| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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L’intérêt que Beausobre porte à cet art vient probablement des nombreux sièges auxquels il a effectivement participé. Mais on peut trouver dans ce passage d’autres raisons, sans doute liées à l’éloignement de sa patrie. Il ajoute en note :
Peut-être a-t-il ressenti une communauté de destin avec le Tacticien, entre le Suisse se battant pour le roi de France et le Grec au service – selon lui – de Philippe de Macédoine11... Les Commentaires sont dédiés, en ces termes, au comte d’Argenson, ministre de la Guerre :
Les mots clés sont ici "exemple" et "maxime". La maxime, tirée de l’exemple, est un invariant dans l’art de la guerre :
Il n’est pas de tactique sans la connaissance de ces invariants, et l’Antiquité en est le principal recueil :
Au-delà de la maxime, se situe le principe ; ces principes qu’il faut, au siècle des Lumières, "partout rechercher et sans lesquels en aucun domaine une connaissance assurée n’est possible" 14. Surtout, les principes doivent être tirés des faits, de l’expérience15. Beausobre, aux côtés des personnes "d’un génie attentif à l’accroissement des Lumières", perçoit la pensée militaire antique comme le type même de la pensée non- dogmatique, en ce sens que les principes s’y trouvent associés aux faits qui les induisent, les concepts aux phénomènes – la connaissance à l’expérience16. Cependant, les enseignements que Beausobre tire du Tacticien sont, la plupart du temps, d’ordre extrêmement pratique. Par exemple, la question des portes, problème crucial dans toute fortification, au IVe siècle avant notre ère comme au XVIIIe siècle. Énée l’aborde au chapitre X17. Concernant le système de fermeture, il recommande de prendre
Et Beausobre commente :
La représentation qu’il se fait du monde antique est dépourvue de toute nostalgie. L’époque d’Énée, n’est ni un âge d’or, ni un temps qui recèle un savoir oublié, comme l’est parfois l’Antiquité du chevalier de Folard. Beausobre est pleinement conscient du fait que la guerre a changé depuis les Grecs et que les leçons tirées des Poliorcétiques exigent d’être adaptées ou complétées. Dans ce cas, le plus souvent, il a recours à des arguments de simple bon sens. Ainsi, dans le chapitre consacré aux sorties contre un assiégeant, le Tacticien conseille de
Ce qu’approuve Beausobre :
Mais il ajoute :
Il peut donc être nécessaire de sortir en force, mais l’on prendra soin de créer
Entre l’Antiquité et le siècle des Lumières, c’est aussi la morale et le droit de la guerre qui ont évolué. Au chapitre XIV25 intitulé : "Des moyens de rendre l’entrée de vos provinces difficiles à l’ennemi", Énée recommande, entre autres, de
Beausobre commente, en homme des Lumières pragmatique :
Mais surtout, ce qui, pour lui, limite la portée du texte d’Énée au XVIIIe siècle, c’est la différence de conception stratégique dans la défense des places :
Le commentaire des Poliorcétiques lui fournit l’occasion de critiquer l’emploi abusif des places fortes dans le système de défense du territoire. Cette critique, qui n’avait rien d’exceptionnel à l’époque, passait toujours par une remise en cause des conceptions de Vauban :
Ce qui semble en revanche plus original, c’est la place accordée à ce que l’on appelle aujourd’hui les forces morales. Avant Guibert, avant Rousseau30, il proclame qu’il n’est pas de défense sans patriotisme :
Il y a également dans ces propos, une critique des armées professionnelles, que ses origines suisses peuvent expliquer. Et c’est avec des accents qui évoquent, avant la lettre, un autre citoyen helvétique, le Rousseau des Considérations sur le gouvernement de Pologne, que Beausobre définit l’art de se défendre comme étant d’abord celui de
Malgré sa critique d’un système de défense fondée sur une utilisation abusive des forteresses, et son apologie du patriotisme comme générateur de forces morales, l’œuvre du comte de Beausobre n’est pas polémique. Il se situe en marge – et sans y faire jamais allusion – du grand débat qui oppose, à l’époque, les partisans de l’ordre mince à ceux de l’ordre profond. L’Antiquité à laquelle il fait référence n’est ni nostalgique, ni rhétorique. Elle ne constitue qu’un recueil de préceptes, dotés d’une certaine invariance.
________ Notes: Eug. et Ém. Haag, La France protestante ou vies des protestants français, Genève, Slatkine Reprints, 1966, tome II. En fait, Beausobre est de confession catholique. Jean Chagniot a retrouvé au Minutier central des notaires le contrat de mariage en date du 17 février 1748 (LI, 954). Voir son article : "Une acclimatation sociale et culturelle : les officiers suisses au service de France", in Études d’histoire européenne, Presses de l’Université d’Angers, 1990, pp. 159-171. Comte de Beausobre, Commentaires sur la défense des places, d’Aenas le Tacticien, Amsterdam, 1757, 2 volumes. Jean Chagniot, "L’art de la guerre", in Histoire militaire de la France, sous la direction d’Alain Corvisier, tome 2, de 1715 à 1781, Paris, PUF, 1992, p. 56. "Je réfute dans ma préface sur Végèce...", Commentaires..., volume I, préface, p. XV, note 4. La Guerre. Trois tacticiens grecs, Énée, Asclépiodote, Onosandre, anthologie présentée et commentée par Olivier Battistini, Paris, Nil Éditions, 1994, p. 51. La première édition date de 1609. Il y en eut deux autres, celle d’Amsterdam en 1670, et celle de Leipzig en 1763. Commentaires..., préface, p. VIII. Maurice de Saxe, Mes rêveries, Paris et Limoges, Henri Charles Lavauzelle, 1895, pp. 76-82. Beausobre partage ces critiques (cf. infra). Commentaires..., pp. 1-2. Ibid., note 1, p. 1. Ibid., préface, p. VIII. Commentaires..., préface, pp. XV-XVI. Ibid., pp. XVII-XVIII. Ernst Cassirer, La philosophie des lumières, traduit par Pierre Quillet, Paris, Fayard, 1966 pour la traduction française, p. 62. "Le cheminement de la pensée (...) ne va pas des concepts et des axiomes aux phénomènes mais à l’inverse", Ibid., p. 47. Cf. supra la formule : "de bonnes maximes appliquées à des exemples dont elles paraissent naître". Qui correspond au chapitre XX. Beausobre, dans un souci de cohérence de son commentaire, a modifié l’ordre original des chapitres. Beausobre (Commentaires..., p. 30) définit le balanos comme un coin conoïdal qui rend solidaire les deux parties de la porte d’une forteresse. Il s’agit d’une sorte de clé. Commentaires..., p. 43. Ibid. Ibid., pp. 106-107. Ibid., note 4, p. 106. L’insulte est la prise d’une place par surprise. Ibid. Ibid. Qui correspond au chapitre VIII. Commentaires..., p. 57. Ibid., note 6, pp. 56-59. Ibid., p. 190. Ce qui n’était pas vrai à toutes les époques : comme l’a montré Yvon Garlan, la stratégie traditionnelle grecque visait à interdire l’invasion du territoire, et non à défendre la ville - l’astu. Cf. La guerre dans l’Antiquité, Paris, Nathan, 1972, pp. 117-120. Commentaires..., p. 191. Dans l’Essai général de tactique de Guibert et dans les Considérations sur le gouvernement de Pologne de Rousseau. Les deux ouvrages datent de 1772. République est ici bien sûr entendu au sens de la "chose publique". Commentaires..., p. 194. Ibid., p. 195. On songe à la phrase de Rousseau, qui, s’adressant aux Polonais, évoque cette force qui "conservera votre gouvernement et votre liberté dans son seul et vrai sanctuaire, qui est le cœur des Polonais". Considérations sur le gouvernement de Pologne, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome 3, 1964, p. 1013.
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