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L’UNION
EUROPEENNE AU REGARD DU KOSOVO : UN SISYPHE A LA PUISSANCE ETRIQUEE
Frédéric Ramel1
Dans le courant des années 1970, un débat émerge quant à la nature véritable
de la construction européenne : est-elle à l’origine d’une
puissance civile ou bien d’une superpuissance ? Deux analyses
s’opposent en la matière, celle de Johann Galtung d’une part, et celle
de Richard Maynes d’autre part. Politologue norvégien, le premier
soutient que l’Europe cherche à établir un super-État et, par là, déploie
des efforts dans le but de recréer une superpuissance3.
Le monde doit redevenir eurocentrique et, dans cette perspective, sa
division interne peut disparaître. Galtung considère que cette Europe possède
déjà deux attributs de puissance : l’idéologie à travers le
rayonnement des idées et de la culture, la rémunération grâce à la
redistribution des biens. Le dernier attribut est d’ordre punitif. Il
correspond à l’ensemble des éléments militaires visant l’expression
de la force. L’Union ne détient pas encore ce troisième attribut, mais
elle l’aura bientôt, prédit Johann Galtung. Enfin, l’auteur signale
que ce qui constitue véritablement l’essence de la puissance, c’est de
rendre dépendant. Un État n’acquiert une puissance qu’à la condition
d’entretenir une relation de subordination, mais surtout de dépendance
politique, économique et culturelle, avec d’autres États. Prenant le
contre-pied de cette analyse, la position de Richard Maynes conçoit la
construction européenne, en matière de relations internationales, comme un
processus visant la création d’une puissance civile4.
Il mobilise deux arguments principaux. Tout d’abord, l’Europe ne peut
pas être une puissance militaire majeure sur le modèle national. Elle
sera plutôt une unité de coopération pour un but particulier à chaque
cas considéré. D’autre part, son rôle est d’ordre économique et
civil puisque sa puissance relève avant tout de ce registre5.
Plus de vingt ans plus
tard, la crise du Kosovo en 1999, permet de prolonger ce débat. Quel rôle
a joué l’Union au cours de cet épisode ? Est-elle apparue comme
puissance civile ou bien comme puissance militaire ? Selon Stanley
Hoffmann, l’Union européenne s’apparente à un Sisyphe : à chaque
étape de sa construction, de nouveaux problèmes et de nouveaux handicaps
surgissent6.
Cette crise du Kosovo a-t-elle permis aux acteurs européens de se défaire
définitivement d’une telle figure ?
Au regard de cette crise
particulière, trois leçons semblent se dégager : l’Union est
cantonnée dans une puissance civile, incapable d’assumer les prérogatives
d’une puissance militaire puisque demeurant tributaire de l’Alliance
atlantique, et ce, bien que l’expérience en question semble engager un
approfondissement de l’Europe en tant qu’unité
politique dotée d’une compétence militaire. Par là, le cas du Kosovo ne
fait que confirmer la figure du Sisyphe car mettant en relief une
puissance européenne plutôt étriquée.
Première
leçon : l’expression d’une puissance européenne dans le domaine
civil
L’environnement stratégique
de l’après-guerre froide se caractérise par une multitude de crises.
Celle qui a lieu au Kosovo possède le même caractère morphologique que
ces dernières révélant, de surcroît, une tendance croissante à
l’irruption des conflits au sein même des structures étatiques7.
Face à ces événements sanglants, l’Union possède des moyens
d’action dans le domaine civil assez développés. À cet égard, deux séries
de mesures sont prises : la première relève des sanctions économiques
à l’encontre de la Serbie, la seconde concerne l’aide humanitaire aux réfugiés.
Les sanctions économiques à l’encontre
de la Serbie
La désignation
d’un seul responsable : Slobodan Milosevic
Au début de la crise de
fragmentation en Yougoslavie, les partenaires européens hésitent à désigner
de manière claire et limpide le responsable de la situation. En 1991,
l’Union se refuse à distinguer agresseur et agressé. Ce n’est qu’à
partir du ralliement des différents États à la position allemande
souhaitant la reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie, qu’elle véhicule
un discours fustigeant les dirigeants serbes. En ce qui concerne la crise du
Kosovo, la position est beaucoup plus directe et tranchée. L’équipe
gouvernementale à Belgrade fait l’objet de récriminations et de
critiques vives. L’Union lui impute l’origine des troubles et de la
crise. Cette désignation s’accompagne d’une distinction entre les
dirigeants d’une part, et le peuple serbe d’autre part. En effet,
l’Union ne procède pas à une confusion entre gouvernants et gouvernés.
Ceux-ci apparaissent au contraire comme les victimes de ceux-là. Ainsi,
dans la déclaration du Conseil européen de mars 1999
sur le Kosovo, la présidence souligne : “notre
politique n’est pas dirigée contre la population yougoslave ou serbe ni
contre la République fédérale de Yougoslavie ou la République de
Serbie. Elle vise l’attitude irresponsable de ses dirigeants et de son président,
M. Milosevic”8.
En juillet 1999, un message de l’Union européenne au peuple de la République
fédérale de Yougoslavie insiste à nouveau sur cette distinction :
“La responsabilité de l’actuel
isolement de la République fédérale de Yougoslavie incombe entièrement
à M. Milosevic et aux autres dirigeants, qui ont été inculpés par le
Tribunal pénal international pour crimes contre l’humanité. (…) Nous
encourageons tous les citoyens de la République fédérale de Yougoslavie
à prendre leurs responsabilités pour affirmer l’avenir de leur pays, une
fois démocratique, au sein de l’Europe, dans le plein respect de sa
souveraineté et de son intégrité territoriale. Ceci est particulièrement
important pour la population de Serbie où le combat pour la démocratie est
le plus difficile. Nous sommes prêts à soutenir ceux qui s’engagent pour
un changement démocratique”9.
Une telle désignation
illustre finalement une récurrence discursive en matière de politique étrangère.
La stigmatisation d’un ennemi repose sur une différence très nette entre
les gouvernants (l’État et la sphère des dirigeants) et le reste de la
population. Au cours de la guerre froide, les gouvernants américains et
soviétiques énoncent cette distinction avec beaucoup d’ampleur et en des
termes identiques : la politique étrangère de guerre froide n’a pas
pour cible la population civile mais bien les responsables gouvernementaux
en charge des affaires publiques10.
Le contenu des sanctions
L’adoption des
sanctions économiques s’effectue dès l’hiver 1998, dans le
prolongement des trois résolutions du Conseil de sécurité11.
En effet, la position commune du 23 mars 1998 précise une série de mesures
visant à exercer une pression sur Belgrade, afin de trouver un règlement
pacifique à la crise. Ces mesures comprennent un embargo sur les armes, le
refus de fournir du matériel susceptible d’être utilisé à des fins de
répression interne ou de terrorisme, un moratoire sur les crédits à
l’exportation et l’interdiction de délivrer des visas à un certain
nombre de personnalités serbes, ayant des attributions bien définies en
matière de sécurité au Kosovo. Les discours énoncés ainsi que les
positions communes adoptées par la suite, s’inscrivent dans le prolongement
de cette ligne de conduite. Ainsi, la déclaration du Conseil européen de
Cardiff, datant du 15 juin 1998, porte son attention sur l’autre partie
belligérante considérée comme virulente. Elle cherche à mettre un terme
au flux d’armes et de fonds parvenant aux groupes armés albanais du
Kosovo. C’est le cas également de la déclaration de Bruxelles du 27
octobre. Lors de la Conférence de Rambouillet, les Quinze expriment à
nouveau leur puissance civile et économique. Il se disent prêts à lever
progressivement l’embargo commercial et les autres sanctions pesant sur la
Yougoslavie, en cas de signature des accords. Enfin, à Bruxelles, le 23
avril 1999, l’Union adopte une position commune relative à
l’interdiction de fourniture, de vente de pétrole ou de produits pétroliers
à la République fédérale de Yougoslavie12.
Toutefois, l’Union
n’a pas seulement à sa disposition des mesures de répression d’ordre
économique à l’encontre de celui considéré comme responsable de la
situation. Elle accorde également une aide substantielle aux réfugiés :
il s’agit là de la dimension humanitaire sous-jacente à la puissance
européenne civile.
L’aide humanitaire aux réfugiés
De l’aide civile
à l’aide financière aux réfugiés
Tout au long de la crise,
l’Union réitère sa volonté et son action au Kosovo en vue de promouvoir
une aide substantielle aux réfugiés d’une part, aux États limitrophes
faisant face à l’arrivée de ces populations d’autre part. Dès la déclaration
de Bruxelles du 27 octobre 1998, l’Union déploie un programme humanitaire
ainsi qu’un soutien communautaire d’ordre financier dans le domaine de
l’enseignement. Mais c’est surtout à partir du déclenchement de
l’intervention armée que l’action s’intensifie dans ce sens. Avec
plus de 700 000 réfugiés et de personnes déplacées dans la région
et quelque 660 000 personnes déplacées à l’intérieur du Kosovo,
la situation devient plus que précaire. L’Office humanitaire (ECHO) dégage
un montant total de 32 millions d’euros sur les ressources budgétaires de
l’année 1999. Mais cette somme ne suffit pas à répondre aux besoins sur
place. C’est pourquoi les institutions de l’Union adoptent un ensemble
de mesures extrêmement larges en veillant, dans le même temps, à accorder
une attention toute particulière aux groupes les plus vulnérables, comme
les femmes victimes de violences sexuelles13.
L’intensification
de l’aide humanitaire pendant l’intervention armée
Le 8 avril, la présidence
du Conseil statue, à la suite d’une rencontre entre différents
partenaires locaux et européens14,
sur le développement d’initiatives financières au profit des réfugiés.
Le montant exact de l’aide se porte à 250 millions d’euros partagés en
deux paquets complémentaires : 150 pour les buts humanitaires et 100
pour l’aide aux États limitrophes hébergeant des réfugiés.
Le 14 avril 1999, au
cours de sa déclaration lors de la session plénière du Parlement européen,
Jacques Santer insiste sur cette intensification de l’aide, laquelle se
monte à près de 180 millions pour les seuls réfugiés au titre du budget
1999. Quant à l’aide aux États assumant la prise en charge des frais
directement à l’accueil des réfugiés, elle comprend d’autres coûts
dont ceux liés à la sécurité des réfugiés, les charges
administratives, les coûts additionnels de transports, d’électricité,
d’approvisionnement en eau. L’attribution de ces aides s’effectue sous
conditions, notamment le respect de certaines obligations internationales
comme la Convention de Genève. Dans cette perspective, une proposition est
déposée afin d’utiliser le Fonds européen pour les réfugiés, doté de
15 millions d’euros. L’intervention de J. Fischer le 26 avril, dans
le cadre du Conseil européen relatif aux Affaires générales, prolonge les
prises de position précédentes. Il souligne les avancées de l’Union
dans le domaine humanitaire et son action irremplaçable.
Une personnalité surgit
à travers cette action de l’Union dans le domaine humanitaire : Emma
Bonino, Commissaire européenne chargée de l’aide humanitaire, de la
politique des consommateurs et de la pêche, depuis 1995. Refusant la
langue de bois et lucide quant aux marges de manœuvres limitées de
l’Union au sein de cette crise, elle cherche à rendre opérationnelle,
dans sa plus grande ampleur possible, cette puissance financière au profit
des réfugiés ainsi qu’un soutien humanitaire. Toutefois, elle est
consciente des limites de cette puissance financière au profit de
l’humanitaire. Celui-ci n’a pas pour mission d’apporter des solutions
aux crises ou de trouver les moyens de les résoudre. Ainsi, dans un numéro
de Label France, Emma Bonino soutient que l’aide de ce type ne peut pas
remplacer une volonté politique stricto sensu : “ce
que nous devons éviter, c’est de nous retrouver constamment dans une
situation où l’aide humanitaire est utilisée comme substitut, parfois
comme alibi, à l’absence de politique étrangère. S’il n’y a pas de
volonté politique derrière les actions de l’Union européenne (ou derrière
celle des États-Unis ou de l’ONU par exemple), dans une situation de
crise donnée, l’action humanitaire, tout aussi justifiée qu’elle
soit, restera un placebo, une goutte d’eau dans l’océan”15.
Si l’Union européenne
détient une véritable puissance civile et économique quant à la gestion
humanitaire de la crise, possède-t-elle d’autres moyens de contrainte ?
A-t-elle de vraies compétences punitives ? Exprime-t-elle cette volonté
politique à laquelle appelle de ses vœux Emma Bonino, nécessaire à toute
résolution de crises ?
Deuxième
leçon : une puissance privée d’autonomie en matière de défense
Avec la crise du Kosovo,
l’Union essaye de jouer sa carte politique. Au cours des événements précédents,
relatifs à la fragmentation yougoslave, elle avait tenté de trouver une
solution négociée entre les parties et ce, afin d’éviter un règlement
purement américain. Pour des raisons de désaccord entre Européens,
cette issue politique soutenue par des moyens militaires ne fut pas réalisée16.
Dans la cas du Kosovo, à nouveau, l’Union propose un règlement politique
et diplomatique grâce à l’organisation de la Conférence de Rambouillet.
Cependant, un nouvel échec surgit, lequel ouvre la voie à l’option
militaire américaine sur la base du dispositif otanien. Pourquoi cet échec ?
Comment celui-ci aboutit à une intervention armée de l’OTAN écartant
toute indépendance en matière de politique et de défense de l’Union
européenne pendant et après la crise ?
La conférence de Rambouillet : une
initiative anglo-française qui échoue
L’initiative
européenne pour une solution politique
et diplomatique
Depuis la déclaration
commune de Saint-Malo (décembre 1998), Anglais et Français tendent à accélérer
le processus de coopération en matière de défense et de politique étrangère.
La crise du Kosovo leur permet de mettre en application cette convergence de
points de vue. Ils proposent l’organisation d’une conférence entre les
différents protagonistes à Paris, dans le but de faire émerger un
compromis de la dernière chance. Malgré la réticence des Américains préconisant
une intervention armée afin de faire plier les Serbes, la conférence voit
le jour le 6 février à Rambouillet, sous l’égide du Groupe de contact
sur l’ex-Yougoslavie (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Allemagne,
Italie, Russie). Réunissant Ratko Markovic, - vice-Premier ministre de la
République de Serbie -, Ibrahim Rugova - président du principal parti de
la communauté albanaise (Ligue Démocratique du Kosovo) - ainsi que Hashim
Taçi - chef des relations politiques de l’Armée de Libération du Kosovo
-, cette conférence vise à négocier un accord intérimaire établissant
une autonomie substantielle pour le Kosovo. Hubert Védrine et son homologue
britannique, Robin Cook, précisent le contenu du document cadre soumis aux
parties en présence, au cours de leur conférence de presse commune du 6 février.
Il s’agit de garantir une auto-administration de la province : dévolution
de pouvoirs et de droits très démocratiques au profit des assemblées et
des communes à l’échelon local, afin d’assurer leur propre défense,
leur propre marché unique et ce sous l’autorité des représentations élues
au Kosovo. La République fédérale de Yougoslavie conserve un certain
nombre de prérogatives dont la responsabilité en matière de politique étrangère,
de défense et de douanes17.
Mais ces négociations piétinent.
Les parties en présence refusent le corps de principes proposé. Les
organisateurs de la conférence repoussent l’issue des pourparlers au 23 février,
mais rien ne change véritablement. Finalement, le délai expire sans que
soit annoncé un accord sur le plan de paix élaboré par le Groupe de
contact. La conférence aboutit à une conclusion partielle et précaire,
dont l’application pose de sérieuses difficultés. Le volet militaire
ainsi que la mise en œuvre de l’accord sont reportés au 15 mars. Les
parties en présence campent sur leurs positions : les Serbes ne
veulent pas qu’une force de l’OTAN pénètre dans la province afin
d’appliquer l’accord ; les Albanais revendiquent un véritable
droit à l’auto-détermination, c’est-à-dire la reconnaissance d’un
referendum dans trois ans, scellant de manière définitive le sort de la
province. La conférence permet de mettre en relief l’absence d’unité
de la délégation albanaise rassemblant des indépendantistes pacifistes
ainsi que certains extrémistes partisans d’un affrontement et fort déterminés
à rendre effective l’indépendance du Kosovo coûte que coûte (membres
de l’UCK, c’est-à-dire l’Armée de Libération du Kosovo). Celle-ci
n’accepte pas une suspension de son activité armée puisque le terme
“referendum” n’apparaît aucunement dans le texte négocié. Elle
souhaite également des garanties quant à la survie de son organisation, en
cas d’arrivée des troupes de l’OTAN chargées de la désarmer.
Les implications de l’échec :
recours à l’option armée américaine
Parallèlement à cette
initiative, les États-Unis poursuivent leur politique de pression envers
les Serbes. En plein milieu de la conférence, un certain nombre de mesures
et de déclarations traduisent cette détermination. Le 17 février,
l’OTAN approuve un “plan d’opérations” pour une éventuelle force
internationale de maintien de la paix au Kosovo (KFOR) de près de 30 000
hommes. Le lendemain, Madeleine Albright avertit S. Milosevic que l’OTAN
frappera fort si les pourparlers échouent. Qui plus est, la secrétaire
d’État insiste sur les répercussions d’une extension éventuelle de la
crise sur les intérêts américains. Pour la Maison blanche, la violence au
Kosovo pourrait se propager à l’Albanie, puis à la Macédoine.
L’instabilité pourrait gagner alors la Grèce, voire la Turquie. Or, si
le chaos dans les Balkans apparaît, il affectera la sécurité de
l’Europe et, par ricochet, celle des États-Unis.
La rencontre de Paris du
15 mars aboutit à un nouvel échec. Par là, c’est l’initiative européenne
ainsi que sa spécificité - la solution diplomatique et politique - qui
s’effiloche quand bien même cette option n’émane pas de l’Union
européenne stricto sensu, mais
de certains de ses membres participant au Groupe de contact. Cette absence
de compromis entre les protagonistes serbes et kosovars place alors l’OTAN
au centre de la gestion de la crise. Les Occidentaux se rallient alors, par
défaut, à la ligne américaine : une intervention armée reposant sur
la mobilisation de forces aériennes contre la Serbie. L’inexistence
d’une solution politique consécutive à la conférence de Rambouillet,
entraîne alors plusieurs conséquences.
Tout d’abord, l’Union
est définitivement mise sur la touche. Il est vrai qu’elle n’était pas
partie prenante de manière directe à travers l’organisation de la conférence.
Qui plus est, Hubert Védrine avait souligné la nécessité de faire
appliquer l’accord en cas de compromis par l’ensemble des membres du
Groupe de contact, et non pas sur la base d’un recours à l’Union18.
Toutefois, il s’agit d’un échec pour l’initiative européenne qui
s’était, pendant un temps, imposée aux différents partenaires, la
Russie comme les États-Unis.
En outre, le recours à
l’option américaine froisse Moscou. La Russie avait signalé à maintes
reprises sa franche hostilité à l’égard d’éventuelles frappes aériennes
de l’OTAN contre des objectifs serbes en cas d’échec des négociations
menées à Rambouillet. À la différence du gouvernement russe plus modéré,
un certain nombre de personnalités de l’Armée et du parti communiste
n’hésitent pas à critiquer ouvertement l’intervention armée possible
des Occidentaux : le général Léonide Ivachov, responsable des
contacts internationaux au ministère de la Défense, le général Anatoli
Kvachnine, chef d’état-major de l’armée, et surtout le chef du parti
communiste, Guennadi Ziouganov, lequel considère l’action des États-Unis
comme la cause d’une ruine européenne. Selon lui, “l’objectif
est clair - les États-Unis ne veulent pas voir l’Europe unie. Et il n’y
a pas d’Europe unie sans la Russie. Pour rétablir le rideau de fer, ils
doivent attiser la guerre dans les Balkans. Il n’y aura pas alors
d’Europe unie”19.
Enfin, la troisième conséquence
relève du discours gouvernemental en Occident. Celui-ci revêt une
dimension civilisationnelle. Il s’agit de défendre les valeurs des
droits de l’homme et ce, finalement, sur la base d’une interprétation
particulière du Droit international public tel qu’il est formulé dans le
cadre de la Charte des Nations unies. Cette façon de procéder rime également
avec définition des principes valables universellement, notamment une
citoyenneté du monde qui devient sur le plan de la hiérarchie normative
supérieure au droit de l’État, de la part d’un certain nombre
d’acteurs comme le mentionne Jürgen Habermas : “Pour
nous, la transition précaire qui, par dessus les tranchées du conflit en
cours, mène de la politique d’hégémonie classique à un nouveau droit
des citoyens du monde doit être un processus d’apprentissage à maîtriser
ensemble. L’OTAN s’est elle-même attribuée ses pouvoirs, cela ne
saurait devenir une pratique régulière”20.
L’intervention de l’OTAN et le
“suivisme” européen
L’Union dans la
gestion de la crise : un acteur écarté des questions militaires
Dès le déclenchement
des opérations armées dirigées par l’OTAN le 24 mars, l’Union européenne
devient un acteur écarté des grandes décisions relatives à la gestion
militaire de la crise. L’essentiel se décide à Bruxelles… au siège de
l’Alliance. La résolution commune déposée par plusieurs députés européens
le 15 avril 1999, illustre bien la fonction que joue alors l’Union dans le
cadre de cet événement. Cette fonction ne revêt pas de caractère
militaire ou bien politique dans le sens où “les
Institutions de l’Union européenne sont invitées à jouer un rôle
majeur dans le domaine de l’aide aux réfugiés et de l’assistance aux
États et régions vers lesquelles les réfugiés ont fui. Il s’agit entre
autres de mieux coordonner l’action humanitaire avec les agences internationales
et le Parlement souhaite que les Institutions de l’Union assument leur
responsabilités et soient à la hauteur de la générosité des
populations européennes”. Tout est dit, la répartition des tâches
entre l’Union et l’OTAN apparaît avec clarté : à l’Alliance la
puissance militaire, à l’Union la puissance économique et civile. La
mise à l’écart de l’Union au sein de la gestion militaire de la crise
ne tient pas seulement à une auto-définition cantonnée dans une
dimension civile. Elle résulte aussi des instruments à la disposition de
l’UE susceptibles d’être employés dans le cadre d’une telle
situation : à savoir l’UEO.
Cette intervention de
l’OTAN traduit en fait l’inexistence d’une Identité Européenne de Sécurité
et de Défense, dans le sens où l’UEO n’a absolument pas été utilisée
lors de cette crise. L’UEO possède une marge d’action déjà fort limitée21,
notamment en ce qui concerne la gestion des Groupes de Forces Interarmées
Multinationales22.
L’indépendance de l’Europe en la matière se révèle déjà sujette à
caution pour deux raisons. Sur le plan politique, le conseil de l’OTAN
exerce un contrôle particulièrement étroit sur les opérations dirigées
par l’UEO. Les missions doivent être autorisées à l’unanimité par le
Conseil de l’OTAN. Celui-ci approuve la mise à disposition des moyens et
capacités de l’OTAN à l’UEO. Enfin, le Conseil se tient informé en
procédant notamment à des consultations régulières. Bref, le Conseil
de l’OTAN - et, par conséquent, les États-Unis - est le seul compétent
en matière de contrôle politique des GFIM23.
Sur le plan technique, les moyens dont dispose l’UEO demeurent largement
tributaires des forces américaines, notamment en ce qui concerne les
dispositifs de commandement (télécommunications, renseignement, états-majors
essentiellement américains). Cette procédure décisionnelle et cette dépendance
technique révèlent finalement une réticence certaine de la part des États-Unis
à l’égard d’une autonomie éventuelle des Européens de l’Alliance,
ainsi que de l’Union européenne en matière de défense24.
Mais pendant la crise au Kosovo, l’UEO est totalement mise sur la touche,
bien qu’elle se propose de participer activement, aux côtés de l’OTAN,
au maintien de la paix sur place25.
Le “suivisme européen”
en la matière peut s’expliquer en termes de technological
gap ainsi que sur la base de la marge de manœuvre limitée dont bénéficie
l’UEO en matière de GFIM. Toutefois, un autre facteur est susceptible
d’être à l’œuvre : il s’agit d’une sorte de psychological
gap empêchant les Européens d’agir de concert face aux États-Unis.
L’une des illustrations les plus significatives de ce phénomène réside
dans l’absence de mobilisation du Corps européen, à l’occasion de
cette crise du Kosovo. Or, ces 60 000 hommes dotés d’un État-major
commun sont opérationnels.
L’Union
après la crise : un acteur cantonné dans le civil
et l’économique
En ce qui concerne
l’après crise, l’Union demeure cantonnée dans sa fonction civile. Elle
ne rentre absolument pas en concurrence avec l’OTAN dans le domaine
militaire. Bien au contraire, elle complète les actions stratégiques et
techniques de l’Alliance, par une aide qui se situe à nouveau sur le plan
économique et humain. Une illustration très significative de cette répartition
des tâches correspond à la proposition du président du Conseil européen
en exercice, le ministre des Affaires étrangères allemand, J. Fischer.
Celui-ci préconise un pacte de stabilité pour les Balkans comportant trois
corbeilles. La première porte sur la stabilité et la paix sous l’égide
de l’OTAN et garantirait l’inviolabilité des frontières, la
reconnaissance des droits des minorités et assurerait la même sécurité
pour tous. La deuxième concerne le développement économique qui devrait
se faire sous la responsabilité de l’Union européenne. Quant à la
troisième, elle répond à la nécessité de rétablir l’institution démocratique.
Elle serait confiée à l’OSCE et à l’ONU. Ainsi, l’Union européenne
se voit-elle confier un rôle majeur dans la reconstruction des dommages créés
par la guerre sur le plan économique et humanitaire. Elle est également
responsable d’un projet d’intensification des relations contractuelles
entre les pays de la région. Elle a par conséquent la charge de rapprocher
les différentes régions, à travers une intégration impulsée par un
dialogue politique, mais également de promouvoir les relations économiques,
le commerce, les investissements, les transports etc. Ce pacte est adopté
le 10 juin 1999. Dans une certaine mesure, selon le directeur général
adjoint à la Commission européenne chargé des relations avec l’Europe,
ce pacte reflète la substance de l’Union : “un
modèle permettant de surmonter les conflits et de promouvoir la réconciliation
par une coopération étroite et la mise en commun de certaines ressources
afin de parvenir à des buts communs tout en respectant la souveraineté
nationale”26.
Outre le montant de l’aide accordé par l’ECHO au Kosovo dans le cadre
de son soutien humanitaire pendant la crise, la Commission européenne est
prête à mobiliser 150 millions d’euros destinés uniquement à la
reconstruction et pour faire face aux besoins les plus urgents.
La mise en application
d’un tel programme par l’Union s’effectue sur la base d’une agence
créée spécialement au regard du caractère exceptionnel de la situation.
Le Conseil européen de Cologne du 4 juin 1999 a, le premier, invité la
Commission à favoriser la constitution d’un tel organe. Cette agence doit
présenter des avantages sur le plan de l’efficacité, dans le sens où il
permet une intervention décentralisée étroitement coordonnée avec
l’administration provisoire des Nations unies. Les États-membres sont étroitement
associés à cette agence puisqu’ils disposeront chacun d’un représentant
au Conseil de direction, lequel est responsable de la conduite de l’agence
et de sa gestion.
Une autre mesure permet
d’illustrer cette fonction de l’Union cantonnée dans le civil ou
l’humanitaire. La Commission européenne décide d’apporter une aide
financière d’un million d’euros, afin de favoriser la réhabilitation
urgente d’un hôpital à Mitrovica (reconstruction, réparations électriques,
équipement sanitaire, financement des salariés)27.
L’attribution de cette dotation possède une dimension assez symbolique
car Mitrovica a représenté un foyer de tensions ethniques particulièrement
virulent.
En définitive, au cours
de la crise au Kosovo, l’Union apparaît comme un acteur dépendant des
États-Unis du point de vue militaire. Le recours à l’OTAN, dans cette
perspective, était tout à fait justifié selon Tony Blair. Souhaitant éviter
les erreurs malheureuses de la Bosnie, l’intervention armée dans le cadre
de l’Alliance s’imposait naturellement28.
Sur le plan politique, elle ne possède pas de poids prépondérant bien
qu’elle ait une présence assez substantielle dans la mission des
Nations unies au Kosovo, notamment à travers Bernard Kouchner, désigné
responsable du secrétaire général de l’ONU dans la province. Par
contre, elle apparaît comme une institution incontournable en matière
civile et humanitaire, pendant et après l’intervention armée de
l’OTAN. Est-il possible d’envisager une évolution à court terme, voire
une transformation radicale des compétences de l’Union en ce qui concerne
la PESC et la Politique Européenne de Défense (PED) ?
Troisième
leçon : l’appel à un renforcement de la puissance européenne ?
Tous les États européens
membres de l’Union partagent le même jugement critique à la suite de la
crise au Kosovo : l’UE se doit d’englober une dimension militaire
tout en renforçant son intégration politique sur le plan de la politique
étrangère et de sécurité. Par là, cette crise incarne une sorte de césure
dans l’histoire de la construction européenne après la guerre froide.
Comme le signale Pierre Hassner réfléchissant sur l’ensemble des
acteurs, “comparable à la chute du
mur de Berlin, elle transforme les priorités, les projets et les
perspectives des États et des organisations internationales sur le plan régional
et sur le plan mondial”29.
Toutefois, cette prise de conscience ne signifie pas forcément une
effectivité juridique. Elle relève du discours intentionnel dont la réalité
empirique n’est pas encore palpable.
Prises de conscience et frilosité européenne
à l’égard
des États-Unis
Avec l’Operation
Allied Force, les Européens prennent conscience de leur situation
tant politique que militaire, sur le plan des relations internationales. Ils
appellent alors à une nécessaire autonomie. Un incident après
l’intervention armée risque de devenir assez significatif quant au type
de relations susceptibles d’apparaître entre États-Unis et Europe, à la
suite de cet événement : l’opposition Clark-Jackson, consécutive
à l’arrivée des Russes dans Pristina. Ces événements, discours, prises
de position ainsi que mesures adoptées, révèlent une sorte de réticence
européenne de plus en plus marquée à l’égard de la politique américaine.
Deux
prises de conscience européennes : une léthargie,
une nécessaire autonomie en matière de défense
La première prise de
conscience concerne le comportement “suiviste” de l’Union par rapport
à l’option américaine d’intervention armée. Pour un représentant
britannique à l’UEO, M. McNamara, la leçon est claire : “Nous
avons été incapables d’agir sans le soutien des États-Unis”30.
Cette léthargie européenne est parfois d’autant plus mal vécue par
certaines personnalités politiques, que l’action de l’OTAN est considérée
comme truffée d’erreurs31.
Ainsi, tout en soulignant le caractère incontournable de l’intervention,
quelques parlementaires européens critiquent la façon dont la crise a été
gérée. Signe d’une hégémonie américaine, elle a présenté des
carences comme :
-
la certitude d’une absence d’intervention terrestre rendant à
S. Milosevic une grande latitude d’action sur le terrain ;
-
l’absence de prise en considération quant à l’aggravation de la
purification ethnique consécutive au déploiement des forces de frappe aérienne ;
-
l’aveuglement par rapport à la guerre de la propagande menée par
le régime serbe ;
-
l’absence de prise en compte des contraintes météorologiques ;
-
l’imprévision des dommages collatéraux et notamment la mise à
l’écart, dans la gestion de la crise, des effets déstabilisants sur les
populations et les vagues de réfugiés32.
Ce premier élément
incite les Européens à ne plus être “entraînés” par les États-Unis
dans une série d’événements et d’actions qui ne garantissent pas forcément
la stabilité du continent. En effet, l’intervention au Kosovo a précipité
le calvaire des Kosovars, n’a pas été exempte de bavures à l’encontre
des réfugiés, a engendré un élargissement des limites régionales de
l’affaire à travers le bombardement “mystérieux” de l’ambassade de
Chine à Belgrade.
La seconde prise de
conscience relève du consensus, dans la mesure où une pluralité
d’acteurs politiques ou de personnalités s’exprimant sur les questions
de défense, comme le Général Cot33
ou bien Alain Joxe34,
partagent le même point de vue. L’expérience du Kosovo appelle irrémédiablement
à un renforcement des capacités politiques et militaires dont l’Union
peut être bénéficiaire. En ce qui concerne les acteurs politiques stricto
sensu, leurs discours prennent corps à partir d’une conjoncture marquée
à la fois par la crise au Kosovo et les élections européennes. Celles-ci
sont alors l’occasion de véhiculer des propositions de transformation
quant aux compétences de l’Union en matière de politique étrangère,
mais également de défense. L’appel à une meilleure concertation, voire
à une nécessaire construction de l’Europe de la défense, est assez récurrent,
que ce soit dans les programmes de droite ou de gauche. Tous semblent
abonder dans le sens d’une plus grande implication de l’Union dans la
gestion de crises proches du type Kosovo. En France, à titre d’exemple,
ce discours apparaît chez Daniel Cohn-Bendit35,
Charles Pasqua et Max Gallo36.
Mais l’ensemble des
parlementaires européens, lors des différents débats, souligne également
cette nécessité militaire pour l’Europe37.
M. Prodi, Commissaire chargé des relations avec le Parlement, insiste lui
aussi sur cet aspect. Selon lui, une réalisation rapide de la vocation
politique de l’Europe sur la base d’une défense, constitue la
principale conséquence de la crise du Kosovo38.
Les Chefs d’État et de gouvernement ne sont pas en reste. En
Grande-Bretagne, Tony Blair insiste sur la nécessité de développer de
nouvelles capacités, tant militaires que diplomatiques, en vue de rendre
effective l’Europe de la défense, sans la rigidifier par la création
d’institutions complémentaires39.
Le Sommet de l’Union
européenne à Cologne, les 3 et 4 juin 1999, cristallise les différentes
aspirations vers un renforcement substantiel de la défense. Selon le Président
Chirac, “l’Europe doit
aujourd’hui se doter de moyens de défense, à la mesure de ses
responsabilités. Cette crise en apporte un témoignage supplémentaire”40.
Le communiqué final insiste sur une idée centrale : les Européens
doivent se préparer à réagir militairement en cas de crise de type
Kosovo, car cela peut encore se produire à la périphérie européenne,
voire au-delà. Trois mesures concrètes sont adoptées :
transformation de l’Eurocorps en un corps de réaction rapide européen du
type K-FOR, auquel pourraient participer d’autres forces armées européennes
dont la Grande-Bretagne, mise en place de nouvelles structures politiques et
militaires, plan d’action français dans le but d’un renforcement des
initiatives en la matière. L’une de ces mesures prolonge finalement la décision
franco-allemande du 28 mai 1999, quant à la conception des fonctions du
Corps européen41.
Pour le président de la République française et le chancelier allemand,
la prochaine étape majeure de la construction européenne relève de la défense.
Après la monnaie unique, tel est le point essentiel sur lequel les Quinze
doivent trouver un accord. Lors de sa conférence de presse, Jacques Chirac
souligne le caractère incontournable de certaines créations
institutionnelles, telles celles relatives aux moyens de décision : “il
faut une instance permanente à Bruxelles qui, sur instruction des
gouvernements, puisse préparer les décisions nécessaires en matière de sécurité
et en matière de défense. Cela existe dans le cadre de l’OTAN, cela
n’existe pas encore dans le cadre de l’Union européenne. Il faut mettre
en place une telle instance nous aussi”42.
Ce projet s’inscrit dans une transformation morphologique des relations
internationales. Celles-ci ne sont pas régies par une hyperpuissance,
mais par une tendance croissante à la multipolarité, qui trouve dans
l’ONU son véritable point d’inertie, selon le président de la République :
“L’Europe de la défense doit devenir une réalité. C’est un pas décisif
qu’elle fait en ce moment. C’est un objectif prioritaire pour la France
et c’est une contribution essentielle à l’émergence d’un monde
multipolaire (…). Un monde multipolaire obéissant par ailleurs à une règle
de droit international qui ne peut être élaborée que par la Communauté
des nations incarnée par l’ONU et agissant sous l’autorité du Conseil
de sécurité”43.
La fin du rapport relatif
à la situation au Kosovo, rédigé dans le cadre de l’UEO dans le courant
du mois de juin 1999, prolonge ces prises de position. Il s’agit d’un
discours performatif visant à achever la construction européenne en
traitant la question de la défense et du politique : “La
guerre du Kosovo a bien montré les carences de l’outil de défense européen.
Ceci conduit à la nécessité de mettre en place des procédures et organes
de prise de décision européens pour la gestion de crises. En outre, les
Européens devront faire de gros efforts pour se doter de la force militaire
nécessaire à ce type de missions d’intervention : d’une part, une
force d’intervention européenne, ou Corps de réaction rapide européen,
véritable réservoir de forces projetables à très bref délai, d’autre
part, les armements et équipements dont l’absence fait cruellement défaut :
moyens de renseignement, de mobilité stratégique et systèmes d’armes précis
tirés à grande distance”44.
Le député belge président de la Commission de défense de l’Assemblée
de l’UEO, Armand de Decker, insiste sur ce tournant dans l’histoire de
la construction européenne :
“Je pense que ce qui se passe au Kosovo va permettre d’accélérer la
construction d’une politique européenne de défense telle qu’elle a été
prévue par le traité de Maastricht”45.
Toutes ces prises de position concourent au renforcement des initiatives
adoptées dans le cadre de la réunion de Brême, tenue par l’UEO au mois
de mai 1999. Lors de cette rencontre, un certain nombre d’indications
ont été dégagées, afin d’orienter la construction de la défense européenne
suite à l’événement du Kosovo. Outre le préalable de la fusion de
l’UEO dans l’UE, les participants ont trouvé un terrain d’entente sur
les différents points suivants : adoption de la technique “Euro”,
c’est-à-dire des critères de convergence en ce qui concerne le
pourcentage de budget alloué à la défense, l’harmonisation des
besoins… ; mise en place de structures communes politiques et
militaires ; adoption d’un calendrier pour fixer ces nouvelles
structures ; établissement de liens plus précis avec les pays européens
périphériques en général atlantistes tels la Norvège ou le Danemark.
L’incident Clark-Jackson : reflet
de la nouvelle Europe ?
Au cours de la gestion même
de la crise, certains dirigeants gouvernementaux européens expriment leurs
réserves quant aux options adoptées par les États-Unis. Ne respectant pas
forcément les trois phases prévues par la planification OTAN, ces derniers
visent des cibles parfois civiles, sans en rendre compte à leurs Alliés.
Ainsi, à la suite d’informations précises sur des frappes non autorisées,
Jacques Chirac exige un droit de regard sur les bombardements de l’US Air
Force. À titre d’illustration, le gouvernement français s’oppose à
toute intervention armée ayant pour objectif le Monténégro. Mais un événement
saillant post-intervention mérite une attention toute particulière, car
reflet éventuel des tensions à venir entre Américains et Européens :
l’incident Clark-Jackson du 12 juin 1999.
Le général américain
Wesley Clark, commandant en chef des forces de l’OTAN (SACEUR), donne
l’ordre au général britannique Jackson, dirigeant la K-FOR46
en train de pénétrer au Kosovo, d’investir l’aéroport de Pristina où
se trouve un détachement de 200 parachutistes russes arrivés par surprise
dans la nuit du 11 au 12 juin 1999. Le général Clark est dans une
situation très délicate. Déjà fort décrié pour sa gestion de
l’intervention, contesté à Washington, il doit assurer une plus grande
crédibilité de l’OTAN. La présence russe au Kosovo avant les
Occidentaux constitue l’aveu d’un échec. Le SACEUR est ridiculisé.
C’est la raison pour laquelle il donne l’ordre au général britannique
d’agir. Mais celui-ci ne l’entend pas de cette oreille. Il refuse,
souhaitant éviter à tout prix une aggravation de la situation déjà très
tendue avec les Russes. Répondant au général Clark, il affirme : “Je
ne vais pas déclencher une Troisième Guerre mondiale pour votre compte”.
Il s’en explique dans le New York
Times du 13 septembre. Jackson ne veut pas envenimer les relations entre
Moscou et Londres en particulier, et entre les Russes et les Européens en général.
Si la situation se dégradait, la Grande-Bretagne serait l’un des États
les plus exposés puisque présent de manière conséquente au sein de la
K-FOR. En fait, les intérêts britanniques rencontrent ici les intérêts
européens. Cet incident n’a jamais fait l’objet d’un communiqué ni même
d’une déclaration, de la part des gouvernements américain d’une part,
et britannique de l’autre. Décrit par certaines sources officielles
(audition du chef d’état-major américain, le général Shelton, devant
la commission du Sénat par exemple), il demeure étouffé.
Or, cette affaire permet
de souligner la marge de manœuvre encore importante de certains États
exprimant un désaccord avec les options militaires voulues par les États-Unis.
Dans son article, le général Jackson soutient : “Les
nations décident volontairement d’affecter leurs forces [aux missions
d’urgence], et si elles ne se sentent pas à l’aise, elles ont le droit
de dire non. Les nations, et l’Amérique comme les autres, conservent le
commandement complet de leurs forces nationales”. Cette phrase
signifie tout d’abord le caractère conjoncturel d’une alliance. Bien
que reposant sur des valeurs communes, celle-ci peut s’effilocher dans
certains contextes où des mesures entrent en contradiction avec les intérêts
sous-jacents aux politiques étrangères des États impliqués. Cette phrase
souligne aussi les carences de l’intégration européenne. Ce sont les
États qui, agissant selon le principe de souveraineté, peuvent
contrecarrer une option américaine. Il est même possible d’ajouter que
les Britanniques possèdent seuls cette capacité, de par leur relations
particulières avec les États-Unis au sein de l’Alliance. Cette phrase révèle
enfin la fragilité d’une des fonctions assignées à l’OTAN selon
Javier Solana : éviter la renationalisation des politiques de défense
en Europe47.
Finalement, cet épisode
révélant la présence d’une doctrine que l’on peut nommer
“Jackson” à l’égard des États-Unis fixe les limites de l’Alliance
après l’affaire du Kosovo. Constitue-t-elle pour autant l’embryon
d’un nouveau type de relations euro-atlantiques ? La nécessité
d’indépendance européenne peut elle prendre corps rapidement sur la base
d’une telle expérience ? Avec la crise du Kosovo, le traité
d’Amsterdam n’était pas encore effectif car non ratifié par
l’ensemble des États-membres. Mais la substance d’un tel traité quant
à la PESC et à la PED, modifiera-t-elle réellement les modalités
d’action de l’Union ? Les aspirations diffusées lors de la crise
par les membres, les fonctionnaires de l’Union trouveront-elles un
dispositif pertinent de concrétisation ? Rien de moins sûr. Il faut
dès lors relativiser l’ouverture qui surgit aujourd’hui.
La PESC dans le traité d’Amsterdam :
une assise bien chétive pour l’Union
Avec le traité de
Maastricht et, plus précisément son titre V, l’Union européenne fixe
pour la première fois les moyens institutionnels visant à élaborer une
PESC48.
La prise de décision répond aux règles intergouvernementales (cf.
Art. J3) : le Conseil européen définit les principes et les
orientations générales de la PESC et toutes les décisions du Conseil sont
prises à l’unanimité. Les stipulations adoptées dans le cadre du traité
d’Amsterdam ne modifient pas véritablement ce caractère intergouvernemental.
Bien au contraire, il met en relief un certain enlisement institutionnel,
alors que le rapport Wesdentorp de 1995 préconisait une rédaction claire
avec des avancées significatives, notamment dans le domaine du second
pilier.
Une tendance mesurée à la
communautarisation
Sur le plan
institutionnel, de nouveaux organes sont créés afin de donner une véritable
lisibilité à la PESC et à son élaboration : création d’un
poste de Haut représentant pour la PESC (Secrétaire général du Conseil
européen) (Art. J16) et instauration d’un comité politique suivant la
situation internationale dans les domaines relevant de la PESC et
contribuant à la définition des politiques en émettant des avis à
l’intention du Conseil (Art. J15).
Sur le plan des matières
relevant de la PESC, le traité introduit les missions dites de Petersberg,
c’est-à-dire l’ensemble des missions humanitaires et d’évacuation,
les missions de maintien de la paix et les missions de forces de combat pour
la gestion de crises, y compris les missions de rétablissement de la paix
(Art. J7).
Sur le plan procédural,
l’article J13 dans son alinéa 2 met en place le recours à la majorité
qualifiée pour toutes les mesures adoptées par le Conseil, visant
l’application de stratégies communes, de positions communes et
d’actions communes arrêtées à l’unanimité par le Conseil.
Enfin, la mise en place
du principe d’abstention constructive dans le cadre des procédures décisionnelles
de la PESC permet d’éviter une paralysie de l’Union, consécutive à la
règle de l’unanimité : Art. J13§1 : “Tout
membre du Conseil qui s’abstient lors d’un vote peut, conformément au
présent alinéa, assortir son abstention d’une déclaration formelle.
Dans ce cas, il n’est pas tenu d’appliquer la décision, mais il accepte
que la décision engage l’Union. Dans un esprit de solidarité mutuelle,
l’État membre concerné s’abstient de toute action susceptible
d’entrer en conflit avec l’action de l’Union”. Toutefois, cet
alinéa comporte une incertitude : qu’entendre par solidarité
mutuelle ? L’absence de solidarité mutuelle pourra-t-elle faire
l’objet d’un contentieux ? On en doute, notamment en raison des
autres stipulations du traité révélant le respect des souverainetés et
les limites des sanctions possibles au manquement de solidarité.
La primauté des mécanismes
intergouvernementaux
Tout d’abord, le
Conseil européen demeure l’organe prépondérant en ce qui concerne
l’orientation générale de la PESC et la définition des stratégies
communes (surtout quant aux questions relevant de la défense stricto sensu)
(Art. J3). En la matière, il statue à l’unanimité.
Sur le plan procédural,
l’introduction de la majorité qualifiée comprend de sérieuses limites
(Art. J13). D’une part, la majorité qualifiée mobilisée est beaucoup
plus restrictive que celle applicable à l’ensemble des autres décisions.
Dans l’article 148§2 des Communautés européennes, la majorité est fixée
à 54 voix et doit enregistrer l’aval d’au moins 8 États-membres. In
situ, la majorité est beaucoup plus contraignante puisqu’elle
correspond à 62 voix exprimant le vote favorable d’au moins 10 États-membres.
D’autre part, elle ne s’applique pas aux décisions ayant des
implications militaires ou dans le domaine de la défense. Ainsi, les matières
juridiques les plus attenantes aux souverainetés nationales ne sont pas altérées.
Qui plus est, le traité ne fait aucunement mention d’une transformation
possible de la pondération des voix. Les grands États revendiquent de
plus en plus une révision de l’article 148 avec l’élargissement et ce
à leur bénéfice : c’est-à-dire une augmentation de leur nombre de
voix49.
Le domaine de la PESC
n’est pas de la compétence de la Cour européenne de justice. Cette
absence de prérogatives judiciaires en matière de contrôle décisionnel
fait du Conseil européen (c’est-à-dire de l’organe
intergouvernemental), le seul et unique juge (cf. Art. 8§3, 3e
alinéa) “Le Conseil veille à
l’unité, à la cohérence et à l’efficacité de l’action de
l’Union”. La mise à l’écart de la Cour est un indice particulièrement
significatif permettant de mettre en relief le caractère non communautaire
de la PESC (le Parlement et la Commission sont associés de très loin aux
procédures de la PESC : ils sont consultés ou tenus informés :
Art. J11)
Enfin, en cas de désaccord
quant à une action ou une position commune de par sa politique nationale,
un État peut bénéficier d’un frein de secours. Celui-ci lui permet de
s’opposer à une décision. Dans ce cas, il n’est pas procédé au vote
(Art. J13§2).
Par ces différentes
stipulations, le traité préserve largement la souveraineté des États
puisque les deux organes clés dans tout processus de communautarisation (la
Commission et surtout la Cour européenne de Justice en matière de contrôle)
sont marginalisés !
Depuis l’adoption du
traité, différents documents ont fait l’objet d’une signature entre
les différents États considérés comme moteurs dans ce domaine. Mais ces
documents ne revêtent pas un caractère obligatoire. Ils révèlent des
intentions et non pas une effectivité juridique allant dans le sens, non
pas d’une communautarisation poussée, mais d’un renforcement de la coopération
politique intergouvernementale. C’est le cas notamment de la déclaration
de Portschach, consécutive à la réunion informelle organisée par le
ministre autrichien de la Défense, Werner Fasslabend, en novembre 1998.
Cette déclaration vise à renforcer la PESC sur la base d’une
proposition élaborée par Tony Blair. Celui-ci envisage d’accorder aux
Quinze une dimension sécuritaire, en transférant les structures diplomatiques
de l’UEO vers l’Union Européenne, et en intégrant le potentiel
militaire de l’UEO dans l’OTAN : ce qui exclut toute duplication
des forces otaniennes mais également toute perspective d’armée européenne.
Quelle que soit l’avancée - notamment symbolique puisque d’inspiration
britannique - de ces propositions, elles sont imprécises et trop vagues
quant à l’architecture exacte des institutions sécuritaires européennes.
En définitive, sur le
plan purement juridique, la PESC repose largement sur un principe de précaution :
à savoir un principe selon lequel les mesures adoptées évitent la
crispation des dirigeants nationaux. Le traité évite une trop forte communautarisation
des décisions risquant de prendre l’aval sur les prérogatives nationales
en matière de politique étrangère et de défense.
Conclusion
en forme de retour historique :
Raymond Aron et l’Europe
Il semble bien que
l’Union européenne, dans l’après-guerre froide, adopte le visage
d’une puissance civile. Le passage à une puissance militaire véritable
suppose une redéfinition des rapports avec les États-Unis, une réévaluation
de la place de l’Allemagne et surtout une volonté commune. Celle-ci
s’exprime parfois. Le téléphone du Haut-représentant à la PESC (aujourd’hui
celui de Javier Solana), peut constituer le fameux numéro qu’Henry
Kissinger appelait de ses vœux pour connaître la position européenne sur
tel sujet de politique étrangère. Mais des difficultés demeurent. Des
actions communes à travers des crises particulières sont essentielles,
mais ne suffiront pas. Comme le signale le général de division néerlandais
J. Schaberg : “Prendre le café
ensemble ou faire des manœuvres conjointes, ce n’est pas créer une
Identité Européenne de Défense. Celle-ci viendra des responsables
politiques du sommet de la hiérarchie : c’est en toute connaissance
de cause qu’on devra renoncer à son identité et sa souveraineté”50.
Eu égard à la situation
stratégique de l’après-guerre froide, trois scénarios s’offrent alors
à l’Europe, sur le plan de la politique étrangère :
-
une Europe superpuissance ayant des intérêts mondiaux, avec une
politique de Défense commune efficace, des structures militaires communes,
et surtout un mécanisme de décision fondé sur une communautarisation
poussée, avec notamment la généralisation du vote à la majorité qualifiée ;
-
une Europe puissance régionale qui limiterait son action à la
gestion des crises ou à des opérations de maintien de la paix ;
-
une Europe puissance civile qui aurait comme objectif de promouvoir
la démocratie, les droits de l’homme et la coopération économique ;
ce qui ne nécessiterait pas l’attribution de compétences militaires
autres que les capacités nationales déjà mises à la disposition de
l’OTAN ou de l’UEO51.
Jusqu’à présent, l’évolution
institutionnelle de certains dossiers particuliers relevant de la PESC
s’éloigne du premier scénario. Le deuxième constitue un objectif assez
récurrent dans les discours politiques, mais il se heurte à des difficultés
de différentes natures. Le troisième semble le plus achevé mais il a
une implication limitée sur le développement de l’Europe politique,
laquelle suppose une substance militaire, à moins de revoir la
qualification de puissance au sens classique. L’expérience de l’Union
au cours de la crise au Kosovo semble assez bien vérifier la traduction de
ces trois scénarios : inexistence du premier, appels intentionnels au
deuxième, réalité du troisième52.
Dans une certaine mesure,
la réflexion sur l’Europe livrée par Raymond Aron dans les années 50,
demeure d’une criante actualité. L’idée européenne se révèle
opportune au regard de la raison, que ce soit sur les plans militaire ou
bien économique et moral. Toutefois, la réalisation de l’unité
politique et, par là, d’une puissance européenne, est conditionnée par
la mise en commun des moyens militaires. Pour Aron, “des
pays qui mettent en commun leurs moyens de défense, consentant un sacrifice
de souveraineté, le plus grave qui soit concevable, puisqu’ils s’interdisent
de se combattre et se font confiance réciproque pour la sauvegarde de leurs
intérêts. (…)
La capacité militaire n’est donc pas une fin en soi mais l’expression
d’une volonté de forger pour partie du moins son destin”53.
C’est là le socle d’une véritable fédération au sens plein du terme,
car “une fédération par
consentement mutuel exige que les États décident spontanément d’unifier
leurs appareils militaires”54.
Raymond Aron souligne que
la construction européenne n’en est pas là dans les années 50. Vingt
ans plus tard, son constat ne varie guère55.
Avec la crise du Kosovo, cette appréciation du processus d’intégration
politique demeure pertinente. L’Union a encore une “faible
résonance dans les cœurs”56.
Peter van Ham considère pourtant que des forces structurelles sont à l’œuvre
aujourd’hui, lesquelles tendent à plus d’intégration politique et
militaire : “le spectre
d’une hégémonie allemande ne peut être dissipé que par une Europe
forte dotée d’institutions politiques fortes ; l’intégration de
nouveaux États dans l’Union exige une réforme de ces institutions ;
la monnaie unique suscitera certainement le besoin d’actions politiques
concertées ; et la perspective d’un désengagement des États-Unis
mettra en évidence la nécessité de construire l’IESD”57.
La crise du Kosovo peut participer de ces forces structurelles. Certains épisodes
comme l’incident Clark-Jackson peuvent sceller un nouveau type de
relations américano-européennes, lequel exprimera une réserve certainement
beaucoup plus manifeste à l’avenir, de la part des États du vieux
continent. Toutefois, pour l’instant, la figure du Sisyphe semble
s’imposer. L’Union européenne détient bel et bien une puissance mais
celle-ci est confinée : elle est civile et économique et en aucun cas
politique et militaire.
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Notes:
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