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PARADIGME
CLAUSEWITZIEN ET DISCOURS STRATEGIQUE AUX ÉTATS-UNIS 1945-1999
Christophe Wasinski
L’objet de notre analyse est l’utilisation de la célèbre “Formule”
de Clausewitz par le discours stratégique américain. Par Formule,
nous reprenons le terme de Raymond Aron quand il désigne la fameuse
citation issue de Vom Kriege
selon laquelle “la guerre
est une simple continuation de la politique par d’autres moyens”1.
Mais si Aron a écrit deux volumes fondamentaux sur l’œuvre de Clausewitz
et ses filiations, il a délibérément laissé de côté l’étude de
l’impact du Prussien aux États-Unis pour se concentrer, principalement,
sur l’utilisation germanique et communiste de ce dernier2.
Par contre, la thèse de Christopher Bassford donne une très bonne idée de
la diffusion des idées de Clausewitz aux États-Unis et en Grande-Bretagne
pour la période qui s’étend de 1815 à 19453.
À cela, il faut ajouter le travail de Bruno Colson sur l’influence de Jomini
dans la culture stratégique américaine - car souvent le fait de mentionner
Jomini implique de se positionner à l’égard de son “frère ennemi”
prussien4.
En s’appuyant sur ces trois travaux, il est possible de mieux décrypter
les idées circulant sur Clausewitz outre Atlantique. Au total, l’enjeu de
cet investissement sera de saisir, dans le discours, comment les stratèges
américains envisagent la relation entre guerre et politique, Clausewitz
devenant un filtre révélateur.
avant
la Seconde Guerre mondiale
Force est de constater
que la période qui s’étend de 1815 à la fin de la guerre du Vietnam est
assez pauvre en références à Clausewitz. À certains égards, on en est même
réduit à de simples conjectures, mais il serait totalement faux
d’affirmer qu’il n’existe aucun contact entre les États-Unis et la
pensée du général prussien. Rappelons d’abord que la première
traduction en anglais de Vom Kriege
- On War - date de 1873 (par
James John Graham). Cette édition britannique a été un échec commercial
pour son éditeur. Il faut attendre 1808 pour qu’une nouvelle traduction
anglaise apparaisse (par F.N. Maude, republiée en 1911, 1918, 1938 et
1949). Entre-temps, aux États-Unis, A.T. Mahan avait pris connaissance de
Clausewitz5.
D’autre part, certains textes du Prussien, traduits en français (comme
celui sur la campagne de 1815) auraient pu être lus par des officiers américains
- nombre de ceux-ci pratiquaient alors cette langue. En résumé, s’il
existe une influence de Clausewitz durant cette période elle est assez
indirecte. Il ne fait en tout cas aucun doute que le nom de l’officier
prussien était “connu” au travers des écrits d’auteurs étrangers,
plus particulièrement Colmar von der Goltz et Julian Corbett. La Première
Guerre mondiale fera resurgir le nom de Clausewitz car il est associé à
l’ennemi. Puis, durant l’entre-deux-guerres, seul un officier de l’armée
de terre approcha sérieusement les idées de Clausewitz ; il s’agit
de John MacAuley Palmer. Il se servait de Vom
Kriege pour défendre le projet d’une armée professionnelle de petite
taille aux États-Unis. A contrario, les penseurs de la
puissance aérienne - Airpower -
n’utilisent guère Clausewitz. On n’en retrouve pas trace chez Mitchell
(ni chez l’Italien Douhet) et une seule référence chez de Seversky.
Durant la Seconde Guerre mondiale, différents officiers furent exposés à
la pensée de Clausewitz. Certains n’en firent pas grand cas, tels que les
généraux Patton et Wedemeyer6.
D’autres montrèrent plus d’égards (par exemple, le général
Marshall). Seul Eisenhower se montra un élève assidu de Vom
Kriege, qu’il avait lu par trois fois dans les années 20. Des
commentateurs plus modernes affirmeront que sa perception du risque
d’escalade et sa compréhension de l’équilibre entre fins et moyens à
propos de la stratégie nucléaire, donc lorsqu’il deviendra président,
peuvent être mis en parallèle avec sa lecture de On
War7.
Il faut donc attendre la
Seconde Guerre mondiale pour qu’un intérêt réel pour l’œuvre de
Clausewitz se profile. Cet intérêt est motivé par le désir de mieux
connaître la stratégie et la façon dont l’Allemagne la pratique. Ainsi,
en 1942, Hans Gatzke, un Américain originaire d’Allemagne, traduit le
document que l’officier prussien avait destiné à l’éducation du
prince Frédéric Guillaume - Die
wichtingsten Grundsätze des Kriegführens zur Ergänzung meines Unterrichts
bei Sr. Königlichen Hoheit dem Kronzprinzen - sous le titre anglais Principles
of War8.
Puis, Otto J. Matthijs Jolles produit une nouvelle traduction de Vom
Kriege en 19439.
Enfin, un séminaire tenu en 1940 à Princeton par Edward Mead Earle débouchera
sur la publication du fameux Makers
of Modern Strategy en 1943. Sur 21 chapitres, 10 citent Clausewitz
(un chapitre lui est naturellement réservé). Il faut noter que plusieurs
auteurs de cet ouvrage provenaient d’Allemagne (et un d’Autriche)10.
C’est ici que débute réellement la période de socialisation de
Clausewitz dans le discours stratégique américain.
de la
fin de la Seconde Guerre mondiale
à la fin de la guerre du Vietnam
Durant la période qui
s’étend de 1945 à, approximativement, 1975, les références à
Clausewitz deviennent de plus en plus nombreuses. L’édition de On
War de O.M. Jolles (1943) sera republiée en 1950. En 1962, le colonel
Edward M. Collins, de l’U.S. Air Force, édite une version abrégée de On
War - War, Politics, and Power
-, qui contient en fait moins de 15 % de l’original11.
Notons aussi l’un des premiers articles de Peter Paret, un des plus
grands spécialistes de Clausewitz aujourd’hui, publié en 1969. Il dresse
un bilan des textes qui lui sont consacrés. L’article sera reproduit dans
la Military Review la même année12.
Mais, plus
fondamentalement, les nombreuses références à Clausewitz, de provenances
très différentes, nous posent un problème si nous désirons discerner des
courants de pensée. L’utilisation des travaux de Clausewitz s’avère très
incohérente. Chacun y trouve ce qu’il désire. Parfois même, son nom
semble uniquement destiné à rehausser le contenu d’un article. Néanmoins,
en observant de plus près notre objet d’analyse, certaines tendances
s’esquissent.
Bien souvent, à partir
de Clausewitz, des auteurs américains mettent en évidence le rôle de
l’anéantissement des forces ennemies au combat. L’anéantissement
est, pour eux, l’objectif suprême à atteindre en vue d’imposer sa
volonté à l’adversaire, donc de vaincre. Mais, en
raisonnant de cette manière, on perd la substance de la pensée
clausewitzienne. L’officier prussien affirme que la guerre est dirigée
par la politique. La politique donne sa forme à la guerre et n’implique
pas le recours à une, et une seule, modalité d’opération (i.e. l’anéantissement).
Au contraire, la sphère militaire, si elle se veut outil rationnel du
politicien, doit pouvoir revêtir différentes formes ; dans certains
cas, une démonstration de force pourra suffire. Malgré tout, un pan
important du discours stratégique américain de l’époque utilise
Clausewitz comme le propagateur de la guerre d’anéantissement. Il est,
paradoxalement, considéré comme un “deuxième Jomini”.
On retrouve une telle
opinion dans un document servant de base à l’apprentissage de Clausewitz
à l’Académie de West Point - Clausewitz,
Jomini, Schlieffen, édition de 1951. Il y est reproché à Clausewitz
sa philosophie dite du sang et de l’acier. On le compare à Bismarck et
aux idées de Hitler dans Mein Kampf13.
Puis, dans l’ouvrage Military
Heritage of America, datant de 1956, Clausewitz et Jomini sont associés
comme les deux exégètes de la stratégie napoléonienne, donc d’anéantissement ;
tous deux sont considérés comme complémentaires14.
En 1967, l’ouvrage de l’amiral Wylie, Military
Strategy. A General Theory of Power Control, classe Clausewitz dans
l’approche directe et continentale de la guerre. Chez Wylie, Liddell Hart
sert à compléter Clausewitz, à le rendre moins “sanglant”, moins
orienté vers la bataille décisive, grâce à l’approche indirecte15.
Notons que pour Wylie, la guerre, pour une nation non agressive, doit être
vue comme un effondrement de la politique - policy
- et non comme sa continuation16.
D’autres auteurs mettent Clausewitz en relation avec les armes nucléaires
tactiques. Ici, il aide à mieux comprendre le rapport entre défense et
offensive, car si la défense reste la forme la plus forte de la guerre,
l’offensive est encore la seule modalité permettant de vaincre17.
Or, il convient de considérer l’utilisation des armes nucléaires
tactiques dans une perspective d’anéantissement. Notons que dans certains
textes, l’idée d’anéantissement attribuée au Prussien est un peu plus
élaborée : il convient de détruire la volonté de l’adversaire
plutôt que ses forces physiques18.
L’idée d’anéantissement se retrouve même intercalée dans des réflexions
sur la guerre limitée. La destruction des forces ennemies - ou de leur
moral - est une fois de plus mise évidence. Clausewitz sert d’interprète
de la bataille d’anéantissement dans la guerre limitée19.
Aux États-Unis, un
important propagateur de l’idée d’Airpower
a été le colonel D.O. Smith (futur général de brigade). Dans une étude
des doctrines militaires, Smith faisait référence à Douhet, Clausewitz et
Jomini, liant ces deux derniers dans une espèce de paradigme nouveau de
l’anéantissement. Le fond de la démonstration de Smith ne s’avère pas
très convaincante. En effet, il pense qu’à cette époque (son ouvrage
date de 1955), l’anéantissement est devenu intolérable et que la guerre
doit être limitée. Pour lui, cette limitation est rendue possible par
l’application correcte de la puissance aérienne ; application
groupée et non subordonnée20.
Avec l’apparition de l’arme nucléaire, un tel raisonnement nous paraît
des plus fallacieux. De facto, ce
que propose Smith, c’est une guerre brève et paroxystique, en aucune façon
une réfutation de l’anéantissement21.
Bien entendu, les conceptions de Smith seront très mal perçues au sein de
l’U.S. Army. Pour les membres de l’armée de terre, si Clausewitz a
affirmé que le but de la guerre était la destruction de l’ennemi, le
moyen d’y parvenir ne peut être confié à la seule aviation militaire.
Ils soulignent également l’impuissance de l’aviation face à la
subversion22.
Au sein de l’U.S. Army, certains se refusent d’adhérer à une
doctrine dont les préceptes découleraient de Clausewitz et Douhet23.
Pour
le courant24,
dit uptonien, de la guerre. Les sphères militaire et politique sont complètement
séparées : si le politique déclenche un conflit, le militaire doit,
lui, assurer la victoire libre de toute contingence civile (là
où commence la guerre s’arrête la politique en somme)25.
John E. Tashjean a fait remarquer, en 1982, que la guerre de Corée avait
servi de révélateur aux tenants et détracteurs de l’approche uptonienne
- il s’agissait bel et bien d’un commentaire lié à l’attitude de
refus de MacArthur face aux ordres de Truman - qui ont précipité son
limogeage26.
En fait, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la guerre du Vietnam,
certains auteurs ont utilisé Clausewitz dans l’optique de Upton. Le plus
souvent, ils employèrent la Formule
sans montrer qu’il existe un continuum entre politique et guerre. Tout au
contraire, ils s’en servirent pour ériger une frontière entre les deux
domaines. Il devenait, par exemple, impensable pour ces auteurs de mener des
négociations pendant la durée du combat27.
En corollaire, on retrouve souvent chez les uptoniens l’idée d’anéantissement
sur le champ de bataille28.
Les
plus attentifs à la pensée de Clausewitz affirment leur croyance dans la
valeur de la Formule et rejettent
l’anéantissement. Ou, pour être plus précis, ils ne rejettent pas
l’anéantissement, mais ne le conçoivent que comme une
des modalités d’emploi de la force. Parmi ces auteurs, certains se
sont intéressés à la guerre de guérilla et à la guerre limitée29.
Assez logiquement, c’est le rôle du politique qui est mis en évidence
par ces commentateurs. La politique leur sert à comprendre la forme de la
guerre, mais aussi, à une échelle plus restreinte, à comprendre les
motivations du combattant irrégulier - l’idéologisation des guérilleros.
La guerre est ici appréhendée comme un spectre allant de l’observation
armée à l’anéantissement. Mais l’anéantissement est une modalité
rejetée, car elle risque de provoquer une conflagration nucléaire. L’œuvre
de Clausewitz envisageait aussi l’encadrement de populations (les milices)
par des militaires. Ce point de vue offre des possibilités de
rapprochement avec la situation vietnamienne (les milices d’autodéfense
irrégulières entraînées par les conseillers américains). Et pour finir,
Clausewitz permet de prendre en compte le rôle de l’opinion publique
dans ce type de conflit30.
Clausewitz
et huntington
Il existe des rapports
entre la pensée de Clausewitz, la guerre limitée et les travaux de Samuel
P. Huntington. Ainsi, Huntington affirme que la Formule
convient non seulement aux relations entre les États, mais est aussi
valable dans les guerres internes. La guerre devient donc la continuation de
la lutte entre groupes gouvernementaux et antigouvernementaux à l’intérieur
de la société31.
Huntington avait déjà utilisé Clausewitz dans son livre The
Soldier and the State, publié en 1957 et très bien reçu dans les
milieux militaires32.
Il s’agissait d’une étude sur les liens entre l’establishment
militaire et la politique de défense américaine. Huntington y
vantait les mérites de l’armée professionnelle. Attardons-nous à la
thèse de l’auteur, qui fait le lien entre plusieurs phénomènes déjà
analysés par Clausewitz. Pour lui, la Formule
est l’antithèse de l’idée de croisade (notion qui apparaît régulièrement
dans l’histoire des États-Unis) ; elle induit une pratique
rationnelle de la guerre, alors que la croisade se fonde sur des valeurs et
des éléments sentimentaux. Clausewitz avait déjà fait remarquer que la
polarisation des guerres était surtout le fait du peuple en armes, peuple
qu’il associe approximativement au siège des passions. Cela permettra
à Huntington d’établir un parallèle entre peuple en armes et armées de
conscription. Par conséquent, le fait de créer une armée professionnelle,
est un facteur propre à limiter le degré d’hostilité - en d’autres
termes, à se rapprocher du schéma de l’Ancien Régime. En fait,
Huntington prône une meilleure compréhension de la Formule,
tournée à la fois vers l’extérieur et vers l’intérieur. Vers l’extérieur,
il s’agit de mener des guerres limitées et considérées comme un
instrument rationnel du politique. Vu le risque nucléaire, cela se comprend
parfaitement. De plus, cette époque correspond à l’érosion progressive
du monopole américain en la matière. Vers l’intérieur, il donne une
image de la soumission parfaite du militaire professionnel au politique,
soumission coïncidant avec le principe de la division des pouvoirs propre
aux démocraties. The Soldier and the
State doit aussi être considéré comme une critique de l’attitude de
MacArthur en Corée33.
Toutefois, l’idée
d’une armée américaine parfaitement soumise au politique relève peut-être
plus du vœu pieux que de la réalité. En 1956, C. Wright Mills écrira :
“Les militaires sont censés être les simples instruments des hommes
politiques, mais les problèmes auxquels ils se heurtent sont de plus en
plus du ressort d’une décision politique”34.
Pour lui, le militaire en vient immanquablement à entrer dans la sphère
politique, soit volontairement, soit à contrecœur, voire à son insu.
Mills fait correspondre le processus de “politisation” de l’armée
avec le début de la Seconde Guerre. Il note que les carences des civils ont
souvent obligé le militaire à entrer dans l’arène politique, à moins
que les politiciens ne se soit servis de lui en le propulsant dans cette arène
(ironie suprême de l’instrumentalisation). À titre d’exemple,
l’opinion du militaire peut être utilisée comme justification technique
qui servira à légitimer une décision. Cette justification revêtira un
aspect non partisan.
Clausewitz
et l’Air power
Dans le domaine de l’Airpower,
les références à l’anéantissement ne visent pas que Clausewitz. Très
naturellement, c’est le nom de l’officier italien Guilo Douhet
(1869-1930) qui revient régulièrement. Douhet, qui publia en 1921 son
principal ouvrage, La Maîtrise de
l’air (Il dominio dell’aeria),
donna son nom à une doctrine : le douhetisme. Très critique envers la
conduite des opérations durant la Première Guerre mondiale, Douhet pensait
qu’un emploi massif de bombardiers pourrait, à l’avenir, terminer
rapidement les conflits. Pour ce faire, il assignait aux forces aériennes
le rôle de bombarder les centres urbains dans le but de briser le moral des
populations. Selon lui, ces bombardements devaient entraîner de tels
mouvements de mécontentement que les gouvernements seraient obligés de
renoncer au conflit. Chez Douhet, la puissance aérienne devenait
l’instrument décisif, les forces terrestres n’étaient quasiment plus nécessaires35.
Clausewitz
et la stratégie nucléaire
Le nombre de stratégistes
nucléaires qui ont fait référence à Clausewitz est limité. Les termes
clausewitzien ou néo-clausewitzien ont parfois servi à qualifier péjorativement
la réflexion de certains stratégistes. Et enfin, remarquons que certains
d’entre eux s’intéressent d’abord à Clausewitz par le biais de sa
filiation marxiste36.
C’est le cas de Robert Osgood et Henry Kissinger37.
Leur argumentation s’accorde en droite ligne avec celle de Huntington. Ils
constatent l’insuffisance de la doctrine des représailles massives ;
la guerre de Corée a montré que le nucléaire ne pouvait résoudre toute
situation conflictuelle et maintenant que l’U.R.S.S. possède un armement
atomique de plus en plus menaçant, une politique du tout ou rien devient
irrationnelle. Par conséquent, les États-Unis doivent se doter de moyens
adéquats (conventionnels, nucléaires tactiques et stratégiques) pour
mener la guerre limitée. Mais, en dehors de ces moyens, les États-Unis
doivent aussi être en mesure de réfréner leur utilisation de la force,
donc pratiquer une utilisation rationnelle de la violence comme le font les
Soviétiques en s’inspirant des références clausewitziennes que l’on
retrouve dans le corpus marxiste38.
En d’autres termes, si les Soviétiques mettent en œuvre la Formule, les
États-Unis et leurs alliés se voient dans l’obligation de faire de même.
Le problème est que l’U.R.S.S. est un État totalitaire et qu’elle est
donc plus facilement en mesure de museler son opinion publique. Ainsi, les
communistes évitent de provoquer des distorsions dans leur politique étrangère.
On revient donc indirectement à la position de Huntington, pour qui l’armée
professionnelle soumise à la sphère politique est un moyen d’éviter la
polarisation intrinsèque à la milice populaire. la pensée de Kissinger et
Osgood est suivie par un certain nombre de militaires39.
Il y a ensuite les
auteurs considérés, injustement, comme néo-clausewitziens. Nous
retrouvons dans cette catégorie Albert Wohlstetter et Herman Kahn.
Injustement, car l’étiquette néo-clausewitzien dont ils étaient affublés
- principalement par Anatol Rapoport40
- provient d’une conception étroite de Clausewitz encore une fois centrée
sur la notion d’anéantissement, ici, par l’utilisation d’une stratégie
d’emploi des armes nucléaires. Rien ne prouve que Wholstetter ou Kahn
aient jamais lu Clausewitz. Dans le cas de Kahn, nous avons seulement trouvé
deux références indirectes au Prussien, par exemple à partir de
Makers of Modern Strategy de E.M. Earle41.
En fait, il semblerait que ceux qui pensent que Kahn est un clausewitzien désirent
lui faire avouer son acceptation de la Formule
liée à l’anéantissement. En réalité, Kahn ne rejette ni n’accepte
le modèle d’annihilation ; il constate simplement son existence
parmi d’autres façons d’employer la puissance, comme le blocus,
l’embargo, les mesures de rétorsion, etc. L’une des qualités les plus
marquées de Kahn est son objectivité ; il ne réfutait aucune modalité
d’usage de la force a priori
- même s’il semblait préférer une politique de no
first use42
et ressentait des affinités pour le concept de gouvernement mondial. Par
contre, Raymond Aron a critiqué la méthode de Kahn - utilisation de scénarios
correspondant à un refus de théorisation - considérée comme unilatérale.
Il critiqua aussi l’approche de Wohlstetter qui ne tenait pas assez compte
de l’histoire et des frictions. Pour le sociologue français, aucun des
deux américains ne mérite le qualificatif de clausewitzien, de par leur
méthodologie43.
Accessoirement, notons aussi que Thomas C. Schelling ne peut être
considéré comme un véritable clausewitzien, car il se référait avant
tout à la théorie des jeux44.
Le seul “véritable
clausewitzien” parmi les pères fondateurs de la pensée stratégique nucléaire
aux États-Unis est Bernard Brodie. Au départ, intéressé par la stratégie
navale, Brodie a commencé à travailler, après la guerre, sur les problèmes
de stratégie nucléaire. Très rapidement, son œuvre consacre la prééminence
du concept de dissuasion. Il affirme déjà en 1946, dans The
Absolute Weapon, que le but de la stratégie n’est plus de gagner des
guerres mais de les prévenir. Ensuite, il se rend compte que l’utilité
politique des armes nucléaires est faible, car la manipulation du risque
est considérée comme excessivement dangereuse (en ce sens, il s’éloigne
de Th. C. Schelling qui théorise la diplomatie “du bord du gouffre” - brinkmanship).
Il affirme que, même si l’arme atomique n’a que peu d’intérêt pour
la réalisation d’un objectif politique, le politique reste néanmoins
l’ultime mesure de la stratégie.
On pourrait donc dire,
simplement, que la dissuasion est un choix politique, choix de non-guerre.
Il est vrai que Brodie était initialement sceptique à l’égard de la Formule.
Cependant, il changea rapidement d’opinion, jugeant que si tout conflit
doit être rationnel, les procédures d’emploi des armes doivent l’être
aussi45.
Si Brodie, dans ses premiers textes, s’intéresse assez peu à la
politique et à la diplomatie, c’est parce qu’il se figure une guerre
potentielle de très courte durée46.
Plus tard, il reviendra sur cette idée et mettra en corrélation son
raisonnement avec les idées de Clausewitz. C’est avant tout dans Strategy
in the Missile Age (1959) que Brodie retournera aux sources de la pensée
stratégique, et donc largement à Clausewitz, dans le but de mieux aborder
les nouveaux enjeux en matière nucléaire47.
Il réaffirme haut et clair la rupture introduite par l’atome48
et pose de nombreux jalons à propos de sujets affectant le stratégiste
moderne. Ainsi, il envisage la dynamique de mesure et contre-mesure ;
il étudie la difficulté de se défendre contre une attaque nucléaire -
temps d’alerte et durée d’attaque raccourcis, difficulté de se protéger
efficacement par des moyens passifs au cœur de l’explosion, phénomène
de radioactivité - ; il critique la doctrine de massive
retaliation ; il met en doute les notions d’attaque et de guerre
préventive ; il analyse la guerre limitée - envisagée de manière à
influencer l’adversaire - et non la recherche de la victoire par l’anéantissement ;
et il affirme l’effet stabilisateur des armes atomiques en Europe49.
Strategy in the Missile Age
est aussi un virulent pamphlet contre les théoriciens de l’Airpower,
et notamment, Douhet dont les théories n’ont pas été validées par la
Seconde Guerre mondiale50.
Pour Brodie, ce que Douhet propose est avant tout une théorie de la guerre
convulsive, absolument contraire à toute logique politique rationnelle.
Ensuite, se fondant sur Clausewitz, il remet en question la valeur du culte
de l’offensive qu’il repère chez Foch, Ardant du Picq et Grandmaison.
Pour le stratégiste américain, le politique fixe l’objectif du
militaire, donc le choix de l’offensive ou de la défense est un choix à
poser à ce premier niveau51.
En résumé, la démarche de Brodie est celle du refus du dogme de la
bataille d’anéantissement au profit de l’affirmation de la primauté du
politique. Il s’avère être l’un des penseurs les plus équilibrés, et
des moins dogmatiques, du discours stratégique américain. L’étiquette
de clausewitzien lui convient parfaitement52.
Par
contre, on retrouve peu de réflexions similaires à celles de Brodie, avec
référence à Clausewitz, dans les revues professionnelles des forces armées
(ce qui peut aussi se comprendre vu la tonalité plus opérationnelle et
moins stratégique de ces revues)53.
Enfin,
à propos des théoriciens des relations internationales, il faut citer
Kenneth Waltz et Hans Morgenthau. Etant tous deux des porte-drapeaux de l’école
réaliste de cette discipline aux États-Unis, il n’est guère étonnant
qu’ils citent Clausewitz. Toutefois, aucun des deux ne développe d’idées
sur le Prussien, mais ils insistent sur le concept d’équilibre des
puissances54.
les
opposants à Clausewitz
Un courant d’auteurs
est symétriquement opposé à celui qui fait le lien entre anéantissement
et Formule. Ce courant rejette
Clausewitz en bloc, à cause de l’apparence indissociable de ces deux
termes. Si nous simplifions quelque peu, ils considèrent qu’appréhender
la guerre (qui deviendrait ipso facto
nucléaire) comme continuation de la politique revient à admettre que
l’on puisse la gagner de la même manière qu’un conflit conventionnel.
Pour eux, mener la guerre nucléaire comme un conflit conventionnel, en
visant la destruction du gros des forces adverses, mènerait, irrémédiablement
à une situation apocalyptique. Brodie aussi doutait, nous l’avons vu, de
la valeur politique de l’atome au début de sa réflexion. En France,
l’un des pères fondateurs de la stratégie nucléaire, Pierre-Marie
Gallois, pensait de la même manière55.
Mais dans ce contexte,
c’est plus particulièrement au courant, dit libéral, américain (généralement
associé au parti démocrate - le terme de progressiste rend assez bien l’équivalence
européenne) que nous allons accorder notre attention. Pour ceux-ci,
Clausewitz est un auteur cynique et l’évocation de son nom provoque
l’effroi56.
Loin d’en vouloir uniquement au Prussien, les libéraux le rejettent plus
nettement encore quand son nom est mis en regard de celui de Douhet. Selon
ce courant, la guerre ne peut plus être la continuation de la politique
mais simplement un suicide collectif57.
Nous retrouvons une part de cette attitude chez la célèbre philosophe
d’origine allemande, Hannah Arendt (1907-1975, devenue citoyenne américaine
en 1951)58.
Pour Arendt, Clausewitz, comme Engels, n’étudie pas vraiment la violence
mais son continuum ; il s’agit, bien entendu, de la politique pour
Clausewitz et de l’économie pour Engels. Poursuivant sa réflexion, elle
en vient à se demander si la paix n’est pas la continuation de la guerre
par d’autres moyens, et pour être plus explicite, si la finalité de la
société n’est pas simplement la guerre59.
La philosophe insiste sur le danger résultant de cette conception dans un
monde nucléaire. Laissant glisser en filigrane la notion de métastratégie,
H. Arendt cite ensuite le physicien Sakharov : une
guerre thermonucléaire serait tout autre chose qu’une simple continuation
de la politique par d’autres moyens (pour reprendre l’expression de
Clausewitz) : ce serait le moyen d’un suicide universel”60.
Le mathématicien Anatol
Rapoport est bien connu de ceux qui étudient Clausewitz, suite à sa
publication d’une version abrégée de On
War en 196861.
Dans une longue préface et un commentaire final, Rapoport a le loisir de
s’étendre sur sa vision du réalisme politique et sur Clausewitz. Tout
d’abord, il considère la Formule
comme un objectif à atteindre, comme une prescription, et non comme faisant
partie de la nature de la chose. Ensuite, il constate que la relation entre
les moyens et les fins est souvent inversée. Il se demande qui, du
militaire ou du politique, finit par guider l’autre. Pour finir, il récapitule
le travail du Prussien comme suit : (1) l’État doit être considéré
comme une entité vivante et faisant preuve d’intelligence, (2) les États
sont souverains, (3) le but de l’État est d’acquérir plus de puissance
et le moyen d’y parvenir est le conflit, (4) donc le fait d’imposer sa
volonté à un autre État par la force est le schéma normal des relations
internationales. En fait, la critique de Rapoport est avant tout dirigée
contre les néo-clausewitziens (surtout Herman Kahn), qu’il définit comme
ceux qui pensent qu’une guerre nucléaire peut être menée (conception war-fighting)
et gagnée. Selon Rapoport, une politique de containment
s’avère nettement plus sage.
Au total, pour Rapoport,
la guerre est la continuation d’une dispute mortelle - deadly
quarrel. En un sens, la coupure
avec les interprétations modernes de la Formule
n’est peut-être pas si marquée, car l’idée du mathématicien implique
une graduation dans le processus violent. De plus, de nombreux interprètes
de Clausewitz sont d’accord d’affirmer que la guerre n’est pas la fin
de toute communication ; elle ne constitue pas une rupture totale par
rapport au temps de paix. Rapoport fait référence aux travaux de Thomas
Schelling. Il est vrai que Schelling a une vision du conflit dans laquelle
nous trouvons toujours une part de coopération. Pour Rapoport, Staline,
Machiavel et Clausewitz symbolisent le réalisme politique, soit la
recherche de la puissance, ou une pensée de type “jeux à somme nulle”.
A contrario, son approche privilégiée en matière d’analyse des
conflits est celle des mathématiques et des statistiques. Au travers de ces
disciplines, il cherche à dépasser le concept “jeu à somme nulle”62.
En
résumé, les conceptions clausewitziennes de la guerre aux États-Unis
(pour la période évoquée) sont loin d’afficher une grande cohérence.
La façon d’y penser la guerre est déchirée entre tenants et opposants
du paradigme réaliste des relations internationales. Le premier camp réfute
Clausewitz, le deuxième prend bonne note de son œuvre. Par contre, force
est de remarquer que parmi ceux qui se prévalent du Prussien, un nombre
important d’auteurs ne voient en lui que le propagateur de l’anéantissement.
Cela est avant tout le cas au sein des forces armées. Un courant uptonien,
donc en porte à faux par rapport à l’officier prussien, ne provoque pas
de remise en cause du principe d’anéantissement. Cependant, des
politologues comme Osgood, Kissinger, Huntington et Brodie s’avèrent plus
fins dans leurs analyses. Leurs réflexions coïncident mieux avec
l’esprit de On War.
De la
fin de la guerre du Vietnam à nos jours
Après la guerre du
Vietnam, et suite à la publication d’une nouvelle traduction de Vom
Kriege par Michael Howard et Peter Paret63,
les références à Clausewitz vont se multiplier aux États-Unis. Il
convient de noter que l’intérêt renouvelé pour le Prussien est lié à
divers ouvrages déjà publiés depuis une vingtaine d’années dans différents
pays. C’est en 1952 que le professeur Werner Hahlweg publie la 16e
édition de Vom Kriege - édition
remarquée car elle procède d’une véritable restauration des textes dont
certains avaient été falsifiés64.
Puis, en 1967, en Grande-Bretagne, Robert Ashley Leonard publie un livre de
bonne facture sur Clausewitz (ouvrage en deux parties : commentaires et
compilation de textes)65.
Ensuite, en 1971, une biographie de Clausewitz est écrite par Roger
Parkinson, toujours en Grande-Bretagne, préfacée par Michael Howard, tout
comme le livre de R.A. Leonard66.
L’ouvrage sera toutefois très critiqué67.
Aux États-Unis, la véritable
renaissance des études sur Clausewitz est issue du “Clausewitz Project”
de l’Université de Princeton en 1962. Ce projet rassemble des
intellectuels anglo-saxons et allemands : Michael Howard, Bernard
Brodie, Gordon Craig, Klaus Knorr, John Shy, Werner Hahlweg et Karl Dietrich
Erdmann et, dans une moindre mesure, Basil H. Liddell Hart - en vue de
diffuser l’œuvre de Clausewitz. Le projet s’embourbera mais il en résultera
tout de même la nouvelle traduction de Vom
Kriege en 1976, par Paret et Howard et, la même année, une nouvelle
biographie de Clausewitz par Paret, Clausewitz
and the State68.
La traduction de Paret et Howard sera en tout cas un succès commercial et
très bien reçue par toute la critique69.
On War est intégré au cursus de
la plupart des académies militaires américaines (1976 pour le Naval War
College ; 1978-79 pour l’Air War College ; 1981 pour l’Army
War College ; et il fait directement partie de l’apprentissage de
l’U.S. Army’s School for Advanced Military Studies de Fort Leavenworth,
fondée en 1981 et est aussi étudié à la National Defense University70.
De plus, les 25 et 26 avril 1985, un colloque sur Clausewitz a lieu à
Carlisle Barracks, à l’U.S. Army War College. C’est le premier dédié
au Prussien aux États-Unis. Elle rassemble un important panel de spécialistes
américains et internationaux, civils et militaires71.
Ces dernières années, certains textes du Prussien sont encore (ré)apparus,
(ré)édités et traduits72.
La relation entre le
politique et le militaire, sur la base de On
War est directement liée à l’échec de la politique étrangère américaine
dans le Sud-Est asiatique.
le
problème de la moralité de la guerre
D’une part, il existe
encore un certain nombre d’auteurs mettant en doute la valeur de la Formule.
Ceux-ci pensent que la guerre ne peut en aucun cas être un acte rationnel
car elle est immorale. La rendre rationnelle est la justifier moralement. La
guerre ne serait rien de plus que la fin de la Raison, ou son abandon, soit
une espèce de pathologie internationale, s’avérant totalement
incompatible avec les valeurs véhiculées par la démocratie américaine73.
Mais cette idée de moralité dans la guerre, nous la retrouvons aussi,
beaucoup plus largement, diffusée dans les écrits sur la guerre juste - jus
ad bellum74.
En cette matière, le philosophe Michael Walzer fait autorité, suite à la
publication de Just and Unjust War,
en 1977, et republié en 1992. Pour Walzer, les États forment une communauté
dont les entités sont souveraines et indépendantes. Par conséquent, toute
utilisation de la force à leur encontre est un acte criminel.
L’utilisation de la force ne peut être envisagée que dans le cadre de la
légitime défense ou pour faire exécuter la norme internationale, et de
manière proportionnée. Une fois l’agresseur vaincu militairement, il
peut néanmoins être puni - la punition doit alors être envisagée comme
un moyen dissuasif. Au total, Walzer pense que Clausewitz est incompatible
avec cette vision de la guerre juste. Il se figure un Clausewitz propagateur
du concept d’anéantissement, ce qui s’avère irréconciliable avec un
conflit juste et limité75.
En se focalisant sur la rationalité de l’approche clausewitzienne,
certains chercheurs ne seront pas aussi négatifs que Walzer à l’endroit
du Prussien. Pour eux, si Clausewitz est pris comme le chantre de la guerre
menée rationnellement - avec équilibre des moyens en fonction de
l’objectif -, il ouvre la voie à une réflexion sur la limitation de
l’emploi de la force. Ces limitations rendraient l’acte de guerre
parfaitement compatible à la conception de la guerre juste - à la fois
dans le sens jus ad bellum et jus
in bello (qui se rapportent aux limitations de la guerre et dans la
guerre)76.
Clausewitz devient donc une espèce d’interface entre les motivations de
mener la guerre et la façon dont elle doit être menée. Celui qui croit en
l’idée de guerre juste pensera par exemple que les États-Unis doivent
intervenir, disons au hasard, dans le Golfe, pour des raisons moralement
justifiables (référence au jus ad
bellum) et fera intervenir Clausewitz lorsqu’il envisagera comment
la guerre doit être conduite (avec équilibre entre fins et moyens,
impliquant jus in bello). Une
telle pensée ne considère plus l’œuvre de Clausewitz comme un pamphlet
militariste ; On War n’est
plus vu comme un manuel prescriptif expliquant que la guerre est la finalité
de l’État.
Cette optique permet donc
de réconcilier le Prussien avec un ouvrage comme War
and Politics (1973) de Bernard Brodie, ouvrage à tonalité réaliste.
Brodie y illustre la relation entre politique et guerre en prenant très
largement - et positivement - appui sur Clausewitz dans le contexte de la
stratégie américaine en Corée, au Vietnam et face aux armements nucléaires.
Selon Brodie, la guerre est bel et bien la continuation de la politique,
mais la Formule n’implique pas
que, une fois les hostilités débutées, le politique ne peut plus agir,
à la façon dont Moltke l’Ancien et Schlieffen le concevaient
(raisonnement proche de celui des disciples de Upton). Tout au contraire, la
politique doit faire sentir son influence tout au long du conflit. La
perception que Brodie a de Clausewitz est celle de l’équilibre entre fins
et moyens par lequel s’exprime la vision rationnelle de la guerre77.
Brodie est donc loin de transformer le point de vue de Clausewitz en une
ontologie : point de moralité de la guerre ici car Clausewitz
n’est pas montré sous un jour immoral, mais amoral. Le choix de
l’objectif n’est pas déterminé par Clausewitz, tout au plus
montre-t-il comment la recherche d’un objectif et son obtention éventuelle
rétroagissent sur le politique qui fixe le but - entre autres en tenant
compte de l’opinion publique. Affirmer que la vision de Clausewitz dans le
cadre de la confrontation entre l’Est et l’Ouest revient à favoriser
l’éclatement d’une guerre - comme le postulent Hannah Arendt, Anatol
Rapoport, Walzer, etc. - est une erreur. On
War nous laisse la possibilité de refuser la guerre, mais si nous
l’acceptons, elle sera, par définition, un instrument du politique.
Mais le débat n’est
pas encore clos. Le terme de rationalité imputé à Clausewitz laisse
quelques questions en suspens. Ainsi, James E. King s’est demandé comment
appréhender la valeur de On War
lorsque l’on a affaire à un leadership
irrationnel. En effet, suite à la lecture de la biographie de Clausewitz
par Peter Paret, Clausewitz and the
State, on pourrait déduire que l’État ne peut se tromper, qu’il
est imbu d’une vérité ultime. King ne résout pas vraiment la
contradiction. Il prend simplement note que Clausewitz, selon lui, avait
conscience du risque que l’État se fourvoie - il interdisait néanmoins
au militaire de se révolter78.
Michael Handel posera aussi la question du leader
irrationnel mais n’y répondra pas non plus79.
La résolution de cette
contradiction peut toutefois être envisagée d’après quelques textes du
discours stratégique américain, en particulier à partir d’un article
paru dans la revue Parameters
datant de 1987. Dans cet article, David Jablonsky attirait l’attention de
ceux qui croient que la guerre est la faillite de la politique et non sa
continuation. Si la politique américaine, policy,
choisit comme objectif de ne pas combattre, de rester en paix, tout conflit
auquel elle devra se mêler est inévitablement une faillite de ses
objectifs politiques80.
Malgré tout, ce conflit fera tout de même partie de la politics.
En suivant la ligne de raisonnement de Jablonsky, on voit se dessiner chez
certains auteurs une confusion entre les termes politics
et policy contenus dans le mot
politique (ce qui est aussi le cas en allemand) de la Formule.
La policy d’un État doit être
conçue, dans ce cas, comme un choix entre des options en vue d’atteindre
un objectif, tandis que la politics
sert à désigner le processus politique par lequel les acteurs tentent
d’obtenir le pouvoir. Par voie de conséquence, la politics
n’est pas rationnelle en soi, par contre la policy,
elle, l’est évidemment (en ce sens que celui qui choisit une option est
subjectivement convaincu que sa probabilité d’atteindre l’objectif
n’est pas nulle). D’une part la policy
est mise en adéquation des moyens pour obtenir une fin, et d’autre part
la politics est liée à l’idée
de lutte, violente ou non, pour faire valoir ses idées. Pour des auteurs
comme Bassford et Aron, la Formule
contiendrait bien les deux sens du mot81.
Insistons sur les conséquences
de ce qui précède. L’interprétation de Clausewitz nous conduit dans
la direction suivante : Clausewitz n’est pas immoral mais amoral
(sauf si l’on considère que le concept d’amoralité est par définition
immoral). Son étude se concentre sur la relation entre les fins et les
moyens et ne peut être abordée sous l’angle de l’éthique. Au
contraire, en bon réaliste, on peut supposer que Clausewitz pense que
l’intégration de la question éthique viendrait fausser le débat sauf
si, très logiquement, elle est discutée dans une perspective fins-moyens.
Clausewitz serait compatible avec plusieurs visions de la guerre, et dans le
cas américain, il s’agit principalement d’une vision de la guerre juste
- morale et légaliste. En effet, la sphère dans laquelle se formera l’idée
de la guerre juste est la sphère de la politics.
La réalisation de cette politics
se fera par l’exécution d’une policy.
Poussons plus loin le
raisonnement. Dans une démocratie, la population vote pour des partis, ou
des personnes. Ces personnes défendent des idées. Une fois élus, les
mandataires sont censés mettre en œuvre ces idées, parfois intégrées
dans une vision plus large, comme une idéologie. Dans un État autoritaire
ou totalitaire, une ou des personnes arrivent au pouvoir et mettent aussi
en œuvre une série d’idées ou une idéologie. Donc, dans une démocratie
comme dans tous les autres États se dessine un projet (qui peut paraître
plus ou moins clairement énoncé) que tenteront de mettre en œuvre des leaders.
Nous sommes toujours ici dans le domaine de la politics.
Parmi les idées mises en œuvre par les chefs politiques, certaines
prennent en considération l’éventualité de la guerre. Or, il
n’appartient pas à la critique clausewitzienne de juger la rationalité
éventuelle de ces projets ; elle n’en fait simplement pas partie.
Par contre, elle permet de juger si les moyens à la disposition du projet
sont suffisants ou adéquats.
Toutefois, nous pensons
que dans le cas américain, la vision de l’amoralisme de Clausewitz
n’est que façade. Il semblerait qu’aux États-Unis, certains auteurs
voient bien une solidarité intrinsèque dans On
War entre guerre rationnelle et guerre juste (tout comme on peut se
demander si ces auteurs ne considèrent l’amoralité comme le premier
stade de l’immoralité et il y a matière à réflexion dans le domaine).
Ensuite, nous avons affirmé que l’analyse clausewitzienne pouvait nous
permettre d’appréhender des questions éthiques dans le cas où elles
sont abordées dans une relation fins-moyens. Dans le cas où, par exemple,
une idéologie est considérée comme un outil, qu’elle est instrumentalisée,
en vue de polariser les énergies dans un combat, il ne fait aucun doute
qu’on puisse l’aborder sous l’angle rationnel et c’est ce que
Clausewitz a ébauché au travers de sa trinité paradoxale82.
Ce concept, qui a pris une ampleur très importante parmi les commentateurs
du Prussien, occupe pourtant très peu de place dans On
War (Livre I, Chapitre 1, Paragraphe 28). La mise en évidence de la
trinité est récente. Si, en France, Raymond Aron en a fait un usage
important, aux États-Unis, c’est Harry G. Summers qui l’a placée en
exergue83.
la
trinité revue par Harry G. Summers
Le travail de Harry G.
Summers, dans On Strategy, est
une critique de la guerre du Vietnam. Pour commencer, il constate que l’échec
de la politique étrangère américaine dans le Sud-Est asiatique est à
attribuer aux stratèges de Washington, non des moindres, les politiciens.
Ceux-ci auraient été incapables de discerner la nature du conflit dans
lequel ils s’engageaient et, suite à cela, n’étaient pas en mesure de
donner un objectif clair aux militaires sur le terrain84.
Pour Summers, la guerre du Vietnam devait être menée selon des principes
conventionnels et non comme un conflit révolutionnaire. L’auteur pense
que le centre de gravité de la guerre était le Nord-Vietnam et son armée,
non les milices proliférant au Sud. Les États-Unis devaient donc engager
toutes leurs forces à ce niveau. Comme le fera remarquer Stanley Hoffmann,
une telle politique risquait de faire sortir le conflit de ses limites85.
Il est vrai que Summers ne tient pas compte des réalités (géo-)politiques
du moment, comme les réactions éventuelles de la Chine ou de l’U.R.S.S.
Summers a beau rappeler que la guerre est un acte politique, il fait fi de
cette instance au profit d’une vision beaucoup plus uptonienne : il
se soucie avant tout de la victoire sur le champ de bataille. Mais c’est
à un autre niveau que la critique de Summers devient plus éclairante.
Summers en vient à affirmer que le manque de clarté de la politique américaine
a eu d’importants effets sur le plan interne, c’est-à-dire sur la
population américaine. C’est à partir de là qu’il fait intervenir la
trinité paradoxale de Clausewitz. La thèse de l’auteur est la suivante :
le manque de clarté dans le choix des objectifs a entraîné un manque de
soutien populaire qui lui-même a obligé les États-Unis à se retirer du
conflit. On retrouve donc dans la thèse les éléments de la trinité :
la population qui ne soutient plus le déroulement des hostilités ;
le politique qui ne reconnaît pas le type de guerre dans lequel il s’est
investi ; l’armée qui doit se retirer. Dans un article de la Naval
War College Review, Summers reviendra sur l’importance du soutien
populaire et considérera qu’il dépend de deux variables : les médias
et le Congrès86.
À partir de la réflexion
de Summers, on peut établir un lien avec la doctrine Weinberger. Caspar
Weinberger a été secrétaire à la défense de Ronald Reagan de 1981 à
1987. Lors d’une conférence au National Press Club de Washington D.C., le
28 novembre 1984, il exposa sa doctrine d’utilisation des forces américaines,
faisant même explicitement référence à Clausewitz. D’après cette
doctrine, tout engagement militaire des États-Unis doit répondre à
quelques conditions : (1) les États-Unis ne doivent pas engager leurs
forces si leur intérêt vital n’est pas mis en cause ; (2) dans le
cas où l’intérêt vital est en jeu, les forces doivent être engagées
en nombre suffisant pour vaincre ; (3) tout engagement de force doit se
faire selon un objectif politique bien défini ; (4) la relation entre
l’objectif et la taille des forces doit être continuellement réévaluée ;
(5) tout engagement de force doit s’assurer le soutien de la population américaine ;
(6) et pour terminer, tout engagement doit être considéré comme une
option de dernier recours87.
L’appréciation de la
trinité par Summers s’est très largement diffusée dans le discours
stratégique américain. Elle est légèrement en décalage avec
Clausewitz. Clausewitz associe approximativement les termes de la trinité
avec les instances mentionnées - population, gouvernement et armée -
mais il est erroné de donner trop de fixité à ces derniers. Après tout,
l’armée est une émanation de la population comme le gouvernement peut
l’être (surtout dans les démocraties). Les trois termes ne peuvent être
complètement séparés, ils sont intimement liés. La trinité de
Clausewitz est une représentation simplifiée de la réalité et on aurait
tort de vouloir prétendre à plus. Ainsi, certains auteurs qui reprendront
la trinité à leur compte n’établiront pas de boucles de rétroaction
entre certains des éléments, en particulier de l’armée vers la
population et inversement88.
Dans ce cas, nous n’avons plus affaire à une trinité mais à une
relation linéaire verticale : la population confie un mandat au
politique et le politique assigne l’exécution de ce mandat au militaire.
Nul doute que cette conception se marie bien avec l’idée de séparation
des pouvoirs au sein de la démocratie, mais il s’agit néanmoins d’une
erreur d’appréciation des idées de Clausewitz. Ensuite, Richard M. Swain
a critiqué l’entreprise de Summers comme un moyen pour l’armée de se dédouaner
de l’échec vietnamien. Summers remet plus en question le politique et le
soutien populaire que l’armée elle-même, il faut en convenir. À
certains égards, son ouvrage fait songer au mythe du “coup de couteau
dans le dos”89.
Le travail de Summers peut être lié à ceux de Osgood, Kissinger et
Huntington. Ceux-ci pensaient que pour mener des guerres limitées, les
populations devaient être écartées des affaires internationales pour éviter
une trop grande polarisation. Ironiquement, Summers constate que la
population n’a pas apporté un soutien suffisant, donc elle n’aurait pas
été assez polarisée (!). Plus important, il nous semble que l’ouvrage
de Summers a ouvert la voie à l’utilisation des médias sur le champ de
bataille. Alors qu’au Vietnam les médias étaient en mesure de circuler
en pleine liberté sur le terrain et de propager des images démoralisantes,
durant la guerre du Golfe, ou même pendant les interventions sur l’île
de la Grenade et à Panama, il n’y avait plus de journalistes libres sur
le terrain. Souvenons-nous du système de pools
- des reporters encadrés par les militaires - dans le golfe Persique. Cette
approche a en fait été coulée sous forme de loi depuis avril 1985 et
semble donner grande satisfaction aux officiers90.
Ne s’agit-il pas simplement d’un mécanisme de guerre psychologique ?
De manière plus
explicite encore, un récent article de la revue Parameters
liait l’idée de trinité paradoxale à la perception des dommages de
guerre par les civils et les politiciens91.
Très logiquement, si les victimes sont nombreuses, le soutien populaire
diminue. Il devient par conséquent obligatoire de tout faire pour limiter
le nombre de victimes, à la fois civiles et militaires. Cette réflexion
doit être mise en parallèle avec les développements récents des armes
non létales, de l’école de la paralysie stratégique, de la révolution
dans les affaires militaires et l’idée de guerre à zéro mort - toutes
ces tendances s’avérant mutuellement renforçantes.
combiner
moralité et efficacité
L’école de la
paralysie stratégique est née au sein de l’U.S. Air Force. Elle est
principalement représentée par deux auteurs : John Boyd et John
Warden92.
L’intention de cette école est de rendre l’ennemi impotent sans avoir
à l’anéantir. Autrement dit, l’intention est dite non létale, d’où
l’utilisation d’une nouvelle génération d’armes qui portent le même
nom93.
La paralysie stratégique nourrit des liens étroits avec la pensée de Sun
Tzu et de Liddell Hart, ainsi qu’avec l’idée de cyberwarfare ;
le but est avant tout d’engager la sphère mentale de l’adversaire plus
que sa sphère physique. Chez Boyd et Warden il existe aussi une certaine
utilisation de Clausewitz. Si celle-ci est mal maîtrisée chez Warden (qui
explique le centre de gravité en termes plus proches des points décisifs
de Jomini94),
elle est par contre originale chez Boyd qui retourne le concept de centre de
gravité ; il veut que les opérations créent des centres de gravité
non coopératifs. l’école
de la paralysie stratégique s’est nourrie de ce que les Américains
appellent la révolution dans les affaires militaires (R.M.A., Revolution
in Military Affairs, terme déjà utilisé dans les années 70 en Union
Soviétique95).
La R.M.A. est avant tout une réflexion sur l’intégration des nouveaux
outils technologiques dont disposent les militaires : moyens de
communication, de contrôle, de commandement, de renseignement, ordinateurs,
senseurs en tous genres, plates-formes d’armements de grande précision,
etc. En bref, on peut se demander s’il s’agit véritablement de révolution
dans les affaires militaires ou simplement d’une Military
Technical Revolution96.
Nul doute que le concept soit né d’un désir de dépasser le champ sémantique
des concepts légués par la guerre froide. Nul doute non plus que des
efforts sont fournis par les tenants de la R.M.A. pour intégrer les
“nouvelles menaces” (risques écologiques, terrorismes, épidémies,
etc.97)
dans leur schéma, mais on peut être sceptique quant à l’utilisation du
terme révolution qui implique une rupture. Néanmoins, les moyens
technologiques mis à la disposition des militaires leur ont permis de développer
un nouveau jargon incluant des notions telles que les frappes chirurgicales,
si nécessaire à l’école de la paralysie stratégique. Ce qu’il manque
probablement le plus aujourd’hui à la R.M.A. est une articulation
politique claire. Mais les possibilités techniques offertes par la R.M.A.,
les armes non létales et l’école de la paralysie, ont conduit Edward N.
Luttwak à avancer l’idée de “guerre à zéro mort”. Pour
Luttwak, la société américaine embourgeoisée n’est plus en mesure
d’accepter la mort de ses boys.
Par conséquent, il devient inutile de disposer d’une armée forte en
effectifs. Dans ce contexte, “l’utilité marginale” des avions est
maximisée, de même que celle de l’arme économique98.
L’auteur reconnaît, malgré tout, que l’arme aérienne est loin d’être
décisive99.
Par ailleurs, il note que l’emploi de l’arme économique et de l’arme
aérienne est de nature à prolonger l’attente des résultats. Luttwak
avoue vouloir dépasser le paradigme napoléonien de la guerre, qu’il
assimile parfois à la pensée de Clausewitz100.
Dans la pratique, toutes
ces tentatives de rendre la guerre plus efficace et moins meurtrière butent
sur divers problèmes. On se demande à quel point l’utilisation de
l’arme aérienne est véritablement la panacée et si elle ne risque pas, de
facto, de conduire à l’escalade, ce qui obligerait de toutes façons
à mobiliser les fantassins américains. L’épisode vietnamien est
encore à l’esprit de certains101.
Ensuite, comme l’a fait remarquer Eliot A. Cohen, l’U.S. Air Force a
beau prétendre vouloir dépasser le modèle de l’anéantissement, dans
les faits elle accorde encore un crédit maximum aux destructions physiques102.
Le principe de concentration est toujours souligné par les aviateurs103.
John Warden s’est chargé de la plannification aérienne de la guerre du
Golfe. Or, les opérations de pilonnage des B-52 sur la Garde Républicaine
de Saddam Hussein ressemblent plus à de l’anéantissement qu’à de la
paralysie104.
De plus, en jetant un coup d’œil sur la campagne aérienne au Kosovo, il
faut bien conclure que la destruction des infrastructures civiles est
devenue contraire à l’idée de guerre juste (contraire à l’Article 14
du Protocole de 1977 de la Convention de 1949 de Genève)105.
Quant au concept de cyberwarfare,
toujours au Kosovo, il s’est vu gravement remis en question par quelques
juristes du Pentagone sur la même base ; les infrastructures comme les
banques, la bourse, ou les universités sont considérées comme trop
importantes pour les civils ; il est par conséquent interdit de les
attaquer virtuellement. Les opérations américaines se sont limitées à
bombarder de fax, et autres formes de harcèlement, les leaders
serbes106.
Autrement
dit, le cercle commence à se refermer. Cette analyse donne l’impression
que dans le discours stratégique américain règne une grande cohérence,
tout en déformant souvent les idées de Clausewitz, dans une sorte de
paradigme utilitariste combinant moralité et efficacité. La guerre devient
la continuation rationnelle de la politique, mais d’une politique
moralement justifiée - en apparence en tout cas. Et pour parvenir à cette
rationalisation du combat, le style américain de la guerre compte, très
traditionnellement, sur l’apport de la technologie107.
La déformation des idées
de Clausewitz nous paraît d’autant plus flagrante aujourd’hui à la
lecture des événements du Kosovo. La doctrine dite Clinton - interventions
humanitaires dépassant un intérêt national étroit et impliquant la
violation du principe de souveraineté des États - est très loin du modèle
clausewitzien ou d’une pensée froide, réaliste et cynique des relations
internationales (exit la doctrine Weinberger)108.
La guerre du Kosovo en fournit des preuves suffisantes. Selon Michael
Mandelbaum, l’action de l’O.T.A.N., et plus particulièrement des États-Unis
au sein de cette organisation, n’a pas été des plus brillantes. Non
seulement les États-Unis se sont aliénés la République Populaire de
Chine et la Russie, mais même les objectifs humanitaires ont été à peine
remplis. De plus, la politique de bombardement aérien a donné de la
latitude aux indépendantistes Kosovars, ce que l’Alliance désirait éviter.
Nul doute que les faiblesses du style américain de la guerre n’ouvrent
des fenêtres de vulnérabilité dans lesquelles s’engouffreront les
ennemis de Washington. Un consultant et un analyste politique de la RAND ont
également souligné quelques caractéristiques du style américain de la
guerre ; une préférence pour le multilatéralisme ; un refus
des victimes américaines ; une aversion pour les souffrances des
civils du camp ennemi ; une grande confiance dans la haute technologie ;
un attachement aux normes internationales. Certains de ces points
recoupent ce qu’une analyse de Clausewitz dans le discours stratégique américain
nous a appris. Mais pour les deux auteurs, les rogue
states - terme quelque peu flou qui désigne les États ne répondant
pas aux lois internationales mais plus souvent utilisé pour désigner des
nations en conflit, ouvert ou non, avec les États-Unis, comme l’Irak, la
Corée du Nord, le Soudan, etc. - sont de plus en plus conscients de cette
façon de combattre et tentent de l’exploiter. Parmi les méthodes citées,
les adversaires des États-Unis chercheraient à tout prix à briser les
alliances conclues par les États-Unis. Certains tentent, par exemple, de médiatiser
les victimes des forces américaines, comme au Soudan suite au bombardement
d’une fabrique pharmaceutique, ou les forces américaines elles-mêmes109.
On peut aussi évoquer le
rôle de l’opinion publique dans la précipitation avec laquelle les États-Unis
ont soutenu une campagne militaire ferme dans le Golfe Persique en 1991.
Plutôt que d’attendre l’effet optimum des sanctions économiques en vue
de résoudre la crise, Roland Dannreuther évoque le désir de
l’administration Bush de mettre un terme à la présence américaine sur
place avant l’année 1992, durant laquelle des élections présidentielles
ont eu lieu. L’auteur indique également que si la guerre du Golfe peut être
considérée comme un conflit limité, cet aspect a pu être obscurci par la
rhétorique américaine qui assimilait Saddam Hussein à Hitler. Ce faisant,
des considérations morales entraient, une fois de plus, en ligne de
compte110.
C’est toujours sur cette même opinion publique que les États-Unis
paraissent buter lorsqu’ils se veulent réalistes en politique étrangère
ou en stratégie. Mais si les militaires ont appris à “gérer” la
courroie de transmission de l’opinion publique (i.e. les médias) sur le
champ de bataille grâce à des pools,
il est par contre plus douteux de se référer systématiquement à l’idée
de manipulation de l’opinion publique quant à la décision politique
d’engagement. La logique même du système médiatique et économique est
probablement plus à blâmer à cet égard. Force est de constater que le
journaliste est soumis à un flot toujours plus important d’informations.
Flot d’autant plus difficile à gérer que le producteur d’informations
est soumis à une logique commerciale. Cette logique commerciale implique la
rapidité de diffusion, l’obligation de simplification parfois malsaine
(le mot ethnique utilisé pour désigner bien des conflits n’est-il pas
une étiquette qui sert à masquer les motivations politiques des conflits
et rendre la lutte “irrationnelle” ?111),
et le désir de plaire à l’audience112.
En sachant que les décideurs politiques à Washington gardent un œil rivé
sur C.N.N., on peut se demander si les lois du marché ne les piègent pas
en dernière instance.
Il convient encore de
noter le rôle interne que peut jouer la Formule.
En effet, d’une part certains textes montrent que la pensée de Clausewitz
doit permettre aux militaires de donner des conseils aux politiciens113.
D’autre part, certains auteurs prennent Clausewitz à témoin quant à
la nécessité de subordination du militaire à la décision politique. La Formule
devient en quelque sorte un complément à l’idée de la séparation des
pouvoirs propre à la démocratie114.
En tout cas, il est bien vrai que souvent les militaires pointent du doigt
les manquements de l’autorité civile115.
Si Clausewitz affirmait la subordination du militaire au politique, il
pensait également que le militaire pouvait conseiller le politicien.
Toutefois, le discours stratégique américain nous laisse sur notre faim en
la matière. Où se situe la limite entre le conseil qu’offre le militaire
et sa part de participation active, au détriment de sa soumission
politique, au processus de décision ? La frontière entre les deux est
certes très difficile à évaluer.
Mort de
Clausewitz
Depuis la chute du mur de
Berlin en 1989, la dissolution du Pacte de Varsovie, ou plus globalement la
fin de la guerre froide, nombre de commentateurs anglo-saxons ont remis en
cause la guerre. Dans ce débat, principalement mené par des stratégistes,
des politologues et des historiens, le nom de Clausewitz peut servir de fil
conducteur et de révélateur à la pensée contemporaine. Assez étrangement,
plusieurs périodes perçues par les analystes de la stratégie et de la
guerre comme ruptures amènent de nouvelles remises en cause de Clausewitz.
Aujourd’hui, la
question qui se pose est celle de la mort de la guerre, qui emporterait avec
elle Clausewitz, son plus éminent symbole. Souvenons-nous de la déclaration
du président G. Bush sur un nouvel ordre international (27 septembre 1991)
et lisons les différentes éditions du document National
Security Strategy de l’administration Clinton116.
Économie de marché, démocratie et pacification se tiendraient la main
dans la nouvelle politique étrangère américaine. D’aucuns, sur les
traces des réflexions de Francis Fukuyama117,
en viennent donc à se demander si la guerre n’est pas simplement devenue
obsolète. Face à l’idée que le monde se démocratise, une opinion
communément répandue affirme que les régimes démocratiques ne se font
pas la guerre entre eux118.
Il en est ainsi du débat lancé par Michael Mandelbaum - débat lancé
dans Survival et prolongé par
une série de conférences dont le contenu a été retranscrit dans la même
revue britannique119.
Michael Mandelbaum se
demande si nous sommes témoins d’une nouvelle ère de progrès humains et
d’une montée de la debellicisation.
En réponse, Donald Kagan rappelle que l’opinion de Mandelbaum a déjà été
professée, en d’autres temps, par un auteur comme John Stuart Mill. Eliot
A. Cohen, lui, fait remarquer que la guerre est toujours présente dans
notre environnement international, même si elle adopte des formes différentes
(irrédentisme de toutes sortes). Nonobstant, Cohen admet qu’une guerre
majeure est peut-être plus éloignée. Ensuite, Charles F. Doran est
nettement plus critique envers Mandelbaum ; pour lui, la prolifération
nucléaire est un de ces facteurs propices à réduire à néant le concept
de debellicisation. En fait, la
plupart de ces auteurs s’accordent tout de même sur un point ; ils
remettent en cause la pérennité du modèle de la guerre symbolisé par la
bataille napoléonienne. Opinion que défend aussi l’historien britannique
John Keegan dans une critique de l’ouvrage Le
bel avenir de la guerre120.
Pour Keegan, la thèse de Delmas, soit la réémergence des conflits dans le
futur, tient surtout de la réécriture des idées de Hobbes. Le Britannique
avoue préférer l’ouvrage de Martin van Creveld The
Transformation of War, bien que ne partageant pas la thèse de
l’Israélien sur l’érosion de l’État-Nation avec, en corollaire, la
montée de la criminalité organisée et des nouvelles menaces. Au total,
Keegan conclut que la guerre devrait occuper de moins en moins de place dans
les journaux que ses enfants et petits-enfants liront.
Soulignons que Keegan,
tout comme Martin van Creveld, se retrouve au cœur de la polémique
clausewitzienne moderne. Les deux intellectuels s’avèrent d’excellents
révélateurs de la pensée stratégique américaine. Keegan, dans A
History of Warfare (1993), réfute partiellement l’idée que la guerre
soit la continuation de la politique par d’autres moyens. Il ne conçoit
sa validité que dans nos sociétés occidentales. Dans d’autres sociétés,
la guerre ne serait qu’une institution culturelle et non politique. Et
encore, il faut compter sur les sociétés où la guerre est absente. En
d’autres termes, pour Keegan, Clausewitz ne nous aiderait pas à
comprendre la guerre, ou son absence, chez les Zoulous, les Mamelouks, les
Samouraïs et en Polynésie. Une des raisons est que le Prussien ne peut
rendre le caractère sacré de l’institution guerrière121.
Pour finir, Keegan confine, une fois de plus, Clausewitz dans son rôle de
propagateur de la bataille décisive et de stratégie d’anéantissement.
La critique de Keegan avait déjà été envisagée dans deux articles de la
Military Review en 1989. Deux
auteurs se demandaient alors quelle était la valeur de la Formule
dans les conflits chez les Aztèques ou si des explications culturelles et
religieuses convenaient mieux à les comprendre. Pour le clausewitzien, la
culture n’était qu’un vernis sur les intérêts politiques. Pour le
second auteur, la culture prenait le dessus122.
Mais, si Keegan reste
positif quant aux possibilités de venir à bout de la guerre, ce n’est
pas le cas de Martin van Creveld. L’historien israélien, critique majeur
de Clausewitz, voit notre avenir sous un jour assez pessimiste. Nous
retrouvons sa vision du futur et sa critique clausewitzienne dans On
Future War ou The Transformation
of War aux États-Unis, tous deux publiés en 1991. Il importe
d’insister sur la large diffusion de cet ouvrage, même en dehors des
cercles militaires. Sa thèse est que nous assistons à l’érosion de l’État-Nation123,
mais, concurremment, le nombre de conflits dans le monde n’a guère régressé.
Bref, Creveld pense que les conflits auxquels nous sommes - et serons - de
plus en plus confrontés se dérouleront entre des entités et/ou groupes
humains différents de l’État : mouvements ethniques, mafias,
terroristes, etc. En ayant dès le départ cantonné Clausewitz à son rôle
de penseur de la guerre entre États-Nations, il devient de
facto périmé ; des concepts tels que la trinité paradoxale ou
la Formule ne seraient plus
d’aucune utilité. Mais si l’auteur retire la motivation politique du
combat, il est bien obligé de la remplacer par autre chose. C’est ce
qu’il fait au travers d’une paraphrase de la Formule
selon laquelle la guerre ne serait que la continuation du sport par
d’autres moyens, des moyens violents. Pour être plus clair, l’homme
combattrait donc par simple désir de risquer sa vie124.
Christopher Bassford
s’insurgea à plusieurs reprises contre la vision des deux historiens, ou
même plus largement contre tous ceux qui remettent en cause Clausewitz
aujourd’hui125.
Il est vrai que les tentatives de faire sortir la guerre du paradigme
clausewitzien semblent se multiplier126.
Pour Bassford, Keegan fait une erreur en associant la politique à la seule
notion de policy, selon un point
de vue rationnel incompatible avec des raisons culturelles de combattre.
Comme nous l’avons déjà vu, Bassford rappelle bien que la Formule
a un sens double, à la fois politics
et policy. La culture, prise
comme élément non rationnel, aurait bien sa place dans le terme politics.
En conclusion, la Formule n’est
peut-être pas plus une vérité immuable que les idées de Keegan, mais la
première, grâce à sa grande flexibilité, permettrait d’incorporer la
variable culturelle. En insistant sur les deux sens du mot politique en
anglais, la thèse de Martin van Creveld est aussi battue en brèche car le
processus politique n’est pas l’apanage du seul État(-Nation).
L’exemple le plus éclatant
de réfutation des idées de van Creveld se retrouve peut-être bien dans un
manuel du Corps des Marines, le FMFM 1 de 1989. Dans ce document, la guerre
est envisagée comme le résultat de l’action de groupes humains organisés
(État, tribu, clan, gang, etc.), bref, d’entités sociales organisées
autour d’un minimum de politique127.
Depuis, ce manuel a été remplacé par le MCDP 1-1, Strategy,
auquel Bassford a contribué, qui garde la même tonalité. Le MCDP 1-1
mentionne, par exemple, que bien que les Kurdes ne disposent pas d’un État,
ils n’en sont pas moins les acteurs d’une guerre. Au total, toujours
pour le même manuel, les caractéristiques de la guerre sont les suivantes :
violence organisée, au minimum deux groupes de combattants, poursuite
d’un objectif politique, impact suffisant pour attirer l’attention du
politique (contrairement à certaines formes de criminalité violente)128.
Plus symptomatique de la
vision américaine de la guerre, l’opinion de Michael Handel sur la
paraphrase de la Formule
(continuation du sport) par van Creveld est à noter. Pour Handel, cette
citation est tout simplement inadmissible (dans un État démocratique) car
la guerre est trop sérieuse pour être considérée sous l’angle d’un
amusement. La morale revient donc en force129.
Et Handel pense aussi que l’élément culturel soulevé par Keegan est
parfaitement intégrable dans le politique130.
Néanmoins, la valeur
politique des opérations militaires se retrouve toujours présente dans
tous les manuels que nous avons eu l’occasion de consulter (FM 100-5, FMFM
1, AFDD 1, etc.). Il existe même, dans la publication AFSC Pub.1, The
Joint Staff Officer’s Guide 1997, une méthodologie nommée JOPES, Joint
Operation Planning and Execution System, dont le but même est de
traduire les objectifs politiques en objectifs opérationnels131.
La souplesse intellectuelle des clausewitziens, ou plus globalement de
ceux qui croient en la valeur politique de la violence étatique organisée,
est remarquable à ce point de vue, mais elle est loin d’être partagée
par l’ensemble du discours.
Conclusions
Comme l’a dit un membre
du National War College, le style
américain de la guerre a de grandes difficultés “à harmoniser le
monde de Clausewitz et de Machiavel avec celui de Locke et Rousseau,
Thomas Jefferson et Woodrow Wilson”132.
Alors que l’éthique est censée conférer un caractère raisonné et
limitatif à la guerre pour certains, elle peut aussi conduire à la
conception de croisade morale133.
Mais il existe une dimension paradoxale dans l’esprit de croisade, car, en
tentant de proscrire la guerre, il provoque la focalisation sur celui qui ne
respecte pas les valeurs de paix (que l’on songe à la démonisation de
l’ex-U.R.S.S. ou celle actuelle des rogue
states). Il devient alors attirant d’utiliser la violence, souvent de
façon peu limitée, pour éliminer le perturbateur, ce qui aboutit à la
“corruption” de l’objectif de départ (la préservation de la paix)134.
Quant
à la façon dont Clausewitz est abordé aujourd’hui, nous avons remarqué
que les théories de l’officier prussien pouvaient servir à justifier
quasiment n’importe quelle position135.
Les raisons de cet état de fait sont diverses. Il est vrai que On
War est de lecture difficile au premier abord - à cause de sa lourdeur,
de sa sémantique, de sa structure, de sa réputation, etc. Il est également
vrai que On War est un monument
inachevé (l’aurait-il jamais été même si Clausewitz avait dû vivre
centenaire ? Ne s’est-il pas attaqué à une tâche démesurée ?).
Mais le plus important est que de nombreux concepts sur lesquels repose le
livre sont insuffisamment précisés, ou trop en décalage par rapport à
nos définitions. Cela est principalement vrai du terme politique, à peine
explicité par le Prussien. De même, qu’implique réellement le terme de
Raison chez Clausewitz ? Il conviendrait de confronter aussi systématiquement
que possible l’œuvre de Clausewitz avec d’autres travaux sociologiques,
philosophiques, psychologiques, etc., et pas seulement en regard d’autres
écrits stratégiques. De telles analyses permettraient de mieux
comprendre Clausewitz.
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Notes:
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