| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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RUPTURES ET CONTINUITÉS STRATÉGIQUES EN RUSSIE Jean-Christophe Romer
Lorsque, le 8 décembre 1991, est proclamée la fin de l’URSS, le débat stratégique engagé à la fin de la décennie soixante-dix n’a pas encore trouvé son aboutissement. L’incertitude doctrinale qui régnait alors était en partie due à la difficulté, certes réelle, de faire coïncider les nouveaux concepts en voie d’adoption - notamment celui de la dissuasion - avec l’idéologie dominante. Mais l’énoncé d’une nouvelle doctrine "officielle", destinée à se substituer à celle dite de "Sokolovski", a surtout été retardée par l’apparition, dans le courant de la décennie quatre-vingts, de deux éléments nouveaux qui sont venus interférer dans le débat : l’IDS en 1983 puis, à partir de 1985 et surtout de 1987 l’exigence du secrétaire général d’adopter une stratégie "strictement défensive". Outre les questions doctrinales, l’armée dans son ensemble se trouve dans une situation matérielle extrêmement difficile. Elle est en proie à des doutes, encore accentués après la démonstration de force des États-Unis dans le Golfe. Dès la fin des années quatre-vingt, la société militaire traverse en phase de transition : l’armée a cessé d’être une priorité - notamment budgétaire - du pouvoir politique ; elle perd également de sa superbe et de son prestige dans la société civile ; la politique glasnost permet au grand public de découvrir les conditions lamentables dans lesquelles se déroule souvent le service militaire (bizutage, luttes interethniques) mais aussi les conditions de vie extrêmement précaires auxquelles sont confrontées quelque 200 à 400 000 familles d’officiers, qui ne disposent pas de logement décent. Enfin, même si l’URSS a pu sauver la face, le retrait peu glorieux d’Afghanistan n’améliore guère son image. L’on peut ainsi considérer que, à la fin des années quatre-vingt, toutes les conditions sont réunies pour faire de l’armée soviétique une armée putschiste. Et pourtant, en ces temps politiques troublés, l’armée a été, dans son immense majorité, loyale à l’égard des pouvoirs en place. Car, si l’armée en la personne notamment de son ministre, a participé au putsch d’août 1991, ce ne fut pas un putsch militaire. De plus celui-ci a échoué en partie en raison du légitimisme dont l’armée soviétique - russe - a fait preuve au cours des siècles. Impliquée, l’armée n’a pas agi parce qu’elle ne savait plus où se situait le pouvoir légitime. Pourtant, son implication directe dans les luttes politiques internes a constitué pour elle un premier choc. Quand bien même elle apparaît aux yeux de l’opinion publique russe comme l’un des principaux garants de la stabilité d’une société déjà fortement ébranlée1. C’est dans ce contexte incertain que l’URSS disparaît. Cet événement marque un inconstestable tournant par rapport au passé soviétique. Et pourtant, l’on peut se demander si l’on a véritablement affaire à une rupture majeure dans la vision stratégique russe ou bien si l’on n’assisterait qu’à une accentuation des éléments de rupture préexistant dans le domaine des représentations géopolitiques, des concepts stratégiques et des moyens ? Rupture et continuité dans les représentations géopolitiques En perdant 5,5 millions de km2, la Russie est-elle différente de l’URSS ? En termes de représentations géopolitiques globales la réponse à cette question est plutôt négative. La Russie garde les principales caractéristiques d’une URSS qui, déjà, avait conservé celles de l’Empire russe. La Fédération de Russie reste le plus grand pays du monde (17 millions de km2) couvrant un territoire sans véritable débouché, au moins en permanents, sur des mers ouvertes. La Russie reste un territoire "enclavé", une situation qui, de tout temps, a suscité chez elle un complexe d’encerclement par des puissances potentiellement hostiles. Mais si le territoire russe a gardé ses principales caractéristiques géopolitiques, les implications militaires de la double - 1989 et 1991 - réduction de son espace sont considérables. Dans un premier temps, les Russes ont perdu, en 1989, le glacis protecteur dont ils avaient tant rêvé au cours des siècles. Même s’ils l’ont "abandonné" sans réagir par la violence, de nombreuses voix se sont fait entendre en URSS pour condamner cet abandon - notamment dans les milieux communistes et nationalistes - reflétant l’opinion d’une majorité de la population. Le sacrifice, entendait-on en URSS, de quelque 20 millions de morts qui a permis de disposer enfin d’un espace destiné à amortir les chocs d’une offensive provenant de l’ouest, ce sacrifice aurait donc été vain, inutile2 ? L’une des causes de l’opposition de la Russie à l’élargissement de l’OTAN ressortit à cette perspective. Nombre d’experts et de politiques russes reconnaissent d’ailleurs que leur refus de cet élargissement est d’ordre plus psychologique que militaire. Il n’en demeure pas moins que la perte du glacis centre-européen a eu des répercussions très concrètes dans le domaine tant militaire que social. Le retrait des troupes stationnées dans les anciens pays du Pacte de Varsovie - Hongrie, Pologne, Tchécoslovaquie et, bien sûr RDA - a contraint l’URSS à revoir son dispositif de défense sur le théâtre européen. Mais il la contraint aussi d’accueillir sur le sol national quelque 400 000 officiers avec leurs familles. Il convenait donc non seulement de leur trouver une fonction dans une armée dont une importante réduction d’effectifs était déjà programmée ou en passe de l’être3 ; mais également, et surtout, un logement alors que l’URSS souffre déjà d’un grave déficit dans ce domaine. Lorsque deux ans plus tard, en 1991, l’URSS cesse d’exister, les mêmes questions se posent. Mais elles se posent d’une manière encore plus aiguë dans le domaine de l’organisation de la défense. La perte des républiques composant l’URSS et notamment les républiques européennes, contraint la Russie à reculer encore plus vers l’est son dispositif défensif. Des régions militaires passent ainsi d’un statut de district d’arrières - chargés notamment des réserves - à un statut de district de front. C’est le cas notamment des régions militaires de Moscou, du Nord-Caucase ou d’Odessa. Ce changement du dispositif territorial constituera d’ailleurs l’un des principaux arguments avancés par la Russie à partir de l’automne 1993 pour demander une renégociation du traité FCE et notamment de son article 5 sur les plafonds dans les flancs. Mais, à la différence des pays du Pacte, l’URSS avait déployé dans ces républiques des installations particulièrement perfectionnées dont elle n’est pas sûre de conserver le contrôle. La question de la conservation du système de défense antiaérienne et antimissile se pose ainsi de manière particulièrement aiguë. Après l’échec de la Russie de convaincre les pays de la CEI de maintenir le principe de forces armées unifiées destinées à défendre un espace stratégique unique, Moscou tente, au cas par cas, de conserver le contrôle sur certaines installations de l’époque soviétique. La question des installations antimissiles, situées notamment en Biélorussie (Baranovitchi), en Ukraine (Mukatchevo) et en Lettonie (Skrunda), sont ainsi l’objet d’âpres discussions bilatérales. Et si les relations entre la Russie et la Biélorussie sont parmi les mieux intégrées au sein de la CEI, ce n’est le cas ni de l’Ukraine ni, a fortiori, de la Lettonie qui ne fait pas partie de la CEI. Dans un premier temps, des accords de location de ces sites ont été signés, mais leur application ne va pas sans susciter de nombreux différends, impliquant à terme le démantèlement complexe et coûteux de ces sites et leur reconstruction sur le territoire de la Fédération de Russie. Or, d’une part la Russie n’a pas les moyens financiers de telles opérations et, d’autre part, elle s’inquiète des projets américains de renégociation du traité ABM de 1972 et de relance, fût-ce sous une forme réduite, du projet IDS. Cette situation renforce incontestablement son sentiment de vulnérabilité à l’égard d’un occident victorieux. Il en est, toutes proportions gardées, de même avec le système antiaérien (PVO) soviétique qui était réparti sur l’ensemble du territoire soviétique. La tentative de reprise du contrôle de ce système par Moscou s’inscrit dans la logique permanente de la Russie depuis décembre 1991 visant à conserver un espace stratégique unique couvrant l’ensemble de l’ex-URSS - voire de la CEI - et la défense de ses frontières communes. Les réticences des douze États membres de la CEI à accepter ce principe a conduit Moscou à procéder par étapes successives. En février 1995, lors du sommet de la CEI à Alma-Ata, la Russie présente ainsi un projet - qui est alors rejeté - de reconstitution d’un système unifié de défense antiaérienne. Elle n’abandonne pourtant pas son projet qu’elle présente à plusieurs reprises lors des réunions des ministres de la défense de la CEI. En novembre 1995, les ministres adoptent finalement le principe de "l’aide à la mise en place d’un système de PVO en Géorgie, Kirghizie et Tadjikistan et de la modernisation du système de PVO en Arménie, Kazakhstan et Ouzbékistan"4. Pourtant, un an plus tard, le général Rodionov, ministre russe de la Défense affirme que ce système reste à mettre en place et qu’il constitue une priorité5. Ce qui laisse sous-entendre que l’accord de novembre 1995 est resté à l’état de principe. Certes, des projets existent et des exercices ont même été réalisés sur une base bilatérale6, mais les réticences à l’égard de la mise en place d’un système intégré demeurent. Pourtant, malgré les discours sur l’existence d’une défense, y compris antiaérienne, commune, il semble bien que l’on reste dans le domaine de la stratégie déclaratoire. La Russie semble avoir quelque difficulté à admettre la rupture - peut-être provisoire mais aujourd’hui réelle - dans sa représentation d’un espace désormais qualifié d’"étranger proche". Ce terme est d’ailleurs particulièrement représentatif de l’idée que se font les Russes de leur ancien domaine impérial. Or, les représentations encore incertaines d’un espace à la fois même et autre - auxquelles l’on peut ajouter une définition, encore en cours d’élaboration, des intérêts nationaux - ne contribuent guère à un clair énoncé d’une doctrine stratégique. Rupture dans la doctrine stratégique La fin de l’URSS a-t-elle provoqué une rupture dans le concept stratégique ? Moins qu’il n’y paraît car l’on peut considérer qu’en 1991, l’URSS n’était pas encore sortie de la phase des débats qui, à la fin des années soixante-dix l’avaient conduit à adopter officiellement - il était de fait en vigueur depuis le milieu des années soixante - le concept de dissuasion. Mais, dès que la dissuasion se trouve admise par le pouvoir politique - et par les "gardiens du temple" idéologique -, l’URSS se voit contrainte de relancer le débat stratégique en 1983, lorsque Ronald Reagan lance son projet de défense stratégique (IDS). Moscou devient alors le principal défenseur de la notion de dissuasion contre un système qui rendait la guerre possible et favorisait l’idée d’une première frappe susceptible de rester impunie. C’est dans ce cadre incertain que, à partir de 1985, le nouveau secrétaire général du PCUS, Mikhaïl Gorbatchev lance sa campagne de critiques à l’encontre de la notion de dissuasion - "principe immoral et générateur de course aux armements" - tentant de lui substituer, à partir de 1987, les notions de "suffisance raisonnable" et de "stratégie strictement défensive" aux contours incertains. Or, ce nouveau débat ne trouvera pas son aboutissement. La guerre du Golfe en 1991 permet à un officier de l’état-major général d’en finir avec une stratégie défensive qui n’avait jamais été véritablement admise ni par l’armée ni par les experts civils des questions militaires en URSS. A la stratégie défensive se substitue l’idée d’une "stratégie de riposte adéquate", susceptible de mener des actions tant défensives qu’offensives7. Et ce, d’autant plus que la démonstration de force des États-Unis dans cette crise avait aussi pour fonction de montrer - tant à ses alliés qu’à son adversaire soviétique d’hier redevenu allié - la supériorité voire la suprématie américaine en matière d’armement classique. C’est dans ce contexte que l’URSS disparaît à la fin de l’année 1991. En soi, cette disparition ne modifie guère la réflexion stratégique puisque l’on retrouve le principe de la flexibilité de la stratégie avant comme après le putsch d’août 1991 ; comme on le retrouve aussi dans les principes généraux de la doctrine militaire énoncés en 1993. Parce que la fin de l’URSS survient à un moment où le débat stratégique soviétique reste inachevé, l’on peut considérer que, du point de vue des idées, 1991 ne constitue pas à proprement parler une rupture. Mais une doctrine militaire et/ou stratégique est aussi - et même en premier lieu - le reflet d’une culture et d’un projet politiques. Or, si une grande partie de la culture politique russe reste inchangée, le projet est, au moins en apparence, nécessairement différent du projet communiste, fût-il rénové. C’est dans cette perspective que le Conseil de Sécurité de la Fédération de Russie adopte, le 3 novembre 1993, la première doctrine militaire de la Fédération de Russie. Mais cette doctrine, reflet à le fois d’une rupture et d’une continuité avec la période précédente, est adoptée prématurément. Elle sera d’ailleurs considérée, mais a posteriori, comme une doctrine provisoire. Pouvait-il en être autrement d’une doctrine adoptée avant que ne soient définis les "intérêts nationaux" ; avant que ne soit ratifié un traité START 2 qui conduit à la révision de tout un pan de la culture stratégique russe ; et à un moment où les perspectives d’élargissement de l’OTAN s’avèrent de plus en plus vraisemblables8, conduisant, une nouvelle fois, à une modification de la situation géostratégique de la Russie en Europe ? Pourtant cette doctrine "provisoire" adopte quelques principes, plus politiques que militaires, rompant effectivement avec le passé soviétique. En premier lieu, la question de la confrontation idéologique entre les deux systèmes opposés disparaît du document de 1993. La Russie se présente désormais comme un pays qui se veut intégré dans la communauté des États démocratiques9. Conséquence de cette mutation idéologique mais aussi de la période d’euphorie qui s’engage au lendemain de la chute du Mur de Berlin - et même si cette euphorie s’est déjà bien dissipée -, la doctrine russe affirme qu’elle ne se reconnaît aucun État comme un ennemi potentiel. Certes, certaines menaces extérieures sont explicitement énoncées mais elles sont plus indirectes qu’immédiates. Il s’agit surtout de l’extension possible de conflits locaux préexistant clairement désignés : Yougoslavie, Tadjikistan, Géorgie (Abkhazie), Haut-Karabakh. En réalité, les principales menaces auxquelles la Russie pense être directement confrontée sont essentiellement d’ordre intérieur : crise sociale, pauvreté, criminalité organisée… La rupture est nettement moins nette dès lors que le document traite des considérations d’ordre militaire. Sur ce point, l’on est plus dans la continuité du débat engagé à partir de 1987 sur la stratégie défensive et réévalué en janvier 1991. Les forces armées russes devront en effet être à même d’assurer tout type de mission, "tant offensives que défensives dans la perspective d’un emploi de tous les moyens actuels et futurs de destruction, face à tout type de guerre". En d’autres termes, l’on retrouve ici les exigences de l’état-major général soviétique exprimées dès le début de l’opération Tempête du Désert. Pourtant, il est un aspect de la nouvelle doctrine qui pourrait constituer un élément de rupture mais d’une rupture qui concernerait plus la stratégie déclaratoire que la stratégie opérationnelle. Présentant le document sur la doctrine, le ministre de la défense, le général Gratchev, précisait en effet que, en cas de conflit majeur - quand bien même sa probabilité aurait considérablement diminuée -, la Russie ne saurait exclure le principe d’un emploi en premier de l’arme nucléaire. Un telle déclaration a certes pu perturber certains "vieux généraux soviétiques" en ce qu’elle remettait en cause un principe énoncé depuis 1977 par Léonide Brejnev10 ou encore inquiéter quelques observateurs occidentaux. En réalité, cette déclaration ne constitue rien d’autre que la confirmation du principe inscrit dans la doctrine selon lequel les armes nucléaires ne sauraient constituer un "moyen de conduire la guerre" mais un "moyen politique de la dissuasion". En d’autres termes, le général Gratchev se contente là de confirmer l’entrée de la Russie dans la logique de la dissuasion. Certes, dans le même temps, cette logique est soumise à réévaluation dans les pays occidentaux, mais cette confirmation de l’attachement de la Russie à la dissuasion n’est pas si absurde qu’il n’y paraît dans les conditions qui sont celles de la Russie en ce milieu de la décennie quatre-vingt-dix. Car, l’état général de désorganisation et de paupérisation de l’armée russe est tel que les armes nucléaires restent le dernier élément de (super)puissance, dans un pays ne pleine décomposition et dans un monde en pleine restructuration. Ceci sera d’ailleurs rappelé à la fin de l’année 1996, lorsque le secrétaire du Conseil de Défense, Iouri Batournine, présente les grandes lignes de la future doctrine militaire russe11. L’annonce de cette nouvelle doctrine est d’ailleurs justifiée par le caractère prématuré de la doctrine de 1993 au regard de la résolution de certaines questions préalables essentielles tant d’ordre structurel que conjoncturel. C’est en effet au lendemain de la publication du document sur la doctrine de 1993 que s’engage un débat essentiel pour la Russie : celui de la définition de son identité et de son intérêt national. Dès 1991-92, la question de l’identité de la Russie est posée : identité nationale, géographique, politique, culturelle. Or, aucune de ces questions n’a trouvé de réponse. Les Russes hésitent encore entre l’affirmation de leur appartenance à l’univers occidental, au monde asiatique ou encore à un espace eurasiatique spécifique, quitte à se refermer sur elle-même. Peut-on, dans ces conditions, (re)créer un État, définir ses intérêts nationaux et, a fortiori, énoncer sa doctrine militaire tant que la Russie n’a pas trouvé sa voie ? Comment définir une doctrine militaire et, de là, une stratégie si l’on ne sait se situer dans l’espace et dans le temps, définir ses intérêts internes autant qu’externes, énoncer un projet politique, déterminer son mode de développement, évaluer la nature de ses relations avec ses voisins ? Telle sont les questions majeurs qui se posent une Russie post-soviétique qui attend encore son entrée dans une phase de transition. Mais, outre ces questions d’ordre culturel, voire existentiel, qui se posent encore à la Russie, d’autres questions, plus conjoncturelles, mais aux conséquences tout autant culturelles, n’ont toujours pas été résolues. La Douma n’a pas ratifié le traité START II, les négociations en vue de l’adaptation du traité FCE sont en cours et Moscou n’a pas encore décidé comment elle réagira à l’élargissement de l’OTAN qui la placera - au moins psychologiquement - dans une situation géopolitique différente. Autant de questions nouvelles qui nécessitent une réponse avant d’énoncer une doctrine militaire. La rupture est bien engagée, mais le changement n’est pas encore introduit. En l’absence de réponses à ces questions existentielles, la rupture ne risque-t-elle pas de conduire au statu quo ante ? Déjà, certains experts - militaires aussi bien que civils - redessinent une image de l’ennemi qui ressemble à celle qui était en vigueur au cours des décennies passées, même si cette image est soutenue par un discours quelque peu différent. On retrouve ainsi la permanence du complexe d’encerclement de la Russie dans un environnement hostile à ses frontières méridionales, orientales et occidentales. L’ordre et la méthode de présentation de ces menaces n’est plus le même et, pourtant, de manière sous-jacente, se trouve le même adversaire principal : l’Occident, le "bloc" de l’OTAN, les États-Unis. De plus en plus, les Russes dénoncent en effet les tentatives d’influence occidentale et notamment américaine dans la zone de leurs intérêts vitaux, en l’occurrence dans l’étranger proche. Ce discours, implicite dès 1994, devient explicite à partir de 1996 et est étroitement lié aux crises dans le Caucase. La crainte de la Russie est de voir ses intérêts supplantés par une influence grandissante de l’Occident dans la région de la mer Caspienne avec ses énormes réserves pétrolières. Moscou craint que dans les négociations entre l’Azerbaïdjan et la Turquie d’une part, la Géorgie et l’Ukraine d’autre part ne se trouve la "main de Washington"12. D’où une double perception de menace : menace ancestrale venant de sa périphérie méridionale et de la Turquie en particulier ; menace d’un passé plus récent venant de ce que l’on n’ose plus appeler "l’impérialisme américain" ! Il est également clair que les États-Unis sont aussi au centre des préoccupations russes dans la question de l’élargissement de l’OTAN. Indépendamment des considérations militaires aussi factices d’un côté comme de l’autre, Moscou ressent cet élargissement comme le fruit d’une volonté occidentale de marginaliser la Russie du continent européen. Le sentiment d’encerclement, l’impression de se retrouver dans un environnement hostile resurgit en Russie. Certes, Moscou négocie les contreparties qu’elle est susceptible d’obtenir de l’élargissement de l’alliance avec le pays qui fut, cinquante ans durant, son "partenaire-adversaire" privilégié. Mais les deux interlocuteurs ne sont plus égaux. Moscou dispose bien de certains moyens de pression sur le plan militaire et diplomatique mais elle ne suscite plus la crainte qu’elle inspirait auparavant ce que les Russes ressentent douloureusement, développant un sentiment d’humiliation peu favorable à l’instauration d’une société stable. A plus long terme, enfin , la Russie voit resurgir une autre de ses craintes séculaires : la menace chinoise. Car si les relations russo-chinoises ont pris, surtout durant l’année 1996, une ampleur considérable, les Russes ne se font guère d’illusions sur l’avenir de ces relations. Ils sont persuadés que, dans dix ou quinze ans, la Chine, réarmée par la Russie elle-même, pourrait à nouveau constituer une menace pour la sécurité de la Russie13. En d’autres termes, si l’on assiste à une rupture dans le discours qui s’appuie désormais sur une argumentation plus d’ordre géopolitique qu’idéologique, le contenu même du discours s’inscrit plus dans la continuité, continuité de l’URSS mais aussi de l’Empire. Face à ces menaces qui surgissent à nouveau dans le discours voire dans l’imaginaire russe, de quels moyens dispose l’armée russe ? Rupture dans le moyens de la défense
________ Notes: 1 Voir notamment S. Karaganov, "Armée, politique et société", Krasnaja Zvezda , 2 décembre 1993.2 Cette argumentation, développée par les milieux "conservateurs", reflète en réalité les sentiments de la majeure partie de la population russe. Voir notamment le discours du général Makachov lors du Congrès constitutif du PC de Russie, Izvestija, 20 juin 1990.3 Outre la réduction unilatérale de 500 000 hommes annoncée par M. Gorbatchev en décembre 1988, l’URSS s’est engagée dans les négociations FCE qui débutent à Vienne le 6 mars 1989.4 Krasnaja Zvezda, 4 novembre 1995.5 Nezavisimaja Gazeta, 26 décembre 1996.6 La Russie a ainsi organisé avec le Kazakhstan, dans le district militaire de Sibérie occidentale, des manœuvres pour les troupes de défense antiaériennes au mois de mars 1997 (Actualités russes, 14 mars 1997, p. 5).7 Krasnaja Zvezda, 26 janvier 1991.8 Au point que, quelques jours après la publication de la doctrine, le Service du Renseignement extérieur (ancien premier directorat du KGB), rend public un document sur Les perspectives d’élargissement de l’OTAN et les intérêts de la Russie.9 Rappelons que la doctrine militaire est adoptée un mois après que Boris Eltsine a fait tirer sur son parlement ce qui lui permet d’organiser des élections législatives anticipées que la Constitution ne lui permettait pas d’exiger.10 Leonide Brejnev avait, en 1977, proposé aux Occidentaux la signature d’un accord de non emploi en premier de l’arme nucléaire. L’Ouest a toujours refusé de souscrire à un tel engagement car il eut été contraire au principe même de la dissuasion nucléaire.11 Krasnaja Zvezda, 6 novembre 1996 et Nezavisimaja Gazeta, 6 novembre et 16 décembre 199612 Voir notamment Krasnaja Zvezda, 30 août 1994 et Nezavisimaja Gazeta, 14 décembre 1995.13 Nezavisimaja Gazeta, 14 décembre 1995.14 B. Eltsine, Sur le fil du rasoir, Paris, A. Michel, 1994, p. 406-407.15 S. Karaganov, art. cit. Krasnaja Zvezda, 2 décembre 1993.16 Selon les Izvestija, du 21 mars 1997, ces troupes comprennent 250 000 hommes du ministère de l’intérieur, 250 000 gardes-frontières, 25 000 OMON et 25 000 "gorilles" (sic).17 Izvestija, 21 mars 1997.18 La variante albanaise est présentée par la presse russe comme un risque réel pour la Russie dès le début du mois de mars 1997 (Izvestija, 4 mars 1997).19 Compte rendu de la conférence de presse de I. Rodionov devant les médias, Nezavisimaja Gazeta, 8 février 1997.20 Ibid.21 V. Litovkin, "L’armée a de l’argent pour sa réforme", Izvestija, 11 mars 1997. L’exemple utilisé pour cette démonstration est celui des forces de la défense anti-aérienne (PVO), la Russie disposant de quinze modèles différents de missiles sol-air.22 Message du président de la fédération de Russie à l’Assemblée nationale sur la sécurité nationale, Moscou 13 juin 1996, p. 3.
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