| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Avant d’aborder les problèmes maritimes du Golfe, il convient de résumer brièvement les différends en cours concernant les frontières terrestres non définies et à plus forte raison non reconnues et non délimitées. Ils concernent : - la frontière entre le Yémen réunifié et l’Arabie saoudite à partir de Najran le long du Rub al Khali, - la frontière entre les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite qui fut à l’origine en février 1954 de l’affaire de Buraïmi, - la frontière entre l’Irak et le Koweit, bien connue depuis la guerre du Golfe. Il faut noter, cependant, comme élément d’apaisement dans la région l’accord de 1989 entre l’Oman et l’Arabie saoudite délimitant leur frontière à travers le Rub al Khali.
La frontière entre l’ex-Yémen Nord (Sanaa) - maintenant réunifié avec l’ex-Yémen Sud (Aden) - et l’Arabie saoudite a été définie par le Traité de Sanaa, de 1934, qui mit fin à la guerre de l’Asir entre les deux pays. Elle ne fut délimitée que jusqu’à Najran, et suivit ensuite un parcours théorique pour rejoindre la célèbre "violet line" tracée d’une manière parfaitement arbitraire par les Britanniques à travers le Rub al Khali, et qui évoquèrent à cette occasion un accord anglo-turc de 1914. Cette "violet line" ne fut jamais reconnue par l’Arabie saoudite.
Entre 1932 et 1937, le sultan d’Oman avait vendu aux Britanniques les droits d’exploiter le pétrole se trouvant sur son territoire, tandis que le roi Ibn Seoud avait vendu les siens aux Américains. En 1949, les prospecteurs anglais de l’"Oman Development Cy" se heurtèrent à ceux de la compagnie américaine "Aramco" entre les oasis de Jiwa et de Fahoud dans l’extrême est du Rub al Khali. Les limites entre l’Oman et l’Arabie saoudite n’avaient jamais été définies. Des négociations s’ouvrirent à Djeddah le 14 octobre 1949, et ensuite à Londres en 1951 et 1952. Les Britanniques proposèrent un tracé dit d’ "Abou Dhabi" qui correspond à la frontière actuelle des Emirats arabes unis avec l’Arabie saoudite, depuis l’indépendance de ces Emirats et le départ des Britanniques en 1971. Malgré les négociations, Ibn Seoud fit occuper l’oasis de Buraïmi en territoire omanais, par un détachement armé. A la mort d’Ibn Seoud, l’affaire n’avait pas avancé d’un pas. En février 1954, les Britanniques armèrent des détachements locaux des Trucial Oman Scouts et de l’Hadrami Bedouin Legion, encadrés par des officiers anglais, et les chargèrent d’assurer la sécurité de leurs prospecteurs. En guise de représailles, le roi Saoud envoya une colonne armée pour s’emparer de Naswa, à une centaine de kilomètres de Mascate. Les Britanniques, puissamment aidés par la Royal Air Force basée en Oman, et par les troupes du sultan de Mascate, culbutèrent les Saoudiens, qui se retirèrent en laissant une soixantaine de tués sur le terrain. Sous la pression des Américains qui ne tenaient pas à envenimer les choses, le différend fut soumis à une Commission internationale où, le 16 septembre 1955, après deux séances, le délégué britannique provoqua la rupture des pourparlers. Le 20 octobre, les forces locales, encadrées par les Britanniques, s’emparèrent par la force de Buraïmi, chassant les forces saoudiennes. Londres fit savoir que le tracé dit "d’Abou Dhabi" était considéré désormais comme étant la frontière définitive par le gouvernement de Sa Majesté et, qu’en conséquence, les forces saoudiennes étaient invitées à ne plus la franchir. Ce tracé, qui est toujours en vigueur, n’est pas reconnu par l’Arabie saoudite.
Lorsque la Grande-Bretagne proclama l’indépendance du Koweit par le Traité anglo-koweitien du 19 juin 1961, le général Qassem, chef de l’Etat irakien, dénonça ce traité et réclama le Koweit comme partie intégrante de l’Irak. Les Britanniques réagirent aussitôt, débarquèrent au Koweit le 1er juillet 1961, et dissuadèrent l’Irak d’annexer le Koweit. Malgré un accord irako-koweitien du 4 octobre 1963, l’Irak poursuivit ses revendications sous la forme de demande de rectification du tracé des frontières, réclamant en particulier la région d’Um Qasr et les deux îles koweitiennes de Warbah et de Bubiyan. On connaît la suite. Pour terminer ce panorama des incidents et querelles concernant les frontières terrestres, on peut dire un mot de la rébellion du Dhofar qui mit en cause, de 1974 à 1976, l’Oman et la république populaire et démocratique du Sud Yémen (Aden). Ce fut surtout une tentative de déstabilisation du régime omanais par l’intermédiaire d’un "Front de libération de l’Oman et du golfe Arabique" soutenu indirectement par les Soviétiques tuteurs du régime d’Aden. Aidé par les troupes du Shah d’Iran et par celles d’Hussein de Jordanie, le sultan d’Oman maîtrisa la rébellion, et se dota en 1980 d’un protecteur en signant un traité avec les Etats-Unis. Il faut aussi évoquer la revendication globale de l’Iran sur les îles Bahrein. Elle a été renouvelée depuis 1952, et a pour origine l’article 6 du traité de Djeddah du 20 mai 1927 entre Ibn Seoud et la Grande-Bretagne. Cet article soulignait la nature des relations entre le gouvernement britannique et les territoires du Koweit et de Bahrein ainsi qu’avec les scheiks de Qatar et de l’Oman. Le terme utilisé pour ces relations - "special treaty conditions" - était particulièrement vague, et, en novembre 1927, l’Iran protestait auprès de la Société des nations en invoquant l’article 10 du Pacte de cette institution qui garantissait l’intégrité territoriale des Etats membres. Téhéran rappelait que l’archipel de Bahrein appartenait déjà à l’Iran en 1820, avant l’établissement des relations diplomatiques entre la Grande-Bretagne et la Perse. Cette revendication globale n’a jamais cessé de se manifester, surtout après le départ des Britanniques, et après la proclamation d’indépendance de Bahrein, à l’occasion de ce départ en 1971. Téhéran accuse toujours la Grande-Bretagne d’avoir détaché les îles Bahrein de l’Etat iranien dans des conditions inacceptables, et réclame leur retour.
Les affaires en suspens concernent généralement la nationalité de certaines îles, et ipso facto les problèmes de délimitation qui ont trait non seulement aux eaux territoriales mais également aux zones économiques exclusives (ZEE). Le Chatt el Arab est un cas particulier car il joue le rôle de frontière entre deux Etats. Le différend concernant cette frontière fut l’un des motifs de la guerre Irak-Iran.
C’est une voie d’eau d’environ 250 km qui est formée par le confluent, à Al Surah, du Tigre et de l’Euphrate. Elle est rejointe à la hauteur de Korramshar, à 60 km du Golfe, par la rivière Rud - e - Karun. La partie inférieure du Chatt el Arab forme sur 102 km la frontière Irak - Iran. La délimitation de cette frontière a été une source perpétuelle de conflits entre l’Empire ottoman, et plus tard l’Irak, d’une part et l’Iran (Perse) d’autre part. Un certain nombre d’accords, y compris le Traité d’Erzeroum de 1847, et le Protocole de Constantinople de 1913, avaient accordé à l’Empire ottoman une souveraineté complète sur la rive ouest et sur la circulation fluviale. La Perse obtenait la souveraineté sur la rive est, y compris Korramshar. Lorsque, en 1920, l’Irak devint indépendant, à la suite du démembrement de l’Empire ottoman , la dispute sur la délimitation fut de nouveau relancée par l’Iran qui demanda de fixer la frontière le long de la ligne médiane entre les deux rives. En dépit de cette demande, l’accord Iran-Irak de 1937 réaffirma la souveraineté de l’Irak sur la rive ouest et sur la circulation fluviale. L’irak, cependant, cédait à l’Iran une zone de mouillage de 4 milles marins autour de Korramshar. En 1969, le Shah d’Iran dénonça l’accord de 1937, ce qui faillit provoquer une guerre avec l’Irak. Elle fut évitée par l’accord entre les deux pays signé le 13 juin 1975 et connu sous le nom d’ "Accord d’Alger". Celui-ci fixait la délimitation de la frontière fluviale en fonction de la ligne du thalweg, ligne qui restait d’ailleurs à définir. Le 17 septembre 1980 Saddam Hussein dénonçait l’Accord d’Alger et demandait le retour au régime juridique en vigueur avant le 13 juin 1975. Après huit ans de guerre, les hostilités étaient suspendues et les deux pays acceptaient la résolution 598 des Nations-Unies. Malgré le retour à la paix, l’affaire du Chatt el Arab n’est toujours pas réglée.
Cette affaire est liée à la Zone neutre qui s’étend sur environ 6 000 kilomètres carrés entre le Koweit et l’Arabie saoudite et au Carte n° 2 - Le Chatt el Arab
Carte n° 3 - Irak - Koweit - Arabie saoudite - Emirats Arabes Unis large de laquelle sont situées les îles en question. Depuis la Convention d’Al Uquair du 2 décembre 1922 qui délimita les frontières terrestres entre le Koweit et l’Arabie saoudite, la Zone neutre était administrée comme un condominium. En 1965, les deux pays se mirent d’accord pour découper la Zone neutre en deux parties égales, administrées au nord par le Koweit, et au sud par l’Arabie saoudite, avec une extension de six milles marins "off shore". Un accord supplémentaire du 18 décembre 1969 délimita la frontière terrestre, mais celle-ci ne fut pas prolongée en mer, sauf pour le segment qui concernait les gisements de Safaniya et de Khafji. Jusqu’à présent, la délimitation des eaux territoriales de l’ancienne Zone neutre n’est pas définie, en raison du différend qui oppose les deux pays sur la nationalité à attribuer aux deux îles Qaru et Umm al Mardim.
Le découpage de la Zone neutre avait conduit le Koweit et l’Arabie saoudite, en dehors de leur différend concernant les îles, à exploiter en commun les ressources pétrolières "off shore" au large de cette Zone. Mais, pour cela, il fallait délimiter cet espace maritime avec l’Iran. Des négociations furent ouvertes en 1966, mais elles échouèrent rapidement sur le tracé de la ligne médiane en raison de l’existence de petites îles, îlots, et récifs voisins de cette ligne. En outre l’île iranienne de Kharg, qui est située à 17 milles marins de la côte, intervient dans la délimitation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, et dans la nationalité de Qaru et d’Umm al Mardim. Il existe donc un problème de délimitation entre le Koweit et l’Arabie saoudite d’une part, et l’Iran d’autre part.
Les
problèmes
de
délimitation
des
frontières
maritimes
entre
l’Irak,
le
Koweit,
et
l’Iran,
y
compris
ceux
des
plateaux
continentaux,
furent
soulevés
à
l’occasion
du
chevauchement
des
concessions
accordées
aux
compagnies
pétrolières.
Les
affaires
débutèrent
le
1er
avril
1963,
lorsque
la
National
Iranian
Oil
Company
(NIOC)
commença
ses
explorations
"off
shore".
L’Irak
protesta
en
déclarant
que
cette
compagnie
agissait
dans
ses
eaux
territoriales.
Le
Koweit
fit
de
même
et
ajouta
qu’une
autre
compagnie,
l’
Iran
Pan-American
Oil Carte n° 4 - Emirats du Golfe Company (IPAC), intervenait dans une zone déjà attribuée par ses soins au Kuwait Shell Group. L’Iran, de son côté, déclara que la Kuwait Shell Group interférait avec l’IPAC et l’Iran-Italian Petroleum Company (SIRIP). Bref, l’imbroglio était total. Des négociations s’engagèrent entre l’Irak, le Koweit et l’Iran, mais aucun tracé, en définitive, ne fut adopté. Une des raisons de l’échec fut le désaccord provoqué par la délimitation entre l’île iranienne de Kharg et l’île koweitienne de Faylakah. Malgré des tentatives d’accord en 1968 et 1970, la frontière maritime entre l’Irak et le Koweit n’est pas définie. Celle entre l’Irak et l’Iran, en dehors du Chatt el Arab, n’est toujours pas délimitée "off shore", car l’Iran veut qu’elle soit l’objet d’un accord tripartite entre lui-même, l’Irak et le Koweit. Warbah et Bubiyan sont deux îles koweitiennes, arides et virtuellement inhabitées, qui ont connu la célébrité pendant la guerre du Golfe, car elles étaient réclamées par l’Irak. Elles dominent l’étroit canal entre le principal port irakien, Umm Qasr, et le Golfe, et le trafic de Bassorah. J.G. Lorimer précise que ces deux îles sont occupées par les Turcs. En revanche, il souligne la souveraineté du scheik du Koweit sur les îles de Failakah, Mashjan, Auha, Kubbar, Qaru, et Umm al Maradim2. L’accord du 4 octobre 1963 sur les frontières entre le Koweit et l’Irak précise que les îles Warbah, Bubiyan, Mashjan, Failakah, Auha, Kubar, Qaru, et Umm al Maridim appartiennent au Koweit. Cependant, le 20 mars 1973, les troupes irakiennes occupèrent le poste frontière koweitien de Samitah, au sud du port irakien d’Umm Qasr, pour appuyer la revendication de Bagdad sur Warbah et Bubiyan. Le prétexte, plus ou moins vague, était la nécessité pour l’Irak de posséder un port en eau profonde sur le Golfe en raison du développement du champ pétrolifère irakien de Romaila-Nord. Il fut question un moment pour le Koweit de louer Warbah et Bubiyan à l’Irak en échange d’une portion du territoire irakien, mais la guerre du Golfe mit fin à cette hypothèse. La revendication de l’Irak sur ces deux îles est toujours d’actualité.
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