LE
XXIe SIECLE ET LES ENJEUX GEOSTRATEGIQUES DE L’HYDROCARBURE
CENTRE-ASIATIQUE
Darius
Tavassoli
Depuis l’indépendance
des nouvelles républiques d’Asie centrale en décembre 1991, et
malgré l’apparente lenteur de l’évolution de la situation
politique, économique et militaire dans la région, un certain
nombre de caractéristiques fondamentales ont commencé à se
stabiliser. Désormais, nous sommes en présence d’un ensemble
de phénomènes qui ne peuvent être ignorés dans le cadre
d’une analyse sérieuse de cette zone. Ces points qui se
dessinent progressivement sous nos yeux sont les suivants :
1) Les réserves
d’hydrocarbure de cette région constituent un des enjeux
potentiels de la recomposition géostratégique de l’Asie
centrale, mais aussi de son environnement, à savoir : la
Russie, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Asie de l’Est. Ceci
malgré la surestimation par des journalistes peu informés de ces
réserves au lendemain de l’indépendance et le déclin de
l’intérêt médiatique porté à ces réserves.
2) La plus grande entrave à la
commercialisation de l’hydrocarbure centre-asiatique réside
dans l’enclavement de cette zone. Outre la voie traditionnelle
russe, un certain nombre d’alternatives sont envisageables.
3) La Russie
demeure, incontestablement, l’acteur principal de ce
reclassement des forces sur le terrain. L’évolution de la
situation dans les pays d’Asie centrale reste étroitement liée
à celle de la situation politique interne russe.
4) Les Occidentaux - américains,
européens - mais aussi les Chinois et les japonais privilégient
la multiplication de ces voies ; ils contribuent à
influencer les choix et les décisions des responsables des pays
d’Asie centrale pour le désenclavement.
5) Mais l’Asie centrale soviétique
n’a jamais constitué une entité homogène ; elle n’a,
par ailleurs, jamais connu l’existence d’États indépendants
dans le sens moderne du terme. La période de l’après-indépendance
a accéléré la diversité existante1.
Les cinq pays de cette zone non-homogène ont contribué à la
différenciation des voies durant la période transitoire.
6) Le dernier élément est la
prise en compte d’un fait nouveau : il n’existe pas une
Asie centrale mais des Asie centrales. En parlant de
l’évacuation du gaz turkmène, on constate que le rôle joué
par une compagnie multinationale ou par un mouvement
politico-militaire, tels les Talibans en Afghanistan, est beaucoup
plus important que la place occupée par les relations turkméno-kirghizes.
Récemment, l’ambassadeur de Turkménistan en France exposait
son point de vue sur ce sujet2.
Notre souci sera d’élucider les éléments importants relatifs
à la nouvelle configuration des forces dans la zone.
L’articulation de ces éléments
aura lieu autour d’une nouvelle fracture à laquelle aucune réponse
n’est encore apportée. Dans un ouvrage remarquable,
Jean-Christophe Rufin propose une nouvelle vision du monde après
celle de la guerre froide. Selon lui, après la chute du mur de
Berlin, le monde connaît une nouvelle division entre un
"Nord" industriel, stable, technologiquement avancé et
prospère et un "Sud" instable, aux prises avec des
conflits et mal développé ; une division entre ce qu’il
appelle "l’Empire" et les "nouveaux
barbares". Suivant une ligne de séparation, souvent
naturelle, il se manifeste des "limes" entre ces
deux entités : le Rio Grande et la frontière sud des États-Unis,
la Méditerranée et l’Asie du Sud-est. Dans sa cartographie,
une grande zone - allant du sud de la Turquie et du nord de
l’Irak à l’ouest de la Chine, en passant par le Caucase et
l’Asie centrale - demeure confuse. Par où passerait la limite
entre le monde industriel et stable, dont désormais la Turquie et
la Russie font partie, et le Sud fournisseur en matières premières,
essentiellement en hydrocarbure ? Du Kurdistan irakien à la
vallée de Ferghana, une nouvelle recomposition est en cours ;
la zone de sécurité créée au nord de l’Irak, les entités
politiques comme le Nagorno-Karabakh et la Tchétchénie, avec un
statut mal défini, et finalement l’Afghanistan et le
Tadjikistan font désormais partie d’une même réalité qui a
comme dénominateur commun l’existence de gisements de pétrole
et de gaz dans leurs sous-sols ainsi que la nécessaire
organisation du transport de ces matières énergétiques vers le
monde industriel d’une part, et la mise en place d’une
"zone tampon", d’autre part.
Cet article se propose d’étudier,
d’une manière sommaire, la mise en place progressive des
diverses données qui, à l’heure actuelle, contribuent à une
prise en compte progressive de la géostratégie énergétique de
l’Asie centrale. Un regard sur la production, les réserves énergétiques
et les possibilités de désenclavement de la zone nous amène à
nous interroger sur le rôle de la Russie et, plus loin, des
voisins immédiats. L’articulation de ces interactions sur le
terrain nous permettrait de mieux apprécier le rôle de
l’Europe - et en particulier de la France - dans cette région,
désormais indissociable de "l’Eurasie".
Des grandes réserves mal connues
à l’enclavement impossible ?
"Seuls l’Asie centrale
et le Moyen-Orient - et éventuellement la Russie - disposent des
réserves et des capacités de production capables de satisfaire
la demande croissante dans les 25 années à venir" 3.
En termes de stabilité politique, il s’agit là des trois régions
les plus imprévisibles de la planète, et le sort de la stabilité
économique et politique dépendra de ces régions. Le
Moyen-Orient possède 65 % des réserves mondiales connues.
Cependant, les pays industrialisés consomment 61 % de la production
mondiale. Nous savons que la stabilité du Moyen-Orient est menacée
depuis des années. Une chose est sûre : dans 5 ans, le
monde ne pourra s’offrir le luxe d’imposer un embargo sur 3 millions
de barils de pétrole par jour comme c’est le cas pour l’Irak
aujourd’hui, qui pourrait facilement relancer sa production à 6 millions
de barils par jour. Il est à penser que les États-Unis ne
pourront se permettre un embargo sur 8 millions de barils de pétrole
par jour qui correspond approximativement à la production de
l’Iran, de l’Irak et de la Libye (dont le pétrole subit
l’embargo des États-Unis). En effet, "si l’accès à
l’énergie en Europe et en Asie devient de plus en plus
difficile, les ressources énergétiques de l’Asie centrale
constitueront une réserve importante pour le xxie siècle" 4.
Dans ce contexte, l’Occident
est de plus en plus conscient et soucieux de la valeur de
l’hydrocarbure centre-asiatique. Nous essayons de poser la
question de la présence occidentale dans cette zone en avançant
quelques tendances fondamentales. Dans les cinq ans à venir, nous
verrons les réserves mondiales se réduire considérablement. La
demande augmentera au moins de 7 millions de barils par jour
- voire de 12 millions. Le Monde disposera encore de beaucoup
de pétrole dans les cinq ans à venir. Mais, étant donné les
prix actuels, il sera extrêmement difficile pour la production et
le transport d’aller au même rythme que la demande. Dans cinq
ou six ans, la bordure Pacifique pourrait consommer plus de pétrole
que l’Amérique du Nord. L’approvisionnement de cette région
sera encore plus précaire que celui des États-Unis ou de
l’Europe. En effet, elle possède moins de 5 % des réserves
pétrolières mondiales et devra dépendre des importations pour
plus de 70 % de ses besoins pour les 10 ans qui viennent. Même
la Chine devrait importer 2 millions de barils par jour dans 10
ans. D’ici 2010, la demande pourrait facilement dépasser 100
millions de barils par jour. Le journal The Economist
affirme aujourd’hui que la demande pourrait doubler d’ici 2020
tandis que la population mondiale atteindrait 8 milliards. Cela
représente un bond de 70 000 à 140 000 barils par
jour. Ces statistiques devraient suffire à elles-mêmes : en
effet, le Monde consommera le chiffre incroyable de 140 000
barils de pétrole par jour dans seulement 25 ans. Or,
aujourd’hui, l’énergie est bon marché du fait que les
responsables politiques occidentaux ne réalisent pas combien la
montée de la consommation croise la baisse des réserves. Ce
doublement des statistiques démontre que la politique énergétique
sera fondamentale pour maintenir une stabilité internationale au
xxie siècle. L’état des réserves de pétrole et de
gaz des pays d’Asie centrale est le suivant :
Ressources énergétiques
de l’Asie centrale (1995)
| |
Gaz (1)
|
Pétrole
(2)
|
charbon
(2)
|
Électricité
(3)
|
|
Kazakhstan
|
4,7
|
23
|
130
|
65,6
|
|
Ouzbékistan
|
50 |
8 |
3,8 |
48 |
|
Turkménistan
|
34,6 |
4 |
|
11,2 |
(1) En milliards de m3 ;
(2) En milliards de tonnes ; (3) En milliards de kWh
Source : Ministère des
Affaires étrangères et BP Statistical Review.
On a souvent présenté le
Kazakhstan comme un "nouveau Koweït", en raison de ses
réserves pétrolières. L’image est sans doute un peu forte car
les réserves kazakhs, d’après le FMI, sont nettement inférieures
à celles de l’émirat : 3,5 milliards de tonnes, contre
12,8. Elles placent, malgré tout, le Kazakhstan au 9e
rang mondial alors que la production n’est encore qu’au 24e
rang. La production a régulièrement progressé jusqu’en 1992
et les compagnies occidentales - notamment américaines - ont
conclu d’importants contrats de prospection. Cependant, la
contraction des échanges dans la CEI a induit une baisse de 10 %
de sa production en 1993. Par ailleurs, sa balance énergétique
est déficitaire du fait d’une capacité de raffinage réduite.
Production
actuelle et envisagée du pétrole
par le Kazakhstan (en
millions de tonnes)
| |
1990
|
1995
|
1997
|
2002
|
2007
|
2075
|
| Caspienne |
|
|
0 |
0 |
5 |
20 |
| Offshore |
|
|
|
|
|
|
| Tenguiz |
|
|
8 |
12 |
20 |
35 |
| Karachaganak |
|
|
2 |
5 |
10 |
5 |
| Ouzen |
|
|
2 |
6 |
4 |
0 |
| Divers |
|
|
12 |
12 |
10 |
10 |
| Total |
27
|
19
|
24 |
35 |
49 |
70 |
Source : Ministère des
Affaires étrangères
L’avenir du gaz
du Kazakhstan
| |
1998
|
2000
|
2010
|
|
Réserves
prouvées
|
2
trillions de m3
|
2
trillions de m3
|
2
trillions de m3
|
| Production |
8,5
millions m3
|
28
millions m3
|
36
millions m3
|
Source : Ministère des
Affaires étrangères
Le partage du gâteau
touche à sa fin, le pétrole kazakh continue à demeurer
l’objet de convoitise des diverses compagnies pétrolières. Fin
avril 1997, les autorités kazakhs ont rendu leur verdict sur
l’appel d’offre concernant le deuxième champ pétrolier
d’Uzen ; Ameco Petronas et Chaina National Petrolium sont
sur les rangs pour reprendre le champ et augmenter sa capacité de
production de 54 000 b. à 140 000 b. Un des plus grands
contrats pétroliers en Asie centrale a été signé en 1992 avec
la firme américaine Chevron pour l’exploitation et la
commercialisation du champ de Tengize. Par ailleurs, Elf avait été
l’une des premières compagnies pétrolières à s’intéresser
au Kazakhstan.
L’Ouzbékistan est souvent
considéré comme un producteur de pétrole plutôt que de gaz
mais, désormais, sa production gazière dépasse celle du Turkménistan.
Avec des réserves prouvées de 527 millions de tonnes de pétrole,
de 200 millions de tonnes de condensât et de 2 007 milliards
de m3 de gaz, ce pays est prêt à passer à une étape
supérieure d’exportation. Le pays est devenu, depuis 1994,
exportateur net de pétrole et ses importations d’énergie, qui
représentaient encore 20 % de sa consommation intérieure en
1994, n’intervenaient plus qu’à hauteur de 2 % en 1995.
Selon le FMI, le Turkménistan
dispose de 8 087 millions de m3 de réserves
potentielles de gaz (en sachant qu’au milieu des années 80, les
réserves potentielles des États-Unis n’étaient que de 5 645
millions de m3 et celles de l’Iran de 11 380
millions de m3). La plupart des réserves se trouvent
au sud-est du pays.
Nous pouvons évaluer les découvertes
qui permettront d’augmenter le volume de la production, de 1994
à 2004, à approximativement 60 millions de tonnes pour le pétrole
et 200 millions de m3 pour le gaz à l’est et au
centre du Turkménistan.
La production du pétrole
et du gaz turkmènes
| |
1990
|
1995
|
1996
|
|
Pétrole
|
113
|
70
|
111
|
| Gaz |
81,9
|
30,1
|
32,8
|
Source : AIE/BP
Pour contrôler les réserves
d’hydrocarbure du xxie siècle, un combat acharné a
lieu entre les grandes compagnies pétrolières et, plus généralement,
entre les pays intéressés de la région, sous la supervision des
États-Unis et de l’Arabie Saoudite. L’exportation de gaz et
de pétrole constitue une question majeure. Trois de ces républiques
sont dépourvues de débouché maritime, le Kazakhstan et le Turkménistan
disposent de rives sur la mer Caspienne. Pour cette raison, la
majeure partie de leurs exportations doit s’effectuer par des
pipelines.
S’agissant des
pipelines, en général, cinq options principales se présentent :
1) Une série de
projets implique d’accroître le trafic de tankers dans les détroits
du Bosphore et des Dardanelles.
|
|
 |
Le
plus avancé est celui du Caspian Pipeline Consortium.
Lancé par Oman, avec la participation du Kazakhstan
et de la Russie, il doit prolonger ou doubler les
conduites existantes qui traversent la Russie jusqu’à
Novorrosisk. Les travaux ont commencé sur le tronçon
Tikhoretzk-Novorrosisk mais le financement n’est pas
encore bouclé, la compagnie Chevron refusant toujours
les conditions qui lui sont proposées. |
|
|
 |
Deux
autres projets d’évacuation vers la mer Noire
prévoient un passage par l’Azerbaïdjan :
a) un pipeline depuis le Kazakhstan, et peut-être
le Turkménistan, à travers la Caspienne,
l’Azerbaïdjan puis la Russie jusqu’à
Novorrosisk ; b) un pipeline empruntant au départ
le même itinéraire que le précédent mais
passant par la Géorgie jusqu’à Poti sur la mer
Noire. |
Outre que ces itinéraires
traversent tous des régions politiquement instables, une
objection de fond peut leur être opposée : la
saturation du trafic dans le Bosphore a conduit Ankara à
restreindre, en juillet 1994, la circulation des tankers.
Même si ces projets aboutissaient, ils ne seraient pas
suffisants compte tenu de l’augmentation probable de la
production.
Aussi le Kazakhstan et
l’Azerbaïdjan s’accordent-ils pour juger opportun la
construction d’un deuxième oléoduc.
2) Un
projet russo-gréco-bulgare, destiné à désengorger les
détroits, paraît gagner du terrain. Le brut serait
acheminé par tankers jusqu’à Burgas, puis évacué par
oléoduc jusqu’au port grec d’Alexandroupolis.
3) Une
autre série de projets est soutenue par l’Azerbaïdjan
et la Turquie qui ont signé un accord-cadre en 1993 pour
un itinéraire aboutissant en Méditerranée sans passer
ni par la Russie, ni par la mer Noire.
Quatre
variantes conduisent au pipeline, actuellement fermé, qui
vient d’Irak et aboutit au terminal turc de
Ceyhan-Yumurtalik : a) par la Géorgie, b) par
l’Arménie, c) par le nord-ouest de l’Iran, et d) par
le Nakhitchevan et l’Arménie. Ces variantes, qui
traversent toutes des territoires peu sûrs, intéressent
également le Kazakhstan qui pourrait être relié à
Bakou par un oléoduc à travers la mer Caspienne.
L’Iran, qui vient d’entrer dans le consortium constitué
en septembre 1998, pour l’exploitation des gisements azéris,
aura à cœur de promouvoir cette option. La Russie, quant
à elle, bien qu’ayant des intérêts dans le
consortium, a dénoncé sa signature au motif que la
question du partage des ressources de la Caspienne n’est
pas réglée.
4) Deux
autres projets impliqueraient davantage l’Iran en évitant
les régions instables du Caucase et de la zone kurde :
a) l’un passerait le long de la rive est de la Caspienne
en passant par le Turkménistan puis par l’Iran et se
dirigerait vers la Turquie ; b) le deuxième serait
semblable au précédent jusqu’à Téhéran mais se
dirigerait vers le sud jusqu’au golfe Persique.
5) Enfin,
il convient de mentionner la possibilité d’évacuer le
pétrole par la Chine, quoique ce projet paraisse encore
incertain.
En ce qui
concerne le gaz, le seul projet de gazoduc est celui qui
est destiné à exporter le gaz du Turkménistan, en
passant par l’Iran et la Turquie.
Une percée significative
a été accomplie par le Turkménistan avec la signature,
le 23 août 1994, d’un protocole d’accord avec
l’Iran et la Turquie. Le futur gazoduc devrait avoir 4 000
km de longueur et le tronçon iranien pourrait
s’allonger sur 1 400 km en passant au sud de Téhéran
et par la province de Tabriz. Il est également possible
qu’une de ses branches desserve le Nakhitchévan et que
le projet s’articule avec l’oléoduc
Kazakhstan-Europe. Sa capacité n’est pas arrêtée ;
elle pourrait être comprise entre 10 et 28 milliards de m3
par an. Néanmoins, le volet financier est encore loin
d’être finalisé. son coût serait de 9 milliards de
dollars dont 3,5 milliards d’apport iranien.
Divers débats ont eu
lieu entre les dirigeants, les investisseurs et les spécialistes
pour déterminer un tracé qui soit à la fois économiquement,
politiquement et techniquement adéquat. Pour cela, de
nombreuses réunions entre les dirigeants des États
concernés ont eu lieu. En avril 1994, la première réunion
inter-étatique réunissant le Turkménistan, la Turquie,
la Russie, le Kazakhstan et l’Iran s’est penchée sur
le tracé du pipeline en direction de l’Europe, via
l’Iran et la Turquie en évitant la mer Caspienne. Ce
tracé avait déjà été choisi par un consortium composé
de Bridas, d’une société suisso-américaine Wavemeg et
de la société mixte US-CIS. Ce consortium a été choisi
par Sefermurad Niyazov, le président turkmène. La
seconde réunion inter-étatique a eu lieu les 23 et 24
avril 1994 à Téhéran : "Intergovernmental
Council for issues of arrangement of Gas and Oil from
Turkmenistan to the World Market" ; la
Russie, le Kazakhstan et l’Ukraine (admise en janvier
1995) y participent en qualité d’observateurs. La
troisième réunion de ce conseil inter-étatique, qui
s’est déroulée les 16 et 17 janvier 1995 à Ankara, a
permis la création de plusieurs sociétés chargées de
la construction du pipeline, de la commercialisation du
gaz et des aspects financiers ; mais elle a également
mis en évidence les difficultés liées à la réalisation
de ce projet. Des difficultés dues à son coût d’une
part, celui-ci serait de l’ordre de 5 milliards de US $,
dont 2,5 milliards de US $ pour la partie du gazoduc
allant du Turkménistan jusqu’à la frontière turque.
Les schémas de financement ne sont pas clairement établis
et les institutions financières internationales
manifestent une certaine réticence en raison de la
participation de l’Iran. Difficultés liées d’autre
part au statut accordé à la Turquie. Le consortium
semble vouloir ne considérer le projet de gazoduc que
jusqu’à la frontière turco-iranienne et, tout en
ignorant les propositions de tracé de "Botas",
cherche à limiter le rôle de la Turquie à celui
"d’acheteur". Le tracé est de 1 649 km
jusqu’à la frontière turque.
D’un autre côté, les
États-Unis ne veulent pas d’une participation iranienne
dans le désenclavement de l’Asie centrale. La Russie
doit être contournée, l’Iran évité et l’Asie de
l’Est ignorée : telle est l’alternative américaine
dans cette zone ; pour cela, une seule voie subsiste,
l’océan indien, côté pakistanais, via
l’Afghanistan.
L’empressement de
Washington résulte d’un élément-clé de l’évolution
actuelle en Afghanistan : le projet de gazoduc
reliant le Turkménistan au Pakistan (port de Gwadar), via
l’Afghanistan de l’Ouest. Le maître d’œuvre de ce
projet est la compagnie pétrolière américaine Unocal,
alliée à la firme saoudienne Delta Oil ; elles ont
évincé la société argentine Bridas auprès du président
du Turkménistan. Ce gazoduc, dont le coût serait de 2 milliards
de dollars et qui serait doublé d’un oléoduc, répond
à deux priorités américaines :
|
|
 |
assurer
une liaison directe pour évacuer les
hydrocarbures d’Asie centrale et de la
Caspienne, où les compagnies américaines,
parmi lesquelles Chevron, investissent
massivement ; |
|
|
 |
renforcer
- dogme actuel de Washington -
l’isolement de l’Iran, qui est le
candidat naturel au tracé du gazoduc, grâce
à sa proximité avec les lieux de
production et aux infrastructures déjà
en place5. |
Unocal et Delta
Oil ont joué un grand rôle dans
"l’achat" de commandants locaux, sans
parler du lobbying à Washington et de la
coordination avec le Pakistan. Le conseiller
politique d’Unocal, M. Charles Santos, un américain
proche de l’administration, fut l’adjoint de
Mahmoud Mestiri, ancien envoyé spécial de
l’ONU pour l’Afghanistan. Le soutien
d’Unocal aux Talibans n’est guère dissimulé
par son vice-président, Chris Taggart, qui a
qualifié l’avance des Talibans de "développement
positif". Affirmant que "les récents
événements [étaient] susceptibles de
favoriser le projet" (de gazoduc), il
envisageait même une reconnaissance des Talibans
par Washington6.
Le
transport routier est le deuxième volet important
de cette volonté de désenclavement. En dehors de
la route qui relie Achghabad et la ville iranienne
de Mach’had depuis le mois de mars 1996 et la
connexion frontalière existante entre le
Kazakhstan et la ville d’Uroumchi au Sinkiang
chinois, la voie pakistanaise semble davantage intéresser
les américains et leurs alliés dans la région.
Il existe un ensemble de projets depuis 1992.
Tout d’abord,
le développement des routes commerciales le long
des deux grands axes : 1)
Almaty-Turgat-Kachgar (dans le Sinkiang chinois),
puis via la route KKH en direction de Karachi, 2)
l’axe Tachkent-Termez-Ghandahar-Chaman, et de là
encore vers Karachi. La première route est de 2 000
km et la seconde de 1 970 km. Le Pakistan,
l’Ouzbékistan et l’Afghanistan se sont mis
d’accord pour construire une nouvelle route de
près de 2 000 km, qui reliera la ville
frontalière ouzbek de Termez à Quetta près de
Karachi au Pakistan, en passant par les villes
afghanes de Mazar-i Charif, Hérate et Ghandahar.
Le 12 octobre
1992, lors d’une conférence de presse, le président
ouzbek Islam Karimov expliquait la logique de la
route de Karachi passant par l’Afghanistan et défendait
le projet en déclarant : "Jusqu’à
présent, les États d’Asie centrale devaient
essentiellement compter sur le Nord pour avoir accès
à la mer, mais si l’Ouzbékistan veut s’intégrer
au marché mondial et devenir un partenaire actif,
nous ne pouvons plus nous contenter d’une seule
ouverture sur le marché. Cette route de Karachi dégagerait
l’accès à l’océan Indien et cela ouvrirait
des nouvelles perspectives pour l’Asie centrale,
ce qui aurait d’importantes répercussions sur
l’économie mondiale" 7.
La construction
et le développement de ces réseaux routiers
feraient du Pakistan un pont stratégique entre
l’Asie centrale et les dragonnes économiques de
l’Asie de l’Est. Cela aurait des retombées
sur l’économie de ce pays, et notamment sur
l’emploi, sans compter les revenus provenant des
droits de péages, de l’expédition des
marchandises et des transports.
Avec l’arrivée
des Talibans au pouvoir à Kaboul, les espoirs
pakistanais fondent. Non seulement ils n’ont pas
été capables de soumettre la totalité du
territoire afghan et d’ouvrir les voies de
transit, notamment le tunnel de Salang, mais en
plus ils ont réussi à provoquer une alliance
anti-pachtoune autour de Massoud et Dostoum ;
une tâche qui paraissait impossible quand Massoud
tenait les leviers du pouvoir à Kaboul.
Reste
la voie ferrée, qui est un des points faibles de
l’asie centrale. Dans l’état actuel, les
autorités centre-asiatiques, notamment turkmènes,
misent beaucoup sur l’ouverture de la ligne de
chemin de fer transasiatique Pékin/Istanbul via
Almaty, Tachkent/Achghabad/Mach’had (en Iran)
pour favoriser le développement des transports et
des échanges entre l’Europe et l’Asie. Il ne
manquait qu’un tronçon de 136 km entre l’Iran
et le Turkménistan pour que cette voie fût opérationnelle.
C’est chose faite en mai 1996. L’inconvénient
de cette voie, c’est que la ligne est à voie
unique entre Almaty et Ourumchi, la capitale du
Sinkiang chinois.
Mais, depuis
1995, la Commission européenne a mis en place un
programme de reconstruction des infrastructures
existantes dans les domaines du transport et des télécommunications ;
elle a, par ailleurs, procédé à des études
pour la construction des nouvelles voies. Selon
les responsables politiques de ces États,
notamment du Turkménistan, ce programme a pour
premier objectif de contourner le territoire
iranien.
Il existe donc
une interdépendance entre ces républiques
d’une part et avec l’environnement
international d’autre part. Ce facteur
d’interdépendance vient faire contrepoids à la
fragmentation de la région. Cependant, il est
difficile d’étendre la notion d’interdépendance
de "l’économique" au "géopolitique".
Que signifie une interdépendance économique ?
Selon A.O. Hirschman, "l’interdépendance
économique peut être une source de guerre" 8.
La région est-elle susceptible de passer à des
actes de conflit ?
Les économies de
ces pays souffrent plus d’un mal d’ordre conjoncturel ;
la "division interne du travail" du système
soviétique a fait de ces États des entités dépendantes
les unes des autres, à cause de leur monoculture
individuelle. L’agriculture de ces États reste,
pour la plupart, une monoculture de coton, leur
industrie, une monoculture des matières énergétiques
et les services y sont monopolisés par les
activités d’ordre bureaucratique. Quelle
pourrait être l’orientation de cette interdépendance
régionale ? "Il existe deux
alternatives dans le cadre de ces républiques :
l’intégration à l’instar de l’Union européenne
et de l’ASEAN, ou un schéma d’interdépendance
comme les pays du Moyen-Orient ou de l’Asie du
Sud-Est" 9.
Peut-on parler
d’un système économique centre-asiatique ?
La réponse ne se fait pas attendre. Bien
qu’interdépendants les uns les autres, ces États
sont loin de franchir les premiers pas d’une
"coopération". La "coopération"
précède la "coordination" qui vient,
à son tour, avant l’étape dite "d’intégration"
d’un système. Souvent plus rivales que coopératives,
ces économies souffrent de rivalité mais aussi
de la désorganisation de leur économie.
Toutefois, il existe des volontés de
rapprochement entre ces entités mais aussi avec
d’autres voisins. L’exemple de l’OCE,
l’Organisation de Coopération Économique,
pourrait schématiser ce jeu de volonté et
d’attente.
Créé en 1985 à
l’initiative de l’Iran et avec la
participation de la Turquie et du Pakistan, ce
"marché islamique" s’est élargi au
cours de l’année 1992 aux républiques d’Asie
centrale et à l’Azerbaïdjan. Après les hésitations
de départ d’un certain nombre de ces républiques
qui n’ont pris que le statut d’observateurs,
il compte aujourd’hui 10 membres à part entière10.
L’intention initiale de l’Iran était d’en
faire un "marché commun islamique",
mais, aujourd’hui, il semble que l’OCE s’éloigne
progressivement de ce concept à tel point que le
ministre turc des affaires étrangères, au deuxième
sommet de l’Organisation, déclarait :
"L’OCE n’est en aucun cas une
organisation islamique" 11.
Le but principal de l’OCE est le développement
du commerce et des investissements dans cette
vaste région qui s’étend de la Méditerranée
jusqu’aux frontières de la Chine et qui représente
un marché potentiel de 300 millions de personnes.
Au cours de ce sommet, Suliman Demirel déclarait :
"Les pays du G7 ont 62 % du produit
mondial mais seulement 20 % de la population ;
nous essayons d’éviter que nos pays restent des
pays pauvres" 12.
La chance de voir
les pays d’Asie centrale réussir à se réunir
dans une association plus large est très mince ;
les raisons politiques y sont encore pour beaucoup13.
En effet, toute association économique incluant
l’Iran a très peu de chances de succès. Il en
est de même pour la Turquie mais pour des raisons
différentes. En effet, la Turquie n’attend
qu’une chose : un feu vert de l’Union
européenne. Même s’il peut y avoir un
refroidissement d’attitude de l’UE à l’égard
de la Turquie - tantôt pour des raisons dites
d’ordre démocratique et pour le respect des
droits de l’homme, des minorités, de la
religion..., et tantôt pour des considérations
purement économiques -, cela ne signifie pas que
"le retour à l’Est" se dessinerait
comme la stratégie principale de cette "République
européenne par conviction", comme disait
Tansu çiler. Quant au Pakistan, sa politique étrangère
est dominée par ses intérêts en direction de
l’Inde et de l’Afghanistan et, s’il a des
poussées vers l’Asie centrale, ce n’est que
pour conforter sa place dans la périphérie de
ces deux pays.
Mais, en marge
des "regroupements officiels", il est
intéressant de constater la création de fait
d’un sous-système régional incluant la partie
orientale du Kazakhstan, le Sinkiang et le sud de
la Sibérie qui peuvent avoir des liens économiques
étroits ; le Kazakhstan peut constituer un
pont dans le cadre de cette économie
transfrontalière. Il en va de même pour la mise
en place d’une coopération régionale tacite
entre le Turkménistan et la région de Khorassan
au nord-est de l’Iran ; les hommes
d’affaires et les entrepreneurs de ces deux
entités se côtoient d’une manière
quasi-directe sans forcément suivre les
recommandations officielles des deux côtés.
Une des questions
auxquelles les nouveaux gouvernements doivent répondre
est : comment résoudre les disputes
concernant les droits de transit et les taxes sur
les biens et les marchandises le long des routes
et des pipelines qui traversent les territoires
des autres républiques ? En 1997, le Turkménistan
a fermé les robinets de gaz qui, par la Russie,
alimentaient l’Ukraine. Hormis l’insolvabilité
continuelle de l’Ukraine, la Russie réclamait
un droit de transit plus élevé que le prix réel
du gaz turkmène14.
Ces enjeux sont fondamentaux dans le domaine de
l’énergie, où pratiquement tous les États -
sauf la Russie - dépendent d’importations d’énergie.
Un conflit est donc inévitable entre le souhait
d’imposer les prix mondiaux en devises pour ses
propres exportations d’énergie et la volonté
de payer les importations d’énergie à un taux
subventionné en roubles.
Dans ces pays, le
ministère du commerce extérieur est un jeune
ministère. Souvent, trois ou quatre organisations
sont en charge chacune d’une partie des
responsabilités du commerce extérieur : le
ministère du Commerce extérieur, celui de
l’agriculture et la Commission de prévisions de
l’État. Ces différents corps officiels délivrent
des permis d’importation. Chacun d’entre eux
dispose d’une quantité (quota) de matières
premières pour payer les biens importés ;
autrement dit pour faire du troc international (un
des héritages de l’époque soviétique). Les
transactions en devises étrangères ne peuvent
pas avoir lieu à travers les ministères. On a
souvent décrété que les importations ne
pourraient avoir lieu qu’avec des pays qui
accepteraient d’importer, à leur tour, des
produits du pays importateur. Cela constitue, grosso
modo, la seule restriction à l’importation.
Outre le problème
relatif à l’enclavement, ces pays sont au
commencement d’une étape où la définition
d’une politique énergétique cohérente
s’impose. La politique énergétique du
Kazakhstan semble se préciser. Au contraire,
l’Ouzbékistan semble hésiter et le Turkménistan
- après avoir choisi une indépendance énergétique
plus grande par rapport à la Russie - n’a pas
clairement déterminé les axes d’une politique
cohérente. Le rôle joué par la Russie continue
à perturber la mise en place d’une politique
cohérente dans tous les domaines.
Le colonisateur
d’hier, le partenaire/adversaire
d’aujourd’hui ?
Quelle est la
position actuelle de la Russie ? Le "néo-impérialiste"
tant craint des américains et des européens, le
"refoulé" que prêche une grande partie
des intellectuels russes,
"l’adversaire" tant redouté par les
pays producteurs d’hydrocarbure comme l’Azerbaïdjan
ou le "partenaire" souhaité par les
kazakhs ? Il est primordial de voir ce
qu’est l’État russe aujourd’hui. De toute
évidence, même avant qu’il ne se baptise comme
tel, cet État a été un "empire". Son
identité n’a jamais été qu’impériale. Il y
a toujours eu confusion quasi-totale entre russe
comme ethnie et la Russie impériale. La continuité
territoriale et les modalités de l’expansion,
en tâche d’huile, ont fait que les Russes
n’ont jamais eu le sentiment d’être un peuple
colonisateur comme l’ont été les Français ou
les Anglais. L’expansion s’est faite
naturellement avec des motivations très diverses :
grignotages et occupations d’espaces vides,
fuite pour échapper à l’autorité ou à
l’oppresseur, défense militaire des régions déjà
occupées poussée toujours plus avant et, parfois
aussi, conquêtes véritables ayant pour objectif,
soit d’atteindre une ligne de défense
naturelle, soit de s’ouvrir sur la mer, soit de
tenir une nouvelle tête de pont, prélude à un
éventuel futur bond en avant.
Les intérêts
vitaux d’une puissance continentale se définissent
d’une manière très différente de ceux des
puissances maritimes occidentales, davantage préoccupées
par la sûreté de leurs sources
d’approvisionnement et de leurs lignes de
communication. Pour la Russie, les intérêts
vitaux se confondent essentiellement avec la
garantie de l’intégrité territoriale, la
conservation de l’acquis et la protection des
frontières.
Depuis la chute
de l’empire et la fin du bloc communiste, nous
sommes en présence d’un phénomène important
qui est la régionalisation de la puissance russe.
"Selon toute vraisemblance, c’est la région
qui s’imposera demain comme référentiel majeur
du système mondial, l’unité de compte décisive
de la compétition internationale. C’est
probablement à l’échelle régionale que
surgiront de nouveaux itinéraires collectifs du
sens capable de prendre en compte les trois
demandes du système social mondial : la
demande de sécurité, le besoin d’identité, la
quête de légitimité. C’est dans l’espace régional
que le sens et la puissance ont les meilleures
chances de se réconcilier".
Il est vrai que
la Russie constitue toujours le septième de la
superficie terrestre de la planète. Selon Robert
Logvald, professeur de sciences politiques à
l’université de Columbia, "la Russie à
son tour, constitue un territoire pivot ou un
Heartland. Les zones telles que la Baltique, le
Caucase et l’Asie centrale constituent des zones
intérieures, innerlands. Autrement dit, la
Russie est un axe et lesdites zones sont les régions
internes de cet ensemble. À l’environnement de
ce système, il existe d’autres entités telles que :
le Japon, le sous-continent Indien, le
Moyen-Orient et l’Allemagne, qu’on qualifie de
Rimland". Outre Logvald, beaucoup
d’autres auteurs considèrent la Russie comme un
axe stratégique ; tout ce qui se passe en
Russie aura forcément un impact sur les pays qui
l’entourent. C’est pourquoi il serait inutile
d’étudier les pays d’Asie centrale sans une
analyse minutieuse du poids de la Russie. Il est
clair que la Russie considère l’Asie centrale
comme une partie indissociable de sa sphère de sécurité :
son "étranger-proche".
L’intervention
de la Russie dans son "étranger-proche"
ne peut pas être analysée si on ne prend pas en
considération la volonté de Moscou de renforcer
son influence dans les anciennes républiques,
d’une part pour maintenir une structure plus ou
moins cohérente de coopération politique, économique
et militaire et, d’autre part, afin de
consolider ses frontières (la frontière de la Fédération
et, plus loin, celle de l’ancienne URSS). Cette
volonté traduit le processus de "régionalisation
de la puissance russe".
Un avertissement
public du SRV - l’organisme qui a succédé au
premier directoire principal du KGB - souligne la
nécessité pour la Russie de reprendre en main
ses anciennes républiques musulmanes. Pour
Moscou, le retrait des troupes russes des républiques
d’Asie centrale après celui de l’Azerbaïdjan
signifierait une perte de contrôle militaire et
donc une perte d’influence qui menacerait les
intérêts stratégiques de la Russie. Ces
nouveaux États représentent, à la fois, une
nouvelle frontière à défendre, une zone dans
laquelle les populations slaves requièrent une
protection et une source de rivalité pour l’hégémonie
régionale.
Au cours d’une
réunion avec son homologue chinois Qian Quichen,
Andreï Kozyrev a insisté sur le fait que "l’Asie
centrale doit rester dans la sphère d’influence
de la CEI et non pas dans celle des puissances étrangères,
notamment le fondamentalisme islamique, et pour ce
faire, je pense qu’on peut compter sur la compréhension
de notre grand voisin". Quichen a répondu
que la Russie et la Chine "ont un intérêt
commun à préserver la stabilité dans la région
centre-asiatique" et que la politique
chinoise à l’égard de l’Asie centrale
prendrait en compte les liens étroits qui avaient
été établis à travers le temps entre la Russie
et cette région.
De plus, depuis
1989, un élément essentiel de la politique soviétique/russe
en Europe est le souhait de devenir membre des
principales organisations européennes traitant de
la sécurité afin - au minimum - de les empêcher
d’agir contre les intérêts de Moscou, et au
mieux de les encourager à laisser le champ libre
au Kremlin au sein de la CEI. Comme l’a écrit
Andranik Migranyan, un des conseillers du président
Eltsine : "La Russie est confrontée
à de nombreux problèmes, aussi bien à l’étranger
qu’avec les anciennes républiques soviétiques
nouvellement indépendantes. Elle ne peut se
permettre d’être contenue quand ses propres intérêts
ne coïncident pas avec ceux de l’OTAN ou avec
ceux du Partenariat pour la Paix" 15.
Or, il est évident
que la Russie - comme toute puissance
ex-colonisatrice - ne considère pas toutes les
entités étatiques issues de l’ex-Union de la même
manière. Les politiciens et conseillers en
politique étrangère russe proposent une alliance
sélective dans le cadre de cet ensemble. "Il
s’agit d’une coopération plus accentuée
entre la Russie et trois États en particulier :
la Biélorussie en Europe, le Kazakhstan en Asie
centrale et la Géorgie dans le Caucase ; ces
trois États constitueraient les trois piliers de
la stratégie de la Russie dans son étranger-proche" 16.
En effet, durant le printemps et l’automne 1993,
le président Boris Eltsine a adopté un concept
autoritaire dans sa politique étrangère,
accompagnant une doctrine militaire qui semblait définir
la périphérie de la Russie non seulement comme
une zone d’intérêts vitaux de la Russie, mais
aussi comme une région susceptible
d’intervention militaire unilatérale17.
Tout dépendra
donc de l’évolution de la situation politique
en Russie. Les diverses approches de cette
politique interne correspondent à une palette
large des mouvements qui sont nés peu avant la
chute de l’empire et qui ont connu une explosion
sans précédent peu après 1991. Quatre grands
courants peuvent être dégagés : les
"néo-impérialistes", prêchant la
reprise musclée de l’influence russe dans ses
anciennes zones d’influence ; les
"isolationnistes" qui souhaitent un
repli de la Russie dans ses frontières issues de
la dislocation de l’empire ; les "néo-libéraux"
qui espèrent une évolution rapide vers l’économie
de marché "à l’occidentale" et,
enfin, les partisans d’une "approche stratégique
sélective" qui essayent d’articuler les
points les plus réalistes à leurs yeux autour de
la nouvelle réalité de la puissance régionale
russe.
Parmi les
sympathisants de cette approche stratégique sélective
de la Russie, certains suggèrent une solution
possible à ce dilemme centre-asiatique qui serait
l’établissement d’une alliance multilatérale
du type OTAN, avec la Russie dans le rôle des États-Unis
et les pays d’Asie centrale dans celui de ses
alliés européens. L’idée est que la Russie
protège ces pays avec son parapluie nucléaire
contre toute agression venue du Sud et leur donne
le nécessaire pour une partie de leurs besoins en
matière de défense comme les États-Unis l’ont
fait pendant la guerre froide avec leurs alliés
d’Europe occidentale. Les avocats de cette
proposition estiment que, dans ce cas,
l’alliance n’entraînerait pas forcement une
implication automatique de la Russie dans des
conflits conventionnels ou dans le rôle de médiateur
dans le cadre des conflits internes à ces États18.
Il reste
toutefois plusieurs inconnues dans ces équations,
dont les rapports de la Fédération avec ses
voisins du sud, notamment la Turquie. La rivalité
russo-turque reflète, entre autres choses, le
fait que Moscou perçoit la Turquie comme une
menace majeure pour les intérêts russes et
l’axe autour duquel tournent les
questions de sécurité dans le Caucase et en Asie
centrale.
Actuellement, la
Russie et la Turquie sont impliquées dans une
concurrence où viennent se mêler rivalités économiques
et enjeux militaires régionaux. Dans une
tentative de contrôler davantage l’énergie,
Ankara soutient un plan de paix qui octroierait au
Nagorno-Karabakh l’indépendance ou des liens
avec l’Arménie en échange d’un pipeline qui
irait de l’Asie centrale à la Turquie en
passant par la mer Caspienne. En réponse, la
Russie essaie de déborder la Turquie - en
construisant avec la Grèce et la Bulgarie son
propre oléoduc qui irait de la mer Noire à la Méditerranée
- et d’exclure Ankara (et ses projets d’oléoducs)
du processus de paix. En représailles, la Turquie
a récemment fermé les détroits du Bosphore et
des Dardanelles aux pétroliers, soi-disant pour
des raisons écologiques, mais probablement pour gêner
le transport russe.
Les préférences
de Moscou en matière de tracé permettraient à
la Russie d’éviter les entraves turques. En
fait, le pipeline russe empêcherait complètement
la Turquie d’intervenir sur les questions d’énergie,
menaçant les intérêts vitaux d’Ankara dans la
région ainsi que dans les Balkans. En effet, le
projet de Moscou permettrait également de
consolider un bloc gréco-russe et peut-être également
bulgare, bloc qui s’opposerait aux efforts de la
Turquie pour dominer le sud-est de l’Europe dans
le cadre de la "Zone de Coopération Économique
de la mer Noire". L’importance de la
Turquie au sein de la zone lui donne déjà le rôle
principal dans le développement économique de la
région. La notion de zone de la mer Noire comme
élément stabilisateur au niveau régional est un
coup d’arrêt aux efforts iraniens et russes
pour dominer la région et aide la Turquie à
affirmer son statut de puissance régionale
majeure. Ainsi, cette organisation empêche la
restauration d’une zone d’influence russe dans
les Balkans et dans la région de la mer Noire.
Mais, en regagnant son rôle prépondérant en
Transcaucasie, la Russie pourrait mettre à mal la
politique internationale de la Turquie en matière
d’économie et de sécurité, créer un bloc
balkanique anti-turc, et réduire à néant les
promesses que représente cette organisation pour
la Turquie. Même indépendamment des actions de
maintien de la paix de l’OSCE au
Nagorno-Karabakh, ces considérations prouvent que
les évolutions en Transcaucasie ont des résonances
dans tout le sud-est de l’Europe. Ankara,
cependant, croit que ses alliés négligent cet
environnement plus vaste des politiques russes
dans les Balkans et en Transcaucasie19.
L’élection
d’Alexandre Lébéd en mai 1998 aux élections régionales
de la ville de Krasnoyarsk pourrait relancer les débats
relatifs à "l’approche centre-asiatique de
la Fédération". Peut-elle influencer, voire
modifier la position, jusqu’alors "défensive",
de la Russie ?
L’imprévisibilité
d’un nouvel environnement "vert",
"gris" ou "rouge"
Si la Russie
reste défensive sur ses acquis de l’empire,
vieux de deux siècles, l’environnement régional
de l’Asie centrale ne semble pas respecter
toutes les modalités de ce statu quo.
La Chine,
l’Iran, le Pakistan et la Turquie constituent,
après la Russie, l’environnement immédiat du
système centre-asiatique. Le "vert" est
la prolongation de la palette islamique du
Moyen-Orient, incarnée par l’Iran et le
Pakistan - et plus loin, l’Arabie saoudite ;
le "rouge" personnifie la Chine
communiste et le "gris", la couleur des
loups des steppes, est le symbole d’un
panturquisme (mythique ?). Les mêmes
raisonnements de l’époque de la guerre froide
poussaient les chercheurs, notamment dans les
centres américains, à identifier (fabriquer ?)
immédiatement une source de menace dans cette
zone : le fondamentalisme islamique iranien.
Une fois de plus, l’erreur de raisonnement a
conduit à des fausses conclusions. Cette
argumentation est à se demander si ce n’est pas
suite à une doctrine bien déterminée qu’on réprime
une fois de plus l’islam ici pour le soutenir là-bas.
En effet, le "fondamentalisme islamique"
a joué un double rôle : celui de l’idéologie
de l’élément perturbateur, l’Iran, et celui
de la légitimité des Talibans pour
"pacifier" progressivement
l’Afghanistan - bien entendu avec l’aide
d’une faction du pouvoir pakistanais, l’argent
saoudien, le soutien américain, pour faciliter le
transport de l’hydrocarbure centre-asiatique.
Nous pensons que le rôle de l’islam dans ces
zones n’est pas unique ; en l’invoquant
le cas échéant, les divers acteurs s’en
servent à des fins stratégiques ; autrement
dit, cet islam n’est pas un acteur indépendant
et à part entière.
L’enclavement
de l’Asie centrale crée une situation de dépendance
physique quasi incontournable à l’égard des
pays voisins qui peuvent offrir des voies de
passage. La souveraineté retrouvée implique ici,
peut-être encore plus qu’ailleurs, ouverture
sur le monde, désenclavement et donc
multiplication des interactions avec
l’environnement. Ainsi, par le désenclavement
entendu comme instrument de renforcement de
l’affirmation nationale, l’impact des
bouleversements intervenus dans cette zone
centrale va se prolonger bien au-delà de ses
limites initiales.
En ce qui
concerne l’Iran, contrairement aux prévisions
alarmistes des stratèges occidentaux, Téhéran
n’a pratiquement jamais agité la "bannière
de l’islam" en Asie centrale pour des
raisons internes. L’identité chiite de l’Iran
est en crise. Elle connaît une décroissance démographique :
si les chiites représentent encore 80 % de
la population, les réfugiés kurdes et afghans
viennent augmenter le nombre des sunnites. Selon
des sources diplomatiques secrètes, la province
du Khorassan, la plus vaste d’Iran, est, depuis
1988, à majorité sunnite. Les réfugiés
afghans, pourtant persanophones, ne s’assimilent
pas et gardent leurs propres réseaux d’écoles
financées par l’Arabie Saoudite. Un autre
facteur tient à la composition ethnique du pays.
La révolution islamique a amené au pouvoir les
"persans" au détriment des autres
minorités, même chiites. Le fait est paradoxal
car l’idéologie islamique fait théoriquement
abstraction de toute considération ethnique. La
hiérarchie cléricale azérie s’est opposée au
pouvoir iranien. Leur chef de file, l’ayatollah
Charia-Madari, a été emprisonné et destitué
(avant de mourir en 1983) en raison de sa rivalité
avec l’ayatollah Khomeiny. L’inertie du
gouvernement iranien pendant l’attaque des
chiites de Najaf et Kerbala en mars 1991 par le régime
de Bagdad, le refus de s’engager dans le conflit
du Haut-Karabakh aux côtés des Azéris chiites
contre les Arméniens chrétiens, indiquent
clairement que la raison d’État iranienne prime
désormais sur la solidarité chiite.
L’Iran, hormis
son rôle direct dans la région, constitue un
"facteur important de la prise de position
des pays occidentaux, notamment les États-Unis,
par rapport à un engagement direct ou indirect
envers tel ou tel pays de la région".
Pour la diplomatie américaine, le contingentement
de la contamination islamique, qui figure parmi
les préoccupations prioritaires, délimite trois
objectifs : 1) éviter que la déstabilisation
d’un maillon n’entraîne, par le phénomène
bien connu des dominos, celle de l’ensemble des
États d’Asie centrale ; 2) jouer de la
structure ethnique de l’Iran afin de le
fragiliser de l’intérieur en utilisant la carte
de l’Azerbaïdjan ; 3) enfin créer un pôle
de stabilité dans la région par l’émergence
d’une puissance moyenne, à la fois contrepoids
de l’Iran, dont la montée en puissance est
patente depuis la guerre du Golfe, et rempart
contre toute nouvelle tentation aventuriste de
Saddam Hussein.
L’action turque
dans cette zone est également plus compliquée
que ce qu’on entendait en 1991. Les limites de
l’action turque dans cette région, en dehors
des rivalités externes, découlent de ses problèmes
internes.
En premier lieu,
la Turquie connaît très mal l’Asie centrale.
Faute d’avoir des frontières communes avec la région,
la Turquie a très peu de contacts directs avec
cet ensemble. Après l’avènement de la république
en Turquie, Ataturk a choisi le principe de
"non interférence dans les affaires des États
voisins". Des relations cordiales ont été
établies avec l’URSS ; devenue base
militaire des forces américaines sur la mer
Noire, la Turquie a toujours été respecté par
l’URSS.
L’Asie centrale
ex-soviétique ne constitue pas à proprement
parler le berceau des Turcs, mais elle a offert le
cadre de la rencontre entre le pouvoir politique
turc, la religion islamique et les sociétés
irano-musulmanes. La symbiose entre le pouvoir
turc et la religion islamique s’est également
produite sur la base d’une interaction entre
nomades et sédentaires, qui a provoqué la
turquisation de nombreux groupes sédentaires et
la sédentarisation de nombreux groupes nomades.
Il faut noter que le renouvellement des pouvoirs
dans l’histoire de l’Asie centrale ne s’est
pas concentré sur un affrontement entre nomades
turciques et populations sédentaires iraniennes,
comme le suggèrent certaines traditions
historiques. Au contraire, on peut mettre en évidence
des périodes de symbiose, dont la civilisation
des quatre premiers empires turcs musulmans de
l’Asie centrale constitue d’illustres jalons.
Les limites de
l’action turque découlent, en deuxième lieu,
de sa crédibilité. Après la victoire de l’indépendance,
l’élite de l’Asie centrale croyait beaucoup
dans le soutien de la Turquie. Mais ce pays
s’est montré très réservé face aux conflits
du sud du Caucase qui opposent les turcophones
d’Azerbaïdjan aux arméniens. En effet, pour
effacer l’image laissée après le massacre des
arméniens en 1915, la Turquie a été prudente et
a évité une prise de position claire dans ce
conflit. Par ailleurs, les azéris ont commis les
mêmes types de pogroms en 1988 dans la ville de
Sougmaït. Le profil bas de la Turquie face aux
avancées arméniennes dans le Nagorno-Karabakh a
souvent été perçu par les républiques
turcophones de l’Asie centrale comme une douche
froide. Les élites ont commencé à penser que,
si la Turquie n’intervenait pas dans la république
voisine, elle n’interviendrait sûrement pas
dans le cadre d’un éventuel conflit en Asie
centrale "physiquement" moins
accessible. Les déclarations de l’état-major
turc mettant en garde les arméniens en septembre
1993 n’ont pas rendu sa crédibilité à la
Turquie. Les menaces de la Turquie formulées
contre l’Arménie relevaient surtout d’une
stratégie déclaratoire ; elle n’ont
jamais été suivies d’effet. La Turquie n’a,
en aucun cas, montré qu’elle était prête à
payer un "prix" pour la défense des frères
azéris.
Par ailleurs,
depuis la mort du président Ozal, la politique de
coopération économique avec les États d’Asie
centrale a perdu de son souffle initial ;
elle est devenue plus pragmatique. Elle a aussi été
freinée par un certain refroidissement entre
Ankara et Tachkent à la suite de l’accueil de réfugiés
politiques ouzbeks par la Turquie. Deux sommets
des chefs d’États turcophones ont eu lieu
jusqu’à présent et n’ont eu, avant tout,
qu’une valeur historique.
Un autre aspect
de la place régionale turque est sa
multi-positionnalité qui commence à lui jouer
des tours. La démocratie turque est en crise ;
après la mort de Turgut Ozal et avec la montée
des sentiments nationalistes, son successeur
Suliman Demirel ne dispose pas d’une grande
marge de manœuvre. Tout en étant obligé de
poursuivre les réformes d’Ozal, il doit donner
des gages aux militaires qui risquent d’être
tentés par un nouveau coup d’État comme dans
les années 1980 ; il doit tenir compte de la
montée de l’islamisme ; le paragraphe 5
de l’article 19 de la Constitution turque, qui
interdit expressément l’exploitation de la
religion à des fins personnelles, politiques ou
économiques, est de plus en plus bafoué.
Finalement, il doit satisfaire les nouvelles
demandes des démocrates turcs. Les limites de la
démocratie turque et de son "ouverture
politique" sont atteintes ; c’est le
nationalisme turc qui est en train de prendre le
dessus.
Les sentiments
nationalistes turcs commencent à apparaître à
partir des années 1880-1890. l’arrivée au
pouvoir des "Jeunes Turcs" en 1908,
malgré leur collaboration dans un premier temps
avec les minorités, notamment les Arméniens,
marque le début de la domination de l’idéologie
nationaliste en Turquie. Après la victoire
militaire, Mustafa Kémal déclare au Parlement :
"L’État est un État turc". La
répression commence bientôt contre la seule
communauté qui menace l’existence de la Turquie
comme État-nation quasiment homogène sur le plan
ethnique : les Kurdes. Or, aujourd’hui,
c’est par cette zone kurde que devraient passer
d’éventuels pipelines transportant
l’hydrocarbure de l’Asie centrale vers
l’Europe occidentale. Le sud-est de la Turquie
est, depuis 1984, le théâtre d’un combat entre
la guérilla marxiste-léniniste du parti des
travailleurs de Kurdistan, le PKK, et l’armée
turque. Cette dernière a prolongé, depuis fin
1996, son champ d’action vers le nord de
l’Irak pour pourchasser ses propres kurdes qui
agissent depuis la zone autonome kurde.
Après la création
de cette zone autonome au nord de l’Irak, la
Turquie se sent de plus en plus menacée par le
sentiment séparatiste de sa minorité kurde forte
de 12 millions de personnes. La deuxième guerre
du Golfe a démontré la fragilité des régimes
militaires du Moyen-Orient et leur dépendance
quasi totale par rapport à l’administration américaine
au pouvoir. C’est la raison pour laquelle la
Turquie a senti la nécessité de reprendre en
main son propre destin face aux kurdes.
Aujourd’hui, la situation au Kurdistan peut être
résumée ainsi : la politique de matraque
pour le maintien du statu quo et la
"pacification" progressive du Kurdistan.
Or cette question kurde est une arme à double
tranchant pour la Turquie ; hormis
l’instabilité de cette zone de transit du pétrole
et du gaz de l’Asie centrale et du Caucase, les
Européens sont amenés à exercer une forte
pression sur ce pays pour qu’il respecte le
droit des minorités, une condition indispensable
à une éventuelle adhésion à l’Europe unie.
Mais la Turquie
est au centre d’une zone géostratégique qui
s’étend des Balkans au Moyen-Orient et au
Caucase. Elle se trouve impliquée dans une compétition
l’opposant à la Russie dans toutes les zones
les intéressant. Si l’Azerbaïdjan et l’Asie
centrale peuvent produire et transporter le pétrole
sans l’aide de la Russie, et avec celle de la
Turquie, ils vont récupérer une partie des
clients de la Russie, privant le pays d’une de
ses sources principales de devises fortes alors
qu’elle peut difficilement supporter cette
perte. Avec le temps, Bakou pourrait être capable
de supplanter Moscou comme premier fournisseur de
la CEI. L’apport de capital étranger en Azerbaïdjan
pourrait permettre au pays d’acheter un plus
grand nombre de produits manufacturés en occident
et par la suite réduire sa dépendance vis-à-vis
de la Russie. En ce qui concerne le jeu de la
Turquie dans cette zone, il est donc clair que ce
pays a opté pour un pragmatisme. Plus de 80 %
des échanges de la Turquie avec la CEI se font
avec la Russie et l’Ukraine.
Outre
l’ensemble de ces facteurs relatifs à l’Asie
centrale et à son environnement proche, la
Turquie semble regarder vers d’autres horizons.
Nous assistons à un "réalignement stratégique
majeur au Moyen-Orient". Le processus de paix
israélien avec le monde musulman a permis à la
Turquie de s’aligner ouvertement sur Israël
afin que les deux parties puissent couper
l’herbe sous le pied à leurs ennemis communs,
par exemple la Syrie et l’islamisme extrémiste
de type iranien. Ce réalignement nous rappelle
que, pour l’équipe Peres-Rabin, le processus de
paix n’était qu’un choix stratégique afin
d’aider Israël à faire la paix avec ses plus
proches voisins pour pouvoir gérer plus
efficacement les véritables menaces à sa sécurité
que représentent à long terme la Libye, l’Iran
et l’Irak. "Peut-être la relation stratégique
la plus importante dont le nouveau gouvernement
israélien va hériter et qu’il devra gérer
avec habileté, ne sera ni celle sur son flanc
ouest avec l’Égypte, ni celle sur son flanc est
avec la Jordanie mais bien plutôt celle au nord
avec la Turquie".
Hormis l’Iran
et la Turquie, le Pakistan et la Chine constituent
ce qu’on appelait les outsiders dans
l’environnement régional de l’Asie centrale
au lendemain de l’indépendance, mais qui sont
en passe de faire jeu égal avec les deux premiers
si ce n’est de les outrepasser dans un grand
nombre de cas. L’action chinoise est très mal
connue et assez prudente. La Chine craint le
regain des inspirations indépendantistes de sa
minorité ouïgour mais convoite l’hydrocarbure
centre-asiatique.
Si l’Iran
constitue le pont entre le Moyen-Orient et
l’Asie centrale, le Pakistan est le pays qui est
en train de relier le sous-système de l’Asie du
Sud à celui d’Asie centrale. Le Pakistan découvre
un nouvel ensemble géopolitique qui peut lui
permettre de diversifier son champ d’action ;
après le Moyen-Orient arabe, cette zone attire
l’attention du Pakistan pour des raisons
historiques, économiques et culturelles. Membre
de la Conférence Islamique, le Pakistan a
participé au lancement de l’Organisation de
Coopération Économique. L’ECO constitue un
cadre idéal pour atteindre les objectifs économiques
fixés, mais il n’y a pas que des visées économiques
sur cette région. En effet, le Pakistan doit
d’abord affronter, lui aussi, une grave crise
d’identité ; les mécanismes d’approche
à cette crise pourraient lui éclaircir son
chemin vers les républiques nouvellement créées
d’Asie centrale.
Par ailleurs,
selon un certain nombre d’observateurs -
notamment du Pentagone - la Chine, via le
Pakistan, a entrepris de soutenir l’acquisition
de la bombe nucléaire de la République islamique
d’Iran. "les inspections de l’ONU en
Irak en 1991 ont révélé une relation nucléaire
entre l’Irak et le Pakistan. Ces inspecteurs ont
rapporté que le Pakistan aurait joué le rôle
d’un pays de transfert pour l’uranium irakien
en provenance de la Chine. Selon les inspecteurs,
il est clair que les productions de Al Furat en
Irak sont l’objet d’une aide venue de l’extérieur
de l’Irak. C’est l’Inde qui a cherché un
lien nucléaire avec l’Iran mais c’est la
Ch