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LA RUPTURE
DE L’INFORMATION ET DES SYSTÈMES
Paul-Ivan de Saint
Germain
Depuis les origines, l’évolution
de la guerre a été influencée par l’évolution technologique. En général,
ces évolutions sont lentes, prenant la forme d’améliorations continues
d’un ensemble initial de technologies, les militaires se contentant
alors de perfectionner progressivement leurs matériels et d’adapter
leurs techniques au fur et à mesure que se présentent ces améliorations ;
c’est ainsi, par exemple, que, depuis une cinquantaine d’années, le
char de bataille, ou encore l’avion de combat, se sont peu à peu modifiés
- comme d’ailleurs leurs "homologues" civils que sont le véhicule
automobile et l’avion de transport. Sans doute, le char et l’avion
d’aujourd’hui ne ressemblent-ils que d’assez loin à ce qu’ils étaient
il y a cinquante ans, au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; mais,
il s’agit quand même de char et d’avion, avec à peu près la même
fonction et le même mode d’utilisation qu’autrefois. Il arrive
cependant que l’on observe des évolutions plus radicales qui ne se
traduisent plus par une adaptation progressive des matériels et des
tactiques, mais par l’apparition de possibilités réellement nouvelles,
qui n’existaient pas auparavant et qui existeront ultérieurement. Tel
fut le cas de la technologie radar au cours de la Seconde Guerre mondiale,
ou encore, pour prendre un exemple civil plus récent, l’apparition du
Minitel. Il y a alors, en quelque sorte, rupture par rapport à la
situation antérieure.
Observons que cet effet de rupture ne résulte
pas tellement de la vitesse avec laquelle s’est manifestée l’évolution
technologique qui en est à l’origine, quoique celle-ci puisse
contribuer à rendre plus flagrante, plus évidente, la rupture en
question. Ce qui est significatif, c’est bien qu’apparaissent des
possibilités nouvelles que l’on n’imaginait même pas auparavant.
L’histoire donne de nombreux exemples
de telles ruptures. L’expert américain Andrew Krepinevitch, dans une étude
sur les différentes sortes de révolutions militaires intervenues au fil
des siècles1, en cite plusieurs dont
l’origine est à rechercher dans des ruptures technologiques2.
- Ce fut, au XVe siècle,
l’apparition de l’artillerie, avec les progrès permis par
l’allongement des tubes, la réduction progressive du prix de l’acier,
la mise au point de poudres plus puissantes. Il faut souligner que ces
progrès intervinrent lentement, s’étalant sur au moins 100 ans, et
s’ils aboutirent finalement à ce qu’on pourrait qualifier de rupture
(en particulier en rendant de moins en moins efficaces remparts et
murailles d’autrefois), celle-ci fut longue à se manifester.
D’ailleurs, les progrès de l’artillerie et les possibilités
nouvelles qu’offrait cette nouvelle technique furent eux-mêmes remis en
cause, quelque cent ans plus tard (au XVIe siècle), par
l’apparition de nouveaux types de fortifications, introduisant en
quelque sorte, une rupture de sens inverse.
- Au XIXe siècle, les progrès
concomitants des chemins de fer et du télégraphe conduisirent à des
changements significatifs dans les modalités de combat terrestre,
permettant à la fois une plus grande mobilité stratégique et une
meilleure aptitude à contrôler à distance des opérations militaires.
- Presque simultanément, les bateaux en
bois et à voiles, armés de canons à courte portée, qui n’avaient guère
évolué au cours des trois siècles précédents, laissaient en quelques
décennies la place à des navires à coques métalliques propulsés par
des turbines à vapeur et armés d’une artillerie à longue portée,
offrant aux marines ainsi dotées des capacités très supérieures.
- Au cours du XXe siècle, les
ruptures se sont multipliées, avec en particulier l’apparition de la
motorisation (et
parallèlement la disparition du cheval),
l’émergence de l’aviation, le développement de la radio, du radar,
la conquête de l’espace... qui se sont traduits par d’importants
changements, non seulement dans les modalités des opérations militaires,
mais également dans leur nature, avec par exemple l’apparition, à côté
des traditionnels théâtres terrestre et naval, d’un nouveau théâtre
d’opérations, l’aérien3.
- Il faut donner une place particulière,
au cours des récentes décennies, à la rupture nucléaire, qui peut se décrire
comme résultant de la mise au point d’un explosif nouveau et extrêmement
puissant, mais qu’il est plus exact de caractériser comme le fruit de
trois séries d’innovations : celles permettant de maîtriser la
fission, puis la fusion nucléaire, celles aboutissant à la mise au point
du missile balistique, de portée intercontinentale et de surcroît très
difficile à intercepter, enfin celles conduisant, en particulier grâce
à la propulsion nucléaire et au guidage inertiel, à l’apparition de
sous-marins de type nouveau pouvant demeurer sous l’eau et rester quasi
indétectables sans autre limitation de durée que celle qui résulte des
capacités physiques et psychologiques des équipages. Cette rupture nucléaire
est probablement la plus révolutionnaire de l’histoire militaire, en
particulier du fait de la capacité que l’on a reconnue - et que l’on
reconnaît encore - à l’arme nucléaire, non pas tellement d’offrir
de nouvelles possibilités aux combattants, mais d’interdire la guerre
entre ceux qui la possèdent, avec toutes les conséquences que cela a
entraînées et entraîne encore sur les équilibres géopolitiques et sur
la posture de puissance des nations.
L’examen de ces exemples historiques
permet de mettre en évidence quelques caractéristiques qui leur sont
communes. La première est que l’effet de rupture, c’est-à-dire
l’apparition de possibilités nouvelles dans l’art de la guerre (ou de
l’interdiction de la guerre dans le cas du nucléaire), ne résulte que
rarement d’une innovation technologique unique, au sens où par exemple
le moteur à explosion a remplacé le cheval4,
mais plutôt de la conjonction de progrès dans des domaines parfois éloignés :
le chemin de fer et le télégraphe, la maîtrise des grandes structures
en acier et la mise au point de la turbine à vapeur, la découverte du phénomène
nucléaire et le développement du missile balistique. Cet éloignement
entre les domaines concernés explique que leur conjonction puisse ne se
manifester que lentement, ce qui pour autant n’empêche pas que, in
fine, elle puisse conduire à des situations très nouvelles.
Une autre caractéristique est que,
souvent, les technologies qui mènent à des ruptures sont d’origine
civile. Sans doute cela n’est-il pas exact pour les périodes antérieures
au XIXe siècle, lorsque le besoin militaire était le moteur
principal du progrès technologique. En revanche, c’est d’abord à des
besoins civils, d’ordre économique, sportif, ludique ou purement
scientifique, que le chemin de fer, l’avion, le télégraphe, les
premiers satellites ont répondu. Si, pour les militaires, il est facile5
d’imaginer l’effet de progrès technologiques dans des domaines
qu’ils connaissent déjà (les tubes de canon, la portée des radars,
etc.), en revanche, il leur est moins naturel d’être attentifs à ce
qui se passe à l’extérieur de leur sphère habituelle et d’y
discerner des éléments de changement qui pourraient les concerner. Et
s’ils finissent par comprendre l’intérêt militaire potentiel de
telle innovation (ou de tel ensemble d’innovations) venant de l’extérieur,
il leur restera difficile d’imaginer sous quelles formes - souvent
nouvelles - il pourrait se manifester : au départ, l’avion n’était
qu’un moyen d’observer des opérations qui n’avaient lieu qu’au
sol, et l’arme nucléaire n’était qu’une bombe (beaucoup) plus
puissante que ces consœurs antérieures.
Résultant de progrès technologiques
dans des domaines parfois éloignés, de surcroît souvent civils, et dont
l’effet ne se manifeste pas toujours rapidement, la rupture est donc -
en dépit de l’idée que l’on se fait a priori du mot - un phénomène
dont il n’est pas facile de prendre conscience. Il est vrai qu’il est
plus facile de tirer des enseignements d’un passé que l’on connaît
et de "préparer la dernière guerre" que de spéculer sur les
conséquences d’évolutions qui ne sont jamais faciles à discerner,
surtout si elles ne s’inscrivent pas dans la continuité du passé.
Cette difficulté à imaginer l’avenir autrement que le passé est
d’ailleurs une règle générale, qu’il s’agisse de technologie,
d’art militaire ou de situation politique. Avant 1989, les hommes
politiques n’imaginaient que difficilement que le monde communiste
pourrait ne pas perdurer. Lors des premiers bip-bips du Spoutnik soviétique
en 1957, personne n’était vraiment en mesure de prévoir, et en tout
cas de décrire de manière précise, les effets révolutionnaires
auxquels conduirait à la fin du siècle la conquête de l’espace. Si,
du fait des règles de l’évolution et de la vie, l’homme est tourné
vers le futur, son esprit, son intelligence, sa culture le prédisposent
à concevoir ce futur en prolongation du passé. D’où la difficulté à
prendre conscience des ruptures, et la lenteur avec laquelle, souvent, se
fait cette prise de conscience.
*
* *
Or, il semble qu’aujourd’hui les phénomènes
de ruptures d’origine technologique soient appelés à être plus
nombreux et plus fréquents, ce qui implique un effort accru
d’intelligence et de vigilance. Aucun domaine scientifique n’échappe
dorénavant à une double évolution : d’abord, un accroissement très
rapide de la connaissance de ses mécanismes de base ; ensuite, un développement,
également rapide, de ses applications potentielles. Partout en effet, se
conjuguent trois facteurs de progrès : l’amélioration constante
des moyens et appareillages de mesure utilisables, le perfectionnement des
méthodes de simulation mathématique (elles-mêmes liées aux progrès
des ordinateurs), la diffusion et la circulation croissantes des résultats
de la recherche.
En outre, pour ce qui est des
applications, leur développement est catalysé par l’expansion des
marchés civils. Beaucoup de ces marchés ont acquis une dimension planétaire ;
la compétition entre producteurs et opérateurs s’en trouve intensifiée
et stimule l’apparition d’innovations, la mise au point de procédés
nouveaux, l’émergence de technologies plus performantes, dont ensuite
les militaires pourront profiter - sans peut-être avoir à se consacrer
à leur développement, ce qui est sans doute bénéfique en termes de coûts,
mais ne permet pas l’effet d’apprentissage et d’accoutumance qui
rendrait plus aisée la prise de conscience que se profilent des
changements importants, voire des ruptures.
Quels sont, parmi ces domaines
scientifiques, ceux dont l’évolution pourrait être particulièrement
significative pour les militaires ?
- Le premier auquel on pense
naturellement est celui de l’information : on en traitera plus
loin, pour montrer en particulier à quels types de situations nouvelles
cela pourrait conduire en matière de défense.
- Un deuxième domaine, souvent cité,
est celui des matériaux. Il s’agit d’un secteur en pleine ébullition,
non seulement du fait du nombre de nuances ou de variétés disponibles
(50 000 selon les spécialistes), mais peut-être surtout par suite
de la mise au point de matériaux hybrides ou composites offrant des
propriétés sans cesse nouvelles. On peut citer le vaste domaine des
polymères où, à côté des matières plastiques traditionnelles, on
trouve dorénavant des matériaux très spécialisés tels que les polymères
thermostables qui, parce qu’ils conservent leurs propriétés à température
très élevée, sont utilisés par exemple sur les lanceurs spatiaux, ou
encore les polymères pour accumulateurs qui pourraient permettre de
produire des batteries à très grande durée de vie (10 ans). Il faut également
citer les matériaux pour l’électronique, où le dosage très précis
des impuretés incorporées dans le silicium permet de produire les effets
qui sont à la base de l’informatique moderne. Tout cela concerne
directement les matériels militaires.
- Autre domaine, celui de la biologie et
des sciences du vivant. La recherche sur le vivant est particulièrement
active en cette fin de siècle. Elle répond à des besoins ressentis
comme essentiels, non seulement pour la santé de l’homme mais également
pour le développement de l’agro-alimentaire, pour la protection de
l’environnement... Par ailleurs, la biologie, comme les sciences
physiques et les sciences de la matière, dispose de moyens
d’investigation et de méthodes de modélisation qui permettent un
accroissement spectaculaire des connaissances. Tout cela a évidemment des
effets bénéfiques mais peut aussi ouvrir la voie à de nouvelles formes
de guerre biologique, ou inversement à de nouveaux moyens
d’immunisation, dont nous entrevoyons la possibilité sans cependant
pouvoir dire en quoi elles ou ils pourraient précisément consister.
- Il est enfin un autre secteur, non
directement technologique - il serait plus exact de parler d’un concept
-, dont la rapide expansion pourrait avoir des effets inédits : il
s’agit de tout ce que recouvre le mot "système". De plus en
plus, les technologies, les produits, les matériels sont organisés en
systèmes, dont les propriétés vont souvent bien au-delà de ce que
donnerait la simple juxtaposition des propriétés de leurs constituants
élémentaires. Ce développement des systèmes, et plus précisément le
fait que l’esprit humain soit de mieux en mieux capable de les spécifier
et d’en maîtriser la complexité, méritent une analyse particulière
qui sera faite plus loin.
*
* *
Avant d’aborder l’analyse des deux
domaines - l’information et les systèmes - où pourraient se produire
des ruptures intéressant l’art de la guerre et plus généralement la défense,
il convient de souligner que si les évolutions technologiques peuvent être
à l’origine de ruptures, elles ne peuvent à elles seules les
expliquer. Si elles en sont une condition nécessaire, cette condition
n’est pas suffisante. Il n’y a réellement rupture que lorsque
l’homme - l’utilisateur, le militaire -, ayant compris les possibilités
qu’offre telle ou telle technologie, décide d’en tirer parti de façon
nouvelle pour en tirer des effets nouveaux. Pour les militaires, cela
signifie : des doctrines d’emploi nouvelles, une organisation
nouvelle adaptée à ces doctrines d’emploi. Les technologies ayant
permis le concept du char de bataille moderne n’ont conduit à une réelle
rupture, c’est-à-dire à un changement radical, dont on a vu les effets
au début de la Seconde Guerre mondiale, que lorsqu’on y a associé une
doctrine nouvelle - le Blitzkrieg - et une organisation nouvelle -
les chars groupés en régiments et non plus éparpillés dans les unités
d’infanterie. Le concept de révolution dans les affaires militaires (revolution
in military affairs, ou RMA, pour prendre l’appellation américaine)
associe toujours des novations dans trois domaines : technologique,
doctrinal, organisationnel. Ce qu’il faut noter, c’est que si, dans le
domaine technologique, le progrès vient dorénavant de plus en plus de la
recherche civile, c’est-à-dire de l’extérieur pour les militaires,
personne en revanche ne peut se substituer à eux pour imaginer,
conceptualiser et mettre en œuvre le changement dans les domaines de la
doctrine et de l’organisation. Il n’y aura donc rupture d’origine
technologique, et plus précisément on ne pourra profiter de cet effet de
rupture que si, au sein de l’institution militaire, on fait l’effort
intellectuel suffisant, non pas seulement pour comprendre la nature du
progrès technique en cours - ce qui reste évidemment indispensable -,
mais pour voir comment en tirer parti de manière non conservatrice, ce
qui suppose de bouleverser habitudes et traditions. À défaut, comme en
1940, la nouvelle technique qu’on aura incorporée dans les matériels
en service ne servira à rien face à celui qui, lui, aura su faire preuve
d’imagination créatrice pour en tirer parti.
*
* *
l’explosion de l’information
En cette fin de XXe siècle,
on observe donc un accroissement considérable du domaine couvert par
les technologies de l’information. Pour bien en saisir la portée, il
convient avant tout de le mettre en perspective, dans le cadre plus général
de la révolution de l’électronique et de l’informatique. Ce phénomène,
en effet, même s’il prend aujourd’hui des aspects inédits, est
loin d’être entièrement nouveau pour les militaires, ce qui
d’ailleurs ne signifie pas - comme on le verra - qu’il ait été
bien compris.
Les technologies de l’information
hier et aujourd’hui
L’irruption de l’électronique,
puis de l’informatique, dans les matériels de défense remonte à
plusieurs décennies. On peut sans doute en situer le début à la
Seconde Guerre mondiale, avec l’invention du radar. Quasiment
simultanément apparaît une nouvelle forme de guerre, différente des
formes traditionnelles, ayant ses lois propres (en particulier celles
de se faire à distance ainsi que d’être, comme on le dirait
aujourd’hui, une guerre du type "zéro mort"), la guerre
électronique. Les épisodes les plus connus de cette guerre électronique6
ont été la bataille d’Angleterre (juin 1940 - mai 1941), les
bombardements de la Ruhr (1942), la guerre du Viêt-nam (à partir de
1963), la guerre du Kippour (1973), le conflit de la Bekaa (1982),
enfin la guerre du Golfe (1991). Ces épisodes montrent unanimement
que l’utilisation - intelligente - des moyens de guerre électronique
permet une réelle rupture opérationnelle. Pour ne prendre que
l’exemple de la guerre du Golfe, l’utilisation massive par les Américains,
dès le début des opérations, des moyens de brouillage électronique
offensif7, combinés avec des moyens
physiques (en particulier avions furtifs F-117, missiles de croisière
Tomahawk et missiles antiradar) a eu comme résultat d’interdire aux
Irakiens l’utilisation de leurs radars de surveillance aérienne
(car le fait de les mettre en fonctionnement les rendait repérables,
ce qui entraînait le risque qu’ils soient brouillés ou détruits).
Leur défense antiaérienne était donc quasiment réduite à
l’inaction et le ciel était aux Alliés, avec la conséquence
d’un taux de pertes en avions très bas (30 fois inférieur à celui
du Viêt-nam, c’est-à-dire presque un taux de temps de paix).
Les différentes guerres électroniques
du passé montrent cependant qu’il n’y a avantage opérationnel décisif
que sous certaines conditions :
- D’abord, le secret technologique
doit être soigneusement préservé et ce secret est essentiel à tout
effet de rupture. Le brouillage électronique consiste à perturber le
fonctionnement interne du matériel adverse, par exemple du radar, ce
qui sera d’autant plus difficile que ce fonctionnement interne sera
plus mal connu. À l’inverse, si l’adversaire connaît les caractéristiques
du brouilleur qui pourrait lui être opposé, il pourra - parfois
assez facilement - modifier l’électronique ou les calculateurs de
son radar pour le rendre moins sensible au brouillage. Le secret est
donc essentiel, beaucoup plus par exemple que dans le cas traditionnel
de l’obus et de la cuirasse : connaître les caractéristiques
de l’obus ne facilite guère la mise au point d’une cuirasse
efficace.
- Autre condition à l’efficacité
de la guerre électronique : elle doit associer une technologie
nouvelle (ou tout au moins maintenue secrète), une tactique adaptée,
une organisation adéquate. On retrouve là un principe déjà évoqué
plus haut : la percée technique ne peut à elle seule assurer la
rupture. Dans le cas de la guerre du Golfe, ce ne sont pas les
brouilleurs électroniques qui ont fait la décision, c’est une manœuvre
faisant appel à un combinaison de ces brouilleurs et de différents
types de moyens physiques, ainsi qu’une organisation permettant aux
Américains de disposer de réelles forces de guerre électronique et
pas seulement de moyens dispersés dans les forces traditionnelles. A
contrario, il n’y avait, chez les Irakiens (ni d’ailleurs, à
peu de choses près, chez les alliés des Américains) ni moyens de
brouillage offensif, ni doctrine, ni organisation dans ce domaine.
La guerre électronique n’est pas
le seul exemple d’utilisation des technologies de l’information
dans les opérations militaires. Un autre exemple, qui prend de plus
en plus d’importance, est évidemment celui de la surveillance et
des transmissions où l’on constate un foisonnement de moyens
permettant de capter, de transmettre et d’exploiter l’information.
Ces moyens sont pour une part "physiques" (satellites,
avions, drones, systèmes d’information et de communication ou
SIC...), mais surtout ils mettent en œuvre des technologies
permettant de diversifier la nature de l’information recueillie
(renseignements d’origine acoustique, images dans les longueurs
d’onde du visible, images infrarouges, millimétriques, signaux
radars...). Il est ainsi possible, tout au moins théoriquement, de
tout voir en permanence (la nuit aussi bien que le jour) et de
transmettre en temps réel, c’est-à-dire immédiatement,
l’information vers ceux qui auront à l’utiliser grâce à
l’accroissement du débit des réseaux de transmission. Les
implications opérationnelles sont claires : il s’agit de voir
le premier et d’éviter soi-même d’être vu. De plus en plus, la
première bataille à gagner dans une guerre est celle de
l’information.
Ainsi les technologies de
l’information ne constituent-elles pas une réelle nouveauté pour
les militaires. Il les utilisent depuis longtemps et cette utilisation
a souvent conduit à des ruptures avec les processus guerriers antérieurs.
Pour autant, il semble bien que l’on soit à l’orée d’une
accélération spectaculaire du phénomène et de ruptures
beaucoup plus radicales, qui trouvent leur origine non seulement dans
un progrès technique dont le rythme est de plus en plus rapide, mais
aussi, et plus fondamentalement, dans le fait que ce progrès n’est
plus maîtrisé par les militaires, comme ce fut le cas pour les
radars, les capteurs infrarouges, les premières générations de
calculateurs : dorénavant, ce sont les civils - les marchés
civils - qui sont menants et qui imposent leur rythme et leurs
solutions.
L’évolution actuelle des
technologies de l’information se caractérise, en effet, par une
forte concomitance des besoins civils - ceux des individus, ceux des
entreprises - en progression continuelle, et des possibilités
techniques qui suivent une tendance exponentielle. Sans doute la
demande militaire continue-t-elle d’exister, sans doute reste-t-il
certaines technologies pour lesquelles les besoins militaires sont
toujours les plus importants (par exemple les capteurs infrarouge),
mais, pour l’essentiel, l’acteur militaire devient, dans le monde
proliférant de l’information, un acteur mineur.
La prédominance civile8
a plusieurs implications. La première est d’entraîner, du simple
fait des mécanismes de marché, une baisse continue des coûts (dont
évidemment profitent les militaires). Baisse des coûts et expansion
des marchés, qui s’entretiennent mutuellement, conduisent
aujourd’hui au franchissement de ce que l’on pourrait appeler un
seuil critique ou - pour reprendre un mot déjà utilisé plusieurs
fois - à une nouvelle rupture d’une ampleur qui va plus loin que
les précédentes. Cette rupture n’est pas le fait d’une simple
percée technologique - on a vu qu’il y a de longues années que les
technologies de l’information s’améliorent continûment, même si
aujourd’hui ces améliorations semblent se produire plus rapidement
- mais plutôt du "décollage" du marché civil et du développement
"en boule de neige" des services basés sur l’information.
Les pays en pointe ne sont ou ne seront d’ailleurs pas forcément
ceux auxquels nous habituait la traditionnelle hiérarchie des
puissances dans le monde, et cela pourrait avoir à terme des conséquences
géopolitique ou militaires si certains pays, habituellement considérés
comme moins "avancés", savaient, mieux que nos vieux pays
et par une meilleure osmose entre leurs civils et leurs militaires,
tirer parti de l’effet de seuil que l’on vient d’évoquer.
Pour ce qui est de la défense et de
la sécurité, ce que pourrait impliquer cette nouvelle rupture due
aux technologies de l’information peut s’analyser à trois niveaux :
- le niveau pour lequel
l’information est simplement un "moyen" au service des
forces ;
- celui où l’on peut considérer
que "l’infosphère" est un "milieu" au sein
duquel se mènent les opérations militaires ;
- celui, enfin, où l’infosphère
deviendrait "l’enjeu" même des rivalités guerrières.
L’information, un moyen au service des
forces
À un premier niveau d’analyse, les
systèmes d’information apparaissent comme un moyen permettant
d’accroître l’efficacité des forces. Il s’agit du vaste
domaine de la surveillance et des SIC, déjà évoqué. Toutefois,
cet accroissement d’efficacité suppose que soient acquises diverses
conditions concernant les modes opératoires et la structure des
forces. En allant du plus simple au plus complexe, on peut citer les
exemples suivants :
Dans les systèmes d’armes, les
possibilités de l’information moderne permettent de raccourcir
la boucle perception (par exemple détection d’un hostile) - décision
(décision de s’en prendre à cet hostile) - action (déclenchement
de tir), voire de créer un court-circuit entre le senseur et le
tireur, c’est-à-dire d’avoir une décision automatique. Cela est
certainement de nature à accroître l’efficacité des systèmes
d’armes tels que, par exemple, ceux qui assurent l’autodéfense
des navires, pour laquelle la rapidité de réaction constitue un critère
déterminant de succès. Mais la condition est qu’on accepte ce qui
est un changement assez radical dans les normes militaires du
commandement, puisque le tir peut ne plus faire l’objet d’un ordre
explicite. Tout au plus pourrait-il faire l’objet d’un ordre négatif
(interdiction de tir : le contrôle humain demeure, mais sous une
forme inhabituelle).
De telles boucles courtes ne sont pas
seulement envisageables pour les systèmes d’armes, elles le sont également
pour de petites unités d’hommes sur le terrain. Disposant d’une
information de meilleure qualité, et de surcroît en grande quantité,
ces petites unités seraient en mesure de faire preuve d’une plus
grande autonomie, ce qui, sous réserve d’une coordination
d’ensemble, irait dans le sens d’un surcroît d’efficacité.
L’efficacité des SIC passe également
par une plus grande interopérabilité. Et cela non seulement
entre armées d’un même pays, mais aussi entre les forces de différentes
nations appelées à coopérer dans le cadre d’opérations
multinationales. Cette question de l’interopérabilité revêt différents
aspects : un aspect technique (il faut que matériels et
logiciels soient, sinon identiques, du moins interconnectables), un
aspect procédural (les procédures de commandement doivent être
standardisées), mais aussi - et c’est peut-être le plus difficile
à réaliser - un aspect organisationnel et culturel, partiellement résolu
en France avec, par exemple, la concentration des moyens satellitaires
sous l’égide de l’état-major des Armées (ce qui n’est
toujours pas le cas aux États-Unis) ou la création de la Direction
du renseignement militaire (DRM) en remplacement des deuxièmes
bureaux chargés du renseignement dans chaque état-major. En
revanche, cet aspect organisationnel et culturel reste un obstacle
majeur dans l’interopérabilité au sein de coalitions rassemblant
plusieurs nations.
Si l’on pousse plus loin la réflexion
sur le rôle des technologies de l’information pour accroître
l’efficacité des forces, on en vient à se poser des questions
encore plus radicales sur l’organisation de l’outil militaire
(questions qui ne sont d’ailleurs pas sans rappeler celles qui sont
apparues dans l’organisation des entreprises de secteur
concurrentiel lors de l’arrivée de ces mêmes technologies de
l’information). C’est ainsi que, traditionnellement, on distingue
trois théâtres d’opérations, la terre, la mer et l’air, entre
lesquels existent d’ailleurs des interactions (on parlera par
exemple de la fonction sol-air) ; pour chacun de ces théâtres,
des moyens distincts sont dédiés aux différentes fonctions opérationnelles :
renseignement, transmission, feux... Cette approche traditionnelle
risque de devenir obsolète du fait des possibilités offertes par les
technologies de l’information qui rendent possibles de nouveaux
concepts. Par exemple, l’intégration des fonctions
renseignement/transmission/ commandement/feux que rendent possibles
les technologies de l’information devient une nécessité si l’on
veut pleinement tirer parti des possibilités des armements guidés de
précision, en particulier vis-à-vis de cibles mobiles. De même, les
possibilités de l’information permettent, à partir de modules élémentaires,
d’organiser des forces ad hoc, adaptées à des théâtres d’opérations
souvent différents les uns des autres, éparpillées sur le terrain,
et qui plus est sur un terrain dénué d’infrastructures, par
opposition à ce qu’on observait au temps de la guerre froide :
des infrastructures fixes, une organisation statique des forces, des
concepts d’emploi figés. Les processus décisionnels peuvent - et
peut-être doivent - également être revus : dès l’instant
que l’information est largement diffusable jusqu’au niveau des
unités élémentaires, voire du combattant individuel, des processus
reposant sur des structures en réseaux deviennent possibles, en complément,
voire partiellement à la place, des structures hiérarchiques, ce qui
permet de faire agir de façon intégrée et synchronisée des forces
ou des systèmes individuels qui peuvent d’ailleurs être hétérogènes.
La logistique elle-même doit faire appel à des logiques nouvelles :
grâce aux possibilités qu’offre l’informatique pour le routage
des approvisionnements, la synchronisation des expéditions..., la
logique traditionnelle de stocks peut laisser place à une logique de
flux, évidemment beaucoup plus adaptative, donc plus efficace. Pour
rendre compte d’une manière imagée - mais il s’agit, en réalité,
de beaucoup plus qu’une image - des implications organisationnelles
des technologies de l’information, les Américains ont recours au
concept de système de systèmes : l’ensemble du théâtre
d’opérations doit être conçu comme un unique système intégré,
innervé par des réseaux d’information de toutes sortes, y compris
des réseaux commerciaux et le téléphone public, et assurant
diverses fonctions (observation, feux, logistique...) qui, bien qu’étant
différentes, peuvent ne plus être considérés isolément les unes
des autres ou réalisées de manière séquentielle. En outre, et en dépit
de la complexité apparente de ce système de systèmes,
l’utilisation de l’information, et en particulier d’une
information en temps réel, permet un contrôle des opérations (a
priori et a posteriori) probablement bien meilleur
qu’autrefois.
Les possibilités qu’offrent ainsi
les technologies de l’information de répondre de façon beaucoup
plus efficace à des fonctions militaires traditionnelles en
contrepartie de changements dans les organisation et, au total,
d’une plus grande complexité de ces organisations supposent que le
commandement soit capable de maîtriser cette complexité. Cela
requiert une formation humaine adéquate, mais aussi des outils spécifiques
parmi lesquels les moyens de simulation sont appelés à jouer un rôle
de premier plan. Comprendre ce qui se passe sur un théâtre d’opérations
a, de tout temps, été un facteur essentiel de suprématie. Sur des
théâtres où l’information est omniprésente et la complexité
grandissante, cela est à la fois plus essentiel et plus difficile, et
il y aura donc un fossé grandissant entre ceux qui sauront le faire
et ceux qui ne le sauront pas.
L’information "milieu"
L’information n’est pas qu’un
moyen au service des forces armées - un moyen, certes, de nature à
produire de profonds changements -, mais doit aussi être considérée
- et ceci constitue un deuxième niveau d’analyse - comme un
milieu au sein duquel agissent ces forces, de la même manière
qu’elles agissent dans les milieux terrestre, naval ou aérien. Ce
que d’aucuns appellent l’effet CNN illustre bien ce concept de
milieu de l’information, ou encore d’infosphère : le développement
des chaînes d’information télévisées fait que beaucoup d’opérations
militaires sont dorénavant suivies en direct par des millions de
spectateurs ; elles sont, en quelque sorte, baignées par
l’information et cela entraîne de nombreuses conséquences. Par
exemple de créer chez les spectateurs, qui sont aussi des citoyens,
des mouvements d’émotion qui prennent parfois le pas sur des critères
plus rationnels. C’est ainsi que certaines opérations sont lancées,
non pas tellement dans le but de faire respecter l’ordre
international, mais parce que le spectacle télévisé de gens en
train de mourir (sous l’effet d’une famine, par suite de
massacres...) apparaît insoutenable à l’opinion publique.
Inversement, les massacres pourront se poursuivre impunément si la télévision
les ignore. Il y a interaction entre cette émotion des opinions
publiques et les décideurs, politiques ou militaires, qui ne peuvent
pas ne pas prendre en compte cette émotion. Une autre conséquence de
l’omniprésence de la télévision réside dans une certaine scénarisation
de l’information : les images que l’on reçoit sont comme
celles d’un spectacle et elles doivent répondre aux lois du
spectacle : il y faut des vedettes (tel général, tel homme
politique...), il y faut des chiffres et des bilans (nombre de morts),
et cela n’a pas forcément à voir avec les opérations elles-mêmes.
Mais l’information n’est pas
faite que de télévision. Au Rwanda, la radio des Mille Collines a
joué le rôle que l’on sait dans les massacres de 1996, et il en
fut de même en Bosnie. En remontant un peu plus loin dans le temps,
on se rappelle le rôle de simples cassettes dans le déclenchement de
la révolution qui a conduit en Iran au renversement du Shah.
Ainsi, sur tous les théâtres d’opération,
des informations de toutes sortes sont présentes. Et elles le seront
de plus en plus, sous l’effet de trois caractéristiques principales :
- le coût de plus en plus faible
d’accès à l’information, dont donne l’exemple le développement
d’Internet et les possibilités qu’il offre d’accéder
facilement à des milliers de bases de données ;
- la numérisation qui en facilite
l’acheminement et la diffusion (mais qui en rend également plus aisés
la manipulation et le truquage : il sera de plus en plus
difficile de savoir si les informations ou les images que l’on reçoit
sont réelles ou si elles ont été fabriquées) ;
- sa mobilité : où que l’on
soit, il est (ou il sera d’ici peu) possible d’émettre ou de
recevoir des informations, en particulier grâce à la téléphonie
cellulaire, aux réseaux de satellites en orbite basse du type Iridium
ou Globalstar, et à l’extension d’Internet.
Ce qu’implique cette notion de
milieu, utilisée ici à propos de l’information, c’est qu’il
s’agit d’un environnement qu’on ne peut pas réellement
contrôler. On peut contrôler un SIC, un système de guerre électronique,
on peut décider d’en posséder ou de n’en pas posséder, on peut
en définir librement l’usage. Mais on ne contrôle pas l’atmosphère
ou l’océan ; tout au plus peut-on jouer au mieux des lois
propres à ces milieux. Il en est de même avec l’infosphère. Le
système civil de télécommunications et d’information constitue un
milieu au sein duquel, qu’elles le veuillent ou non, les forces armées
doivent situer leur action sans pouvoir réellement la contrôler.
L’infosphère déborde de beaucoup la sphère militaire, elle est à
la disposition de tous : des adversaires traditionnels, des
mafias qui trouvent dans l’Internet de nouvelles possibilités
d’agir, des agents immatériels ou des virus qui circulent sur les réseaux
pour rechercher des renseignements ou pour se livrer à différentes
sortes de malversations, mais aussi des entreprises, des banques, de
la presse, ou de simples particuliers, éventuellement des soldats
disposant à titre personnel de leur téléphone mobile. Elle est
aussi à la disposition des forces armées, qui en tireront parti
s’ils en connaissent les lois et les utilisent au mieux (comme les
aviateurs utilisent les lois de l’aérodynamisme). À l’évidence,
cela peut impliquer de profonds changements dans la manière d’agir
et dans l’organisation des militaires, plus habitués à utiliser
"leur" information qu’à jouer avec une information
qu’il ne maîtrisent ni ne contrôlent.
Peut-être en viendra-t-on à créer,
à côté de l’armée de Terre, de la Marine et de l’armée de
l’Air, une armée de l’information. Il faudra en tout cas faire
preuve de beaucoup de souplesse intellectuelle et d’imagination pour
prendre correctement en compte l’existence de ce milieu de
l’information.
L’information "enjeu"
À terme, cependant, et en
contradiction - tout au moins en apparence - avec ce que l’on vient de
dire, on pourrait chercher à maîtriser l’infosphère. Non pas à en
modifier les lois qui, encore une fois, s’apparentent un peu aux lois
physiques, mais bien à la maîtriser au sens où une armée maîtrise
un territoire, des forces aériennes maîtrisent le ciel au-dessus
d’un théâtre d’opérations. L’infosphère deviendrait ainsi - et
cela constitue un troisième niveau d’analyse - un nouvel enjeu des
rivalités guerrières. On rejoint là la notion de guerres du troisième
type, mise en avant par des auteurs tels que Toffler9
ou Virilio10. Autrefois, le but des opérations
militaires était de maîtriser les grandes étendues qu’étaient les
campagnes, où se trouvaient populations et richesses. Plus récemment,
et encore aujourd’hui, ce sont les villes que l’on vise, c’est-à-dire
encore des lieux, mais moins étendus, plus ponctuels. Demain, ce
pourrait être non plus des lieux mais des moyens de communiquer, de se
mettre en relations (réseaux de téléphones, échanges de données,
Internet), dans la mesure où c’est là que résident de plus en plus
la richesse et la puissance et que, par conséquent, pourraient se
porter l’ambition des hommes comme leur rivalité.
Cette idée que ce qu’il faudra dorénavant
surtout maîtriser est l’infosphère a d’importantes implications
sur la notion même de sécurité, dont les frontières traditionnelles
deviennent floues ou incertaines, ainsi que l’a souligné, parmi
d’autres, une récente étude de la Rand Corporation11.
En particulier, les frontières traditionnelles (c’est-à-dire les
frontières géographiques) perdent de leur sens, dès l’instant que,
par nature, l’information peut, à la vitesse de la lumière, circuler
dans une infosphère qui, mis à part quelques cas particuliers (les
profondeurs océaniques, les cages de Faraday...), ne connaît aucune
limite. Les concepts d’ennemi intérieur, du ressort des polices, et
d’ennemi extérieur, du ressort des forces militaires traditionnelles,
ne sont plus pertinents, s’agissant de dangers qui se manifesteraient
par l’intermédiaire des réseaux d’information et dont on ne
pourrait distinguer clairement l’origine. La notion de sanctuaire
n’a plus de signification, et des adversaires lointains, éventuellement
peu développés militairement (au sens que l’on donne
traditionnellement au concept de force militaire) mais sachant tirer
intelligemment parti des possibilités de l’infosphère et de la
facilité d’y accéder, pourraient constituer une menace sérieuse
pour les infrastructures, de plus en plus informatisées et organisées
en réseaux, des grands pays. Le missile balistique permet la menace à
distance, tout en restant l’apanage de pays suffisamment riches ;
l’information autorise des distances plus grandes encore pour une
menace instantanée, et toutes sortes de pays (ou de mafias) pourront y
avoir accès.
Face à ces perspectives, il faut
imaginer de nouveaux outils de défense. À chaque civilisation - la
rurale, l’industrielle - a en effet correspondu dans le passé une
forme d’armée, une panoplie d’armements ; la civilisation de
l’information dans laquelle nous entrons ne peut que générer à son
tour des formes nouvelles de puissance militaire, des formes
d’organisation adaptées aux luttes de nouveau type - ou adaptées au
contraire à nous préserver de ces luttes grâce à de nouvelles formes
de dissuasion. Il s’agirait là, à l’évidence, d’une rupture
majeure avec le passé, dans la mesure où, comme le souligne Toffler,
ce ne sont plus les règles du jeu guerrier qui seraient changées, mais
bien le jeu lui même.
Telles sont les perspectives qu’ouvre
l’explosion de l’information, vis-à-vis desquelles un réel effort
de vigilance, d’intelligence, de prospective, est nécessaire si
l’on n’entend pas, face aux ruptures ou aux fractures qu’elles
annoncent, rester cantonné du mauvais côté, c’est-à-dire celui du
passé.
Comme on va le voir, les perspectives
ouvertes par la révolution des systèmes sont également très
significatives.
La révolution des systèmes
Le concept de système n’est pas réellement
nouveau. Mais il en est un peu de ce concept comme de celui de
l’information, c’est-à-dire que l’on assiste aujourd’hui à une
généralisation de ses applications, à une sorte d’accélération
des effets qu’implique son emploi. Cette accélération trouve, pour
l’essentiel, son origine dans les progrès de l’informatique :
la "révolution des systèmes" est, pour une large part, fille
de l’explosion de l’information dont on vient de parler. Mais elle
prend tellement d’importance qu’elle mérite un examen particulier.
Les différents systèmes
Pour les militaires le mot système
recouvre trois acceptions :
- la plus simple et la plus
traditionnelle : celle de système d’armes ;
- une acception plus récente et dont
on n’a pas encore réellement mesuré tout ce qu’elle implique :
celle de système de forces ;
- enfin, celle de système de systèmes,
expression déjà citée, qui nous vient des États-Unis, et qui recèle
une réalité de nature à entraîner de significatifs bouleversements
dans l’organisation militaire.
Pour faire d’emblée une
comparaison - qui comme toute comparaison n’est bien évidemment
qu’approximative - avec le "système humain", on pourrait
dire qu’un système d’armes est l’équivalent d’un membre en
charge d’une fonction particulière (un bras ou une jambe), un système
de forces l’équivalent du corps humain dans son intégralité, et
qu’une société organisée (du type des sociétés occidentales)
donne l’image de ce qu’est un système de systèmes.
La première acception, celle de système
d’armes, est maintenant bien connue et ne mérite pas de longues
explications. L’ensemble des dispositifs - radar, conduite de tir,
missiles - qui contribuent à la fonction feu d’un avion constitue
son système d’armes. On parlera de même du système d’armes
d’un navire, ou d’un char. Le mot système signifie que les différents
constituants (le radar, le missile...) sont articulés pour coopérer
de façon coordonnée à la même fonction, comme il en est - pour
reprendre la comparaison avec l’homme - des différentes parties du
bras, de l’épaule jusqu’aux doigts. Si elle est aujourd’hui
bien connue, cette notion de système d’armes n’est, pour autant,
pas très ancienne : l’époque n’est pas éloignée où ce
que l’on installait à bord d’un avion ou d’un bateau était
constitué d’équipements individualisés, produits par des
fabricants différents, et dont l’éventuelle coordination ne
pouvait être assurée que par un opérateur humain. L’agencement de
ces équipements en chaînes fonctionnelles constituant un système
n’a pu voir le jour que par suite, comme on l’a dit, des
possibilités offertes par l’informatique, possibilités au départ
modestes, mais qui ont crû rapidement avec les progrès de
l’informatique civile.
Si le système d’armes est
d’abord un système fonctionnel (c’est-à-dire coordonnant les tâches
d’équipements distincts), il prend aussi de plus en plus l’aspect
d’un ensemble physiquement intégré. Dans le cas d’un navire de
combat par exemple, on cherchera une cohérence physique entre divers
éléments : "L’implantation à bord des divers
constituants détermine le champ de vision des capteurs de veille et
le champ de battage des armes ; l’efficacité des équipements
de détection dépend fortement de la minimisation des effets
d’interférences entre les champs radioélectriques émis et reçus ;
les formes générales de la plate-forme interviennent sous l’angle
de leur signature dans les bandes radar et infrarouge et participent
donc à l’efficacité des contre-mesures" 12.
Ce recours de plus en plus banalisé
au concept de système d’armes conduit-il à ce qu’on pourrait
qualifier de rupture ? En réalité, pour l’opérateur,
l’utilisateur, le fait d’avoir à mettre en œuvre un système
d’armes complexe se traduit souvent par une plus grande facilité
d’emploi, et nécessite moins de formation qu’avec les matériels
antérieurs. S’il faut chercher une rupture, c’est plutôt dans la
capacité à concevoir ces systèmes complexes - et non dans leur
utilisation - qu’elle se situe : il y a là, en effet, un
savoir faire qui reste pour l’instant le propre de pays développés
(où un nouveau métier est apparu, celui de systémiers) ;
l’atout que ceux-ci possèdent ainsi dans la génétique des moyens
militaires peut être déterminant s’ils savent l’utiliser à bon
escient, en particulier en en contrôlant avec soin la possession et
en sachant garder l’avantage sur d’éventuels compétiteurs.
La notion de système de forces
est plus récente que celle de système d’armes. Sans doute peut-on
objecter que le fait de faire agir de façon coordonnée des forces élémentaires
contribuant à la même mission n’est pas une idée nouvelle :
on a toujours cherché à rendre cohérentes les actions de
l’artillerie et de l’infanterie ; et le porte-avions, depuis
longtemps, ne trouve sa pleine puissance que s’il est accompagné de
plusieurs autres navires, chargés de défense antiaérienne, de lutte
anti-sous-marine, ou plus modestement de la logistique. Le fait
nouveau, là encore, vient des progrès des technologies de
l’information qui permettent une interconnexion fonctionnelle très
poussée entre, par exemple, les différents éléments d’une flotte
à la mer (en ajoutant, si nécessaire, à ceux cités ci-dessus, des
sous-marins, des avions, des satellites, ainsi que les centres de
commandement se trouvant sur le continent), ce qui permet de répartir
les fonctions à assurer sur l’ensemble des plates-formes qui
peuvent travailler d’une façon aussi coordonnée que si toutes ces
fonctions étaient assurées à bord d’un même bâtiment.
D’autres exemples de systèmes de forces ont été évoqués plus
haut, à propos du rôle des systèmes d’information. De ces divers
exemples, on peut retenir deux idées. La première est que qui dit
système de forces dit changement d’organisation, distribution différente
du pouvoir de commandement (le commandant d’un bateau n’est sûrement
plus le seul maître à bord après Dieu), et cela ne se fera que si
l’état-major concerné a la volonté de bouleverser les traditions.
La seconde est que le management d’un système complexe de forces
interconnectées suppose des compétences autres que celles requises
par le commandement hiérarchique traditionnel : les éléments
à coordonner entre eux sont plus nombreux, et en outre, du fait des
possibilités de l’information, cette coordination peut - et donc
doit si l’on veut acquérir la supériorité - se faire en temps réel.
On a dit plus haut le rôle important des moyens de simulation pour
l’aide au management.
La pointe fine de la notion de système
de forces est évidemment celle déjà évoquée de "système
de systèmes de forces", ou plus simplement système de systèmes,
intégrant l’ensemble d’un théâtre d’opérations. La capacité
à concevoir et à maîtriser un tel système de systèmes est, à
l’évidence, de nature à créer un profond fossé entre ceux qui
disposeront de cette capacité et ceux qui n’en disposeront pas.
Ce qui caractérise les systèmes
La notion de systèmes se caractérise
par un certain nombre de traits qu’il convient d’expliciter car ils
permettent de comprendre en quoi il peut y avoir rupture par rapport à la
situation antérieure13 .
Premier trait : la totalité.
Le tout, c’est-à-dire le système, a des qualités que ne possèdent
pas les parties. Le système d’armes d’un avion offre des possibilités
qui vont bien au-delà que ce que permettent individuellement chacun des
équipements qui le composent, de même que le corps humain est plus
qu’une simple addition de bras et de jambes. Ce "plus"
s’explique par les échanges d’informations entre les parties, sorte
de système nerveux qui donne à l’ensemble une meilleure réactivité,
voire une meilleure intelligence. Il en va de même - et pour être plus
précis cela est encore plus flagrant - pour un système de forces ou pour
le système de systèmes qui sont évidemment beaucoup plus qu’une
simple addition de forces élémentaires.
Deuxième trait : la
structuration. Il n’y a système que s’il y a structuration des éléments,
organisation intelligente des uns par rapport aux autres. Cette notion de
structuration recouvre elle-même plusieurs idées. D’abord celle, de
nature physique, d’une architecture d’une certaine dimension, emboîtant
des éléments différents qui peuvent eux-mêmes être modulaires, un peu
comme dans un jeu de LEGO. Cette architecture n’est pas forcément
facile à réaliser ; entre les éléments d’un système de forces,
elle suppose par exemple qu’il y ait interopérabilité (là aussi comme
pour le LEGO) et l’on sait combien cette condition est souvent difficile
à réaliser. L’interdépendance entre ces éléments peut être
physique ou fonctionnelle, comme cela a été souligné à propos des systèmes
d’armes ; elle peut également être temporelle (l’action d’un
élément doit précéder celle d’un autre), ce qui signifie qu’un
système ne doit pas être considéré comme quelque chose de statique,
mais bien de dynamique et où la chronologie joue un rôle essentiel. Les
forces d’un système de forces non seulement n’agissent pas de manière
autonome les unes par rapport aux autres, mais elles doivent aussi - et
surtout - respecter un certain cadencement de leurs actions. Exercice
difficile, surtout si la cadence est rapide, et qui nécessite à la fois
un bon entraînement et l’aide de moyens de simulation.
Troisième trait : la complexité.
Celle-ci est, là encore, physique et fonctionnelle. Physique dans la
mesure où le système est l’assemblage d’éléments pour une large
part différents les uns des autres. Fonctionnelle dans la mesure où les
relations entre ces éléments sont nombreuses, et de plus en plus
nombreuses. Une caractéristique majeure des systèmes d’armes, de
forces... est d’ailleurs d’évoluer, presque naturellement, vers
toujours plus de complexité (ce qui ne signifie aucunement vers plus de
complication) au fur et à mesure que ceux qui les conçoivent ou qui les
utilisent ont appris à mieux maîtriser cette complexité. Cette aptitude
à maîtriser une complexité toujours grandissante constitue évidemment
un facteur de rupture avec ceux qui ne la possèdent pas.
Quatrième trait : l’intelligence.
L’organisation d’éléments hétérogènes sous forme d’un système,
cohérent, conduit à une plus grande capacité à réagir aux événements
ou à l’environnement. Cette intelligence est due au traitement adéquat
des informations qui circulent au sein du système, qui permet de prendre
des décisions à la fois plus rapidement et de façon plus pertinente.
Mais les technologies de l’information ne conduisent pas à elles seules
à cette intelligence : cette dernière résulte, selon le principe dégagé
plus haut à propos de la révolution dans les affaires militaires, de la
conjonction entre les possibilités offertes par ces technologies, et une
organisation adaptée, qui prend ici l’une de ses formes les plus achevées,
celle du système précisément.
Cinquième trait : la capacité
à fonctionner en mode dégradé, c’est-à-dire à supporter, sans
conséquences trop dramatiques, la panne ou le fonctionnement défectueux
de certains éléments. Sur les systèmes d’armes, cette capacité était
autrefois assurée par de la redondance, c’est-à-dire par le
doublement, voire le triplement, des éléments les plus sensibles ou les
plus importants. Aujourd’hui, on la recherche plutôt dans les capacités
données au système de se reconfigurer, à l’image par exemple de ce
qui se passe dans les réseaux maillés de télécommunications où, en
cas d’incident sur une partie du réseau, on fera transiter le trafic
par d’autres lignes, quitte à ce que le service rendu soit de moins
bonne qualité - le plus important étant que ce service soit quand même
assuré.
Tous ces traits font que la notion de
système induit, dans la génétique des forces comme dans l’art opératoire,
des changements notables par rapport à autrefois, changements qui,
d’une façon générale, se traduisent par des gains d’efficacité. Un
système d’armes ou un système de forces a une efficacité supérieure
à la somme des efficacités de ses composants, a une capacité
d’intelligence supérieure. Dans les systèmes de forces, et encore plus
dans le système de systèmes, la capacité à concevoir l’organisation
de leur élément central - c’est-à-dire le système nerveux que
constitue l’information - puis la capacité à maîtriser ce système
nerveux au sein de l’infosphère, constituent des atouts déterminants.
Il en est plus généralement de même de la capacité à maîtriser la
complexité du système. Enfin, on l’a vu, les systèmes ont une bonne
aptitude à encaisser les coups grâce au fonctionnement en mode dégradé.
Tous ces avantages, s’ils sont significatifs, ne sont cependant pas
automatiques. On a plusieurs fois souligné qu’on ne tire pleinement
parti des potentialités des systèmes que sous certains conditions. Pour
prendre l’exemple des systèmes de forces, ceux-ci n’existent réellement
que si l’on s’abstrait du clivage traditionnel entre armes pour
l’armée de Terre, ou du découpage en forces (d’action navale,
d’action sous-marine, de guerre des mines...) dans la Marine, pour en
arriver sur le terrain (ou en mer) à une véritable articulation entre éléments
appartenant à ces différentes armes ou forces et interopérables entre
eux. De même, de nouvelles tactiques, de nouvelles règles opératives
doivent être imaginées, permettant de créer le maximum de synergie
entre l’action de ces éléments ; ces règles opératives ne
peuvent pas résulter de l’histoire ou de l’expérience, mais
seulement d’une réflexion originale supportée en particulier par la
simulation. Enfin, il y a obligation pour ceux qui conçoivent les matériels
à les concevoir non plus comme des objets individuels (un avion, un
satellite...) mais comme les éléments d’un ensemble cohérent. Cela
prend à contre-pied l’organisation traditionnelle aussi bien dans
l’industrie d’armement, où chacun ne connaît bien que son secteur
technologique particulier et où le métier d’ensemblier n’existe pas
réellement14, que de la DGA. Dans cette
dernière, à cet égard, la récente création de la fonction
d’architecte, c’est-à-dire d’ingénieur ayant en charge d’assurer
la cohérence entre divers matériels appelés à travailler dans un même
ensemble de moyens, va dans le bon sens. Il en est de même, aux États-Unis,
du rôle confié au space architect, qui veille à ce que les
divers satellites militaires en préparation s’insèrent dans une
architecture cohérente.
Au total, la notion de système
s’impose dans de plus en plus de secteurs concernant la défense, comme
étant source d’efficacité et de supériorité. Mais elle ne s’impose
qu’au prix de changements dans les méthodes, dans les structures, dans
les mentalités, des changements qui ne se font qu’avec une certaine
lenteur car ils impliquent l’homme et que l’homme n’aime pas
naturellement le changement. Il ne peut cependant faire de doute que
lorsque ces changements auront été menés à bien et que, par exemple,
le concept de système de systèmes recouvrira une réalité, les forces
armées ne ressembleront plus à celles d’autrefois et que leurs capacités
seront d’un autre ordre de grandeur.
*
* *
Explosion de l’information et révolution
des systèmes sont donc deux des principaux moteurs de changement
d’origine technologique intéressant la défense et la sécurité. Mais,
on l’aura compris, ces deux phénomènes sont étroitement liés, ils
interviennent en conjonction, se renforçant mutuellement l’un
l’autre. Un système ne peut exister que construit autour de ce qu’on
a appelé un système nerveux qui, par analogie avec celui du corps
humain, est essentiellement le lieu où, de manière structurée,
transitent et s’échangent des informations. Mais, réciproquement,
l’information ne trouve sa pleine efficacité que si elle est organisée ;
à défaut, on risque d’être simplement, pour reprendre une expression
populaire, noyé sous une avalanche d’informations où se mêleraient,
sans qu’on puisse s’y retrouver, le vrai et le faux, le pertinent et
le non pertinent. Ce qui se passe sur Internet ou - pour prendre un autre
exemple aujourd’hui plus familier aux Français - sur le Minitel montre
bien que la très grande quantité d’informations disponibles n’est
utile que si celles-ci sont organisées de manière à, au moins, en
faciliter l’accès. Cette organisation de l’information peut prendre
différentes formes (les rubriques d’un quotidien, l’annuaire du téléphone,
la structuration des banques de données...) mais la plus achevée est précisément
celle que recouvre la notion de système, avec les différents traits
caractéristiques que l’on a indiqué plus haut, en particulier ceux de
structuration (physique et fonctionnelle) et de complexité. On
s’achemine, en effet, vers de réels systèmes complexes d’information
associant un grand nombre d’éléments physiques de natures différentes
(nombreux satellites, banques de données, lieux de production
d’informations...), capables de multiples fonctions (on pense ici en
particulier à la notion de multimédia) et répondant à des besoins variés
(ceux des entreprises, ceux des particuliers, mais aussi ceux des
militaires).
Ainsi, la vraie rupture qui se déroule
actuellement sous nos yeux (bien que nous ayons quelque difficulté à la
comprendre et à en mesurer les conséquences) est celle de
l’information et des systèmes.
Cette rupture trouve sa source dans l’évolution
technologique. Mais - il faut y revenir - cette évolution technologique
est surtout d’origine civile. On l’a clairement démontré pour ce qui
est de technologies de l’information. Pour les systèmes, cela peut
apparaître moins évident. Il faut noter que si le concept de système
est indiscutablement apparu chez les militaires, il est aujourd’hui
largement adopté par les civils. On parle de système bancaire, notion
qui recouvre plus que l’addition de banques individuelles. On parle de
système de transports, combinant par exemple le rail et la route. On
parle de système de distribution d’énergie. On parle évidemment de
système multimédia. La souplesse inhérente au monde économique, qui a
à s’adapter en permanence à la concurrence et aux lois du marché,
fait qu’il est capable d’évoluer plus vite que les militaires pour
tirer le meilleur parti du concept de système, comme en font, par
exemple, la démonstration des secteurs tels que les télécommunications
ou le spatial. C’est donc au sein du monde économique que les idées
nouvelles concernant les systèmes risquent de plus en plus d’apparaître,
de la même manière qu’en matière d’information, ce sont chez les
civils qu’apparaîtront d’abord les réalisations nouvelles.
N’étant plus maîtres d’une évolution
qu’ils subiront de plus en plus, les militaires ont donc une obligation
de vigilance, d’intelligence, d’interprétation de ce qu’entraînent
pour eux des changements venus d’ailleurs. C’est cet effort
d’intelligence et d’interprétation que recouvre le mot de prospective :
la prospective est plus que jamais nécessaire.
________
Notes:
1 Andrew
Krepinevitch, "Cavalry to Computer", The National Interest,
automne 1994.
2 Krepinevitch
cite également des révolutions militaires dont l’origine est à
chercher dans des novations tactiques ou organisationnelles.
3 Jusqu’à
présent, en revanche, l’espace ne peut être qualifié de théâtre ;
il s’agit seulement d’un lieu où l’on dispose de moyens dédiés
finalement aux théâtres terrestre ou naval.
4 Il
faut cependant noter que le moteur à explosion est lui-même le fruit
d’un ensemble complexe d’innovations.
5 En
réalité, l’histoire militaire montre que c’est loin d’être
toujours facile.
6 Voir
les articles de Patrick Kleinknecht dans L’Armement, octobre
1987, février 1988, avril 1988 et dans Défense nationale,
novembre 1994.
7 Il
s’agit bien de brouillage offensif, par opposition au brouillage défensif
ou d’autodéfense dont sont dotés par exemple tous les avions modernes.
8 Le
développement qui suit s’inspire du rapport CORI (Conséquences opérationnelles
de la révolution de l’information) - CREST 1997.
9 Alvin
et Hervé Toffler, Guerre et contreguerre, Fayard, 1994.
10 Paul
Virilio, L’insécurité du territoire, Galilée, 1993.
11 Molander,
Riddile et Wilson, Strategic Information Warfare, 1996.
12 Jérôme
Flory et Philippe Riot, "Les systèmes de combat naval", L’Armement,
octobre 1996.
13 L’analyse
qui suit est largement empruntée au cours que professe le général (2e
S) Alain Baer dans le DESS d’analyse des systèmes de l’Université de
Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.
14 On
a dit qu’il existait des systémiers capables de concevoir des systèmes
d’armes. En revanche, le métier d’ensemblier capable de concevoir et
d’articuler un ensemble de forces ressortissant à des secteurs
technologiques différents (par exemple des aéronefs et des véhicules
terrestres) n’a pas encore réellement vu le jour.
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