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L’EVOLUTION DE LA CONCEPTION CHINOISE DE LA DISSUASION NUCLEAIRE DEPUIS L’EPOQUE DE DENG XIAOPING (après 1978)

 

Chen Shihmin

 

La troisième session plénière du Comité central issu du xie Congrès du parti, du 18 au 22 décembre 1978, symbolise la consolidation réelle du pouvoir de Deng Xiaoping et le vrai commencement de la modernisation de la défense nationale. En raison du style pragmatique des nouveaux dirigeants chinois, la pensée militaire de la "guerre populaire" s’est transformée de plus en plus en une pensée de la "guerre populaire aux conditions du combat moderne"1. Le facteur humain, bien qu’encore considéré par la Chine comme le facteur décisif pour l’issue de la guerre, est maintenant abordé en termes plus nuancés. La Chine fait grand cas de la modernisation des armes et des équipements portés par l’"homme". En outre, Pékin a changé le dispositif : dans le passé, on se préparait toujours à la guerre générale ; désormais, on accorde plus d’attention à la guerre locale et au conflit militaire régional. On souhaite défendre son territoire au moindre coût et au plus vite. En abandonnant la stratégie d’"attraction de l’ennemi vers l’intérieur du pays", la Chine met l’accent sur la notion de "défense active", préparant à résister aux ennemis aux frontières et à la guerre de position. L’idée est qu’il n’est pas certain que la guerre populaire soit une guerre prolongée, qu’une "guerre de décision rapide" est également possible. C’est une évolution importante dans la pensée militaire.

Par ailleurs, à la fin des années 70, la Chine aurait acquis une capacité de riposte nucléaire2 et, donc, la menace importante de frappe chirurgicale se serait éloignée. Depuis cette époque, l’arme nucléaire est devenue un élément essentiel de la sécurité nationale. Les nouveaux dirigeants chinois estiment qu’il n’existerait plus de menace "immédiate" et qu’il resterait seulement des menaces "importantes" pouvant être retardées. Pour la première fois, Pékin pense que sa sécurité ne devrait plus dépendre des protections, directe (l’URSS pendant les années 1950 et 1960) ou indirecte (les États-Unis pendant les années 1970) des superpuissances mais d’une défense indépendante. On estime aussi qu’on ne serait plus dans une "situation proche de la guerre", mais qu’on se trouverait dans une "phase de paix relative". Au fur et à mesure de l’évolution de la pensée militaire et de la situation, le rôle des armes nucléaires et la conception de la dissuasion nucléaire ont-ils changé ? 3

La conception de la dissuasion à la chinoise

À l’époque de Mao, parce qu’il fallait se préparer à une guerre de grande ampleur, les recherches militaires chinoises mettaient l’accent sur la stratégie de combat et ne s’occupaient pas de savoir comment prévenir la guerre4. En raison de l’influence de la force d’extrême-gauche, la "dissuasion" était même considérée comme une idée impérialiste et hégémonique et ne pouvait pas être étudiée objectivement. Cette situation a changé depuis 1978. Comme Wang Shuchun et d’autres l’ont remarqué, "les études sur la "théorie de dissuasion" sortent de leur carcan et deviennent un domaine important des études stratégiques de notre armée. Sous la direction de Deng Xiaoping, nous avons obtenu des résultats très satisfaisants sur l’application et le développement de la " théorie de la dissuasion " de notre pays en quelques années seulement5. De plus, depuis le commencement de la politique d’ouverture en 1980, les Chinois connaissent de mieux en mieux les études occidentales sur la stratégie nucléaire. Ils en subissent plus ou moins l’influence.

Il convient d’étudier d’abord la définition chinoise de la dissuasion. Il n’y a pas beaucoup de différences entre les définitions des spécialistes de la Chine populaire. On peut retenir celle de Nie Quanlin :

Ce qu’on appelle " dissuasion ", c’est l’utilisation de la force militaire puissante pour intimider les adversaires. Il faut faire comprendre aux ennemis que s’ils nous attaquent, ils auront plus de pertes que de profits, ou bien nous riposterons et les punirons et ils y perdront encore plus. Ils n’oseront donc pas utiliser la force militaire à la légère et renonceront à déclencher la guerre6.

 

Cependant, les Chinois critiquent toujours les conceptions occidentales de la dissuasion comme "théorie de dissuasion de l’hégémonie" ou "théorie de dissuasion fondée simplement sur l’utilisation de la force nucléaire"7. Il en est de même des politiques de chantage ou d’intimidation nucléaires qui ont pour objet d’entretenir un statut propre d’hégémoniste. La nature de cette conception est offensive et expansionniste8.

En outre, les spécialistes chinois pensent que la conception occidentale de la dissuasion, qui repose principalement sur l’arme nucléaire, ne correspond pas à la réalité de la Chine. La force de dissuasion chinoise doit être basée sur la force de dissuasion "générale" (zongti), comprenant la force de la "guerre populaire"9. Il faut faire bon usage de la supériorité chinoise dans le domaine de la dissuasion générale. Cette supériorité réside en ce que "la Chine est un pays au territoire vaste, à la population importante et au relief varié. Nos ressources naturelles sont riches et notre économie est indépendante10. Quant à la force nucléaire, elle n’est qu’une partie de la puissance de dissuasion générale, et même une partie secondaire11. On peut donc comprendre qu’en raison de la position géographique et de la tradition stratégique particulières de la Chine populaire, une culture stratégique différente des autres pays se mette en place12. Cette culture a des effets importants sur la formation de la conception chinoise de dissuasion.

Selon les spécialistes, il est important d’élaborer "une théorie de dissuasion à la chinoise". Ses caractéristiques, d’après Wang Shuchun et d’autres, seraient : "1. Elle a pour objet d’empêcher la guerre et de maintenir la paix, mais pas de disputer le statut d’hégémonie. 2. C’est une dissuasion défensive et juste, mais pas une dissuasion offensive et injuste. 3. Elle est basée sur la force d’ensemble de la " guerre populaire ", et ne dépend pas simplement de la force militaire et du nouvel équipement moderne. 4. C’est une dissuasion fondée sur la combinaison des forces réelle et potentielle, pas seulement sur la force réelle. 5. On fait bon usage du stratagème. En utilisant cette théorie, on pourra non seulement dissuader les ennemis " du fort au faible ", mais on osera aussi les dissuader " du faible au fort ". Ces cinq points sont les " caractéristiques chinoises " de la théorie de dissuasion de notre pays13. Ces caractéristiques sont assez peu concrètes et objectives. Mais on comprend, malgré tout, qu’en raison de l’insistance sur l’importance de la "guerre populaire", Pékin mette l’accent sur la "dissuasion par empêchement" et considère encore les armes classiques comme la force principale de dissuasion. La Chine s’attache à se rendre invincible et à se présenter comme impossible à battre. Les adversaires auraient donc moins envie de l’attaquer.

Les rapports entre dissuasion, défense
et combat

Dans la logique de la "dissuasion par empêchement", la Chine estime que la dissuasion et la défense se complètent mutuellement. La conception chinoise de la dissuasion dépend essentiellement de la capacité défensive à convaincre les ennemis qu’ils ne pourraient pas atteindre leurs buts stratégiques. La Chine ne pense pas que la défense porte atteinte à la stabilité de la dissuasion ou à la crédibilité de la riposte nucléaire, à la différence de l’Occident (exemple : la logique du traité ABM). Lin Zhaochong a indiqué : "La dissuasion est une forme de défense active. Et la défense est aussi une forme de dissuasion. La nature de la défense et la nature de la dissuasion sont compatibles14. En outre, la Chine accorde toujours de l’importance aux mesures de "limitation des dommages" afin de maintenir la capacité de combat. À l’époque de Mao, les dirigeants chinois ont appelé le peuple à "creuser de profonds souterrains et à constituer partout de vastes réserves de céréales". Aujourd’hui, le gouvernement diffuse moins ce slogan. On doute aussi de l’efficacité de ces mesures15, mais la Chine n’y renonce pas complètement. D’après Xu Zhongjing et He Lizhu, "la capacité de protection est un élément important de la dissuasion nucléaireSavoir comment renforcer la capacité de protection du peuple et de l’armée ensemble en cas d’attaque nucléaire est un problème important qui doit être pris en compte dans les études de stratégie militaire"16. De plus, la majorité des spécialistes de la Chine populaire estiment nécessaire de développer un système de défense stratégique comme l’IDS. Même si l’on n’est pas encore capable de le développer, ce système sera tout de même un objectif dans l’avenir17.

Par ailleurs, la dissuasion chinoise est basée sur la "capacité de combat" et sur la "capacité de remporter la victoire". La Chine estime qu’il est possible que la dissuasion échoue. Une fois la dissuasion déjouée, on devrait aller au combat et battre les ennemis. Il faut disposer d’une capacité de combat suffisante pour laisser les ennemis croire à l’impossibilité de gagner la victoire. Le désir ennemi de nous attaquer serait donc dissuadé. Comme Lin Zhaochong l’a remarqué, "la dissuasion et le combat sont dialectiquement identiques… Ils se complètent mutuellement"18. "Une fois que la dissuasion a été déjouée et que la guerre est déclenchée, il faut battre les adversaires par le " combat ""19. Wang Qi a aussi indiqué : "La stratégie de la dissuasion nucléaire et celle du combat nucléaire sont toutes deux des composantes indispensables de la stratégie nucléaire. (...) Si la dissuasion nucléaire est déjouée et que la guerre nucléaire a lieu, il faut utiliser la stratégie du combat nucléaire sans la moindre hésitation. En même temps, on doit continuer à empêcher l’escalade de la guerre nucléaire grâce à la dissuasion nucléaire afin de remporter la victoire dans la guerre atomique"20. La Chine populaire utilise donc encore le concept de "dissuasion conventionnelle". Pékin souhaite faire reconnaître aux ennemis qu’une fois la guerre déclenchée, il utilisera encore les principes militaires traditionnels consistant à conserver ses forces et anéantir celles de l’ennemi pour trouver la force de le battre. Le désir ennemi d’attaquer serait donc dissuadé. De plus, Pékin croit que l’escalade de la guerre peut être contrôlée et que la guerre nucléaire ne devient pas forcément la guerre nucléaire totale. En temps voulu, il sera possible de faire la guerre nucléaire, et, une fois la guerre déclenchée, il faudra s’efforcer de combattre et de remporter la victoire. La "victoire" et la "survie" sont tout de même possibles. Ainsi, la Chine n’accepte pas le concept occidental de "destruction assurée", fondée sur la "vulnérabilité assurée et mutuelle". Elle ne pense pas que la stabilité stratégique soit fragilisée par les préparations à combattre et à gagner la guerre. Elle s’écarte de la stratégie française de dissuasion, qui a pour finalité d’empêcher la guerre et non de la gagner et refuse totalement la notion de bataille nucléaire.

La logique stratégique de la "dissuasion du faible au fort" dans la situation nucléaire

L’engagement de "non emploi en premier" signifie théoriquement que Pékin abandonne son droit d’attaque préemptive nucléaire. Aussi la stratégie nucléaire de Pékin met-elle l’accent sur les représailles nucléaires. À l’époque de Mao, la Chine avait seulement promis de ne pas employer en premier les armes nucléaires, mais elle n’a jamais déclaré clairement si elle utiliserait sa force nucléaire pour riposter à l’attaque nucléaire de l’ennemi. Maintenant, la Chine compte moins sur la guerre populaire, laquelle se déroulerait sur son territoire national. Et les armes nucléaires, de plus en plus puissantes, sont la seule force militaire chinoise capable de riposter avec efficacité sur le territoire national de l’ennemi. Afin d’éviter les pertes considérables sur le continent chinois dues à la guerre populaire, l’idée des représailles nucléaires prend de plus en plus d’importance dans la doctrine chinoise de dissuasion. Le 29 novembre 1983, Deng Xiaoping expliquait à un visiteur étranger : "Nous disposons de quelques armes nucléaires comme la France. Ceci a en soi un effet de "pression" (yali). Vous avez (une force nucléaire), nous aussi. Si vous vouliez nous détruire, vous devriez vous-mêmes subir aussi des représailles"21. D’après Zhang Jinxi, de l’École de commandement de la Seconde Artillerie, fidèle à la déclaration du gouvernement, "à n’importe quel moment et dans n’importe quelle circonstance, la Chine ne sera pas la première à utiliser des armes nucléaires". Aussi, généralement, la force nucléaire chinoise serait seulement utilisée pour riposter à l’emploi par l’ennemi de la force nucléaire. Sur le plan nucléaire, la Chine laisserait l’adversaire attaquer le premier pour mieux le maîtriser22. Aussi, même si la sécurité nationale de la Chine dépend principalement de la "dissuasion par empêchement", au fur et à mesure de l’accroissement de la force nucléaire stratégique, on accorde de plus en plus d’attention à la "dissuasion par représailles".

Si la force nucléaire est utilisée dans ce cadre, ses éventuels adversaires ne pourraient être que son voisin nucléaire : la superpuissance soviétique, et l’autre superpuissance, les États-Unis, qui stationnent des troupes et des armements (y compris nucléaires) en Asie. Ainsi, l’une des caractéristiques fondamentales de la bataille nucléaire que Pékin prépare est qu’il doit faire face à des adversaires plus forts que lui, comme Zhang Jinxi l’a remarqué23. La réflexion chinoise sur la stratégie nucléaire repose donc sur une dissuasion "du faible au fort". Liu Tieqing, Rong Jiiaxin et Chang Jinan ont indiqué que "les études sur la façon de dissuader l’ennemi "du faible au fort" sont le thème central de la théorie de la bataille de contre-attaque nucléaire. À l’avenir, le combat de contre-attaque nucléaire se déroulerait dans une situation où les adversaires seraient plus forts que nous. Dans cette situation, l’ennemi prendrait l’initiative d’une guerre nucléaire et il disposerait d’armes nucléaires plus nombreuses et efficaces que les nôtres"24. C’est une forme de "dissuasion du faible au fort" différente de celle de la France.

La dissuasion nucléaire limitée

Dans la situation, difficile à changer, où les adversaires virtuels des armes nucléaires de la Chine seraient beaucoup plus forts, une des spécificités de la stratégie nucléaire chinoise serait la "limite" (youxian), terme le plus souvent utilisé par les spécialistes de la Chine populaire. Par exemple, Liu Huaqiu, Chen Li et Nie Quanlin ont clairement exposé que la stratégie nucléaire chinoise repose sur une "dissuasion nucléaire limitée"25. La traduction anglaise de Liu Huaqiu en est "limited nuclear deterrence". Zhang Jianzi a aussi indiqué que la stratégie nucléaire de la Chine est généralement comme une stratégie de "contre-attaque limitée pour la légitime défense"26. Hua Di pense que c’est une "dissuasion limitée, défensive et polyvalente (desperate)"27. Wang Zhenping a aussi remarqué qu’il s’agit d’une "stratégie de riposte nucléaire limitée"28. Wang Qi considère que la "limite" est une spécificité de la stratégie nucléaire chinoise29.

Pourquoi utiliser le concept de limite ? Selon les points de vue des spécialistes, c’est à cause de l’impossibilité de dépasser la force nucléaire des adversaires (URSS et États-Unis) et de la politique du seul développement de la force nucléaire limitée.

Étant donné les limites en quantité et en force, les objectifs stratégiques de riposte nucléaire doivent aussi être limités, c’est-à-dire que les moyens de combat, la capacité de riposte et les buts stratégiques de l’attaque doivent être limités30.

 

Comme la force est limitée, on ne peut entreprendre qu’une riposte nucléaire d’envergure limitée contre les ennemis avec des objectifs limités31.

Quant à la dissuasion nucléaire limitée, d’après l’explication de Wang Qi,

elle est basée sur une force limitée numériquement. Cependant, c’est une force nucléaire efficace qui suffit à infliger aux adversaires un certain niveau de dommage. Avec cette force, on peut donc contenir les menaces, empêcher la guerre et dissuader les ennemis. Cette théorie est fondée sur la logique de dissuasion : sur le " pouvoir égalisateur de l’atome ". En effet, en raison de la puissance de destruction massive des armes nucléaires, les dommages de la guerre nucléaire subis par les deux parties adverses, quelle que soit la taille du pays, seraient les mêmes. Selon cette logique stratégique, on ne s’efforce pas de disposer d’une force identique à celle de l’adversaire, mais de maintenir une force de contre-attaque conforme au principe de suffisance 32.

 

M. Wang a aussi indiqué que la dissuasion nucléaire limitée présente une variété de cas entre la "théorie de dissuasion nucléaire maximum" et la "théorie de dissuasion nucléaire minimum"33. Ces deux théories devraient désigner les concepts occidentaux de "dissuasion maximum" et de "dissuasion minimum"34. D’après Chen Li,

la stratégie nucléaire actuelle de notre pays est une stratégie de dissuasion nucléaire limitée. (...) Le premier objectif de la dissuasion limitée est de " soumettre l’armée ennemie sans combat ". Or, si la dissuasion reste sans effet, il faut apporter la réponse nécessaire à l’attaque nucléaire ennemie. (...) En temps de guerre, grâce à la force nucléaire, on empêcherait l’escalade de la guerre classique à la guerre nucléaire et on éviterait l’escalade de la guerre nucléaire 35.

 

Zhang Jianzi a expliqué son propos ainsi :

C’est une stratégie fondée sur la réalité de notre pays. On développe une force nucléaire qui est limitée en quantité et bonne en qualité. Il faut disposer de la capacité de combat et de la résolution à contre-attaquer pour la légitime défense. En temps de paix, le rôle de notre force est de dissuader la menace nucléaire et le chantage nucléaire des superpuissances. En temps de guerre, une fois que les ennemis nous attaquent avec des armes nucléaires, on doit mener une contre-attaque nucléaire " efficace " contre les objectifs stratégiques limités des ennemis.

 

En ce qui concerne l’efficacité, "une fois lancés dans la contre-attaque nucléaire, nous devons infliger aux ennemis des pertes difficilement supportables36.

Les propos des spécialistes de la Chine populaire sur la dissuasion nucléaire limitée ne semblent pas très concrets. Selon ces analyses, on peut comprendre que ce qu’ils appellent "limite" s’applique aux objectifs et à la capacité des armes nucléaires. Afin d’atteindre ces objectifs, il faut pouvoir infliger aux ennemis des dommages insupportables. Or, ces spécialistes n’ont pas défini ce niveau. Par ailleurs, comme ils mettent l’accent sur la possession de la capacité de combat, on peut voir que la Chine n’accepte pas le concept de dissuasion minimale37. Cependant, ils n’ont pas clairement exprimé comment la Chine mènerait la contre-attaque nucléaire. On ne connaît pas avec certitude les objectifs de l’attaque de ses armes nucléaires. S’agit-il d’une conception de la dissuasion minimale selon laquelle on ne doit posséder qu’un faible niveau de force nucléaire, viser les villes des ennemis, et renoncer aux mesures de limitation des dommages afin de renforcer la crédibilité de sa riposte nucléaire ? Les spécialistes chinois ne traitent pas ces questions.

"Faire la guérilla avec l’armée du missile balistique stratégique"

Influencé par la logique de dissuasion du faible au fort, les dirigeants chinois continuent à souligner en parole l’importance de la pensée de guérilla de Mao Zedong. Deng Xiaoping a avancé une nouvelle conception : "faire la guérilla avec l’arme moderne". Selon cette idée directrice, Zhang Jinxi et Wang Xianchun ont proposé l’idée de "faire la guérilla avec l’armée du missile balistique stratégique".

La force essentielle de cette stratégie réside dans les petites "unités de puissance de feu". Elle a pour objet de mener la contre-attaque nucléaire. Sous commandement unifié, ce serait un combat mobile avec des troupes cachées et rapides dans les zones prévues de guérilla. On attaque à l’improviste les objectifs stratégiques importants de l’ennemi avec les armes nucléaires stratégiques. Les caractéristiques essentielles sont "la mobilité et la souplesse" (jidong linghuo) et "l’obtention de la victoire par un coup d’audace" (chu qi zhi sheng38.

 

Par ailleurs, Liu Tieqing et d’autres ont observé que :

On doit renforcer les études sur le combat mobile. Il faut essayer d’ouvrir un "second théâtre des opérations". Ces deux notions sont les directions importantes concernant les études sur la contre-attaque nucléaire".

 

On doit s’attacher à réaliser les directives, avancées par Deng Xiaoping, de "faire la guerre de guérilla avec l’arme moderne". Et on doit aussi activement entreprendre des études sur la guerre de mobilité de l’armée du missile balistique. (...) Il faut ouvrir un "seconde théâtre des opérations" de la bataille nucléaire, c’est-à-dire des positions dans le cadre de la guerre de mobilité. En temps de guerre, on s’efforcerait d’ouvrir un second théâtre des opérations et de faire la guerre de mobilité dans les positions établies sur le vaste territoire de notre pays. On essaierait de survivre et de reprendre l’initiative grâce à la méthode de la mobilité. De même, on renforcerait la capacité générale de combat de nos armes nucléaires stratégiques 39.

On peut comprendre que la Chine populaire mette l’accent sur la "mobilité" à propos de l’emploi des armes nucléaires. D’une part, elle veut accroître la capacité de survie de sa force nucléaire. D’autre part, elle attache de l’importance au fait qu’une attaque surprise puisse viser ses armes nucléaires. Les adversaires ne peuvent pas connaître quand, où et comment Pékin fera la contre-attaque nucléaire. La Chine reprendra l’initiative par la mobilité même si sa force nucléaire est faible. Enfin, elle pourrait remporter la victoire par un coup d’audace. C’est l’utilisation élargie, comme Zhang Jinxi et Wang Xianchun l’ont remarqué40, de la célèbre formule des opérations de guérilla de Mao Zedong pour les armes nucléaires : "Si l’ennemi avance, nous reculons ; si l’ennemi s’immobilise, nous le harcelons ; si l’ennemi se lasse, nous l’attaquons ; si l’ennemi se retire, nous le poursuivons". On peut aussi comprendre qu’il existe des concepts de "combat" et de "victoire" dans les points de vue chinois à propos de la guerre nucléaire. La guerre atomique serait une guerre prolongée, comme la guérilla. La Chine n’emploierait pas toutes ses armes nucléaires en une fois à la différence de la dissuasion minimale. Hua Di a indiqué que "la force nucléaire chinoise serait employée pour riposter dans un temps indéterminé. Soit dans quelques heures, soit dans quelques jours, soit dans quelques semaines, ou même dans quelques années"41. Dans le processus de guerre nucléaire prolongée, la Chine s’efforcerait de préserver ses armes nucléaires et répondrait de façon souple aux attaques de l’ennemi. Elle chercherait à contrôler l’escalade de la guerre et à reprendre l’initiative. Aussi les dirigeants chinois n’utilisent-ils pas la "menace de la riposte nucléaire suicidaire" pour dissuader l’ennemi. La Chine met l’accent sur la préparation au combat dans "la phase post-nucléaire" (post-nuclear phase). Elle n’accepte pas le point de vue occidental qui consiste à dire qu’il est très possible que la guerre nucléaire soit une guerre de spasme (spasm war). Pékin pense qu’après le déclenchement de la guerre nucléaire, il n’est pas certain qu’on assiste à un échange massif et immédiat des armes nucléaires et que la guerre finisse donc au bout de quelques heures : la guerre nucléaire s’installerait dans la durée et on pourrait en contrôler l’escalade. Les dirigeants chinois réfléchiraient à leur stratégie nucléaire dans la situation d’ensemble de la guerre nucléaire, contrairement à l’Occident où les décideurs concentrent presque tous les efforts sur la dissuasion avant la guerre et au début de la guerre. Puisque Pékin attache de l’importance à la préparation du combat dans la phase post-nucléaire et à l’emploi de ses armes nucléaires de façon souple, il ne renonce pas aux mesures de défense (limitation des dommages), lesquelles vont dans le sens de la conservation de la capacité de combat.

Le développement des armes nucléaires tactiques et l’évolution possible de l’engagement de "non-emploi en premier"

À l’époque de Mao, la Chine a mené des recherches sur les ANT. Mais, afin d’acquérir la capacité de riposte nucléaire et de passer la période de la menace de l’attaque chirurgicale le plus tôt possible, elle a retardé la fabrication des ANT42. Depuis la fin des années 70, la capacité chinoise de riposte nucléaire est devenue de plus en plus crédible. Pékin peut donc envisager, s’il en a besoin, de développer la capacité de combat de ses armes nucléaires. Dans l’intention d’éviter le dilemme de l’utilisation des armes nucléaires stratégiques (suicide ou capitulation), de résoudre le problème de la crédibilité d’employer les armes nucléaires stratégiques et de contrôler l’escalade de la guerre, le développement des ANT est donc un bon choix pour la Chine. D’une part, la possession des ANT permet de repousser l’escalade immédiate de la guerre conventionnelle à la guerre nucléaire générale. D’autre part, face à la supériorité soviétique en armements classiques, le développement des ANT pourrait compenser cette infériorité de la Chine. De plus, ce développement est moins cher et a des résultats plus rapides que la modernisation de sa force conventionnelle43. Cela est intéressant pour des dirigeants pragmatiques, qui mettent l’accent sur le développement économique.

Outre le renforcement de la "capacité de combat" et de la souplesse de la réponse, le développement des ANT serait aussi utile pour dissuader l’intrusion des ennemis. L’ANT est une arme avec de fortes implications stratégiques quant à l’"emploi en premier". Bien que la Chine ait pris l’engagement de non-emploi en premier des armes nucléaires, l’Union soviétique devait considérer la possibilité que son voisin utilise ses armes nucléaires tactiques pour résister à l’intrusion de la puissante force classique soviétique. Cette utilisation serait d’autant à redouter que Pékin souligne de plus en plus l’importance de la "défense des frontières" de nos jours. En outre, après avoir acquis une capacité de riposte nucléaire, permettant de dissuader une première frappe ennemie contre ses armes nucléaires stratégiques, Pékin craint moins une attaque nucléaire soviétique vers ses villes grâce à l’utilisation de ses ANT. La Chine oserait donc davantage employer ses ANT. En 1979, dans un article du Journal de l’Armée Populaire de Libération, on lit ceci : "nous devons nous préparer à faire une guerre nucléaire dès la période initiale de toutes les guerres futures". Xu Baoshan a indiqué que "si les ennemis employaient les ANT pour attaquer nos bases militaires majeures et si nous contre-attaquions avec des ANT, les ennemis ne recourraient pas aux armes nucléaires stratégiques à la légère"44. En février 1986, dans le même journal, on trouve aussi un article selon lequel, à l’avenir, la guerre nucléaire tactique aurait plus de chances d’avoir lieu que la guerre nucléaire stratégique. Il n’est pas certain que l’emploi des ANT provoque la guerre nucléaire générale45. De plus, même si les troupes ennemies réussissent à occuper des villes chinoises, elles seraient encerclées par la guérilla chinoise disposant des armes nucléaires46. Ainsi, le développement des ANT contribuerait à renforcer la crédibilité de la dissuasion chinoise et à combiner les puissances de la guerre populaire et de la force nucléaire. L’acquisition des ANT renforcerait la capacité de combat de la force nucléaire chinoise et préparerait à une guerre populaire aux conditions du combat moderne avec les armes nucléaires.

Depuis le début des années 80, beaucoup de spécialistes de la Chine populaire attachent de l’importance au rôle des ANT et soutiennent son développement. Wang Linshen a indiqué : "afin de renforcer la capacité de combat de l’armée du missile balistique stratégique, il faut accroître la mobilité tactique et stratégique de cette armée. (...) Si le calibre de l’armement de cette armée est réduit, (...) l’idée de faire la guérilla avec l’arme moderne pourra s’appliquer à cette armée"47. Xu Zhongjing et He Lizhu ont aussi remarqué qu’"il faut développer au plus tôt les armes nucléaires tactiques et celles de bataille en vue de compléter notre force nucléaire et d’augmenter le choix des moyens et de l’ampleur de la contre-attaque nucléaire"48. D’après Huan Xiang, "d’une part, on doit développer les armes nucléaires stratégiques. (...) D’autre part, il faut aussi développer les armes nucléaires tactiques et celle de théâtre. Il est possible d’employer ces armes à l’avenir"49.

En outre, ce qui prouve de façon significative l’attention que la Chine accorde aux ANT, c’est la simulation, dans les manœuvres militaires depuis le début des années 80, de l’emploi des ANT dans la résistance à une attaque classique. Dans les manœuvres de Wuhan de 1980, seuls les adversaires ont utilisé les ANT50. Dans les manœuvres de Ningxia en juin 1982, les troupes chinoises ont simulé un combat au cours duquel elles ont testé la résistance des ANT face à l’agression conventionnelle des ennemis présents sur le territoire national. Selon le rapport du Journal de Ningxia du 29 juin 1982, "la frappe nucléaire de nos troupes a pris l’ennemi par surprise, et infligé un coup fatal à ses positions d’artillerie et à ses réserves"51. Ultérieurement, de telles manœuvres ont eu lieu presque une fois par an dans neuf des onze régions militaires52. Cela nous permet de penser que, dans le cas où la force classique chinoise ne suffirait pas à enrayer l’attaque conventionnelle de l’ennemi parvenu sur son territoire, Pékin utiliserait en premier les armes nucléaires tactiques pour défendre son territoire national (First use at home)53. C’est une question importante pour la sécurité de Taïwan car Pékin déclare toujours sa souveraineté sur cette île.

Stratégie contre-valeurs ou stratégie contre-forces

Avant la fin des années 70, la force nucléaire chinoise était faible et vulnérable. En raison de l’attitude chinoise d’ambiguïté sur l’emploi des armes nucléaires, il était difficile de connaître les objectifs de la riposte nucléaire chinoise. À cette époque, les spécialistes extérieurs étudiaient toujours cette question en fonction des capacités. Comme la puissance de destruction de la force nucléaire chinoise était faible et que la précision de ses missiles était mauvaise, on estimait toujours que Pékin concentrerait sa puissance de riposte nucléaire sur les villes ennemies, objectifs rentables et faciles à atteindre. Depuis la fin des années 1970, la capacité de riposte nucléaire est devenue de plus en plus sûre. La précision des missiles a aussi été améliorée grâce aux résultats remarquables de l’industrie spatiale. Après le succès de l’essai de SLBM en 1982, la Chine a acquis les armes nucléaires de la "triade". De plus, Pékin attache de plus en plus d’importance au rôle et au développement des ANT. La force nucléaire chinoise n’est pas seulement capable d’attaquer les objectifs "contre-valeurs" ; il serait aussi possible de l’utiliser pour le combat, et simplement pour la dissuasion. Comme les spécialistes de l’École de commandement de la Seconde Artillerie Liu Tieqing, Rong Jiaxin et Chang Jinan le soulignent,

au fur et à mesure de l’amélioration de la précision des missiles balistiques nucléaires et du renforcement de la capacité d’attaquer des objectifs " durs " (yin) ou " ponctuels " (dian), la forme, unique et fixe, du combat n’est plus applicable aux exigences objectives de l’opération de contre-attaque nucléaire (¼ ) 54. Grâce à la diversité des missiles balistiques nucléaires et à l’acquisition d’une " triade " nucléaire, les moyens d’utiliser les armes nucléaires se diversifient 55.

 

Il est donc difficile d’étudier, de nos jours, la question sur les objectifs de l’attaque nucléaire chinoise du seul point de vue de la capacité.

Aujourd'hui, les objectifs de l’attaque nucléaire chinoise visent-ils encore les populations et les villes, ou les moyens militaires, afin de renforcer la crédibilité de sa stratégie de combat et de contrôler l’escalade de la guerre ? Ou bien ces objectifs sont-ils encore les villes pour augmenter le niveau de dommages inacceptables de l’ennemi ? Ou bien encore comprennent-ils les deux ? D’après les points de vue des spécialistes de la Chine populaire, il semble que Pékin ait adopté la dernière possibilité. Dans l’article intitulé "Les points de vue sur la théorie de la bataille de l’armée du missile balistique stratégique", Liu Tieqing et d’autres ont indiqué :

Afin de disposer de la capacité de combat, quelle condition faut-il posséder pour les armes nucléaires ? ... Il faut pouvoir attaquer les objectifs " durs " ou " ponctuels " et aussi les cibles " molles " ou " étendues ". Il faut pouvoir combattre de façon fixe et mobile 56. En temps de guerre, (...) on ferait une riposte nucléaire afin de paralyser le commandement, de détériorer le potentiel militaire et d’affaiblir la capacité de combat des ennemis. On pourrait donc ralentir le mouvement ennemi