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LA GUERRE DU KIPPOUR : UN CAS D’ÉCOLE DANS LE DOMAINE DU RENSEIGNEMENT

par Pierre Razoux

Le 6 octobre 1973, le monde est frappé de stupeur : une nouvelle guerre israélo-arabe vient d’éclater au Proche-Orient, surprenant les aréopages d’observa­teurs attentifs. Trois semaines plus tard, lorsque les deux grandes puissances parviennent à imposer un cessez-le-feu, la situation géostratégique est durablement modifiée dans la région. L’étonnement paraît d’autant plus général que rien ne laisser présager un tel événement. Personne n’aurait imaginé que ce nouvel affrontement verrait l’armée israélienne en réelle difficulté, ni que ce conflit serait à l’origine directe du processus de négociations entre l’Égypte et Israël qui aboutirait, six ans plus tard, à la signature d’un traité de paix entre ces deux États.

La persistance durable du conflit israélo-arabe a mis en exergue le besoin vital de la fonction renseignement sur l’échiquier du Proche-Orient. Pour prendre des décisions rapides et pertinentes, qui peuvent s’avérer décisives, les responsables politiques et militaires ont eu besoin d’un renseignement de qualité.

La devise des services de renseignement pourrait être la suivante : anticiper, vérifier, analyser et aider à agir intelligem­ment. Le cycle du renseignement commence, en effet, par la phase de planification des objectifs, en vue de procéder ensuite à la collecte et à la recherche de l’information qui est alors transmise aux services chargés de son exploitation, étape au cours de laquelle l’information devient un renseignement à travers un processus de recoupement, d’évaluation, d’analyse, de synthèse, puis d’interprétation. Les services doivent préserver l’informa­tion à l’état brut le plus loin possible dans ce processus (ce que les professionnels du grand jeu appellent la conservation de la chaîne du froid). Le renseignement ainsi obtenu est ensuite diffusé aux organes qui en ont besoin. Il s’agit bien d’un cycle itératif puisque le renseignement peut être réévalué et réorienté en permanence en fonction des évolutions de situation. De manière générale, les organes de collection mettent l’accent sur la détermination de la fiabilité de la source, alors que les organes d’exploitation privilégient la probabilité de l’information. Plus l’information est formulée en termes généraux, plus elle a de probabilité d’être correcte, mais moins elle présente d’intérêt. En tout état de cause, le renseignement doit être adapté au client et à ses besoins d’information, tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif. Toute la difficulté consiste cependant à présenter au client le renseignement qui soit, à la fois, le plus pertinent et en même temps celui que celui-ci soit prêt à accepter, au risque, sinon, de rejeter le renseignement et de décrédibiliser le service.

Cette problématique illustre parfaitement les contraintes qui se sont imposées aux différents responsables des services de renseignements arabes et israéliens durant la période qui a précédé la guerre du Kippour. Cette communauté du rensei­gnement, dont la notoriété a émergé à la fin des années cinquante, constitue une nébuleuse complexe qu’il convient de présenter. Après la guerre de juin 1967, les dirigeants des services israéliens, aveuglés par leurs succès et prisonniers d’une stratégie contre-terroriste qui fédérait l’essentiel de leurs moyens, n’ont pas pris conscience de la menace militaire arabe qui les guettait. Durant cette période, les armées arabes ont opéré, en effet, un redressement spectaculaire, sous-tendu par une formidable volonté de revanche destinée à effacer l’humiliation subie pendant la guerre des Six Jours. Lorsque les dirigeants des services israéliens ont réalisé l’ampleur du danger, il était déjà beaucoup trop tard. Leur échec a assuré aux armées arabes un succès militaire inattendu. L’armée israélienne, initialement prise par surprise, s’est néanmoins ressaisie et a progressi­vement retourné la situation militaire à son avantage. Le déroulement des opérations, qui a donné lieu à de multiples rebondissements, illustre à son tour l’importance de la fonction renseignement pendant la bataille. Sa gestion par les belligérants met en exergue des forces et des faiblesses dans chacun des deux camps.

La guerre du Kippour permet donc de tirer quelques leçons s’agissant de l’impact respectif des sources humaines et des sources techniques au sein d’une fonction renseignement plus que jamais essentielle. In fine, cette étude, qui s’inscrit résolument dans le contexte de l’après-guerre froide, vise à apporter au lecteur de nouveaux éléments de réflexion à l’heure où le conflit israélo-arabe occupe toujours le devant de la scène internationale.

LA NÉBULEUSE “RENSEIGNEMENT”
AU PROCHE-ORIENT

Les services de renseignement sont souvent le reflet d’une certaine vision de la société. En Israël, ces services aux méthodes parfois contestées sont bien acceptés par une population fortement militarisée qui se considère en état de siège permanent et qui voit en eux l’un des garants de sa sécurité. Dans le monde arabe, au contraire, la société civile, peut-être plus fataliste, ne ressent pas de manière aussi aiguë un tel sentiment d’insécurité. De ce fait, l’existence des services de renseignement y est bien souvent vécue comme un mal nécessaire, qui présente cependant l’avantage d’occuper et de nourrir une frange non négligeable de la population. Dans tous les cas, le renseignement est perçu comme un instrument de pouvoir. De nombreux responsables politiques en sont d’ailleurs issus, tout particulièrement en Israël. Citons pour mémoire Shimon Perès et Yitzhak Shamir (anciens Premiers ministres), Chaïm Herzog (ancien Président) ou bien encore Ehud Barak (actuel Premier ministre1) et Amnon Lipkin-Shahak (chef de file du centre sur l’échiquier politique israélien2), sans même parler des chefs d’état-major et des ministres de la Défense qui, pour la plupart, ont tous occupé des responsabilités importantes dans le renseignement durant leur carrière.

Les services israéliens

En Israël, la communauté du renseignement est enveloppée d’un tel brouillard que l’on a souvent tendance à la confondre avec son service le plus renommé à l’étranger : le Mossad. Or, il n’existe pas un, mais plusieurs services de renseignement qui coexistent et ont connu une évolution significative au fil du temps et des événements3. La sphère du renseignement n’a pas été forgée d’une seule pièce. À l’instar des forces de défense, elle résulte d’un long processus de maturation et d’agrégation entamé dans la clandestinité, à l’époque du mandat britannique. Elle se caractérise par la place de plus en plus importante qui est accordée aux sources techniques, au détriment parfois des sources humaines.

De la clandestinité à la notoriété

Peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale, les responsables des groupes juifs d’autodéfense installés en Palestine décident de créer le Rechesh (acquisition). Il s’agit d’une petite structure ayant pour but de collecter des armes et des munitions à travers le monde. Quelques années plus tard, la Haganah naissante crée deux services : le Ha-Machlaka Ha-Technit ou Hamachat (département technique) et le Sherut Ha-Yediot Ha-Artzit (service de l’information nationale), plus connu sous l’acronyme de Shaï. Rapidement, une branche de ce service, le Ha-Machlaka Ha-Aravit, se spécialise dans l’infiltration des populations arabes, utilisant des juifs séfarades originaires du Moyen-Orient. En 1937, le Mossad Le-Aliyah B (Institut pour l’immigration)4, communément appelé Aliyah B, est mis sur pied, afin de faciliter l’immigration clandestine vers la Palestine. Sous la houlette de Reuven Zaslani, considéré comme le fondateur du renseignement israélien, puis d’Isser Beeri5, le Shaï constitue progressivement l’ossature des futurs services secrets israéliens. Il s’inspire directement, dans sa structure, des services britanniques : une branche renseignement militaire, une branche contre-espionnage et une branche action extérieure. Le Shaï entretient d’étroites relations avec l’OSS américain, mettant à la disposition de celui-ci, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, des agents originaires d’Europe centrale ayant une parfaite connaissance de pays comme l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne ou l’URSS6. Tous ces services grandissent dans l’ombre de groupes eux-mêmes clandestins, élevant l’action secrète au rang de vertu cardinale et façonnant selon cet état d’esprit les futurs cadres des services de renseignement. En avril 1951, le Mossad (l’institut) est créé. Reuven Shiloah en prend la direction et l’oriente résolument vers les missions traditionnelles des services de renseignement.

Les services israéliens connaissent des débuts difficiles. En 1951, un réseau israélien est démantelé en Irak, provoquant l’arrestation d’une vingtaine d’agents, dont deux sont exécutés. Un échec identique survient en Égypte, entre 1954 et 1955, entraînant l’arrestation de huit personnes. La plupart sont des juifs égyptiens. Six agents sont emprisonnés et deux autres pendus. Cette affaire entraîne la démission du ministre israélien de la Défense, Pinhas Lavon, et érige un nouveau principe au sein des services israéliens : désormais, les juifs de nationalité étrangère ne doivent plus être utilisés contre leur propre pays. En février 1960, l’Égypte parvient à masser à la frontière israélienne les éléments d’une division blindée renforcés de trois brigades d’infanterie sans que les services israéliens s’en aperçoivent7.

Au mois de mai suivant, les services israéliens connaissent pourtant un succès majeur qui va asseoir durablement leur réputation au sein de l’opinion publique mondiale. Des agents israéliens parviennent en effet à enlever l’ancien nazi Adolf Eichmann, réfugié en Amérique latine, puis à le ramener en Israël pour le juger8.

En 1965, deux des meilleurs agents israéliens sont démasqués : Elie Cohen à Damas et Wolfgang Lotz au Caire. Le premier était devenu le confident personnel du président syrien, tandis que le second, qui se faisait passer pour un ancien nazi, était parvenu à s’infiltrer dans les plus hautes sphères militaires et politiques égyptiennes. Cet échec apparent n’en démontre pas moins les résultats que parviennent à obtenir les services israéliens. Les services israéliens cumulent, en effet, les succès. Le 16 août 1966, un déserteur irakien livre aux Israéliens un intercepteur d’origine soviétique Mig-21 du dernier modèle, permettant ainsi à ceux-ci de tester l’appareil et de mettre au point des tactiques de combat aérien adaptées à la menace que fait peser l’introduction de cet appareil dans les armées de l’air arabes. En novembre 1968, le Scheersberg A, un navire chargé de deux cents tonnes d’oxyde d’uranium - substance qui après retraitement est susceptible de fournir la matière fissile pour d’éventuelles armes nucléaires - disparaît en Méditerranée. La communauté internationale du renseignement estime qu’il a déchargé sa cargaison en Israël. Durant la nuit de Noël 1969, un commando israélien pénètre à l’intérieur du port de Cherbourg et enlève cinq vedettes lance-missiles vendues à Israël par la France, mais stockées dans le port normand depuis l’embargo décrété par le général de Gaulle, à la suite de la guerre des Six Jours.

Durant toute cette période, les services israéliens ont été le reflet d’influences diverses au gré des dirigeants qui se sont succédé à leur tête, adoptant des styles très différents. De 1948 à 1952, la communauté du renseignement est dominée par Reuven Shiloah. Ce dernier a été formé à la mode britannique. Il affiche une passion pour les opérations secrètes, les intrigues diplomatiques et les grands concepts stratégiques, conférant à l’espion une dimension romantique. C’est lui qui pose les bases de l’édifice. Entre 1953 et 1963, Isser Harel s’impose comme le personnage central du renseignement, concentrant entre ses mains un pouvoir considérable. Originaire de Russie, il façonne durablement l’édifice en s’inspirant des méthodes soviétiques. De fait, on retrouve dans l’organisation des services israéliens le socialisme, l’esprit de conquête, la centralisation et la prépondé­rance des intérêts de l’État sur ceux de l’individu. L’agent type doit être polyglotte, être animé d’un esprit pionnier et de sentiments patriotiques irréprochables. Parallèlement, Harel combat le communisme de manière virulente et multiplie les gestes de bonne volonté à l’égard des services secrets américains. Conjointement, des personnages tels que Shimon Perès ou Yitzhak Shamir, après avoir multiplié les missions clandestines en France, insufflent un peu de leur expérience “à la française” au sein des services. C’est d’ailleurs l’époque où Français et Israéliens coopèrent étroitement dans de nombreux domaines.

La période qui commence en 1964 est marquée par deux hommes : Meir Amit pour le Mossad et Aharon Yariv pour les renseignements militaires. Ceux-ci introduisent davantage de professionnalisme, développant une conception du renseignement à l’américaine. La haute technologie fait son apparition. Meir Amit conçoit ainsi son rôle comme celui d’un dirigeant de grande société qui doit démontrer que celle-ci est rentable.

Le renseignement israélien à la veille de la guerre du Kippour

Au début des années soixante-dix, Israël emploie plus de 10 000 de ses concitoyens (0,3 % de la population) à des tâches relevant directement des services de renseignement9. Cette communauté particulière comprend alors :

Aman (Agah Ha-Modi’in – Aile renseignement, sous-entendu de l’armée), qui constitue le service de renseignement militaire chargé de la collecte de l’ensemble de l’information à caractère militaire. Ce service est également responsable de la censure militaire. Il dépend directement du chef de l’état-major général et du ministre de la Défense. Aman constitue le service le plus important, quantitativement parlant, puisqu’il regroupe près de 7 000 agents10. Ce service est structuré en plusieurs départements :

-           Le département renseignement (Ha-Man) dont la fonction principale est la collecte des informations et le traitement des diverses sources, tant humaines que techniques. Il convient de noter que l’aviation et la marine disposent chacune d’un service chargé de recueillir et de traiter l’information militaire les concernant : il s’agit du Modi’in Heyl Ha’Avir pour l’aviation et du Modi’in Heyl Hayam pour la marine. Ces deux services dépendent du Ha-Man.

-           La production (Machleket Ha-Hafaka), chargée d’exploiter l’ensemble du renseignement tout en présentant une estimation des risques potentiels. Cette branche est scindée en plusieurs départements : recherche (lui-même scindé en divisions régionales et fonctionnelles), technique et documentation.

-           Le département des relations extérieures, qui entretient la liaison avec les services étrangers et qui s’occupe de l’accréditation des attachés de défense.

-           Le département de la sécurité militaire (Bitachon Sadeh) et de la censure militaire (Ha Tzenzura Ha-Tzva’it).

-           Une école du renseignement (Beit Ha’sefer Le’Modi’in) responsable de la formation de l’ensemble des officiers d’Aman.

-           Le Mossad (Ha-Mossad le-Modiin ule-Tafkidim Meyuhadim - Institut pour le renseignement et les missions spéciales), qui dépend directement du Premier ministre et constitue le service de renseignements extérieurs de l’État hébreu. Ce service fonctionne comme une organisation cadre employant environ 2 000 agents permanents, mais exploitant largement les capacités de plusieurs dizaine de milliers de correspondants à l’étranger (certaines sources font état de 7 000 correspondants rien que pour le Royaume-Uni11), notamment au sein de la diaspora juive. Il est structuré en huit divisions :

-      une division collection, elle-même scindée en plusieurs départements régionaux et fonctionnels ;

-      une division action et liaison, chargée notamment des opérations spéciales et psychologiques ;

-      une division recherche ;

-      une division technologie ;

-      une division opérations techniques ;

-      une division planification et coordination ;

-      une division instruction ;

-      une division administration.

Le Shin Beth (Sherout Ha-Bitachon Ha-Klali - Service de sécurité général), qui dépend du ministère de la Police et se voit confier les tâches de sécurité intérieure et de contre-espionnage12.

Le Lekem (Leshkat le-Kishrei Madao - Bureau de liaison scientifique), véritable service d’espionnage industriel mis sur pied en 1957 par Shimon Perès et dirigé par Benyamin Blumberg, qui est principalement orienté vers l’acquisition des technologies nucléaires et aéronautiques13.

Le département politique du ministère des Affaires étrangères, qui constitue un véritable service d’espionnage et dont la mission principale consiste à collecter à l’étranger l’information de nature politique. Contrairement à l’antagonisme latent qui oppose espions et diplomates dans la plupart des pays occidentaux, en Israël, la synergie étroite des services secrets et du ministère des Affaires étrangères contribue à favoriser le développement du renseignement.

Les forces spéciales, qui regroupent14 :

-           Le Kidon, service spécial du Mossad responsable des actions clandestines, dont l’action est coordonnée par le Metsada15.

-           La sayeret Mat’kal, qui fait office de “ service action ” au sein du renseignement militaire et qui est également connue sous le nom d’Unité 269 16.

-           La sayeret Hadruzim, composée d’Israéliens d’origine minoritaire (arabes, druzes et circassiens), qui est spécialisée dans l’infiltration des frontières ennemies et qui est également connue sous le nom d’Unité 300.

-           La sayeret Golani, unité de reconnaissance de la brigade d’infanterie d’élite Golani, traditionnellement affectée au front Nord, et qui a longtemps fourni un réservoir de troupes de choc pour les opérations menées sur le Golan, en Syrie et au Liban.

-           Les sayerot Shaked (unité de reconnaissance du front Sud), Haruv (unité de reconnaissance du front Centre) et Egoz (unité de reconnaissance du front Nord).

-           Les sayerot Shaldag et Tzanhanim, de même que certains éléments appartenant aux troupes parachutistes, notamment à la 35e brigade parachutiste d’élite.

-      L’Unité 504 opérant aux frontières pour lutter contre l’infiltration ennemie.

-      Le bataillon de nageurs de combat, mieux connu sous le nom de Kommando Yami, rattaché à la 5e brigade d’infanterie Givati après la guerre du Kippour.

Le directeur du Mossad possède de facto le titre de Memuneh (celui qui a la charge, sous-entendu des services secrets). À ce titre, il préside le comité des chefs de services ou comité Varash (Va’adat Rashei Hasheroutim) qui a pour but de coordonner l’action des différents services de renseignement. Ce comité réunit également :

-               le chef d’Aman ;

-               le directeur du Shin-Beth ;

-               l’inspecteur général de la police ;

-               le directeur général du ministère des Affaires étrangères ;

-               le directeur de la recherche et de la planification politique ;

-               le conseiller du Premier ministre pour la lutte antiterroriste ;

-               le conseiller du Premier ministre en matière militaire ;

-               le conseiller du Premier ministre en matière politique.

Si les services israéliens orientent en priorité leur action en direction du monde arabo-musulman, il n’en demeure pas moins qu’ils sont très présents en Amérique du Nord et en Europe occidentale, conscients que ces États constituent souvent des interlocuteurs privilégiés des pays arabes.

Les services arabes

On assimile souvent le renseignement arabe au Moukhabarat (renseignement). Derrière cette désignation appa­remment fédératrice se cache en fait une réalité plus complexe, qui recouvre une multitudes de services aux compétences souvent entremêlées. Le nombre d’agents travaillant pour les services de renseignement n’est pas connu, mais il est numéri­quement très important, car il intègre un grand nombre de collaborateurs occasionnels - notamment pour les tâches de sécurité intérieure - qui voient là un moyen de subsistance simple dans des sociétés économiquement précaires. Dans bien des cas, une partie de leur activité consiste à se surveiller mutuellement. Il n’en demeure pas moins que les services arabes ont acquis une réputation d’efficacité dans bien des domaines, notamment en matière d’analyse du renseignement, tant sur le plan politique que sur le plan stratégique. Handicapés par un manque chronique de moyens techniques, ils privilégient clairement les sources humaines. Seuls les services égyptiens et syriens, qui ont joué un rôle de premier plan pendant la guerre du Kippour, sont ici évoqués17.

Les services égyptiens

Mis sur pied au début des années vingt, puis étoffés par les Britanniques durant la Seconde Guerre mondiale, les services égyptiens ont rapidement acquis une réputation d’efficacité dans tout le Moyen-Orient. La politique d’unité arabe prônée par Nasser n’a fait qu’accroître leur influence au sein d’un monde arabe à la croisée des chemins. Les services égyptiens ont alors développé une étroite coopération avec les services de renseigne­ments soviétiques. À titre d’exemple, il est intéressant de rappeler qu’un département entier du KGB était spécialisé dans le suivi des relations soviéto-égyptiennes. Du milieu des années cinquante à la fin des années soixante, tirant profit de cette double influence britannique et soviétique, les services égyptiens ont développé leur emprise dans toute la région, bénéficiant également de l’expérience de conseillers allemands, tel le célèbre Otto Skorzeny, officier des forces spéciales au sein de l’Abwehr. Réformés en 1955, les services égyptiens se présentent de la manière suivante au début des années soixante-dix :

La direction des renseignements généraux (Moukhabarat el-Amman), qui est responsable de la sécurité intérieure, du contre-espionnage et de certaines activités clandestines menées à l’étranger dans le domaine de la lutte contre les opposants au régime. La DRG dépend alors de Mahmoud Salem, ministre de l’Intérieur, mais aussi d’Hafez Ismaïl, conseiller du président Sadate pour les affaires de sécurité. Cette double tutelle assure au Raïs égyptien un meilleur contrôle de ce service clé chargé de surveiller également l’administration et l’armée.

La direction des renseignements militaires (Moukhabarat el-Kharbeya), qui centralise l’ensemble du renseignement militaire et qui est chargée de la mise en œuvre des activités clandestines menées en Israël. À la veille de la guerre d’octobre, ce service est dirigé par le général Ibrahim Fouad Nassar, un fidèle du président Sadate, secondé par le général Ezzat Suleiman. La DRM fédère les services de renseignement des trois armes :

-           La Direction du renseignement de l’armée de Terre (Idarat Moukhabarat el-Jesh)

-           La Direction du renseignement de l’Aviation (Idarat Moukhabarat el-Bakhriah)

-           La Direction du renseignement de la Marine (Idarat Moukhabarat el-Jawiah)

-           Le Département des recherches du ministère des Affaires étrangères, qui participe à la collecte et à l’exploitation du renseignement stratégique de nature politique et diplomatique acquis à l’étranger.

Les forces spéciales sont généralement issues des troupes de choc, regroupant les nageurs de combat, les unités de commandos (8 régiments) et le corps des parachutistes (3 brigades).

Bien que le renseignement égyptien privilégie l’action contre Israël, il n’en développe pas moins un champ d’activités très large, puisqu’il doit maintenir dans des limites raisonnables l’action de mouvements subversifs, tel que celui des “frères musulmans”, qu’il doit contrôler étroitement les mouvements palestiniens, qu’il doit lutter contre les tentatives d’ingérence ou de déstabilisation des deux grandes puissances tout en s’assurant du développement de l’influence de l’Égypte au sein de la sphère arabe (via la Ligue arabe), mais aussi de la sphère africaine (via l’Organisation de l’unité africaine - OUA).

Les services syriens

Initialement calqués sur le modèle français (2e bureau et Sûreté générale) au temps du mandat, les services syriens ont fait l’objet d’une importante restructuration en mars 1969, sous l’impulsion d’Hafez el Assad, alors ministre de la Défense, avant que celui ne réussisse son coup d’État qui l’a porté à la tête de la Syrie à la fin de l’année 1970. À la veille de la guerre d’octobre, le général Jibraël Bitar, chef des services de renseignement dépendant directement du président Assad, est chargé de coordonner l’action des services syriens qui regroupent :

Les renseignements militaires généraux (Moukhabarat al-Askariyya), qui ont pour tâche d’assurer le renseignement militaire sous tous ses aspects, et qui sont directement supervisés par le général Bitar lui-même.

La direction des renseignements généraux (Moukhabarat el-Amman), qui est chargée de surveiller la police, les gardes-frontières, l’administration. La DRG, dirigée par le général Nazih Zrayr, est également responsable de l’élaboration du renseignement stratégique non militaire.

Le service de renseignement des forces aériennes, qui est responsable du renseignement intéressant les forces aériennes, mais qui est également chargé du suivi des organi­sations palestiniennes (telles la Saïka et l’armée de libération de la Palestine – ALP) et de la réalisation d’opérations spéciales à l’étranger. Dirigé par le général Mohammed al-Khouli, ami personnel et conseiller du président Assad pour les affaires de sécurité, ce service constitue l’élite du renseignement syrien.

La direction de la sécurité politique (Idarat al-Amn al-Siyassi), qui assure la sécurité intérieure et la surveillance du parti Baas.

Le bureau de la sécurité militaire, dirigé par le général Hekmat el-Shihabi, qui a pour mission principale de surveiller l’armée et d’assurer les missions de protection du secret de la défense.

Les missions spéciales relevant de l’autorité militaire, il est logique que les forces spéciales soient issues des unités de choc de l’armée : 82e bataillon parachutiste, ainsi que les quatre bataillons de commandos rattachés à la 1re brigade de forces spéciales. Néanmoins, les membres des unités spéciales syrien­nes proviennent également de la mouvance minoritaire alaouite, dont est issu Hafez el Assad.

Bien que le renseignement syrien soit dirigé principalement contre Israël, ses actions clandestines visent parfois certains de ses voisins arabes, tout particulièrement l’Irak et la Jordanie. Une partie importante de son activité est enfin orientée vers la Turquie, qui représente toujours une menace potentielle pour le régime de Damas.

LE RENSEIGNEMENT ISRAÉLIEN EN ÉCHEC

Le déclenchement de la guerre du Kippour prend les Israé­liens par surprise. Leurs services de renseignements, pourtant très réputés (comme en témoigne une abondante bibliographie confinant souvent à l’hagiographie), n’ont pas été en mesure de prédire la reprise des hostilités. Cet échec de niveau stratégique se double d’un échec de niveau opératif. Les services israé­liens ont, en effet, gravement sous-estimé l’efficacité des missiles antichars et antiaériens d’origine soviétique qui équipent en grandes quantités les armées arabes. Cette erreur, qui entraîne de lourdes pertes dans les rangs israéliens, ne constitue toutefois qu’une conséquence supplémentaire du processus de dégradation affectant le renseignement israélien pendant la période précédant le déclenchement des hostilités. Au contraire, les responsables des services arabes ont su faire preuve à cette occasion d’un remarquable esprit d’analyse, élaborant une stratégie qui exploite pleinement les vulnérabilités de leur adversaire. Cet échec israélien, alors même que le renforcement des arsenaux militaires arabes faisait l’objet de rapports réguliers, fut perçue comme une aberration. Elle a d’ailleurs suscité la vulgarisation du terme Mechdal (négligence, aveuglement) au sein de la société israélienne18. Cet aveuglement des responsables israéliens, tant militaires que politiques, a fait l’objet de nombreuses études19. Plusieurs raisons permettent d’expliquer cet échec qui constitue désormais un cas d’école.

La lutte antiterroriste prioritaire

Après la guerre des Six Jours et la conférence de Karthoum qui consacre la politique du triple non arabe à l’égard d’Israël (non à la reconnaissance, non aux négociations, non à la paix) la mouvance palestinienne connaît des luttes intestines sans précédent. Celles-ci sont propices à l’émergence de groupuscules extrémistes, qui rivalisent d’audace et de violence pour tenter de renforcer leur influence dans cette course au pouvoir. Leurs actions de plus en plus meurtrières entraînent insidieusement les services secrets israéliens dans la spirale du contre-terrorisme, qui fédère toute leur énergie mais occulte dangereu­sement la menace militaire toujours rémanente.

Le terrorisme palestinien en point de mire

Le 23 juillet 1968, un appareil civil israélien est détourné par un commando palestinien et contraint d’atterrir à Alger, inaugurant la vague des détournements aériens. Cet acte de piraterie prend fin le 1er septembre, par la libération des passagers et la restitution de l’appareil à Israël. Les preneurs d’otages ne sont pas inquiétés par les autorités algériennes. Le 26 décembre de la même année, le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) du docteur Georges Habache organise un attentat contre un appareil de la compagnie israélienne El-Al sur l’aérodrome d’Athènes, tuant un passager et deux hôtesses de l’air. Une opération analogue survient à Zurich le 18 février suivant, tuant un pilote et cinq passagers. Le 8 septembre 1969, des représentations israéliennes à Bonn, Munich et la Haye sont détruites par des attaques à la grenade. Les détournements d’avions s’intensifient, touchant de nombreuses compagnies aériennes occidentales.

L’année suivante, du 6 au 10 septembre 1970, cinq avions de ligne sont détournés vers la Jordanie par des commandos du FPLP. La réaction violente du roi Hussein suscite une recrudescence du terrorisme palestinien qui vise désormais à la fois les intérêts israéliens et jordaniens. Le 17 mai 1971, un diplomate israélien est assassiné. Le 8 mai 1972, quatre feddayin prennent le contrôle d’un appareil de la Sabena sur l’aéroport de Lod, près de Jérusalem, mais ils sont neutralisés par l’interven­tion de commandos israéliens. Progressivement, des mouvements terroristes étrangers relaient l’activisme palestinien. Le 30 mai 1972, un groupe de l’Armée rouge japonaise mitraille ainsi 26 personnes à l’intérieur de l’aéroport de Lod. C’est cependant l’attentat des jeux olympiques de Munich qui constitue le point d’orgue de cette campagne terroriste. Le 5 septembre 1972, 7 membres du groupe Septembre Noir assassinent 11 athlètes israéliens à l’intérieur du village olympique. Les terroristes impliqués sont arrêtés par les services spéciaux allemands, puis expulsés vers la Libye. Le 28 décembre suivant, un commando palestinien lance un raid contre l’ambassade d’Israël à Bangkok. Le 5 août 1973, enfin, un attentat sanglant est commis par des Palestiniens sur l’aéroport d’Athènes.

Si la plupart de ces actions sont l’œuvre du FPLP ou du groupe Septembre Noir, d’autres organisations sont également impliquées : le Fatah de Yasser Arafat, le Front Populaire Démocratique de Libération de la Palestine (FPDLP) de Naïf Hawatmeh, l’Organisation de la Palestine Arabe (OPA) d’Ahmed Zaarour et le Conseil Général du Front Populaire (CGFP) d’Ahmed Jibril.

La réaction des services israéliens est d’autant plus violente que ceux-ci semblent ne pas avoir su anticiper cette mondialisation de l’activisme palestinien. Les différents services participent à de véritables raids de commandos dirigés contre les bases palestiniennes situées en Jordanie, en Syrie, mais surtout au Liban. Ils multiplient les opérations “coup de poing” destinées à impressionner leurs adversaires. Ainsi, dans la nuit du 28 décembre 1968, en riposte à l’attentat d’Athènes de l’avant-veille, un commando israélien attaque l’aéroport de Beyrouth et détruit treize appareils appartenant à des compagnies arabes. C’est toutefois à partir de 1972, à la suite de l’augmentation considérable du nombre des victimes, que leur réaction prend une nouvelle tournure et vise l’élimination systématique des terroristes impliqués dans les attentats20. Le 8 juillet 1972, Ghassan Kanafani, romancier palestinien chargé des relations publiques pour le compte du FPLP, trouve ainsi la mort à Beyrouth dans l’explosion de sa voiture piégée.

Après l’attentat de Munich, le terrorisme palestinien devient une véritable obsession pour les services de renseignement israéliens. Le 7 septembre 1972, Golda Meir déclare officielle­ment que l’objectif prioritaire du gouvernement est désormais de lutter contre le terrorisme. De ce fait, l’ensemble de la communauté du renseignement est associée aux principales missions de représailles. L’opération Goel (vengeance), destinée à éliminer méthodiquement tous les auteurs et commanditaires de l’attentat de Munich, est alors mise en place21. Une instance officieuse secrète, dénommée Commission X, présidée par le Premier ministre, est chargée d’autoriser au cas par cas l’élimi­nation de chaque cible identifiée22. En neuf mois, 14 activistes palestiniens décèdent brutalement23. Les autorités israéliennes nient évidemment toute implication dans ces meurtres, qui sont revendiqués par des organisations fantaisistes. Cette vaste opération de représailles se poursuit pendant plus de quinze ans, avec l’aval des Premiers ministres israéliens successifs24.

En février 1973, des éléments de l’armée, d’Aman et du Mossad attaquent deux bases du groupe Septembre Noir, près de Tripoli, tuant 37 feddayin et en blessant 65 autres. Dans la nuit du 9 au 10 avril suivant, ils récidivent au cours de la plus vaste opération antiterroriste jamais menée par Israël : l’opération Printemps de la jeunesse se solde par l’assassinat, en plein cœur de Beyrouth, de trois des principaux responsables du groupe Septembre Noir : Mohammed Najjar, mieux connu sous le pseudonyme d’Abou Yousef, Kamal Adwan et Kamal Nasser25.

L’heure de gloire du Shin-Beth

De son côté, le Shin-Beth parvient à enrayer les tentatives de l’OLP visant à instaurer un état d’insurrection permanent à l’intérieur des territoires occupés. Les soulèvements populaires sont contrés les uns après les autres. La plupart des cellules et des caches d’armes sont démantelées. Le Shin-Beth bénéficie du manque d’expérience des responsables palestiniens et de la mise en place de tribunaux d’exception facilitant les procédures d’arrestation et de mise au secret. Il multiplie d’autant plus les efforts en matière de contre-espionnage, que durant cette période, Israël connaît un afflux massif de nouveaux immigrants. En janvier 1970, un juif d’origine roumaine, Ilan Stil, est arrêté pour avoir été impliqué dans un projet d’assassinat du ministre de la Défense, peu de temps avant le déclenchement de la guerre des Six Jours. En 1971, Arthur Paterson, un homme d’affaire britannique de 71 ans, est condamné pour espionnage au profit de l’Égypte. En 1972, un juif d’origine allemande, Peter Fulman, est condamné pour espionnage au profit du Liban, tandis que John Gerald Glover, un ingénieur britannique, est accusé d’espionnage au profit de la Jordanie.

Le Shin-Beth fait face également à une recrudescence des tentatives d’infiltration émanant des services secrets arabes et du KGB. La découverte en Galilée, en décembre 1972, d’un véritable réseau d’espionnage pro-syrien constitue probablement l’un de ses succès majeurs. Il ébranle toutefois la société israélienne, car parmi la quarantaine de personnes arrêtées figurent un certain nombre de juifs26. Le Shin-Beth est enfin confronté à l’émergence de mouvements contestataires d’inspirations marxiste et anarchiste. En janvier 1973, Ehud Adiv et Dan Vered, deux jeunes réservistes israéliens apparem­ment exemplaires, sont condamnés pour avoir porté atteinte à la sécurité d’Israël. Incités à se lancer dans l’action clandestine par différents agitateurs gauchistes lors d’un séjour en Europe27, les deux jeunes Israéliens avaient rejoint un groupuscule dirigé par Daoud Turki, un chrétien arabe proche du parti Baas, qui prônait le renversement du gouvernement israélien et son remplacement par un régime révolutionnaire.

Le Mossad sur la sellette

Durant l’année précédant la guerre du Kippour, le Mossad connaît plusieurs échecs majeurs qui entachent sa crédibilité aux yeux des dirigeants israéliens. Bien que ce soit le Shin-Beth qui ait été officiellement désigné pour assurer la sécurité rapprochée des athlètes, lors des jeux olympiques de Munich, la responsa­bilité de l’attentat retombe en grande partie sur le Mossad. Ce dernier ne semble pas avoir été en mesure d’apporter un environ­nement de sécurité suffisant pour pallier à l’action déterminée des terroristes palestiniens. Le 10 septembre 1972, Zadok Ofir, officier du Mossad agissant sous couverture diplomatique en Belgique, est atteint de plusieurs coups de feu tirés par un agent double. Cet attentat paraît d’autant plus significatif, qu’après la décision de la France de geler toute aide militaire à destination du Proche-Orient, le centre de gravité de l’espionnage israélien en Europe semble avoir été transféré à Bruxelles28. Le 26 janvier suivant, Baruch Cohen, le chef de station du Mossad à Madrid, est abattu dans des circonstances similaires. Simia Glazer, lui aussi membre de l’Institut, est assassiné à Chypre, le 12 mars 197329.

Une autre affaire déstabilise bien davantage le Mossad. Depuis le lancement de l’opération Goel, les services israéliens recherchent activement Ali Hassan Salameh, surnommé le Prince rouge, reconnu responsable de l’organisation de l’attentat de Munich. C’est une équipe du Mossad dirigée par Mike Harari qui est chargée de le traquer et de l’éliminer30. Au début du mois de juillet 1973, celle-ci croit l’avoir localisé à Lillehammer, une petite bourgade norvégienne. Une équipe est dépêchée sur place. Elle passe à l’action dans la nuit du 21 juillet. Ce n’est pas Salameh qu’elle abat, mais Ahmad Bouchiki, un simple serveur marocain marié à une Norvégienne. À la suite de cette méprise, plusieurs membres du commando israélien sont arrêtés par les autorités norvégiennes, décrédibilisant un peu plus le service31. Le 10 août 1973, enfin, l’aviation israélienne intercepte un appareil de ligne libanais et le force à atterrir en Israël. D’après les renseignements de l’un des meilleurs agents du Mossad infiltré dans les milieux palestiniens, Georges Habache, le dirigeant du FPLP, doit figurer parmi les passagers32. En fait, aucun terroriste ne se trouve à bord et Israël fait de nouveau l’objet de l’opprobre internationale.

Un plan de déception arabe efficace

Durant les mois qui précèdent la reprise des combats, les Égyptiens et les Syriens s’attellent à mettre en œuvre un plan de déception visant à induire en erreur les Israéliens sur les capacités réelles des Arabes à recourir à la guerre. Ce plan s’inscrit dans la plus pure tradition de la maskirovka soviétique33. Il prévoit toute une série d’événements militaires, politiques et diplomatiques, tous parfaitement coordonnés, qui doivent convaincre Israël que les Arabes ne sont nullement engagés sur le sentier de la guerre. C’est le général Ahmed Ismaïl Ali34, ministre égyptien de la guerre et ancien chef de la direction des renseignements militaires, qui supervise la coordination de cette maskirovka entre les services égyptiens et syriens.

Une habile intoxication sur le plan militaire

À partir du mois de novembre 1972, les armées égyptiennes et syriennes augmentent la fréquence de leurs grandes manœuvres, pour atteindre le rythme d’un exercice par mois. Ces exercices, naturellement suivis de près par les Israéliens, ont pour but d’habituer ces derniers à voir un nombre important d’unités se déplacer près de la ligne de front, afin d’endormir progressivement leur méfiance. Le général Shazli, chef de l’état-major général égyptien, déclare à ce propos : “Cette routine de mobilisation et d’exercices, si minutieusement établie, constitue la clé de voûte de notre entreprise d’intoxication”35. S’agissant du renforcement des moyens militaires le long des lignes de front, plusieurs mesures sont prises pour tromper l’adversaire. Tout d’abord, les unités sont déplacées très régulièrement le long de la ligne de contact, voire même en dehors de la zone du front, pour brouiller les pistes des services de renseignement israéliens. Ces mouvements tendent à faire croire à l’ennemi que les zones de déploiement des unités ne sont pas arrêtées. Ils permettent surtout de renforcer subrepticement les effectifs en première ligne. Sur le front égyptien, par exemple, de nombreuses unités se déplacent de jour vers la ligne de front, puis retournent de nuit tous phares allumés vers leurs cantonnements habituels. Simplement, une compagnie ou un bataillon reste à chaque fois en place au bord du Canal. Enfin, de nombreux leurres reproduisant des avions, des véhicules blindés, des canons ou des lanceurs de missiles antiaériens sont mis en place près du front, afin de tromper les reconnaissances aériennes israéliennes.

Durant les mois qui précèdent la guerre, les spécialistes arabes de la désinformation distillent dans la presse occidentale des nouvelles faisant état de graves difficultés au sein des armées arabes. En voici quelques exemples :

Quarante pour cent seulement des armes égyptiennes et soixante pour cent de l’aviation sont opérationnels. Dans certains milieux diplomatiques belges, on souligne que cette situation est due principalement au mauvais entre­tien du matériel et à la pénurie de pièces de rechange de fabrication soviétique. Un rapport révèle que depuis la fin de la guerre d’usure, l’Égypte aurait perdu par accident au moins cinquante avions de combat (Dépêche de l’agence United Press, Bruxelles, 11 décembre 1972).

L’armée arabe n’est pas du tout prête à se battre. Depuis que les experts soviétiques ont quitté l’Égypte, en emportant une partie de leur armement le plus moderne, l’armée égyptienne a perdu son potentiel offensif (Financial Times, Londres, 26 décembre 1972).

Dans les milieux militaires égyptiens, on reconnaît ouvertement que l’armée manque d’obus et de pièces de rechange. Il n’y a qu’un pilote pour deux avions. Les avions les plus perfectionnés restent dans les hangars, inutilisables. Trente d’entre eux ont été détruits par accident ces cinq derniers mois (Corriere della Sera, Rome, 23 février 1973).

Scandales, amertume et frustration dans l’armée égyptienne. Les officiers des unités cantonnées sur les lignes du Canal ne séjournent au front que deux jours par semaine ; le reste du temps, ils sont au Caire avec de fausses permissions (Le Figaro, Paris, 23 février 1973).

Selon un expert soviétique, depuis juillet 1972, l’espace aérien égyptien est ouvert aux attaques de l’armée de l’air israélienne (Washington Post, Washington, 26 mars 1973).

Les responsables du renseignement israélien semblent avoir été d’autant plus facilement leurrés par cette campagne d’intoxi­cation des médias, qu’en tant que simples citoyens, ils ont lu la presse israélienne à grand tirage (Ma’ariv, Yediot Aharonot) qui se faisait l’écho des grands journaux occidentaux atteints par cette opération de désinformation.

Les 26 et 27 septembre 1973, la presse arabe se fait l’écho d’une mobilisation partielle des troupes égyptiennes en vue de l’exercice Tahrir 23 (Libération 23)36 qui doit se dérouler dans le cadre des traditionnelles grandes manœuvres d’automne, à compter du 1er octobre. Afin d’apaiser les soupçons éventuels des Israéliens, un certain nombre de réservistes sont démobilisés quelques jours plus tard37. Parallèlement, des articles paraissent dans la presse arabe pour annoncer que de nombreux militaires égyptiens sont en partance pour le pèlerinage de la Mecque, le mois de ramadan commençant cette année là le 27 septembre. Al Ahram publie ainsi dans son édition du 2 octobre une liste de plusieurs centaines d’officiers égyptiens autorisés à se rendre dans la ville sainte.

Le 28 septembre 1973, deux Palestiniens appartenant à la Saïka38 profitent de l’arrêt d’un train d’immigrants juifs quittant l’URSS, pour monter dans ce train à un passage à niveau faisant office de poste frontière entre la Tchécoslovaquie et l’Autriche, prenant ainsi en otage plusieurs passagers juifs. Les deux hommes menacent d’exécuter leurs otages et d’appeler à une campagne d’attentats contre l’Autriche, si le gouvernement du chancelier Bruno Kreisky ne proclame pas officiellement la fermeture du château de Schönau situé près de Vienne, utilisé par l’Agence juive comme centre de transit pour les juifs d’Europe centrale se rendant en Israël. Le chancelier autrichien obtempère rapidement et les deux Palestiniens, après avoir libéré leurs otages, parviennent à s’enfuir vers la Libye sans être inquiétés. Le Premier ministre israélien, Golda Meir, se rend en Autriche le 2 octobre pour tenter de fléchir le chancelier Kreisky, lui-même juif, afin qu’il revienne sur sa décision de fermeture du site de Schönau. Cette démarche se révèle vaine. La prise d’otages a cependant pour effet de polariser toute l’attention des autorités israéliennes en dehors de la zone du Proche-Orient, quelques jours seulement avant le déclenchement des hostilités. Il paraît difficile de ne pas y voir l’un des derniers éléments de la maskirovka arabe destinée à aveugler les services israéliens.

De la poudre aux yeux sur le plan politique
et diplomatique

À partir du mois de mai 1973, Sadate, qui a pris la respon­sabilité du déclenchement de cette nouvelle guerre39, multiplie les initiatives diplomatiques, non seulement en direction des principaux États arabes, comme le prouve le rétablissement de ses relations avec la Jordanie, mais également à l’égard de certains États occidentaux. Deux sujets occupent le devant de la scène diplomatique proche-orientale : d’une part, la tentative de rapprochement entre l’Égypte et la Libye dans le cadre de la nouvelle Union des Républiques Arabes (URA) ; d’autre part, le projet de création d’un État palestinien arabe, mis en avant par le roi Hussein de Jordanie et soutenu par le Raïs égyptien.

Le 28 septembre, alors même qu’éclate en Autriche l’affaire du château de Schönau, l’Égypte commémore avec faste, en présence de nombreuses délégations étrangères, le troisième anniversaire du décès de Nasser. À cette occasion, de nombreuses personnalités sont invitées à visiter le grand quartier général. Simultanément, plusieurs membres du gouvernement sont envoyés en mission à l’étranger, afin d’endormir un peu plus la méfiance des services israéliens. Le ministre égyptien des Finances est à Londres, tandis que celui du Commerce se trouve en Espagne et celui de l’Information en Libye. Mohammed el Zayyat, ministre des Affaires étrangères, séjourne à New York pour participer activement aux débats de l’Assemblée générale des Nations Unies destinés à promouvoir de nouvelles propositions dans le cadre des négociations de paix au Proche-Orient. Tous les ministres, à l’exception de celui de la Guerre, ignorent l’imminence de la reprise des combats, afin de paraître naturels avec leurs interlocuteurs, affichant ainsi une image de sérénité inhabituelle à la veille d’un conflit majeur. De nombreux rendez-vous diplomatiques sont pris pour le début du mois d’octobre. Le 7 octobre, un avion de la Royal Air Force est attendu près d’Abou Simbel, pour préparer la venue prochaine en Égypte de la princesse Margaret. Le lendemain, le ministre de la Défense roumain doit se rendre en visite officielle au Caire.

Un secret bien gardé

Jusqu’au 1er octobre, seuls les présidents Sadate et Assad, de même que les sept ou huit plus hautes autorités militaires égyp­tiennes et syriennes, sont au courant de la date et des modalités d’exécution de l’offensive conjointe. Les ordres d’opérations ne sont pas tapés à la machine, mais rédigés à la main, afin de diminuer les risques de fuite. L’information est soigneusement cloisonnée. Les personnes dans le secret sont étroitement surveil­lées par les services de sécurité et ne doivent se déplacer ni en avion, ni en bateau, de crainte d’être détournées sur Israël. Limiter le secret à ces quelques personnes, tout en préparant activement les militaires à faire la guerre, fut d’autant plus facile que toute l’armée s’entraînait sans relâche depuis plusieurs années en vue d’une nouvelle offensive. Les troupes étaient donc en position et prêtes à entamer des hostilités qu’elles savaient devoir survenir un jour. Seul le choix du jour J constituaient pour elles une donnée inconnue. Sur le terrain, il devient néanmoins nécessaire de partager le secret pour pouvoir mettre en œuvre l’ensemble du plan d’opérations. À partir de cet instant, les militaires sont strictement cantonnés dans leurs installations. Les commandants d’unités sont progressivement informés de l’imminence de l’attaque. La plupart d’entre eux n’apprennent toutefois la nouvelle que dans la matinée du 6 octobre, quelques heures seulement avant le déclenchement de l’offensive.

Les alliés arabes, tels le roi Hussein de Jordanie, le roi Hassan II du Maroc et le roi Fayçal d’Arabie, sont quant à eux volontairement maintenus dans le flou le plus complet. Les dirigeants soviétiques, de leur côté, ne sont prévenus par Damas que le 3 octobre de l’imminence de la nouvelle offensive arabe, confirmant ainsi les rapports alarmistes qui leur ont été transmis par les départements 8 et 18 (Proche-Orient et monde arabe) de la direction R (planification et collection) de la 1re direction principale du KGB, de même que ceux provenant des 4e et 5e directions (Moyen-Orient et exploitation) du GRU (rensei­gnements militaires soviétiques) alors dirigé par le général Pyotr Ivashutine. Cette confirmation les plonge dans l’embarra. Ceux-ci sont, en effet, peu confiants dans les chances de succès de l’offensive arabe. Le Politburo semble partagé sur l’attitude à adopter à l’égard de l’Égypte et de la Syrie. Plusieurs factions confrontent leurs arguments. Youri Andropov, président du KGB, souhaite profiter de cette crise pour avancer les pions de l’Union soviétique au Proche-Orient40. Au contraire, Andréï Gromyko (Affaires étrangères) et Alexis Kossyguine (Premier ministre) désirent limiter les risques d’escalade, afin de préserver les acquis de la détente. Andréï Gretchko (Défense) et Nicolaï Podgorny (Praesidium du Soviet suprême) balancent entre les deux. Naturellement portés à soutenir Andropov, ils semblent se rallier à Gromyko et Kossyguine, apparemment convaincus du fait que le sort des armes risque une fois de plus d’être défavorable aux Arabes. Une telle issue ne pourrait alors être que néfaste à la crédibilité de la politique soviétique à l’égard du tiers-monde. Le Premier secrétaire, Léonid Brejnev, manifeste la plus grande prudence à l’égard du Proche-Orient, craignant que le conflit ne dégénère en une guerre ouverte difficile à maîtriser. Il semble qu’il arbitre en faveur de son Premier ministre et de son ministre des Affaires étrangères.

Une erreur d’interprétation amplifiée
par des dysfonctionnements internes

Dans le cas de la guerre du Kippour, il n’y a pas faillite du renseignement israélien, mais bien erreur d’interprétation. L’information existe, mais les responsables des services de renseignement l’interprètent de manière erronée. Aman et le Mossad sont au courant de l’évolution du redressement militaire arabe. Des rapports sont parvenus jusqu’aux bureaux des responsables. Les débats internes ont parfois même été virulents41. Plusieurs membres de l’état-major ont fait valoir leurs inquiétudes42. Les dirigeants israéliens sont, en fait, aveuglés par leur complexe de supériorité et par leur croyance dans un concept biaisé.

La place privilégiée d’Aman après la guerre des Six Jours

À l’issue de la guerre des Six Jours, le ministre israélien de la Défense Moshé Dayan déclare : “Tout ce que je peux dire, c’est que le rôle du renseignement a été au moins aussi important que celui de l’aviation et du corps des blindés”43. Les fréquences de radio et les codes ennemis étaient parfaitement identifiés ; la désignation, la localisation et la composition des unités égale­ment. Les pilotes connaissaient l’emplacement de chaque base, ainsi que le nombre et le type d’appareils qui y étaient station­nés. Ils possédaient les plans détaillés de chaque aérodrome montrant la place exacte des appareils, mais aussi celle des nombreux leurres. Dans certains cas, les services israéliens avaient réussi à identifier les noms des pilotes égyptiens. Durant la bataille, ils leur adressèrent par radio des ordres contra­dictoires ou des messages personnels destinés à les démoraliser.

De tels succès, alliés au charisme et aux compétences recon­nues du général Aharon Yariv, confortèrent le crédit d’Aman auprès du gouvernement. Rapidement, les rapports de ce service bénéficièrent de préjugés a priori favorables. Bien que protoco­lairement inférieur au directeur du Mossad, puisque ce dernier dépendait directement du Premier ministre, le chef des renseignements militaires devint le personnage clé des services israéliens. Ayant l’oreille des dirigeants, ses avis furent rarement contestés. Cette tendance s’accrut avec le départ de Meir Amit du Mossad et son remplacement par Zvi Zamir, personnage qui paraissait plus terne que son prédécesseur et semblait avoir moins d’entregent44. Dans le même temps, Eliahu Zeïra prenait la difficile succession d’Aharon Yariv à la tête d’Aman, au mois d’octobre 1972. Cette transition fut d’autant plus difficile que le désormais mythique Aharon Yariv continuait à participer à l’action gouvernementale en tant que conseiller spécial du Premier ministre chargé de coordonner la lutte antiterroriste. Cette nomination brouilla un peu plus les règles du grand jeu et suscita bien des jalousies, Aman, le Mossad et le Shin-Beth cherchant chacun à s’imposer comme le partenaire incontour­nable du gouvernement en matière de sécurité.

Le 8 janvier 1973, un incident sur la frontière israélo-syrienne dégénère en affrontement limité. La tension s’accroît progressivement, soigneusement entretenue par les responsables de la maskirovka arabe. Elle culmine au mois de mai, lorsque le cabinet restreint de Golda Meir, sur proposition du chef de l’état-major général et contre l’avis d’Aman, décrète de manière préventive la mobilisation générale des forces armées. En fin de compte, cette mobilisation n’est maintenue qu’une dizaine de jours, les armées arabes n’ayant fait preuve d’aucune velléité offensive. Elle grève cependant le budget israélien de plus de 35 millions de dollars45. L’influence d’Aman sort renforcée de cette crise, puisque le général Zeïra, son chef, a pris parti contre la mobilisation. Les armées arabes ne sont pas encore prêtes, selon lui, à passer à l’attaque. Son analyse est étayée par les plans de bataille ennemis que ses services sont parvenus à se procurer l’année précédente46.

À la veille de la guerre du Kippour, le comité Varash ne se réunit plus. Bien que Zeïra n’ait pas encore eu le temps de modeler son service à sa convenance, Aman bénéficie d’une telle aura que lorsqu’il déclare que l’Égypte est bien trop désorganisée pour attaquer Israël, son avis n’est pas mis en doute47. De son côté, le directeur du Mossad adopte un profil bas. Bien que théoriquement responsable de la coopération inter-services de par son statut de Memuneh, il n’assiste qu’épisodiquement aux conseils de défense du gouvernement. Zamir sait qu’il doit désormais apporter des preuves irréfutables à l’occasion de chacune de ses interventions. Le souvenir du désastre de Lillehammer est encore présent dans tous les esprits.

L’aveuglement des responsables israéliens

À l’issue des succès obtenus à la fin des années soixante, les agents israéliens développent un complexe de supériorité manifeste qui tend à les convaincre de leur infaillibilité. Meir Amit, ancien dirigeant du Mossad, confesse : “Après la guerre des Six Jours, nous avons succombé à un travers, celui de l’arrogance. Nous pensions tout savoir, être les meilleurs, bien au-dessus des autres. Cela nous a fait perdre le sens des valeurs et mépriser la légalité”48. Les agents eux-mêmes dépassent parfois les bornes, confondant allègrement espionnage et vie luxueuse. La recrudes­cence du terrorisme, au début des années soixante-dix, provoque une dérive policière des missions des services de renseignement. Les critères de recrutement évoluent. L’agressivité et la brutalité l’emportent sur la connaissance linguistique et la capacité de réflexion. Les profils des agents changent. Ceux-ci sont désor­mais recrutés prioritairement au sein des unités d’élite de l’armée. Ce sont d’excellents professionnels de l’action, pas nécessairement de bons analystes. 

À partir de la fin de la guerre d’usure, les responsables d’Aman émettent une théorie fondée sur les postulats suivants49 :

-               la Syrie constitue l’ennemi prioritaire d’Israël ;

-               la Syrie n’est pas assez puissante pour pouvoir attaquer seule Israël ;

-               une alliance de la Syrie avec la Jordanie ou l’Irak paraît hautement improbable et de toute façon insuffisante pour menacer sérieusement Israël ;

-               une attaque syrienne ne peut donc se concevoir sans le soutien direct de l’Égypte ;

-               l’Égypte n’attaquera pas Israël, tant qu’elle ne sera pas en mesure de lui disputer la supériorité aérienne ;

-               ces conditions ne devraient survenir au mieux qu’à partir de la fin de l’année 1975 ;

-               en tout état de cause, les services de renseignement doivent être capables d’anticiper toute attaque arabe avec un préavis d’au moins quarante-huit heures, délai suffisant pour organiser une réaction militaire appropriée.

En définitive, seul le deuxième et le quatrième de ces axiomes se sont avérés fondés. Tous les autres étaient erronés. Certains auteurs ont formulé à ce propos le constat suivant : “Les faits et les évidences furent limés, rabotés, tordus, forcés, jusqu’à ce qu’ils s’intègrent, comme les pièces d’un puzzle différent, dans une conception d’ensemble qui était devenue un véritable acte de foi”50. Yitzhak Rabin parla même a posteriori de “blocage mental absolu”51.

Ce concept israélien se fondait sur l’idée que les Arabes ne disposaient pas du savoir-faire nécessaire pour reconquérir leurs territoires par la force. Bien qu’adeptes de la théorie de l’approche indirecte, les stratèges israéliens raisonnèrent ici de manière frontale. Convaincus de l’efficacité absolue de l’aviation, ils considérèrent que leurs homologues arabes désiraient acquérir un arsenal aérien en vue de contrebalancer le leur. Ils ne retinrent apparemment pas l’hypothèse selon laquelle les armées arabes auraient pu renoncer à cette suprématie aérienne, se contentant simplement d’interdire aux Israéliens d’exercer la leur.

Des signaux d’alarme ignorés

Le 13 septembre 1973, les aviations israélienne et syrienne se livrent une véritable bataille aérienne au large de Tartous. Cet engagement se solde par la destruction de treize Mig-21 syriens et d’un Mirage III israélien. Curieusement, les Israéliens ne s’interrogent pas sur le fait que les Syriens n’ont pas eu recours à leur réseau de missiles antiaériens, pourtant dense dans cette région. En rétorsion, les Syriens renforcent leur dispositif militaire en bordure du plateau du Golan, menaçant l’État hébreu de représailles. Face à la recrudescence de l’activité militaire arabe, les Israéliens multiplient le nombre de missions de reconnaissance aérienne, mais Aman estime qu’il s’agit là de préparatifs en vue des traditionnelles manœuvres d’automne. À ce moment, le général Israël Tal, chef du bureau des opérations, estime pourtant “qu’une attaque surprise ne dépend plus que d’un seul ordre des dirigeants arabes”52.

Le 24 septembre 1973, le journal beyrouthin An-Nahar se fait l’écho d’une rencontre entre le président Sadate et un émissaire de Yasser Arafat. Le président égyptien aurait demandé au responsable palestinien de mettre sous comman­dement unifié les forces de l’OLP stationnées sur le front du Canal. Dans le même temps, la CIA, la DIA et la NSA américaines mettent en garde les responsables israéliens du renseignement contre une possible offensive arabe53. Moshé Dayan réunit un conseil militaire restreint qui conclut qu’il s’agit là d’une gesticulation destinée à faire monter la tension dans la région, afin de contraindre les Israéliens à plus de souplesse à l’égard des Arabes. Après que leur Skylab a détecté la présence d’un satellite de reconnaissance soviétique au dessus du Proche-Orient, les Américains lancent à leur tour, le 27 septembre, un satellite d’observation KH-8 en vue de procéder à une évaluation précise de la situation militaire dans la région.

Le 1er octobre, l’agence d’information égyptienne déclare que l’état de vigilance optimal est décrété dans l’armée. Ce communiqué est aussitôt annulé par ses diffuseurs. Parallèle­ment, un officier de renseignement israélien du front Sud, le lieutenant Benyamin Siman-Tov, transmet plusieurs rapports à sa hiérarchie mettant en exergue l’excellent niveau de prépa­ration de l’armée égyptienne et concluant à la possible reprise des combats54. Simultanément, un agent d’Aman envoie un signal d’alarme précisant que les Égyptiens et les Syriens sont sur le point d’attaquer ; Tahrir 23 ne constituerait pas un exercice, mais le prélude à une attaque en bonne et due forme. Le général Eliahu Zeïra refuse d’y croire, déclarant que les Soviétiques, dont dépendent étroitement les Arabes, ne désirent pas la guerre55. De son côté, le service de renseignement de la marine israélienne se montre inquiet. Pour lui, l’effervescence qui règne dans les marines égyptienne et syrienne, combinée au regain d’activité de la flotte soviétique, laisse présager une action militaire d’envergure. Il n’est toutefois pas écouté. Au même moment, Zvi Zamir, le directeur du Mossad, estime qu’un conflit est non seulement possible, mais fortement probable56. Le 2 octobre, le général Yoël Ben Porat suggère à son chef, le général Zeïra, d’entamer une mobilisation préventive des forces. Il se heurte à un refus.

Le 3 octobre, les Soviétiques lancent un nouveau satellite de reconnaissance depuis le site de Plesetsk, près d’Arkhangelsk57. Le lendemain, la station israélienne d’écoute électronique d’Um Kusheïba, dans le Sinaï, détecte les prémices d’une offensive arabe de grande ampleur : ces signaux sont là encore ignorés. Le même jour, la Syrie rétablit discrètement ses relations diploma­tiques avec la Jordanie. Le journal libanais Al Ayat rapporte la mise en état d’alerte maximale des forces syriennes, tandis que les responsables palestiniens appellent à la Jihad et mettent en alerte leurs organisations depuis Beyrouth. Dans la soirée, la compagnie aérienne Egypt Air suspend tous ses vols. Cette décision est annulée le lendemain matin.

Le signal majeur est toutefois actionné dans la nuit du 4 au 5 octobre, lorsque les familles des conseillers soviétiques présents en Égypte et en Syrie sont discrètement rapatriées par voie aérienne en URSS, via la Roumanie. Dans la matinée du 5, plusieurs navires soviétiques, stationnés habituellement dans les ports égyptiens de Port-Saïd, Alexandrie et Marsa Matrouh, quittent leur mouillage pour rejoindre le large58. Le vaisseau amiral de l’Eskadra soviétique, le croiseur lance-missiles Nicolaëv (classe Kara), regagne quant à lui la Mer Noire, alors même qu’il n’était arrivé en Méditerranée que depuis une dizaine de jours. À cet égard, il n’est pas impossible de penser que les mouvements inhabituels de la flotte soviétique conjugués au rapatriement visible des familles des conseillers militaires stationnés en Égypte et en Syrie, aient constitué des signaux d’alerte volontaires de la part des dirigeants soviétiques à l’égard des autorités américaines, afin de tenter de désamorcer la crise avant que celle-ci n’éclate.

Les services israéliens pris de cours

Peu de temps après minuit, dans la nuit du 4 au 5 octobre, Zamir reçoit un message de l’une de ses sources les plus fiables, l’informant que les hostilités sont imminentes59. Zamir alerte alors Zeïra par téléphone, lui précisant que la guerre n’est désormais plus qu’une question d’heures. Celui-ci lui demande toutefois que cette information soit vérifiée et précisée avant d’alerter les autorités. Ni Golda Meir, ni Moshé Dayan, ni David Elazar (le chef de l’état-major général) ne sont donc prévenus. Le fait que Zamir prévienne en priorité Zeïra de l’attaque arabe, et non pas Golda Meir, illustre parfaitement le déséquilibre institutionnel existant au sein du gouvernement israélien dans les domaines tenant à la sécurité et au renseignement. Le Premier ministre aurait dû maintenir un lien direct avec le directeur du Mossad. En réalité, Golda Meir n’était en relation permanente qu’avec Aharon Yariv, son conseiller spécial pour les affaires de lutte antiterroriste. Peut-être est-ce d’ailleurs égale­ment un moyen, pour Zamir, de mettre son concurrent Zeïra devant ses responsabilités ? Un échec d’Aman lui permettrait en effet de redorer le blason de son service. Il est significatif de noter qu’aucune sanction ne semble avoir été prise à l’encontre du Mossad, à l’issue du conflit.

Dans la journée du 5 octobre, Zamir se rend donc secrè­tement en Europe pour rencontrer personnellement sa source et vérifier la crédibilité de ses informations. Ce même jour, le cabinet restreint se réunit pour évaluer la situation. Le général Zeïra étant malade, Aman est représenté par le général Aryeh Shalev, l’un de ses adjoint les plus proches. Ce dernier s’appuie sur l’analyse du lieutenant-colonel Yona Bendman, responsable du secteur Égypte au sein d’Aman, pour réaffirmer la faible probabilité d’un conflit.

Peu de temps après minuit, dans la nuit du 5 au 6, le directeur du Mossad rencontre sa source et obtient les preuves formelles qu’une attaque égyptienne et syrienne concertée doit survenir le jour même, à 18 heures60. Rien ne permet à l’heure actuelle de déterminer précisément quelle a bien pu être cette source. Il se pourrait cependant qu’il s’agisse d’une personnalité allemande qui aurait alerté le Mossad via l’ambassade d’Israël en Allemagne, après avoir été elle-même avertie de l’attaque arabe par les services secrets allemands (BND). Ces derniers auraient obtenu cette information des services secrets roumains61. Plusieurs faits pourraient corroborer cette hypo­thèse. C’est bien en effet dans la nuit du 4 au 5 octobre que les autorités roumaines ont été prévenues, par les autorités soviétiques, du transit sur leur territoire de plusieurs appareils d’Aeroflot évacuant des ressortissants soviétiques du Proche-Orient. Les services roumains ont certainement tiré les conclu­sions logiques de ce signal d’alarme. Or, la Roumanie a toujours entretenu des relations privilégiées avec Israël, à l’inverse des autres États du bloc soviétique. Enfin, sans même insister sur les relations ambiguës pouvant exister entre l’Allemagne et Israël du fait de l’histoire récente, de nombreux responsables politiques allemands cherchaient à se faire pardonner leur attitude, par trop neutraliste, au moment de l’attentat des jeux olympiques de Munich lorsque le gouvernement allemand avait expulsé vers la Libye les terroristes palestiniens impliqués dans l’assassinat des athlètes israéliens.

En tout état de cause, le directeur du Mossad ne parvient à contacter Zeïra qu’à 3 heures 45 du matin, le 6 octobre, la plupart des réseaux de communication israéliens étant paralysés par la fête du Yom-Kippour, qui a commencé depuis la veille au soir. Zeïra délivre alors immédiatement l’information au général Elazar, qui s’empresse de prévenir Moshé Dayan, puis Golda Meir. Une réunion des plus hautes autorités militaires est convoquée en extrême urgence pour 6 heures, en vue de définir les mesures à prendre pour parer l’attaque arabe. Il est cependant trop tard, d’autant que la guerre éclate en réalité à 14 heures, et non pas à 18 heures, humiliation ultime pour les responsables des services israéliens incapables de pronostiquer l’heure exacte de l’offensive.

LA CONDUITE DU RENSEIGNEMENT
PENDANT LA GUERRE

Une fois les hostilités déclenchées, les services délaissent quelque peu le renseignement de niveau stratégique pour concentrer tous leurs efforts sur le renseignement de niveau opératif et tactique. Leur action vise à rendre plus efficaces les tâches de planification, de gestion et d’évaluation des états-majors. Dans cette nouvelle phase de gestion du renseignement, ce sont les sources techniques qui prennent le pas sur les sources humaines. À ce jeu là et malgré certaines faiblesses, les Israéliens s’avèrent supérieurs à leurs adversaires arabes. De leur côté, les deux grandes puissances profitent de la guerre pour tester leur arsenal de moyens de reconnaissance stratégique au dessus d’un champ de bataille marqué par la guerre électronique, les missiles et la haute technologie. La guerre du Kippour constitue indubitablement un conflit charnière entre un mode de combat hérité de la Seconde Guerre mondiale et celui né de l’application systématique de la haute technologie à l’outil militaire. Pour la première fois depuis 1945, un conflit mécanisé de haute intensité donne un aperçu de ce qu’aurait pu être un affrontement majeur entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie.

Un besoin focalisé dans le domaine opératif et tactique pour les belligérants

Pour satisfaire leur besoin en renseignements dans le domaine opératif et tactique, les belligérants multiplient les missions de reconnaissance. Ils mobilisent tout leur arsenal technologique de moyens d’écoute électronique. Ils ont également largement recours à leurs forces spéciales, employant celles-ci dans les missions traditionnelles relevant des services de renseignements, mais également comme de simples troupes de choc lors de combats décisifs, gaspillant ainsi un potentiel humain très précieux. Leurs analystes sont enfin requis pour exploiter toutes les informations susceptibles d’influencer le déroulement des opérations62.

Les résultats obtenus par les belligérants dans ce domaine dénotent de réelles faiblesses dans le domaine de la gestion du C3I. La notion de C3I fait référence à la synergie de quatre facteurs essentiels dans la maîtrise des opérations militaires : le commandement, le contrôle, les communications et l’intelligence, prise au sens anglo-saxon du terme qui vise le renseignement. Ce concept de C3I constitue en fait un outil d’aide au comman­dement et au renseignement visant à faciliter la prise de décision sur le champ de bataille, tout en renforçant la protection de son environnement technologique. La rapidité et la sûreté des communications sont, en effet, devenues des enjeux vitaux pour les états-majors et pour les responsables de services de renseignement. Aucun des belligérants n’a disposé d’un système de C3I véritablement performant pendant la guerre du Kippour. Anthony Cordesman estime que cette carence en C3I est indirectement responsable d’une grande partie des pertes subies par l’armée israélienne63. L’armée syrienne, de son côté, ne disposait d’aucune capacité de C3I digne de ce nom. Ses moyens limités de coordination et de transmission ont vite été saturés. De nombreuses unités se sont d’ailleurs retrouvées isolées par rapport à la chaîne de commandement. L’armée égyptienne était, sans nul doute, la mieux préparée à la prise en compte du C3I, puisqu’elle disposait d’un vaste réseau de communication et de commandement mis en place par les techniciens soviétiques au moment de la guerre d’usure. Ce réseau était cependant orienté vers la défense antiaérienne et les Égyptiens n’ont pas été en mesure de l’adapter à la gestion des opérations aéroterrestres et à la manœuvre de gestion du renseignement.

La reconnaissance aérienne

Les opérations aériennes ont mis en exergue la relative faiblesse des moyens de reconnaissance aérienne mis en œuvre par les belligérants. Le total des avions spécifiquement conçus pour cette mission ne représentait que 1,5 % de leur parc aérien. L’armée de l’air égyptienne a utilisé ses 6 Mig-21 J/Reco, tandis que l’armée de l’air syrienne n’a pu compter que sur ses 4 Mig-21 J/Reco. Ces 10 appareils ont effectué environ 220 missions de reconnaissance, ce qui représente 2,5 % du total des missions de guerre réalisées par les aviations arabes pendant le conflit. Leurs conditions d’emploi furent limitées. Ces Mig-21 ont été cantonnés dans des missions de reconnaissance du champ de bataille, évitant soigneusement toute incursion profonde en terri­toire israélien. Ces appareils n’ont pu être engagés que lorsque les réseaux antiaérien arabes étaient momentanément désactivés et en l’absence de toute menace d’intervention immédiate de chasseurs israéliens. Leur utilité principale fut de renseigner les états-majors arabes sur l’impact de leurs bombardement et de leurs attaques, mais surtout sur le dispositif israélien de première ligne.

De son côté, l’aviation israélienne (Heyl Ha’Avir) a eu recours à ses 6 RF-4 Phantom spécialement équipés pour les missions de reconnaissance. Aucun d’entre eux ne semble avoir été perdu durant le conflit. Ces appareils, qui ont réalisé chacun au moins deux missions quotidiennes, ont été épaulés par des chasseurs bombardiers Mirage et par d’autres Phantom équipés de nacelles d’observation ad hoc. Plusieurs de ces appareils ont par contre été perdus. À titre anecdotique, ce sont grâce aux photographies aériennes prises par des pilotes de reconnaissance israéliens que l’état-major du front Sud a été en mesure de repérer, à la fin des hostilités, la position exacte des détachements de parachutistes israéliens isolés à l’intérieur de Suez et de procéder à leur exfiltration. À l’inverse des aviateurs arabes, les pilotes israéliens ont mené de nombreuses missions dans la profondeur du dispositif ennemi, survolant une grande partie du territoire égyptien et syrien. Au total, la Heyl Ha’Avir a effectué un peu plus de 360 missions de reconnaissance, soit 3 % des missions de guerre réalisées pendant les hostilités. À titre de comparaison, les forces aériennes alliées ont effectué 3 300 missions de reconnaissance pendant l’opération Desert Storm contre l’Irak, en 1991 (3 % du total des missions de combat réalisées par les aviations coalisées)64.

Plusieurs leçons peuvent être tirées de l’utilisation faite par les Israéliens de leurs appareils de reconnaissance. Il semblerait que les délais entre le survol des objectifs mobiles (concentration de forces blindées, batteries de SAM-6) et l’exploitation des photographies prises à cette occasion se soient révélés trop longs, les cibles ayant souvent le temps de changer de position. Les appareils de prise de vue n’étaient pas adaptés à la prise de photographies de nuit, ce qui laissait quelques heures de répit aux Arabes pour modifier leur dispositif. Les missions de reconnaissance réalisées au dessus d’objectifs fixes se sont révélées d’une précision insuffisante, les appareils étant contraints de voler à haute altitude afin de limiter les risques inhérents à la défense antiaérienne arabe. Les Israéliens semblent, en outre, avoir commis une erreur en confiant la plupart du temps l’appréciation des résultats des missions de bombardements aux pilotes chargés de ces missions, plutôt qu’à des contrôleurs terrestres indépendants ou à des appareils de reconnaissance. Les pilotes, concentrés sur leurs procédures d’attaque, n’ont génér