Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
Revue Internationale d'Histoire Militaire
 

 

 

 

L’INTERNET : ÉVALUATION STRATÉGIQUE

 

Charles Swett

 

 

Écrit en 1995, ce document est révélateur de l’intérêt stratégique d’Internet. Son auteur, Charles Swett, dirige l’Office of the Assistant Secretary of Defense for Low Intensity Conflict, dépendant du Pentagone. Une présentation d’Internet précède une analyse de son impact sur la politique intérieure américaine. Puis sont recensés les premiers effets politiques du réseau à l’échelle internationale : coup d’état en Russie, Zapatistes au Mexique. Enfin une évaluation des potentiels d’internet conclut le texte de Charles Swett. Si certains aspects du document ont mal vieilli (démocratie électronique, BBS) d’autres sont toujours d’actualité: activistes, piratages. Charles Swett pose les bases d’une guerre de l’information adaptée à Internet. Le texte a été légèrement abrégé.

Emmanuel Chanial

 

Internet est un énorme réseau planétaire d’ordinateurs. Souvent qualifié de "réseau des réseaux", il intègre des milliers de réseaux d’ordinateurs dissemblables à l’échelle du monde entier par l’utilisation de standards techniques qui permettent à tous les types de systèmes d’interargir. Les individus connectés à Internet grâce à leur ordinateur de bureau peuvent accomplir les fonctions suivantes (eu égard à la sophistication de l’"hôte" auquel ils sont connectés pour leur service) :

 

 

échanger du courrier électronique, ou e-mail, avec un autre utilisateur où qu’il soit ;

 

 

participer en mode autonome, c’est-à-dire non pas en direct, à des débats par e-mail avec des groupes étendus de personnes intéressées par des sujets particuliers, par le biais de "listes de courrier" et de "groupes d’information".

 

 

participer en ligne, autrement dit en direct, à des débats avec un grand nombre de personnes grâce à la fonction "discussion relayées par Internet" ;

 

 

se connecter sur des sites éloignés d’ordinateurs dans le monde entier grâce à la fonction Telnet ;

 

 

transférer des fichiers provenant de sites et d’utilisateurs éloignés et envoyer des fichiers à des sites et des utilisateurs éloignés grâce à la fonction FTP, ou protocole de transfert de fichier. Les fichiers peuvent être du texte, des graphiques, du son ou de la vidéo ;

 

 

lire des documents complexes grâce à l’hypertexte (en cliquant sur une phrase surlignée de l’écran, l’utilisateur se retrouve dans un autre domaine ; par exemple, cliquer sur le mot anthropologie crée un nouvel écran ou menu consacré à ce sujet), qui permet une structuration hiérarchique et non pas linéaire des documents. Les éléments d’un document simple en hypertexte peuvent être des fichiers multiples localisés dans des ordinateurs hôtes n’importe où sur le réseau mondial ; un protocole standard va chercher l’élément désiré dans son emplacement d’origine et le présente d’une manière transparente à l’utilisateur qui ignore les processus sous-jacents ;

 

 

lire des documents multimédias, qui résident sur des sites du World Wide Web et consistent en des textes, des graphiques, du son et de la vidéo, grâce à un programme front end intelligent comme Mosaic.

Il n’existe pas d’autorité centrale qui gère Internet. La participation repose sur une base volontaire et coopérative, et la présence sur le réseau nécessite seulement que des normes techniques soient respectées. La société Internet de Fairfax en (Virginie) joue un rôle intégrateur et fixe les normes techniques. Le financement des liaisons de communication est assuré en partie par les gouvernements (par exemple, la US National Science Foundation a financé la colonne vertébrale nationale à grande vitesse) et en partie par des institutions non-gouvernementales comme des universités et des grandes sociétés.

Bien qu’il soit difficile d’obtenir des estimations précises, on pense qu’approximativement vingt millions de personnes dans le monde disposent d’un accès à Internet. Des projections donnent une approximation de cent millions de personnes ayant accès à Internet d’ici l’an 2000. Les facteurs suivants alimentent cette augmentation massive :

 

 

la convivialité : les progrès de la technologie, le remplacement des commandes d’un système d’exploitation ésotérique compréhensible uniquement par des experts en informatique par des interfaces conviviales, à icônes, et à "pointer et cliquer", ont permis à des personnes sans formation technique de devenir des utilisateurs très compétents ;

 

 

un accès universel : la prolifération des fournisseurs d’accès à l’Internet commercial offre des connexions à partir de pratiquement tout endroit grâce aux lignes téléphoniques ;

 

 

des coûts moindres : des réductions substantielles du coût d’accès l’ont rendu abordable à une grande partie de la population ;

 

 

des bénéfices accrus : de grandes augmentations du volume d’information disponible sur Internet ; c’est utile ou divertissant ;

 

 

la commodité : la possibilité pour toute personne d’échanger facilement et à peu de frais avec une autre personne un courrier électronique 

 

 

l’efficacité-coût : l’utilisation d’Internet permet de réaliser des améliorations à faibles coûts dans des opérations commerciales ;

 

 

la dynamique : la taille du public croît avec l’étendue du réseau, ce qui attire des fournisseurs d’information supplémentaires, et des entreprises en quête de marchés, et engendre un effet de spirale ;

 

 

le prestige : l’encouragement de l’administration Clinton ;

 

 

la fascination.

Systèmes de tableau d’affichage
(Bulletin Board Systems)

Un système de tableau d’affichage (BBS) est un PC qui exécute un logiciel sophistiqué mais bon-marché, et auquel les personnes peuvent se connecter avec leurs propres ordinateurs grâce à une ligne téléphonique. Généralement disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un BBS permet à ceux qui appellent de lire, de répondre à, et de créer du courrier électronique, de lire des fichiers de texte (bulletins) et d’échanger d’autres sortes de fichiers comme des programmes informatiques et des graphiques. Pratiquement tout le monde, y compris des élèves de lycée, peut installer et faire fonctionner un BBS. Des réseaux internationaux de courrier électronique reliant les BBS du monde entier se sont développés, à travers lesquels les demandeurs locaux peuvent échanger des messages avec d’autres personnes aux intérêts similaires autour du globe. Il existe approximativement 50 000 BBS aux États-Unis, et leur nombre croît rapidement.

Un BBS a généralement un thème spécifique, tel que la radio amateur, la pêche, la religion ou les jeux informatiques. De nombreux BBS ont des thèmes politiques. Dans la région de Washington, il y a un BBS qui fonctionne pour la NRA (National Rifle Association) en délivrant des informations opposées au contrôle des armes ; un BBS pour la "droite chrétienne" ; un BBS émettant des critiques conservatrices visant les prétendus partis pris libéraux dans les médias (AIM Net, pour l’exactitude des médias) ; un BBS soutenant les droits des homosexuels et les droits des femmes ; et d’autres¼ Tout le monde peut écrire un manifeste ou autre chose à caractère politique, le mettre en ligne grâce à un BBS et le rendre accessible à un large public. Les BBS se connectent lentement à Internet. Cette tendance est lente parce que beaucoup de BBS sont utilisés par des individus comme loisir, à leurs frais, et le coût de la connection d’un BBS à Internet demeure relativement élevé. Cependant, même les BBS indépendants disposent d’un grand nombre des mêmes fonctions qu’Internet, et leur rôle politique peut être similaire.

Tendances actuelles

Une tendance importante est l’augmentation de la proportion des professionnels ayant des adresses personnelles de courrier électronique sur Internet. De plus en plus, les cartes de visite ne comportent plus seulement les numéros de téléphone et de fax, mais aussi les adresses Internet. Cette tendance est si forte que beaucoup de professionnels supposent que leurs partenaires ont une adresse Internet à laquelle ils peuvent leur envoyer un courrier électronique. Plutôt que de considérer l’adresse Internet comme un luxe, ne pas en avoir commence à être perçu comme un handicap comparable à la non possession d’un fax. Des individus et des organisations sans accès à Internet risquent progressivement d’être laissées à l’écart de discussions importantes et de processus prenant place sur Internet.

L’utilisation interne du courrier électronique au sein des organisations, par la mise en contact direct de tout le personnel quel que soit le rang dans l’organisation, a eu tendance à niveler la pyramide, autrement dit à changer l’organisation fonctionnelle qui passe, dans une certaine mesure, du hiérarchique à l’horizontal. Des constats ont été rapportés de cette évolution jusque dans les structures militaires.

Des millions d’experts dans des domaines variés, allant de la médecine à la plomberie, dirigent le commerce par Internet et s’en servent pour se détendre et échanger des informations, rendant disponible une vaste mine de connaissances spécialisées. Selon l’expérience de l’auteur, beaucoup de ces connaissances sont disponibles à la demande.

En ligne, des bases de données commerciales contenant toute forme d’information imaginable sont maintenant accessibles via Internet, dans la plupart des cas contre paiement. L’information de source ouverte provient essentiellement de ces bases de données. Des catalogues de bibliothèques publiques, parmi lesquels celui de la Bibliothèque du Congrès (Washington) sont disponibles gratuitement sur Internet.

De plus en plus, des auteurs d’articles de magazines et de journaux incluent leurs adresses Internet dans leurs en-têtes, permettant à leurs lecteurs de les contacter directement pour leur faire part de leurs réactions et demander plus d’informations.

Le gouvernement fédéral, ceux des États et les administrations locales sont en train de s’établir sur Internet. Des douzaines d’agences fédérales délivrent des informations publiques. Ces agences sont toutes accessibles au moyen d’un service établi en Virginie, nommé Fedlink. Fedlink agit comme une porte par laquelle le public peut atteindre le système de chaque agence. Le Bureau du secrétaire-adjoint à la Défense, chargé des affaires publiques vient juste de se doter d’un service du World Wide Web qui contient des publications d’informations actuelles ou historiques, des résumés quotidiens, des consultations de presse, des transcriptions, et des contrats. Dans ce service, l’information passe d’une manière unilatérale, du département de la Défense aux demandeurs. Il n’a pas été prévu d’accepter les réactions de la part de ceux qui appellent. Le département de la Défense C3I est en train de construire son propre serveur sur le World Wide Web, un ordinateur d’Internet qui délivre publiquement sur le réseau des informations sous forme de graphiques. Ce serveur fournira l’information institutionnelle du Département et une version en ligne de Early Bird.

Les gouvernements locaux créent de plus en plus de réseaux gratuits, les Freenets, qui sont des services d’information ouverts au public. Ces services délivrent des documents et l’actualité de l’administration locale, et constituent un véhicule des débats concernant les problèmes locaux entre ceux qui appellent.

Les usagers d’Internet intéressés par des sujets particuliers participent à des conférences consacrées à ces sujets. Il existe actuellement sous diverses formes près de 10 000 conférences disponibles sur Internet. Des conférences concernent pratiquement tous les sujets. Dans ces conférences, il est possible de trouver une compétence, une expérience, une information et des sources de conseils uniques, introuvables ailleurs, en toute commodité et pour un coût modeste. Parmi les types les plus actifs de conférences se trouvent ceux consacrés aux événements actuels et au débat politique. À tout moment, il y a un volume énorme de discussions à propos de l’actualité du jour. Les opinions couvrent l’ensemble de l’échiquier politique de l’extrême gauche à l’extrême droite, et proviennent de plusieurs pays. À chaque fois qu’un événement d’importance se produit, comme une élection nationale ou un conflit majeur, et même une catastrophe naturelle, il y a presque comme un "grondement assourdissant" sur Internet. Les participants à ces conférences internationales d’interventions comptent des journalistes, des professeurs, des analystes politiques et des politiciens.

Les conférences d’Internet sont un véhicule unique de la communication entre personnes à grande échelle :

Usenet (un des systèmes de conférences d’Internet) est un endroit de conversation et de publication semblable à un gigantesque café doté de milliers de salles ; c’est aussi une version digitale planétaire du Speaker’s Corner de Hyde Park à Londres, une recueil de lettres inédites, un marché aux puces flottant, un gigantesque éditeur à compte d’auteur, et une coalition faite de groupes d’intérêts spécifiques dans le monde. C’est un véhicule de masse parce que chaque élément d’information peut potentiellement toucher des millions de gens dans le monde entier 1

 

Nombre de problèmes évoqués dans ces conférences ont pour cible les opérations militaires en cours dans lesquelles le Département de la Défense est impliqué. Souvent, des expositions erronées des faits, ou des positions maladroites des États-Unis, ou de grossières distorsions sont faites, ce qui n’est pas surprenant. l’étendue du public amplifie leur effet sur l’opinion publique.

Globalement, les Américains sont de loin les plus grands utilisateurs d’Internet, et la proportion de foyers américains équipés de PC et de modems croît rapidement. L’utilisation d’Internet en Europe est moins répandue mais connaît une progression rapide. Dans le monde sous-développé, particulièrement dans certains des pays où de futurs conflits ont de grandes chances de se produire, peu de personnes en dehors des officiels du gouvernement, des commerciaux, des éducateurs et de quelques professionnels ont accès à Internet. Cependant, tous les pays d’Amérique du Sud et à peu près les deux tiers des pays africains ont au moins une possibilité relative de connexion à Internet. Il existe un projet international dont l’objectif est de répandre Internet dans le monde sous-développé, mais les progrès risquent d’être lents2

La menace de pirates et de virus informatiques est toujours présente. La sécurité d’Internet est un des plus gros centres d’intérêt des organisations qui l’utilisent, particulièrement du département de la Défense. L’intrusion malveillante dans les ordinateurs du gouvernement pourrait sérieusement perturber diverses opérations si des contre-mesures ne sont pas prises. La stratégie dite des firewalls (murs de feu) a été développée, dans laquelle un second ordinateur, un firewall, est placé entre l’ordinateur de l’organisation et les lignes de communication d’Internet, afin d’aider à contrôler l’accès et de prévenir les intrusions. On a récemment découvert que même une architecture composée d’un triple firewall avait été forcée par des pirates.

En ce qui concerne les virus, il s’agit d’une sorte de spirale de la course aux armements, dans laquelle les créateurs de logiciels anti-virus perfectionnent leurs logiciels afin de se protéger contre un type de virus nouvellement découvert, et les créateurs de virus répondent par la création d’un nouveau virus qui pourra contourner cette nouvelle protection, et ainsi de suite.

Internet et la politique intérieure des États-Unis

L’administration Clinton a adopté Internet comme un moyen de communication politique directe avec l’électorat. Grâce à l’adresse électronique du Président (president@whitehouse. Gov), n’importe quel abonné à Internet peut envoyer un message au secrétariat personnel du Président. Quelque 5 000 courriers électroniques parviennent à la Maison Blanche chaque semaine. Des internes lisent chaque message, les classent par problème et par opinion exprimée, et envoie une réponse standardisée :

Pour le personnel techno-littéraire de la Maison Blanche... Internet n’est pas seulement un moyen de recevoir du courrier. Il apparaît comme un forum pour la conduite des affaires politiques du pays. Tandis que la grande majorité du public a sa dose d’information politique à la télévision et dans les journaux, les citoyens du Net sont branchés directement sur leur gouvernement. Sur une base quotidienne, les abonnés de America Online, de Compuserve et de Prodigy, aussi bien que les hôtes d’Internet, peuvent charger et lire un tas de nouveaux documents touchant la politique, de discours, et de transcriptions de discussions publiés par des douzaines de départements et d’agences de l’administration Clinton. Par le passé, seuls les reporters et les membres de groupes de pression voyaient ces documents... Le personnel de la Maison Blanche tend à voir en Internet un contre-feu des incontrôlables médias de Washington. Et ils croient que le public est solidaire, qu’il y a autant de ressentiment à l’égard des médias qu’à l’égard du gouvernement... En s’assurant une présence croissante sur le Net, l’administration Clinton se livre à un effort acharné pour contourner les médias. Naturellement, la presse de la ville n’apprécie pas l’idée d’abandonner son rôle de filtre à travers lequel le public voit son gouvernement 3

 

En fait, la Maison Blanche utilise le contenu de tout le courrier électronique :

Le courrier électronique est entièrement stocké avec soin dans un réseau informatique de la Maison Blanche où les membres du personnel peuvent chercher par mots-clés tels que "services de soins", "criminalité", "golfe persique", etc. Cela leur permet d’établir instantanément quels sont les problèmes principaux dans l’esprit du public.

 

Ils voient dans l’interaction avec le public via Internet