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L’IDEOLOGIE
DE L’OFFENSIVE DANS LE PLAN SCHLIEFFEN
Thomas Lindemann
Il peut paraître surprenant de
donner à un plan militaire comme celui de Schlieffen une
inspiration idéologique. Quelques remarques préliminaires
s’imposent donc en vue de justifier le bien-fondé de notre
approche. Depuis la fin des années soixante-dix, plusieurs études
portant sur la "culture stratégique" ou des
"conceptions faussées"1
ont sérieusement ébranlé le paradigme de l’école réaliste.
Pour celui-ci, les stratégies militaires sont principalement
une fonction des facteurs structurels - l’environnement
international ; les ressources militaro-techniques, économiques,
démographiques ; la position géographique. Le calcul
rationnel de ces données d’après la probabilité et la somme
des coûts et des bénéfices - par exemple maximisation de la
puissance ou simple "autoconservation" - explique dans
cette perspective les choix stratégiques2
En revanche, pour les auteurs
culturalistes, les États et leurs décideurs ne sont ni des
"boîtes noires", ni des acteurs interchangeables dans
leur quête du choix optimal. Leurs préférences stratégiques
seraient enracinées dans leur histoire et influencées
par leurs particularités culturelles, philosophiques, politiques
ou des facteurs cognitifs qui n’ont pas de valeur universelle3Aussi
la puissance militaire des États ne dépend-elle pas seulement de
leurs multiples ressources mais est soumise à des variations
culturelles. Un État tiraillé entre des minorités nationales
peut dépenser moins de ressources pour sa défense qu’un État
homogène. Des telles frictions culturelles sont même
susceptibles d’affecter l’efficacité opérationnelle d’une
armée comme celle de l’Irak pendant la guerre du Golfe4La
conscription est également souvent fonction des cultures et des
sub-cultures nationales. En France, elle est traditionnellement
l’apanage de la gauche républicaine tandis qu’elle est
suspecte aux "gauches" américaine et anglaise, grandies
dans des sociétés plus individualistes (l’Habeas Corpus Act
dès 1679), civiles et décentralisées5Selon
les cultures militaires, des plans militaires offensifs sont tantôt
combinés avec une armée exclusivement professionnelle, tantôt
avec des conscrits. Le haut commandement français avant 1914 négligea
ainsi les indices d’une intention allemande d’attaquer à
travers la Belgique sur la rive gauche de la Meuse. Il lui était
impossible de concevoir l’utilisation offensive de conscrits peu
expérimentés et il conclut que l’Allemagne ne disposerait pas
de forces suffisantes6Sans vouloir
discuter le concept bien ambitieux de "culture stratégique"7nous
nous contenterons d’insister sur l’existence des visions du
monde qui se présentent comme une "paire de lentilles à
travers lesquelles les informations relatives à l’environnement
physique et social sont perçues" 8et
sélectionnées par les décideurs militaires.
Aussi y a-t-il de nombreuses
raisons de supposer que les décideurs politiques et militaires déterminent
leur choix, non seulement en fonction des données techniques et
matérielles, mais aussi en fonction des "systèmes de
valeurs" qui sélectionnent ces données et leur confèrent
un sens. Notre interrogation sur le plan
Schlieffen s’inscrit dans cette perspective et contribuera peut-être
à inciter à d’autres études de cas qui pourront enrichir
quelque peu le débat métaphysique, c’est-à-dire sans véritable
base empirique9entre les tenants
de l’école du choix rationnel et ceux qui défendent
l’importance des "fausses perceptions" ("misperceptions").
Reste cependant le problème de
savoir comment définir le rapport de causalité entre un plan
stratégique tel que celui de Schlieffen, incontestablement basé
sur des considérations purement militaires, et une culture ou une
vision du monde. L’orientation globale (par exemple la stratégie
de l’anéantissement ou d’usure, des opérations militaires défensives
ou offensives) d’un tel plan peut être influencée par des
considérations idéologiques. En outre, une culture ou une vision
du monde est susceptible d’exclure des alternatives stratégiques
non conformes à cette vision mais peut-être techniquement plus
fiables et réalisables. A.I. Johnston définit la "culture
stratégique" comme l’ensemble "d’un système de
symboles sur le rôle et l’efficacité de la force
militaire dans les relations inter-étatiques 10Ces
suppositions culturelles et non pas conjoncturelles sur
l’environnement stratégique, sont selon, lui les suivantes :
1. le rôle de la guerre dans les
relations humaines (est-elle inévitable ou est-ce une aberration ?) ;
2. la nature de l’adversaire et
la menace qu’il pose (somme nulle ou somme variable) ;
3. l’efficacité de
l’utilisation de la force pour résoudre les conflits et éliminer
la menace11
Un responsable militaire croyant
la guerre inévitable, l’adversaire immuablement hostile et
convaincu de l’efficacité de la force aura ainsi tendance à
vouloir éliminer à tout prix les forces adverses. Il optera de même
très vraisemblablement en faveur d’un plan militaire offensif,
c’est-à-dire un plan prévoyant une attaque de grande envergure
dans la profondeur du territoire ennemi et se fondant généralement
sur une mobilisation rapide des forces militaires, voire sur une
frappe préemptive12La croyance
tenace dans l’efficacité de la force, si caractéristique dans
l’histoire russe, pourrait en outre expliquer pourquoi de nombreux
généraux russes considèrent, malgré l’expérience négative
de l’Afghanistan, la répression militaire comme le meilleur
moyen de pacifier la Tchétchénie.
Nos hypothèses sur le plan
Schlieffen
Notre hypothèse principale est
que les décideurs militaires de 1914 - et avant tout Moltke le
Jeune - s’accrochaient unilatéralement au plan Schlieffen malgré
leurs grandes inquiétudes sur ses chances de succès, car
celui-ci, par son axiome d’une offensive rapide et décisive,
correspondait le mieux à leur vision darwinienne du monde. En
revanche des options défensives furent en raison de cette grille
de perception, rapidement écartées. Si les militaires allemands
n’ont pas opté pour le plan de Moltke l’Ancien (chef d’état-major
de 1861 à 1889) des années quatre-vingts, qui préconisa, une
offensive limitée à l’Est et une défensive à l’Ouest,
c’est donc, selon notre hypothèse, essentiellement pour des
raisons idéologiques et non pas militaro-techniques.
Tout d’abord, nous montrerons
comment le plan Schlieffen, s’inspirant du "culte de
l’offensive", contribua au déclenchement de la Première
guerre mondiale en encourageant une frappe préemptive13La
marge de manœuvre diplomatique en fut gravement affectée et
rendit la maîtrise de la crise de juillet 1914 pratiquement
impossible lorsqu’elle entra dans sa phase critique.
Ensuite, nous
tenterons de démontrer que le plan de Moltke l’Ancien fut avant
tout rejeté parce qu’une défensive reconnaissant le statu
quo était incompatible :
1. avec la conception darwinienne
de la guerre comme un moyen de sélection et la nécessité d’être
fort, d’éliminer l’adversaire afin de pouvoir survivre dans
"l’évolution mondiale" (Weltentwicklung) ;
2. avec les représentations
nationalistes d’une mission civilisatrice du peuple allemand et
la supposition d’une hostilité farouche et congénitale de
l’adversaire. Nous étudierons également les incertitudes de
Moltke sur le bien-fondé du plan Schlieffen, qui nous indiquent
ses préférences idéologiques et non pas techniques pour
celui-ci.
Le plan Schlieffen et le déclenchement
de la guerre
Les détails du plan Schlieffen
et ses modifications dans l’ère de Moltke le Jeune (chef d’état-major
de 1906 à 1914) ont été traités d’une manière approfondie14et
nous nous contenterons d’évoquer quelques-unes de ses idées
fondamentales. Depuis l’alliance franco-russe (1892/1894),
l’Allemagne devait sérieusement envisager de combattre sur deux
fronts dans un conflit européen. Une répartition inégale de ses
troupes, avec une plus grande force de frappe sur un des théâtres
de la guerre au cours d’une phase initiale, devait permettre à
l’Allemagne de compenser son infériorité numérique face au
bloc franco-russe. Après l’écrasement de la France dans un
"Blitzkrieg" de 4 à 6 semaines, Schlieffen
projetait de regrouper ensuite les forces sur le front oriental15
À partir de 1897, Schlieffen
trouve la solution "miracle" pour contourner
l’obstacle des positions fortifiées françaises16par
une manœuvre de débordement à travers le Luxembourg et la
Belgique. Celle-ci lui sembla offrir suffisamment d’espace, de
routes et de voies ferrées pour attaquer l’aile gauche et
l’arrière de l’ennemi. Dans sa version de 1905, le plan
Schlieffen17prévoyait, en outre,
la violation de la neutralité hollandaise18Une
aile droite très forte (6/7) serait déployée au nord de Metz,
à la frontière occidentale, tandis que l’aile gauche en
Alsace-Lorraine serait laissée délibérément faible (1/7) afin
d’attirer éventuellement les Français dans un piège entre
Metz et les Vosges19
L’imposante aile droite devait,
selon le plan, contourner le déploiement des Français à leur
frontière orientale en marchant sur la Somme inférieure
(Abbeville, Amiens), la Seine inférieure et en s’emparant de
Paris. La phase décisive pour l’anéantissement de
l’adversaire devait se produire près de Troyes, où les troupes
françaises seraient refoulées contre leurs propres
fortifications et la frontière suisse. 5 à 6 semaines, ou plus
précisément 39 jours, étaient prévus pour la réalisation de
cette gigantesque opération qui déboucherait sur une victoire décisive.
La logique du plan - en écartant
ici l’insuffisance des forces allemandes en vue de sa réalisation20-
semblait irréfutable, mais seulement à une condition :
l’exclusion des options défensives et l’attachement aveugle
au dogme de la bataille décisive. Dans la représentation stratégique
de Schlieffen les succès militaires tenaient ainsi absolument aux
attaques incessantes en dépit de la possibilité d’une grande
effusion de sang et de pertes humaines considérables. Son modèle
fut la stratégie d’Hannibal dans la bataille de Cannes en 216
av. J.-C. : l’attaque des flancs et des arrières lui
apparaissait comme un précepte éternellement et universellement
valable21Aux yeux de Schlieffen,
seule une victoire totale, programmée à l’avance et réalisée
d’une manière automatique, était susceptible de garantir la sécurité
de l’Allemagne.
Le plan Schlieffen comme
catalyseur d’une guerre préemptive et préventive
On sait que le plan Schlieffen,
et notamment sa version modifiée par Moltke le Jeune et le
colonel Erich Ludendorff, basé sur une occupation rapide de Liège,
fut une des causes majeures de la guerre22La
renonciation de Moltke le Jeune à se frayer un passage à travers
les Pays-Bas réduisait encore l’espace de déploiement des
troupes allemandes, si crucial pour le succès de leur manœuvre
de débordement. Il était donc essentiel de s’emparer de la
forteresse de Liège qui couvrait des routes vitales par une
attaque-surprise avant que l’adversaire pût faire sauter les
tunnels et les ponts sur la Meuse23Sans
le plan Schlieffen, les militaires auraient pu mobiliser leurs armées
sans violation territoriale pendant huit à dix jours ce qui
aurait permis la poursuite des négociations diplomatiques24Ainsi,
la mobilisation générale russe du 30 juillet 1914 et les préparations
militaires d’autres pays européens n’étaient donc pas nécessairement
des actes de guerre mais pouvaient être conçus comme un moyen de
pression politique25
En Allemagne, la logique du plan
Schlieffen devait conduire à percevoir la mobilisation comme le
commencement de la guerre. L’attaque contre la Belgique, comme
toutes les stratégies "préemptives", imposait une extrême
rapidité, une frappe en premier étant nécessaire pour rendre
l’adversaire inoffensif avant que celui-ci ne soit en mesure de
se protéger efficacement26Les
dirigeants russes et surtout le tsar auraient peut-être hésité
à déclencher le mécanisme de mobilisation le 29 juillet s’ils
avaient compris la logique de guerre qui en résultait dans la
perception allemande. Leur mobilisation partielle ne présenta
aucun avantage militaire puisque les troupes autrichiennes engagées
contre la Serbie pouvaient difficilement être transférées en
Galicie pour faire face à une attaque russe27Du
point de vue militaire, il était donc avantageux pour la Russie
de retenir sa mobilisation partielle jusqu’à ce que
l’Autriche se fût engagée sur le front serbe.
Les généraux russes, comme tous
les militaires européens convaincus des vertus de l’offensive,
craignaient cependant d’être dépassés par des préparatifs
secrets de l’Allemagne28Deux
jours de retard ou d’avance sur la mobilisation de
l’adversaire apparaissaient comme décisifs29Une
telle croyance reflète, comme le remarque Stephen Van Evera,
l’axiome que l’offensive est forte et la défensive faible30Cette
logique devait créer de fortes incitations à mobiliser ou à
frapper en premier31
Lorsque le chancelier Bethmann
Hollweg se prononça, le 29 juillet 1914, sous la menace
de l’intervention anglaise aux côtés de l’Entente et dans le
contexte de l’aggravation de la crise32en
faveur de la proposition diplomatique "Halt in Belgrade",
sa marge de manœuvre était déjà sensiblement réduite par les
contraintes du plan Schlieffen car le plan prévoyait au deuxième
jour de la mobilisation une marche à travers le Luxembourg et la
Belgique. La rapidité des actions militaires était une nécessité
et devait provoquer la mise en branle d’un mécanisme irréversible,
inexorable qu’aucune diplomatie ne pouvait plus arrêter33Bethmann
Hollweg et son secrétaire d’État, le ministre des affaires étrangères,
G.v. Jagow, connaissaient le plan Schlieffen mais des détails
tels que la conquête de Liège leur échappèrent probablement34L’empereur
Guillaume II, qui avait l’habitude de s’entourer presque
exclusivement de militaires, était plus familier du credo
que la mobilisation signifierait la guerre, sans en comprendre
peut-être la vraie portée - surtout l’implication politique
des détails techniques. Le 30 juillet, il considère dans cette
logique la poursuite des médiations diplomatiques comme inutiles
car le tsar mobiliserait "derrière son dos"35
Moltke, revenu de sa cure balnéaire
le 28 juillet à Berlin, et le ministre de la guerre, le général
von Falkenhayn, s’opposèrent de plus en plus farouchement à la
médiation du chancelier qui risquait, à leurs yeux, de
compromettre la réalisation du plan Schlieffen. Ils parvinrent à
lui imposer leur point de vue le 30 juillet, à la suite de
nouvelles informations concernant des préparatifs militaires
russes et belges ; ces dernières furent particulièrement
dans l’optique d’une frappe préemptive. Falkenhayn se prononça
dès le 29 juillet en faveur d’un "Kriegsgefahrenzustand"
(imminence de danger de guerre) mais le chancelier résistait
encore en se fondant sur des considérations d’ordre interne et
en escomptant la neutralité anglaise. Le lendemain, 30 juillet,
Moltke durcit également son attitude et prit l’initiative en
sabotant les efforts diplomatiques du chancelier pour faire
accepter par les Autrichiens la proposition "Halt in
Belgrade".
Les services de renseignements
allemands avaient obtenu, entre-temps, des indices sur
l’imminence d’une mobilisation générale russe et des préparatifs
belges. Moltke en fut fortement impressionné36Dans
un entretien avec l’attaché militaire de l’Autriche,
Bienerth, le 30 juillet vers 14 heures, Moltke demanda à
l’Autriche de mobiliser immédiatement contre la Russie pour éviter
que celle-ci n’augmente son avance. La situation deviendrait de
plus en plus intenable pour les puissances centrales37Moltke
allait jusqu’à conseiller à l’Autriche le refus de toutes
les propositions anglaises visant à maintenir la paix : donc
également la renonciation à la prise en gage de Belgrade38Le
chef d’état-major autrichien, Conrad von Hoetzendorff,
s’exclama à propos de cette confusion de la politique allemande :
"Qui gouverne vraiment à Berlin, Bethmann ou Moltke ?" 39
Le soir du même jour, Moltke
devint aussi plus explicite face au chancelier. Ce dernier était
sur le point d’envoyer un dernier télégramme de rappel à
Vienne en se fondant sur la promesse d’Edward Grey que
l’Angleterre s’engagerait à Pétersbourg et à Paris en
faveur de l’Allemagne si la politique berlinoise réussissait à
obtenir de l’Autriche l’acceptation d’un compromis
raisonnable40Mais Moltke parvint
à empêcher l’expédition du télégramme. Il obtint même la
promesse du chancelier de déclarer au plus tard le lendemain (31
juillet) à midi le "Kriegsgefahrenzustand". Le
chancelier s’inclina donc en dépit de sa stratégie tendant à
mettre la Russie dans son tort afin de s’assurer le soutien des
sociaux-démocrates et la neutralité anglaise. Celle-ci
deviendrait illusoire à la suite de la violation de la neutralité
belge et la logique militaire l’emporta définitivement sur les
considérations politiques41
Les agissements de Moltke dans la
dernière phase de la crise de juillet se nourrissaient donc
largement de sa crainte que l’attaque surprise de Liège fût
compromise à mesure que les préparatifs belges se mettaient en
place42Bref, le plan Schlieffen
aurait échoué si les Belges avaient eu le temps de préparer la
défense de Liège. Luigi Albertini pense même que, si Bethmann
avait résisté à Moltke et menacé les Autrichiens le 31 juillet
de ne pas reconnaître le "casus foederis" dans
le cas d’un rejet de la proposition germano-anglaise de "Halt
in Belgrade", la paix mondiale aurait pu être sauvée43
Le plan Schlieffen contribua
encore d’une autre manière au déclenchement de la guerre car
il incita à une confrontation armée avant que la Russie fût en
mesure de rendre sa mobilisation plus rapide et son attaque en
Prusse orientale plus efficace. Le renforcement de la Russie après
sa défaite contre le Japon en 1905, l’année de la version décisive
du plan Schlieffen, était de plus en plus préoccupant aux yeux
des militaires allemands. La première guerre balkanique de
1912/13 leur semblait annoncer une montée en force irrésistible
de la Russie - aux yeux de Moltke ces modifications du rapport des
forces en Europe rendaient hautement probable une guerre
continentale dans les "deux à trois ans"44Lors
du fameux Conseil de guerre du 8 décembre 1912, Moltke était déjà
disposé à se lancer dans une guerre continentale : "le
plus tôt sera le mieux" 45L’augmentation
des effectifs russes et l’amélioration de son réseau
ferroviaire qui devait être accompli en 1916-1917 donnaient une
impulsion supplémentaire à ses desseins belliqueux et
affectaient également les décideurs politiques. La conviction
s’empara des milieux dirigeants allemands qu’une fois achevées
les voies ferroviaires en 1917, l’Allemagne perdrait une guerre
continentale46Or, en 1914, la
situation était encore jugée relativement favorable. En conséquence
il s’agissait de ne pas reculer devant le risque d’une guerre,
la "grande liquidation" 47
Moltke consulta les dirigeants
politiques de l’Empire à plusieurs reprises, en insistant sur
ce que les stratèges contemporains nomment "window of
vulnerability" ("fenêtre de vulnérabilité")
qui s’ouvrirait en 1917, tandis qu’en 1914 l’Allemagne avait
encore la possibilité de gagner une guerre continentale. De
telles considérations ont vraisemblablement inspiré aussi la
politique de "brinkmanship" (I. Geiss) des
dirigeants allemands lors de la crise de juillet. Très révélateur
est à cet égard un entretien de mai 1914 au ministère des
affaires étrangères, entre Moltke et le secrétaire d’État
Gottlieb de Jagow. Moltke y exprime ses inquiétudes sur
l’avenir : la Russie aurait fini en 2 ou 3 ans son
programme d’armement et la supériorité des ennemis serait
alors si grande qu’on ne saurait plus comment y faire face48Selon
Moltke, il n’y avait pas d’autre alternative que le déclenchement
d’une guerre préventive. Il pressa Jagow "d’adapter
notre politique à l’éclatement d’une guerre dans un avenir
proche" 49
Même si Jagow ne s’aligna pas
complètement sur les vues de Moltke, il en tira la conviction que
l’Allemagne devait s’engager dans une politique plus
"affirmative". La finalité principale ne fut plus d’éviter
une guerre mais d’améliorer au prix d’un haut risque de
guerre la situation internationale de l’Empire : "J’ai
espéré en juillet 14 qu’une guerre générale pourrait être
évitée. Mais je ne peux pas nier que... Moltke m’a inspiré
quelque confiance dans une issue favorable au cas où cela ne
serait pas possible" 50
Le dilemme de sécurité auquel
les militaires se crurent confrontés en 1914 résulta en grande
partie du plan Schlieffen et de son dogme, aussi répandu dans
d’autres pays européens, de "l’offensive à outrance" 51Un
plan alternatif, renonçant à dégarnir le front oriental et se
contentant d’une approche plus prudente à l’Ouest, aurait
permis d’attendre plus sereinement le renforcement du dispositif
russe en 1917. Van Evera remarque à ce propos que, dans un monde
dominé par la défensive, les "fenêtres de vulnérabilité"
sont considérablement réduites puisque la supériorité numérique
de l’adversaire est censée être en partie compensée par la
supériorité de la défensive. En revanche, le "culte de
l’offensive" qui hantait les sphères dirigeantes européennes
en 1914, s’inscrit dans la logique d’une guerre préventive
puisque, dans sa représentation stratégique, les "fenêtres
de vulnérabilité et d’opportunité" s’agrandissent
considérablement52
L’état-major se raccrocha
pourtant aveuglement au plan Schlieffen comme à une recette
miracle et exclua a priori toute alternative stratégique
en renonçant définitivement, en 1913, au plan d’un grand déploiement
à l’Est ("Grossen-Ostaufmarschplan") inspiré
de Moltke l’Ancien53La
suppression de ce plan alternatif, essentiellement défensif,
indique que l’état-major allemand songeait à provoquer, au
plus tard en 1915, une guerre européenne puisqu’il s’était
convaincu que le temps travaillerait au-delà de cette date contre
le seul plan d’opération existant, celui de Schlieffen54La
fixation de Moltke sur le plan Schlieffen se révèle aussi dans
sa réaction le 1er août 1914, lorsque Guillaume II
lui suggéra de mobiliser à l’Est contre la Russie et non pas
contre la France. L’empereur se fondait sur une dépêche erronée
de l’ambassadeur Lichnowsky à Londres selon laquelle
l’Angleterre garantirait la neutralité française si
l’Allemagne s’abstenait d’ouvrir les hostilités sur sa
frontière occidentale55Moltke répondit
que cela était impossible car le déploiement d’une armée
d’un million d’hommes ne s’improviserait pas : "J’étais
comme brisé et je versais des larmes de désespoir" 56
La question qui
se pose est de savoir pourquoi Moltke rejeta si violemment une
alternative au plan Schlieffen, alors que celui-ci était
largement responsable de l’escalade incontrôlée du conflit. On
mettra l’accent sur la vision du monde de Moltke qui l’empêchait
de concevoir des alternatives stratégiques à l’anéantissement
de l’adversaire.
Les a priori "idéologiques"
du plan Schlieffen
Le darwinisme "völkisch"
de Moltke
Selon le premier indicateur de la
culture stratégique proposé par A.I. Johnston, la guerre est une
aberration inévitable), on observe d’abord que Moltke perçoit
la guerre comme une loi naturelle dans l’évolution mondiale.
Chaque guerre est pour lui, à la manière du darwinisme social,
un accoucheur d’un stade supérieur de cette évolution en éliminant
les peuples vieux et en permettant au peuple le plus jeune et le
plus vigoureux d’assumer le "leadership". La
guerre est donc le seul moyen efficace, voire "naturel"
pour résoudre les conflits :
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Cette
guerre... constitue une partie inéluctable de l’évolution
mondiale. Dans leur évolution, les peuples sont
soumis aux mêmes lois que les individus. Si cette évolution
qu’on qualifie habituellement d’histoire mondiale
n’existait pas... la théorie de l’évolution,
reconnue valable pour les êtres vivants de la terre,
ne s’appliquerait pas à l’être vivant le plus développé
à savoir l’homme dans son rassemblement en tant que
peuple 57
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Dans la perspective darwinienne de
Moltke, la guerre en 1914 est un conflit qui ne tranchera pas
seulement temporairement le rapport des forces
internationales mais le déterminera durablement en éliminant
les peuples faibles :
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Qui ne
devait pas ressentir que cette guerre signifie l’un
des grands tournants dans l’histoire mondiale ?
Son résultat sera décisif pour plusieurs siècles et déterminera
la direction de l’évolution et de la culture humaines 58
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Les affinités de cette
vision du monde avec le plan Schlieffen saute aux yeux car
seule une bataille décisive comme l’écrasement planifié
de la France, censée avoir "dépassé le sommet de
son développement" 59peut
conduire à l’élimination des peuples faibles et influer
sur l’évolution de l’histoire mondiale. Si la guerre
est perçue comme un moyen de sélection, le statu quo
et des plans défensifs n’ont plus aucun sens car ils
seraient contraires à la dynamique impitoyable du
"monde darwinien" où n’existe que le choix
entre grandir ou dépérir. Si la guerre est en outre jugée
inévitable, la prime revient à l’offensive, car il est
alors logique de la déclencher d’une manière "préventive"
au moment le plus favorable et seul un plan militaire
"offensif" peut servir ce but. La vision d’une
dynamique infinie des peuples "ascendants" et
"descendants" qui rendrait des équilibres
impossibles et les guerres "nécessaires" était
d’ailleurs une croyance largement répandue chez les généraux
allemands60La guerre fut,
dans l’optique darwinienne, littéralement au-delà du
bien et du mal : seuls les peuples faibles seraient
pacifiques tandis que les peuples jeunes devaient être
forts61et se comporter en
tant tels, c’est-à-dire attaquer. En revanche, des plans
militaires défensifs devaient, sous cet angle, être considérés
comme un signe de décadence et de faiblesse.
En tant que nationaliste
allemand lisant attentivement la littérature "völkisch",
de Houston Stewart Chamberlain à Paul de Lagarde, Moltke se
dit convaincu que ce serait désormais le tour des Allemands
de prendre la direction "spirituelle" de
l’humanité :
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L’Allemagne
doit accomplir sa mission culturelle.
L’accomplissement de telles missions ne
s’effectue pas sans frictions car il y a
toujours des oppositions à surmonter :
elles ne peuvent s’épanouir que par la guerre 62
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En revanche les
autres puissances européennes sont soit trop
"décadentes", soit trop peu "idéalistes"
pour devenir la puissance dominante :
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Les
peuples latins ont déjà dépassé le
stade suprême de leur développement...
Les peuples slaves, la Russie plus
particulièrement, appartiennent à une
civilisation trop en retard pour assumer
la direction de la race humaine. Sous
leur règle de fer, l’Europe serait
ramenée au stade de la barbarie morale.
L’Angleterre se préoccupe uniquement
de gains matériels. L’Allemagne représente
l’unique possibilité pour le développement
spirituel de l’homme 63
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On peut se
demander si cette représentation
nationaliste de la prétendue "décadence
française" n’a pas troublé le
jugement stratégique de Moltke en
l’encourageant à miser, comme Schlieffen,
unilatéralement sur une victoire rapide et
décisive à l’Ouest. La grande majorité
des militaires allemands souscrivaient sans
doute au jugement du général Falkenhayn en
1912, à savoir que l’Allemagne sera à
long terme toujours supérieure à la France64De
même, on peut penser, comme J. Snyder, que
la perception de la guerre en tant que nécessairement
bénéfique pour le développement culturel
est susceptible de donner un préjugé
favorable au plan Schlieffen, puisque
seulement une victoire rapide, décisive
peut éviter des coûts majeurs et maximiser
les bénéfices65
Ces
remarques de Moltke ne sont pas des considérations
a posteriori mais s’accordent à
ses propos d’avant 1914. Dans un mémorandum
de 1911, il exhorte Bethmann Hollweg à se
préparer à la guerre prochaine qui serait
un "jugement dernier" ("Jüngstes
Gericht") où se déciderait
l’existence de l’Allemagne66Moltke,
mélangeant curieusement le darwinisme
social et les thèmes religieux, espérait
qu’un futur Armageddon européen, où la
vigueur de la culture germanique serait définitivement
testée, conduirait à l’avènement d’un
"Empire millénaire" ("Tausendjähriges
Reich") imprégné d’une nouvelle
spiritualité. Cependant, cette révélation
miraculeuse serait précédée par de
nombreuses épreuves sanglantes, donc des
guerres. En 1905, il écrit à sa femme :
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L’ère
spirituelle dont tu espères
l’avènement ne se réalisera
pas, je le crois, de sitôt.
Avant cet événement, je crains
que l’humanité ne doive
encore traverser une longue période
d’épreuves sanglantes et de détressse.
Nous ne verrons probablement
plus le commencement de
l’Empire millénaire que
l’humanité attend si
ardemment depuis l’époque de
Jésus 67
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Il
n’hésita pas non plus à exposer
ses vues philosophiques aux autorités
politiques et militaires. Insistant
sur les dangers de la situation
internationale créée à la suite
des guerres balkaniques, il demande
en 1913 au chef d’état-major
autrichien, Conrad von Hötzendorff,
de s’armer pour la poursuite de
l’évolution mondiale en rendant
les peuples germaniques plus
sensibles à cette nécessité68Ces
visions "chiliastiques"
colorées de darwinisme social
s’accordaient parfaitement aux prémisses
du plan Schlieffen qui promettait
d’emporter des victoires décisives,
c’est-à-dire "éliminatoires".
Le
refoulement des peuples
"vieux" n’était pour
Moltke qu’une question de force et
non pas de droit : il découlait
de la nature des choses. Cet axiome
prétendument scientifique atténua
même son nationalisme. Sur la décadence
italienne il porte en 1905 le
jugement suivant :
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Il
est assez attristant que
ce peuple qui domina
jadis le monde soit tombé
si bas mais c’est dans
le cours des choses. Ils
sont probablement sur la
pente descendante et
nous les Germains sommes
sans doute plus jeunes.
Mais nous suivrons
vraisemblablement la même
voie pour faire
finalement place aux
peuples plus jeunes. À
cet égard les peuples
sont pareils aux
individus 69
|
|
Moltke
considère que les
puissances de l’Entente
sont immuablement hostiles
à l’Allemagne : l’écrasement
de l’ennemi, et non pas un
modus vivendi ou des
compromis politiques, était
sous cet angle un impératif
de la sécurité. Il affirme
à plusieurs reprises l’inévitabilité
d’une confrontation armée
entre le germanisme et le
slavisme dont
l’antagonisme est considéré
comme congénital70La
politique du chancelier lui
semble "molle" et
pas assez attentive aux
dangers de la situation
internationale. Le discours
du chancelier relatif au
renforcement de l’armée
au Reichstag en avril 1912
ne lui inspire que des mots
acerbes :
|
Ici
toujours l’eau
de rose :
personne ne
penserait à une
guerre,
l’Allemagne et
les autres
puissances
seraient
pacifiques mais
on ne pourrait
pas savoir ce
qui peut un jour
arriver et pour
cette raison on
devrait
renforcer
l’armée. On
pourrait éclater
de rire si cela
n’était pas
si désespérant !
Le projet de loi
sera apparemment
malgré tout
accepté sans
problèmes. Le
peuple a un
sentiment plus
sain de la
situation
mondiale que ses
dirigeants 71
|
|
Le
postulat de
l’hostilité des
autres puissances
devait encourager
une guerre préventive
et indirectement un
plan militaire
offensif tel que le
plan Schlieffen. Si
l’adversaire est
jugé extrêmement
hostile, seule une
victoire décisive,
donc l’anéantissement
complet des forces
adverses, est
susceptible de
mettre un terme à
la guerre en brisant
définitivement sa
volonté de résistance.
Schlieffen exclut également,
dans Kriege der
Gegenwart
("Les guerres
de l’époque
contemporaine"),
une guerre limitée
et des solutions ou
négociations
politiques car
l’Entente est
implacable. La
distinction entre
des options défensives
et offensives
n’existe pas dans
son esprit, car
l’expansion et
l’anéantissement
de l’adversaire
sont nécessaires à
la sécurité72
Il
est incontestable
qu’une idéologie
qui attribue à la
guerre un rôle pour
la sélection du
peuple le plus apte,
la croit inévitable,
bienfaisante et
naturelle afin de résoudre
les conflits et qui,
de surcroît,
suppose
l’adversaire irréductiblement
hostile, exclut un
plan militaire défensif
qui ne vise qu’au
maintien du statu
quo. Mais un
système de valeurs
axé sur
l’offensive a-t-il
été le seul élément
qui explique le
rejet des options défensives
ou bien Moltke
a-t-il également eu
des raisons stratégiquement
valables pour
justifier un tel
refus ?
Le
rejet idéologique
de la défensive
Moltke
l’Ancien (chef de
l’état-major de
1861 à 1889)
abandonna, après
les expériences de
la guerre
franco-allemande de
1870-1871, le
concept du "Blitzkrieg"
et de la
"victoire décisive" :
|
L’Allemagne
ne doit
pas espérer
se libérer
de
l’un
de ses
adversaires
par une
offensive
rapide
et
heureuse
pour se
dresser
ensuite
contre
l’autre.
Nous
venons
justement
de voir
combien
il est
difficile
de
mettre
un terme
à la
lutte
victorieuse
contre
la
France 73
|
|
L’augmentation
de la
puissance de
feu, le
caractère
"national"
des guerres
modernes -
la
mobilisation
de toutes
les
ressources
d’une
nation -
rendaient à
ses yeux
l’anéantissement
des forces
adverses
dans une
guerre de
courte durée
fortement
improbable.
Dans un
discours
devant le
Reichstag en
1890, il
prophétise
qu’une
future
guerre européenne
pourrait
devenir une
guerre de
sept, voire
de trente,
ans74
Malgré
sa prédilection
pour des
victoires décisives
par
l’attaque
des flancs
et ses
conceptions
darwiniennes
de la
guerre,
Moltke
l’Ancien
se livrait
à une
analyse réaliste.
Il conçut
donc, dans
les années
80, un plan
qui préconisait
une
offensive
limitée à
l’Est
(ligne de défense
sur la
Vistule) et
une défensive
à l’Ouest
en profitant
des places
fortes en
Alsace-Lorraine,
dans les
Vosges, et
l’étendue
très limitée
de la frontière
franco-allemande75Une
offensive à
la frontière
orientale
sur un front
de 750 km
dans les
plaines de
la Pologne
et de la
Galice lui
paraissait
plus
prometteuse.
Il ne se
faisait
aucune
illusion sur
les chances
de succès
d’une
attaque décisive
contre la
Russie et
n’avait
pas
l’intention
de pénétrer
dans ses
profondeurs.
Son objectif
était une
victoire
limitée
autour de
Varsovie
afin de
raccourcir
la frontière
convexe et
difficilement
défendable
avec la
Russie. À
l’ouest,
il espérait
attirer les
forces françaises
hors de
leurs
forteresses
à proximité
du réseau
ferroviaire
de la Sarre.
Les forces
allemandes
de l’Est
pourraient
alors être
rapidement déplacées
à
l’ouest.
L’expérience
de la première
guerre
mondiale en
1915
confirme la
viabilité
du plan de
Moltke
l’Ancien.
Sur la
frontière
occidentale,
les forces
allemandes
se défendaient
avec succès
contre les
forces alliées
bien que la
ligne de défense
y fût deux
fois plus
longue
qu’elle
aurait été
si la
neutralité
belge avait
été préservée.
Deux corps
d’armées
et huit
divisions
allemands
supplémentaires
transférés
du front
occidental
permirent de
refouler les
troupes
russes, en
été 1915,
de la
Lituanie, de
Pologne et
de Galicie76Seuls
quelques
membres de
l’état-major,
comme
Herrmann von
Staabs, le
chef de la
section
ferroviaire
de l’état-major,
ou le général
Sigismund
von
Schlichting
reconnurent
les
avantages de
ce plan fondé
sur les
considérations
suivantes :
1.
les
fortifications
et l’étendue
limitée de
la frontière
occidentale ;
2.
la
diminution
des forces
adverses :
une défense
à l’ouest
aurait
vraisemblablement
exclu du
conflit les
forces
belges et
anglaises ;
3.
le
renforcement
moral des
troupes et
des
dirigeants
autrichiens ;
4.
l’accès
aux matières
premières
de
l’Europe
orientale77
Un
mémorandum
de Moltke le
Jeune de
1913 : Verhalten
Deutschlands
in einem
Dreibundkrieg
("Le
comportement
de
l’Allemagne
dans une
guerre des
triples
alliances"),
justifie
l’abandon
du plan de
Moltke
l’Ancien
de la manière
suivante :
|
Le
fort
développement
du
réseau
ferroviaire
russe
conduisait
à
une
accélération
du
déploiement
russe.
Celui-ci
est
largement
transféré
vers
l’Est
sur
la
ligne
Kovno
-
Grodno-Bialystok
-
Brest
Litovsk.
Une
offensive
germano-autrichienne
vers
la
Pologne
est
ainsi
devenue
inopérante.
Une
attaque
allemande
contre
le
nouvel
espace
du
déploiement
russe
aurait
aujourd’hui
à
surmonter
des
positions
fortifiées
dans
les
marécages
autour
de
la
Narev
et
du
Niémen
qui
sont
difficiles
à
traverser...
Même
une
percée
sur
la
Narev
ne
nous
serait
pas
très
profitable
car
les
Russes
pourraient
alors
se
retirer
vers
leur
vaste
hinterland.
Cette
campagne
russe
se
prolongerait
de
toute
manière
éternellement 78
|
|
On
peut
se
demander
si
Moltke
a sérieusement
analysé
la
possibilité
d’une
offensive
limitée
à
l’Est.
La
ligne
de
front
sur
la
frontière
orientale
en
automne
1915
dépassait
de
loin
l’objectif
de
Moltke
l’Ancien.
Il
semble
que
ses
arguments
techniques
soient
plutôt
des
rationalisations
a
posteriori.
Cette
hypothèse
s’impose
lorsqu’il
remarque
que
même
si
une
offensive
à
l’Est
réussissait,
ce
ne
serait
pas
une
victoire
décisive.
En
janvier
1915,
il
s’oppose
de
la même
façon
à
la
stratégie
d’usure
de
son
successeur,
le général
von
Falkenhayn
en
exhortant
le
chancelier
à
forcer
désormais
une
décision
à
l’Est79Le
dogme
de
la
"bataille
décisive"
et
non
pas
l’impossibilité
technique
d’une
défense
semble
donc
être
la
motivation
essentielle
du
"jeune"
Moltke
pour
rejeter
le
plan
de
son
oncle :
|