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LE
COMTE DE BEAUSOBRE, TRADUCTEUR ET COMMENTATEUR D’ÉNÉE LE
TACTICIEN
Thierry Widemann
Jean-Jacques,
baron de Beault, comte de Beausobre, était de ces Suisses qui
firent au XVIIIe siècle une brillante carrière d’officier au
service du roi de France.
Né en 1704 à Morges dans le
canton de Vaud1, il débuta sa
carrière militaire dès 1715, en entrant comme cadet au régiment
de Courten, que commandait son père, déjà au "service de
France". Nommé sous-lieutenant en 1733, il participa à la
prise de Trèves et au siège de Trarbach. En 1740, Jean-Jacques
Beausobre fut créé par Louis XV baron de Beault et comte de
Beausobre. L’année suivante, il faisait la campagne
d’Allemagne sous le maréchal de Belle-Isle et combattit à
Dettingen en 1743. Il obtint, cette même année, le commandement
d’un régiment de hussards et, sous les ordres du maréchal de
Saxe, participa aux sièges de Menin, Ypres et Furnes. Brigadier
de cavalerie – c’est-à-dire officier général – en 1745,
il était présent à la bataille de Fontenoy ainsi qu’aux sièges
de Tournai et d’Audenarde où il se distingua.
C’est également sous Maurice de Saxe qu’il combattit à
Lawfeld en 1747 et au siège de Maastricht l’année suivante. Il
fut nommé maréchal de camp à la fin de la campagne.
Chargé du blocus de la ville de
Gueldre en 1757, il fit capituler la place et en fut gouverneur
jusqu’en 1761. Louis XV l’éleva en 1759 au grade de
lieutenant-général. Il se retira quatre ans après à Bisseuil,
en Normandie, où il mourut en 1783.
C’est pendant la période
d’inactivité qui suivit la paix d’Aix-la-Chapelle, en 1748,
qu’il entreprit la traduction et le commentaire d’Énée le
Tacticien dont les deux volumes parurent en 17572.
Ce travail se situait dans une
tradition inaugurée par le chevalier de Folard, avec ses Commentaires
sur l’Histoire de Polybe, publiés de 1727 à 1730. Après
Beausobre, Maubert de Gouvest rédigea en 1762 des Mémoires
militaires sur les Anciens, Turpin de Crissé commenta Végèce
en 1779, et César en 17853.
Beausobre avait également travaillé sur Végèce – une note de
la préface à ses Commentaires en témoigne4
– mais l’ouvrage est resté inédit.
Énée est l’auteur de
plusieurs traités de tactique, mais il n’en est demeuré
qu’un seul, intitulé Poliorcétiques, dont le sous-titre
est : Commentaire tactique sur la façon dont doivent se défendre
des assiégés. Le personnage d’Énée est très mal
identifié. On suppose qu’il a été chef de mercenaires (Xénophon,
Anabase, IV, 7, 13 et Helléniques, VII, 3, 1). L’étude
du texte a permis de le dater entre 360 et 356 5.
Au XVIIIe siècle, le Tacticien
n’était pas complètement inconnu, en tout cas d’un public
cultivé, puisque Casaubon l’avait traduit en latin et que cette
traduction figurait à la fin des édi
tions de 1609 et de 1670 de son Histoire
de Polybe6. Beausobre y fait très
souvent référence en termes critiques7.
Cet intérêt pour la poliorcétique
n’avait rien de surprenant au XVIIIe siècle, en cette période
de guerres à buts limités. Les batailles étaient peu recherchées
et les opérations s’exerçaient de préférence contre les
voies de ravitaillement et les places fortes de l’ennemi, même
si la fonction stratégique des fortifications commençait à être
critiquée, notamment par le maréchal de Saxe 8.
Beausobre, au début de son
ouvrage, souligne l’importance, à la fois militaire et affective,
d’un art de la défense des places :
|
Lorsque
quelques particuliers quittent leur ville, pour
chercher les occasions de la guerre dans les services
étrangers ; si la fortune leur est contraire, il
reste du moins à ceux qui en reviennent un asile dans
leur patrie. Mais ceux qui ont à défendre leur
propre ville, leurs dieux, leurs pères, leurs
enfants, combattent en dernière ressource (...),
ceux donc qui ont à combattre pour d’aussi grands
intérêts, doivent être attentifs à ne rien négliger 9.
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L’intérêt que Beausobre porte
à cet art vient probablement des nombreux sièges auxquels il a
effectivement participé. Mais on peut trouver dans ce passage
d’autres raisons, sans doute liées à l’éloignement de sa
patrie. Il ajoute en note :
|
C’était
l’usage des Grecs d’aller chercher du service chez
les étrangers...10.
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Peut-être a-t-il ressenti
une communauté de destin avec le Tacticien, entre le Suisse
se battant pour le roi de France et le Grec au service –
selon lui – de Philippe de Macédoine11...
Les Commentaires
sont dédiés, en ces termes, au comte d’Argenson,
ministre de la Guerre :
|
C’est
un ouvrage militaire (...)
il traite de la défense
des places ; et tout ce qui concerne celles
du Royaume est une des branches de votre ministère.
Et s’il s’y trouve des exemples ou des
maximes, qui pourra jamais, Monseigneur, en
juger mieux que vous ?
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Les mots clés sont
ici "exemple" et "maxime". La
maxime, tirée de l’exemple, est un invariant
dans l’art de la guerre :
|
Cet
ouvrage nous montre à quel degré
d’industrie était porté l’art de
la défense des places chez les Grecs,
il y a plus de deux mille cent ans.
C’est un art qu’on ne peut se
flatter de connaître à fond, si l’on
ignore ce que les anciens en ont su. Il
contient de bonnes maximes appliquées
à des exemples dont elles paraissent naître 12.
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Il n’est
pas de tactique sans la connaissance de ces
invariants, et l’Antiquité en est le
principal recueil :
|
Le
motif qui m’a porté à
laisser imprimer cet ouvrage,
est qu’on m’a fait entendre
qu’il aurait son utilité,
quelqu’anciennes qu’en
soient les maximes, et quelque
commune que soit ma traduction.
Des personnes d’un génie
attentif à l’accroissement
des lumières (...)
désiraient qu’au lieu de
donner des ouvrages dogmatiques
avant d’avoir puisé dans
l’expérience des principes,
des préceptes, les militaires,
qui s’appliquent, pensassent
à amasser ces connaissances
chez les auteurs de l’une et
l’autre Antiquité ; et
que, pour amasser ces
connaissances, on s’attardât
à traduire les auteurs
tactiques qui ne sont pas
traduits 13.
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Au-delà
de la maxime, se situe le principe ;
ces principes qu’il faut, au siècle
des Lumières, "partout
rechercher et sans lesquels en aucun
domaine une connaissance assurée
n’est possible" 14.
Surtout, les principes doivent être
tirés des faits, de l’expérience15.
Beausobre, aux côtés des personnes
"d’un génie attentif à
l’accroissement des Lumières",
perçoit la pensée militaire
antique comme le type même de la
pensée non- dogmatique,
en ce sens que les principes s’y
trouvent associés aux faits qui les
induisent, les concepts aux phénomènes
– la connaissance à l’expérience16.
Cependant,
les enseignements que Beausobre tire
du Tacticien sont, la plupart du
temps, d’ordre extrêmement
pratique. Par exemple, la question
des portes, problème crucial dans
toute fortification, au IVe siècle
avant notre ère comme au XVIIIe siècle.
Énée l’aborde au chapitre X17.
Concernant le système de fermeture,
il recommande de prendre
|
...
trois balanos18
de différentes
figures, dont chacun
soit entre les mains de
différents officiers
qui en garderont chacun
un 19.
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Et
Beausobre commente :
|
Bonne
maxime à imiter
pour les clés
des portes de
nos places. Au
lieu d’une
serrure, Aeneas
en propose trois
différentes
dont les clés
étant gardées
par trois
officiers différents,
il faudrait
qu’ils
s’entendissent
tous trois pour
livrer la porte 20.
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|
La
représentation
qu’il se fait du
monde antique est dépourvue
de toute nostalgie.
L’époque d’Énée,
n’est ni un âge
d’or, ni un temps
qui recèle un
savoir oublié,
comme l’est
parfois l’Antiquité
du chevalier de
Folard. Beausobre
est pleinement
conscient du fait
que la guerre a
changé depuis les
Grecs et que les leçons
tirées des Poliorcétiques
exigent d’être
adaptées ou complétées.
Dans ce cas, le plus
souvent, il a
recours à des
arguments de simple
bon sens. Ainsi,
dans le chapitre
consacré aux
sorties contre un
assiégeant, le
Tacticien conseille
de
|
...
ne
jamais
laisser
sortir témérairement
une
grande
quantité
de
troupes
contre
l’ennemi 21.
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|
Ce
qu’approuve
Beausobre :
|
...
si
l’on
sort
en
force
et
qu’on
soit
coupé
ou
battu,
qui
défendra
la
place
contre
une
insulte ? 22.
|
|
Mais
il
ajoute :
|
Cependant
de
petites
sorties
ne
débouteront
pas
l’assiégeant" 23.
|
|
Il
peut
donc
être
nécessaire
de
sortir
en
force,
mais
l’on
prendra
soin
de
créer
|
...
des
postes
intermédiaires
pour
empêcher
qu’on
ne
soit
coupé
et
des
signaux
pour
se
reconnaître" 24.
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|
Entre
l’Antiquité
et
le
siècle
des
Lumières,
c’est
aussi
la
morale
et
le
droit
de
la
guerre
qui
ont
évolué.
Au
chapitre XIV25
intitulé :
"Des
moyens
de
rendre
l’entrée
de
vos
provinces
difficiles
à
l’ennemi",
Énée
recommande,
entre
autres,
de
|
...
corrompre
tout
ce
qui
sert
de
boisson
ou
de
nourriture" 26.
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Beausobre
commente,
en
homme
des
Lumières
pragmatique :
|
Autrefois
on
empoisonnait
les
sources,
les
puits
(...) :
les
lois
de
la
guerre
ne
le
permettent
plus,
et
l’on
peut
dire
que
l’honneur
les
a
dictées ;
mais
elles
permettent
d’empêcher
l’ennemi
d’en
boire,
et
l’on
pourrait
les
empoisonner
et
l’en
avertir
par
des
poteaux" 27.
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|
Mais
surtout,
ce
qui,
pour
lui,
limite
la
portée
du
texte
d’Énée
au
XVIIIe
siècle,
c’est
la
différence
de
conception
stratégique
dans
la
défense
des
places :
|
Nous
défendons
nos
amples
dehors,
et
nullement
le
corps
de
la
place ;
les
Anciens
défendaient
faiblement
leurs
dehors,
mais
très
opiniâtrement
leurs
murs 28.
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|
Le
commentaire
des
Poliorcétiques
lui
fournit
l’occasion
de
critiquer
l’emploi
abusif
des
places
fortes
dans
le
système
de
défense
du
territoire.
Cette
critique,
qui
n’avait
rien
d’exceptionnel
à
l’époque,
passait
toujours
par
une
remise
en
cause
des
conceptions
de
Vauban :
|
Si
Louis
le
Grand
avait
employé
à
des
armées
des
sommes
que
ce
célèbre
ingénieur
lui
fit
employer
à
construire
des
places
superflues
et
sur
la
frontière
et
au-delà,
il
aurait
abrégé
la
guerre,
il
l’aurait
terminée
à
son
gré 29.
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|
Ce
qui
semble
en
revanche
plus
original,
c’est
la
place
accordée
à
ce
que
l’on
appelle
aujourd’hui
les
forces
morales.
Avant
Guibert,
avant
Rousseau30,
il
proclame
qu’il
n’est
pas
de
défense
sans
patriotisme :
|
Mais
quelques
utiles
que
soient
les
préceptes
d’Aeneas
pour
défendre
une
grande
place
avec
peu
de
monde
(...)
ce
ne
sera
jamais
une
défense
de
bien
longue
durée
(...)
dès
que
cette
ville
n’est
pas
républicaine 31,
c’est-à-dire
qu’elle
n’est
pas
intimement
intéressée
à
faire
tous
ses
efforts
pour
ne
pas
tomber
sous
la
puissance
de
l’étranger,
les
citoyens
se
contentent
d’être
neutres
(...)
et
laissent
à
la
garnison
de
leur
prince
le
soin
et
l’intérêt
d’en
défendre
les
remparts 32.
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|
Il
y
a
également
dans
ces
propos,
une
critique
des
armées
professionnelles,
que
ses
origines
suisses
peuvent
expliquer.
Et
c’est
avec
des
accents
qui
évoquent,
avant
la
lettre,
un
autre
citoyen
helvétique,
le
Rousseau
des
Considérations
sur
le
gouvernement
de
Pologne,
que
Beausobre
définit
l’art
de
se
défendre
comme
étant
d’abord
celui
de
|
...
gagner
du
terrain
dans
les
cœurs 33.
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|
Malgré
sa
critique
d’un
système
de
défense
fondée
sur
une
utilisation
abusive
des
forteresses,
et
son
apologie
du
patriotisme
comme
générateur
de
forces
morales,
l’œuvre
du
comte
de
Beausobre
n’est
pas
polémique.
Il
se
situe
en
marge
–
et
sans
y
faire
jamais
allusion
–
du
grand
débat
qui
oppose,
à
l’époque,
les
partisans
de
l’ordre
mince
à
ceux
de
l’ordre
profond.
L’Antiquité
à
laquelle
il
fait
référence
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