| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Si les Etats-Unis entendent bien faire respecter une certaine stabilité mondiale, il s'agit moins pour eux de maintenir un statu quo que d'assurer la libre circulation des "flux" dont ils tirent leur puissance et leur prospérité : flux de populations, de marchandises, de liquidités, d'informations. Comme l'a bien écrit François Géré, les Etats-Unis sont d'abord "la puissance du flux" 4. Les menaces pesant sur les flux dans le golfe Arabo-Persique ont poussé le président Carter à déclarer cette zone "d'intérêt vital" pour les Etats-Unis le 23 janvier 1980. En réagissant très vite à l'invasion du Koweit par l'Irak, le président Bush a d'abord fait preuve d'une vision "réaliste" des intérêts américains. Il a aussi réaffirmé le rôle exceptionnel que l'Amérique entend bien continuer à jouer sur la scène mondiale: responsabilité sans commune mesure eu égard à la liberté et la sécurité d'autres pays, "leadership" indispensable du monde civilisé, prise en charge du "fardeau de la liberté" 5. De son message sur l'état de l'Union le 29 janvier 1991 à son discours de victoire devant le Congrès au mois de mars, George Bush n'a cessé de faire appel à l’"exceptionnalisme" américain, traduction moderne de la doctrine de la "destinée manifeste" du XIXe siècle, à la base de l'impérialisme dans le Pacifique et les Caraibes, mais aussi de l'intervention aux côtés des démocraties en 1917 et en 19416. La stratégie intégrale des Etats-Unis, destinée à traduire en actes ces orientations de politique générale, a très vite consisté, dans la crise du Golfe, à recourir à sa composante militaire, par l'envoi de navires, d'avions et de troupes. Mais les autres composantes ont également joué. La diplomatie, inscrite dans la stratégie générale culturelle, avait subi un échec par son incapacité à prévoir et à prévenir la crise. Elle a cependant continué à oeuvrer tout au long du conflit, parallèlement à la stratégie générale militaire. La stratégie générale économique s'est surtout manifestée par l'embargo décrété à l'encontre de l'Irak. A cause de l'obstination irakienne, ni la diplomatie ni l'embargo économique n'ont réussi à dénouer la crise. Les Etats-Unis, en coordination avec leurs alliés, ont dû recourir à la stratégie militaire, d'emploi virtuel d'abord, d'emploi réel ensuite. Or, pour utiliser la force armée, le peuple américain a besoin de justifications légales et morales. Il ne peut admettre des motivations politiques fondées sur le seul réalisme.
Le caractère légal de l'envoi de troupes dans le Golfe, puis d'une intervention militaire contre l'Irak, est progressivement apparu comme évident, avec le vote des résolutions 665 et 678 du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Le "nouvel ordre mondial", évoqué par le président Bush pour en appeler à la défense du droit, reprend un thème persistant de la conception américaine des relations internationales, celui de la "sécurité collective" chère à Woodrow Wilson et à Franklin D. Roosevelt. Il n'y a là rien d'autre qu'un souvenir nostalgique de l'après 1945, qui a vu la mise en place de l'ONU, de l'OTAN, du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale. C'est le modèle de la guerre de Corée, livrée sous les auspices des Nations Unies par une coalition de seize Etats mais sous la ferme direction de l'Amérique. La conception "légaliste-moraliste" des Américains en matière de relations internationales s'est clairement manifestée dans la crise du Golfe. Pour susciter le soutien à son action contre l'Irak, le président Bush a invoqué la doctrine chrétienne de la "guerre juste" 7. C'est que les aspects moraux d'une intervention armée n'ont pas d'emblée paru très nets aux Américains. Etait-ce moral de faire la guerre pour protéger sa consommation effrénée de pétrole8 ? Le Président s’est alors attaché, dans ses déclarations et ses discours, à peindre le conflit du Golfe comme un face-à-face entre le bien et le mal. Il a incité les Américains à lire le rapport d'Amnesty International sur les atrocités irakiennes au Koweit et a comparé celles-ci à celles des Nazis et des Japonais pendant la deuxième guerre mondiale9. Se référant à Abraham Lincoln, George Bush a appelé les Américains à prier pour leurs troupes et il a exprimé lui-même de manière plus visible ses sentiments religieux10. Dans la rhétorique présidentielle et dans l'esprit d'une majorité d'Américains, la guerre du Golfe a fait figure de croisade, comme toutes les grandes guerres de l'histoire des Etats-Unis. Elle a présenté une évidence morale qui manquait à la guerre du Vietnam11. Les Américains cependant n'aiment pas les expéditions lointaines prolongées. La durée de leur résolution est inversement proportionnelle à la distance, à la durée et à la dimension du déploiement. La culture américaine est basée sur la gratification instantanée : s'il faut faire la guerre, celle-ci doit être courte, rapide et décisive. Pendant les mois qui ont précédé l'action de force, les dirigeants ont dû tenir compte d'une double exigence de l'opinion publique : celle-ci ne pourrait tolérer un taux élevé de victimes américaines et ne supporterait pas un retour de la conscription. Le patriotisme, spontané au départ, n'y survivrait pas12. La stratégie militaire générale a intégré ces exigences de l'opinion.
La crise du Golfe a été l'occasion pour les dirigeants américains de réaffirmer le premier souci de la stratégie militaire générale des Etats-Unis : la préservation d'une liberté constante de mouvement13. Le 4 février 1991, le secrétaire à la Défense Dick Cheney déclare que les Etats-Unis n'entendent pas jouer les gendarmes du monde. Par contre, poursuit-il, "nous devons maintenir notre capacité à contrôler les océans du monde, à maintenir nos engagements en Europe et dans le Pacifique, à être capables de déployer des forces, que ce soit en Asie du Sud-Ouest ou au Panama, pour faire face aux imprévus, afin de défendre les vies et les intérêts américains" 14. Il s'agit de la "projection de la puissance", une mission essentiellement assumée par la marine. Autrement dit, la stratégie militaire générale doit comporter non seulement une capacité de dissuasion, mais aussi une capacité d'action.
Depuis le début des années 1980, la stratégie militaire générale américaine est entrée dans une phase de mutation et la crise du Golfe a illustré celle-ci15. Les Etats-Unis envisagent désormais deux formes de stratégie : - premièrement, une surveillance de l'Empire soviétique en décomposition, ce qui correspond à la forme négative de la stratégie (interdiction) et à l'emploi virtuel des forces, c'est-à-dire à une stratégie de dissuasion ; - deuxièmement, l'affirmation d'une présence militaire mondiale souple nécessitant une capacité de projection de la puissance, ce qui correspond à la forme positive de la stratégie (coercition) et à un emploi des forces qui, s'il est virtuel, conduit à une stratégie de pression ou de persuasion, et s'il est réel, à une stratégie d'action offensive16.
En août 1990, le président Bush a décrit la mission des premières troupes américaines débarquées en Arabie saoudite comme "purement défensive". L'ancien secrétaire à la Défense James Schlesinger ainsi qu'un responsable du Pentagone confiaient cependant qu'il y aurait très peu d'hésitation à porter la guerre sur le territoire iakien afin de mettre le régime de Bagdad hors d'état de nuire17. Le 31 août, Michel Tatu constate dans Le Monde que le dispositif devient nettement offensif. Mais le changement d'intention n'est pas encore affiché. Henry Kissinger, depuis le début de la crise, a prôné une opération offensive. Il a invoqué comme raison le soutien de l'opinion publique américaine18. Les Américains ne supporteraient que des batailles courtes et n'auraient pas l'endurance nécessaire pour un conflit prolongé. Le 8 novembre 1990, le président Bush laisse tomber la fiction d'un déploiement purement défensif. Il déclare qu'il a décidé d'envoyer 150 000 à 200 000 hommes supplémentaires dans le Golfe "afin de permettre à la coalition de disposer d'une option militaire offensive adéquate" 19. L'inspirateur de cette décision est le général Colin Powell, chef des états-majors intégrés. Celui-ci, au début de la crise, a dû émettre de fortes réserves car l'impréparation américaine aux niveaux politique et stratégique était totale20. Mais, dès qu'il a pu rassembler une force suffisante et que la guerre est apparue comme possible, il s'est montré partisan d'une opération rapide et décisive, "avec aussi peu de victimes que possible" 21. Cela répondait aux aspirations de l'opinion publique et cela rompait avec la stratégie employée au Vietnam, où l'engagement avait été graduel et progressif. A l’époque, les officiers américains avaient noté très sévèrement cette stratégie qui leur était imposée par les "experts" du gouvernement22. Agir avec les "gros moyens" est typique de la culture stratégique américaine. Au Vietnam, les Américains avaient été incapables de pratiquer une "guerre limitée" parce que cela ne correspondait pas à leur style. Le président Bush a répété que l'intervention américaine au Koweit ne serait pas un autre Vietnam. On ne demanderait pas aux troupes "de se battre avec une main attachée derrière le dos" 23.
Les circonstances de la crise du Golfe ont permis à Colin Powell de revenir à la tradition américaine d'anéantissement de l'ennemi. Il n'y avait plus l'inhibition provoquée par la dissuasion nucléaire et par un risque d'affrontement avec l'U.R.S.S. Powell a pu suivre les traces de Grant, d'Eisenhower et de MacArthur : "Si vous décidez finalement d'employer la force, vous devez être aussi massif et décisif que possible. Fixez votre but, choisissez votre objectif et essayez de le submerger" 24. Les généraux américains ont dit "plus jamais" à l'escalade mesurée pratiquée au Vietnam : "Si vous êtes fort, utilisez votre force" a dit le général des marines Bernard Trainor25. Fin janvier 1991, le général Powell annonce que la stratégie utilisée contre l'armée irakienne est très simple : "Nous allons d'abord lui couper la retraite et puis nous l'anéantirons" 26. Le général Powell a déclaré que ce n'était pas tant son expérience du Vietnam que ses trente-deux ans d'éducation militaire qui lui avaient fait adopter cette stratégie27. La stratégie d'anéantissement est en effet une caractéristique fondamentale de la culture stratégique américaine. Dans la crise du Golfe, cette stratégie a d'abord été conçue comme un instrument de pression ou de persuasion (emploi virtuel des forces). Devant l'obstination irakienne, elle s'est transformée en une stratégie offensive ou d'agression (emploi réel).
Le général Norman Schwarzkopf, chef de l'U.S. Central Command, a mis en oeuvre cette stratégie d'anéantissement. Il était conscient des aspects politiquement positifs d'une telle stratégie, à condition qu'elle permette de gagner rapidement, avec peu de victimes28. Cette dernière considération a pesé énormément et elle doit tempérer la vision d'une stratégie d'anéantissement pure et simple. Cheney a posé comme "priorité n° 1" que la libération du Koweit se fasse "au moindre coût en termes de vies américaines" 29. C'est une contrainte majeure de politique intérieure qui pèse sur la culture stratégique américaine. Dick Cheney et Colin Powell ont veillé à ce que l'anéantissement de la puissance irakienne se fasse avec le moins de victimes possible, y compris du côté de l'ennemi. Pour cela, toute la panoplie américaine n'a pas été employée, les objectifs ont été soigneusement choisis, l'attaque terrestre a été retardée au maximum. La guerre du Golfe, a malgré tout, été une guerre "limitée". D'autres arguments politiques ont pesé sur la stratégie du fait de la coalition rassemblée contre l'Irak. Les pays arabes souhaitaient une attaque rapide pour que les sentiments pro-irakiens de leur population ne prennent pas une ampleur telle que les dirigeants se verraient menacés. Mais, dans l'autre plateau de la balance, se trouvait le nombre élevé de victimes américaines qu'entraînerait une offensive prématurée. Le général Schwarzkopf a dû déployer des talents de diplomate en même temps que de stratège. Comme Eisenhower, il a réussi à maintenir la cohésion de la coalition et il a su se montrer adroit dans ses relations avec ses hôtes saoudiens. La culture stratégique américaine avait déjà produit des généraux capables de se comporter en habiles proconsuls, tel MacArthur au Japon en 1945, mais la guerre du Vietnam avait quelque peu éclipsé ce type de comportement.
La guerre du Golfe a bien montré que la stratégie génétique américaine, celle qui conçoit et invente les forces, table avant tout sur la supériorité technique. Il s'agit là d'une véritable stratégie, pratiquée par le Pentagone depuis une quarantaine d'années, et selon laquelle la supériorité technique est le meilleur moyen de contrer un ennemi potentiel supérieur en nombre. Pour Dick Cheney, le conflit du Golfe a prouvé que cette stratégie était fondée et que les Etats-Unis devraient maintenir leurs avantages techniques en capacité militaire, malgré la réduction des dépenses d'armements30. Le recours à la technique permet de substituer les machines aux hommes : c'est un objectif traditionnel des Etats-Unis et c'est devenu une caractéristique fondamentale de la culture stratégique américaine31.
"Bouclier du désert" a été à la fois la plus grande opération de transport maritime depuis la Seconde Guerre mondiale et le plus gigantesque pont aérien de l'histoire. Le déploiement des forces américaines dans le Golfe a néanmoins demandé beaucoup de temps. En cas d'attaque soviétique en Europe, le Pentagone prévoyait de renforcer l'OTAN avec six divisions en dix jours, mais il a fallu près de six mois pou | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||