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"PUNCHING
ABOVE HER WEIGHT"
LES FORCES
MILITAIRES DE LA
GRANDE-BRETAGNE
DANS L’APRÈS-GUERRE FROIDE
Béatrice Heuser
La guerre froide à peine
terminée et l’Union soviétique encore vivante, le Gouvernement de Sa
Majesté britannique décide, à la mi-1990, d’entreprendre une grande réforme
des forces armées du pays. Le secrétaire à la Défense, Tom King, annonce
à la Chambre des communes, le 25 juillet 1990, que le programme intitulé
"Options pour le changement" est déjà entamé. Les réflexions
sont restreintes à un petit cercle d’officiels, ce qui est typique pour
la Grande-Bretagne. Comme le principal objectif poursuivi consiste à réduire
d’un tiers les forces armées britanniques, ces réformes se heurtent
logiquement à des oppositions importantes, surtout de la part des
militaires, mais ces derniers sont, comme en France, astreints à un devoir
de réserve tant qu’ils sont en service actif. Néanmoins, les réformes
sont appliquées : la reine ne commande plus
aujourd’hui que deux tiers des forces dont elle disposait à la fin de la
guerre froide (voir tableau p. 143).
Le Mythe : "the British way in
warfare"
Comme les États-Unis, la Grande-Bretagne
se demande, à partir de 1990, si la guerre froide était une période
d’aberration dans l’histoire militaire du pays et si l’on retournait
à une situation "normale". Pour comprendre ces réflexions, il
faut appréhender le mythe influent sur la manière spécifiquement
britannique de faire la guerre, the British way in warfare. Ce mythe
est intimement lié à celui d’une Grande-Bretagne historiquement séparée
du continent européen : or, depuis la fin de l’Empire romain
d’Occident (dont la Grande-Bretagne faisait partie et qui lui a donné son
nom), il n’y a pas eu de siècle sans invasion de la Grande-Bretagne à
partir du continent ou sans engagement des Britanniques dans des batailles
sur le continent. Sur ce continent, les monarques britanniques n’ont
jamais depuis 1066 cessé d’avoir des possessions : en Normandie, en
Anjou, en Aquitaine, au Hanovre (seulement perdu au milieu du XIXe
siècle) et bien sûr à Gibraltar.
En dépit de cette histoire intimement liée
en permanence à celle de l’Europe continentale, la courte période de
1815 à 1914 pendant laquelle la Grande-Bretagne n’a pas été directement
impliquée dans une guerre européenne (la Crimée ne comptant pas pour
européenne dans la pensée britannique) est devenue, dans la mentalité
d’outre-Manche, "la norme"1. Qui
plus est, la reine-impératrice Victoria, elle-même hanovrienne et mariée
à un prince allemand, était la grand-mère de la moitié des souverains
européens…
Dans les années 1930, le penseur militaire
Basil Liddell Hart proclama que la réussite séculaire de la
Grande-Bretagne, comme grande puissance, tenait à l’adoption d’une
"approche indirecte", quintessence du British
way in warfare. Selon Liddell Hart, cette approche impliquait surtout de
ne pas s’engager avec une armée de terre sur le continent européen et de
chercher à éviter des batailles massives sur la terre ferme mais plutôt
de s’appuyer sur la marine et de l’emporter sur tout adversaire par des
batailles navales. C’est ce que les Britanniques appellent la
"diplomatie de la canonnière"2 Réfutée
intégralement par l’ami de Liddell Hart, sir Michael Howard, fondateur du
Département des études de défense au King’s College de Londres3,
cette idée est néanmoins devenue célèbre et s’est profondément
enracinée dans la mentalité britannique.
La
Réalité : "Punching above her weight"
Cette idée est reprise, la guerre froide
à peine achevée, par Colin McInnes, un spécialiste de la défense
britannique. McInnes constate que le Royaume-Uni utilise d’une manière
particulière l’outil militaire. Il identifie une tension séculaire entre
ses ambitions de puissance globale et la nécessité de s’occuper du
continent européen, une nécessité toujours présente. Selon McInnes,
cette tension est déchirante pour une société et une économie soumise à
des contraintes importantes de moyens4. Pour
reprendre l’expression pugilistique employée par l’ancien ministre des
Affaires étrangères Douglas Hurd, la Grande-Bretagne essaie de boxer dans
une catégorie supérieure à la sienne, elle cherche à "punch
above her weight".
De la comparaison des dépenses militaires
de la Grande-Bretagne avec celles de l’Italie, dont le PNB et la
population sont comparables, il ressort que la première a très longtemps
dépensé beaucoup plus que ce que pouvait supporter son économie. En
outre, la récession, qui frappa la Grande-Bretagne à la fin des années 80
et dont elle a commencé à sortir en 1995-1996, permettait très
difficilement le maintien du niveau de dépense de la guerre froide. Il
existait donc de fortes pressions financières en faveur d’une réduction
du budget de la défense.
Dépenses militaires en % du
PNB5

Dépenses militaires par
habitant (US $)7

Néanmoins, les gouvernements, de Margaret
Thatcher d’abord (1979-1990), puis de John Major (1990-1997),
continuèrent la tradition du parti conservateur de se montrer fier des
forces armées et de les employer comme outil politique. À l’inverse de
l’opposition intérieure bruyante contre la politique nucléaire de la
Grande-Bretagne, il n’y a pas une opposition similaire contre l’emploi
de l’outil militaire "classique". Les soupçons ne pèsent pas
sur l’armée, qui, depuis le décès du Lord Protector Oliver
Cromwell et la restauration de la monarchie en 1680, a toujours été
contrôlée par le pouvoir civil, et depuis cette date, il n’y a eu
qu’un seul chef militaire qui soit devenu homme politique, le duc de
Wellington. Malgré le manque certain d’enthousiasme pour toute idée de
service militaire obligatoire, les Britanniques de tous bords politiques
soutiennent leur armée. Cela n’empêche pas le ministère de la Défense
britannique d’estimer nécessaire de faire plaisir aux groupes de pression
écologistes ou humanitaires. Le Livre blanc de 1996 contient ainsi des
passages touchants sur "la défense et l’environnement",
accompagnés de la photographie d’un hibou6.
Les rôles militaires du Royaume-Uni
Les véritables missions des forces
armées britanniques ont été définies en trois points :
Rôle de défense
1 : Assurer la protection et la sécurité du Royaume-Uni et de [ses]
territoires dépendants même quand il n’y a pas de grande menace
extérieure.
Rôle de défense
2 : Se prémunir contre une grande menace extérieure visant le
Royaume-Uni et [ses] alliés.
Rôle de défense
3 : Contribuer à soutenir les intérêts de sécurité plus larges
du Royaume-Uni en soutenant la paix et la stabilité internationales7.
Sans reprendre la catégorisation
employée par le ministère de la Défense britannique, on peut dire que
les tâches du militaire britannique sont les suivantes :
- Actions unilatérales : option
nucléaire in extremis
Comme pour la France, l’armement
nucléaire reste l’ultime garantie de sécurité de la
Grande-Bretagne, et il peut être utilisé sans l’aide (voire contre
le désir) des États-Unis. La Grande-Bretagne, aujourd’hui comme
hier, se voit dans le rôle d’un protecteur nucléaire
supplémentaire pour ses alliés européens. Mais la diminution de son
arsenal nucléaire (qui manquera bientôt de tout armement
non-stratégique, quoique ses missiles lancés par les sous-marins
nucléaires puissent être utilisés dans un rôle non-stratégique
dit du dernier avertissement) réduit la crédibilité de ce rôle de
protection.
- Actions unilatérales : actions
limitées pour les possessions britanniques
D’autres actions unilatérales sont
concevables : elles sont destinées à la protection des derniers
restes de l’Empire britannique, de plus en plus réduits. Avec la
cession de Hong Kong à la Chine populaire en juillet 1997, le retrait
de la Grande-Bretagne à l’ouest de Suez, commencé avec
l’indépendance de l’Inde en 1947 et entériné par le
gouvernement travailliste en 1967, est achevée. Le gouvernement de Sa
Majesté britannique doit encore assumer, en dehors du territoire
national, les responsabilités suivantes : l’Irlande du Nord
(qui fait partie du Royaume-Uni), Gibraltar, les îles Falkland,
l’île d’Ascension, Diego Garcia, certaines îles des Caraïbes,
Brunei, un morceau de l’Antarctique et sous conditions
particulières, le Canada, Chypre et le Népal (où le Royaume-Uni
recrute ses Gurkhas). Héritage impérial, ces engagements extérieurs
apparaissent fort réduits par rapport à ce que connaissaient encore
les Britanniques au temps de Margaret Thatcher. L’engagement
unilatéral de la Grande-Bretagne dans une guerre comme celle des
Falkland est d’ailleurs de moins en moins imaginable, compte tenu
des réductions sensibles des forces navales britanniques.
Le grand problème subsistant pour le
Royaume-Uni est la question d’Irlande du Nord. Mais, même ici, on a
assisté, au cours des dernières années, à une internationalisation
du conflit, par l’intermédiaire des États-Unis et du Canada, et le
règlement de cette affaire interviendra vraisemblablement à la suite
d’une intervention extérieure. À court terme, l’Irlande du Nord
continuera à imposer un déploiement important de forces armées
(surtout terrestres) à la Grande-Bretagne, ce dont il faut tenir
compte quand on évalue ses moyens d’action sur des théâtres
d’opérations extérieurs.
Pour toutes les autres tâches
imaginables, il est fort peu vraisemblable que la Grande-Bretagne
agisse seule (sauf si la mission est vraiment très limitée, comme
par exemple l’envoi d’un navire pour livrer de l’aide
d’urgence ou pour évacuer des citoyens britanniques).
- Actions en alliances - OTAN, UEO
Pour toute menace extérieure
dirigée directement contre elle, la Grande-Bretagne compte sur ses
alliés au sein de l’OTAN et de l’Union de l’Europe Occidentale
(UEO) pour agir de concert avec elle. À l’exception d’une menace
aéroportée ou balistique, la Grande-Bretagne est
géostratégiquement mieux située que tous les autres membres de
l’OTAN : elle ne se trouve pas en première ligne face à une
menace potentielle extérieure d’où qu’elle vienne. Mais il faut
noter que les Britanniques ne sont pas enclins à en tirer la
conclusion qu’il faut laisser la tâche de la défense de l’Europe
exclusivement aux autres. Pendant la guerre froide, une faible
proportion de la population britannique se montrait
"isolationniste", attitude peu raisonnable puisque le Pacte
de Varsovie disposait de capacités d’attaque aéroportées
particulièrement développées. Cette tendance dans l’opinion
publique a quasiment disparu.
Les traités de Washington (créant
l’Alliance atlantique) et de Bruxelles (sur lequel est fondée
l’UEO) sont devenus le socle de la politique de défense
britannique. Membre loyal des deux alliances, la Grande-Bretagne a,
depuis 1948, centré sa planification militaire sur la coordination
d’action commune avec ses alliés. Cela seul permet un certain
degré de spécialisation au sein de l’Alliance, développement
extrêmement souhaitable en raison des contraintes économiques qui
pèsent sur la Grande-Bretagne. Au contraire de la France, le
Royaume-Uni n’a pas, depuis 1945, souligné l’importance de
l’indépendance militaire, mais a plutôt mis en valeur les
avantages pour tous de la solidarité, de l’action et de la
planification conjointes.
- Actions comme membre du Conseil de
sécurité des Nations unies
Alors que ces deux tâches militaires
théoriquement unilatérales pour la Grande-Bretagne - sa propre défense et
celle de ses possessions - sont des tâches difficiles à contourner, les
missions qu’elle pourrait accepter comme grande puissance (statut
consacré par son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations
unies) sont des missions "de choix" : en dépit des
obligations morales qu’apporte ce siège, personne ne peut légitimement
obliger la Grande-Bretagne à les exécuter. Certains ministres ont
prétendu que, compte tenu de ses moyens, la Grande-Bretagne sera
contrainte, de temps à autre, à dire "non" à des demandes
d’intervention militaire8.
Même si elle intervient dans des crises ou
dans d’autres cas d’urgence hors d’Europe, la Grande-Bretagne compte
ne pas être seule, mais agir - en toute probabilité - avec au moins un de
ses alliés les plus importants, ce qui veut dire, normalement, l’un des
deux autres membres permanents occidentaux du Conseil de sécurité. En
raison de la réorganisation de l’OTAN (ce qui peut amener cette
organisation plus souvent sur des théâtres "hors zone", dans le
cadre de l'article 5 du traité de Washington), le gouvernement britannique
compte utiliser l’OTAN ou au moins certaines de ses structures (comme les
CJTFs - Forces Combinées et Conjointes pour des Tâches particulières)
pour de telles missions. Cela est tout à fait concevable s’il y a un
accord sur ces missions entre la Grande-Bretagne d’un côté et les
États-Unis et la France de l’autre. L’importance des alliés et des
alliances pour toute politique militaire de la Grande-Bretagne ne peut donc
être surestimée. On peut donc identifier un autre principe permanent du British
way in warfare : c’est d’essayer d’avoir toujours le soutien
de ses alliés.
L’importance des alliés et des
alliances
Les relations particulières avec les
États-Unis
Ceci est particulièrement vrai pour
les rapports spéciaux entretenus par la Grande-Bretagne et les
États-Unis. Londres a systématiquement créé une dépendance depuis
les années quarante à l’égard de Washington. Originairement
mutuelle (les États-Unis avaient besoin des bases aériennes de
l’Empire britannique pour des opérations effectives ou éventuelles
contre la Chine communiste et l’URSS), cette dépendance est devenue
de plus en plus unilatérale. Elle concerne surtout les renseignements
spéciaux (et spatiaux), les armements nucléaires, ainsi que, comme
pour les autres Européens, la capacité de mouvement aéroportée (airlift
capability). Au contraire de la France, le Royaume-Uni a accepté
cette dépendance comme un fait accompli ; il a même utilisé
ses rapports avec les États-Unis pour se donner plus de possibilités
d’action en matière militaire et diplomatique. Depuis la crise de
Suez, Londres a cherché systématiquement, au contraire de la France,
la coopération étroite avec Washington, qui seul, selon la
perspective britannique, peut fournir ce dont l’Europe a besoin pour
sa défense en cas de grave danger (y compris évidemment
l’application de l’article 5 du traité de Washington). On
pourrait même dire que pour les actions militaires, Londres a adopté
le principe "jamais sans mon Grand Frère", ou presque
jamais sans lui : une action sans participation américaine
n’est pas perçue, à l’instar de la France, comme une occasion
pour l’Europe de se profiler, mais plutôt comme une préoccupation
entraînant des nuits sans sommeil pour les officiels de Whitehall.
Dépenses militaires
(en milliards de dollars)9

Comparaison numérique
des effectifs10
| |
Grande-Bretagne
|
France
|
RFA
|
États-Unis
|
Population
(en millions) |
58,4
|
58,4
|
81,1
|
265,6
|
| Armée
de Terre |
113
000 |
236
600 |
252
800 |
495
000 |
| Marine |
48
000 |
63
300 |
28
500 |
426
700 |
| Armée
de l’Air |
65
000 |
88
600 |
77
100 |
388
200 |
| Gendarmerie,
Marines |
- |
92
400 |
- |
173
900 |
| Forces
Armées (total) |
226
000 |
480
900 |
348
400 |
1
483 800 |
Gardes
frontalières
(non incl.) |
|
|
24
500 |
37
300 |
Pour Londres, l’OTAN est le cadre
formel de ces relations particulières qui sont autrement traitées
très discrètement : on n’insiste pas sur la forme mais on
travaille à nourrir le contenu. Ainsi, la Grande-Bretagne s’oppose
systématiquement à toute politique européenne qui pourrait mettre
en cause l’OTAN ou l’engagement américain au sein de l’OTAN. Au
contraire de Paris, Londres n’a vu, dans la fin de la guerre froide,
aucun lien d’automaticité avec le retrait américain du Vieux
Continent. On a peut-être mieux compris sur les bords de la Tamise
que sur les rives de la Seine que l’intérêt des Américains envers
l’Europe ne concernait pas seulement la Russie ou la menace
communiste et que l’OTAN fournit un instrument diplomatique aux
États-Unis qui leur est utile même en temps de paix tiède. C’est
pourquoi, contrairement à Paris, Londres est prêt à payer le prix,
à savoir : la constante prépondérance américaine dans
l’OTAN, malgré la réduction des forces américaines en Europe qui
avoisinent de plus en plus le chiffre de 100 000 soldats, alors
que plusieurs pays européens ont aujourd’hui des armées plus
importantes, comme la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et
l’Italie.
La Grande-Bretagne conçoit sa propre
force nucléaire comme une garantie, au cas où, lors d’une crise
mettant en cause l’existence même des Britanniques et de leurs
alliés européens, les États-Unis hésiteraient à utiliser en
premier les armements nucléaires. Estimant avoir assez payé pour
cette garantie nucléaire, la Grande-Bretagne ne se croit pas capable
d’en assumer une autre pour des éventualités moins vitales.
L’opinion officielle britannique considère qu’il vaut mieux
toujours essayer d’agir avec les Américains : toute
alternative européenne, exigeant de grands investissements pour
remplacer tout ce que les États-Unis offrent à la Grande-Bretagne,
semble trop coûteuse aux Britanniques.
Les relations avec la France
Dans le contexte de la réduction
de l’arsenal nucléaire britannique entreprise depuis 1990,
Whitehall se demande si une garantie supplémentaire, à condition de
ne pas être trop coûteuse, ne pourrait pas être utile : une
telle garantie est envisagée, non dans un cadre européen
institutionnel ou multilatéral, mais dans une coopération
bilatérale et pragmatique avec un seul pays, la France. Membre
permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, de l’OTAN et
de l’UEO, la France représente, pour les Britanniques, un
partenaire alternatif des États-Unis, au cas où ceux-ci
hésiteraient ou renonceraient à accorder leur soutien. D’ailleurs,
la France et la Grande-Bretagne sont des partenaires naturels
puisqu’elles partagent les mêmes ambitions : prétention à
jouer un rôle mondial, puissance n’hésitant pas à utiliser
l’outil militaire, pays protégé par sa propre force nucléaire,
recherche de l’influence politique liée à une politique
d’exportation de biens, y compris les armements. Mais la
coopération franco-britannique achoppe à chaque fois que Paris tente
de remettre en cause l’OTAN ou de réduire l’engagement américain
en Europe au sein de l’OTAN. Les relations avec Paris sont alors,
presque automatiquement, sacrifiées sur l’autel de l’entente avec
Washington, comme l’a montré la prise de position britannique en
faveur des États-Unis dans l'affaire de la "bataille de
Naples" relative à la nationalité future du commandant-en-chef
du flanc sud de l’OTAN.
Tant que Paris ne touche pas au tabou
des relations privilégiées entre Londres et Washington, les
officiels de Whitehall sont tout à fait disposés à coopérer
concrètement avec Paris sur de nombreux sujets. Du côté
britannique, la tendance au bilatéralisme reste donc forte.
L’intérêt de la Grande-Bretagne pour des discussions, des
programmes et des actions strictement franco-britanniques est beaucoup
plus perceptible que celui pour une collaboration multilatérale sans
participation américaine.
La Grande-Bretagne et
l’identité européenne de défense
Cette attitude correspond au souci
britannique de ne jamais permettre à une organisation européenne ou
à un rassemblement de pays européens d’agir en excluant (ou en
donnant l’impression d’exclure) les États-Unis. Il en découle
logiquement une hostilité systématique de Londres vis-à-vis de
toute "identité européenne de défense", et
particulièrement à l’encontre de tout ce qui pourrait mener vers
la supranationalité et la perte d’indépendance de la
Grande-Bretagne. Au cours des négociations sur le traité de
Maastricht, la Grande-Bretagne a réussi à éviter toute formulation
visant l’intégration de l’UEO dans l’Union européenne (UE) ou
préconisant le vote majoritaire sur des questions de sécurité au
sein de l’UE. Lors des négociations de la Conférence
Intergouvernementale de 1996-1997, la Grande-Bretagne adopta la même
ligne de conduite. Dans l’intervalle, il y a eu une brève période
cynique, de janvier à juin 1996, pendant laquelle le Royaume-Uni, qui
assurait alors la présidence de l’UEO, a empêché la disparition
de cette organisation pour la bonne raison que l’UEO, du fait même
de son existence, garantit qu’aucune autre identité européenne de
défense ne verra le jour au sein de l’UE.
S’opposant à tout développement
intégrationniste de l’UE sur le plan politique, diplomatique et
militaire, la Grande-Bretagne défend l’OTAN comme principal forum
politique, lieu privilégié de prise de décision et de consultation
multilatérale.
Les structures des forces britanniques
Les structures des forces britanniques
sont profondément influencées par ces considérations, notamment
l’interopérabilité avec les États-Unis, mais aussi avec d’autres
alliés. C’est du reste la conséquence logique des contraintes
économiques pesant sur une puissance moyenne qui essaye de jouer un
rôle mondial. Le seul aspect réaliste du British way of war est
le dévouement britannique au concept de l’économie des forces.
Théorisée par J.-F.-C. Fuller11,
cette idée se trouve dans toutes les réflexions et les déclarations
officielles britanniques concernant les questions militaires. Le thème
principal des Livres blancs sur la défense porte du reste de plus en
plus sur l’efficacité de l’utilisation de ressources limitées,
l’emploi des forces à de multiples tâches, les économies.
Dépenses militaires
(milliards de dollars)12

D’après le dernier Livre blanc sur
la défense, les restructurations mises en œuvre depuis 1990, qui
insistaient sur les forces de première ligne ("les ongles" de
l’armée) en coupant "la queue", sont à présent achevées13.
Mais, dans la pratique, on observe que "la queue" est parfois
le seul muscle qui permette à la bête militaire d’utiliser
effectivement ses ongles.
Forces armées
britanniques14

Réduction des forces
armées britanniques15
| |
1985
|
1986
|
1987
|
1988
|
1989
|
1990
|
1991
|
| Armée
de Terre |
163 000
|
162 100
|
158 700
|
158 400
|
156 000
|
152 900
|
149 600
|
| Marine |
70 600
|
68 300
|
66 500
|
64 800
|
64 600
|
63 500
|
61 800
|
| Armée
de l’Air |
93 500
|
93 400
|
93500
|
93500
|
92 100
|
89 600
|
88 700
|
| Total |
327 100
|
323 800
|
318 700
|
316 700
|
312 700
|
306 000
|
300 100
|
| |
1992
|
1993
|
1994
|
1995
|
1996
|
1997
|
1998
|
| Armée
de Terre |
145 400
|
134 600
|
123 000
|
116 000
|
113 000
|
115 100
|
114 000
|
| Marine |
62 100
|
59 300
|
55 600
|
50 500
|
48 000
|
46 600
|
46 400
|
| Armée
de l’Air |
86 000
|
80 900
|
75 700
|
70 400
|
65 000
|
56 600
|
56 000
|
| Total |
293 500
|
274 800
|
254 300
|
236 900
|
226 000
|
218 300
|
216 400
|
Il est d’ailleurs frappant que la
réduction de la marine britannique soit tout aussi importante que celle
des autres forces. On n’a pas respecté, donc, les demandes populaires
relatives à la conservation de la puissance navale comme symbole du British
way of war et de la spécificité britannique. La dépendance
consciemment acceptée à l’égard des alliés est ici patente.
La réduction d’un tiers des forces
armées britanniques entre 1985 et 1997 ne peut qu’avoir des
conséquences dramatiques sur l’esprit des militaires. Il s’agit de
la transformation d’une armée qui, pendant un siècle, s’est
toujours préparée pour une guerre de haute intensité (ce qui a été
le cas à deux reprises) ; c’était donc sa principale raison
d’être. Quoique la Grande-Bretagne, plus que toute autre puissance
occidentale, ait participé, pendant ce siècle comme avant, à des
guerres de faible intensité, ce type d’intervention était perçu par
beaucoup de Britanniques comme supplémentaire. Maints officiers de
l’armée britannique se sont engagés dans la non-guerre qu’était
la guerre froide en Europe et ils trouvent conceptuellement difficile de
s’adapter à une probabilité encore plus grande d’actions limitées
causant des pertes humaines importantes des deux côtés. Néanmoins,
les forces britanniques sont probablement moins troublées par ce
problème d’adaptation mentale que d’autres armées européennes.
Les réductions de forces ont affecté
les cercles militaires britanniques atteints d’une certaine angoisse
existentielle. Alors que le départ à la retraite d’effectifs
nombreux (surtout des soldats) ou le changement d’affectation
apparaît normal à une force professionnelle, la diminution drastique
du nombre des officiers suscite des tensions particulières. On dit
souvent que les forces britanniques ne sont pas seulement stretched,
c’est-à-dire dispersées et sollicitées, mais qu’elles souffrent
d’être overstretched ; il n’est pas possible en effet
d’attendre des soldats ou des officiers qu’ils soient à la fois
aptes à gérer une guerre totale et une mission de maintien de la paix,
ce qui demande quand même des qualités très différentes. Les forces
britanniques sont déployées dans 33 endroits différents dans le
monde, du Royaume-Uni (y compris l’Irlande du Nord) jusqu’à Brunei
et aux Îles Falkland (où elles stationnent en permanence) ; elles
participent en outre à des exercices aux États-Unis, au Bélize, en
Norvège, au Kenya etc.16. En 1996, la
Grande-Bretagne a pris part à dix missions d’observation ou de
maintien de la paix sous l’égide des Nations unies. Ces missions et
ces déploiements sont tout à fait comparables à ceux de la France.
Multiple emploi des forces
L’emploi des forces dans des missions
très variées exige de la part du militaire intelligence et
flexibilité, ainsi qu’une formation complète permettant de
comprendre les problèmes politiques dans des situations aussi complexes
que la Yougoslavie. En somme, cela nécessite d’avoir des
"soldats pensants", selon la formule du général sir Garry
Johnson, des individus exceptionnellement doués et dotés d’une
formation intellectuelle et technologique de haut niveau. Or,
l’absence relative de formation civique des forces britanniques (comme
en France, aux États-Unis et en Allemagne) et l’anti-intellectualisme
britannique proverbial ne facilitent guère cette réadaptation. Le
sentiment anti-intellectuel semble persister dans certains cercles
militaires et administratifs, malgré les efforts entrepris par le
général sir Nigel Bagnall pour modifier cette inclination17
Toutefois, le pragmatisme, tout aussi proverbial, des Britanniques
facilite grandement l’adaptation des systèmes d’armements et des
hommes à de nouvelles tâches.
En somme, les tensions entre les
ambitions globales de la Grande-Bretagne et ses ressources limitées en
matière économique et financière affectent plus particulièrement
ceux à qui on demande de risquer leur vie pour les autres. Moins
d’hommes seront donc utilisés dans des opérations militaires mais
plus fréquemment, afin de maintenir la visibilité de la
Grande-Bretagne sur la scène mondiale. Pour conserver une influence
disproportionnée par rapport à sa taille et à sa puissance
économique, le Royaume-Uni pourrait être amené à devoir sacrifier un
nombre disproportionné de ses propres enfants.
Commandement
Le nouvel accent mis sur les
opérations menées avec des forces "classiques" a nécessité
une restructuration aussi du commandement britannique. Davantage
qu’auparavant, on reconnaît l’importance des opérations conjointes
entre l’armée de terre, la marine et l’armée de l’air. Le 1er
avril 1996, un Quartier Général Conjoint Permanent (PJHQ) a été
établi ; il est chargé de planifier et, en cas de crise ou de
guerre, d'exécuter les actions britanniques (sur un plan national,
bilatéral ou multilatéral). Le PJHQ travaille sous la tutelle du
Quartier Général du ministère de la Défense. La Force Conjointe de
Déploiement Rapide britannique (JRDF) est commandée d’ici. Les
anciens commandements des trois forces distinctes - Fleet, Land et
Strike - sont maintenant des commandements placés sous le PJHQ. En cas
de crise ou de guerre, le PJHQ se transforme en Quartier Général des
Forces Conjointes du théâtre des opérations (JFHQ). Le PJHQ fait la
liaison avec les centres alliés de planification militaire, et au
besoin, se concerte avec eux pour les opérations à entreprendre18.
Production
et exportation d’armements
L’orientation des industries
britanniques vers la production d’armements est une conséquence de la
politique de puissance mondiale de la Grande-Bretagne désireuse de
conserver une certaine indépendance. Durant les premières décennies
suivant la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne chercha, comme la
France, à assurer son autonomie dans tous les plans d’acquisition
militaire, à l’exception du nucléaire. Mais ce sont surtout les
industries produisant les grands systèmes d’armements qui, pendant les
dernières décennies, sont devenues difficiles à soutenir au niveau
national pour des puissances de deuxième rang comme la Grande-Bretagne et
la France. Déjà, pendant les années quarante et cinquante, la
Grande-Bretagne devait exporter de nombreux avions pour pouvoir
subventionner les appareils fabriqués sur son sol. Ce qui a commencé
comme le soutien industriel d’une politique indépendante est devenu peu
à peu la raison même de cette politique : le secteur de
l’armement est une composante essentielle de l’industrie britannique,
et tout gouvernement britannique se préoccupe des incidences sur
l’emploi si ses armements ne sont pas exportés. En tant que grand
exporteur d’armements, la Grande-Bretagne a donc tout intérêt à se
manifester et à utiliser ces armements dans des crises et des conflits,
à jouer un rôle global qui rassure les acheteurs potentiels sur les
capacités de leur éventuel fournisseur. Non sans cynisme, on peut donc
en conclure que l’engagement de la Grande-Bretagne dans la guerre du
Golfe était aussi important pour ses relations commerciales avec
l’Arabie Saoudite. C’est pourquoi elle se soucie, en dépit de son
retrait d’Extrême-Orient, de continuer à jouer un rôle important en
Asie de l’Est et du Sud-Est, car c’est une région prometteuse pour
les ventes d’armes. En outre, la conquête de nouveaux marchés favorise
la croissance et l’emploi en Grande-Bretagne, ce qui n’est pas
négligeable, surtout en période électorale.
Signatures de contrats
d’armements, 199519

De plus en plus, la Grande-Bretagne a
réalisé que de nombreux projets de développement et de production
d’armements dépassent ses propres capacités financières et
technologiques. Le Royaume-Uni est actuellement engagé dans 21
productions communes (dont les avions Jaguar et Tornado, les
hélicoptères Lynx, Puma et Gazelle, les missiles Sidewinder
et Milan), dans 9 développements communs (dont l’Eurofighter),
et dans 16 études de projet (dont de nouvelles frégates avec la France
et l’Italie et un nouveau char). La dépendance de la Grande-Bretagne à
l’égard des États-Unis concernant la technologie de ses missiles
nucléaires lancés des sous-marins continue d’être totale, de même
que l’accès aux renseignements spatiaux. Toutefois, le fait que le
Royaume-Uni se soit joint à la France et à l’Allemagne au sein du
Groupe d’armements ouest-européen souligne que les Britanniques ont
réalisé que l’acquisition de matériel militaire n’est plus une
affaire nationale mais internationale.
Le programme "Options for
Change" a accentué ces tendances, d’autant que le
rétrécissement du marché intérieur des armements rend encore plus
impérative la nécessité de chercher ailleurs des partenaires et des
débouchés. En même temps qu’augmentaient les pressions sur les
industries d’armement en Grande-Bretagne (et en France) pour qu’elles
deviennent plus innovatrices et plus performantes, se multipliaient les
projets de coopération bilatérale ou multilatérale20.
Les élections législatives du 1er
mai 1997
Quelle influence sur les réformes de
l’armée britannique exercera la victoire travailliste aux élections
législatives du 1er mai 1997 ? Relativement faible. Si
les conservateurs, qui soutiennent traditionnellement une défense forte,
ont réduit le budget militaire en taillant ainsi dans l’armée
britannique, les travaillistes, dont l’aile gauche est hostile aux
dépenses militaires, ne vont certainement pas renverser cette tendance.
Les réductions prévues par le programme "Options for Change"
ne furent d’ailleurs pas sérieusement critiquées par les
travaillistes, sauf sur des points de détail. À l’époque, les
travaillistes adoptaient un ton plus pro-européen qui, aujourd’hui,
serait suicidaire pour tout parti politique britannique21.
Lors des prochaines crises, un
gouvernement travailliste trouvera tout aussi difficile de résister aux
appels des médias à "faire quelque chose" quand une
tragédie humaine se déroule dans le monde. Il y a une faible chance
qu’un gouvernement dirigé par Tony Blair en tire une autre conclusion,
à savoir que la Grande-Bretagne, en agissant avec ses alliés (pas
seulement les États-Unis), n’a aucune raison de souffrir plus de
pertes, et devrait plutôt partager ses engagements avec les autres
Européens. Tony Blair s’est certes montré, en prenant la tête du
parti travailliste, plus pro-européen que le gouvernement Major, mais il
a depuis lors été très prudent sur ses promesses européennes22.
Mais la voie de l’intégration
européenne (qui seule pourrait mener à une coopération sérieuse et à
un partage équitable des coûts et des risques) ne semble pas réaliste
pour les partis britanniques. Dans la mesure où l’atmosphère est,
depuis 1991, tellement hostile à l’Europe du fait du parti conservateur
et des médias, nul gouvernement britannique n’osera affronter la
contradiction fondamentale de la posture militaire britannique : la
Grande-Bretagne est prête à payer cher, politiquement, économiquement
et finalement humainement, pour le privilège d’être perçue comme une
grande puissance, mais ce faisant, elle ne crée que des dettes et des
dépendances, ce qui entraîne son affaiblissement politique.
________
Notes:
1 Antonio
Varsori, "The Myth of British separateness", in Cyril
Buffet & Beatrice Heuser (eds.), Haunted by History : Myths in
International Relations, Oxford, Berghahn, 1997.
2 Basil
Henry Liddell Hart, The British Way in Warfare, 1932, Londres,
Penguin, 1942.
3 Michael
Howard, The Continental Commitment, Londres, Temple Smith, 1976.
4
Colin McInnes, Hot War,
Cold War : the British Army’s Way in Warfare, 1945-1995, Londres,
Brasseys, 1996.
5
Sources : Ministère
de la Défense, Statements on the Defence Estimates pour les années
1985-1996, Londres, HMSO, 1985-1996.
6
Ministère de la Défense,
Statement on the Defence Estimates 1996 Cm 3223, Londres, HMSO, mai
1996, p. 101.
7 Missions
définies par le ministère de la Défense, Statement on the Defence
Estimates 1993 Cm 2270, Londres, HMSO, juillet 1993. Repris dans la
version du Statement on the Defence Estimates 1996 Cm 3223.
8 Secrétaire
aux Affaires étrangères Douglas Hurd, intervention devant l’Institut
royal des Affaires Internationales (Chatham House), 27 janvier 1993, Verbatim
VS03/93.
9 Sources :
Ministère britannique de la Défense, Statements on the Defence
Estimates pour les années 1985-1996, Londres, HMSO, 1985-1996.
10 Source :
IISS, Military Balance 1996/97 (Chiffres à l’automne 1996).
11 Cf.
Brian Holden Reid, J.-F.-C. Fuller, Military Thinker, Londres,
Macmillan, 1987.
12 Sources :
Ministère britannique de la Défense, Statements on the Defence
Estimates pour les années 1985-1996, Londres, HMSO, 1985-1996.
13 Statement
on the Defence Estimates 1996 Cm 3223.
14 Sources :
Ministère britannique de la Défense, Statements on the Defence
Estimates pour les années 1985-1996, Londres, HMSO, 1985-1996.
15 Source :
IISS, Military Balance 1985-1996 ; chiffres pour 1997 et
1998 : prospectives gouvernementales britanniques - Statement on
the Defence Estimates 1996 Cm 3223.
16 Statement
on the Defence Estimates 1996 Cm 3223, pp. 26-27.
17 Lieutenant-General
sir Garry Johnson, "An Option for Change without Decay", RUSI
Journal, vol. 136, automne 1991, p. 11.
18 Air
Chief Marshal sir Patrick Hine, "Developments in Measures to enhance
joint operations", RUSI Journal, vol. 141, n° 5, octobre
1996, pp. 28-30.
19
Source : IISS, Military
Balance 1996/97, p. 280.
20
Air Marshal sir Donald
Hall, "Options for Change - the impact on industry", RUSI
Journal, vol. 136, n° 1 été 1991, pp. 57-62.
21 Calum
Macdonald, A New Model Army : Towards a European Defence Community,
Fabian Society Discussion, Paper n° 10, octobre 1991.
22 Labour
Party Press Release, Address bt the Rt Hon Tony Blair MP, Leader of the
Labour Party, to the Royal Institute of International Affairs, Chatham
House, Londres, 5 avril 1995.
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