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LA GUERRE DU GOLFE DANS LA GÉNÉALOGIE DE LA STRATÉGIE

 

Lucien Poirier

 

 

En 1950, la guerre de Corée inaugurait la série des conflits armés de l’âge dit, alors, atomique. Depuis, l’analyse théorique lui a reconnu un statut singulier dans la généalogie de la stratégie : pour la première fois, le risque nucléaire avait été introduit dans les calculs politiques et les conduites stratégiques. La retenue que le principal belligérant s’était imposée, comme d’instinct, rompait avec l’attraction exercée, depuis cent cinquante ans, par la montée aux extrêmes de la violence. La conscience, encore floue, des contraintes imposées par la terreur nucléaire annonçait un autre regard sur les pratiques stratégiques. Mais, dans le moment, rares furent ceux qui prirent la vraie mesure de l’événement.

Quarante ans après, la guerre du Golfe a été perçue, immédiatement cette fois, comme une autre singularité sur la courbe d’évolution des conflits. Une période serait close ; une autre s’ouvrirait, dit-on. Nous ne devrions plus penser les relations internationales, la guerre et la paix, dans le confort intellectuel et la résignation morale où nous avait installés la morne habitude d’un antagonisme réglé entre l’Est et l’Ouest. N’a-t-on pas proclamé la fin de l’Histoire ? Le vieil ordre politico-stratégique se serait donc défait ; le désordre s’installerait, accouché par la guerre du Golfe, et les figures de notre avenir ne seraient plus aussi claires, aujourd’hui, qu’elles l’étaient, hier, dans le train-train de la guerre froide...

Qu’en est-il, réellement, de cette rupture annoncée ? il est vrai que l’événement a été ressenti comme un temps fort de l’histoire immédiate, et qu’il a secoué les consciences au point de désemparer jusqu’aux pacifistes. A peine achevée - mais elle n’en finit pas de finir en Irak même - la guerre du Golfe encombre la pensée stratégique. La faute en est, sans doute, à l’information surabondante et diffusée en temps réel - incohérente - qui a désinformé. Les protagonistes, qui pourraient corriger ces touches impressionnistes, n’ont pas encore livré les résultats de leurs analyses critiques. Mais notre impatience à les attendre témoigne de l’importance attribuée à un conflit devant lequel les experts sont tentés d’épouser le sentiment général et de croire qu’il a changé le cours des choses. Mais quelles choses, et pourquoi ? Comment et dans quelle mesure ? Peut-on soumettre cette guerre singulière à la problématique généralement appliquée à la morphogénèse, par la violence armée, des systèmes socio-politiques ?

APPROCHES

 

Le temps court de la guerre

 

La proximité de l’événement peut nous abuser sur sa capacité réelle d’infléchir décisivement l’évolution des phénomènes conflictuels observée depuis 1945, et de modifier la fonction de la violence armée dans la vie des sociétés. Mais les politiques et les stratèges sont pressés, ordinairement, de tirer les enseignements de "la dernière guerre" afin de n’être pas attardés et désarmés quand s’annoncera "la prochaine". Travail d’analyse et d’explication d’autant plus urgent, cette fois, que la catastrophe soviétique incitait déjà, avant le coup de force irakien, à s’interroger sur les politiques de défense et à remodeler les forces armées, à l’Est comme à l’Ouest.

Dans cette perspective pragmatique, l’analyste se postera donc, intellectuellement, dans le temps court de l’histoire immédiate pour tenter d’expliquer la guerre du Golfe. Il inclinera à la considérer en elle-même, à la tenir pour un fait erratique et additionnel, pour une brève séquence de transformations accélérées ajoutant leurs effets locaux à ceux des transformations globales provoquées, depuis 1985, par la révolution gorbatchevienne. Posture mentale et méthode d’interprétation usuelles : comme toutes les guerres, celle-ci peut être découpée dans son temps et son contexte socio-politique, et érigée en objet de pensée autonome. Elle se définit par ses caractères propres, par les finalités et les voies-et-moyens d’une action située. Elle s’inscrit, dans l’espace-temps géohistorique, comme un ensemble borné de faits et de phénomènes complexes mais reliés par une chaîne de causalités et de conséquences intrinsèques, qui lui confère un sens en soi et pour soi : ici, celui d’un conflit armé régional pensé et conduit en fonction, d’abord, de ses déterminations locales.

Si, pour l’analyser, une phase de guerre est ainsi détachée de la totalité des événements contemporains qui manifestent la dynamique des systèmes socio-politiques, il est clair qu’elle ne révèlera ses attributs et ses "enseignements" que dans sa dimension militaire ; essentiellement, dans les domaines tactico-technique et opérationnel. C’est ainsi qu’opéraient habituellement les experts qui, après une guerre, tentaient d’en extraire l’information utile à leurs évaluations des systèmes militaires futurs. Ils brossaient à grands traits le paysage socio-politique du moment, expédiaient les causes lointaines et immédiates du conflit, les rapports de forces, etc. et couraient à leur objet : les opérations - campagnes, batailles, combats, logistique... que cette procédure soit abusivement réductrice, on le sait depuis Thucydide, et des professionnels comme Guibert, Clausewitz, Ludendorff ont pris soin de bâtir leurs théories en tenant compte des autres dimensions de la guerre. Néanmoins, le niveau de lecture et de compréhension étroitement militaire existe ; et si l’analyste l’évacuait, par ignorance ou mépris de la pensée praxéologique, son discours manquerait son objet. Il doit admettre que, par convention méthodologique et commodité rhétorique, l’expert militaire, se cantonnant dans son domaine de compétence, est autorisé à supposer connues les déterminations exogènes-sociales, idéologiques, politiques, économiques, etc. - de l’agir en guerre. il peut en suspendre provisoirement l’examen ou tenir leur influence pour négligeable à partir d’un certain niveau d’analyse de l’objet-guerre : celui de la conduite des opérations et des procédés tactico-techniques.

 

Le temps long de la stratégie

 

Toutefois, cette approche classique n’était déjà plus pertinente bien avant qu’éclatât la guerre du Golfe. Nous savons, en effet, que l’apparition des armes de destruction massive a modifié les statuts relatifs de la guerre et de la stratégie militaire, ainsi que la fonction des armes dans les interactions des systèmes socio-politiques. depuis cette coupure, la guerre n’est plus l’unique occasion offerte aux Etats pour introduire ce moyen extraordinaire, la violence armée, dans leur dialectique conflictuelle : les systèmes militaires tiennent en permanence leur partie dans le jeu interétatique ordinaire. L’épreuve des volontés par l’épreuve de force réelle n’est plus qu’une phase parmi d’autres dans le développement continu d’une stratégie générale militaire combinant sans cesse divers modes d’emploi, virtuels et réels, des forces armées pour servir les projets politiques. Sans doute, la transition de phase qu’est l’ouverture des hostilités marque-t-elle, aujourd’hui comme hier, le franchissement d’un seuil critique dans le spectre continu des états de conflit manifestant la coexistence des Etats, adversaires-partenaires. Toutefois, une guerre de l’âge nucléaire ne peut être décrite et expliquée que si on l’inscrit comme une stratégie particulière, mais non isolable, dans la durée insécable des interactions politico-stratégiques. Elle n’est intelligible, dans sa genèse et son développement, que si on l’insère dans le continuum de pratiques stratégiques opérant, sans interruption, sous les multiples modes et formes que détermine, en chaque instant, l’état évolutif des relations socio-politiques.

Le nouveau statut de la guerre, à l’âge nucléaire, nous fait donc obligation d’abandonner la position étroite des anciens critiques militaires. Pour déchiffrer l’information fournie par la guerre du Golfe et dire son sens, il ne suffit plus, méthodologiquement, de la considérer comme un objet de pensée autonome que l’on pourrait analyser uniquement en soi et pour soi. L’analyste doit adopter une autre posture intellectuelle et s’installer dans le temps long de la stratégie générale militaire pratiquée depuis les années 50, quand on commença à prendre la mesure du fait nucléaire et de ses implications.

Toutefois, cette longue période ne fut pas monotone puisque, dans les années 80, sont intervenues "la seconde révolution soviétique" et la fin de la guerre froide. Rupture brutale : au cours des décennies précédentes, l’évolution du système interétatique avait été jalonnée par de nombreux accidents - crises, conflits, etc. - que, dans le moment, nous avions jugés d’une grande densité historique et déterminants dans la vie de la communauté internationale. Mais, rétrospectivement, la catastrophe des années 80 nous induit à relativiser la puissance de transformation des variations politico-stratégiques antérieures et à estimer que, survolée sur la période de quarante années, l’évolution a été lente : un palier de relaxation entre deux coupures radicales. La perception et l’interprétation immédiates de l’effondrement soviétique suggéraient donc que les projets politiques et les conduites stratégiques des acteurs étatiques ne seraient plus, désormais, ce qu’ils avaient été auparavant : nous assistions à l’émergence de "quelque chose"...

Dans l’analyse d’un nouveau processus de transformation affectant un système complexe soumis ordinairement à des forces de changement, ce sont les commencements, l’amorçage du phénomène qui comptent. C’est souvent à l’état naissant que les nouvelles forces de métamorphose se déclarent dans leur nature insolite et leur capacité de perturber l’ordre établi, quand elles ouvrent une phase chaotique qui provoque l’interrogation sur l’ordre à venir. Dans cet état flou, le système en travail hésite entre plusieurs configurations futures. Diverses morphogénèses demeurent également concevables et, pour que cette nébuleuse des possibles se résolve, pour que l’un d’entre eux s’affirme préférentiellement et qu’une bifurcation décide entre les sens équiprobables que pouvait prendre l’évolution du système, il faut qu’un fait nouveau, d’une autre nature et imprévisible - une fluctuation - intervienne, opère et tranche. Le sens de la bifurcation se prononce alors et se fixe, irréversible. Le hasard historique - un événement - lève les dernières incertitudes sur l’avenir du système qui hésitait jusqu’alors sur la manière de récapituler les effets de son travail d’auto-transformation. Tous les ingrédients du "nouveau" étaient déjà là, à l’état de germe, et l’inattendu développe et produit l’attendu.

Si "quelque chose" a commencé avec l’effondrement de l’URSS, si nous pouvions hésiter, jusqu’en 1990, à nous prononcer sur les implications de cette transition de phase, sur sa vraie puissance de métamorphose et sur l’avenir du système interétatique, la guerre du Golfe n’est-elle pas intervenue, comme un révélateur, pour dégager toutes les virtualités de la rupture, pour dévoiler le sens jusqu’alors caché et indécis de la mutation politico-stratégique qu’elle annonçait ? En d’autres termes, les concepts associés de bifurcation et de fluctuation permettent d’éclairer la nature singulière de la guerre du Golfe et de la situer dans la généalogie de la stratégie. Evénement extraordinaire et aléatoire - comme toute fluctuation - elle a précipité et récapitulé, en un point d’accumulation et de condensation historique, les effets immédiats et différés des faits de transformations ordinaires provoqués, durant cinq années, par la cessation de la guerre froide. Tout s’est passé comme si le conflit du Golfe avait eu pour fonction historique de faire émerger, dans la pleine clarté de l’évidence, le nouvel ordre qui mûrissait dans le chaos, jusqu’alors indéchiffrable, de faits désordonnés manifestant la fin d’une époque. Et si, par récurrence, cette guerre permet de décoder le passage d’une époque à une autre, elle indique du même coup, par projection, celui de la bifurcation fixant l’évolution future du système interétatique et des pratiques stratégiques. Sens forcé, sans doute, par notre hâte à anticiper et maîtriser l’avenir, et qu’un nouvel événement majeur et aussi aléatoire pourrait corriger : rien ne permet d’affirmer que la fluctuation guerre du Golfe et la bifurcation concluant la guerre froide ont achevé de développer toutes leurs conséquences, et que nous soyons capables d’énoncés assurés sur les figures d’avenir qu’elles ont ébauchées...

 

Méthode

 

J’adopterai donc, ici, cette grille de lecture. Réduisons la guerre du Golfe, d’abord, à elle-même et observons-la de l’intérieur, dans la temporalité de sa genèse et de son développement propres. Comme toute guerre, elle est alors contingente, se décrit et s’explique par ses finalités et ses voies-et-moyens spécifiques, définis dans un espace-temps géohistorique circonscrit.

Ensuite, partant de ces attributs positifs - pour autant que l’information disponible permet de les objectiver - je m’installerai dans le temps long de l’âge nucléaire. Je tenterai d’établir pourquoi et en quoi la guerre du Golfe était nécessaire pour liquider les ambiguïtés introduites, dans le fonctionnement du système interétatique, par le laborieux changement de statut de l’Union soviétique ; pourquoi cette guerre opère aujourd’hui, dans l’esprit des experts, comme un analyseur de la nouvelle période ouverte, dans l’âge nucléaire, par la fin de l’équipotence des Etats-Unis et de l’Union soviétique, et comment elle balaie nos incertitudes sur le bilan global de plusieurs décennies de guerre froide ; pourquoi et comment, enfin, elle a précipité une nouvelle morphogénèse du système international et décidé la recomposition de l’espace politico-stratégique en faveur des Etats-Unis. elle a, en effet, consacré leur rang impérial1 que les événements des années 80 annonçaient, et certains des moyens de le tenir, qui existaient déjà avant le conflit, ont été "crédibilisés" par celui-ci. D’ailleurs, les Américains n’ont pas perdu de temps pour exploiter leurs succès dans le Golfe, qui confirmaient leur victoire dans la guerre froide.

LA PERIODE DE GUERRE

 

Finalités et conduites de la guerre

 

La guerre du Golfe a eu lieu. Certains le contestent, invoquant la brièveté de la bataille finale, la faible résistance irakienne et les pertes insignifiantes des coalisés eu égard aux effectifs engagés. Si le nombre des victimes et l’ampleur des dommages matériels devaient constituer le seul critère de la guerre, rappelons alors que les forces irakiennes ont abandonné sur le terrain 100 000 tués et blessés, 60 000 prisonniers, 100 000 déserteurs et un très abondant matériel ; que l’offensive aérienne alliée a provoqué des pertes humaines et des dégâts considérables dans la substance vive de l’ennemi ; à quoi s’ajoutent les destructions commises au Koweit. Le bilan est bien celui, désastreux pour l’Irak, d’une guerre conforme à sa définition clausewitzienne : "acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté".

Politiquement et stratégiquement, cette guerre serait inintelligible si on la réduisait aux "cent heures" du dernier round. Elle a comporté trois phases nettement découpées dans le temps, mais qu’il faut se garder de dissocier. La première : après la concentration de ses forces sur la frontière, le raid prédateur de l’Irak lancé par surprise - comme les razzias des "ancêtres" assyriens - avec les mêmes finalités politiques et stratégiques : la conquête et le pillage, sans risques immédiats, d’un pays voisin convoité pour ses richesses (pétrole) et son espace (débouchés sur la mer) ; entreprise permettant d’acquérir une position dominante dans la région et dans le monde arabe. Troisième phase : la brève contre-offensive d’une coalition hétéroclite visant à expulser le perturbateur contraint à une bataille défensive pour tenter, d’abord, de conserver ses gains ; ensuite, d'interdire l’invasion de son territoire et de préserver son régime politique. Entre ces deux campagnes, une période d’attente de plusieurs mois : on la nomma crise tant que la communauté internationale put espérer que la négociation, les pressions économiques (embargo) et l’ultimatum ramèneraient l’égaré à la raison et le persuaderaient d’accepter le retour au statu quo ante. Mais, rétrospectivement, cette longue phase de vide opérationnel révèle sa vraie nature : une suspension temporaire des hostilités ouvertes, en août 1990, par l’initiative irakienne ; un temps d’arrêt nécessaire aux coalisés - après leurs réactions d’urgence visant à protéger l’Arabie saoudite et la Turquie - pour projeter et déployer, sur le théâtre d’opérations, des forces capables de surpasser celles de Bagdad.

La durée inhabituelle de la phase de "repos" (Ruhe) entre celles extrêmement brèves de "tensions" (Spannung) - selon la terminologie clausewitzienne2 - a pu abuser les observateurs sur la nature du conflit. Mais, considéré dans l’unité de ses trois phases, il est conforme au modèle théorique de la guerre classique. Ses traits historiques procèdent d’abord de la dissymétrie des espérances de gain politiques et des buts stratégiques - buts de guerre et but dans la guerre - des belligérants. Pour l’Irak, fins politiques et buts stratégiques absolus dans la première phase : conquête du Koweit qui, annexé, perdait son identité, et accession au statut de puissance régionale hégémonique. Dans la troisième phase, fin et but restreints si, grâce à une défensive efficace et trop coûteuse pour les coalisés, Bagdad avait pu amener ceux-ci à négocier un compromis ou sa sortie honorable du guêpier ; mais fin politique et but stratégique absolus si, après avoir été chassés du Koweit, les Irakiens avaient dû se battre pour arrêter l’invasion de leur territoire et conserver leur statut d’Etat souverain.

Aussi peu réalistes qu’elles paraissent aujourd’hui, ce sont là des évaluations politico-stratégiques que, ne fût-ce que pour manoeuvrer en sûreté, Bagdad devait retenir comme hypothèses plausibles pour sa conduite de la guerre dans la troisième phase : isolé dans son rôle de "méchant" mis au banc de la communauté internationale, sans doute mal informé, Saddam Hussein pouvait douter que les coalisés n’outrepassent pas les fins politiques bornées (restaurer la souveraineté du Koweit) et les buts stratégiques restreints (chasser l’agresseur de sa conquête) qu’ils affichaient conformément aux résolutions du Conseil de sécurité. Au demeurant, le perturbateur avait intérêt, pour exalter l’esprit de défense de ses armées et de son peuple, à disqualifier la coalition en lui imputant une volonté de lutte à mort. Les incertitudes sur les buts de guerre alliés ne furent levées que par leur décision d’arrêter leur offensive dès qu’ils les jugèrent atteints. Observons toutefois que les conditions du cessez-le-feu imposaient à Bagdad, sous le contrôle de l’ONU, des mesures de désarmement et diverses contraintes qui, aussi justifiables qu’elles fussent, excédaient les buts de guerre restreints définis initialement par les alliés.

Plus exactement, pour l’analyste récapitulant les faits et événements après l’action, tout s’est passé comme si la conduite de la guerre, par les coalisés, avait été déterminée par des fins et des buts restreints ; comme si ceux-ci, que nous définissons ex post comme fournissant une explication plausible de la guerre du Golfe, de ses causes finales (politiques) et efficientes (stratégiques), avaient été fixés dès l’origine du conflit et maintenus ne varietur durant tout son développement spatio-temporel. Mais la pertinence de cette explication n’apparaît qu’après l’arrêt des hostilités ; quand la guerre, achevée, délivre enfin son sens global et définitif. cette reconstruction évacue en effet les divergences, sur les buts de guerre, constatées dans la deuxième phase du conflit. Lorsque les effets du blocus furent estimés insuffisants ou trop différés, et qu’il fallut se résigner à l’épreuve de force et fixer ses buts, la France marqua sa volonté de s’en tenir à ceux que prescrivait la résolution de l’ONU, et misa jusqu’au dernier moment sur la négociation. Contre cette retenue, justifiée par des arguments juridiques, les Etats-Unis manifestèrent, dans leurs politique et stratégies déclaratoires, qu’ils souhaitaient la chute du régime de Bagdad - ce qu’on ne saurait considérer comme une fin politique bornée.

Sans doute, les Américains, ne doutant pas de leur victoire, comptaient-ils sur ses effets induits, dans l’opinion irakienne, pour atteindre ce but. Mais quand l’offensive alliée fut lancée, rien n’assurait que, le Koweit étant dégagé, ils ne seraient pas tentés d’exploiter la victoire en anéantissant les forces résiduelles de l’Irak et en marchant sur Bagdad. Des signes autorisaient le doute : en exagérant les capacités militaires adverses - "la quatrième armée du monde" ! - les Américains amplifièrent, avant d’agir, les dangers que représenterait toujours un Irak surarmé s’il n’était ramené dans le rang. Ensuite, la brutalité et le volume de leurs feux aériens, appliqués à l’infrastructure et sur les grands arrières irakiens, permettaient de penser que, même si elle reflétait un trait constant de leur culture stratégique, cette stratégie opérationnelle de démolition s’accordait mal à des buts de guerre limités.

Si, durant la troisième phase, la conduite des opérations alliées fut exemplairement unitaire, l’analyste peut donc s’interroger sur la solidité de la coalition dans l’hypothèse où l’allié leader aurait décidé unilatéralement de ne pas suspendre les hostilités. Hypothèse plausible : les regrets, discrètement exprimés par le général Schwarzkopf quand il dut renoncer à poursuivre l’ennemi refoulé, laissent supposer que, si le politique ne céda pas aux arguments du militaire, ce ne fut pas sans susciter quelque sentiment de frustration. Depuis, les obstacles dressés par Bagdad devant les inspecteurs de l’ONU et la constance mise, par le président Bush, à dénoncer la mauvaise volonté de Saddam Hussein et à évoquer d’éventuelles mesures de coercition, permettent d’imaginer que, à Washington, certains pourraient considérer comme une erreur l’arrêt des opérations. Problème constant : quand et comment terminer une guerre ? En 1866, Bismarck et Moltke et, en 1918, Clemenceau et Foch se disputèrent sur la réponse. Problème aggravé quand il se pose à des coalisés.

 

Perturbateur et coalition

 

Si ces observations éclairent les traits classiques d’une guerre opposant une coalition à un ennemi isolé, elles révèlent surtout une innovation capitale dans les mécanismes du système interétatique et dans la règle du jeu qui l’a régulé depuis l’entrée dans l’âge nucléaire : pour la première fois, une super-puissance et deux autres puissances nucléaires ont pu s’affranchir des contraintes spécifiques qu’imposaient jusqu’alors, à leurs actions et réactions sur les théâtres périphériques, la stabilité et le fonctionnement sous basse tension du bipôle nucléaire Etats-Unis/URSS. Sans doute, les coalisés n’ont-ils pas adopté un but de guerre absolu contre l’Irak ; mais ils l’auraient pu, leur liberté d’action n’étant plus entravée devant l’adversaire-partenaire soviétique. Que la seule possibilité de choisir cette solution leur ait été offerte, c’est là un fait nouveau et chargé de sens.

Pour l’observateur extérieur, tout s’est passé comme si l’initiative irakienne avait bénéficié, en août 1990, d’un complet effet de surprise. En l’état actuel de l’information ouverte, les polémiques dénonçant l’aveuglement des grandes puissances laissent entière la question : le renseignement politique et militaire leur a-t-il manqué sur les préparatifs de l’invasion ? La concentration et le déploiement des forces irakiennes sur la frontière du Koweit pouvaient-ils être sans raisons ? Faut-il admettre la faillite des sources d’information, humaines et techniques, ou une mauvaise interprétation des indices ? A-t-on imprudemment spéculé sur les intentions de Saddam Hussein au lieu d’évaluer ses possibilités - capacités et probabilités - d’action ? L’analyste est donc en droit de s’interroger sur les raisons de la quiétude, au moins apparente, de la communauté internationale et, singulièrement, des Américains. Mais, dès que le voile se leva, les buts de l’entreprise irakienne furent clairs. Par la suite, Bagdad n’en dévia pas, les confirmant par ses décisions sur le sort politique des territoires conquis et refusant de négocier une issue pacifique du conflit avant l’échéance de l’ultimatum, comme si une réaction militaire des puissances mandatées par le Conseil de sécurité était improbable.

Nous verrons que, pour l’essentiel, cette grossière erreur de jugement pourrait être imputée à la méconnaissance, par Bagdad, des transformations du système international consécutives à la fin de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Toutefois, en première analyse, cette référence au contexte n’est pas nécessaire pour comprendre la conduite irakienne : dans les temps ante-nucléaires, l’histoire abonde en conquérants aventureux ayant échoué, dans leurs entreprises hors-normes, pour avoir mal évalué la résolution et les capacités de réaction des Autres. C’est là un phénomène récurrent, un invariant des mentalités : l’ubris politique porte au mépris de l’adversaire. Encore que le parallèle entre Saddam Hussein et Hitler soit excessif, ils eurent en commun de spéculer sur l’aveuglement des peuples nantis et les faiblesses des régimes démocratiques ; sur le juridisme des Etats répugnant à l’épreuve du sang ; sur l’aboulie des décideurs devant les coups d’audace d’un prédateur surarmé misant sur l’effet de surprise pour engranger des profits de plus en plus significatifs. Mais si la puissance et les capacités d’action d’un Hitler s’accrurent de ses gains cumulés, sa stratégie "de l’artichaut" s’avéra de plus en plus risquée et ses paris sur l’immobilisme adverse de plus en plus aléatoires. Les Autres, d’abord divisés par les évaluations divergentes de leurs intérêts particuliers et de leurs vulnérabilités devant une menace inégalement perçue ici et là, s’avisèrent progressivement qu’ils étaient liés par au moins un intérêt commun : mettre un terme au désordre croissant. Que le perturbateur hasardât alors un "nouveau coup", le seuil de tolérance était franchi : la nécessité et l’urgence d’une réaction s’imposaient identiquement à tous, faute de quoi la position stratégique du perturbateur eût été trop solide pour être entamée et pour que l’ordre pût être rétabli aux moindres frais.

Le jeu d’Hitler avait donc confirmé, une fois de plus dans l’histoire, que toute coalition naît d’une tardive prise de conscience collective d’un désordre international devenu intolérable ; de la difficile évaluation, par tous, d’un risque partagé : celui d’être les victimes plus ou moins prochaines, dans l’un ou l’autre de leurs domaines d’activité, dans leur liberté d’action, voire leur souveraineté, d’une irrépressible volonté de puissance. Mais il en alla différemment avec Saddam Hussein : après la guerre contre l’Iran, qui ne troubla guère la communauté internationale, un coup unique - contre le Koweit - suffit à éveiller celle-ci. Sans doute put-on croire un moment qu’il allait, lui aussi, pratiquer la stratégie de l’artichaut et attaquer l’Arabie saoudite ou la Turquie. Mais l’agression contre le Koweit suffit à déclencher une réaction et à nouer une coalition. Temps de réaction exceptionnellement bref, qu’il faut sans doute imputer à la valeur de l’enjeu - la stabilité du marché pétrolier - identiquement et immédiatement perçue, par les grandes puissances, comme un motif suffisant de guerre. Rapidité permise, surtout, par l’information en temps réel des décideurs politiques et par leur réseau de communications directes, toutes novations techniques qui accélèrent le travail diplomatique et permettent désormais, aux pouvoirs exécutifs, de s’accorder à la voix sur l’urgence et les premières modalités de la réponse commune. C’est là, semble-t-il, un changement considérable dans les calculs et les conduites politico-stratégiques des opposants à un perturbateur : politiquement, une alliance ad hoc peut être désormais rapidement constituée face à un agresseur agissant par surprise et s’assurant des gages ; stratégiquement, elle peut être rapidement opérationnelle si leurs capacités militaires permettent aux coalisés de projeter des forces sur le théâtre du conflit.

Cela dit sur la constitution d’une alliance de circonstance, son fonctionnement n’échappe pas aux habituelles difficultés des actions collectives. Si la pression et la mesure du risque commun ont facilité l’alliance, si elles ont atténué ou masqué les désaccords ordinaires de ses membres, si leur commune volonté d’efficacité les oblige à taire provisoirement les naturels dissentiments qu’implique toute coexistence, même pacifique, il est improbable que les contraintes, acceptées dans ces alliances conjoncturelles, abolissent les sentiments d’identité-altérité de chacun devant chacun et la conscience de leurs intérêts particuliers. Les déterminations permanentes de leurs projets politiques et de leurs stratégies persistent. leurs fins à long terme ne sont que corrigées, pour un temps, par l’intrusion de celles, temporaires, de l’alliance. Que la stratégie militaire de celle-ci rencontre - et c’est un fait constant dans l’histoire des guerres de coalition prolongées - des obstacles opérationnels imprévus, que ses résultats et leurs coûts soient différemment perçus par les divers acteurs au gré d’une situation évolutive, et les intérêts particuliers resurgissent, réactivés par les aléas de l’action, pour modifier les finalités initiales des coalisés ou leurs voies-et-moyens consentis jusqu’alors.

En bref, tout conspire à provoquer des frictions militaires et des discordances politiques entre des alliés légitimement soucieux de ne pas entamer leur autonomie de décision, de conserver leur liberté de jugement et d’action dans la conduite d’une guerre dont ils rapportent les espérances de gain et les coûts probables, qui varient avec la situation, à leur politique constante. Le perturbateur le plus isolé connaît ces faiblesses. Il ne manquera pas de miser sur les désaccords probables, voire d’en favoriser l’apparition. Il exploitera la moindre faille ouverte dans une alliance toujours fragile. Il espère sa désintégration qui lui permettrait soit de traiter séparément avec l’un de ses adversaires, soit d’obtenir un règlement moins défavorable à l’issue du conflit, qui pourrait révéler des divergences foncières, jusqu’alors tues, entre les associés occasionnels : leur probabilité n’est jamais nulle...

Observations banales : il n’est guère de coalition qui, dans le passé, n’ait révélé ces vulnérabilités congénitales. elles tiennent au statut ambivalent de partenaires-adversaires qui détermine, en guerre comme en paix, les relations des membres du système interétatique. Jomini n’a que sarcasmes pour la conduite des Alliés durant les campagnes de 1813 et 1814. Foch dit admirer moins Napoléon depuis son expérience de 1918. On connaît les divergences entre Churchill, Roosevelt, Staline, De Gaulle, durant le second conflit mondial. La théorie des coalitions et leurs pratiques historiques peuvent donc éclairer la conduite de l’Irak, apparemment peu rationnelle. Dans la deuxième phase de la guerre du Golfe, la fébrile activité diplomatique impliquant de nombreux acteurs redoutant l’extension du conflit, l’obstination de la France à négocier, les divisions du monde islamique, les mouvements d’opinion dans les démocraties divisées sur la légitimité de la guerre et sur son coût probable, etc., tout pouvait donner à croire, aux Irakiens, que ce climat de dissension et ces clivages intra et inter-étatiques dissuaderaient les coalisés de décider le passage de la menace à l’acte de guerre.

Formuler un ultimatum est une chose ; une autre, plus rude encore pour les hautes instances politiques des sociétés libérales et des régimes démocratiques, que de lui donner suite si le perturbateur refuse de céder. Certes, c’est à ce dernier - comme l’a noté Clausewitz - en posture de défenseur puisque les coalisés tentent de lui imposer leur volonté, que revient le choix entre la paix et la guerre. Mais, si l’Irak acceptait l’épreuve de force plutôt que d’évacuer le Koweit et en assumait la responsabilité devant l’histoire, la décision d’ouvrir les hostilités, en janvier 1991, n’en revenait pas moins aux chefs de la coalition. C’était là un acte du vouloir soumettant les caractères à une dure épreuve en un temps où la conscience morale répugne à admettre que la violence armée demeure un moyen légitime et licite de la résolution des conflits.

De là, les précautions des politiques étayant leur décision par les résolutions du Conseil de sécurité, et le travail diplomatique des Etats-Unis attachés à l’adhésion au moins formelle de l’Union soviétique afin de ne pas compromettre leur avenir commun. De là, chez les opposants de tous bords, la dénonciation de ce juridisme, alibi couvrant, selon eux, les vraies raisons, évidemment mauvaises, de la Realpolitik.

 

Défensive et manoeuvre de transfert

 

L’ouverture des hostilités, le 16 janvier, dut décevoir Bagdad qui, pour les raisons évoquées ci-dessus, pouvait encore douter de la fermeté des alliés. Au cours de la troisième phase du conflit, leur manoeuvre offensive mit la défense irakienne en si mauvaise posture - et si rapidement - sur le front et les grands arrières, que Bagdad dut perdre assez tôt l’espoir de se rétablir militairement. Comment interdire, aux coalisés, d’obtenir une victoire décisive s’ils décidaient de poursuivre leur offensive ? Leur supériorité avérée les autorisait à la rechercher et nul ne pouvait, alors, la tenir pour improbable. En termes de finalités politiques, cette victoire décisive aurait signifié, pour l’Irak, non seulement la perte de l’enjeu du conflit (Koweit), mais aussi l’invasion de son propre territoire, consécutive à la destruction de ses forces, et sa capitulation. Ou - ce qu’il devait tenir pour un risque équivalent étant donné ses visées de suprématie régionale -, l’Irak aurait dû accepter les conditions drastiques des alliés : le démantèlement de son infrastructure nucléaire, son désarmement balistique et chimique et le maintien de l’embargo l’auraient privé des instruments stratégiques de son autonomie de décision politique.

Devant cette issue désastreuse et non improbable du conflit, l’Irak n’avait donc d’autre ressource que de manoeuvrer pour tenter de la différer, de gagner du temps en espérant qu’un événement imprévu - un fait nouveau nécessairement extérieur au domaine militaire - interviendrait pour bouleverser à son profit les données d’une situation critique ; pour changer la nature de la guerre en cours de telle sorte que la nouvelle donne lui offrît la possibilité d’une sortie de guerre plus favorable. Au printemps de 1945, Hitler n’avait-il pas, contre toute raison, attendu qu’un événement de cette sorte retournât une situation désespérée et lui permît d’échapper aux conséquences de la victoire décisive des coalisés3 ? Mieux : si un tel changement dans le cours de la guerre tardait trop, ou s’il apparaissait peu probable, l’Irak pouvait-il le provoquer ? La théorie dit qu’une telle action est concevable. Mais comment manoeuvrer, comment opérer cette forme de diversion ?

Rappelons que toute guerre se définit d’abord par les fins politiques - espérances politico-stratégiques - respectives des belligérants ; fins qui ont motivé l’épreuve de force, moyen de l’épreuve des volontés. Si, après avoir bénéficié de l’initiative, l’une des parties est militairement mise en difficulté, si sa stratégie opérationnelle s’avère incapable d’atteindre ses nouveaux buts dans la guerre (arrêt ou freinage de la contre-offensive ennemie) étant donné la supériorité des voies-et-moyens adverses, il est contraint d’admettre non seulement que la probabilité d’accomplir ses buts de guerre (fins politiques) initiaux n’a cessé de décroître jusqu’à s’annuler, mais aussi que l’échec de sa stratégie défensive peut le conduire, à terme, à une défaite sans appel. Dans ces conditions, et s’il refuse de céder immédiatement à la volonté adverse, que faire et comment, afin de sortir du conflit pour un coût politique inférieur à celui qu’annonce le cours des opérations militaires ? Nulle autre solution, en théorie, que d’agir de telle sorte que l’adversaire, en posture offensive, soit induit à modifier ses propres buts de guerre (fins politiques) alors que ses succès stratégiques (buts dans la guerre atteints) l’autorisent à les croire à sa portée. Nulle autre solution, donc, que de provoquer un changement majeur dans les finalités et la structure de la coalition ; par exemple, en suscitant l’intervention d’une tierce puissance qui, neutre ou désintéressée jusqu’alors, jugera que son intérêt lui commande d’intervenir pour faire entendre sa voix dans le règlement final du conflit ; ou en accentuant les divergences latentes entre les coalisés ; ou encore, en favorisant un renversement d’alliance.

Cette manoeuvre de transfert dans la structure des finalités politico-stratégiques, usuelle dans l’histoire des guerres, Saddam Hussein l’a tentée en tirant ses Scud sur Israël. Il ne pouvait attendre, de leurs modestes effets physiques sur des populations extérieures au théâtre, qu’ils influencent la stratégie opérationnelle des alliés. Mais il misait sur leurs effets psychologiques, les Israéliens étant toujours prompts à réagir aux provocations par des représailles militaires dosées. Quoique ponctuelles et sans buts stratégiques significatifs, leurs réactions auraient suffi à les impliquer de facto dans le conflit, même si leurs fins politiques (rappel de leur souveraineté) ne coïncidaient pas avec celles des coalisés (rétablir le statu quo ante). Pour Bagdad, il n’était donc pas improbable que l’intervention d’Israël perturbât la coalition, au point de la désintégrer. Dénoncés par une grande fraction de leur opinion comme traîtres à la cause islamique, certains des Etats arabes engagés auraient pu remettre en question leur alliance de circonstance dès lors qu’ils se retrouvaient associés, malgré eux, à l’ennemi héréditaire. Ils auraient pu quitter la coalition, voire se retourner, et le sens de la guerre - sa fin politique - aurait été radicalement changée dans le cours même de l’action. le calcul de Saddam Hussein s’avéra erroné. Sa manoeuvre de transfert échoua devant la retenue de Tel-Aviv soumis aux pressions occidentales, et que le déploiement d’une défense anti-missiles (Patriot) sur son sol aida à résister aux impatiences de son opinion publique.

 

Une guerre classique à l’âge nucléaire

 

Si je me suis attardé sur certains traits de la guerre du Golfe en me référant à la théorie classique de la guerre, c’est que ses caractères - dans l’ordre des finalités - sont significatifs, paradoxalement, par leur banalité même. En d’autres temps, ils n’auraient pas mérité une analyse aussi insistante tellement leur classicisme est évident. Cette guerre pourrait donc s’inscrire, sans accent original, dans l’histoire des guerres et dans la généalogie de la stratégie - mais dans l’histoire et la généalogie des temps pré-nucléaires. Autrement dit, si l’on évacue provisoirement la question des voies-et-moyens pour ne retenir que celle des finalités, on pourrait appliquer à cette guerre la problématique, les concepts et le langage usuels avant la coupure de 1945. Pour l’analyste considérant la guerre du Golfe en soi (dans le temps court), tout se serait passé comme si cet objet pouvait être pensé en faisant abstraction de la période historique dans laquelle il s’est formé. Comme si, au lieu d’épouser le sens de l’évolution de la stratégie fixé dans les années 50 - celui de ses morphogénèses déterminées par le fait nucléaire - la guerre du Golfe avait restauré la violence armée dans ses fonctions antérieures et marqué un point de rebroussement sur la trajectoire historique.

Bien entendu, cette lecture n’est pas satisfaisante : on ne saurait, sans la dénaturer, expliquer une phase quelconque de guerre en la retranchant de son contexte historique ; et celui de 1990-1991 ne peut répéter le passé. Le phénomène d’involution évoqué ci-dessus ne doit donc être qu’apparent et, dans sa réalité, la guerre du Golfe ne saurait s’identifier tout à fait aux guerres classiques de l’ère pré-nucléaire. Bien qu’elle se soit manifestée phénoménologiquement avec la plupart de leurs attributs, sa vraie nature et son sens, dans la généalogie de la stratégie, ne se dévoileront donc que si on ne soustrait pas ses déterminations particulières, locales, à l’influence de celles, générales, que le fait nucléaire doit encore imposer à la dynamique conflictuelle du système interétatique puisque les panoplies nucléaires existent toujours. Pour lever ces difficultés d’interprétation, il faut donc admettre que les déterminations générales ou surdéterminantes de l’âge nucléaire n’agissent plus aujourd’hui, dans la genèse, le développement et l’issue des conflits, comme à la belle époque du risque nucléaire dictant sa loi aux acteurs étatiques. Il faut admettre que "quelque chose" a changé dans la nature ou, ce qui est suffisant pour affecter les calculs et conduites politico-stratégiques, dans les perceptions du fait nucléaire et de ses implications.

En d’autres termes, si la guerre du Golfe ne marque pas, comme on l’a avancé, la fin des temps nucléaires, elle ne pouvait advenir et être ce qu’elle fut que sous la condition préalable d’une transformation du système interétatique et de la fonction de la violence armée - singulièrement, des capacités nucléaires - dans les relations socio-politiques. La guerre du Golfe a été le révélateur de ces changements d’état et de statut et, comme toute fluctuation aléatoire, elle indique le sens de la bifurcation annoncée, par la fin de la guerre froide, dans la généalogie de la stratégie. Elle fait émerger à la clarté de l’explicite ce qui n’était, jusqu’alors, qu’implicite ; et c’est ce double travail de maturation et d’accouchement qu’il faut tenter de comprendre. Deux concepts usuels de notre boîte à outils - ceux de crise et de liberté d’action - nous y aideront.

DE LA CRISE À LA GUERRE OU LA LIBERTÉ D’ACTION RECOUVRÉE

 

"Que les temps sont changés !"

 

Pour hasarder son coup de force sur le Koweit après une longue et coûteuse guerre contre l’Iran, Saddam Hussein a dû parier sur l’inertie de la communauté internationale. On a dit que son erreur, dans l’évaluation de ses risques, procéda d’un malentendu : il aurait mal interprété son information diplomatique et se serait cru autorisé à agir par l’apparente indifférence des Etats-Unis. Mais fût-il exact, ce fait serait secondaire : les Américains eussent-ils émis un signal d’avertissement, il aurait pu le négliger s’il avait pu raisonnablement compter sur le soutien soviétique ; s’il avait été assuré, comme aux temps de la guerre froide, que le système interétatique demeurait soumis à la règle du jeu gouvernant le sous-système américano-soviétique et influençant le système international. Cette règle imposait identiquement, aux deux grands, des contraintes de modération politique et de prudence stratégique qui, dans leur traitement des crises secouant les zones sensibles, obligeaient chacun d’eux à tenir en mains ses clients locaux et à se garder d’attenter directement aux intérêts régionaux de l’Autre ; règle qui limitait donc leur liberté d’action sur les théâtres extérieurs.

La persistance de cette règle n’était-elle pas, d’ailleurs, implicitement reconnue par les autres acteurs quand, durant la longue période de "repos" succédant au rezzou sur le Koweit, le discours politique et stratégique évoquait la "crise du Golfe" comme si elle reproduisait le modèle de crise typique de l’âge nucléaire ; comme si elle pouvait encore, devait même être réglée par un marchandage comme les précédentes ? Saddam Hussein aurait donc commis la même erreur de jugement sur le sens du conflit qu’il ouvrait. Il put penser que, si le contexte international n’était pas aussi favorable qu’il l’eût souhaité, le moment d’agir était, en revanche, le moins mauvais pour une prise de risque calculé4. Mais, objectivement, il s’est embarqué dans une aventure qui le dépassait en provoquant une crise régionale qui se révéla d’une toute autre nature que celles ayant ponctué la guerre froide. Tout s’est passé comme s’il avait cru pouvoir la déclencher et l’exploiter selon les recettes éprouvées depuis les années 60, n’imaginant pas que celle-ci pouvait, contrairement aux précédentes, se dévoyer en épreuves des volontés et de force, en guerre classique conduite, sur le mode de la stratégie directe, par l’un des Super-Grands ; et cela, sans que l’autre intervienne autrement qu’en feignant d’accepter ce qu’il était désormais incapable de contrer. Incapable même de contrôler, fût-ce conjointement avec le premier, comme naguère.

Tout a été dit sur les crises antérieures, qui ont abondamment nourri la littérature. Les analystes se sont généralement accordés sur leurs singularités imputables à la structure bipolaire du système interétatique et à la guerre froide, à la parité balistico-nucléaire et à la course aux armements induite par la volonté de supériorité militaire des deux Grands ; toutes "causes" de leur politique circonspecte et de leur stratégie prudente - en général indirecte - dans les espaces crisogènes privilégiés que furent endémiquement les régions sensibles 5 d’un monde chaotique. Tous ces éléments constituant désormais l’héritage de la culture stratégique universelle, il suffit, pour mon propos, de les résumer en disant que le statut d’adversaires-partenaires des deux Grands verrouillait leur sous-système et, en bornant leur liberté d’action, leur interdisait un interventionnisme débridé. Ils ne pouvaient s’aventurer dans des actions militaires extérieures ne respectant pas la règle du jeu qui leur imposait le partage des gains ou le pat politico-stratégique, et le contrôle en commun, fût-il tacite, du conflit local afin de prévenir le risque d’une escalade qui les aurait directement et dangereusement impliqués6.

Ce type de crise et les conduites politico-stratégiques imposées par sa gestion appartiennent, sans doute pour longtemps, au passé. la coupure a été provoquée par la révolution gorbatchévienne qui ne fut que la conséquence et l’aveu d’un fait capital : la guerre froide s’est achevée sur la victoire des Etats-Unis, les Soviétiques s’avérant incapables de prolonger le duel. Nombre d’observateurs ont contesté cette interprétation malgré l’accumulation de signes éloquents : remembrement politique de l’Europe consécutif à l’émancipation des Etats satellites ; retrait des forces soviétiques de leurs anciennes bases de départ sur le Rideau de fer et adoption d’une stratégie militaire défensive renonçant à la quête de la supériorité pour adopter la notion de suffisance raisonnable ; acceptation d’un processus de désarmement, classique et nucléaire ; dissolution du pacte de Varsovie et propositions sur un système de sécurité européen ; abandon du messianisme idéologique et demandes pressantes d’aide économique ; etc.

A tous ces éléments de bilan négatif, les objections et les rappels à la prudence n’ont pas manqué. On a invoqué la précarité du retournement soviétique, les capacités résiduelles d’un appareil militaire classique qui demeurera bien supérieur à celui des Européens ; celles d’une panoplie nucléaire assez redoutée des Américains pour qu’ils attachent un grand prix à sa réduction négociée, etc. Dans cette confusion des perceptions et des évaluations, on comprend que Saddam Hussein ait pu partager le sentiment des sceptiques et que leurs incertitudes sur la portée, voire la réalité de l’effacement soviétique, l’aient induit à parier sur d’ultimes hésitations américaines et sur des pressions de l’URSS qui, sans être aussi efficaces qu’aux temps de la guerre froide, auraient dû marquer sa volonté de sauver ne fût-ce que les apparences d’un statut d’hyper-puissance.

En se résolvant par une guerre directe et de retentissement mondial - malgré sa dimension locale originelle - la "crise" du Golfe, inattendue et reproduisant un type de conflit qu’on croyait périmé, devrait réfuter les objections ci-dessus. Ne fut-elle pas une de ces brusques secousses de l’Histoire qui, bousculant les choses et les hommes, dissipe les brumes dissimulant son patient travail de morphogénèse et présente un bilan jusqu’alors insoupçonné ? Ignorant sa vraie fonction maïeutique, instrument d’une histoire qui lui a conféré un tout autre sens que celui d’un accident local, la volonté de puissance irakienne ne serait donc intervenue, innocemment, que pour provoquer la nécessaire réaction du système international que celui-ci attendait obscurément pour prendre enfin conscience, avec un retard de cinq années sur les faits, de son radical changement d’état. En offrant aux Etats-Unis la première grande occasion d’agir, sur un théâtre extérieur, sans autres contraintes que celles, plutôt formelles, d’une opinion partagée et d’une ONU acquise à leur cause, la guerre du Golfe a démontré avec éclat qu’ils bénéficiaient, depuis 1985, d’une incontestable liberté d’action devant les Soviétiques. Elle a confirmé l’incapacité de ceux-ci à concevoir et pratiquer une stratégie d’interdiction bloquant ou, au minimum, freinant l’initiative adverse dans une région voisine que leurs intérêts constants rendaient très sensible.

L’ancien sous-système américano-soviétique était donc aboli : la liberté d’action reconquise par l’un des deux Grands sur les contraintes de la bipolarité administrait, aux derniers sceptiques, la preuve qu’il était sorti de la guerre froide en vainqueur condamnant son rival aux seconds rôles. Cette victoire, déjà acquise mais encore contestée dans l’opinion, donc objectivement indécise avant l’épreuve de vérité que fut la guerre du Golfe, celle-ci la rendait ostensiblement décisive.

 

Qu’est-ce que la liberté d’action ?

 

Le savoir immédiat et la pratique, dans toutes nos activités se heurtant à divers obstacles, nous ont familiarisés avec la notion de liberté d’action - liberté d’agir serait préférable7. Mais est-elle aussi claire que la littérature militaire le suppose ? Apparue à la fin du XIXe siècle, elle fut canonisée par Foch dans ses Principes de la guerre (1903), qui consacrent un chapitre au principe de la liberté d’action, quoique sans l’énoncer. Colin ne retient pas le principe et n’évoque la liberté d’action qu’en passant, comme une notion commode et du sens commun, dans les transformations de la guerre (1911). Mais le général Débeney a ironisé, dans la guerre et les hommes (1937), sur un pseudo-principe qui, assis sur un paralogisme, ne serait qu’une déformation de celui, authentique celui-là, de sûreté. Depuis, la théorie a tenté, laborieusement, de clarifier une notion décidément plus insaisissable que le donne à croire sa banalisation.

Pour Castex, la liberté d’action "représente la possibilité d’agir comme on veut, à son aise, avec toutes les chances pour soi, et malgré l’ennemi" 8. Définition équivoque ; celle d’un concept vide ne signifiant aucune réalité de la pratique : peut-on "agir comme on veut" dès lors que l’ennemi, sauf à être éliminé, existe et oppose sa volonté ? "Un chef qui a sa liberté d’action est déjà vainqueur", objecte Débeney. Aussi, Castex admet-il que la notion "en soulève une quantité d’autres" - ce qui renvoie à celles, plus précises, d’économie des forces et de sûreté. Il note qu’"elle signifie la précieuse possibilité d’agir comme on veut, sans entraves, et de ne se heurter qu’aux seuls obstacles dressés par la volonté contraire de l’ennemi" 9. Formulation encore ambiguë : la liberté d’action se réduirait-elle à l’affranchissement des "servitudes", matérielles et autres, inhérentes à l’organisation et au fonctionnement interne de la machine militaire, et qui entravent la "liberté de mouvement" de "la force organisée" ? Le problème de la liberté d’action cesserait-il de se poser quand notre volonté rencontre celle d’un Autre ? On pourrait le supposer si Castex n’ajoutait, comme conditions de la liberté d’action, la réunion des forces, le renseignement et la sûreté ; s’il ne résumait : "Quand nous parlons de liberté d’action, nous voyons se dresser tout ce qui conditionne cette action, tout ce qui pèse sur la décision, tous les ordres les plus divers dont elle dépend, éléments matériels, intellectuels et psychologiques".

"Ce qui pèse sur la décision"... C’est là, en effet, dans le champ mental des décideurs, que se noue le problème posé, selon Beaufre, par "la dialectique des volontés employant la force pour régler leur conflit". C’est cette référence à la dimension psychique de l’agir stratégique, qui permet d’introduire un concept de liberté d’action : "Ce duel des volontés produit l’opposition de deux jeux symétriques, chacun d’eux cherchant à atteindre le point décisif de l’autre par une préparation tendant à effrayer, à paralyser et à surprendre - toutes actions à but psychologique... Mais, comme chacun des adversaires fait de même, l’opposition des deux manoeuvres préparatoires donnera le succès à celui des deux adversaires qui aura sû empêcher la manoeuvre adverse et continuera la sienne jusqu’à son objectif. C’est ce que Foch appelle, avec la stratégie classique, "conserver la liberté d’action". La lutte des volontés se ramène donc à une lutte pour la liberté d’action, chacun cherchant à la conserver et à en priver l’adversaire" 10.

Je n’ai rappelé ces quelques étapes du travail de conceptualisation que pour souligner la difficulté d’affiner une notion qui, usuelle dans la théorie de la guerre classique, s’impose avec une vigueur significative dans le discours stratégique contemporain. Le concept de liberté d’action doit être clair et opératoire puisque, occulté durant la première époque de l’ère nucléaire - celle du système bipolaire Est-Ouest - par les idées dominantes de blocage dissuasif, de stabilité et de règle du jeu contraignante pour les puissances nucléaires, la nouvelle réalité politico-stratégique l’appelle comme un outil théorique désormais nécessaire à sa description et son explication ; puisque l’effondrement de l’Union soviétique a annoncé aux Etats-Unis, dès 1985, une liberté d’action dont la guerre du Golfe fut l’éclatante épiphanie.

Observons qu’il n’est de liberté d’action que relative - ce qui éclaire sa nature. Dans le conflit du même et de l’Autre, éléments interactifs d’un même système, leurs actions se croisent et leurs décisions sont interdépendantes. Les buts de chacun ne cessent de se concevoir et ses voies-et-moyens d’opérer qu’en anticipant et enregistrant les actions, et réactions, de coercition et d’interdiction effectives (offense et défense) ou virtuelles (persuasion et dissuasion) de chacun. Dans leurs computations politico-stratégiques et leurs décisions respectives, l’existence de l’Autre, ses facteurs de puissance et de vulnérabilité, les projets politiques et buts stratégiques qu’ils autorisent, ses capacités d’action et son agir effectif s’identifient donc à un ensemble de contraintes qui conditionnent, en tout moment, le choix des finalités de leur agir et celui des voies-et-moyens adaptés. Ces contraintes sont réciproques et interviennent pour restreindre leur capacité de choisir, parmi les décisions concevables, celles qu’ils souhaiteraient prendre parce que politiquement et stratégiquement "préférables", les plus conformes à leurs intérêts, à leurs projets et à leurs critères d’efficacité et de coût - de rendement - des conduites d’action. Dans la dialectique des volontés, des forces et des manoeuvres stratégiques, ces contraintes pénalisantes interviennent donc pour limiter le champ des opérations intellectuelles et physiques possibles ; pour réduire la probabilité des finalités et des voies-et-moyens préférentiels.

On peut donc, par commodité, définir la liberté d’action "en creux", en termes négatifs de contraintes réciproques. Elle s’identifie à la perception et à la mesure de ces contraintes. La probabilité des décisions préférentielles est une fonction décroissante de la gravité des contraintes qui ne sont jamais nulles, sauf - cas exceptionnel - pour le parti bénéficiant d’une écrasante supériorité l’autorisant à décider et à faire ce qu’il veut pour dicter sa loi à l’autre, paralysé et aboulique. Diverses dans leur nature et leurs valeurs - dans l’intensité des effets de perturbation et d’inhibition sur les décisions et les opérations - elles s’avèrent généralement inégales pour le Même et l’Autre, plus ou moins sensibles à ces effets. Elles traduisent, en fin de compte, les écarts entre les facteurs de puissance et de vulnérabilité de chacun devant chacun ; facteurs définissant leurs positions relatives et leurs capacités d’action, et