| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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LA DOUBLE MORT DE CLAUSEWITZ REPENSER LA GUERRE EN EUROPE AU XXIe SIECLEFrançois Géré
Alors qu’une opération militaire de grande envergure est en préparation devant l’Afghanistan, alors qu’une action monstrueuse contre les États-Unis a matérialisé une volonté de négation immense, n’est-il pas saugrenu de parler de la mort de Clausewitz ? Et cependant, tandis que le Moyen-Orient paraît comme une zone d’embrasement, en Macédoine on rend les armes. Une action militaire de prévention produit de réels effets de réduction de crise. D’autres mots, d’autres méthodes, d’autres visions des rapports de force se mettent en place. Car notre vieille Europe, en son rajeunissement, n’en finit plus de liquider ses idoles. Après Dieu, après Marx, aujourd’hui vient le tour du Maître-stratège dont l’œuvre inachevée, Vom Kriege, a imprégné la pensée politico-stratégique deux siècles durant. Après deux siècles de paroxysme de la violence sous l’emblème politico-guerrier de Clausewitz relu et corrigé par Lénine, de moyens justifiés par les fins, le monde réclame pour l’homme des droits, un régime international de protection contre l’arbitraire. Mais comment y parvenir ? Quelle stratégie de paix efficace mettre en œuvre après tant d’échecs et de tentatives désespérantes d’inefficacité ? Le paradoxe de ce siècle qui commence est que l’on prétend en finir avec la guerre au nom de principes qui pourraient bien la ressusciter. Aujourd’hui, l’enseignement militaire des États-Unis se veut rigoureusement fondé sur les préceptes clausewitziens. Mal lu peut-être, mais beaucoup lu dans des universités militaires, Clausewitz est, avec Sun Zi, la référence par excellence. On peut parler de revendication dogmatique qui conduit à rejeter la tradition jominienne qu’avait consacré l’amiral Mahan. Après le Vietnam, les stratèges américains condamnent les inutiles raffinements de la guerre limitée. Emblématiquement, Ulysses Grant l’emporte une seconde fois sur l’habile et trop chevaleresque Lee. Mais les Américains commettent les mêmes erreurs sur Clausewitz que leurs prédécesseurs européens, les Foch, les Schlieffen, les Ludendorff, à sa manière Douhet puis les stratèges de l’airpower”. Aujourd’hui encore overwhelming power. Clausewitz ne survit que par accumulations de contresens sur sa pensée. Le comprendre vraiment, c’est aussi le faire mourir pour la postérité. Aron s’y essaya, n’y parvint pas. C’est sous un autre angle que nous suggérons ici la mort géographique et culturelle du maître sur le terreau de la stratégie militaire : en Europe. Très schématiquement, on peut considérer que la construction du général prussien, fasciné par la bataille d’anéantissement napoléonienne, se ramène à deux principes constamment cités : premièrement, la guerre est la continuation de la politique, mais par d’autres moyens ; deuxièmement, la guerre est un acte de violence et il n’existe pas de limite à l’emploi de cette violence. Or, en Europe, en dépit et même à cause des guerres balkaniques, on assiste au dépérissement de ces deux axiomes. La
double mort
Première mort : la politique sans la guerreEn effet, sur ce continent, la guerre ne figure plus dans la gamme des moyens utilisables pour transformer une situation conflictuelle et dénouer une crise. Les gouvernements de l’Union européenne s’accordent pour affirmer qu’un Européen ne se connaît plus d’ennemi. En conséquence, dans l’espace européen, la guerre définie comme l’utilisation de forces armées pour régler des conflits inter ou intra-étatiques se trouve disqualifiée en tant qu’instrument de la politique. En raison de la nature des relations entre États européens, la violence armée cesse de constituer un outil légitime. Certes, il existe, ici ou là, des réfractaires à cette harmonisation européenne. On entend désormais les traiter en criminels de droit commun européen, en refusant de reconnaître un statut politique à leur comportement, quand bien même s’agirait-il de chefs de gouvernement. Les forces armées européennes sont donc là pour établir ce nouvel ordre dans un espace de paix et de sécurité européen. Leur mode de fonctionnement, leurs règles d’engagement, en font de plus en plus des forces de sécurité intérieure. L’absence d’ennemi, une position d’arbitre de querelles qui ne sont pas directement les leurs, induisent un usage différent de la violence organisée. La légitimité de l’usage de la force relève d’une logique qui ressemble davantage à une action de police dans une banlieue agitée qu’à l’exercice du monopole étatique de la violence à l’encontre d’un ennemi qui menace la nation et sa terre. Le guerrier européen, qui a déjà revêtu bien des défroques, endosse aujourd’hui une nouvelle tenue. On objectera que pour bannir la violence armée organisée de l’espace européen, il faut y recourir. À preuves, la Bosnie, hier, le Kosovo il y a peu et, qui sait, d’autres terrains balkaniques dès demain. Il est bien vrai que les forces armées continuent de servir les buts politiques. Toutefois, cette continuité s’inscrit dans une profonde mutation de la relation à la guerre. Il s’agit en effet de prévenir son éruption (prévention), de bloquer son déroulement (interdiction) et, finalement, de favoriser les conditions du rétablissement d’un état de paix durable (consolidation). Seconde mort : la violence ne doit plus s’exercer sans limitationsImagine-t-on d’ailleurs aujourd’hui une vaste bataille d’anéantissement en Europe depuis la disparition de l’Union soviétique et du Pacte de Varsovie ? Croit-on encore sérieusement que, dans un avenir proche, se reconstitueront les conditions d’un affrontement majeur entre forces russes et euro-atlantiques ? Du point de vue de la sécurité, l’espace européen, bien qu’encore mal défini, est régi par deux faits. Le premier est la garantie de l’inviolabilité de l’espace européen par la capacité des armes nucléaires, en cas de reconstitution d’une menace majeure. Dans ce domaine hautement sensible, aucune harmonisation ne saurait intervenir sans que l’Europe politique ait réalisé des progrès décisifs et déchirants qui dépassent la visibilité humaine. Néanmoins, il est possible de procéder à des mises en cohérence entre les moyens existants des différents acteurs nucléaires militaires : OTAN, États-Unis, Grande-Bretagne, France. La garantie nucléaire interdit toute escalade aux extrêmes. Reste à redéfinir les conditions de fonctionnement d’une telle garantie. En l’absence de menace, la question n’est plus à l’ordre du jour. Le second fait réside dans la sollicitation de crises qui n’affectent plus directement les intérêts vitaux des acteurs ouest-européens. Dès lors que les frontières sont si assurées qu’elles n’ont plus même besoin d’exister, on doit raisonner en termes de sécurité intérieure. Pour le reste, le lointain, la guerre devient optionnelle. Dès lors que l’Espace européen est politiquement conçu - au moins par les États membres de l’UE - comme une maison commune au sein de laquelle tensions et conflits doivent se résoudre sans violence d’État, les opérations militaires en Europe ne peuvent plus obéir à la théorie clausewitzienne de la guerre. Au contraire, l’usage de la violence pour arrêter la violence dans l’espace européen exige la plus grande retenue et des moyens permettant de recourir à la force en évitant la montée aux extrêmes, tout en restant efficace pour atteindre le but. Le défi n’est pas mince. On s’en rend facilement compte en observant la situation dans les Balkans. La leçon des défaillances européennes au Kosovo doit être clairement interprétée. Ces insuffisances ne proviennent pas, comme on l’a dit trop rapidement, d’une infériorité par rapport à la capacité militaire massive des États-Unis. Elles s’expliquent par un manque de moyens adaptés à la stratégie fine et complexe que la plupart des Européens souhaitaient mettre en œuvre au regard d’une situation très complexe, par rapport à des populations - Serbes compris - qui, par principe, ne devaient pas être considérées comme des ennemis. Le problème n’était pas d’avoir assez pour tout écraser mais d’avoir les moyens d’une stratégie adaptée à des buts limités et, surtout, extrêmement fins et sélectifs. Au Kosovo, les buts politiques européens, mal accordés, ne disposaient d’aucune stratégie pour les servir, faute de concertation, de doctrine commune, de planification et de moyens adaptés. Si bien que les Européens ont amené les États-Unis à utiliser leurs moyens dans le cadre d’une stratégie qui, à ce jour, n’est plus la leur. Les États-Unis
pourront-ils demeurer clausewitziens ?
En théorie oui, si l’on se borne à l’axiome “la guerre est la continuation…”. En pratique ils se rangent à une conception déviante de type luddendorffien. La force armée reste au service des buts de la politique. Toutefois, la pratique militaire donne à penser que le respect du contrôle politique suppose, en contrepartie, l’abandon d’une grande latitude dans le commandement et la conduite des opérations militaires. Cette habitude a été contrariée au Kosovo. Elle a engendré de forts cabrements des chefs militaires de théâtre. Le général américain Nash a critiqué avec virulence la tiédeur des bombardements durant la guerre du Kosovo. Il ne faisait que prolonger l’exaspération de l’amiral Leighton Smith à propos des opérations en Bosnie. Quant au général Wesley Clark, pour avoir cherché à raffiner, à entrer dans le jeu “tordu” (tricky game) des ajustements européens, il est devenu la cible de toutes les critiques. Cette tradition s’explique par les leçons du Vietnam et le succès du Golfe. Le général Powell, réputé pour sa prudence, avait, avant son départ des fonctions de président du comité des chefs d’état-major, veillé à l’élaboration de documents de doctrine liant fortement le souci de réduire les pertes à l’emploi d’une force écrasante contre l’adversaire. La confrontation de degré maximum reste prioritaire : elle entraîne derrière elle l’ensemble du complexe techno-industriel. Ce n’est pas seulement la Chine, c’est plus profondément la volonté d’un déni d’existence pour tout ennemi. Cette conception a été développée par Paul Wolfowitz en 1990, immédiatement après la chute du mur de Berlin. Elle n’a pas été abandonnée. Une telle approche, dont on ne saurait nier la validité dans une perspective de stratégie de long terme, se heurte, normalement, aux sollicitations du court terme, celles de l’Europe et des Balkans. Il s’agit de maintenir à un niveau crédible la présence américaine ; de démontrer son caractère indispensable : politique, militaire, logistique… etc. Cette posture de statu-quo actif, bienveillant et mesuré, peut convenir dès lors qu’aucun événement majeur ne se produit. Et si l’on veut bien prendre la mesure de l’actuelle situation européenne, reconnaître la modestie des échelles de risques (Kosovo, Macédoine), il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Purement clausewitzienne, foncièrement adaptée à la grande bataille d’anéantissement, la stratégie américaine et celle de l’OTAN restent totalement inadaptées à la situation européenne actuelle et à venir. C’est comme si, pour réparer une fuite d’eau dans un appartement, on décidait de raser le quartier afin d’en changer plus facilement le réseau d’adduction. La question posée aujourd’hui est de savoir si cette doctrine, cette culture stratégique, n’est pas également périmée dès lors que les conflits changent de nature. L’événement considérable constitué par l’agression du 11 septembre 2001 introduit un facteur nouveau : nous ne pouvons encore qu’en rendre compte de manière conjoncturelle. La blessure symbolique est majeure. Terme à terme, les États-Unis, dans une logique de type Huntington, n’auraient plus qu’à frapper la Kabbah. Nul n’y songe. En fait, cette action reste exceptionnelle. Isolément, elle présente la dimension d’une opération de guerre, comparable à l’attaque de Pearl Harbor si l’on y tient. Mais toute comparaison s’arrête là. Car cette agression est isolée, ponctuelle. Elle ne s’inscrit pas dans un cycle d’opérations continu, planifié et exécuté avec les moyens d’un État puissant et organisé industriellement. Ce n’est pas un bombardement sur Dresde, une nuit au-dessus de Tokyo. Les échelles de valeur ont abandonné nos sociétés sorties des guerres totales. Nous avons oublié… à coup de commémorations. Le Moyen-Orient, lui, a connu ses hécatombes lors des offensives iraniennes Kerbala, arrêtées par les forces irakiennes en 1980. La riposte doit être à la mesure de l’offense, adaptée à la nature de l’agresseur. Tout le problème est de concilier les deux, de produire des effets efficaces et adéquats, sachant les risques de dérapages et le nouveau problème posé par les conséquences sur l’arc des crises qui s’étend du Caucase au Cachemire. Or l’ennemi est sans visage, sans territoire. Il nomadise dans le monde. Une stratégie adaptée relève de Lawrence : attraper le vent du désert. Le peut-on avec des armes de haute technologie, le savoir spatial et des forces spéciales sur le terrain ? Le modèle technologique repasse son examen. Et nul ne sait encore le résultat. Parce qu’il est impossible d’évaluer exactement le rapport global des forces au regard des enjeux. Les États-Unis tâtonnent, inévitablement… Le résultat, diversement interprété, n’en doutons pas, conduira à un réexamen des principes de la stratégie. À ce stade, en dépit des inévitables rodomontades médiatiques, la riposte américaine ne se veut pas aveugle. Colin Powell semble réussir à obtenir un accord général pour une opération antiterroriste de dimension spectaculaire adaptée aux deux termes de l’équation mentionnée ci-dessus. Elle est prudente dans son avance, mesurée dans ses effets, soucieuse de ne pas heurter. Elle semble vouloir doser les effets pour démontrer la volonté de ne pas excéder l’objectif à atteindre, lequel paraît terriblement limité et quasi insaisissable. Depuis dix ans, tout suggère que les États-Unis devront s’arracher intellectuellement au modèle guerre mondiale/totale/ nucléaire ; à une conception fondée sur des niveaux d’intensité pour s’adapter à une réalité infiniment plus mouvante. Fin de la haute intensité, fin des engagements nucléaires paroxysmiques, y compris au niveau opérationnel. Il faudra alors réduire le nucléaire qui obère, par sa seule présence, tout le calcul stratégique. l’économie
militaire de l’épargne
“Nous avons perdu la guerre du Vietnam parce que nous n’avions pas suffisamment analysé la nature de la société américaine”, écrit Henry Kissinger. Les grands réformateurs prussiens (Gneisenau et Scharnhorst, protecteur de Clausewitz) ont pris en compte autant la structure politico-sociale que l’organisation militaire. Il n’est de stratégie efficace qu’adaptée à la nature profonde de la société qui la réalise. S’interroger sur soi-même pour savoir ce dont on est capable, en toutes circonstances. L’exercice est gênant, redoutable parce qu’il fait courir le risque du débat idéologique et de l’impuissance à agir, résultant de la confusion des points de vue opposés. L’euphémisation de la guerreLes sociétés européennes,
mues par la compassion à l’égard des autres peuples, habitées par un
sentiment de rejet diffus à l’égard de la violence destructrice, procèdent
de plus en plus à une euphémisation de la guerre et du conflit en général.
De même qu’il n’y a plus de “grèves” mais des “mouvements
sociaux”, il n’existe plus que des risques de “catastrophes ou
de désastres humanitaires” comme dit Lord Robertson, secrétaire général
de l’OTAN, pour qualifier les événements du Kosovo. Ces faits de langage
correspondent à une évolution profonde de nos sociétés que l’on peut
qualifier de “post-belliques” dominées par une économie
militaire de l’épargne qui s’oppose à la logique clausewitzienne
de la dépense guerrière. Quand le dessein est grand, suggère Clausewitz, on ne lésine pas. On dépense sans compter, dira Foch. Cette exaltation de la dépense, en hommes, en ressources, en matériels, a été brisée par les deux guerres mondiales. Les économies européennes ne voient plus dans la guerre qu’une source d’appauvrissement, voire de misère. Quand chacun parie tout le monde perd. L’évolution démographique et affective des pays d’Europe occidentale1, favorise ce développement du sens de l’épargne. L’épargne est une vieille pratique guerrière qui procède de la conjonction de deux facteurs : un intérêt matériel et un code du combat. À certaines époques, on évitait de tuer pour faire prisonnier et faire payer rançon ou procéder à un échange. La codification du combat dit “chevaleresque” consistait à certaines époques, pas toutes ? à considérer que le but du combat était l’acquisition de la supériorité sur l’adverse. Dès lors, tuer eût été un acte de barbarie. L’épargne c’est la mesure qui s’oppose à l’ubris, l’excès déchaîné de la volonté de puissance meurtrière. Elle est régulation de la furor ou furia. Pour autant, la mesure ne doit pas signifier l’impuissance par autodissuasion, auto-paralysie stratégique. C’est de cela aussi qu’il est question aujourd’hui avec la diffusion d’une idéologie mal assurée quant à la guerre et au combat. L’expression “zéro mort” ne signifie pas grand’chose. Mais elle emblématise un état d’esprit, un mode de production dominé par la logistique industrielle des flux qui base son efficacité sur le double principe du zéro stock, zéro défaut. L’épargne c’est la mesure qui s’oppose à l’ubris, l’excès déchaîné de la volonté de puissance. La mesure ne doit pas signifier l’impuissance par autodissuasion, auto-paralysie stratégique. Contrairement à ce que l’on croit en France, les militaires américains, très soucieux de la vie de leurs hommes parce que c’est un investissement important, préfèrent parler de casualties aversion. Non pas le refus des pertes mais la recherche de leur réduction au niveau le plus bas. Cet objectif est confié à la technologie censée procurer, non seulement la plus haute protection, mais le retrait à distance du combattant en sorte qu’il puisse se dérober à la prise de l’ennemi. Ce serait presque une banalité si elle n’entrait en contradiction avec le coût des matériels. L’aporie logique se résume comme suit : afin de mieux protéger les hommes il est demandé à la technologie d’augmenter le degré de sophistication des matériels. Les programmes, de plus en plus longs, de plus en plus sophistiqués, de plus en plus chers. Les nombres se réduisent. Ces “bijoux technologiques”, rares et chers, ne peuvent être engagés à la légère. Il faut donc en assurer la protection par des escortes, des contre-contre mesures… etc. De ce fait, le coût à l’export, devenu prohibitif, réduit d’autant les séries. Cette logique conduit à une inhibition croissante à laquelle en Occident n’échappent que les États-Unis. L’économie militaire de l’épargne tend également à se renforcer par l’effet conjugué de deux facteurs nouveaux, apparaissant comme autant de contraintes dans la conduite de l’engagement. * L’environnementalisme (qui n’est pas l’écologie) comme pacifisme, comme antimilitarisme, comme processus de négation du progrès technologique. En pointe sur le nucléaire mais présent partout, il s’est illustré par la polémique sur les armes à uranium appauvri sur lesquelles tout fut dit et rien n’a pu être démontré. Mais cet accès de psychose constitue bien le symptôme d’un fait grandissant : on doit faire la guerre proprement avec des armes de plus en plus “inoffensives”. * La juridification désordonnée des opérations militaires. Alors que depuis 1939 on n’a plus déclaré la guerre, le monde souffre aujourd’hui d’une carence du droit qui engendre deux conséquences : - d’un côté, le retour à un état de jungle, de dérégulation du combat. Miliciens, partisans, mercenaires tendent à se substituer aux formations étatiques régulières en uniforme. Cette confusion entre militaires et non-combattants favorise toutes les dérives depuis les exécutions sommaires jusqu’aux massacres collectifs de civils, toutes catégories différenciées. - à l’opposé, on constate un effort désordonné pour criminaliser la guerre en général et même, plus encore, l’action de certains dirigeants (le cas de Chili où, au-delà du général Pinochet, c’est Kissinger qui finit par être placé sur la sellette). L’action du Tribunal pénal international ne semblant pas obéir à des principes mis en conformité avec la souveraineté des États, le principe du monopole de la violence légitime se trouve de fait remis en cause, sans que l’on sache par quoi il peut être remplacé. La porte s’ouvre pour un droit interprétatif qui, tantôt condamnera, tantôt absoudra, tantôt n’ouvrira aucun dossier faute de disposer de la capacité de saisie nécessaire comme en témoigne la Tchétchénie. L’Europe semble partie à la recherche d’un nouveau code de la guerre au service de la guerre juste. On fera des procès pour tout : un ordre mal transmis, n’importe quelle erreur. Or la guerre est parsemée d’erreurs, de défaillances humaines. Le risque est de paralyser la force au nom du Droit, alors même que le Droit requiert la force pour son application. Telles sont les embûches sur ce chemin infernal des bonnes intentions. Tel est le défi à relever pour une transformation de la guerre en Europe. Dès lors que l’on sort de la logique clausewitzienne, il devient essentiel que les forces armées des États européens disposent de la stratégie générale militaire qui corresponde à ces nouvelles finalités politiques. Certes, il s’agit toujours d’atteindre le but stratégique. Mais les forces armées deviennent des outils d’influence et de persuasion. Ceci suppose d’abord une stratégie opérationnelle fondée sur un concept de mesure de l’usage de la force, très soigneusement ciblée. Ceci suggère aussi une stratégie des moyens (conception et production des forces) entièrement nouvelle, en rupture avec la logique des grands programmes antérieurs, encore fondés sur la capacité à soutenir, par la dissuasion, un engagement en Europe. Une fois encore, une telle évolution oppose la France, ainsi que ses partenaires européens, à la culture stratégique des États-Unis. Cependant, cette opposition est loin d’être irréductible, pour au moins deux raisons. Premièrement, les technologies à développer ne sont pas foncièrement différentes : maîtrise de l’information et du renseignement grâce à une utilisation croissante de moyens aériens et spatiaux, développement des communications, interopérabilité des systèmes, recours à la précision pour mieux assurer la sélectivité politique des cibles à frapper. L’art de la guerre européen (émergent) n’a pas de visées prospectives foncièrement différentes de celle des États-Unis. C’est une affaire de définition de l’ennemi, de zone d’action et de doctrine d’emploi des moyens existants. Deuxième raison, il est possible de convaincre les États-Unis de reconsidérer leur conception stratégique, au moins pour la zone européenne. Ils disposent d’une flexibilité suffisante pour pouvoir distinguer entre les différents théâtres d’opérations. La véritable difficulté consiste à les conduire à adopter des méthodes de fonctionnement différentes de celles qu’ils utilisent pour l’ensemble du monde. Chacun, dans l’OTAN, est conscient que l’on maintient des conceptions et des procédures qui relèvent encore d’une vision surannée de guerre majeure contre les forces du Pacte de Varsovie. Cet étrange attardement s’explique, en grande partie, par la domination de la conception stratégique américaine, qui attend le grand ennemi en regardant de plus en plus en direction de la Chine. Une
stratégie non-clausewitzienne
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