| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Dans la perspective darwinienne de Moltke, la guerre en 1914 est un conflit qui ne tranchera pas seulement temporairement le rapport des forces internationales mais le déterminera durablement en éliminant les peuples faibles :
Les affinités de cette vision du monde avec le plan Schlieffen saute aux yeux car seule une bataille décisive comme l’écrasement planifié de la France, censée avoir "dépassé le sommet de son développement" 59peut conduire à l’élimination des peuples faibles et influer sur l’évolution de l’histoire mondiale. Si la guerre est perçue comme un moyen de sélection, le statu quo et des plans défensifs n’ont plus aucun sens car ils seraient contraires à la dynamique impitoyable du "monde darwinien" où n’existe que le choix entre grandir ou dépérir. Si la guerre est en outre jugée inévitable, la prime revient à l’offensive, car il est alors logique de la déclencher d’une manière "préventive" au moment le plus favorable et seul un plan militaire "offensif" peut servir ce but. La vision d’une dynamique infinie des peuples "ascendants" et "descendants" qui rendrait des équilibres impossibles et les guerres "nécessaires" était d’ailleurs une croyance largement répandue chez les généraux allemands60La guerre fut, dans l’optique darwinienne, littéralement au-delà du bien et du mal : seuls les peuples faibles seraient pacifiques tandis que les peuples jeunes devaient être forts61et se comporter en tant tels, c’est-à-dire attaquer. En revanche, des plans militaires défensifs devaient, sous cet angle, être considérés comme un signe de décadence et de faiblesse. En tant que nationaliste allemand lisant attentivement la littérature "völkisch", de Houston Stewart Chamberlain à Paul de Lagarde, Moltke se dit convaincu que ce serait désormais le tour des Allemands de prendre la direction "spirituelle" de l’humanité :
En revanche les autres puissances européennes sont soit trop "décadentes", soit trop peu "idéalistes" pour devenir la puissance dominante :
On peut se demander si cette représentation nationaliste de la prétendue "décadence française" n’a pas troublé le jugement stratégique de Moltke en l’encourageant à miser, comme Schlieffen, unilatéralement sur une victoire rapide et décisive à l’Ouest. La grande majorité des militaires allemands souscrivaient sans doute au jugement du général Falkenhayn en 1912, à savoir que l’Allemagne sera à long terme toujours supérieure à la France64De même, on peut penser, comme J. Snyder, que la perception de la guerre en tant que nécessairement bénéfique pour le développement culturel est susceptible de donner un préjugé favorable au plan Schlieffen, puisque seulement une victoire rapide, décisive peut éviter des coûts majeurs et maximiser les bénéfices65 Ces remarques de Moltke ne sont pas des considérations a posteriori mais s’accordent à ses propos d’avant 1914. Dans un mémorandum de 1911, il exhorte Bethmann Hollweg à se préparer à la guerre prochaine qui serait un "jugement dernier" ("Jüngstes Gericht") où se déciderait l’existence de l’Allemagne66Moltke, mélangeant curieusement le darwinisme social et les thèmes religieux, espérait qu’un futur Armageddon européen, où la vigueur de la culture germanique serait définitivement testée, conduirait à l’avènement d’un "Empire millénaire" ("Tausendjähriges Reich") imprégné d’une nouvelle spiritualité. Cependant, cette révélation miraculeuse serait précédée par de nombreuses épreuves sanglantes, donc des guerres. En 1905, il écrit à sa femme :
Il n’hésita pas non plus à exposer ses vues philosophiques aux autorités politiques et militaires. Insistant sur les dangers de la situation internationale créée à la suite des guerres balkaniques, il demande en 1913 au chef d’état-major autrichien, Conrad von Hötzendorff, de s’armer pour la poursuite de l’évolution mondiale en rendant les peuples germaniques plus sensibles à cette nécessité68Ces visions "chiliastiques" colorées de darwinisme social s’accordaient parfaitement aux prémisses du plan Schlieffen qui promettait d’emporter des victoires décisives, c’est-à-dire "éliminatoires". Le refoulement des peuples "vieux" n’était pour Moltke qu’une question de force et non pas de droit : il découlait de la nature des choses. Cet axiome prétendument scientifique atténua même son nationalisme. Sur la décadence italienne il porte en 1905 le jugement suivant :
Moltke considère que les puissances de l’Entente sont immuablement hostiles à l’Allemagne : l’écrasement de l’ennemi, et non pas un modus vivendi ou des compromis politiques, était sous cet angle un impératif de la sécurité. Il affirme à plusieurs reprises l’inévitabilité d’une confrontation armée entre le germanisme et le slavisme dont l’antagonisme est considéré comme congénital70La politique du chancelier lui semble "molle" et pas assez attentive aux dangers de la situation internationale. Le discours du chancelier relatif au renforcement de l’armée au Reichstag en avril 1912 ne lui inspire que des mots acerbes :
Le postulat de l’hostilité des autres puissances devait encourager une guerre préventive et indirectement un plan militaire offensif tel que le plan Schlieffen. Si l’adversaire est jugé extrêmement hostile, seule une victoire décisive, donc l’anéantissement complet des forces adverses, est susceptible de mettre un terme à la guerre en brisant définitivement sa volonté de résistance. Schlieffen exclut également, dans Kriege der Gegenwart ("Les guerres de l’époque contemporaine"), une guerre limitée et des solutions ou négociations politiques car l’Entente est implacable. La distinction entre des options défensives et offensives n’existe pas dans son esprit, car l’expansion et l’anéantissement de l’adversaire sont nécessaires à la sécurité72 Il est incontestable qu’une idéologie qui attribue à la guerre un rôle pour la sélection du peuple le plus apte, la croit inévitable, bienfaisante et naturelle afin de résoudre les conflits et qui, de surcroît, suppose l’adversaire irréductiblement hostile, exclut un plan militaire défensif qui ne vise qu’au maintien du statu quo. Mais un système de valeurs axé sur l’offensive a-t-il été le seul élément qui explique le rejet des options défensives ou bien Moltke a-t-il également eu des raisons stratégiquement valables pour justifier un tel refus ? Le rejet idéologique de la défensive Moltke l’Ancien (chef de l’état-major de 1861 à 1889) abandonna, après les expériences de la guerre franco-allemande de 1870-1871, le concept du "Blitzkrieg" et de la "victoire décisive" :
L’augmentation de la puissance de feu, le caractère "national" des guerres modernes - la mobilisation de toutes les ressources d’une nation - rendaient à ses yeux l’anéantissement des forces adverses dans une guerre de courte durée fortement improbable. Dans un discours devant le Reichstag en 1890, il prophétise qu’une future guerre européenne pourrait devenir une guerre de sept, voire de trente, ans74 Malgré sa prédilection pour des victoires décisives par l’attaque des flancs et ses conceptions darwiniennes de la guerre, Moltke l’Ancien se livrait à une analyse réaliste. Il conçut donc, dans les années 80, un plan qui préconisait une offensive limitée à l’Est (ligne de défense sur la Vistule) et une défensive à l’Ouest en profitant des places fortes en Alsace-Lorraine, dans les Vosges, et l’étendue très limitée de la frontière franco-allemande75Une offensive à la frontière orientale sur un front de 750 km dans les plaines de la Pologne et de la Galice lui paraissait plus prometteuse. Il ne se faisait aucune illusion sur les chances de succès d’une attaque décisive contre la Russie et n’avait pas l’intention de pénétrer dans ses profondeurs. Son objectif était une victoire limitée autour de Varsovie afin de raccourcir la frontière convexe et difficilement défendable avec la Russie. À l’ouest, il espérait attirer les forces françaises hors de leurs forteresses à proximité du réseau ferroviaire de la Sarre. Les forces allemandes de l’Est pourraient alors être rapidement déplacées à l’ouest. L’expérience de la première guerre mondiale en 1915 confirme la viabilité du plan de Moltke l’Ancien. Sur la frontière occidentale, les forces allemandes se défendaient avec succès contre les forces alliées bien que la ligne de défense y fût deux fois plus longue qu’elle aurait été si la neutralité belge avait été préservée. Deux corps d’armées et huit divisions allemands supplémentaires transférés du front occidental permirent de refouler les troupes russes, en été 1915, de la Lituanie, de Pologne et de Galicie76Seuls quelques membres de l’état-major, comme Herrmann von Staabs, le chef de la section ferroviaire de l’état-major, ou le général Sigismund von Schlichting reconnurent les avantages de ce plan fondé sur les considérations suivantes : 1. les fortifications et l’étendue limitée de la frontière occidentale ; 2. la diminution des forces adverses : une défense à l’ouest aurait vraisemblablement exclu du conflit les forces belges et anglaises ; 3. le renforcement moral des troupes et des dirigeants autrichiens ; 4. l’accès aux matières premières de l’Europe orientale77 Un mémorandum de Moltke le Jeune de 1913 : Verhalten Deutschlands in einem Dreibundkrieg ("Le comportement de l’Allemagne dans une guerre des triples alliances"), justifie l’abandon du plan de Moltke l’Ancien de la manière suivante :
On peut se demander si Moltke a sérieusement analysé la possibilité d’une offensive limitée à l’Est. La ligne de front sur la frontière orientale en automne 1915 dépassait de loin l’objectif de Moltke l’Ancien. Il semble que ses arguments techniques soient plutôt des rationalisations a posteriori. Cette hypothèse s’impose lorsqu’il remarque que même si une offensive à l’Est réussissait, ce ne serait pas une victoire décisive. En janvier 1915, il s’oppose de la même façon à la stratégie d’usure de son successeur, le général von Falkenhayn en exhortant le chancelier à forcer désormais une décision à l’Est79Le dogme de la "bataille décisive" et non pas l’impossibilité technique d’une défense semble donc être la motivation essentielle du "jeune" Moltke pour rejeter le plan de son oncle :
Sa fixation sur une décision rapide se confirme dans ses propos à Conrad von Hoetzendorff en 1911 :
Le souci de Moltke qu’une répartition égale des forces allemandes entre les deux fronts pourrait conduire à une défaite à l’ouest ne semble pas non plus pertinent. Au tournant du siècle, l’état-major allemand mit en scène plusieurs jeux de guerre ("Kriegsspiele") basés sur une défensive à l’ouest. La conclusion "embarrassante" était que la France aurait des difficultés énormes pour percer même une ligne de défense très modeste. Dans des "Kriegsspiele" postérieurs, des forces belges et hollandaises étaient arbitrairement ajoutées aux forces alliées et celles des Allemands diminuées82Bref, ce n’étaient pas les faits qui contredisaient une défense à l’ouest mais la conception de la bataille décisive. Moltke tient un langage expressément idéologique lorsqu’il s’étonne de l’attitude attentiste de Kouropatkine lors de la guerre russo-japonaise en Mandchourie (1905) : "Kouropatkine reste toujours immobile face aux Japonais. Cette manière insensée de mener la guerre ne s’était pas vue depuis longtemps"83Snyder remarque que ces propos traduisent "un préjugé contre une stratégie défensive qui ne peut pas pleinement être expliqué en termes rationnels" 84Malgré l’échec de la Marne et la puissance des feux, Moltke reste encore, en 1915, attaché à sa croyance désespérée, mais tenace, en une bataille "décisive" préconisée bientôt à l’Est :
L’aversion de Moltke envers une défense statique et une guerre d’usure ne résulte certainement pas seulement de sa conception philosophique et politique mais aussi de sa "socialisation" dans les doctrines stratégiques prévalentes de Schlieffen et de l’état-major86 Le chancelier Bethmann Hollweg semble avoir approuvé le plan Schlieffen en partie pour des raisons idéologiques et pas seulement pour des raisons internes : une défensive et une partie remise seraient incompatibles avec une lutte pour l’existence :
Le chancelier ne pensait-il pas à l’impossibilité de rallier l’opinion publique à de négociations pour la paix sur la base du statu quo une fois que des offensives dans les territoires ennemis eurent éveillé "la faim d’annexions" ? En outre, pouvait-on supposer des effets négatifs sur le moral de la population allemande si l’Allemagne faisait figure d’agressé et non pas d’agresseur en se défendant sur son territoire ? Seule la perspective d’une lutte pour l’existence pouvait le conduire à viser à l’élimination des ennemis et à exclure une partie remise. Le rejet d’un plan défensif n’est-il pas pour autant rationnel dans la mesure où une guerre prolongée aurait risqué d’être défavorable aux puissances centrales en raison de leur vulnérabilité économique ? Panajotis Kondylis affirme que la stratégie d’anéantissement aurait été fondée sur une analyse réaliste du rapport des forces et non pas sur une "obstination doctrinaire" 88Ce jugement est hautement contestable puisque l’intervention anglaise était loin d’être acquise sans la violation de la neutralité belge89L’alliance franco-russe à elle seule n’aurait guère pu l’emporter contre les puissances centrales. Même la supériorité industrielle et technologique de la triple Entente par rapport à l’Allemagne et à l’Autriche n’était pas écrasante et il est douteux que les Alliés eussent pu l’emporter sans l’aide américaine90 Pas plus convaincant est l’argument du comte Schlieffen, selon lequel la supériorité numérique du bloc franco-russe aurait été à la longue fatale à l’empire allemand91Les fortifications de la frontière occidentale compensaient cette infériorité ainsi que l’existence de lignes internes de communication efficaces : l’Allemagne pouvait renforcer ses fronts selon les besoins tandis que la France et la Russie étaient séparées l’une de l’autre et avaient du mal à coordonner leur stratégie92Plus plausible est peut-être l’objection de Schlieffen qu’une guerre de longue durée serait contraire à la complexité des économies nationales. Celles-ci s’épuiseraient rapidement et les puissances, menacées par des menées révolutionnaires, seraient ainsi contraintes de demander une paix sur la base "statu quo ante bellum" 93Il ne faut cependant pas surestimer le "social-conservatisme" de Schlieffen puisque la première version de son plan date de 1897, donc d’une époque relativement peu troublée94Le rejet de la défensive par Moltke le Jeune ne reposait pas davantage sur de telles considérations. Il reste l’argument que la défensive était incompatible avec des buts expansifs et donc rationnels si les sphères dirigeantes allemandes visaient à l’établissement d’une hégémonie allemande en Europe95Or les militaires allemands ne parvinrent pas à distinguer les options défensives des options offensives. En d’autres termes, même s’ils s’étaient contentés de ne chercher que la sécurité de l’Allemagne, ils auraient vraisemblablement opté en faveur du plan Schlieffen car, dans la version "völkisch-darwinienne", l’anéantissement - l’élimination - de l’ennemi implacable était le seul moyen d’y parvenir. Les doutes de Moltke sur le succès du plan Schlieffen Contrairement aux affirmations des adeptes de Schlieffen, le plan de leur "maître" n’était nullement une recette miracle. Son échec ne peut être attribué uniquement à l’affaiblissement de l’aile droite ni à l’irrésolution de Moltke le Jeune96Schlieffen comme Moltke étaient bien conscients des risques énormes de ce plan mais s’obstinèrent à le maintenir97L’alternative ne pouvait être qu’une conception défensive et celle-ci leur était pour des raisons idéologiques insupportable. Le premier problème du plan était d’ordre politique. La violation de la neutralité belge provoqua l’intervention anglaise et des forces belges dans le conflit. Moltke n’était lui-même pas très assuré sur ce point : lorsque le secrétaire d’État Jagow attira, en 1913, son attention sur ce danger, il devint même "très pensif" 98Moltke refoula ses craintes en espérant que la Belgique et peut-être même l’Angleterre céderaient sans combat une fois reconnue la détermination allemande99Cette illusion du "bandwagoning" selon lequel les États faibles s’inclinent devant le plus fort au lieu de lui résister convient aussi bien à la vision darwinienne de la politique internationale qu’à l’axiome de l’armement naval de l’amiral Tirpitz : l’Angleterre se montrerait complaisante une fois qu’elle aurait reconnu l’impossibilité de nuire à la flotte allemande100 Un deuxième problème était la question logistique. Le ravitaillement en corps de réserves, munitions et subsistances de l’aile droite était d’autant plus crucial qu’elle s’affaiblirait au fur et à mesure de sa progression en territoire ennemi. L’étroitesse de l’espace entre Bruxelles et Namur ainsi que la possibilité d’une destruction des tunnels, des ponts et des voies ferrées en Belgique constituaient de grandes incertitudes. Moltke admet qu’une telle destruction serait facile et avoue le "caractère hardi" du coup de main sur Liège101Même en écartant ces risques, on pouvait difficilement ignorer que les troupes françaises possédaient avec leur réseau ferroviaire axé sur Paris une plus grande facilité de déplacement sur le théâtre de la guerre - un avantage qui devait devenir crucial dans la bataille de la Marne. Une troisième prémisse du succès du plan Schlieffen tenait à la "complaisance française". Un regroupement rapide des forces françaises vers l’aile gauche aurait pu annuler prématurément la manœuvre enveloppante de l’aile droite allemande. Schlieffen s’inquiétait à l’idée que les "Français" pourraient atteindre la ligne Bruxelles - Namur avant les Allemands ou même parvenir jusqu’à Anvers et menacer ainsi les forces allemandes qui seraient débordées à leur tour102Ces craintes furent vaines car, conformément au plan XVII et à la doctrine de "l’offensive à l’outrance" visant à effacer "la légende de l’Allemand militairement supérieur au Français" 103les troupes françaises s’acharnèrent dans des offensives coûteuses en Lorraine et dans les Ardennes. Enfermé dans le dogme de l’impossibilité d’utiliser des réserves en premier ligne, l’état-major français n’accorda que très tardivement foi aux avertissements du commandant de la Ve armée, le général de Lanrezac, qui indiqua assez tôt l’ampleur du mouvement d’enveloppement des Allemands104Les premières réactions françaises à l’attaque allemande correspondaient ainsi à un "best case scénario". La plus grande faiblesse du plan était l’insuffisance numérique des forces allemandes. Le plan Schlieffen devait mettre en jeu des forces qui n’existaient pas : 40 corps devaient attaquer la France alors qu’en réalité seulement 34 étaient disponibles en 1905105Au demeurant, Schlieffen doute visiblement du succès de son plan car il emploie souvent des locutions comme "si", "peut-être", "pourvu que" 106Même en 1914, il manquait toujours à l’Allemagne entre cinq et huit corps d’armée alors que la Russie s’était considérablement renforcée depuis sa déroute dans la guerre contre le Japon107Ce déficit devait se répercuter sur la capacité de l’aile droite d’encercler la place forte de Paris en passant à l’ouest de l’Oise, puis à l’ouest, au sud-ouest et au sud de Paris afin d’empêcher le repli des troupes françaises. Schlieffen demandait six corps supplémentaires à cet effet car il constatait : "nous sommes trop faibles" 108 Certes l’échec du plan Schlieffen à la bataille de la Marne tient aussi aux divagations du général von Kluck lançant ses corps d’armée à la poursuite de l’armée de Lanrezac, ce qui était contraire aux instructions de Moltke le Jeune109 Cependant, même sans la bévue de von Kluck, il est douteux que les forces allemandes aient été en nombre suffisant pour s’emparer de Paris. Non seulement les transports stratégiques en direction de Paris rendaient l’entreprise difficile mais également les possibilités de défense sur l’Aisne, l’Oise, la Seine et la Marne et sur la ligne fortifiée Verdun-La Fère-Paris110L’aile gauche des Alliés - 35 divisions - dépassait d’ailleurs dans la bataille de la Marne très largement l’aile droite allemande - 20,5 divisions. Même l’affaiblissement de l’aile gauche allemande au sud de Metz, autrement dangereux, en faveur de l’aile droite n’aurait probablement pas changé grand chose111 Moltke n’était pas non plus très assuré sur les chances de finir la guerre à la manière d’un Blitzkrieg en 6 semaines, sinon on comprendrait mal sa renonciation à marcher à travers le territoire hollandais en voulant assurer à l’Allemagne une "trachée-artère" 112Dans la même optique se situe son écrit au ministre de la guerre de 1912 selon lequel les munitions n’étaient assurées que jusqu’au 40e jour de la mobilisation, ce qui était insuffisant pour une longue campagne113Moltke semble même souscrire aux jugements de son oncle lorsqu’il écrit, en 1905 : "Ce sera une guerre des peuples qui ne peut pas se conclure par une seule bataille décisive" 114Ces jugements lucides sont cependant toujours annulés par une croyance presque religieuse dans les vertus de l’offensive. Pendant la bataille de la Marne, il s’exclame : "Aujourd’hui tombera une grande décision... Si je devais aujourd’hui sacrifier ma vie afin de forcer la victoire, je le ferais avec une joie infinie..." 115 Ni Schlieffen ni Moltke ne manquèrent de clairvoyance116- du moins par intermittence - et ils étaient conscients des nombreux inconvénients du plan qu’ils avaient élaboré. Moltke s’y accrocha sans être convaincu de son efficacité. Comme l’alternative défensive ne convenait pas à sa vision "völkisch-darwinienne", il refoulait vraisemblablement ses doutes. Il nous semble qu’un Moltke purement technique n’aurait pas retenu le plan Schlieffen mais le Moltke idéologique ne pouvait pas faire autrement.
________ Notes: Jack L. Snyder, The Soviet Strategic Culture, Santa Monica, 1977 ; Ken Booth, Strategy and Ethnocentrism, Londres, 1979 ; Jack L. Snyder, The Ideology of the Offensive, New York, 1984 ; Alastair Iain Johnston, Thinking about Strategic Culture", International Security, vol. 19, printemps 1995 (résume la littérature existante sur ce sujet). Un "classique" dans la théorie de jeux qui reflète ce point de vue est T. Schelling, Stratégie du conflit, Paris, 1980. Alastair I. Johnston, art. cit., p. 4. Stephen Peter Rosen, "Military Effectiveness", International Security, printemps 1995, vol. 19, p. 31. Elisabeth Kier, "Culture and Military Doctrine", International Security, printemps 1995, vol. 19, pp. 65-93. Ibid. A.I. Johnston, art. cit. Ole Holsti, The Belief System and National Images", Journal of Conflict Resolution, tome 6, n° 3, 1962, p. 245. Dans le livre de Schelling, nous ne trouvons quasiment aucun exemple de la réalité historique qui illustre ces modèles. A.I. Johnston, art. cit., p. 46. Ibid., p. 46. Ibid., p. 47. Jean Klein, qui publiera prochainement, en collaboration avec Thierry de Montbrial, un dictionnaire de stratégie, m’a donné de nombreuses indications en cette matière. L’ouvrage de référence reste encore : Gerhard Ritter, Der Schlieffenplan. Kritik eines Mythos, Munich, 1956. Voir aussi Stig Förster, Der doppelte Militarismus, Wiesbaden, 1985, et "Der deutsche Generalstab und die Illusion des kurzen Krieges. Metakritik eines Mythos", MGM 54, 1995, pp. 61-95. Ce dernier auteur est professeur à l’Université de Berne et travaille actuellement sur les plans de guerre avant 1914. Il pense que les militaires allemands étaient parfaitement conscients que le plan Schlieffen ne pouvait pas marcher. Il reste à voir si S. Förster réussira à faire accepter cette thèse qui nous semble très intéressante mais un peu trop "logique", car il faut parfois admettre que les décideurs politiques et militaires sont eux-mêmes tourmentés par leurs incertitudes. Son calcul se fondait essentiellement sur la lenteur de la mobilisation russe en raison de carences de son réseau ferroviaire et des distances immenses à parcourir. Schlieffen élabora en 1894 le premier plan d’offensive contre la France, qui s’appuyait encore presque entièrement sur une attaque frontale depuis la Lorrraine. Gerhard Ritter, Schlieffenplan, pp. 47-71. Ibid., pp. 58-sq. Schlieffen ne prenait pas sérieusement cette possibilité en considération. Dans ce cas, les forces allemandes ne devaient pas marcher en direction de Lille mais tourner brusquement à gauche afin d’anéantir les forces françaises en Lorraine dans une bataille d’encerlement (Ritter, Schlieffenplan, pp. 54-57). Voir infra. Tous les corps de réserves étaient employés en première ligne. Gerhard Ritter, Der Schlieffenplan, pp. 49-sq. Ibid., pp. 42, 58, 78, 82, 188. Ibid., p. 180. Corelli Barnett, Le sort des armes, Paris, 1964, p. 25. Luigi Albertini, The Origins of the War of 1914, 3 vol., Westport, Conn., 1980, vol. 2, p. 581. A. Beaufre, Introduction à la stratégie, Paris, 1985, chap. III. L.C.F. Turner, Origins of the First World War, New York, 1970, pp. 72-sq. Luigi Albertini, The Origins of the War of 1914, vol. 2., p. 566. Stephen van Evera, "The cult of the offensive", pp. 74-sq. Ibid. Ibid. C’était le deuxième jour de la guerre serbo-autrichienne et le premier de mobilisation partielle russe. Corelli Barret, op. cit., p. 25. Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, Munich, 1973, vol. II, notes 328 et 386. I. Geiss, Julikrise und Kriegsausbruch, Bonn, 1976, vol. II, p. 294. U. Trumperer, "War Premediated ?", Central European History 9, mars 1976, p. 77. Schmitt, Coming of the war, New York/Londres, 1970, vol. 2, p. 196. Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. II, 316-sq ; I. Geiss, German Foreign Policy, p. 149 et Berghahn, Germany and the Approach of War, p. 203. I. Geiss, op. cit., n° 858. Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. II, p. 332. I. Geiss, op. cit., pp. 535 et 611 ; Ibid., n° 1053, Grey à Bertie, 1er août 1914, p. 599, n° 1058, Grey à Goschen, 1er août 1914, p. 603. Gerhard Ritter, Staatskunst..., vol. II, p. 332. Luigi Albertini, The Origins of the War, vol. 3, p. 31. Moltke à Heeringen, le 2 décembre 1912, cité par Gerhard Ritter, Staatskunst..., vol. II, p. 278. John C.G. Röhl, "Admiral von Müller and the Approach of War, 1911-1914", The Historical Journal, 12, 1969, pp. 669-sq. I. Hull, The Entourage of Kaiser Wilhelm II, New York, 1982, p. 255. Général von Plessen, cité par Isabell von Hull, op. cit., p. 261. PA-Bonn (archive à l’Auswärtiges Amt), NL Jagow (papiers privés), vol. 8, pp. 69-sq. (Gespräch mit Moltke im Frühjahr 1914). Ibid. Ibid. L’expression est française et fut le credo de l’élan offensif contre l’Alsace et les Ardennes du plan XVII qui rejeta l’alternative défensive plus réaliste du général Michel. Van Evera, op. cit., p. 84. A. Gasser, "Deutschlands Entschluss zum Präventivkrieg 1913-1914", Preussischer Militärgeist und Kriegsentfesselung 1914, Basel, 1985, pp. 3-sq. Ibid., p. 7. I. Geiss, n° 983, Lichnowsky à Jagow, 1er août 1914, p. 544 ; n° 996, Lichnowsky à Jagow, 1er août 1914, p. 554 ; n° 1003, Lichnowsky à Jagow, 1er août 1914, pp. 564-sq. Helmuth von Moltke, "Betrachtungen und Erinnerungen", novembre 1914, dans Thomas Meyer (ed.), H. von Moltke 1848-1916, Basel, 1993, pp. 398-400. Ibid., p. 394. Ibid., p. 360. Helmuth v. Moltke, Betrachtungen und Erinnerungen, pp. 394-sq. Gotthart Breit, Das Staats und Gesellschaftsbild deutscher Generale beider Weltkriege im Spiegel ihrer Memoiren, Boppard/ M., 1973, pp. 43-sq. H. von Moltke, Dokumente..., p. 229 (6 mars 1904). H. von Moltke, Betrachtungen und Erinnerungen, p. 394. Cité par Corelli Barnett, op. cit., p. 44. Cité par H. Afflerbach, "Die militärische Planung des Deutschen Reiches", dans W. Michalka (ed.), Der Erste Weltkrieg, Munich, 1994, pp. 282-sq. Snyder, The Ideology of Offensive, p. 122. Gerhard Granier, "Deutsche Rüstungspolitik vor dem Ersten Weltkriege", Militärgeschichtliche Mitteilungen, 1985-2, p. 126. Moltke à sa femme (20 mai 1905). Conrad von Hoetzendorff, Aus meiner Dienstzeit 1906-18, vol. III, pp. 144-sq. Moltke à sa femme (7 février 1905). C. von Hoetzendorff, op. cit., vol. III, p. 144 (Moltke à Conrad, février 1913). Moltke à sa femme (24 avril 1912), Dokumente, p. 284. J.L. Snyder, The Ideology of Offensive, p. 121. Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. 2, p. 244. H. von Moltke, "Reichstagsrede du 14 mai 1890", dans Max Herbst (ed), Leben und Werk in Selbstzeugnissen, Briefe, Schriften, Reden, Brême, pp. 421-sq. Ibid., p. 245. N. Stone, Eastern Front 1914-1917, Londres, 1975, p. 265. J.L. Snyder, The Ideology of Offensive, pp. 117-sq. Ritter, Schlieffenplan, p. 51. Cité par Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk, vol. II, pp. 268-sq. Moltke-Bethmann, 8 janvier 1915, dans H. von Moltke, Dokumente..., op. cit., p. 326. H. von Moltke, Betrachtungen und Erinnerungen, p. 397. Cité par J. L. Snyder, The Ideology of Offensive, pp. 148-sq. Ibid. H. von Moltke à sa femme (25 janvier 1905), dans Dokumente zu seinem Leben, p. 239. Ibid., p. 141. H. von Moltke à Bethmann Hollweg, 8 janvier 1915, dans Dokumente..., pp. 325-sq. J.L. Snyder, The Ideology of Offensive, p. 148. PA-Bonn, NL Jagow, Bd. 7 (8), B. H. à Jagow, 15-19 août. P. Kondylis, Theorie des Krieges, Stuttgart, 1988, p. 121. P. Kennedy, The Rise of the Anglo-German Antagonism. 1860-1914, Londres-Boston, 1980, pp. 458-sq. Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Paris, 1991, p. 330. Ritter, Der Schlieffenplan, op. cit., p. 37. | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||