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PRESENTATION
DES ŒUVRES COMPLETES DE CLAUSEWITZ
La CFHM et l’ISC vont lancer, en collaboration avec l’Institut de
tactique comparée (Vienne) dirigé par Jean-Jacques Langendorf, une édition
française des œuvres complètes de Clausewitz. Ce sera la première du
genre puisque l’édition allemande, plusieurs fois tentée, n’a jamais
vu le jour. Douze volumes sont prévus, selon le plan provisoire suivant :
I.
De la Guerre ;
II.
Premiers écrits stratégiques et documents préparatoires
à De la Guerre ;
III.
Cours sur la petite guerre ;
IV.
Théorie du combat et autres écrits
militaires ;
V.
Écrits politiques ;
VI.
Campagnes de Gustave-Adolphe, de Turenne, de
Luxembourg et de Frédéric II ;
VII.
Campagne de 1796 en Italie ;
VIII.
Campagne de 1799 ;
IX.
Notes sur la Prusse dans sa grande
catastrophe. Campagne de 1812. portrait
de Scharnhorst ;
X.
Campagnes de 1813, 1814, 1815 ;
XI.
Correspondance ;
XII.
Index général.
Pour
des raisons de coût évidentes, il n’est pas possible de réaliser des
nouvelles traductions de l’ensemble et cette édition s’appuiera
largement sur les traductions réalisées par le major Neuens (tome I)
et par l’École supérieure de guerre française (tomes VII à X) au xixe
siècle, plus récemment par M.L. Steinhauser (partie des tomes II et
V) et par T. Lindemann (partie du tome IV), revues et corrigées. Mais
on y trouvera également de nombreux inédits en français,
notamment le cours sur la petite guerre, la profession de foi de 1812, les
documents préparatoires à Vom Kriege, les campagnes de
Gustave-Adolphe, de Turenne, de Luxembourg et de Frédéric II… Une
table ronde définira les règles d’édition. parallèlement,
un colloque international fera le point sur la postérité de l’œuvre de
Clausewitz.
La publication s’étalera
sur plusieurs années. Le présent numéro de Stratégique constitue
une première approche, en attendant un volume d’Études
clausewitziennes, prévu pour 2002. La réalisation d’œuvres véritablement
complètes est évidemment conditionnée par l’obtention des droits de
traduction d’un certain nombre de documents publiés récemment, notamment
par Werner Hahlweg, et qui ne sont pas encore dans le domaine public. Les
premiers volumes devraient paraître en 2002.
LA
CAMPAGNE
De Luxembourg
EN FLANDRE de
1690 à 1694
Carl von Clausewitz1
Première
partie
La campagne de 1690
§ 1 - Aperçu général
des forces en présence
Si précieuses que soient
les indications que nous fournit Beaurain dans son Histoire militaire des
Flandres, il est impossible de connaître les effectifs et
l’articulation des troupes. L’armée de Luxembourg se compose de 37
bataillons et 91 escadrons, dont les effectifs ne sont toutefois pas indiqués ;
on peut cependant en estimer le total à 40 000 hommes. Plusieurs
corps, constitués surtout de fantassins, se trouvaient en outre derrière
les lignes, sous le commandement du maréchal d’Humières, ainsi que des
garnisons dans toutes les places-fortes. Les effectifs français sont donc
probablement de 60 000 hommes au total, dont environ 50 000
seulement sont engagés dans la campagne. Les Français disposaient en
outre, sur les bords de la Meuse, d’un corps commandé par le général
Boufflers et dont les éléments disponibles représentaient sans doute
quelque 16 000 hommes. Ces derniers firent par la suite leur jonction
avec Luxembourg, de sorte qu’on peut considérer les forces en présence
comme étant sensiblement égales.
Il
est tout aussi difficile d’estimer les forces des alliés, et on ne peut
faire que des suppositions.
Les effectifs des troupes
commandées par Castanaga, le gouverneur espagnol des Pays-Bas, auront été
sans doute de 15 000 hommes, y compris les Hanovriens et les Anglais.
L’armée principale,
commandée par le prince de Waldeck, comprenait, lors de la bataille de
Fleurus, 32 000 hommes, auxquels s’ajoutèrent 8 000 Liégeois
et 10 000 Brandebourgeois, qui arrivèrent un peu plus tard.
L’effectif global aura sans doute été de 65 000 hommes.
Les Espagnols
constituaient l’aile droite, l’armée principale le centre, et les Liégeois
et Brandebourgeois l’aile gauche.
§ 2 - Le plan d’opérations
Le plan d’opérations
originel des alliés avait été le suivant : attaquer avec l’aile
droite les lignes françaises en Flandre occidentale, lancer
l’offensive avec les forces principales sur les bords de la Sambre et de
la Meuse, et laisser les Brandebourgeois progresser entre la Meuse et la
Moselle.
Les forces françaises
devaient, selon la volonté de la Cour, adopter une attitude uniquement défensive,
mais il était prévu que le maréchal de Luxembourg serait autorisé à
lancer les forces principales à l’attaque si l’occasion s’en présentait.
Les maréchaux d’Humières en Flandre occidentale et Boufflers dans les
Ardennes ne lui étaient pas subordonnés, mais ils avaient reçu l’ordre
de l’appuyer en cas de besoin, et inversement.
Le plan d’opérations
français n’était pas inadapté pour l’époque mais, si les actions
avaient été menées avec force, il eût été suffisant pour provoquer des
échecs décisifs :
1.
Les décisions émanaient presque toutes de la Cour (il est à noter
que les narrateurs ne disent pas : le Roi, ou le Cabinet, ou les
ministres mais toujours : la Cour), au point que le maréchal de
Luxembourg se voyait reprocher de rester deux jours dans un camp au lieu
d’un.
2.
Boufflers et Humières étaient manifestement trop faibles pour
constituer des éléments autonomes, ils devaient donc être considérés nécessairement
comme étant les ailes de Luxembourg et lui être subordonnés ;
l’unité de commandement faisait donc, à vrai dire, totalement défaut.
3.
Les forces étaient très dispersées, puisque 60 000 hommes
environ occupaient un espace de 40 lieues, de la Moselle jusqu’à la mer.
§ 3 - Vue d’ensemble de la campagne
À l’exception de la
bataille de Fleurus, le déroulement de la campagne est extrêmement simple
et médiocre.
Les Français savent que
les forces principales des alliés, commandées par Waldeck, n’entreront
en lice que plus tard, et plus tard encore les forces des Brandebourgeois et
des Liégeois.
Ils veulent exploiter
cette circonstance afin d’enlever tous les fourrages de la région de Gand
et de mieux assurer ainsi leurs lignes face aux actions de Castanaga pour le
reste de la campagne.
Luxembourg rassemble
donc, début mai, le gros de ses forces près de Saint-Amand sur les bords
de la Scarpe. Laissant 9 bataillons et 23 escadrons dans le Hainaut sous le
commandement de Gournay, il franchit avec 28 bataillons et 68 escadrons
l’Escaut en aval de Condé puis, passant par Leuze, il franchit à nouveau
ce fleuve en aval d’Oudenarde puis la Lys près de Deinse, où il arrive
le 22 mai et dresse un camp. Il y reste trois semaines jusqu’au 16 juin et
parcourt la région à la recherche de fourrages jusqu’aux portes de Gand,
dont Castanaga s’est rapproché avec ses 15 000 hommes. Le 16 juin,
laissant 10 bataillons et 30 escadrons en Flandre occidentale pour appuyer
Humières, Luxembourg fait mouvement avec 18 bataillons et 38 escadrons par
Leuze et Saint-Guilain derrière Mons en direction de la région de Walcourt
près de Philippeville. L’armée principale des alliés s’est en effet
mise en marche et prend apparemment la direction de la Sambre. Les
Brandebourgeois et les Liégeois ne sont pas encore arrivés.
Cela incite la Cour à
envoyer Luxembourg vers la Sambre, où il opère sa jonction avec Gournay et
reçoit de Boufflers un renfort de 18 bataillons et 30 escadrons, commandés
par Rubantel, de sorte que ses effectifs sont désormais de 45 bataillons
et 91 escadrons ; il détache 4 bataillons en direction de Condé, si
bien qu’il en reste 41 et que l’on peut estimer les effectifs des Français
à environ 40 000 hommes. Il décide de franchir avec eux la Sambre et
d’attaquer ainsi Waldeck si l’occasion s’en présente.
Le prince de Waldeck a
fait mouvement par Louvain et Wavre et s’est emparé d’un camp en amont
de Charleroi, derrière le Piéton. La Sambre est contrôlée soit par des
postes de cavalerie, soit par des postes d’infanterie envoyés depuis
Namur et qui ont occupé quelques fortins au niveau des gués. Le 29 juin,
Luxembourg disperse les postes, s’empare d’un gué immédiatement en
amont du confluent de l’Orneau et ordonne à un corps de 23 escadrons de
franchir la rivière et de progresser sur la route menant de Namur à
Bruxelles ; il suit à son tour avec un autre corps de fantassins et de
cavaliers, et prend position derrière l’Orneau près de
Moustier-sur-Sambre. L’armée elle-même reste sur la rive droite de la
Sambre. Le 30, les troupes qui ont franchi l’Orneau progressent en
direction de Fleurus. Ils y livrent un combat de cavalerie d’une certaine
ampleur avec l’avant-garde du prince de Waldeck, commandée par le général
Flohdorf. Ce dernier recule vers le prince de Waldeck, qui occupe une
position entre Saint-Amand et Heppignies.
Luxembourg fait alors
remonter les ponts sur le cours de la Sambre jusqu’en amont du confluent
de l’Orneau, où son armée franchit la rivière le 30 et installe un camp
entre Velaine et Saint-Martin Balatre.
Le 1er juillet
a lieu la bataille de Fleurus, au cours de laquelle les alliés avaient 38
bataillons et 50 escadrons. Luxembourg disposait pour la bataille de 40
bataillons et de 80 escadrons. Les effectifs des alliés étaient sans doute
de 32 000 hommes, ceux des Français de 40 000.
Les chiffres indiqués
pour les pertes des alliés au cours de la bataille sont les suivants :
6 000 morts ou blessés et 8 000 prisonniers, soit 14 000
hommes et par conséquent un tiers des effectifs. Il faut s’étonner,
compte tenu du déroulement de la bataille, que les pertes ne se soient pas
montées à au moins deux tiers des effectifs.
L’armée française
perdit 3 à 4 000 soldats, morts ou blessés.
L’armée battue fit
retraite, par Nivelles, en direction de Bruxelles, où elle fut renforcée
à nouveau par les Anglais et les Hanovriens ainsi que par quelques troupes
hollandaises. Luxembourg resta sur le champ de bataille, s’emparant
d’un camp puis d’un autre et percevant des contributions jusqu’à
Louvain. Il n’est nullement précisé qu’il ait poursuivi l’armée défaite.
Le 16 juillet, il renvoie 14 bataillons et 33 escadrons auprès de
Boufflers. Quelques jours plus tard, il dut encore laisser partir 5
bataillons parce que la Cour avait appris que les Brandebourgeois
faisaient mouvement vers la Meuse.
On avait eu
l’intention, peu de temps après la bataille, de procéder à un siège.
Le choix devait se porter sur Namur, Charleroi, Mons ou Ath ; la Cour
optait pour Namur, Luxembourg pour Ath. Avant même d’avoir pu
s’entendre, ils furent informés de la bataille de la Boyne en Irlande,
qui consolidait la position de Guillaume III sur le trône
d’Angleterre, et cette mauvaise nouvelle incita les Français à renoncer
à toute velléité d’attaque pour l’année en cours.
Fin juillet, Waldeck
regroupa les Liégeois et les Brandebourgeois et fit à nouveau mouvement
vers l’Escaut. Là-dessus, début août, Luxembourg demanda au maréchal
Boufflers de le rejoindre à nouveau ; cependant, le 22, celui-ci dut
fait mouvement avec 4 bataillons et 8 escadrons vers la Moselle, parce
qu’on craignait de voir quelques contingents de l’Empire allemand qui
avaient franchi le fleuve près de Mayence lancer une action dans cette
direction.
Au mois de septembre,
Luxembourg progressa lentement vers l’Escaut et la Lys, s’employant à détruire
des villes que les alliés auraient pu utiliser pour assurer leurs quartiers
d’hiver, ainsi que les écluses de la Dender. Puis en octobre, il prit ses
quartiers d’hiver après que les alliés eurent commencé à faire de même.
Durant les mois de décembre
et de janvier, les Français firent quelques incursions dans le Brabant
parce que les troupes des alliés étaient retournées pour la plupart vers
leurs bases et que les autres avaient dû se retrancher dans les
places-fortes. De cette manière, ils levèrent encore de fortes
contributions.
§ 4 - La bataille de Fleurus
Le défenseur
Le prince de Waldeck
occupe une position située à peu près sur l’axe de son repli, l’aile
droite prenant appui sur Heppignies et l’aile gauche sur Saint-Amand. Le
village de Wagnée devant l’aile droite, celui de Saint-Amand devant
l’aile gauche, et en avant du front le ruisseau de Ligni, franchissable en
tous points. La position se compose de deux éléments : la cavalerie
sur les ailes, quelques régiments de cavalerie et quelques bataillons
d’infanterie en réserve. La partie nord de Saint-Amand, avec le château,
est occupée par de nombreux fantassins. L’aile gauche est solidement
accolée à l’église du village de Saint-Amand sud et nord à Wagnelé,
qui sont reliés par un ruisseau et des prairies. Cependant la série de
villages constitue avec le front une ligne incurvée vers l’arrière et,
comme la chaussée reliant Namur à Bruxelles passe précisément à
l’extrémité de cet alignement et continue sur les arrières de la
position, l’endroit où cette chaussée traverse les prairies bordant les
villages est un point important qu’il aurait fallu occuper. Le fait que ce
point n’était pas occupé, que les villages de Wagnée et de Saint-Amand
sud situés devant l’aile droite et devant l’aile gauche ne l’étaient
pas non plus, constituait un premier écart par rapport aux directives prévues
par les méthodes ultérieures.
Le deuxième, c’est que
le centre du dispositif se composait seulement de 14 bataillons
d’infanterie, à savoir 7 dans chaque élément, 3 étant en réserve. Il
en restait donc 21, dont 5 semblent avoir occupé Saint-Amand nord, et 16
ont apparemment constitué l’infanterie qui, par bataillons, avait été
répartie sur les deux éléments de la cavalerie.
C’est avec beaucoup de
retard que le prince de Waldeck se rendit compte qu’il avait été débordé
sur son aile gauche, par Wagnelé, et la seule chose qu’il fit alors, ce
fut d’envoyer la réserve et l’aile gauche de son deuxième élément,
qui occupèrent une position de flanc constituant un angle très aigu avec
l’armée elle-même. L’ensemble de ces troupes, constitué sans doute
approximativement de 6 bataillons et de 16 escadrons, n’était pas de
taille à affronter les Français, qui certes n’avaient là que 5
bataillons mais aussi 40 escadrons. La bataille de l’aile gauche ne
pouvait donc être que perdue et, quand bien même elle eût été gagnée,
cela n’eût été possible que si l’aile droite, qui était de taille à
affronter les Français et qui dans un certain sens leur était même supérieure,
avait compensé cette faiblesse. C’est effectivement ce qui a failli se
produire. En effet, l’attaque de l’aile gauche française échoua mais
l’aile droite du prince de Waldeck, loin d’exploiter les avantages dont
elle disposait, s’estima suffisamment menacée sur ses arrières pour ne
pas songer à autre chose qu’au repli.
Ce repli s’effectua sur
deux axes : Heppignies et Mellet. La cavalerie s’empressa de disparaître
et l’infanterie du centre, formant un grand carré constitué de 14
bataillons, résista bien tout d’abord mais finit par être dispersée. À
Saint-Amand, l’infanterie, abandonnée totalement à elle-même, ne se
rendit que le lendemain, au total 3 000 hommes. Les pertes totales du
prince de Waldeck sont estimées par les Français à 6 000 morts ou
blessés et à 8 000 prisonniers. Elles n’auront donc guère été
supérieures sans doute. Bien qu’elles aient représenté un quart de
l’armée et toute l’artillerie, 48 pièces en tout, on ne peut que s’étonner
qu’elles n’aient pas été plus lourdes encore.
Il est impossible de
renoncer aux instruments de la victoire plus que ne l’a fait le prince de
Waldeck dans le cas présent. Il se fût réellement agi d’un miracle
s’il avait été victorieux.
L’agresseur
Luxembourg articule son
armée en deux éléments, avec la cavalerie sur les ailes et sans réserve,
tout à fait comme au temps de la guerre de Sept Ans. Son idée principale
est de déborder l’aile gauche de son adversaire, avec l’aile droite de
la cavalerie (donc 40 escadrons) et une partie de l’infanterie, et de
l’attaquer sur les flancs et sur les arrières. Il ne fait donc pas
avancer cette partie de son armée, ce qui aurait pu susciter la méfiance
des adversaires.
Cette idée
d’envelopper l’aile gauche lui vint sans doute et essentiellement pour
les raisons suivantes :
1)
L’espace compris entre Wagnelé et Saint-Amand n’aurait pas
constitué un front suffisant pour le déploiement de son armée ;
2)
Les villages de Saint-Amand et de Wagnelé permettaient dans une
certaine mesure de camoufler son mouvement ;
3)
La chaussée de Namur lui fournissait en quelque sorte son axe.
Qu’il se fût contenté de fixer, outre le cadre adéquat de l’action,
un point pour son repli, à savoir le pont jeté sur la Sambre près
d’Auveloix, cela ne méritait pas en ce temps-là que l’on s’y attardât.
En effet, il eût été alors inimaginable qu’on tirât d’une bataille
immédiatement d’autres conséquences, ce que Luxembourg lui-même ne fit
point après la victoire.
De plus,
Luxembourg voulait s’emparer d’abord de la petite ville de Fleurus avec
son infanterie, puis du village de Wagnée, des deux villages de Saint-Amand
et de celui de Wagnelé. Ces villages étaient dispersés sur la zone allant
de l’extrémité de l’aile gauche à celle de l’aile droite ;
cela ne répond donc nullement au dispositif de combat originel, et ce
dispositif, lors du passage à l’attaque, fut bouleversé au point que
durant la bataille même la disposition fut à peu près la suivante :
À l’extrémité de
l’ aile gauche 6 bataillons en un élément, qui occupèrent d’abord
Fleurus puis Wagnelé ; puis l’aile gauche de la cavalerie, 40
escadrons en deux éléments. Il est intéressant de noter que 4 de ces
escadrons furent contraints de suivre les 6 bataillons mentionnés ci-dessus
pour appuyer leur attaque. À droite se trouvaient, à côté des 40
escadrons, 8 bataillons en deux éléments constituant le gros de
l’infanterie ; à côté d’elle, mais séparé d’elle par un
petit intervalle, 6 bataillons constituant un élément pour l’attaque sur
Saint-Amand sud puis, après un nouvel espace, 5 bataillons pour l’attaque
sur Saint-Amand nord et ensuite, après un nouvel intervalle, 4 bataillons
pour l’attaque sur Wagnelé ; puis la cavalerie de l’aile droite,
soit 40 escadrons, avec 3 bataillons au centre de leur premier élément, et
enfin, à l’extrémité de l’aile droite, 2 bataillons pour occuper une
ferme (les censes de Chessart) entre les villages de Wagnelé et de Mellet.
Les unités enveloppantes de l’aile droite avaient conféré à
l’ensemble la forme d’une demi-lune.
Cette attaque, à bien
des égards, correspondait à l’esprit du nouvel art de la guerre, et le
besoin le plus urgent eût été l’articulation en divisions. Que
l’ordre de bataille rigide de cette époque ait pu déboucher sans
difficultés majeures sur ce nouveau dispositif d’attaque, c’est tout à
la gloire des troupes françaises.
L’attaque des deux
ailes séparées se produisit à peu près simultanément, et le succès répondit
aux circonstances externes. À l’aile droite, où Luxembourg se trouvait
lui-même et où il disposait de trois fois plus de cavaliers que son
adversaire ainsi que de 10 canons, tandis que ce dernier en était
totalement dépourvu, l’ennemi fut repoussé ; sur l’aile gauche, où
les Français n’étaient guère supérieurs quant à la cavalerie et
plus faibles sur le plan de l’infanterie parce qu’ils devaient utiliser
la leur essentiellement pour occuper Wagnée et Saint-Amand sud ; la
cavalerie française, devant franchir un ruisseau bordé de prairies, était
exposée aux feux de l’artillerie et de l’infanterie adverses et subit
de nombreuses pertes. L’attaque échoua. L’aile tout entière recula, en
partie dans le plus grand désordre. Le prince de Waldeck n’ayant lancé
aucune attaque, et le premier élément de son aile gauche qui n’avait pas
quitté sa position n’ayant pu remporter aucun succès notable devant le
village de Saint-Amand sud, il ne faisait pas de doute que l’un des deux
succès remportés par les Français d’une part et par les alliés de
l’autre aurait avantage de poids et entraînerait l’autre dans son
sillage.
La supériorité des Français
(5/4 pour les troupes et 8/5 pour les canons) devait nécessairement et à
elle seule leur assurer le succès.
§ 5 - Rapport des forces
Le rapport entre la
cavalerie et l’infanterie est de 2 escadrons pour 1 bataillon, soit sans
doute un tiers ; pour l’artillerie, 2 canons pour 1 000 hommes.
Chez les alliés, le
rapport est de 50 escadrons pour 38 bataillons, donc peut-être un cinquième
à un sixième ; pour l’artillerie 1 ½ canon pour 1 000
hommes.
§ 6 - Les camps de Luxembourg
Ils sont établis sans
relation directe avec l’ennemi, les arrières se trouvant régulièrement
tout près d’un fleuve, le plus souvent l’Escaut, la Sambre, la Henne,
la Lys ou bien d’autres rivières, cependant que le front est orienté
vers une direction ou une autre de façon tout à fait arbitraire. Bref, ce
sont des camps où prévalent réellement les commodités. L’habitude que
l’on avait d’appuyer ses arrières directement sur un obstacle n’avait
sans doute pas d’autre raison que leur sûreté.
L’armée est rassemblée
le plus souvent dans un même camp. Il arrive très rarement que des corps
soient détachés, et il n’y a pas la moindre trace de position occupée
par une avant-garde. La sûreté semble avoir été garantie uniquement par
des sentinelles émanant du camp.
En règle générale, les
camps des adversaires en présence étaient si éloignés l’un de
l’autre qu’ils ne pouvaient influer l’un sur l’autre.
§ 7 - Les mouvements de Luxembourg
Ils répondent au goût
des marches effectuées par Frédéric le Grand lors de la guerre de Sept
Ans et s’effectuent donc par monts et par vaux, sur des chemins choisis à
grand-peine pour que les colonnes restent à distance convenable l’une de
l’autre. Elles ont cependant toujours des ailes ; l’infanterie
progresse habituellement en une colonne et l’artillerie en une autre colonne,
le tout donc en quatre colonnes. Il arrive fréquemment aussi que la moitié
de l’infanterie soit associée à la moitié de la cavalerie, mais par éléments.
Les marches de flanc sont donc inexistantes.
L’échange entre les
ailes, qui était alors de mode, semble s’être produit assez régulièrement
et avoir compliqué un peu plus encore les mouvements. Dans ces conditions,
les mouvements ne pouvaient pas être de grande ampleur ; les déplacements
étaient d’ailleurs si réduits qu’ils ne dépassaient pas le plus
souvent deux ou trois lieues, et l’on estimait qu’un déplacement de six
lieues conduisait nécessairement à la catastrophe.
Deuxième
partie
La campagne de 1691
§ 8 - Vue
d’ensemble de la campagne
Les effectifs des
Français aux Pays-Bas étaient de 70 bataillons et de 204 escadrons, soit
environ 80 000 hommes.
À la mi-mars, regroupant
soudain une armée de 51 bataillons et de 77 escadrons, les Français assiégèrent
Mons, où se trouvait une garnison de 6 000 hommes commandée par le
comte von Bergen. Les préparatifs avaient été entourés d’un tel secret
et avaient été si bien menés que les alliés n’en surent rien avant que
la localité ne fût investie. Luxembourg couvrait le siège avec une autre
armée. On n’en connaît ni l’effectif ni l’implantation.
Le roi Guillaume III
venait de rentrer d’Angleterre lorsqu’il apprit cette nouvelle. Il se hâta
de rassembler une armée, qui cependant n’était probablement pas encore
assez forte quand la localité se rendit, le 10 avril, après un siège de
trois semaines et que la garnison, forte de 4 500 hommes, obtint un
sauf-conduit. Les adversaires se séparèrent à nouveau et retournèrent
pour quatre semaines dans leurs quartiers d’hiver.
Le 15 mai, les Français
regroupèrent leurs troupes. L’armée principale sur les rives de la Lys,
sous le commandement de Luxembourg, était forte de 41 bataillons, 101
escadrons et 60 canons ; quelques troupes se trouvaient derrière les
lignes, en Flandre ; un corps de 20 bataillons et 61 escadrons sur les
bords de la Meuse, sous le commandement de Boufflers. La Cour de France
avait encore l’intention de rester sur la défensive, mais le marquis de
Boufflers dut faire mouvement avec son corps, le 20 mai, vers Liège
pour bombarder cette localité et pour inciter ainsi l’évêque à prendre
part à la guerre. Huit jours plus tard, il revint dans la région de Dinant
et il y dépêcha, sur l’ordre de la Cour, 10 bataillons et 30 escadrons
vers Luxembourg. Ce dernier avait immédiatement fait mouvement vers Hall,
que Guillaume III avait commencé à fortifier pour assurer ainsi, en
lieu et place de Mons, la couverture de Bruxelles. Les travaux de
fortification n’étant pas encore achevés, il en retira la garnison et
fit raser les murailles.
À cette époque,
c’est-à-dire fin mai, Guillaume III entra en campagne avec une armée
forte de 56 000 hommes selon les indications des Français et il dressa
son camp près d’Anderlecht à l’ouest de Bruxelles. 14 000 hommes,
sous le commandement du maréchal von Flemming, du Brandebourg, firent
mouvement vers la Meuse pour attaquer Boufflers. Un autre corps, commandé
par le gouverneur espagnol Castanaga, se trouvait face aux lignes sur le
cours inférieur de l’Escaut. Les Français, pensant que ce corps avait
pour mission d’assiéger l’une des places-fortes, avaient seulement
l’intention de l’en empêcher. Lorsque Guillaume III fit
mouvement fin juin vers la Sambre, Luxembourg le serra donc de près ;
tous deux franchirent le fleuve entre Charleroi et Mons et, après avoir
passé les mois de juillet et d’août à séjourner dans les camps et à
effectuer de petits déplacements sans lancer la moindre action, ils regagnèrent
en septembre les rives de la Dender et de l’Escaut. Fin septembre,
Guillaume III quitta l’armée, et Luxembourg saisit l’occasion pour
infliger encore au prince de Waldeck une défaite dans un combat d’arrière-garde
près de Leuze. Les deux armées prirent ensuite, début octobre, leurs
quartiers d’hiver.
Troisième
partie
La campagne de 1692
§ 9 - Vue
d’ensemble de la campagne
Les effectifs des Français
au cours de cette campagne étaient sans doute de 150 000 hommes, à
savoir 67 bataillons et 209 escadrons sous le commandement du roi, 37
bataillons et 90 escadrons sous le commandement de Luxembourg, 16 bataillons
et 60 escadrons sous le commandement de Boufflers près de Rochefort sur la
rive droite de la Meuse, 3 bataillons et 26 escadrons derrière les lignes,
au total 123 bataillons et 385 escadrons.
À la tête de l’armée
placée sous son commandement, Louis XIV voulut assiéger Namur, tandis
que Luxembourg devait le couvrir avec la sienne. La répartition des troupes
semble cependant avoir été modifiée. Boufflers fit mouvement lui aussi
jusqu’aux portes de Namur, et l’armée de Luxembourg fut sensiblement
renforcée. Les Français évacuèrent d’eux-mêmes Furnes, Dixmude et
Courtray. Le gros des troupes alliées, sous le commandement de Guillaume III,
se composait de 85 bataillons et 180 escadrons, beaucoup moins par conséquent
que les effectifs français.
L’armée française se
regroupa le 20 mai près de Mons. Namur, où se trouvaient 8 000 hommes
sous le commandement de Barbançon, fut subitement investie le 25.
Luxembourg prit position d’abord près de Gembloux, puis en juin derrière
la Méhaigne à environ deux lieues de Namur.
Guillaume III, sous
lequel le prince électeur de Bavière commandait les troupes espagnoles,
Flemming les troupes brandebougeoises et Tserclas celles de Jülich, fit
mouvement de la région de Bruxelles et de Louvain vers celle de la Méhaigne,
où il resta face au maréchal de Luxembourg pendant tout le mois de juin
sans rien entreprendre. Il se glissa progressivement vers la droite, par
Sombref, en direction de Saint-Amand, et Luxembourg suivit ce mouvement à
gauche jusqu’à la Sambre.
Devant Namur, les tranchées
furent ouvertes le 23 mai ; la ville se rendit le 5 juin et la garnison
se replia vers la citadelle. Le 23 juin, le fort Guillaume, qui était en
quelque sorte un ouvrage avancé de la citadelle, tomba à son tour et la
garnison, forte de 1 500 hommes, obtint un sauf-conduit en capitulant séparément.
La citadelle même se rendit le 1er juillet à la condition que
la garnison, forte encore de 4 500 hommes, obtînt un sauf-conduit.
Louis XIV remit
alors le commandement de l’armée au maréchal de Luxembourg et retourna
à Paris. L’armée avait pour mission de rester encore sur la défensive,
mais elle devait vivre aux frais du pays ennemi et s’emparer d’une
position près d’Enghien pour menacer Bruxelles et dissuader ainsi les
alliés de lancer une quelconque action.
Luxembourg fait mouvement
derrière Charleroi, franchit la Sambre près de Thuin et progresse jusqu’à
Soignies, où il reste trois semaines parce que l’état des véhicules
acheminant les subsistances ne lui permet pas de s’éloigner plus encore
de Mons. Boufflers reste, dans un premier temps, entre la Meuse et la Sambre
pour couvrir Hennegau, puis il suit Luxembourg jusque dans la région de
Soignies.
Guillaume III est
resté pendant la plus grande partie du mois de juillet près de Genappe,
puis il s’est rendu le 1er août à Hall. Il a l’intention
d’attaquer Luxembourg, bien que ce dernier dispose avec Boufflers de 100
bataillons et de 266 escadrons et qu’il ait ainsi une nette supériorité
sur les alliés. En faisant simuler quelques actions contre la Meuse d’une
part et contre les lignes d’autre part, le roi espérait parvenir à détacher
Luxembourg. La région d’Enghien, où s’était retiré Luxembourg,
n’est pas favorable pour la cavalerie. En attaquant son aile droite près
de Steenkerke avec l’ensemble de son infanterie, le roi pensait peut-être
pouvoir effectuer une percée à cet endroit. L’attaque eut lieu le 3 août ;
le combat fut particulièrement sanglant, mais l’attaque fut repoussée
par les Français. Les alliés perdirent 10 000 morts ou blessés, 1 300
prisonniers et 10 canons. Les pertes des Français s’élevèrent à 7 000
hommes.
Après la bataille, les
adversaires retournèrent dans leurs camps, où ils restèrent environ huit
jours ; puis ils se glissèrent lentement vers la Lys pendant la deuxième
moitié du mois d’août, Guillaume III près de Deinse et Luxembourg
près de Courtray.
Fin août, Luxembourg est
contraint d’envoyer quelque 20 escadrons en Italie et, fin septembre,
Boufflers se replie vers la Meuse avec 60 escadrons, parce que Louis XIV
estime que les nombreuses unités de cavalerie se trouvant en Flandre
occidentale sont inutiles. Il est chargé d’effectuer avec elles une
diversion sur les bords de la Meuse, de prélever des contributions et
d’empêcher ainsi plus encore les alliés de lancer une action sérieuse
contre les lignes et contre Dunkerque.
Les alliés envoyèrent
alors les généraux Tserclas et Flemming vers la Meuse, mirent encore sur
pied un autre corps sous le commandement du comte Castille près de Louvain
et laissèrent l’armée principale sur la position qu’elle occupait près
de Deinse. Ils détachèrent quelques unités jusqu’à Dixmude et Furnes,
où les rejoignirent 15 bataillons anglais, qui avaient débarqué début
septembre à Ostende.
Les Français avaient réparti,
pour la défense de leurs lignes, 36 bataillons et 48 escadrons en trois ou
quatre postes, de Commines jusqu’à Bergues, tandis que l’armée
principale était restée près de Courtray.
Après avoir fait venir
des Ardennes le général d’Harcourt avec 20 escadrons, Boufflers se
dirige vers St-Tron avec 10 bataillons et 80 escadrons, sans jamais s’éloigner
beaucoup de la Méhaigne. Il prélève quelques contributions puis il
franchit à nouveau la Meuse fin septembre et prend position près de Cinay.
À peu près à la même
époque, l’armée alliée prit ses quartiers, et les troupes venues
d’Angleterre s’embarquèrent à nouveau le 12 octobre sans avoir été
employées.
Début octobre,
Luxembourg installa de même son armée dans des quartiers situés entre
Tournay, Condé et Ath, pour couvrir ainsi le bombardement de Charleroi, que
Boufflers devait encore effectuer en octobre et qui dura du 15 au 23
octobre, sans autre but que de réduire la ville en cendres. Lorsqu’ils
perçurent les bruits du bombardement, les alliés rassemblèrent à nouveau
quelques troupes près de Bruxelles, mais les laissèrent ensuite se
disperser quand il virent que l’objectif était simplement le bombardement
de la ville. Là-dessus, les Français prirent eux aussi leurs quartiers
d’hiver et Luxembourg revint à Paris. Fin décembre, Boufflers, qui
avait pris le commandement, dut rassembler soudain 48 bataillons et 50
escadrons pour marcher sur Furnes, où les rejoignirent encore 16 bataillons
et 40 escadrons commandés par Villars, pour assiéger cette petite
localité occupée seulement par 2 500 hommes. Quelques jours plus
tard, le 5 janvier, la garnison commandée par le comte Horn capitula et reçut
un sauf-conduit. Le prince électeur de Bavière, qui commandait les troupes
en l’absence du roi Guillaume III, se vit hors d’état, face à de
telles forces, de secourir rapidement la localité et, bien plus, il jugea
opportun d’évacuer Dixmude même.
§ 10 - Les camps
L’installation dans les
camps se faisait le plus souvent encore dans le cadre d’un grand corps,
sans occupation effective du terrain et très souvent avec un front fixé
arbitrairement et le dos appuyé à une rivière. On peut cependant observer
déjà les points suivants au cours de cette campagne :
1.
des écarts fréquents par rapport à cette dernière méthode ;
2.
une occupation déjà plus marquée de la région concernée ;
3.
une répartition déjà plus fréquente des forces sous la forme de
la mise sur pied de plusieurs corps : Boufflers, par exemple, resta
toujours séparé de Luxembourg et en décembre, depuis la position qu’il
occupait près de Tournay, il entraîna un certain nombre de corps jusqu’à
Bergues.
§ 11 - Les lignes de Namur
Bien que sur les bords de
la Méhaigne une armée d’observation très importante conduite par
Luxembourg couvrît le siège, on édifia néanmoins des lignes d’une
longueur totale de cinq lieues, et pour lesquelles 20 000 paysans
furent réquisitionnés venant en partie de provinces très éloignées, de
Picardie et de Champagne. Ces lignes étaient uniquement dirigées vers
l’ennemi extérieur et il ne semble pas que l’on en ait édifié aussi
en direction de la citadelle, bien que la garnison fût forte de 10 000
hommes ; il est vrai que l’armée chargée d’assiéger la ville était,
elle, forte de 50 000 hommes.
L’année précédente déjà,
des lignes très importantes avaient été établies devant Mons, aussi bien
une contrevallation qu’une circonvallation, à l’endroit où
l’inondation ne garantissait pas déjà la sûreté contre les sorties.
§ 12 - Les subsistances
À l’exception du
fourrage, collecté en grande partie dans les champs, les subsistances
provenaient des forteresses proches et, cette année-là, principalement de
Mons grâce à un équipage de vivres2
qui suivait l’armée et l’alimentait régulièrement.
Les mouvements de l’armée
étaient considérablement freinés, comme le montre le fait que
Luxembourg, après la prise de Namur, ne put faire mouvement vers la région
d’Enghien parce que l’équipage de vivres avait trop souffert
durant le siège de Namur pour acheminer les vivres sur quatre lieues ;
il resta donc près de Soignies, à une lieue et demi plus près de Mons.
§ 13 - La bataille de Steenkerke
1.
L’ordre de bataille des Français était le suivant : la
cavalerie sur les ailes, l’infanterie au centre, le tout en deux éléments ;
les 100 bataillons et les 266 escadrons composant l’armée française
occupaient ainsi une position longue de près deux lieues, sur un terrain très
accidenté. Il ne pouvait donc être question d’une attaque frontale
habituelle et d’un combat.
Guillaume III, qui
avait établi son camp près de Hall, à quelques lieues de là, décida
d’attaquer avec ses fantassins, près du village de Steenkerke, l’aile
droite des Français qui prenait appui sur la Somme. Il avait lancé
quelques actions de diversion en direction de Namur et de Dunkerque, espérant
inciter ainsi le duc de Luxembourg à y envoyer des détachements et à
s’affaiblir ; en se servant d’un espion qui avait été découvert
et qui fut contraint d’envoyer au duc un récit faisant état d’une
collecte de fourrage, il espérait aussi tranquilliser ce dernier avant de
l’attaquer. Il estimait que la tactique la plus habile était de lancer
une attaque en un point où le front était très rétréci parce que la
mise sur pied d’un dispositif de combat y est très rapide. La cavalerie,
de toute manière, ne pouvait y être engagée en raison des coupures du
terrain. Guillaume III pensait donc lancer une violente attaque contre
l’aile droite française et pratiquer ainsi des brèches dans le
dispositif français pour en attaquer le reste à partir de l’aile droite
avant même que l’adversaire eût été réellement en mesure de réagir.
Le roi disposa donc son
infanterie en plusieurs éléments successifs, dont le premier présentait
un front de 18 bataillons, et la fit progresser le long de la Senne en
direction de Steenkerke. Les Français, quelque peu surpris il est vrai,
eurent cependant le temps d’acheminer une partie de leur infanterie pour
l’opposer à l’infanterie alliée. Ils concentrèrent progressivement
sur ce point la plus grande partie de l’infanterie, constituée en réserve
sous forme de plusieurs brigades disponibles pour le combat, de sorte
qu’il n’y a guère de bataille qui, à cet égard, ait été conduite
ainsi à la manière des batailles les plus récentes. Les dragons français
furent employés en partie comme fantassins et constituèrent avec
l’infanterie cinq éléments, de sorte que le combat fut, à cet endroit,
particulièrement violent et continu. Les deux cavaleries, disposées pour
la bataille, ne firent qu’observer le combat, la cavalerie alliée
occupant une position incurvée vers l’arrière et la cavalerie française
occupant plus tard partiellement une position incurvée vers l’avant.
On peut donc considérer
cette bataille comme étant une bataille très éloignée de la tactique
d’alors et comme étant proche des batailles récentes dans la mesure où
l’ancien dispositif de combat, peu efficace, avait été supprimé et les
troupes engagées en fonction du terrain. On ne parla d’ailleurs, à cette
époque également, que d’un combat3,
alors que les pertes des alliés avaient été de 10 000 hommes et
celles des Français de 7 000.
2.
Il est à noter que les Français, ne disposant encore en ce temps-là
que d’une faible puissance de feu, attendaient tout de l’attaque et que
les alliés, qui devaient être les agresseurs, s’étaient retranchés
avec des chevaux de frise.
3.
Il n’y eut aucune poursuite après cette bataille, pas plus
qu’après aucune des batailles livrées par Luxembourg.
Quatrième
partie
La campagne de 1693
§ 14 - Aperçu général
de la campagne
L’armée française aux
Pays-Bas se composait de 132 bataillons et de 276 escadrons. S’y
ajoutaient dans les lignes, de l’Escaut à la mer, 4 bataillons et 16
escadrons sous le commandement de la Valette, et au Luxembourg 4 régiments
de cavalerie ou de dragons commandés par d’Harcourt. L’armée des alliés
semble avoir été constituée de quelque 90 bataillons et de 170 à 180
escadrons.
Louis XIV voulait
s’attaquer avec une partie de cette armée aux places-fortes des bords de
la Meuse, à savoir Huy et Liège, tandis que Luxembourg couvrirait le siège
avec l’autre partie. Il choisit cet objectif parce qu’il n’osait
s’attaquer aux grandes villes néerlandaises de Bruxelles et de Louvain.
Il craignait d’y manquer de fourrage et de vivres et pensait que le
transport des approvisionnements, très réduit à cette époque, se
heurterait à de grandes difficultés et qu’il serait difficile
d’investir ces villes avant que l’ennemi n’eût réussi à
s’interposer avec son armée. En un mot, il estimait que ces villes se
trouvaient trop profondément en territoire ennemi pour qu’un succès indéniable
fût possible. Or, rien de ce qu’il entreprenait ne devait laisser de
place au doute, et l’on voit bien que, par vanité, il veillait tout
particulièrement à préserver les armes françaises de tout échec. L’honneur
des armes du roi4
constituait une bonne moitié de tous les intérêts stratégiques. Il ne
voulait pas attaquer les places-fortes de la côte parce que ses nombreux
cavaliers ne lui étaient d’aucune utilité dans cette région. Les
perspectives étaient plus ouvertes sur les bords de la Meuse. Enfin, il
croyait pouvoir détourner de l’Union l’évêque de Liège et d’autres
Etats, menacés en raison même de la situation de leurs provinces entre le
Rhin et la Meuse, susciter ainsi les craintes des Hollandais, diminuer leur
confiance envers le roi Guillaume III et parvenir ainsi plus rapidement
à la paix.
Les armées françaises
se rassemblèrent fin mai près de Tournay et de Mons, les alliés près de
Bruxelles. Début juin, les deux armées françaises firent mouvement en
direction d’Huy. Lorsqu’elles arrivèrent à Gembloux, le roi modifia
subitement sa décision. Apprenant la prise de Heidelberg, il décida
d’intensifier la guerre en Allemagne afin de pouvoir y pénétrer plus
avant, d’inciter ainsi quelques-uns des princes d’Empire à conclure
peut-être la paix et d’accroître les menaces pesant sur l’empereur
lui-même. Ce ne sont peut-être là que des raisons apparentes, qu’il est
de bon ton d’invoquer, mais la raison véritable doit être cherchée dans
l’état de santé du roi, qui avait éprouvé des malaises au cours du
voyage et qui ne se jugeait pas vraiment apte à lancer une campagne. Au
lieu de confier toute cette armée au maréchal de Luxembourg et de
maintenir son plan primitif, le roi estima qu’il valait mieux envoyer vers
les bords du Rhin une partie des forces sous le commandement du Dauphin pour
être en mesure lui-même, raisonnablement, de retourner à Versailles.
Les forces que le Dauphin
conduisit en direction du Rhin se composaient de 34 bataillons et de 75
escadrons, les forces aux Pays-Bas étant dès lors de 98 bataillons, 201
escadrons et 71 canons. Le maréchal d’Harcourt rejoignit sans tarder ces
dernières avec 20 escadrons qui se trouvaient sur les bords de la Moselle.
Dans les lignes se trouvait, comme déjà dit, le général Lavalette avec
20 bataillons et 16 escadrons. Il ne s’agit là, bien entendu, que des
troupes en campagne, et non pas des garnisons qui occupaient les forteresses
et qui disposaient aussi d’un grand nombre de cavaliers.
Pour ce qui est de
l’armée des alliés, un certain nombre de bataillons (oscillant entre 20
et 30) se trouvaient dans un camp retranché que Guillaume III avait établis
pour couvrir la ville de Liège, qui n’était pas fortifiée. Le roi, avec
le reste des forces, dressa son camp près de Louvain. Luxembourg devait
essentiellement, avec les forces françaises, fixer le roi Guillaume sur
la Dyle, l’empêcher ainsi de détacher des éléments en direction des
lignes et, si le roi faisait mouvement avec toute son armée vers
l’Escaut, de l’y précéder.
À cet effet, Luxembourg
prit position entre Tirlemont et la Dyle. Il eût aimé attaquer le roi mais
une reconnaissance plus précise lui révéla que le camp de ce dernier
avait un front trop boisé. Il demeura quatre semaines dans son camp. La
distance qui le séparait de Namur équivalait seulement à celle de deux
mouvements de faible amplitude, et néanmoins l’acheminement des vivres présentait
de grandes difficultés ; l’équipage de vivres disparut
totalement ; la cavalerie souffrait énormément du manque de vivres et
les bataillons d’infanterie étaient très faibles. La solde n’était
pas payée régulièrement et les troupes étaient tellement mécontentes
qu’une révolte éclata plus tard, sans avoir toutefois des conséquences
importantes. Pour pallier le manque de vivres, il fallut effectuer un
transport de farine avec 600 véhicules, de Mons à Namur par Philippeville.
La couverture en était assurée par environ 2 000 cavaliers et
quelques fantassins, détachés soit par l’armée soit par les garnisons.
Les Espagnols essayèrent, depuis Charleroi, de bloquer ce transport mais la
tentative échoua. Il se produisit un combat d’importance mineure. Un
autre combat se déroula le 15 juillet dans la région de Tongres près de
Hamel, où 3 000 cavaliers, commandés par le comte de Tilly et venant
de Liège pour rejoindre l’armée principale, furent attaqués par le maréchal
de Luxembourg avec une cavalerie très supérieure et repoussés avec
quelques pertes. Ces deux combats sont, avec la bataille de Neerwinden, les
seuls combats menés en rase campagne.
À la mi-juillet,
Guillaume III lance un détachement de 13 bataillons et de 25
escadrons, commandés par le duc de Wurtemberg, contre les lignes
d’Espierres entre l’Escaut et la Lys. Ce corps, renforcé par 6
bataillons venus de Gand, força les lignes sans difficulté le 18 juillet
et contraignit le général Lavalette à se replier en subissant quelques
pertes jusque derrière la Deule près d’Hautbourdin ; il fut alors
libre d’imposer des contributions à une partie de cette région.
Apprenant qu’un détachement
adverse avait été lancé contre les lignes, le duc de Luxembourg ne prit
pas la décision d’en envoyer un autre puisqu’il pouvait supposer que ce
détachement arriverait trop tard et que les bons généraux français n’éprouvaient
en tout état de cause que dégoût pour ces lignes. Mais, afin de punir son
adversaire pour le détachement qu’il avait envoyé, il décida d’aller
immédiatement attaquer Huy. Investi par une partie de ses troupes et par le
corps d’Harcourt le 19 juillet, cette localité, n’ayant qu’une
petite garnison et de médiocres fortifications, tomba dès le 23. Là-dessus,
Luxembourg fit mouvement vers la région de Lerhy entre Huy et Liège, pour
sonder la situation de cette dernière localité où l’on pouvait attendre
tout au plus une révolte. Cependant le roi avait renforcé la garnison du
camp retranché et les éléments perturbateurs avaient été envoyés à
Maastricht. Le maréchal, estimant que l’attaque du camp retranché même
présentait trop de difficultés, décida d’attaquer de préférence
l’armée principale des alliés. Dans l’intervalle, celle-ci avait établi
son camp entre Tirlemont et St-Tron, en appuyant ses arrières sur la petite
Gette, ce qui était alors une pratique courante. Dans ce camp, elle se
trouvait sur les arrières de l’armée française, dont le front était
dirigé vers Liège. Cette situation étrange est également très courante
à cette époque.
La raison principale pour
laquelle Luxembourg décida de livrer bataille était, comme l’indique
l’Histoire militaire de Flandre, le rétablissement de l’équilibre
des armes, ce qu’il convient de comprendre comme suit : en perçant
les lignes françaises, les alliés avaient acquis un avantage que la vanité
française ne pouvait laisser sans réponse. Une victoire, ou un combat
honorable, était donc indispensable pour que fût rétabli l’équilibre
moral.
L’importance attribuée
ainsi à la relation morale et à l’honneur des armes est certes bien
ressentie, bien pensée, mais cela montre aussi que par ailleurs, en ce
temps-là, la relation objective n’influait guère en général sur les décisions,
que les motifs essentiels ne déterminaient guère les actions et qu’il
n’y avait guère de lien entre les moyens et la fin.
Le 28, Luxembourg vint
assiéger la position de Guillaume III. Certains, et notamment le
représentant hollandais, déconseillèrent vivement au roi de livrer
bataille. Il ne disposait à cet instant que de 56 bataillons, 132 escadrons
et 91 canons. Luxembourg vint à sa rencontre avec 98 bataillons, 201 escadrons
et 71 canons, c’est-à-dire qu’il avait sur lui une supériorité d’un
bon tiers. Devant Guillaume III se présentait le champ de bataille sur
lequel devait avoir lieu le lendemain la bataille de Neerwinden. Ce champ de
bataille offrait une position, avec l’aile droite sur la Gette (la petite
Geete), avec l’aile gauche appuyée sur le ruisseau de Landen au bord
duquel se trouvaient les villages de Laer et de Neerwinden devant l’aile
droite, et de Rumsdorp devant l’aile gauche ; il pensait, sur cette
position, pouvoir résister très avantageusement aux fantassins français
et à contrecarrer totalement une attaque de la cavalerie. Il espérait que
l’infanterie française serait anéantie sur les points forts que
constituaient Laer et Neerwinden, tout comme la sienne avait été anéantie
un an plus tôt sur celui de Steenkerke. Le souvenir de ce combat malheureux
et le désir qu’il avait de combler cette brèche furent sans doute les
motifs essentiels qui l’incitèrent à accepter la bataille. Il fit savoir
aux représentants hollandais que le repli sur la Gette présentait de trop
grandes difficultés et il leur promit de se retrancher jusqu’au lendemain
en sorte que le succès fût assuré.
La bataille eut lieu le
29 juillet. Livrée essentiellement par l’infanterie, elle fut particulièrement
sanglante, dura dix heures et s’acheva, comme on le sait, par la défaite
de Guillaume III. Les Français estiment les pertes des alliés à 84
canons et 18 000 hommes pour seulement 1 500 prisonniers. Cette
estimation des pertes en vies humaines est probablement très exagérée,
car les Français estiment les leurs, qui sans doute ne furent guère inférieures,
à 7 ou 8 000.
Luxembourg dressa son
camp sur le champ de bataille sans franchir la Gette. Les alliés, qui
avaient été dispersés au cours de la bataille, reconstituèrent leur armée
quelques jours plus tard près de Louvain et firent venir à eux le duc de
Wurtemberg.
À l’issue de cette
bataille, les Français ne se jugent pas à même de songer à la conquête
de Louvain ou de Bruxelles, et ils ont moins encore l’intention d’user
leur infanterie devant le camp retranché de Liège ; ils prennent donc
la décision d’assiéger Charleroi.
On peut comprendre
effectivement qu’une victoire si faiblement exploitée ne pouvait que
suffire à les protéger d’une attaque des alliés pendant ce siège. Une
attaque sur Bruxelles, indépendamment du fait que le ravitaillement de
l’armée en ce temps-là soulevait de grandes difficultés, eût nécessairement
provoqué une réaction tout autre des alliés, et l’armée française eût
été confrontée à la possibilité d’un succès aux suites malheureuses,
ce que redoutaient le roi et ses généraux dans leur vanité. L’honneur
des armes avait pour eux plus de valeur que leur succès et, bien qu’il
semble y avoir une nécessaire corrélation entre les deux, la différence
réside néanmoins dans le fait que l’honneur peut se satisfaire de
victoires qui, précisément parce qu’elles n’ont pas de suite heureuse,
ne présentent pas un grand danger.
Tandis que les Français
se préparaient à assiéger Charleroi et que quelques milliers d’hommes
supplémentaires venus de Normandie y étaient acheminés, Luxembourg fit
mouvement fin août avec l’armée principale vers Soignies et de là, le
10 octobre, vers la région de Fontaine L’Evêque pour couvrir le siège,
en appuyant ses arrières sur le Piéton entre Obay et Harlaimont.
Le 10 septembre,
Charleroi fut investi. Les tranchées furent ouvertes le 15, la localité se
rendit le 11 octobre et la garnison, forte de 1 500 hommes, obtint un
sauf-conduit. Au cours du siège, Guillaume III fit venir de Liège et
regroupa autour de lui, à l’exception de 2 bataillons, les troupes qui
s’y trouvaient. Il ne fit rien pour dégager la citadelle et se retira
vers Ninove. Il fit avancer le prince électeur de Bavière en direction de
l’Escaut, ce qui incita les Français, qui croyaient la ville de Furnes
menacée, à y installer un camp retranché occupé par 6 bataillons et 16
escadrons. Après la prise de Charleroi, l’armée française fit mouvement
elle aussi vers l’Escaut. Fin octobre, les deux armées se séparèrent
pour prendre leurs quartiers d’hiver.
§ 15 - La bataille de Neerwinden
Les forces en présence
durant cette bataille sont de 98 bataillons, 201 escadrons et 71 canons du côté
français, de 61 bataillons, 132 escadrons et 91 canons du côté des alliés.
Si l’on suppose que les bataillons et escadrons avaient les mêmes
effectifs de part et d’autre, l’armée française se composait alors
d’environ 54 000 fantassins et de 29 000 cavaliers, celle des
alliés de 37 000 fantassins et de 20 000 cavaliers. Soit un total
de 83 000 hommes du côté français et de 57 000 du côté allié.
Si l’Histoire militaire de Flandre met fortement l’accent
sur la faiblesse des bataillons et escadrons français, on est cependant en
droit d’admettre que ce rapport de forces correspondait à peu près à la
réalité. Quinci5
reconnaissait en effet que l’armée française aurait été d’un
tiers supérieure à celle des alliés.
Cette bataille fut pour
l’essentiel un combat d’infanterie très violent, qui dura dix heures et
dont les objectifs étaient les villages de Laer et de Neerwinden. Les deux
tiers de l’infanterie se battirent de part et d’autre avec un bonheur
variable, cependant que des renforts leur parvenaient successivement.
Comme il n’y avait pas de réserve d’infanterie de part et d’autre, le
centre naturellement fut sensiblement dégarni et Guillaume III ne
disposait donc plus, pour défendre la ligne continue de ses retranchements,
d’une arme appropriée. En effet, les 91 canons ne pouvaient pas suffire
pour une position dont la longueur correspondait à deux heures de marche.
Les Français voyaient les alliés retirer progressivement leurs fantassins
du centre pour renforcer leur aile droite. Ils lancèrent alors une attaque
avec les fantassins dont ils disposaient encore au centre et s’emparèrent
des lignes sans difficulté. Les alliés ne pouvaient donc plus espérer
victorieusement, car l’action des corps français était concentrique, le
dispositif des alliés disloqué et les fantassins français supérieurs
d’un tiers aux alliés. On a peine à croire que Guillaume III ait pu
espérer gagner la bataille de cette manière, étant donné que le front de
ses troupes, tout en étant solide, n’était pas tout à fait inaccessible
et que ses forces ne pouvaient que s’épuiser progressivement alors
qu’une réaction offensive n’avait nullement été envisagée de son côté.
S’il avait eu à disposition un tiers de sa cavalerie et de son artillerie
dans la région de Neerlanden pour lancer une offensive contre l’aile
droite française, l’artillerie aurait pu semer peut-être la confusion
et la cavalerie aurait pu alors se lancer à l’attaque avec succès. En
effet, l’armée française, ne disposant pas d’un espace suffisant au
centre, était échelonnée en 8 éléments successifs, chacun d’eux n’étant
séparé de l’autre que de quelques centaines de pas.
La bataille de Neerwinden
présente sans conteste de nombreux points communs avec celle de
Steenkerke. Dans l’un et l’autre cas, ce fut l’infanterie qui pour
l’essentiel mena le combat, à l’exception de quelques régiments de
dragons français qui combattirent à pied près de Steenkerke. Dans l’un
et l’autre cas, l’ordre de bataille originel fut bouleversé, et les
fantassins furent engagés dans un combat continu par les feux. Les deux
batailles, à cet égard, sont donc plutôt comparables aux batailles récentes
qu’à celles d’alors. Cependant Guillaume III, songeant assurément
à prendre sa revanche après la bataille de Steenkerke, ne prit pas en
compte les différences qu’il y avait nécessairement entre les deux
batailles : à Steenkerke, il avait eu l’intention de percer avec un
front très étroit et par conséquent en un seul point et, tandis qu’il
faisait effort dans ce sens, il avait été débordé progressivement par
l’armée française ; à Neerwinden, non seulement son front tout
entier était menacé à chaque instant mais sa position même fut débordée
une nouvelle fois.
Neuf bataillons de
l’aile gauche alliée, qui étaient sur le point de faire mouvement pour
appuyer l’aile droite, furent saisis et fixés par la cavalerie française ;
cependant ces efforts furent vains, elle ne put pénétrer dans
l’infanterie et, soutenus par 12 à 15 escadrons, les bataillons se replièrent
très honorablement et avec succès.
La petite Gette coulait
sur le champ de bataille à peu près parallèlement au front et à une
distance d’environ 4 000 pas sur les arrières. Le résultat fut que
les ailes furent séparées l’une de l’autre et que l’aile gauche dut
se replier vers Diest et l’aile droite vers Louvain. Il est probable aussi
que de nombreux soldats alliés périrent dans la Gette. Les Français ne
firent toutefois pas beaucoup de prisonniers, ce qui peut aussi
s’expliquer, étant donné que la rivière ne coulait pas si près de la
position de sorte que la ligne de repli eût été coupée pour beaucoup.
Les Français n’ayant pas franchi cette rivière, celle-ci servit de
rempart après la bataille. S’ils avaient franchi la rivière, la
dislocation de l’armée adverse eût entraîné peut-être de graves conséquences.
Il faut sans doute attribuer aussi à la proximité de la Gette le fait que
si peu de canons furent sauvés. En effet, sur 84 canons, 81 furent perdus.
Il y a peu de batailles où
les défenses des villages aient joué un rôle aussi important. Laer et
Neerwinden sur l’aile droite, Rumpsdorp devant l’aile gauche et
Neerlanden sur le flanc gauche. Il convient de reconnaître, si l’on veut
être objectif, qu’assurément seules les difficultés que l’accès aux
villages présentait pour les Français ont fait que le combat s’est
prolongé pendant dix heures. Il est hors de doute que sans les villages
l’issue eût été la même en moitié moins de temps.
Les retranchements
semblent avoir été composés d’une ligne continue de redans qui, ayant
été établis en une seule nuit, ne pouvaient avoir naturellement qu’un
profil très faible et n’être que médiocrement aménagés. Ils se
composaient partiellement, et notamment là où les Français effectuèrent
leurs premières percées, de charrettes et de voitures amoncelées. Que
dans ces conditions ils aient été épargnés si longtemps, cela ne peut
s’expliquer naturellement que par le fait que les Français avaient axé
tous leurs efforts sur les villages, qu’ils avaient au centre très peu
d’infanterie et qu’ils ne pouvaient sans doute attaquer avec leur
cavalerie les retranchements tant qu’ils étaient occupés encore par
quelques éléments d’infanterie et d’artillerie. Si Guillaume III
avait fait ériger, au lieu de ces lignes, quelques redoutes importantes
et puissantes, il aurait pu dégarnir le centre d’un certain nombre de
fantassins. Les villages de Rumpsdorp et de Neerwinden n’étant éloignés
l’un de l’autre que d’environ trois mille pas, ces deux redoutes
auraient parfaitement couvert l’espace les séparant contre la cavalerie
adverse et celle-ci n’aurait jamais osé attaquer les alliés derrière
les redoutes ; ces redoutes auraient pu être renforcées par des
palissades en sorte qu’il eût été impossible de les prendre d’assaut.
Les Français ont estimé
les pertes des alliés à 18 000 hommes et leurs propres pertes à
seulement 8 000. Les prisonniers, au nombre de 1 500, n’étant
pas compris dans les 18 000 hommes, ces données sont probablement
entièrement fausses. En effet, si quelques-uns se sont effectivement noyés
dans la Gette, leur nombre ne saurait avoir été très important et, au
cours du combat par les feux, les Français ont subi nécessairement des
pertes plus importantes que les alliés, premièrement parce que ces
derniers se trouvaient dans des villages et qu’ils y étaient retranchés,
deuxièmement parce qu’ils y disposaient d’un nombre important de
canons, et troisièmement parce que les fantassins des alliés étaient à
cette époque déjà beaucoup mieux organisés pour les feux que les
fantassins français.
Cinquième
partie
La campagne de 1694
§ 16 - Vue
d’ensemble de la campagne
Le rapport des
forces au cours de cette campagne était le suivant :
sous
le Dauphin (Luxembourg)
81 bataillons
162 escadrons
sous
Boufflers
15
“
23
“
sous
d’Harcourt
/
12
“
sous
Lavalette dans les lignes
10
“
22
“
106 bataillons
219 escadrons
sous
Guillaume III en rase
campagne
83 bataillons 220
escadrons
dans
le camp retranché de Liège
40
“
40 “
123 bataillons
250 escadrons
Remarquons, de façon
tout à fait liminaire, que l’armée française, qui ne dépassait pas 100 000
hommes autant que l’on puisse le savoir, avait besoin journellement de 150 000
rations, ce qui permet de tirer des conclusions quant au train d’équipage
et aux gaspillages.
Le manque d’argent, de
multiples difficultés administratives et un accroissement des coûts furent
les raisons pour lesquelles l’armée française était sensiblement plus
faible que celle des alliés. On voulait donc rester sur la défensive tout
en s’entourant volontiers de la considération liée à l’offensive. En
effet, la considération dont on était l’objet jouait toujours au cours
de ces campagnes un rôle important et le fait que le Dauphin ait pris la
tête de l’armée, que commandait Luxembourg placé sous ses ordres,
constitue un aspect essentiel de l’histoire de ces campagnes. Le passage
suivant de l’Histoire militaire des Flandres p. 335, est particulièrement
caractéristique :
La présence de Monsieur
le Dauphin en Flandre sembloit annoncer que l’on ne prendroit point une résolution
foible et peu digne de sa gloire ; mais il falloit, pour concilier le
parti que l’on vouloit affecter et celui qu’on avoit dessein de suivre,
se conduire de façon à persuader aux ennemis qu’on vouloit entreprendre
contre eux ou contre leurs places, sans cependant commettre la gloire de
Monsieur le Dauphin, ni la sûreté des troupes qu’il devoit commander.
Les positions qu’on pouvoit prendre entre la Mehaigne et le Démer,
paroissoient les plus propres à obliger les Alliés de diviser leurs forces
et à procurer aux troupes du Roi une subsistance abondante, aux dépens du
pays ennemis : en y établissant le théâtre de la guerre on se
procuroit l’égalité des armes et même on donnoit quelque apparence de
supériorité aux troupes françoises ; ces objets furent aussi les
seuls qu’on se proposa dans les mouvemens et les opérations de cette
campagne.
En considération
de ces objectifs limités, la jalousie qu’éprouvaient les Français à
l’égard des alliés à cause de Liège devait constituer le motif
essentiel de toute la campagne. Par manque de fourrage, ils rassemblèrent
leur armée le 20 mai dans des quartiers situés derrière la Sambre, entre
Landrecies et Charleroi, où ils restèrent jusqu’au 15 juin. Les alliés
prirent aussi leurs quartiers entre Louvain et Leau, la cavalerie plus en
arrière derrière la Dyle, la Demer et la Gette. Le 15, les Français font
mouvement par Gembloux en direction de St-Tron, où ils demeurent pendant
trois semaines dans un camp, l’aile droite appuyée sur cette ville,
l’aile gauche se trouvant près de Borlo, tandis que Boufflers stationne
près de Warem. Les alliés sont répartis comme suit : le roi près de
Tirlemont, le prince électeur de Bavière près de Wavre, des détachements
près de Maastricht et Maseyt, 40 bataillons et 30 escadrons, comme déjà
dit, près de Liège sur les arrières des Français, sans que ces derniers
fassent autre chose que de disposer comme à l’habitude des postes et des
piquets.
Manquant de
fourrage, les Français font mouvement le 11 juillet vers Tongres, où
ils restent encore quelques semaines. Les alliés demeurent dans leur camp
près de Tirlemont. Le 23 juillet, les alliés font mouvement vers la région
du Mont St-André et s’installent sur les bords de la Méhaigne, l’aile
gauche appuyée sur Jodoigne et l’aile droite sur Tavier. Pour assurer sa
liaison avec Huy et Namur, le Dauphin se dirige lui aussi vers la Méhaigne
près de Vinamont, à une demi-lieue de Huy, avec l’aile gauche entre
Fumal et Fammelette et l’aile droite prenant appui sur Serré-le-Château,
où il se retranche et se décide à rester aussi longtemps que les réserves
de fourrage le lui permettront. Les alliés restent près de quatre semaines
dans leur camp de St-André, plus précisément jusqu’au 18 août, date à
laquelle ils font mouvement vers Sombref avec l’intention de poursuivre
jusqu’à l’Escaut. Le Dauphin a l’intention de les précéder sur les
bords de l’Escaut et il y attache une grande importance. Le malheur veut
qu’une aile de la cavalerie soit précisément à la recherche de
fourrages ; l’agitation et l’inquiétude sont donc grandes jusqu’à
ce que le mouvement puisse commencer, ce qui se produit malgré tout le jour
même, de sorte que l’armée française installe un bivouac à une lieue
au nord de Namur. Estimant qu’il n’est pas indiqué de passer entre
l’armée alliée et la Sambre, le Dauphin préfère franchir ce fleuve
puis, pour faciliter le ravitaillement en fourrages en installant plusieurs
petits camps et en effectuant de longs déplacements derrière la Sambre et
l’Haine par Thuin, Mons, Condé et Tournay, se diriger vers la région
d’Espierre, où l’aile droite des lignes prend appui sur l’Escaut.
Ce mouvement se déroule
comme suit. Le 19 août, le Dauphin fait mouvement vers la Sambre ; le
20, il passe sur la rive droite de ce fleuve ; le 24, il arrive à la tête
de ses troupes et avec les troupes des lignes à proximité de Bossut, en
aval d’Espierre. Le reste de son infanterie arrive le 25 à l’aube, de
sorte que la distance parcourue est de vingt lieues en cinq jours. Cela
donne la mesure des mouvements de cette époque, car on a beaucoup parlé de
ce mouvement tant pour son ordonnancement que pour sa rapidité et les
efforts ont dû être considérables, puisque l’infanterie a été
contrainte de laisser en arrière une partie importante de ses effectifs.
Les alliés, qui étaient restés le 19 près de Sombref et qui avaient préparé
leur mouvement sans grande hâte, firent route par Nivelles, Soignies, Chièvre
et Frasne en direction de l’Escaut entre Espierre et Oudenarde, où ils
arrivèrent le 24, trop tard il est vrai pour franchir le fleuve avant
l’arrivée des Français. Ils firent donc mouvement le 26 par Oudenarde
jusqu’à la Lys dans la région de Denis. Le Dauphin franchit également
la Lys et se retranche entre Courtray et Menin. Villeroi occupe avec 23
bataillons et 33 escadrons les lignes d’Ypres à Furnes, et cette dernière
localité avec 15 bataillons. Les alliés restent entre Wackem et Caneghem
sans entreprendre la moindre action contre les positions très distendues
des Français. Tout ce qu’ils acquièrent par leur supériorité consiste
en la reconquête d’Huy. La garnison de Liège investit cette localité le
17 septembre ; la garnison, forte de 900 hommes, capitule le 27 et
obtient un sauf-conduit. La flotte des alliés fait quelques tentatives
infructueuses pour bombarder Dunkerque et Calais. Le Dauphin a quitté
l’armée dès le 18 septembre. Fin septembre, Luxembourg fait appel au
comte Tilly, qui se trouve près d’Ath avec un corps réduit de cavaliers
alliés. Durant la seconde moitié du mois d’octobre, les uns et les
autres prennent leurs quartiers d’hiver.
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Notes:
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