’ils se posent, au nom de la communauté, en détenteurs
de ce droit souverain que Machiavel reconnaissait aux seuls États, et répudient
plus systématiquement toute référence aux normes internationales de
comportement applicables aux États. Ils exigent de leurs partisans
l’acceptation du "sacrifice suprême", générateur
d’une violence exacerbée, dont l’usage est de plus en plus oublié
par les États établis.
Par ailleurs, comme l’écrit Philippe
Delmas9, les guerres d’aujourd’hui
sont devenues "des guerres entre peuples qui n’ont rien
d’autre à se dire que l’impossibilité absolue d’être ensemble
et qui n’ont rien à négocier. Ils perçoivent l’autre comme une
menace absolue.... L’objectif est que l’adversaire disparaisse, non
pas qu’il négocie, qu’il cède ou qu’il vienne autour du tapis
vert, mais qu’il disparaisse. Parce que son existence est une
menace". Il ne s’agit plus d’États-nations établis, dont
l’égalité, la légitimité, la souveraineté et le droit de gérer
la violence étaient jadis garantis par les institutions internationales
dont elles sont membres de droit, et qui se faisaient la guerre pour
amener l’autre à la négociation.
Alarmée par ce réveil imprévu de la
violence à l’état pur, la communauté internationale, empêtrée
dans ses contradictions, n’a probablement pas perçu le danger qu’il
y avait à accélérer la décomposition des États par la
reconnaissance implicite d’un "droit d’ingérence"
- ce que la charte des Nations unies avait pourtant bien pris soin
d’interdire. Elle s’est attribuée d’autorité ce droit pour se
donner bonne conscience face aux erreurs commises ; par la
proclamation de ce "droit" - que beaucoup, pour sauver
les apparences, voudraient voir qualifier de "devoir" -
elle prétend en effet ressentir comme une obligation morale le besoin
de faire cesser cette violence que, sans l’admettre, elle a parfois
provoquée en jouant les apprentis sorciers. En admettant la possibilité
de restreindre, voire de supprimer la souveraineté, les défenseurs du
droit international ont confondu celle-ci, attribut essentiel du droit,
avec les prérogatives dont l’État peut disposer. En s’autorisant
des actions d’ingérence, ils ont assimilé les relations entre États-nations
aux relations entre citoyens d’une même nation, alors que les
comportements des États sont d’une toute autre nature que ceux des
citoyens, ils n’ont pas vu la difficulté majeure qu’il y a
aujourd’hui à mener des "actions de police" là où
la paix est menacée.
Que peut-on effectivement en attendre ?
Ainsi, à la patiente démarche raisonnée
de maîtrise de la guerre par des réglementations adaptées pour en
limiter les effets ou du moins les rendre moins insupportables, s’est
substituée aujourd’hui, à travers un pseudo-droit d’ingérence, la
recherche d’un processus de contrôle d’une violence qui y échappe
par nature parce que s’exerçant le plus souvent hors du cadre étatique.
À la guerre accusée il y a peu de tous les maux de l’humanité, a
succédé une radicalisation de la violence d’autant plus souvent désirée
implicitement par les pacifistes les plus extrémistes qu’ils espéraient
y puiser de meilleurs arguments pour dénoncer l’existence des États ;
là où les organisations humanitaires traditionnelles s’étaient
efforcées de limiter les occasions de recours à la guerre par des procédures
et, quand elles n’y parvenaient pas, de chercher à l’humaniser
(conventions de Genève de 1864, conférences de La Haye de
1899-1907,...), on trouve un désordre absolu, une sorte de "libanisation"
extrême, qu’en cherchant à déclarer la guerre "hors la
loi", la communauté internationale a en quelque sorte
imprudemment légitimé. Face au déchaînement qu’elle a provoqué,
la communauté internationale cherche à réinventer l’argumentaire
banni de la guerre juste, mais sans oser se l’avouer. Car les
populations, trop longtemps chapitrées sur le caractère inacceptable
de la guerre, ne l’entendent plus ainsi et en refusent la relégitimation,
contraignant la communauté internationale à recourir à des actions
pudiquement habillées du qualificatif rassurant de "rétablissement
de la paix", mais inaptes à résoudre les problèmes
qu’elles prétendent régler, comme le confirme chaque jour
l’actualité. Quel but peut-on assigner à des actions de cette nature
lorsque les deux parties se veulent inconciliables, où la violence
n’est pas un prélude à l’accord mais à l’extermination ?
Avec une évidente sagesse (peut-être
involontaire), le pacte créateur de la SDN s’était bien gardé de
prohiber le recours à la guerre, se contentant de le réglementer. En
revanche le pacte de Paris du 27 août 1928, dit pacte Briand-Kellog, très
marqué par le pacifisme démobilisateur de l’époque osa, pour la
première fois et de manière irresponsable parce que n’y proposant
aucune alternative, dénoncer le recours à la guerre, les États
signataires déclarant "y renoncer en tant qu’instrument de la
politique nationale". Prolongeant cette avancée des pacifistes
européens, la charte des Nations unies en 1945 condamna, à son tour,
fermement tout recours à la guerre, considérant qu’un état de
guerre ne pouvait plus être considéré comme égal à un état de
paix, et que toute déclaration de guerre constituait une infraction
internationale qui engageait la responsabilité de l’État qui la
prononçait. Sans doute était-ce la mise au ban de la communauté
internationale des seuls États agresseurs, mais peu à peu c’est
l’idée même de guerre qui fut bannie, comme en témoigne la résolution
2625 du 24 octobre 1970 qui stipule que "tout État a le devoir
de s’abstenir de recourir à la menace ou à l’emploi de la
force".
Les années de l’après-guerre
n’ont probablement pas facilité la prise de conscience des effets
pervers de ces dispositions, car le clivage Est-Ouest et la stratégie
de dissuasion nucléaire ont contribué à geler une situation qui, en
bannissant de fait entre États la guerre devenue une absurdité dont
nul ne tirerait bénéfice, a pu donner à penser qu’elle était un
effet heureux des nouvelles dispositions internationales et serait
applicable aussi aux conflits périphériques. Fâcheuse extrapolation
dont la fin de la guerre froide n’a pas tardé à révéler
l’absurdité. C’est précisément à ce moment de l’histoire de
l’humanité, où il paraissait légitime de célébrer l’avènement
d’un ordre planétaire nouveau sous l’étendard des droits de
l’homme et de la solidarité universelle, que la multiplication
d’explosions de violence associées à des mobilisations
communautaires sans précédent a révélé l’étendue et la gravité
d’un problème jusque-là insoupçonné (ou délibérément masqué ?).
Dans l’incapacité de le régler par d’autres voies (puisque l’on
s’interdisait tout recours à la guerre même juste), on s’est
retranché derrière "l’humanitaire" ; comme
l’on pouvait s’y attendre, - et bien que ce fût paradoxal - c’est
aux militaires, traditionnellement chargés de faire la guerre au nom de
l’État, que l’on en a confié le soin de le mettre en œuvre,
entretenant ainsi une redoutable confusion que le droit d’ingérence
n’a fait qu’aggraver.
Cette situation est d’autant plus préoccupante
qu’il faut beaucoup de bonne volonté pour identifier dans les Nations
unies une capacité réelle de rétablissement de la paix là où la
violence se déchaîne. Nulle part l’intervention des Casques bleus
n’a visé - ni a fortiori réussi - à imposer la solution de
problèmes de fond (qu’autrefois la guerre était censée faciliter,
voire résoudre). Sans doute l’interposition des "soldats de la
paix" protège-t-elle plus ou moins bien des populations menacées
dans les zones où ils stationnent, mais l’impuissance des Nations
unies à enrayer un conflit et à rétablir une paix véritable et
durable n’en paraît que plus évidente. Or, cette tentative de maîtrise
de la violence ne peut plus être que le fait d’une action collective
de la part de la communauté internationale, puisqu’un État n’est
plus autorisé, par lui-même, à recourir à la guerre, fût-ce pour la
bonne cause. Les États-Unis l’ont bien compris, qui - avec les
encouragements naïfs des autres États - s’abritent désormais derrière
l’étendard du droit international pour continuer à mener à bien
leur propre politique !
En corollaire de cette nouvelle
conception des relations entre États d’où serait bannie la guerre,
il était évident qu’on en viendrait rapidement à considérer
qu’un des meilleurs moyens pour en éliminer tout risque serait de
s’efforcer de faire disparaître la notion même d’ennemi. C’est désormais
le cas. Quel pays aujourd’hui oserait se désigner publiquement un
ennemi sans encourir les foudres de la communauté internationale et
s’exclure du concert des nations ? On en arrive à cette
incongruité d’avoir dans chaque pays des forces armées, une stratégie
et des doctrines d’emploi, mais aucune allusion même implicite à un
ennemi éventuel, bien que personne ne s’illusionne sur cette
miraculeuse disparition ! Désigner un adversaire n’implique pas
obligatoirement de lui chercher querelle ; c’est d’abord se prémunir
pacifiquement contre les actions nuisibles qu’il pourrait entreprendre
à votre encontre. Par ailleurs, lorsque l’on est confronté à la nécessité
de faire cesser une violence qui oppose un agresseur et une victime,
comment procéder sans afficher clairement contre qui doit s’exercer
le pouvoir cœrcitif de la communauté internationale ? On a vécu
de récents et fréquents exemples de cette difficulté.
Ainsi, on peut dire que les États se
retrouvent aujourd’hui confrontés à des situations conflictuelles
qui n’ont plus rien de la netteté originelle de la guerre
traditionnelle, parce que s’y opposent le plus souvent des communautés
ne possédant de droit aucun des attributs habituels de la souveraineté
mais ne s’en livrant pas moins à toutes les extrémités de la
violence pour faire prévaloir de manière exclusive leur point de vue.
Les États, empétrés dans les contradictions imposées par la
communauté internationale, ressentent le légitime besoin de lutter
contre cette violence qui échappe à toute règle, à toute
codification, mais sont démunis face à des actions se situant d’emblée
hors du cadre d’une activité connue mais dorénavant hors la loi.
N’y aurait-il pas en effet quelque chose de paradoxal à vouloir réglementer
une activité prohibée ? Par ailleurs, comment justifier la
possession d’arsenaux militaires ; comment justifier les budgets
qui leur sont alloués ? À quoi tout cela peut-il servir ? On
objectera que les armées existent aussi pour interdire la guerre, pour
maintenir la paix ou la rétablir, tout en convenant du caractère spécieux
de l’argument, car comment interdire la guerre, comment rétablir la
paix sans se réserver, pour soi-même ou au nom de la collectivité
universelle, le pouvoir et le droit d’y recourir ? C’est
d’ailleurs bien pour cela que la communauté internationale manifeste
un engouement croissant pour les organisations dites de "sécurité
collective" qui, au prix d’une perte de souveraineté, légitiment
la possession d’un outil militaire et, de surcroît, en cas de recours
éventuel à la guerre, "déresponsabilisent" - au moins
partiellement - ceux qui y participent.
Enfin, puisqu’il n’y a plus
d’ennemi (cela est particulièrement vrai, comme on l’a dit, dans le
cas des missions dites de rétablissement de la paix), que la guerre est
définitivement bannie, comment faire accepter aux populations "l’impôt
du sang" traditionnellement lié aux activités militaires, et
dont l’appartenance à une collectivité faisait naguère un impérieux
devoir civique ? À l’évidence, on se trouve en pleine
contradiction qu’a prétendu lever le concept de "zéro
mort", devenu d’autant plus nécessaire que le sentiment
d’appartenance à une communauté nationale s’est affaibli avec la
perte de souveraineté de l’État. Il ne faut pas oublier que c’est
principalement pour en finir avec les hécatombes et les atrocités des
guerres que celles-ci ont été bannies. Le concept du "zéro
mort", en répudiant les pertes humaines qui sont l’une des
manifestations les plus tangibles de l’horreur de la guerre, semble
bien ainsi confirmer que les actions entreprises par les forces armées
sous cet étendard rassurant de l’humanitaire n’ont aucun lien de
filiation avec la guerre traditionnelle. Se référer au concept "zéro
mort", n’est-ce pas tenter de légitimer, en quelque sorte, le
recours à l’action militaire, tout en prétendant ne pas "réinventer"
la guerre ? Malheureusement, une action militaire conduite sans
l’acceptation du risque de pertes humaines ne peut s’inscrire au
mieux - et encore ! - que dans le cadre d’activités de police,
qui, par nature, ne cherchent que le maintien d’un statu quo.
Dans ces conditions, comment établir
des règles de conduite dans une activité qui n’a plus comme finalité
d’assurer la victoire et dont on n’accepte plus de payer le prix
(les deux étant à l’évidence liés) ? C’est bien là que se
pose le difficile problème des principes de la guerre.
- QU’EN EST-IL DES PRINCIPES DE LA
GUERRE ?
En premier lieu, et avant de se poser
la question de savoir quelle peut être, dans ces situations hybrides de
violence d’aujourd’hui, l’utilité des principes de la guerre, il
n’est peut-être pas inutile de préciser pourquoi les militaires ont
de tout temps ressenti le besoin de recourir à des principes pour
guider leur réflexion et faciliter leurs choix stratégiques.
Qu’est-ce en effet que la réflexion
stratégique, si ce n’est la recherche de ce que l’on peut faire
avec des moyens militaires pour parvenir au résultat politique recherché,
et ce dans les meilleures conditions possibles ? Autrement dit, il
s’agit d’identifier le meilleur "Quoi Faire ?"
dans le domaine militaire, pour satisfaire au mieux le
"Pour quoi faire ?" du politique à l’origine de
toute action de guerre. Afin de ne pas rester purement spéculative et
donc stérile, la réflexion stratégique doit se concrétiser dans une
décision, prélude indispensable à l’action. Mais, parce que par
nature totalement subjective, cette décision a besoin d’être guidée
par des critères d’évaluation dont il est préférable de ne pas être
soi-même juge et partie, de manière à leur conserver un caractère
d’objectivité le moins discutable possible. "Il n’y a pas
de décision stratégique possible sans recourir à un système d’évaluation
capable de rendre compte le plus objectivement possible de la probabilité
éventuelle de succès de l’action envisagée. Cela n’est
d’ailleurs pas spécifique à la stratégie ; tout individu
confronté à un choix difficile ressent naturellement le besoin de
s’entourer de précautions, de faire appel au conseil d’autrui ou de
se référer à des règles éprouvées de manière à éviter de se
prononcer en se laissant séduire par ses propres espoirs de réussite
avec toutes les déceptions qu’il pourrait en subir à terme. Dans la
guerre où la décision, plus qu’ailleurs, fait appel à tous les
ressorts de la subjectivité, il est impératif de disposer d’un étalon
de mesure qui soit le plus indépendant possible du décideur lui-même,
donc le plus objectif possible ; il n’en existe pas d’autre
possible que les principes de la guerre"10.
Ainsi, pour ceux qui, croyant à leur
vertu, les ont recherchés sinon trouvés, ces principes ont été
considérés comme des repères auxquels il est indispensable de se référer
pour s’assurer du succès. En un mot, les principes de la guerre,
s’il n’ont pas vocation par eux-mêmes à procurer la victoire,
n’en conditionnent pas moins l’accès. Les ignorer délibérément
ou inconsciemment, c’est confier au seul hasard le soin d’en décider
et donc l’issue de l’action entreprise.
De tout temps et quelle qu’en soit la
forme, la guerre (ou plus directement la violence) a eu pour objet
d’amener, par la contrainte physique, l’adversaire à accepter de se
plier à sa propre volonté. Et la manière la plus commune et la plus
évidente de l’y contraindre - oserait-on dire, la plus conforme au
penchant naturel de l’homme - est de le battre au cours d’un combat.
Il y a donc une relation très étroite et très directe entre le succès
de l’un des adversaires et la défaite physique de l’autre. C’est
pourquoi pendant longtemps, pour le chef des armées (qui se confondait
alors le plus souvent avec le responsable politique), le but de la
guerre a été l’anéantissement militaire de l’ennemi au cours
d’un engagement décisif contre ses forces armées. De fait,
l’Histoire a principalement retenu des guerres du passé les batailles
(notamment terrestres) où sa défaite sur le terrain a amené
l’ennemi à résipiscence. Il ne faut donc pas s’étonner si les
principes de la guerre ont été, à l’origine et encore il y a peu,
essentiellement recherchés - et trouvés par certains - dans ces
guerres qui privilégiaient l’anéantissement des forces armées
adverses. Il suffit de relire les auteurs du siècle dernier qui, les
premiers, ont tenté de codifier ces principes, pour constater à quel
point ils étaient fascinés par le heurt frontal avec l’ennemi.
D’ailleurs la règle commune à tous
les stratèges de l’époque n’était-elle pas qu’il fallait
rechercher en priorité l’engagement avec les forces ennemies ? ("La
guerre fut toujours : attaquer !" disait déjà Frédéric
II). Ils considéraient, avec une évidence que le bon sens ne peut réfuter,
que battre l’ennemi est un moyen assuré de le priver de sa liberté
d’action et donc de l’amener à négocier ; c’était le
primat de l’offensive. Atteindre l’objectif militaire équivalait
alors à accéder au but politique, ce que la confusion naturelle entre
fonctions politiques et responsabilités militaires rendait sans conséquences !
Mais était-ce le meilleur - et le seul - moyen d’accéder à la paix
souhaitée ? La question mérite d’être posée tant il y eut
souvent, et même chez les plus brillants stratèges ou stratégistes,
absence de distinction entre les deux. Malheureusement, comme le dit
avec justesse Lidell Hart, emporter une victoire militaire n’équivaut
pas en soi, à atteindre l’objet de la politique", ou
"gagner la guerre n’est pas un but politique. C’est le genre de
paix qui suit la guerre qui est le véritable but de la guerre",
ou encore "l’objet de la guerre est une meilleure situation de
paix, même si cette appréciation vous est personnelle. C’est
pourquoi il est capital de conduire la guerre en ne cessant de considérer
la paix que vous voulez obtenir"11.
Ainsi, si logique que paraisse la démarche
maximaliste d’élimination physique systématique de l’adversaire,
elle néglige tous les autres cas où sa destruction, soit n’est pas
souhaitable, soit n’est pas accessible du fait de la faiblesse des
moyens dont on dispose ; il faut alors avoir recours à une autre
stratégie. D’ailleurs, depuis David et Goliath, l’Histoire ne
confirme pas l’échec systématique des plus faibles. Pourtant les
stratégies qui tentent de contourner la force armée de l’ennemi pour
ne pas avoir à l’affronter, et auxquelles étaient réduits les pays
insuffisamment puissants, ont suscité le plus souvent des sarcasmes peu
flatteurs à l’encontre de ceux qui les ont pratiquées12
pourtant souvent avec succès, sous le prétexte qu’il est douteux que
ces stratégies parviennent à abattre la puissance militaire de
l’adversaire ; mais, comme on l’a dit plus haut, le but de la
guerre est-il toujours d’anéantir l’ennemi ? À l’évidence
non ! Durant la guerre de l’indépendance américaine, Vergennes,
alors ministre des affaires étrangères de Louis XVI, ne disait-il pas :
"En nous occupant d’humilier l’Angleterre, il faut bien
prendre garde de laisser supposer vouloir l’écraser" ? Il
fallut plus d’un siècle et demi et les effroyables hécatombes des
deux guerres mondiales pour que l’on commençât à prendre conscience
qu’anéantir les forces armées de l’ennemi n’est pas en soi un
but de guerre !
Ce qui importe dans la guerre - qui
n’est qu’un moyen et jamais un but - ce n’est pas de détruire
l’adversaire, c’est de le priver de sa liberté d’action pour
l’amener à céder. Depuis un demi-siècle particulièrement, on en a
pris conscience et l’on admet que la stratégie - que l’on qualifie
désormais "d’usure" - puisse, elle aussi, y contribuer
efficacement et, par conséquent, suggérer des règles tout aussi
valables et dont l’application serait de nature à assurer le succès
ou du moins à mieux rendre compte de la possibilité d’y parvenir
lors de la prise de décision ; c’est bien à cela que doivent
servir les principes de la guerre. Il n’en reste pas moins que la
conversion n’est pas totale et que c’est toujours avec une certaine
réticence que l’on recourt à la stratégie "d’usure",
comme si l’on en avait encore honte, et même si des exemples modernes13
lui ont conféré ses lettres de noblesse à l’égal de la stratégie
"d’anéantissement". L’Histoire, qui aime cultiver le
culte du héros, a toujours magnifié cette dernière, véritable
expression symbolique de la virilité et du courage des hommes, au détriment
de la stratégie "d’usure", le plus souvent considérée
comme un pis-aller à peine avouable. On préférera toujours le
Philippe Auguste de Bouvines au Louis XI de Péronne ! Néanmoins,
l’admission progressive de cette nouvelle démarche dans l’arsenal
stratégique a contribué à enrichir et élargir le champ couvert par
les principes de la guerre, ou du moins à révéler de nouvelles
approches dignes d’intérêt. C’est ainsi que, dans la stratégie
"d’anéantissement", il était d’usage de privilégier les
moyens offensifs en se dotant d’un arsenal militaire supérieur à
celui de l’adversaire. En revanche, le recours à la stratégie
"d’usure", qui en requiert moins, a conduit à s’intéresser
plus particulièrement au renseignement, dont on attend qu’il
supplée aux déficiences ou insuffisances éventuelles de son propre
arsenal militaire. Quoi qu’il en soit, dans ces deux formes de
stratégie, il ne fait de doute pour personne que la première de toutes
les règles à appliquer est "qui veut, peut !". En
définitive, ce qui importe le plus à la guerre est la détermination,
la persévérance manifestée par l’autorité militaire sans doute
mais surtout politique, de parvenir à ses fins, comme l’ont bien
illustré l’obstination et la constance des dirigeants des mouvements
de décolonisation qui ont réussi, avec des moyens souvent dérisoires,
à faire céder les puissances coloniales.
L’enrichissement des principes de la
guerre par la pratique d’un éventail élargi de stratégies a permis
de redécouvrir ce que Clausewitz avait pressenti sans toujours bien la
décrire, cette "triade" qui tend à résoudre l’apparente
incompatibilité des deux méthodes de raisonnement cartésienne et hégélienne
qui semblent à tout instant s’opposer et se contredire dans la réflexion
stratégique. Toute pensée appliquée à l’action procède en effet -
et ce, quel que soit le domaine considéré - du Savoir, du Vouloir
et du Pouvoir, le Savoir incluant non seulement l’information nécessaire
à toute action mais aussi et surtout la connaissance intime, par
l’autorité, de la fin qu’elle recherche, le Vouloir étant
l’expression de sa détermination à tout mettre en œuvre pour y
parvenir et le Pouvoir traduisant la possession de moyens aptes
à en assurer le succès. Aucune action ne peut prétendre conduire au résultat
attendu en l’absence de l’un de ces trois éléments constitutifs de
l’union intime de la pensée et de l’action. Sans doute la part à
accorder à chacun d’entre eux peut-elle varier en fonction des
conditions dans lesquelles on se trouve ; on peut en effet adopter
divers niveaux de synthèse qui, chacun, en privilégient l’un ou
l’autre aspect. Le meilleur résultat est atteint lorsque l’on en a
fait le choix optimum compte tenu des circonstances rencontrées et des
capacités dont on dispose. C’est à l’esprit humain, à son génie
qui gère intellectuellement ces trois supports de la pensée appliquée
à l’action, de trouver le meilleur équilibre et de savoir pallier la
déficience de l’un par le renforcement de l’autre. Ainsi, dans le
passé, privilégiait-on spontanément le Pouvoir, autrement dit
la force, parce qu’il fallait compenser l’insuffisance du Savoir
(voire aussi parfois du Vouloir 14
que l’on ne pouvait avoir. C’est d’ailleurs sur ces deux critères
du Savoir et du Pouvoir que se sont, pour une large part,
établies les distinctions entre stratégie "directe"
et stratégie "indirecte" qu’il ne faut pas caricaturer en
les assimilant respectivement à la stratégie "d’anéantissement"
et à la stratégie "d’usure" encore qu’il soit évident
que la première conduit plus naturellement à une stratégie
"d’anéantissement" et la deuxième à une stratégie
"d’usure".
En définitive, la recherche constante
de principes de la guerre a visé à concrétiser cette
"triade" pour lui trouver la meilleure utilisation possible en
fonction des circonstances et des moyens dont on dispose.
Qu’en est-il désormais de cette
"triade" ? Existe-t-elle toujours et sous quelle forme
peut-on la mettre en pratique ?
Plus que jamais, les stratèges sont
aujourd’hui confrontés à la nécessité de prendre des décisions
pour lesquelles il leur manque l’outil permettant d’évaluer la
probabilité de mener à son terme heureux l’action entreprise. Il ne
fait pas de doute que c’est la difficulté à définir aujourd’hui
des principes de la guerre ou à s’y référer, autrement dit à
recourir à "une logique du probable", devenue moins lisible
du fait des circonstances, qui rend le succès de l’action militaire
plus aléatoire ; et l’on en ressent d’autant plus l’impérieux
besoin qu’il est plus que jamais nécessaire de s’entourer de précautions
pour éviter de se laisser entraîner dans des situations qui, devenues
sans issue par absence de solutions acceptables, pourraient dégénérer
gravement et entraîner dans une spirale de violence l’ensemble de la
communauté internationale. On ne peut décemment prétendre se mêler
militairement des affaires d’autrui pour satisfaire un légitime
penchant à "l’humanitaire", que si l’on en a une solution
à proposer, ainsi que les moyens et la volonté de l’imposer. Mais
les acteurs, instigateurs de ces interventions, en ont-ils la claire
conscience ? On peut en douter quand on voit le flou dans lequel
est délibérément maintenue par la communauté internationale la
notion même de but à atteindre : que recherche-t-elle exactement ?
Le sait-elle ? le veut-elle vraiment ?
Il est évident, comme on l’a dit
plus haut, qu’une "logique du probable" ne peut être
valablement établie que par référence à des critères d’efficacité
éprouvés où doit entrer au premier chef la satisfaction du but
recherché, but qui doit impérativement être extérieur à l’action
elle-même. On ne fait pas la guerre pour la guerre, mais encore faut-il
savoir pourquoi on la fait ! On ne saurait définir clairement un "Quoi
faire ?" sans s’être préalablement pénétré du
"Pour quoi faire ?". Car s’il n’y a pas de but,
si celui-ci est insuffisamment défini (ce qui est le cas de toute
formulation purement qualitative donc subjective tel que "le rétablissement
de la paix", car de quelle paix s’agit-il ?) ou, s’il
n’est pas extérieur à l’action entreprise elle-même, celle-ci
tend à devenir sa propre finalité ; il n’y a pas d’issue
possible. C’est alors le douloureux constat de l’incapacité à en
apprécier le succès, donc à atteindre le but, alors que le prix payé
devient d’autant plus exorbitant qu’il est consenti en pure perte ;
c’est l’enlisement ou au mieux l’arrêt de l’action entreprise
dans les pires conditions, avec les conséquences politiques désastreuses
que l’on peut imaginer. Les exemples fourmillent de cette difficulté
à gérer une action militaire - parce que se voulant humanitaire - et
à y mettre un terme, sans qu’aient été préalablement affichés le
but politique à atteindre et les critères objectifs à partir desquels
sera jugé le succès de l’opération permettant d’y mettre fin.
Ici, une remarque s’impose. Si la
stratégie "d’anéantissement" était compatible avec une
relative confusion des buts militaires et politiques, il en va autrement
dans le cas de la stratégie "d’usure" (à laquelle
s’apparente la stratégie retenue pour le rétablissement de la paix),
comme l’a bien montré l’histoire contemporaine qui retiendra de
nombreux exemples de ces guerres virtuellement gagnées militairement
mais qui furent des échecs politiques (les États-Unis au Viêt-nam par
exemple), et le plus exceptionnel d’entre eux avec la disparition du
communisme : l’arme nucléaire, en poussant à l’extrême la
stratégie "d’anéantissement", l’a rendue absurde au
point de donner une dimension irremplaçable à la stratégie de
"dissuasion" ; celle-ci a fonctionné durant plus de
quarante ans, avant de devenir une stratégie de "persuasion"
qui contraignit l’URSS à abandonner la confrontation. Mais dans le
cas du "rétablissement de la paix", peut-il jamais y avoir
confusion entre objectif militaire et but politique ? Et
d’ailleurs, quel est ce dernier ?
On voit qu’une difficulté importante
naît de cette distinction entre but politique et objectif militaire15,
car la force armée ne peut agir et définir ses propres tâches que
dans la cohérence avec la finalité assignée par l’autorité
politique à l’action militaire entreprise. Mais dans les missions de
"rétablissement de la paix" quel est objectivement le but
politique visé par la communauté internationale ? Sans doute
cherche-t-elle avant tout à faire cesser la violence dans le cadre
d’une paix négociée entre les deux antagonistes. Mais de quelle paix
s’agit-il, sachant que la perception que peuvent en avoir les deux
adversaires sont inconciliables et qu’il n’y a pas de notion moins
objective que la paix, même pour les acteurs de l’intervention
humanitaire ? Même le terme de "rétablissement"
prête à confusion et revêt un caractère éminemment subjectif,
au point que nul de ceux qui s’y consacrent ne s’accorde sur ce
qu’il doit être et la nature des actions qui doivent en découler. En
outre, le refus de la communauté internationale de se désigner un
ennemi pour ne pas compromettre les chances d’un hypothétique accord
revient à privilégier un statu quo ante, immanquablement
inacceptable pour au moins l’une des parties au conflit - sinon les
deux. Dans ces conditions, quelles peuvent être les activités des
forces armées et quel succès en attendre ? Il convient ici de
rappeler que le principe de la guerre a pour vocation exclusive de
servir au choix entre divers modes d’action. Dès lors qu’il n’y a
pas choix - ou que l’on s’y refuse par opportunité politique,
faiblesse ou incapacité -, à quoi bon des principes ? Le décideur
militaire, réduit à une dangereuse et coûteuse passivité, n’est
plus alors entre, les mains du politique, qu’un pion inerte et
inefficace, tout au plus un gestionnaire de la situation sur le terrain,
dont il abandonne la maîtrise au temps qui passe. L’on comprend
qu’il lui soit particulièrement difficile de manifester une détermination
à œuvrer en faveur d’un but inexistant ou aussi peu explicite. Or,
pour gagner (et donc rechercher éventuellement les principes de la
guerre susceptibles de guider le bon choix) il est indispensable de se pénétrer
de la nature du but visé, d’être convaincu de sa nécessité et
d’en avoir la volonté.
C’est bien là pour le militaire la
vraie difficulté, celle d’être subordonné aux directives d’une
communauté internationale qui se croit moralement dans l’obligation
d’intervenir mais ne sait pas ce qu’elle veut y faire et, quoi
qu’il en soit, ne manifeste guère sa détermination autrement qu’en
ordonnant au militaire de "gérer" au mieux ses propres défaillances.
On touche là un des aspects les plus
inquiétants de cette maladie qui ronge la communauté internationale,
cette velléité d’agir qui ne se concrétise que rarement dans
l’expression claire d’une volonté. Les beaux sentiments n’ont
jamais fait une politique ni réglé les difficultés du monde !
Qu’il était simple d’obéir au temps du Roi-Soleil qui affirmait :
"L’État, c’est moi" et était le seul à le dire !
De fait, la démocratie, en confiant au peuple le soin d’en décider
souverainement, a incontestablement rendu moins aisée l’expression,
partagée par l’ensemble des citoyens, de la volonté politique. Et si
la représentation nationale a accompagné l’exercice de la démocratie
pour faciliter, malgré la diversité des opinions, la conduite des
affaires de l’État, il n’en fallut pas moins, comme en France,
recourir au choix d’un mode de scrutin majoritaire au détriment de la
règle républicaine idéale de la proportionnalité pour assurer une
relative cohérence et continuité à l’expression de cette volonté.
Malheureusement, les attaques
nombreuses et répétées contre la souveraineté des États ont affecté
la qualité du mandat accordé à la représentation nationale, la
privant de fait de l’autorité nécessaire pour manifester avec force
sa volonté. La légitimité d’un État, c’est en effet
essentiellement la réponse à la question "Qui sommes-nous ?"
Si l’État n’y répond pas, s’il est incapable d’y répondre,
les populations lui refusent toute autorité pour décider. "En
fait, la plupart des États n’ont rien d’autre à proposer à leur
nation qu’une modernité importée. Ce sont les droits de l’homme,
l’économie de marché à l’américaine, la modernité
technologique. Où est le projet qui fait que l’on est encore fier
d’être soi ?"16. C’est
dans cette situation que se trouvent aujourd’hui par leur faute les États,
du fait des capitulations successives en matière de souveraineté :
ils ne savent plus Vouloir. Et que dire d’une communauté
internationale incapable d’exprimer avec force, autorité et
conviction de véritables choix politiques dès lors qu’ils impliquent
l’usage de la force ?
Cette situation s’est renforcée du
fait que le monde s’est inscrit de plus en plus, en raison de
l’internationalisation des échanges, des communications, des
techniques relationnelles, dans un espace de mondialisation, de médiatisation
qui a modifié en profondeur l’exercice de l’autorité politique. Se
sont en effet positionnés sur la scène mondiale, non seulement des
institutions internationales fondées sur l’idéologie universelle des
droits de l’homme, mais aussi de nouveaux partenaires, particulièrement
actifs, bien que dépouillés en droit de toute responsabilité dans
l’exercice du pouvoir. Rien n’échappe à la vigilance et à la "soif
de compassion du téléspectateur, du touriste, de l’électeur"17.
L’opinion internationale, détentrice de capacités réelles
d’intervention, mais a priori étrangère aux causes en jeu,
s’est impliquée dans les conflits locaux en qualité d’arbitres, de
juges ou même de parties prenantes. En intervenant ainsi, elle interfère
ainsi avec l’action des gouvernements, réduisant encore l’espace
d’expression de la volonté des États dont elle a accéléré le déclin,
ainsi que celui de la communauté internationale plus sensible encore à
l’influence des médias. Cela est particulièrement vrai dans les
actions à caractère "humanitaire" où le pouvoir de
compassion de l’opinion publique internationale, souvent habilement
conditionnée par les parties en présence dans la violence18,
décide en lieu et place des gouvernants de l’intervention sur le
terrain, mais sans proposer ni but, ni moyens, ni solutions. S’est développé
de la sorte un véritable marché "qui privilégie le cœur sur
la raison, l’éthique sur le droit, la solidarité sur les frontières"19
et se soucie moins d’être efficace que d’être présent. Quelle
part de volonté peut alors exprimer l’autorité qui exerce - et de
manière encore exclusive - la tutelle des forces armées ?
Dans le passé, notamment en France
contrairement à l’Angleterre, le politique l’emportait toujours sur
l’économie, par conviction autant que par nécessité. En des temps
plus récents, certains pays dirigistes ont tenté de soumettre
autoritairement l’économie à la tutelle de la politique. L’expérience
a échoué, facilitant l’expansion partout dans le monde du modèle de
l’économie de marché, et de son corollaire la mondialisation.
L’adoption, imposée par les circonstances, de cette libéralisation
forcée de l’économie, a signifié la capitulation des États dans de
nombreux domaines, y compris politique, dans la mesure où c’est désormais
l’économie qui le commande au politique. Cela est tellement vrai que
c’est le plus souvent par le biais d’accords économiques que
s’imposent aux États les contraintes politiques les plus fortes.
L’Union européenne ne se serait sans doute jamais faite si l’économie
n’avait pas progressivement rogné les pouvoirs régaliens des États,
les privant peu à peu de leurs compétences dans le domaine politique.
Le recours systématique à l’économie libérale, comme nouvelle
forme de puissance (au profit des seules multinationales), déresponsabilise
chaque jour un peu plus l’État, désormais privé de ses pouvoirs et
la guerre, apanage traditionnel de l’État, n’en devient que plus délicate
à gérer et à faire accepter.
Par ailleurs, vouloir quelque chose,
c’est accepter d’en payer le prix. Comment Vouloir une action
militaire dont on refuse par avance les conséquences éventuellement fâcheuses ?
Aujourd’hui que la peine de mort a été abolie, tout usage de la
violence même légal est remis en question du fait même qu’il peut
impliquer l’éventualité de pertes humaines. Cela est d’autant plus
vrai que la décision est partagée par un plus grand nombre
"d’autorités" soumises à l’influence de l’opinion
publique. Ainsi se trouve t-on en présence d’une opinion publique qui
exige de l’État et de la communauté internationale qu’elle
s’implique mais lui refuse le plus souvent le prix de son
intervention.
Se pose pour terminer la question du Pouvoir.
Les États disposent, depuis la fin de la guerre froide, d’arsenaux
assurément démesurés si l’on en juge par l’usage qu’ils en font
(ou prétendent en faire) dans les situations de violence qu’ils
veulent traiter. En fait le Pouvoir n’a de valeur et
d’efficacité - et ce quelle que soit l’importance des moyens dont
on dispose - qu’autant qu’il s’appuie sur un Savoir et un Vouloir
sans ambiguïté et clairement annoncés. Comme le dit Philippe Jacquet20,
"la matière, la masse qui constituent la puissance, sont par
essence des phénomènes inanimés. Elles ne font pas l’Histoire. Un
empire, c’est une masse et une puissance animée soudain par du
volontarisme (cette démarche qui, par la volonté transformée en acte,
change l’Histoire) et projetées vers un but nécessairement impérial",
et l’on peut redire ici des États et de la communauté internationale
ce que ce journaliste écrit de l’Amérique : "Si l’on
accepte notre paradoxe, on dira que l’Amérique n’est
psychologiquement et intérieurement plus assez forte pour contrôler et
orienter sa puissance. Elle n’a plus le contrepoids d’un pouvoir
politique fort, la présidence étant devenue une fonction symbolique et
médiatique et, accessoirement, le premier métier de relations
publiques".
- CONCLUSION
Au terme de ce bref article, le lecteur en
jugera peut-être la vision à la fois abusivement pessimiste et, quoi
qu’il en soit, très réductrice de ce qui se passe aujourd’hui. De
fait, en focalisant sur ces pseudo-guerres auxquelles les Nations unies ont
eu à faire face dans un passé récent, et en laissant de côté les autres
formes plus classiques de conflits (parmi lesquels la guerre du Golfe fait
presque figure d’anachronisme), cette étude a incontestablement schématisé
une situation à l’évidence plus complexe. Cependant, il ne fait pas de
doute que le cas étudié, s’il n’est pas exclusif, n’en demeure pas
moins très représentatif de la gêne à laquelle sont aujourd’hui
confrontés les États-nations dans la gestion de la violence. Des guerres,
comme celles qu’a connues l’humanité dans le passé continueront à se
produire, mais ce ne sont vraisemblablement pas celles qui poseront à la
communauté internationale les plus grandes difficultés de gestion.
Face aux formes modernes de violence, dont
on peut craindre qu’elles se répandent de plus en plus avec la
mondialisation et l’affaiblissement du rôle des États, l’incapacité
à laquelle est confrontée la communauté internationale d’en définir
clairement l’essence et d’y appliquer les règles traditionnelles de
plus en plus souvent dénoncées comme dépassées - parce que faisant référence
à la notion démodée de "victoire" -, ne fera qu’en rendre le
contrôle plus délicat. Sans pour autant prôner un retour à un passé révolu,
il n’est peut-être pas inutile de se poser la question que devrait se
poser tout décideur politique : peut-on agir efficacement sans savoir
préalablement ce que l’on veut, sans l’avoir clairement exprimé et
sans accepter d’y mettre le prix ? Paradoxalement la guerre n’a
jamais été si répandue et inutile que depuis qu’on l’a voulue prohibée.
La guerre, celle qu’ont pratiquée les générations précédentes, avec
toutes les horreurs sans doute qu’on lui connaît, n’a pu assurer une
pause de stabilité, sinon de paix à l’humanité, que parce que certains
de ceux qui ont voulu y mettre fin l’avaient compris et en avaient accepté
le prix. Cessons donc de nous culpabiliser dans une activité regrettable
sans doute, mais qui le sera d’autant moins qu’on saura y mettre
efficacement un terme ! Car, cette pseudo-guerre, cette violence qui ne
s’avoue pas telle, est et reste une guerre, et les États doivent en
accepter l’idée sans chercher à se masquer une réalité inscrite pour
longtemps dans le destin de l’humanité. Cessons d’écouter le
"politiquement correct" de ceux qui ont fait du "Charity
Show" un véritable fonds de commerce où ils exercent
autoritairement une véritable dictature sans jamais y apporter l’amorce
d’une réponse. Ne nous laissons pas détruire par cette crise de
conscience qui nous pousse à nous laisser séduire par les sirènes d’une
impossible paix universelle qui nous entrave. Alors, peut-être redécouvrira-t-on
que la gestion de ces nouvelles formes de violence ne diffère pas
notablement de celles qu’ont connues nos ancêtres et que seule notre
incapacité à réellement les regarder en face et à les juger comme telles
nous prive des moyens de les faire cesser.
Pour sauver la paix, il est temps que les
nations démocratiques osent. Qu’elles osent dire clairement et sans
tergiversations ce à quoi elles croient, qu’elles aient le courage de le
dire et d’assumer sans faiblesses ni faux-fuyants la responsabilité de
leurs convictions. Qu’elles ne craignent pas de communiquer aux forces armées
leur foi dans la justesse des causes qu’elles prétendent défendre en
leur donnant les moyens de les faire prévaloir. Alors les armées
retrouveront la voie de la réflexion stratégique. Alors les militaires,
dont la mission, dans nos démocraties, est de contribuer à réduire la
violence, pourront utilement retrouver les principes de la guerre hérités
de leur patrimoine militaire et enfin réussir la paix.
________
Notes:
1 Claude
Le Borgne, La Guerre est morte... mais on ne le sait pas encore, Paris,
Grasset, 1990.
2 L’expression
est empruntée à Raymond Aron dans Penser la Guerre - Clausewitz, Paris,
Gallimard, 1976.
3 Sur
ce que pense l’auteur des principes de la guerre, voir "L’art
militaire de la décision. De l’utilité des principes de la guerre",
Le Trimestre du monde, juillet 1993.
4 Discorsi
sulla prima deca di Tito Livo, 1513.
5 Henri
Bastoli, "Raison d’État, guerre et paix", conférence prononcée
au colloque de 1994 organisé à Brest par l’Université de Bretagne
occidentale.
6 U.
Campagnolo, "Raison d’État et raison de l’homme devant le problème
des armements atomiques", Comprendre, n° 20, 1959.
7 Henri
Bartoli, art. cit.
8 U.
Campagnolo, "La Paix, la guerre et le droit", Revue générale
de droit international public, juillet-août 1938.
9 Philippe
Delmas, "La guerre est-elle de retour ?", Le Figaro, 2
novembre 1995.
10 François
Caron , art. cit.
11 B.H.
Liddell Hart, Histoire mondiale de la stratégie, Paris, Plon, 1962.
12 Les
marins français l’ont bien compris, qui furent le plus souvent mal jugés
par l’Histoire parce que, rarement supérieurs, ils durent le plus souvent
recourir à une stratégie d’usure en un temps où celle-ci
s’apparentait, dans l’esprit de beaucoup, à la couardise et à la
pusillanimité.
13 La
longue marche de Mao Zédong, toutes les guerres modernes dites de libération,
ont privilégié une stratégie d’usure.
14 Il
est évident que l’abondance des moyens ne stimule pas autant la volonté
que l’insuffisance. C’est bien sur ce critère que se sont bâties
toutes les stratégies du faible au fort.
15 "Lorsque
l’on aborde la notion d’objectif dans la guerre, il est essentiel
d’effacer toute ambiguïté ; l’esprit ne doit pas perdre de vue la
distinction entre l’objectif politique et l’objectif militaire, les deux
étant différents quoique non indépendants l’un de l’autre. Car la
nation ne se lance jamais dans la guerre pour l’amour de la guerre, mais
pour poursuivre une politique. L’objectif militaire est seulement le moyen
au service d’une fin politique". Liddell Hart, Histoire
mondiale de la stratégie.
16 Philippe
Delmas, Propos recueillis par J.-P. Mulot, Le Figaro du 2 novembre
1995.
17 Ce
que l’on pourrait qualifier de "charity show", de "business
humanitaire" fait appel aux techniques publicitaires amplifiées
par la demande des moyens de communication de masse en quête de publics.
18 Guy
Nicolas, "Stratégies victimaires", Cultures et Conflits, n° 8,
hiver 1992-1993.
19 Idem.
20 De
Defensa, 10 février 1997, volume 12, numéro 10.
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