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RELATIONS
FRANCO-ALLEMANDES ET IDENTITÉ EUROPÉENNE DE DÉFENSE 1
Jean Klein
Il est de bon ton de
considérer que les progrès de la construction européenne sont
conditionnés par l’entente et la coopération des deux pays qui ont
amorcé ce processus au début des années 1950 et se sont affirmés,
depuis lors, comme les garants de la continuité de l’entreprise. Dans
le passé, on a parfois évoqué l’image du "couple"
franco-allemand dont les liens seraient indestructibles en dépit de
brouilles passagères ou usé de la métaphore du "moteur" dont
le régime commanderait la marche de l’Europe vers l’intégration économique
et politique. S’il tombait en panne, le convoi serait bloqué et les
perspectives d’une Europe unie s’éloigneraient.
L’articulation entre la relation
franco-allemande et "l’union sans cesse plus étroite entre les
peuples de l’Europe"2 est une réalité
qui n’a guère été affectée par les changements intervenus dans le
système international vers la fin des années 1980. Ceux qui prédisaient
un relâchement des liens entre Paris et Bonn après l’effondrement de
l’ordre bipolaire se sont mépris car, en dépit de
malentendus passagers3, on était
convaincu, de part et d’autre du Rhin de la nécessité d’un
"encadrement" (Einbindung) européen de l’Allemagne
unie ne serait-ce que pour dissiper les craintes que pouvait inspirer à
ses voisins la résurgence en Europe d’une "puissance
centrale"4. Bien plus,
l’unification de l’Allemagne a accéléré le rythme de la
construction européenne et on sait que le chancelier Kohl et le président
Mitterrand ont pris, dès le printemps 1990, des initiatives communes en
vue de créer une Union économique et monétaire (UEM) et de promouvoir
une identité européenne en matière de sécurité et de défense (IESD).
Leurs efforts ont été couronnés de succès puisque le traité de
Maastricht sur l’Union européenne a été signé le 7 février 1992 et
est entré en vigueur le 1er novembre 1993. Ultérieurement,
des négociations ont été engagées dans le cadre d’une conférence
intergouvernementale (CIG) en vue de consolider les trois
"piliers" qui doivent soutenir l’édifice européen et elles
ont débouché sur le traité d’Amsterdam ouvert à la signature le 2
octobre 1997.
Dans le cadre de cette communication, il
ne sera question que du deuxième pilier, celui de la politique étrangère
et de sécurité commune (PESC), qui inclut l’ensemble des problèmes
relatifs à la sécurité de l’Union européenne, y compris la "définition
à terme d’une politique de défense commune qui pourrait conduire, le
moment venu, à une défense commune" (art. J.4.1.). La
dimension institutionnelle de la défense européenne a déjà été évoquée
et je ne pense pas qu’il faille en rajouter. En revanche, si l’on
admet que la France et l’Allemagne sont seules en mesure de faire
aboutir le projet européen, il y a lieu de s’interroger sur les
dissonances qui sont apparues entre ces deux acteurs, notamment pendant la
dernière phase des négociations en vue de la révision du traité de
Maastricht. S’agit-il d’une banale "scène de ménage" ou
des signes avant-coureurs
d’un "divorce", pour
reprendre les formules retenues par les organisateurs d’un colloque récent
sur l’Europe ?5 Pour en juger, il
convient de rappeler la vision que l’on se fait de l’Europe à Paris
et à Bonn avant de se livrer à des conjectures sur les chances d’une
PESC après le sommet d’Amsterdam de juin 1997.
Des conceptions différentes en matière
de sécurité et de défense
Au début des années
1990, dans un contexte marqué par l’unification allemande et
l’effondrement de l’ordre bipolaire, des malentendus ont surgi entre
la France et l’Allemagne à propos de la construction d’une Europe de
la défense. Alors que le gouvernement français envisageait d’inscrire
ce projet dans le cadre de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) et
mettait l’accent sur l’autonomie de décision des Européens qui
feraient l’effort nécessaire pour se doter de capacités militaires
propres, les dirigeants de Bonn se souciaient, avant tout, de ménager les
susceptibilités américaines, d’éviter la duplication des armements en
période de restrictions budgétaires et de préserver le système de
l’intégration atlantique qui leur apparaissait comme le meilleur garant
de la paix dans l’espace euro-atlantique. Ces différences se sont atténuées
après le sommet atlantique de Bruxelles (janvier 1994) puisqu’il est désormais
entendu que l’affirmation d’une IESD ne contredit pas la logique de la
défense collective dans le cadre de l’alliance et que les défenses
européenne et atlantique sont complémentaires.
En outre, la France s’est rapprochée
de l’OTAN et, en décembre 1995, elle a pris des mesures en vue de
permettre un travail commun plus efficace au niveau des chefs d’état-major
et des ministres de la Défense. Toutefois, le gouvernement avait précisé
qu’en participant au comité militaire et aux conférences des ministres
de la Défense, il n’opérait pas un revirement par rapport aux
orientations définies par le général de Gaulle dans les années 1960 et
que sa démarche s’inspirait essentiellement du souci de réformer
l’alliance atlantique et d’y favoriser l’émergence d’une défense
européenne. Le Conseil atlantique de Berlin (juin 1996) semblait avoir
fait droit à cette requête, mais c’est en fonction des résultats des
négociations sur la rénovation de l’OTAN que la France se prononcerait
en définitive sur l’opportunité de participer à part entière à son
fonctionnement. Aux yeux du gouvernement, deux conditions devaient être
remplies : d’une part, "l’identité européenne de défense
devait occuper une place permanente et visible" au sein de
l’OTAN ; d’autre part, "des arrangements de commandement
devaient être conclus et des capacités opérationnelles identifiées
pour permettre à l’UEO de jouer un rôle effectif sur le plan militaire".
Or, il n’est pas évident que les
relations transatlantiques évolueront dans un sens favorable à une répartition
plus équitable des tâches et des responsabilités entre un pôle européen
et un pôle américain. Si des progrès ont été enregistrés en vue de
la constitution de groupes de forces interarmées multinationales (GFIM),
les problèmes relatifs à la restructuration des commandements de
l’OTAN sont loin d’être résolus et la querelle franco-américaine à
propos du commandement Sud (AFSOUTH) est révélatrice des divergences qui
subsistent à cet égard. En outre, on ne peut faire abstraction des
relations spéciales que les États-Unis entretiennent avec certains pays
européens, et notamment avec l’Allemagne qui a été promue au rang de
partenaire majeur (partnership in leadership) pour la stabilisation
de la situation dans les pays d’Europe centrale et orientale. Enfin, en
l’absence d’une tradition proprement européenne en matière de
politique étrangère, la PESC doit tenir compte des intérêts nationaux
et prendre appui sur eux pour fonder sa légitimité6.
En tout cas après le semi-échec de la conférence d’Amsterdam, il
serait hasardeux de soutenir que l’Union européenne est en passe de
devenir un acteur stratégique au sens plein du terme et qu’une identité
européenne en matière de défense est sur le point de s’affirmer7.
On conçoit donc que de nombreux esprits
expriment des doutes sur les chances d’une IESD. Le général Cot n’a
pas mâché ses mots dans le discours d’ouverture du colloque du CID, le
24 juin 1997, et il a notamment déploré que les Européens
n’osent pas s’affranchir de la tutelle des États-Unis lorsqu’il
s’agit de mener des opérations de maintien ou de rétablissement de la
paix en dehors de la zone couverte par l’OTAN. Un an plus tôt,
l’ambassadeur François de Rose avait déjà stigmatisé leur
pusillanimité lorsqu’ils avaient refusé de prendre la relève des
troupes américaines à la fin du mandat de l’IFOR et avaient ainsi
perdu une occasion unique de démontrer la réalité d’une "entité
européenne de sécurité et de défense"8.
De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette,
avait pris acte de l’inexistence d’une "politique extérieure
européenne" lors du sommet informel de Dublin (6 octobre 1996) où
les divergences entre les membres de l’UE s’étaient manifestées avec
éclat à propos de la participation de l’Europe au processus de paix au
Moyen-Orient9. Enfin, la dégradation de
la situation en Albanie, au printemps 1997, n’a pas donné lieu à une
action commune alors que l’UEO, expression de l’identité européenne
de défense, réunissait les conditions nécessaires à une intervention
efficace face à une "crise limitée et qui n’était pas inquiétante
du point de vue géostratégique"10.
Dès lors, il paraît difficile de convaincre les citoyens européens de
la volonté des gouvernements de construire une défense européenne,
puisque les institutions qui ont vocation à la prendre en charge n’ont
pas été activées lorsque l’occasion s’est présentée en Bosnie et
en Albanie. Les parlementaires de l’UEO se sont fait les interprètes de
ce désenchantement, aussi bien lors du colloque qui s’est tenu à Athènes
les 11 et 12 mars 1997 que lors de la session ordinaire de l’Assemblée
de l’UEO qui s’est tenue la première semaine de juin au palais d’Iéna,
à Paris11.
Ce constat désabusé doit-il entraîner
la renonciation à l’idée d’une "Europe puissance" qui
prendrait en charge sa défense et se doterait de capacités militaires
lui permettant d’intervenir sur des théâtres extérieurs pour
participer à la gestion des crises et au maintien ou au rétablissement
de la paix ? Certains le pensent en se fondant sur la supériorité
écrasante des États-Unis dans le domaine du transport à longue
distance, de l’observation spatiale et de la gestion informatisée du
champ de bataille (C3I) ; ils considèrent que les Européens ne sont
pas enclins à faire l’effort nécessaire pour relever ce défi
technologique et se contentent d’une réforme de l’OTAN qui
consacrerait leur dépendance par rapport au protecteur
d’outre-Atlantique12. D’autres
refusent cette démission de l’Europe et spéculent sur les convergences
qui sont apparues entre la France et l’Allemagne au sommet de Nuremberg
(décembre 1996) pour nourrir l’espoir de voir surgir une approche stratégique
commune à l’ensemble des pays membres de l’UE13.
Ainsi, Alain Joxe envisage trois lectures possibles du concept commun en
matière de sécurité et de défense et n’exclut pas que se "renforcent
autour du noyau franco-allemand les moyens d’une autonomie stratégique
plus réelle de l’Europe"14.
C’est également l’opinion d’un expert allemand, Hans-Georg Ehrart,
qui souligne à juste titre les novations du discours franco-allemand par
delà les formules convenues qui ne font que reprendre, en les synthétisant,
des conceptions bien connues15. En tout
cas, ce document a été rendu public à la veille de décisions majeures
concernant l’avenir de l’OTAN et de l’Union européenne et il a
inspiré les initiatives communes prises par la France et l’Allemagne à
la veille du sommet de Dublin de 1996.
Initiatives franco-allemandes en vue
de la révision du traité de Maastricht
Ouverte en mars 1996 à Turin, la Conférence
intergouvernementale avait été chargée de procéder aux ajustements
institutionnels destinés à faciliter l’élargissement de l’Union
européenne et de donner une impulsion aux politiques communes, aussi bien
dans le domaine intérieur qu’en politique étrangère. Toutefois, elle
s’était heurtée d’emblée à des obstacles de taille et, à
l’automne, les négociations n’avaient guère progressé. C’est pour
faire sortir le débat de l’impasse que la France et l’Allemagne décidèrent
de s’adresser directement au président irlandais du Conseil européen
pour lui suggérer des formules susceptibles de faire progresser la
construction européenne. Ce fut l’objet d’une lettre commune en date
du 9 décembre et, s’agissant de l’approfondissement de la PESC,
l’objectif poursuivi était de "convenir d’un concept global"
dont les éléments constitutifs devaient "permettre à l’Europe
de parler d’une seule voix et d’être écoutée dans le monde"16.
Cette démarche attestait le rapprochement intervenu entre la France et
l’Allemagne dans ce domaine depuis l’été. Les positions de départ
peuvent se résumer de la façon suivante.
Pour l’Allemagne, l’intégration
européenne doit déboucher sur une "nouvelle architecture de sécurité"
englobant les pays de l’Est, et l’élargissement de l’OTAN et de
l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) revêt
à cet égard une signification majeure. Simultanément, il faut développer
une composante européenne de défense par la fusion de l’UEO et de
l’UE tout en reconnaissant la primauté de l’OTAN. Enfin, l’élargissement
de l’alliance ne doit pas reconstituer les anciens clivages entre
l’Est et l’Ouest et une attention particulière doit être prêtée
aux intérêts de sécurité légitimes de la Russie17.
On sait que le ministre de la défense,
Volker Rühe, s’était prononcé, dès l’automne 1993, en faveur de
l’admission à l’OTAN des pays européens qui s’étaient affranchis
de la tutelle soviétique. À la même époque, le ministre des affaires
étrangères, Klaus Kinkel, ne dissimulait pas ses réserves à l’égard
d’une telle démarche et le chancelier Kohl répugnait à s’engager
aussi longtemps que les États-Unis restaient dans l’expectative. Après
que l’Administration Clinton eut opté pour l’élargissement, les
Allemands se firent les avocats ardents de la cause des pays candidats car
ils estimaient que leur inclusion dans la communauté euro-atlantique
contribuerait au renforcement de la stabilité dans l’Europe médiane et
comblerait le "vide de sécurité" laissé par la disparition de
l’organisation du Pacte de Varsovie. Toutefois, ils entretenaient également
des relations étroites avec la Russie et ne voulaient pas les
compromettre par des initiatives que Moscou interprétait comme un geste
inamical, sinon comme un défi majeur à sa sécurité. Aussi s’employèrent-ils
à favoriser la conclusion d’un accord de partenariat qui permettrait de
satisfaire les aspirations des PECO tout en accordant à la Russie la
place à laquelle elle pouvait prétendre dans le nouveau système de sécurité
européen18.
La politique déclaratoire de la France
sur l’Europe19 présentait des
analogies avec celle de l’Allemagne mais les accents étaient placés
différemment. À Paris, on était d’avis que la rénovation de
l’alliance atlantique devait précéder et faciliter son élargissement
et s’inscrire dans une perspective plus large où l’Organisation pour
la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) trouverait naturellement
sa place. De même, on estimait que les besoins de sécurité des pays de
l’Est ne pourraient être satisfaits que dans le cadre d’une "architecture
de sécurité dans laquelle chaque ensemble - les États-Unis, l’union
européenne et la Russie - se sentent partenaires et non pas adversaires".
Quant à l’Europe de la défense, elle ne pouvait progresser que si
l’on parvenait à accroître la visibilité politique et la crédibilité
militaire de l’UEO, celle-ci ayant vocation à devenir à la fois "l’instrument
de l’identité européenne de sécurité et de défense dans une
alliance rénovée" et "l’instrument militaire de
l’Union européenne"20. Enfin,
il fallait s’assigner des objectifs minimaux pour l’échéance de la
conférence d’Amsterdam de juin 1997, à savoir le renforcement de la
PESC par la nomination d’un haut représentant qui en serait
l’incarnation et l’adoption d’une "clause de flexibilité"
permettant aux États qui voudraient aller de l’avant de ne pas être
bridés par une application stricte de la règle de l’unanimité (système
de l’abstention constructive).
Pour le gouvernement français, la
perspective était claire et le truchement de l’UEO était nécessaire
pour faire de l’Europe une puissance capable de jouer pleinement son rôle
dans le nouveau contexte stratégique. Dans cet esprit, il a fait des
propositions en vue de développer ses capacités opérationnelles, de
resserrer les liens entre l’Union européenne et l’UEO et d’engager
une "réflexion sur ce que pourrait être le contenu possible
d’une politique de défense européenne commune". À ses yeux,
la politique d’armement devrait en faire partie intégrante et
l’insertion des missions de Petersberg dans le traité de Maastricht
pourrait être le premier pas vers la définition d’une telle politique.
Toutefois, comme la sécurité et la défense sont des questions de
souveraineté par excellence, elles doivent rester dans le domaine
intergouvernemental et c’est au Conseil européen qu’incombera la définition
des grandes orientations et des objectifs de la PESC, étant entendu que
sa mise en œuvre impliquera l’intégration progressive de l’UEO dans
l’UE. On ne se dissimulait pas, à Paris, que le développement de
l’identité européenne de sécurité et de défense était une œuvre
de longue haleine, mais on affirmait qu’elle représentait la "seule
perspective pour l’Europe de disposer des moyens de se faire respecter"21.
On conçoit donc que le souci de faire
progresser la construction européenne ait incité les Français et les
Allemands à faire la synthèse de leurs vues en matière de sécurité et
de défense et à prendre des initiatives pour relancer les négociations
de la CIG qui s’étaient enlisées.
Les limites de la coopération
franco-allemande et la conférence d’Amsterdam
Le 17 octobre 1996, les ministres des
Affaires étrangères de France et d’Allemagne avaient adopté, à
Paris, un texte sur la "coopération renforcée" qui tendait à
faire prévaloir au sein de l’UE la pratique d’une "Europe à
plusieurs vitesses". Le 9 décembre suivant, lors des 68e
consultations bilatérales de Nuremberg, le président Jacques Chirac et
le chancelier Helmut Kohl adressèrent au Président du Conseil européen
une lettre commune22 qui comportait des
suggestions sur les principales questions débattues à la CIG.
S’agissant de la PESC, l’objectif poursuivi par les deux États était
l’élaboration d’un concept global qui devait notamment comprendre les
éléments suivants :
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la
mise en place d’un centre d’analyse et de planification
qui ferait partie du Secrétariat du Conseil et serait basé
à Bruxelles. Composé de collaborateurs issus des États-membres,
de la Commission, de l’UEO et du Secrétariat du Conseil, il
jouerait un rôle central dans la préparation et la mise en
œuvre des décisions relatives à la PESC. |
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l’accroissement
de la "capacité d’action de l’Union européenne,
notamment dans la perspective du prochain élargissement, par
une efficacité plus grande des procédures décisionnelles et
par une mise en œuvre plus déterminée de ces décisions".
Ainsi, le Conseil définirait les orientations générales et
les domaines prioritaires de la PESC et il aurait davantage
recours au vote majoritaire s’agissant des dispositions
d’application. Dans les cas où l’unanimité est requise,
le principe du consensus serait corrigé par celui de
l’abstention constructive ; |
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la désignation
d’une personnalité d’envergure qui donnerait un
"visage" et une "voix" à la politique étrangère
et de sécurité commune. Cette personnalité serait
responsable devant le Conseil et assurerait, en étroite coopération
avec la présidence et la Commission, la représentation extérieure
de l’Union européenne. Toutefois, pour ne pas alourdir les
structures existantes, deux possibilités étaient envisagées :
soit créer une fonction spécifique, la personnalité
l’exerçant devant travailler en étroite coordination avec
le Secrétaire général du Conseil, soit confier cette
fonction au Secrétaire général lui-même, quitte à désigner
un secrétaire-adjoint qui accomplirait les tâches qu’il
assumait jusqu’alors ; |
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la réforme
du système de la troïka par l’application d’un
schéma reposant sur une étroite coopération entre la présidence,
la personnalité chargée de la PESC et le commissaire chargé
des relations extérieures. La Commission serait pleinement
associée à l’élaboration et à la mise en œuvre de la
politique extérieure de l’Union et sa représentation
pourrait varier selon "les questions, les besoins du
moment et les compétences respectives de chaque institution". |
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l’insertion
progressive de l’UEO dans l’Union européenne et
l’acceptation par les États-membres d’un "obligation
générale d’action solidaire" ; celle-ci
n’irait pas jusqu’à une obligation d’assistance
militaire mais s’accompagnerait d’une disposition qui
ancrerait les missions de Petersberg de l’UEO dans le traité
sur l’Union européenne. |
Trois mois plus tard, la démarche de
la France et de l’Allemagne était appuyée par quatre autres États
- Belgique, Espagne, Italie et Luxembourg – et, le 24 mars 1997, les
six adoptaient un projet de protocole qui prévoyait l’intégration
progressive (en neuf ans) de l’UEO dans l’UE, le passage d’une
étape à l’autre étant décidé par les chefs d’État et de
gouvernement. Pendant la première étape, on renforcerait la
coordination entre les deux organisations, et le Conseil européen
fixerait les grandes lignes de la politique menée par l’UEO ;
au cours de la deuxième étape, l’UE deviendrait responsable de la
gestion des crises et le centre d’analyse et de planification
jouerait à cet égard un rôle majeur ; la troisième étape
serait celle du transfert des compétences résiduelles de l’UEO à
l’UE dont les membres seraient liés par un pacte d’assistance
mutuelle et souscriraient à des obligations analogues à celles de
l’article 5 du traité de Bruxelles amendé. Ce protocole fut discuté
lors de la réunion de la CIG à Rome (25 mars) mais se heurta à
l’opposition résolue du Royaume-Uni et à des réserves très
nettes de la part du Danemark et des quatre pays neutres (Irlande,
Autriche, Suède et Finlande). En revanche, l’Italie adoptait une
position en flèche et prenait fait et cause pour des innovations
susceptibles de transformer l’Union européenne en une communauté
de sécurité et de défense23.
Les différences d’appréciation au
sein de l’Union sur l’opportunité et la configuration d’une défense
européenne commune ne laissaient pas bien augurer du résultat des négociations
en vue de la révision du traité de Maastricht, d’autant que des
tensions se manifestèrent au printemps dans les relations
franco-allemandes, non seulement à propos de la réforme des
institutions existantes (pouvoirs du Parlement, réduction du nombre
des commissaires, pondération des voix au Conseil), mais également
sur des questions fondamentales relatives à la sécurité (coopération
en matière d’armement, restructuration des commandements de
l’OTAN, admission de nouveaux membres). Il n’est donc pas
surprenant que les tenants d’une défense européenne aient exprimé
leur désappointement en prenant connaissance du document adopté à
Amsterdam le 17 juin 1997 et que le semi-échec de la CIG
ait été imputé par certains à une "panne" du moteur
franco-allemand24.
En effet, les amendements au traité
de Maastricht se situent très en deçà des objectifs que les Français
et les Allemands avaient esquissés en décembre 1996 en matière de
politique étrangère et de sécurité commune. Certes, le nouvel
article J.3 confère au Conseil européen le pouvoir de décider, à
la majorité qualifiée, des actions tendant à la mise en œuvre
d’une stratégie commune "dans les domaines où les États-membres
ont des intérêts communs importants" (Art. J.3.2.). En
outre, dans les cas où les décisions sont prises à l’unanimité,
un État peut recourir à l’abstention constructive qui lui permet
de ne pas prendre part à une action tout en reconnaissant qu’elle
engage l’Union et qu’il ne fera rien pour l’entraver (Art. J.13.1).
Toutefois, il est précisé que, si des considérations importantes
d’ordre national sont invoquées par un État pour s’opposer à
l’adoption d’une décision à la majorité qualifiée, le Conseil
européen sera saisi et se prononcera à l’unanimité sur la
question litigieuse. Au demeurant, le document final d’Amsterdam réaffirme
le principe selon lequel toutes les décisions ayant des implications
militaires ou ayant trait à la défense échappent à la règle
majoritaire (Art. J.13.2).
La France souhaitait voir confier la
responsabilité de la PESC à une haute personnalité politique. En définitive,
il a été décidé de confier cette tâche au Secrétaire général
du Conseil (Art. J.8). En qualité de "haut représentant
pour la politique étrangère et de sécurité commune", le secrétaire
général assiste le président de l’Union dans l’exercice de ses
fonctions et peut conduire, à sa demande et au nom du Conseil, un
dialogue politique avec des tiers. Dans l’accomplissement de sa
mission, il sera assisté d’un centre de planification et d’alerte
rapide dont la création fait l’objet d’une déclaration
additionnelle à l’Acte final de la conférence.
Enfin, si les missions de Petersberg
ont été incluses dans le traité (Art. J.7.2.), la question
cruciale des relations entre l’UEO et l’UE est restée en suspens
du fait de l’hostilité du Royaume-Uni et de quelques autres pays à
l’édification d’une organisation de sécurité autonome de
l’Europe. Les six membres fondateurs de l’Union voulaient insérer
dans le traité une clause prévoyant l’intégration à terme de
l’UEO dans l’Union européenne dont elle deviendrait le "bras
armé". Cette requête n’a pas été satisfaite et l’article
J.7.1 se borne à faire état d’une possibilité qui ne se concrétisera
que si le Conseil européen en décide ainsi à l’unanimité. En
revanche, on semble avoir pris conscience de l’importance de la coopération
en matière d’armements puisqu’elle est expressément visée comme
un élément susceptible d’étayer l’élaboration d’une
"politique de défense commune"25.
Les formules de compromis adoptées
à Amsterdam ont été interprétées par certains comme l’amorce
d’une politique défense européenne alors que la plupart des
commentateurs y on vu le signe d’une incapacité des Européens à
s’affirmer comme une puissance sur la scène mondiale. Le fait est
que la PESC à l’état embryonnaire et que l’insertion de l’UEO
dans l’UE est renvoyée aux calendes. Certes, de légères avancées
ont été enregistrées : le Conseil a été investi de la
mission de définir des stratégies communes, la procédure de décision
a été rationalisée et le Secrétaire général, flanqué d’une
cellule de planification et d’alerte rapide, a vu son rôle
s’accroître. Toutefois, ces aménagements institutionnels ne
suffisent pas pour donner consistance à une politique étrangère et
de sécurité commune et force est de constater que l’Union européenne
demeure un "géant économique et un nain politique"26.
Faut-il en déduire avec Gabriel
Robin que la défense européenne n’est qu’un mirage qui se
dissipera lorsque la prépondérance des Américains au sein de
l’OTAN ne fera plus de doute et que les faux-semblants d’une
"européanisation" de l’alliance seront manifestes ?27
Ou bien faut-il s’estimer satisfait du compromis conclu à Amsterdam
et considérer qu’en dépit des vicissitudes des relations
franco-allemandes, les jeux ne sont pas faits et qu’à terme, un rééquilibrage
des relations transatlantiques est possible ?28
La réponse à cette question relève davantage du pari pascalien que
d’un exercice de type prospectif fondé sur l’analyse des réalités
politico-stratégiques. En l’occurrence, il faut se rendre à l’évidence
que la PESC "est en panne" et que la seule structure
militaire demeurant en Europe est l’OTAN. Il importe donc que les
Européens mènent ensemble une réflexion sur leurs intérêts
communs de sécurité et se dotent des moyens appropriés pour les
faire valoir, ce qui implique notamment l’adoption de mesures en vue
de préserver leurs industries d’armement et la constitution de
forces multinationales pour relever les "défis du
changement"29.
________
Notes:
1
Ce texte procède d’une
communication présentée lors du colloque sur "L’Europe et sa
sécurité à l’horizon 2005" organisé par le Collège
interarmées de Défense (CID) à l’École militaire, Paris, 24-25
juin 1997.
2
Telle était la visée du
traité de Rome du 25 mars 1957 instituant la communauté économique
européenne.
3
Il est significatif que le
chancelier Kohl n’ait pas tenu rigueur à François Mitterrand des
initiatives qu’il a prises en décembre 1989 pour
"freiner" le processus de l’unification allemande (voyages
à Kiev et en RDA) et ait mis l’accent sur les convergences
franco-allemandes en faveur de la construction de l’Europe dans son
livre Ich wollte Deutschlands Einheit paru en 1996.
4
Voir Hans-Peter Schwarz, Die
Zentralmacht Europas. Rückkehr Deutschlands auf der Weltbühne,
Berlin, Siedler Verlag, 1994.
5
C’est dans ces termes que
l’on a posé le problème des relations franco-allemandes lors
d’un colloque organisé, le 1er juillet 1997 à Paris,
par l’association Europartenaires en collaboration avec la Fondation
Friedrich Ebert. Voir le compte rendu de John Vinocur, "France
and Germany : recharging the batteries", International
Herald Tribune, 3 juillet 1997. Dans son discours de clôture, le
ministre délégué aux affaires européennes, Pierre Moscovici, a
pris ses distances par rapport à cette approche.
6
Voir le compte rendu du
colloque organisé, en avril 1997 à Bonn, par le Deutscher
Arbeitskreis Europäische Integration et l’Institut für europäische
Politik sur la PESC et les réformes dont elle pourrait faire
l’objet : "Schwierige Suche nach einer
EU-Aussenpolitik", par le professeur Laurent Goetschel, Neue Zürcher
Zeitung (NZZ), 30 avril 1997.
7
Le scepticisme sur
l’avenir de la PESC est la tonalité dominante des contributions à
un ouvrage collectif publié sous les auspices du Philip Morris
Institute for public policy research : Quel futur rôle pour
l’UE sur la scène mondiale ?, Bruxelles, septembre 1997.
Voir notamment le commentaire de Edward Mortimer, "A Political
Dwarf", Financial Times, 8 octobre 1997.
8
Voir son article, "Les
balbutiements de l’Europe", Le Figaro, 10 octobre 1996.
9
Voir le commentaire de
Thierry de Montbrial, "Israël : la fuite en avant", Le
Figaro, 10 octobre 1996.
10
Voir la libre opinion du président
de l’Assemblée de l’UEO, Lluis Maria de Puig, "Europe :
le fiasco albanais", Le Figaro, 13 mai 1997.
11
Voir notamment les
interventions de Jacques Baumel et de Lluis Maria de Puig au colloque
d’Athènes (11-12 mars 1997), "Une sécurité élargie :
les problèmes de sécurité posés par l’élargissement de l’OTAN
et des institutions européennes" (Secrétariat de l’Assemblée
de l’UEO, pp. 11-18) et le débat sur le rapport de M.
Antretter et Mme Squarcialupi : "Maastricht II -
Propositions de l’Assemblée de l’UEO pour la coopération européenne
en matière de sécurité et de défense", séance du 4 juin 1997
de la 43e session de l’Assemblée de l’UEO.
12
Au terme d’une analyse
solidement argumentée des différentes tentatives d’affirmation de
l’identité européenne en matière de sécurité et de défense,
Philip H. Gordon parvient à la conclusion que cette entreprise est
vouée à l’échec et que l’Union européenne ne sera pas en
mesure de relever le défi américain au XXIe siècle. Voir
son article : "Europe’s Uncommon Foreign Policy", International
Security, hiver 1997-1998, vol. 22, n° 3.
13
Le document définissant le
concept commun franco-allemand en matière de sécurité et de défense
a été adopté le 9 décembre 1996 et rendu public à Paris le 30
janvier suivant. En dépit des critiques formulées par des représentants
de l’opposition lors d’un débat houleux à l’Assemblée
nationale, le 29 janvier, ses énoncés s’inscrivent dans la
continuité d’une politique à laquelle tous les gouvernements ont
apporté leur contribution et qui fait l’objet d’un consensus
national depuis l’accession de la gauche au pouvoir en 1981. Le
texte est reproduit dans Documents d’actualité internationale,
n° 6, 15 mars 1997, La Documentation française.
14
Voir : Alain Joxe,
"Noyau dur franco-allemand autonome ou pilier euro-atlantiste ?",
Le Monde, 7 février 1997.
15
Voir son article, "Das
deutsch-französische Strategiepapier : kalter Aufguss oder
grosser Wurf ?", Europäische Sicherheit, n° 4,
avril 1997.
16
La lettre commune des présidents
français et allemand a été reproduite dans Documents
d’actualité internationale, n° 2, 15 janvier 1997.
17
Voir le discours du
ministre allemand des Affaires étrangères, Klaus Kinkel, prononcé
le 28 août 1996 à Alpbach (Autriche), Bulletin des presse- und
Informationsamt der Bundesregierung (ci-après Bulletin), n° 68,
3 septembre 1996.
18
Cette double préoccupation
se reflétait dans le discours prononcé par le chancelier Kohl en février
1996 à la réunion de Munich sur "la politique de sécurité"
(anciennement Wehrkunde). Voir l’article de Wolfgang Fechner,
"Wir wollen Russland im Kreis haben", Europäische
Sicherheit, n° 3, mars 1996.
19
Voir les discours du
ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette, et du président
de la République, Jacques Chirac, à la réunion des ambassadeurs au
palais de l’Élysée, les 28 et 29 août 1996, Documents
d’actualité internationale, n° 20, 15 octobre 1996.
20
Voir la réponse du
ministre des Affaires étrangères à deux questions écrites de M.
Guy Penne en date du 20 février, Journal Officiel, Débats
parlementaires (ci-après J.O.), Sénat, 10 avril 1997, p. 1109.
21
J.O., Sénat, 10
avril 1997, p. 1110.
22
Le texte de la lettre
commune du Président français et du chancelier allemand au Président
du Conseil européen est reproduit dans Documents d’Actualité
internationale, n° 2, 15 mars 1997.
23
Voir l’article signé
conjointement par les ministres français et italien des Affaires étrangères,
Hervé de Charette et Lamberto Dini : "Innover pour
progresser", Le Monde, 25 mars 1997.
24
Voir les commentaires parus
dans Le Figaro du 19 juin 1997 sous le titre "Paris-Bonn :
une redoutable impuissance". De son côté, Daniel Vernet ne
dissimule pas les divergences entre Paris et Bonn mais considère
qu’il n’y a pas d’alternative à la coopération
franco-allemande pour promouvoir l’intégration européenne :
"L’Europe et l’inévitable couple Paris-Bonn", Le
Monde, 13 juin 1997.
25
Un chercheur de
l’Institut d’études de Sécurité de l’UEO, Alessandro Politi,
a tenté de faire un bilan provisoire des travaux de la CIG et a
souligné la modestie des avancées dans le domaine de la PESC :
"Le traité d’Amsterdam, l’UEO et Godot", Le Débat
stratégique, n° 33, juillet 1997.
26
Voir le commentaire sur le
sommet d’Amsterdam de la Neue Zürcher Zeitung (19 juin
1997), "Dünne Luft auf dem EU-Gipfel".
27
Voir Gabriel Robin,
"Le mirage de la défense européenne. Le Figaro, 29
janvier 1997.
28
Le ministre français des
Affaires étrangères, Hubert Védrine, et le chancelier Helmut Kohl
se sont exprimés dans ce sens après le sommet d’Amsterdam dans la Neue
Zürcher Zeitung, 19 juin 1997.
29
Sur ces points, des
suggestions stimulantes ont été faites par Paul Ivan de
Saint-Germain, directeur du Crest-École polytechnique et de la
Fondation pour les études de défense : "Trois chantiers
pour la défense", Le Figaro, 15 juillet 1997.
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